Les Pi, ayant désormais perdu leur libre arbitre,
marionnettes pitoyables entre les griffes du Dragon Noir, recrachés, ne pouvaient
avoir conscience de la perte qu’ils venaient de subir. En complotant contre
l’espèce humaine, ils ne se rendaient pas compte qu’ils se sacrifiaient
eux-mêmes par la même occasion. En effet, lorsque toutes ces manigances
auraient conduit à la victoire de Fu, Mani Aniang et consorts ne seraient plus
rien, pas même la trace fugitive d’un fragile souvenir évoqué, pas même un
trait de crayon tracé malhabilement sur une feuille puis effacé, pas même une
ombre impalpable d’une existence passée.
Gommés
de la Supra Réalité, les p n’auraient jamais, véritablement jamais vécu, pensé, rêvé, comploté,
souffert, gagné ou perdu. Leur victoire ou leur défaite n’aurait pas, plus ce
goût d’amertume qui titille les papilles et reste longtemps en bouche. Inanité
de l’orgueil… Rien ne m’est rien. Rien, le Néant total, absolu et éternel…
Vienne
la nuit sonne l’heure
Les
jours s’en vont je demeure.
Aurait
pu penser et triompher Fu le Suprême s’il avait été sensible à la beauté des
mots, à la musique des vers d’Apollinaire.

Or,
fort loin de cet Outre-Lieu, inaccessible, le véritable souverain Dan El qui
avait écrasé le mal toujours renaissant, qui avait dompté l’Hydre surgescente,
goûtait quant à lui pleinement la saveur particulière et ironique présentement
de cette strophe du poète mort trop tôt.
Les
démons du hasard selon
Le
chant du firmament nous mènent
A
sons perdus leurs violons
Font
danser notre race humaine
Sur
la descente à reculons…
Moi
qui sais des lais pour les reines
Les
complaintes de mes années
Les
hymnes d’esclaves aux murènes
La
romance du mal-aimé
Et
des chansons pour les sirènes.
Après
avoir achevé de matérialiser le chef-d’œuvre d’Apollinaire, le jeune Ying Lung
interpréta sur son Steinway la deuxième gymnopédie de Satie puis enchaîna avec
la deuxième Gnossienne du même compositeur tout en conservant dans ses yeux et
ses lèvres pâles un sourire ironique et désenchanté qui en disait long sur ses
états d’âme.

-
Tout le monde s’accorde à dire que la vie est absurde. Je partage cet avis…
mais rien ne peut la remplacer… Aucune expérience virtuelle, aucune simulation…
A
ses côtés, Gwen lui fit tendrement à l’oreille:
-
Encore tes idées noires, mon maître? Pourquoi ne les laisses-tu pas se noyer au
fin fond du gouffre de feu?
-
Ne t’inquiète donc pas tant, mon amour. Elles se sont enfuies bien loin à ta
vue, ma princesse, ma Rosamundi.
-
Rosamundi? Je ne comprends pas…
-
Rosamonde, Rose du Monde, rose de mon monde, de mon Univers, mon amour…
-
Mais je m’appelle…
-
Chut… tu portes tous les noms qui te conviennent, Gwen, tous ceux que je veux…
Tu es le résumé de toutes tes sœurs humaines…
Très
doucement, la Celte déposa un nombre
incalculable de baisers dans le cou, sur le front et les paupières de son amant
avant d’y atteindre les lèvres.
-
Demain, nous irons planter un arbre, dit Daniel Lin à sa tendre et belle.
-
Où cela, mon maître? Répondit Gwen tout en continuant son manège.
-
En Bretagne, dans la mythique forêt de Brocéliande. Vois-tu, durant son
existence, chaque humain devrait nous imiter.
-
Certes… mais… Ensuite?
-
Oh! Ensuite, hé bien, nous irons à la rencontre de vieux amis que j’ai
négligés ces derniers temps, articula Dan El, se méprenant volontairement sur
les attentes de la jeune femme. Merlin, Viviane, Morgane, Arthur Pendragon…

-
Daniel Lin… Encore un voyage… je ne…
-
Ma mie, ma douce, ma moitié… Gwen, oh ma Gwen… tu n’es pas d’accord… cela n’a
aucune importance… je t’aime…
-
Je t’aime moi aussi mais…
-
Là-bas, dans ce monde magique, nous incarnerons Morgane et Merlin un instant,
une seconde, une Eternité. Les descendants des témoins de nos prodiges
chanteront pour la postérité nos exploits, en broderont un conte sans fin…
-
Daniel Lin, tu ne peux rester en place… tu es incorrigible. Oublies-tu que je
suis grosse de plus de huit mois et que…
-
Tu es belle comme la promesse d’une nouvelle vie, Gwen. En fait, je me
contentais de formuler un souhait, de t’avouer mon rêve. Je le sais bien que
nous ne pouvons nous permettre présentement une escapade.
-
Gana-El n’est pas rétabli.
-
Il est encore faible, ma chérie. Je ne puis exiger de lui qu’il prenne en
charge la cité.
-
Tu restes ici alors, avec moi…
-
Gwen, rien ne vaut ton amour. « Pour toi, je donnerais toutes les
fleurs du monde, Tous les lilas blancs et mauves, Oui, pour toi… ». Tu
es la plus belle et la plus enivrante des fleurs…
Daniel
Lin n’acheva pas les vers d’un poème encore à écrire. Il avait trop à faire.
Nouria accouchait. Le nouveau vaisseau d’Albriss décollait justement en cette
seconde pour un premier essai et Craddock s’en revenait d’une virée aux
Caraïbes. De plus, Gwenaëlle, malgré sa grossesse bien avancée, réclamait sa
part de tendresse et de plaisir.
Avec
mille précautions, le jeune Ying Lung entreprit de la satisfaire. Il ne fallait
pas faire de mal au bébé Anaëlle et précipiter l’accouchement. Lui aussi donc,
se laissa emporter par le désir. Quelques minutes plus tard, il fut comblé.
Pour autant, il était parvenu à la fois à préserver la fillette et à faire en
sorte que la K’Toue, à l’infirmerie, ne ressentît pas excessivement les
douleurs de l’enfantement. Désormais, Shangri-La comptait deux Néandertaliens
de plus, deux adorables vies nouvelles, pleines de gentillesse venaient enrichir la communauté.
Dan El s’en réjouit tout en jouissant une nouvelle fois.
Avant
de sombrer dans le sommeil, Gwen entendit les vers de ce rondeau.
Le
temps a laissé son manteau
De
vent, de froidure et de pluie,
Et
s’est vêtu de broderie,
De
soleil luisant, clair et beau.
Il
n’y a bête, ni oiseau,
Qu’en
son jargon ne chante ou crie:
Le
temps a laissé son manteau!
Rivière,
fontaine et ruisseau
Portent,
en livrée jolie
Gouttes
d’argent d’orfèvrerie,
Chacun
s’habille de nouveau:
Le
temps a laissé son manteau.
Avant
d’abaisser ses paupières ourlées de longs cils, la future mère put
entrapercevoir, désormais accroché, face au lit, sur un mur de lumière, le
célèbre tableau de Botticelli, Le Printemps.

-
Mon maître, Dan El, c’est toi qui…
-
En ton honneur, ma tendre Gwen. Un
simple emprunt. Dors maintenant. Tu en as besoin.
-
Merci, mon ami…
-
Non, merci à toi, mon amour. Tu me donnes tout le bonheur du monde. Je m’en
vais rejoindre Alban et Guillaume. Ils veulent me voir pour mettre au point une
holo simulation sur le Paris de Charles VII.
Après
un dernier baiser, le jeune Ying Lung, tout fringant et plus régénéré que
jamais, s’évapora de la chambre où la Celte venait de s’endormir. Bientôt, elle
rêverait d’une contrée fleurie, toute parfumée, au ciel d’un bleu parfait,
seulement agrémenté de quelques petits nuages blancs pour faire joli et rompre
la monotonie, d’un pays où les biches non craintives quémandaient dans les
mains des femmes rousses ou blondes leur nourriture.
***************
Shah
Jahan, chevauchant le Baphomet, affrontait les impitoyables tempêtes du temps. Devant
son véhicule et tout autour de lui, des tourbillons noirs, menaçants et
monstrueux prenaient forme, s’étiraient et s’étendaient pour s’amalgamer et se
fondre en un ouragan affamé. Notre intrépide cavalier, aussi aguerri et courageux fût-il, peinait à conserver un
équilibre de plus en plus précaire. Le maelstrom infernal spiralait en bouches
géantes et goulues, augmentant davantage sa vitesse de rotation à chaque
seconde qui passait, lançait des tentacules préhensibles en direction de tout
ce qui passait à sa portée pour l’engloutir tel le gosier jamais rassasié d’un
ogre gargantuesque.
Naturellement,
ce cyclone était artificiel.
Dans
son périple mouvementé, le prince Moghol voyait s’ouvrir périodiquement
d’énormes gueules dentées qui émettaient des grognements inarticulés et
furieux qui lui étaient destinés. Mais
les sons assourdissants se fractionnaient, déphasés. Ces rugissements, comme
passés au travers d’un prisme sonore a-temporel, devenaient inopinément
matériels, tangibles, miroitaient, s’effeuillaient et réapparaissaient
ailleurs, dans un lointain inaccessible, par-delà les dimensions et les
réalités, pour revenir soudain à toute vitesse comme des boomerangs désaxés
afin d’assaillir le valeureux souverain.

Mitraillé,
criblé de toute part, Shah Jahan n’avait d’autre recours que de courber les
épaules et d’enfoncer la tête dans ses mains afin d’échapper au maximum à ces
coups de boutoir, tandis que ses vêtements, déchirés par les vents quantiques
devenaient hardes, haillons multiséculaires, loques informes, exposant la chair
du malheureux téméraire aux myriades de morsures anentropiques.
Mais
bientôt, le corps mis entièrement à nu, lacéré, sanglant, fustigé par le knout
des puissants et furibonds tourbillons temporels, épuisé, le prince s’effondrerait
pour basculer dans la gorge démultipliée à l’infini du perfide Dragon Vengeur
dont l’opalescence anthracite se devinait à chaque souffle furieux de la
tempête ensorcelée.
Tapi,
dissimulé derrière une improbable nébuleuse, partout et nulle part à la fois,
Fu savourait par anticipation son triomphe inéluctable. Pour lui, faire
souffrir Shah Jahan, le traquer ainsi, ce n’était qu’un jeu cruel, un amusement
enfantin, une distraction sans conséquence. Cet humain sans talent particulier,
qui avait pourtant réussi à s’approprier ce véhicule interdit, devait être
puni, pour le fun!
L’Incomparable
Fragrance sombre et délétère savait qu’en s’en prenant au Grand Moghol, en
s’acharnant sur lui, elle affaiblissait et l’humanité tout entière et l’Exilé
volontaire.
Désormais,
les sons encore plus fragmentés, ce qui aurait paru impensable il y a une
attoseconde encore, débités à une cadence infernale, bombardaient en rafales
houleuses, sur un staccato accéléré le prince aventureux. Encore une femto
seconde, pas plus, et c’en serait trop tard pour le fou amoureux,
l’inconséquente petite vie qui avait osé défier l’Equilibre du
Pantransmultivers projeté.
Torturé
au-delà de tout entendement, le visage tordu par la douleur, Shah Jahan avait
fermé les yeux et ses paupières closes laissaient perler des larmes de honte et
de souffrance mêlées. N’y avait-il personne, aucun dieu miséricordieux pour
faire cesser cette cruauté?
Or,
la mort se dérobait à l’appel du prince. L’audacieux Moghol ne devait escompter
aucun soutien, pas même le néant. Pourtant, son serviteur fidèle l’attendait
là-bas, en son Palais et dormait, à n’en pas douter d’un sommeil confiant et
paisible. Allah le Grand ignorait les tourments du présomptueux. Depuis
longtemps, lassé de ces défis, il l’avait abandonné. Tant pis pour toi. Tu as
bien cherché ce qu’il t’arrive! Tu as nargué les forces obscures, leur as fait
un pied-de-nez… maintenant, les djinns se vengent. Tombe et succombe… oui, là,
en cet instant!
Mais
l’inévitable ne survint pas. Les perfides et meurtriers traits, les cascades
aiguillons, les flèches blessantes disparurent d’un seul coup. La souffrance
subie n’avait jamais été prodiguée.
Choqué,
ne croyant nullement qu’il était tiré d’affaire, Shah Jahan rouvrit ses yeux
noirs, persuadé être le jouet d’une illusion. Les gueules avaient pourtant
laissé la place à des spirales serpentiformes, d’une luminescence surbrillante.
Désormais, les torons scintillants caressaient avec tendresse le corps si
éprouvé du prince amoureux. Le jasmin et la rose, répandus en abondance sur le
Grand Moghol, mêlaient leurs senteurs parfumées, masquant ainsi l’odeur âcre et
acide du sang qui gouttait encore des innombrables plaies du martyr.
-
Me comprenez-vous? Fit une voix en farsi.
-
Oui… je… êtes-vous Vishnou, Shiva ou un vénéré hadj? Je ne vous vois point. Où
êtes-vous?
-
Autour de vous. Je ne vais pas tarder à apparaître. Dès que j’aurai rassemblé
les lambeaux de mon avatar. Il y a si longtemps que je n’avais revêtu forme
humaine! Vous me voyez maintenant, non?
-
En effet, je vous distingue parfaitement. Vous êtes assis à mes côtés.
Cependant, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais rencontré durant tous
mes voyages. Vous m’avez sauvé mais vous n’êtes pas un dieu.
-
Je m’appelle Antor. Tel fut mon nom jadis, dans un futur à venir qui, pour moi,
appartient au passé. J’étais en route pour rejoindre un ami, mon frère parmi
les étoiles, un autre moi-même perdu depuis des éons, un frère que j’avais
presque oublié. Présentement, il a besoin de moi… je vous ai croisé sur mon
chemin subissant la colère de…
-
De?
-
Laissons là son identité. J’ai osé m’interposer, espérant être de taille.
Alors, ne provoquons pas davantage votre tourmenteur, voulez-vous? Je pense que
nous nous rendons dans le même lieu et à la même époque. Plessis-Lès-Tours en
l’an 1473 de l’ère chrétienne.
-
C’est cela, en effet. Vos yeux, vos cheveux, votre teint, vos habits… tout en
vous est étrange! Votre corps n’a aucune substance. Êtes-vous donc un djinn
échappé d’un conte arabe?
-
Je n’ai pas achevé ma matérialisation, prince, voilà tout. Pour moi, cet
exercice est désormais plus difficile que de maintenir à distance l’Ennemi, le
Seul et Unique. En fait, vous avez à vos côtés l’image de celui que je fus un
instant autrefois. Un Albinos d’origine occidentale. Quant au Baphomet qui vous
conduit, je l’ai longtemps cherché. Ainsi, c’était vous qui le déteniez!
-
Allez-vous me le reprendre?
-
N’ayez aucune crainte, Shah Jahan. Je n’en ai nulle utilité maintenant.
Contez-moi plutôt comment ce véhicule vous a échu.
-
Il s’agit d’une longue histoire prince Antor.
-
Antor, tout court. Mais ici, nous disposons de tout le temps nécessaire.
Avec
un sourire fort mélancolique, Shah Jahan exécuta donc.
Depuis
toujours, le prince avait été fasciné par les récits merveilleux de l’Orient
arabe et par les contes des Mille et Une Nuits. À la tête d’une fortune
incalculable, aimant par-dessus tout la beauté, il rêvait de posséder les
objets les plus rares, les plus raffinés, empreints d’une magique et attrayante
puissance.
Après
avoir accumulé les vases précieux, les gemmes de toutes tailles et de toutes
couleurs, les perles, les statues, les coquillages, les livres magnifiquement
ouvragés et illustrés, les ivoires et les jades, il était tombé amoureux d’une
jeune femme aux yeux en amande, au teint d’un exquis velouté, au teint de
pêche, aux dents semblables à des perles fines et nacrées, aux cheveux soyeux
couleur d’ambre doré.
Son
père s’était rendu à son désir et il avait pu épouser Mumtaz Mahal.

Son
bonheur avait duré longtemps. Mumtaz lui avait donné une nombreuse progéniture.
Devenu
souverain régnant à son tour, il en avait oublié sa charge et ses devoirs,
refusant de se consacrer à la conduite d’un peuple tumultueux.
Avec
Mumtaz Mahal, il passait des jours entiers dans les jardins et les appartements
d’un luxe raffiné de son amour, de son autre moitié. Ainsi, il paressait à
l’ombre des arbres, trempant ses doigts dans l’eau des bassins tout décorés de
nénuphars.
Sans
cesse, après l’amour, il offrait à son élue des roses, des magnolias, des
fuchsias ou du jasmin. Ses ministres s’inquiétaient, à juste titre, lui
rappelant les tristes et trop lourdes affaires de l’Etat. Lui s’en moquait,
soupirait auprès de l’Aimée, envoûté par son charme, se perdant dans sa
contemplation, ne parvenant pas à la quitter.
-
Que voudrais-tu, ce jourd’hui, ma mie?
-
Cet oiseau-lyre, ce ruisseau qui vient danser à mes pieds…
-
Mais encore?
-
La lune en son croissant, ces musiciennes jouant si joliment de la flûte et de
la cithare.
-
Ma douce, je dois me rendre en mon Conseil…
-
Non! Reste et donne-moi ces mousselines légères, ton cœur et ta présence…
Alors,
fou d’amour, jamais rassasié, le prince cédait d’autant plus volontiers que la
santé de Mumtaz s’était dégradée à la suite de grossesses à répétition.
Épuisée, la jeune femme demeurait allongée sur des coussins de soie,
s’apprêtant à donner encore la vie.
Mais,
lors de l’accouchement, tout se passa très mal. L’insidieuse et cruelle fièvre
s’empara d’elle.
Un
soir sinistre, inoubliable et maudit, alors que la pluie fouettait durement le
sol, le transformant en bourbier gras et nauséabond, que de putrides senteurs
envahissaient le Palais, Mumtaz Mahal jeta son dernier soupir en même temps
qu’elle expulsait, dans un suprême effort, son fruit mort hors de ses
entrailles.
Accablé,
fou de chagrin, Shah Jahan hurla des nuits entières, refusant de s’alimenter,
sombrant ensuite dans l’aphasie. Puis, pris d’une activité désordonnée et
fébrile, il se mit à lire tous les récits qui lui venaient d’Alep et d’Alexandrie,
de Damas et d’Ispahan.
Il
finit par tomber sur ces quelques lignes fort étranges mais au contenu bien
explicite:
«
Avec lui, Temps et Mort n’imposeront plus leur loi d’airain.
Figure
bicéphale, il indique la Voie des non humains.
Du
fond des Âges, il délivre l’homme
Et
de la sagesse, il ne se montre prud’homme ».
Après
d’autres nuits sans sommeil, relisant sans cesse le texte, Shah Jahan fit venir
tous les astrologues, magiciens et fakirs, tous les nécromants et les
alchimistes, les sorciers et les charlatans du Ponant, du Levant et du
Septentrion.
Enfin,
un certain Ismaïl Oban lui dit que cette description se rapportait au Baphomet.
-
Au Baphomet? Trouve-le!
-
Splendeur de l’Orient, le Baphomet a disparu depuis des lustres, lors du Djihad
contre les Roumis, les Francs, du temps de la poussée des Turcs Seldjoukides,
bien avant que Stamboul devînt la ville capitale du calife ottoman.
-
J’ai dit: trouve-le! Puise dans mes coffres, va aussi loin que le monde est vaste,
franchis les frontières du royaume de Chine s’il le faut, celles de
l’Afghanistan, de la Perse et de l’Egypte, passe la mer océane! Tu seras
récompensé au-delà de toute attente.
Oban
obéit. Il partit près de cinq ans. Pendant ce temps-là, le Taj Mahal blanc
s’éleva près d’Agra, ses murs se reflétant dans les eaux moirées du ruisseau
dompté, assagi et canalisé.

Au
retour d’Ismaïl avec ledit Baphomet, le Grand Moghol n’afficha aucune
satisfaction. Il avait tant attendu et l’expédition lui coûtait près de cinq
ans de revenus et près de trois cents hommes!
Mais
là, désormais, sous les yeux froids du Prince, l’étrange idole brillait sous la
lumière des torches et semblait dotée de vie.
Dans
l’expectative, suspicieux et prudent, Shah Jahan chassa alors de la chambre
tout son entourage et s’attela à trouver comment fonctionnait le Baphomet.
Cher
lecteur anxieux, il est bon qu’auparavant tu saches quelle récompense reçut le
dévoué Ismaël Oban. Hé bien! Sa tête fut tranchée nette par le yatagan
personnel du Prince. Shah Jahan était ainsi! Qui a cru naïvement que nous
racontions un conte de fée, une mièvrerie sentimentale dont Hollywood se
repaissait? Bon sang! Nous ne sommes pas dans un dessin animé estampillé
Disney!
Après
de longues heures de réflexions, de tâtonnements et d’essais malheureux, le
Grand Moghol sut enfin se servir de la maléfique ou bénéfique idole, ce portail
ouvert sur tous les mondes, tous les potentiels réalisés.
Mais,
là, tout se compliqua. Le fruit empoisonné, le délice inaccessible! Voyager
dans le temps, ce n’est pas comme prendre l’omnibus ou le métro! Marier à la
fois l’islam saint et l’hindouisme non plus. Effacer la mort de Mumtaz Mahal,
un rêve de plus en plus fumeux malgré les nombreux chemins empruntés. Une
songerie d’un mangeur d’opium, voilà comment se concrétisait la quête du
prince.
Malgré
les sauts répétés et enchaînés, les voyages recommencés, le Taj Mahal
subsistait, ou se dédoublait au profit de son jumeau, le Taj Mahal noir.
C’était à en perdre la raison.
En
dehors du Palais, la révolte grondait, devenait menaçante. Pendant ce temps,
les tablettes de l’Histoire se fragmentaient, les croisades sombraient dans le
néant ou, encore, voyaient la victoire des mécréants.
Des
pluies de météorites foudroyaient le royaume, incendiant aussi bien les villes
que leurs habitants, répandant partout la terreur.
Dans
le ciel enténébré, la Lune gondolait, se contorsionnait en une danse étrange,
rapetissait ou, au contraire, se
rapprochait.
Maintenant,
l’Afrique tout entière avait été conquise par les Romains à une date lointaine
mais, pourtant, le Taj Mahal toujours s’obstinait à se dresser, insolent dans
sa beauté.
Pour
l’heure, l’Inde était sous la botte de la Perse, la Chine dominait jusqu’à la
Mer Rouge, Gengis Kahn s’était perdu dans les méandres du Temps, ce dieu
protéiforme. Là-bas, en occident, à présent, un Plantagenêt régnait tandis que
Londres, Paris et Rome accueillaient triomphalement leur souverain légitime.
Malgré
ces bouleversements, le Taj Mahal persistait à défier le chagrin inextinguible
de Shah Jahan!
-
Tous ces efforts, cette quête… n’ont mené à rien. Que d’erreurs j’ai commises!
-
En fait, vous n’avez réussi qu’à
perturber les chronolignes 1717 à 1730 de la Supra- Réalité, conclut Antor avec
justesse. Seul mon ami Daniel Lin pourra remettre un peu d’ordre dans les
pistes temporelles chamboulées.
-
Ce métis, cet hybride… c’est lui que je poursuis et que j’essaie de protéger.
Des forces obscures le traquent, voulant sa perte. Déjà, je suis intervenu, ou,
du moins, ai-je essayé… ainsi, je me suis rendu dans un lieu indescriptible. Il
y avait un éléphant de bronze gigantesque, qui, sous mes yeux, s’est changé en
plâtre! Puis, un de mes hommes a disparu dans le futur, à une distance de plus
d’un siècle de mon époque. Une femme rousse, la Mort incarnée, le pourchasse.
-
Je sais tout cela, prince. Unis,
ensemble, nous serons plus forts que le Dragon Inversé. Ayez confiance.
-
Mais Mumtaz Mahal? La retrouverais-je?
-
Je ne vous promets rien. Sachez toutefois que tout est possible à l’Exilé. Il
lui suffit de triompher.
***************
Un
triste matin d’automne débutait. Le ciel, chargé de lourds nuages, devenait
gris plombé. Désemparé, un homme errait dans les rues de Milan. Son costume de
soie, de satin et de brocart dégoulinait sous la pluie battante. Il y avait
longtemps que ses chaussures de cour, en cuir délicat, avaient rendu l’âme.
Quant à ses bas, maculés et souillés d’une boue infâme, tirebouchonnaient sur
ses mollets amaigris. Quant à ses pieds, ils pataugeaient dans les flaques
d’eau glacée.
L’homme,
qui tremblait de froid et de fatigue, levait parfois la tête en direction du
ciel, observaient les maisons qui encadraient les rues, les ruelles plutôt,
puis proféraient des imprécations venimeuses en langue corse et, enfin, se
mordait les poings sous une rage incontrôlée.
L’inconnu
avait faim, son estomac gargouillait et sa tête tournait. Mais voilà, il
n’avait sur lui pas la plus petite pièce de monnaie, aucun ducat, aucune
pistole! Pas même du billon ou des blanches! Sort-on comme un vulgaire
bourgeois avec une bourse en poche lorsqu’on est Empereur et que l’on règne sur
la moitié de l’Europe?
Non,
évidemment!

Pour
Napoléon Premier le Grand, tout était gratuit. Hélas! Pas pour le métèque,
l’étranger nommé Napoleone Buonaparte dans ce monde fou dans lequel les
Bourbons, Incompréhensiblement perduraient!
Voilà
pourquoi le piteux ex-souverain, le ventre criant famine, traînait ses basques
dans ce Milan métamorphosé, n’osant mendier un quignon de pain. Parfois, la
lassitude s’emparait de lui, l’accablant davantage encore si possible. Jamais
il n’avait ressenti une telle fatigue, même pas après Eylau. Ce n’était pas
normal!
Un
tavernier eut pitié du malheureux. Il lui permit de s’asseoir sur un humble
banc de bois, lui apportant une soupe de fèves et un broc empli d’eau. Chose
surprenante: le mendiant, au lieu de remercier abondamment son bienfaiteur,
l’insulta vivement dans son patois. Il y mêla des mots de français et d’italien
que l’autochtone reconnut.
-
Pour qui me prends-tu, variqueux vérolé? Pour un quelconque miséreux? Pour un
laissé-pour-compte? Va te faire foutre sur la première borne! Tu pues tellement
l’ail et le graillon que ta maritorne doit t’encorner chaque matin! Ta charité,
je m’assois dessus. Sais-tu à qui tu fais l’aumône d’un verre d’eau? À Napoléon
Premier lui-même! Le tsar me mange dans la main. Pareil pour l’Empereur
d’Autriche que je maintiens en captivité à Lyon. Je ne te cite pas le pape Pie
VII, ce jean-foutre qui tourne en rond dans sa prison de Valence. Oui, je règne
sur l’Europe! Alors, ce roi Bourbon, cet usurpateur, il peut crever! Avec la
bénédiction du diable!
La
faim et le désespoir avaient eu raison de Napoléon. Ne contenant plus sa
fureur, il hurla et fracassa la fragile vaisselle, renversa le banc et la table
pour, finalement, se jeter au cou de Paolo et, tout bonnement, tenter de
l’étrangler.
Heureusement,
dix gendarmes, qui patrouillaient encapuchonnés dans de vastes manteaux cirés,
entrèrent dans la taverne pour ceinturer illico presto le forcené. Assommé
promptement, le fou sombra dans une inconscience bienvenue. Ensuite, le panier
à salade transporta la troupe jusqu’à un pavillon isolé sur une colline. La
construction présentait la particularité d’être entourée et protégée par de
hauts murs à moellons irréguliers. On accédait à la propriété par de solides
grilles. Sur le fronton du bâtiment, on pouvait y lire l’inscription suivante:
maison de force pour les aliénés.
***************
La
salle commune dans laquelle allaient et venaient les malades mentaux et les
laissés-pour-compte de cette civilisation occidentale dominée par les
Bourbons-Tudors, était tout à la fois sinistre et sordide. Une puanteur
insoutenable se dégageait du carrelage souillé d’excréments et ces effluves
nauséabonds s’exhalaient par les fenêtres grandes ouvertes malgré le temps
maussade, ouvertures grillagées et munies d’épais barreaux en acier.

Beaucoup
d’aliénés, presque nus, bavaient, roulaient des yeux, rugissaient, se
frappaient la tête contre des murs maculés de taches suspectes, se mutilaient
avec leurs dents, se jetaient et se roulaient sur le dallage infect, ou encore,
se battaient malgré la présence de sévères gardiens. Les gardes et les
aides-soignants faisaient claquer régulièrement leurs fouets sur le dos des
forcenés, afin de les calmer, mais en vain.
Cependant,
parmi toute cette agitation, un nouveau venu détonait. En retrait, prostré, il
fermait obstinément les yeux. La barbe lui mangeait le visage et des parasites
nombreux couraient sur son corps, se nourrissant de sa chair et se repaissant
de son sang. Lui aussi puait, mais il n’en avait cure.
En
fait, il se demandait comment s’extraire de ce cauchemar qui s’éternisait. Il
se sentait tel un papillon enfermé dans une bouteille en verre et il devait
affronter un monde inconnu, hostile et effrayant. L’angoisse lui nouait les
entrailles tandis que sa respiration saccadée devenait sourde et de plus en
plus ténue.
Soudain,
un aliéné de taille respectable se jeta sur Napoléon et se mit à le rouer de
coups. Tant bien que mal, l’ex-empereur essaya de répliquer à son assaillant.
Mais il était trop petit et manquait d’énergie.
Alors,
n’ayant pas le choix, le Corse usa de l’arme des faibles. Il griffa et mordit
le colosse, tentant par la même occasion de lui arracher les yeux et lui tordre
le nez. En résumé, il se battait comme une femme.
Hélas,
tous les efforts de Napoléon s’avérèrent inutiles. Inexorablement, l’ancien
souverain voyait ses forces fondre. Bientôt, il ne lui resta plus qu’une solution
honteuse: l’appel au secours.
Humilié,
il s’y résolut. Quatre gardiens accoururent et séparèrent brutalement les deux
lutteurs. Sauvagement, ils assénèrent également des coups violents sur la nuque
des forcenés, sans distinction, les obligeant ainsi au silence.
Une
inconscience bénie s’abattit sur Napoléon. Il oublia tout, la nausée qui
l’envahissait, le bruissement de son sang qui l’assourdissait, ce monde sens
dessus dessous dans lequel il s’était retrouvé.
Le
gardien-chef ordonna d’enfermer les deux fous dans d’étroits réduits qui
servaient de cellules de contention. Napoléon fut alors jeté sans ménagement
dans l’un d’entre eux. Les heures passèrent, une nouvelle journée débuta.
Lorsqu’on
se soucia enfin de sortir le patient inconnu de la cellule, on ne retrouva sur
le dallage grossier, glacé et nauséabond, qu’une large flaque d’un liquide
verdâtre. L’exilé du temps s’était, non évaporé, mais bel et bien transmuté en
fluides. Il avait fondu comme un cornet glacé sous le soleil de juin.
Cette
dimension avait eu raison de Napoléon Bonaparte. Elle l’avait rejeté tel un
intrus indésirable et inadapté. La chronoligne 1717 refusait les paradoxes
temporels.
***************
Dans
le 1476 dévié, la France des Valois avait connu la Troisième Ligue du Bien
public deux années auparavant à la suite de la loi salique cassée par Louis XI
de Valois. Ainsi, la jeune princesse Anne avait été déclarée seule héritière
légitime du royaume. Alors, avait officiellement pris la tête de la ligue, le
duc d’Orléans, à peine âgé de douze ans. En fait, celle-ci était conduite
par Charles, l’impétueux duc de Bourgogne. Ce dernier, qui avait tout intérêt à
affaiblir un tant soit peu le roi de France, avait fait courir le bruit que le
souverain avait commandé l’empoisonnement de son terrible frère, Monsieur
Charles, duc de Berry puis de Guyenne.

Cependant,
Louis n’était pas resté sans appui dans cette guerre qui ensanglantait une
nouvelle fois son royaume. Il était parvenu à conclure un accord secret avec sa
Sainteté, le pape Sixte IV.
Or,
en cette année 1476, le sire Philippe de Commynes était justement pressenti
comme ambassadeur à Florence. Il avait pour mission de nouer une alliance avec
les Médicis contre la Ligue du Bien public. Laurent aurait-il l’intelligence de
refuser ou de s’abstenir, évitant ainsi l’internationalisation d’un conflit qui, après tout, ne concernait que
la France et la Bourgogne?
De
son côté, le pape n’était pas de cet avis. Il méditait un complot contre
Laurent de Médicis, anticipant ainsi de quatre années sur la chronoligne source
1721 ses manigances à l’encontre de Florence. Si Commynes échouait dans son
ambassade, il avait l’accord tacite de Louis XI.
Après
ce bref cours d’histoire parallèle nécessaire pour comprendre ce qui va suivre,
rendons-nous chez Philippe de Commynes.

Dans
la salle à vivre, pièce centrale de la gentilhommière du sire d’Argenton,
Charles Maurice restaurait ses forces en déjeunant tardivement d’un énorme pâté
de jambon arrosé d’un petit rosé pétillant et léger, accompagné de gaufres au
miel. Tandis que le prince de Bénévent bâfrait ainsi, paraissant oublier son
savoir-vivre, son hôte se contentait d’un austère plat de fèves. Cependant,
tout en mangeant, les deux hommes devisaient fort civilement. L’Hellados
racontait ce qui était advenu à la Cour de France depuis l’année fatidique
1473.
-
Tout d’abord, cette année-là débuta bien mal, faisait Spénéloss d’une voix sans
timbre. Le dauphin tomba malade. Or, le roi venait juste de perdre son deuxième
fils de la tuberculose. Puis, il advint une tempête sans précédent qui
détruisit l’antique palais du Louvre. Quelques mois plus tard, le petit Charles
succomba à son tour d’une fièvre tierce, d’après les médicastres. En fait, la
phtisie avait aussi fait son œuvre chez cet enfançon.
-
Je vois. Sa Majesté se retrouva donc sans hoir.
-
Sans hoir mâle. Mais il restait le duc de Berry et de Guyenne, Monsieur
Charles, comme potentiel successeur légitime.
-
Le jeune frère du roi. Combien de fois n’a-t-il pas comploté, celui-ci?
Attendez un peu… un détail ne va pas! Ce Charles-là mourait en 1472, pas en
1473, si mes souvenirs sont bons.
-
Monsieur, sans doute votre mémoire a-t-elle été altérée par le saut quantique…
-
Peut-être. Mais poursuivez votre récit.
-
Louis XI pria et pria encore. Charles disparu à son tour à la fin de l’été
1473, le roi n’eut d’autre recours que de casser la loi salique.
-
Cela n’a pas dû être facile. Mais je comprends fort bien les enjeux. Le plus
proche parent mâle du Valois n’est autre que le jeune duc d’Orléans, Louis…
-
Tout à fait. Vous savez ce qui en a résulté.
-
En tout cas, je le devine. Les Etats Généraux ont entériné l’édit royal.
L’héritière est désormais la princesse Anne.
-
Unie à Pierre de Beaujeu.

-
Donc, le royaume, en ce jour, affronte une énième guerre des Grands.
-
Plus précisément, une Troisième Ligue du Bien public.
-
Joli nom pour qualifier des ambitions personnelles, inavouables! Osa lancer
sans rire Talleyrand.
-
Officiellement, à sa tête se trouve le jeune duc d’Orléans. En réalité…
-
Charles de Bourgogne mène le bal.
-
Peste monsieur! Votre mémoire est bien meilleure que je le pensais. À moins
que… un temps autre… une déchirure dans le continuum… Par Stadull, comment
est-ce possible? Mais laissons cela pour l’instant. Aujourd’hui, mon souverain
est décrié dans tout l’Occident. Seule Sa Sainteté, le pape Sixte IV n’a pas
accordé foi aux rumeurs que Charles le Téméraire fait courir à propos de
l’empoisonnement supposé du duc de Berry par Louis le Onzième.
-
Dites-moi, messire de Commynes, vous semblez en savoir beaucoup sur les
affaires de l’Etat. Vous avez assurément l’oreille du roi, mais plus encore… je
me trompe?
Spénéloss
conserva son impassibilité. Or, il était détenteur d’un secret qu’il ne pouvait
révéler à l’ancien évêque. Ce fut pourquoi il se contenta de reconnaître ce qui
suit.
-
J’ai mené, il y a quelques mois, une ambassade auprès de la papauté de Rome.
Puis, je me suis rendu à Milan, et, enfin, à Florence. J’ai pris bouche avec
Laurent le Magnifique. Hélas! Le Médicis a préféré l’alliance avec Orléans et
Bourgogne.
-
Cependant, vous ne vous êtes pas avoué vaincu.
-
Effectivement, je suis retourné à Rome où une affaire est en cours…
À
ces mots, Charles Maurice ne put s’empêcher d’esquisser un sourire tandis que
ses yeux brillaient d’amusement.
-
Une affaire… hum! Un euphémisme, cher Spénéloss! Avouez donc qu’un complot
visant à renverser Laurent est en train! Or, ce complot a pour âme le pape en
personne.
-
Oui-da. La dissimulation n’est pas mon fort, monsieur de Talleyrand. Vous
l’avez tout de suite compris. Sixte IV prévoit la fin du Médicis pour décembre
au plus tard.
-
Ainsi, Louis assure l’assise du trône de France à Anne de Beaujeu.
-
Oh! À condition de gagner la campagne contre le Téméraire! Actuellement, deux
de nos armées marchent sur la Bourgogne. De plus, Sixte IV a mis à la
disposition du roi Valois quatre mille hommes à pied, deux cents cavaliers et
vingt-cinq bombardes.

-
En me révélant cela, vous paraissez contrarié.
-
Un Hellados le serait à moins! Mon espèce déteste la guerre et la violence.
Mais j’ai des instructions et je m’y conforme.
-
Des instructions? Émanant de quelle autorité?
-
Du conseil des observateurs. Pérenniser les Valois sur le trône de France grâce
à une alliance avec la papauté. Plus tard, les Bourbons règneront.
-
Cette fin-là, je la connais.
-
Bien. À votre tour de me conter votre Histoire de France.
Sans
hésiter, Charles Maurice s’exécuta tout
en avalant la dernière gaufre.
***************
Tapi
dans le fond du ciel, Fu traquait Charles Maurice de Talleyrand. Quel sort lui
réservait-il? Sans effort aucun, il percevait tous les sentiments
contradictoires qui se bousculaient dans la tête du prince de Bénévent. Le
Dragon Noir affûtait ses armes. Il allait jouer avec cette ridicule petite vie,
l’obliger à commettre faute sur faute. Puis, lorsque la stupide créature
humaine serait à bout, il se nourrirait de son essence. Mais voilà! Talleyrand
possédait le génie du ressort. Toujours, il s’en tirait, quelle que fût la
situation.
***************
Ce
soir-là, un nouveau concert était donné dans la cité de l’Agartha. Dans le
grand patio, la foule prenait place sur les gradins tout en échangeant des
propos joyeux. Qui donc se produisait pour attirer tant de monde? Tout d’abord,
un sympathique groupe de jazz formé de Chtuh, Uruhu, Benjamin, Chérifi et
Hillerman. Puis, venait Louise de Frontignac accompagnée au piano par Daniel
Lin dans des mélodies de Schubert et de Brahms. Dans un troisième temps,
précédant l’entracte, Craddock lui-même se commettait à la cornemuse dans un
pot-pourri de musiques traditionnelles écossaises.
La
deuxième partie s’avérait encore plus éclectique. En duo, à la harpe
helladienne Stamon et Albriss. Enfin, des pièces à quatre mains ou des
arrangements pour claviers de Debussy, Bach, Civaliriuu - un Castorii du XX e
siècle terrestre - du Ravel, du Mozart et du Satie, bien sûr, avec Morceau
en forme de poire, Gnossiennes 1 à 3, Gymnopédies 1 et 2. Fort à l’aise,
Aure-Elise faisait merveille avec son partenaire Daniel Lin. La complicité
entre les deux musiciens atteignait la perfection. Tous deux se complétaient admirablement.
Enthousiaste,
Lorenza n’en revenait pas. Elle marqua son admiration bruyamment.
-
Quelle virtuosité! Quelle musicalité! Aure-Elise a bien changé.
-
Disons qu’elle pris plus d’assurance, répliqua Nadine Lancet sotto-voce.
-
Elle s’est révélée, confirma Raeva, l’époux de la concertiste.
-
Les bis, maintenant, dit Violetta avec impatience. Les Suites anglaises, ce
me semble.
-
Je dirai plutôt un arrangement de la Grande Chaconne de Bach, murmura
O’Rourke, connaisseur.
-
Vous avez raison Denis, conclut la doctoresse.
Lorsque
le concert s’acheva, ce fut sous de folles acclamations, tout à fait
impensables lors d’une représentation traditionnelle en Occident. Ivan, Pacal
et Geoffroy ne furent pas les derniers à applaudir, au contraire. Depuis ses
débuts dans la cité, le trio avait mûri et s’était aguerri. Désormais le blond
jeune homme et son compère le brun affichaient tous deux vingt-cinq ans et
l’Amérindien vingt-quatre. Pour expliquer ce vieillissement assumé, il n’y
avait pas plus simple. De nombreux séjours prolongés dans les multiples pistes
temporelles. Cependant, nos trois aventuriers allaient mettre les pouces. Ils
s’installaient en pères de famille. Mais l’aventure allait vite rappeler l’un
d’entre eux.
Lorsque
tous les interprètes vinrent saluer l’assistance, certains rougissant, émus,
d’autres ne dissimulant point leurs larmes de joie, des hourras les
accueillirent. Ce fut un succès sans précédent, les ovations méritées refusant
de s’éteindre durant de longues minutes.
Violetta,
montée sur la scène, offrit un magnifique bouquet de fleurs à Aure-Elise.
Maria, habituellement maussade, agit de même vis-à-vis de Louise avec un sourire
sincère. Toute la durée du concert, elle avait eu Alban à ses côtés.
La
soirée mémorable s’acheva par quelques échanges verbaux impromptus, nombreux
étant les spectateurs s’attardant dans le patio.
Michel
Simon, ses yeux emplis d’ironie, bavardait avec Craddock et Pierre Fresnay.
Frédéric Tellier et Paracelse devisaient sans façon avec Gaston de la
Renardière et Brelan. Alexandre Dumas, Guillaume et Alban ne quittaient plus
Benjamin et Albriss au bras de Renate.
De
son côté, Lorenza félicitait Aure-Elise, lui demandant des détails sur son
interprétation toute en retenue et en nuances des pièces de Debussy. Détendue,
la jeune femme répondait volontiers à toutes les questions.
En
retrait, André Fermat ne partageait pas la liesse générale. Daniel Lin s’approcha
de son géniteur.
-
Pourquoi cette mine si sombre? Mon père, il faut savoir profiter de l’instant,
surtout lorsqu’il est aussi riche et heureux.
-
Certes, Surgeon. Mais je n’ai pas votre expérience en la matière. Ce n’est pas
facile pour moi de savoir que…
-
Mais André, rien n’est définitif! Surtout ici! Vous voici humain, entièrement,
or cet état ne durera pas.
-
Hum… je veux bien vous croire… désormais, je suis mortel et doté d’un corps
fragile. Pour prolonger cette piètre existence, je ne puis plus m’attarder dans
les différentes chronolignes du Pantransmultivers.
-
Autrefois, jadis, vous aviez expérimenté la mort des milliers et des milliers
de fois…
-
Dans des simulations, tout comme vous! Je savais inconsciemment que je
renaîtrais et que ma mémoire se réveillerait, intacte, le jour anniversaire de
mes treize ans. Or, je n’ai plus même cet espoir puisque la Simulation est
terminée. Ce corps-ci périra et mon essence avec lui. Voilà tout.
-
Votre Avatar. Vous avez sacrifié votre Eternité Infinité mais…
-
Mais?
-
Mais ne suis-je pas l’Ultime Gardien? En tant que dernier des Yings Lungs, je
puis me rendre une fois encore Outre-Nulle-Part plaider votre cause auprès du
Chœur Multiple. Bien sûr, il faudra attendre qu’il soit rétabli de son engloutissement.
-
Dan El, je vous le déconseille vivement.
-
Mon père, vous viendrez avec moi.
-
Mendier n’est pas dans ma nature, Surgeon!
-
Dans la mienne non plus! Rétorqua Daniel Lin fermement. Toutes mes mésaventures
en témoignent. Mais je saurai plaider votre cause et l’Unicité ne fera que vous
rendre justice.
-
Pénétrer Outre-Lieu une fois encore? Vous semblez perdre de vue que vous ne
pouvez vous décharger de votre rôle de Préservateur de l’Agartha et que…
-
… et que je ne suis pas encore entièrement apte après mon affrontement de
l’autre jour, André. J’en ai parfaitement conscience. Mais cette absence, fort
brève, n’est pas à l’ordre du jour.
-
Qu’entendez-vous par là?
-
Comptez en temps réel, dix puissance moins cinquante-et-une secondes avant le
Big Bang…
-
Chut, Dan El… Nous nous exprimons à haute voix…
-
Personne ne comprend ce que nous disons. Nous discutons en langue Haän de la
première caste depuis que vous m’avez donné mon véritable nom.
-
Donc, le délai est conséquent. Dois-je m’en réjouir?
-
Vraiment, mon père, il faudrait savoir ce que vous voulez! Vous redoutez ce
retour, vous craignez une mort définitive, mais, parallèlement, vous estimez le
délai trop long et vous piaffez d’impatience.
-
Décidément, mon fils, je ne puis rien vous celer.
-
Pourtant, je me garde bien présentement de lire dans votre psyché. Cependant,
vos réactions et vos sentiments sont si faciles à interpréter.
-
Ah! Dan El, vous m’avez dépassé, et de loin, alors que vous atteignez seize ans
en terme dévolution mentale. Vous êtes
meilleur que moi.
-
Mon père, permettez-moi de vous contredire. Vous restez le modèle par
excellence. Ce que je suis devenu, c’est à vous que je le dois. Cela, je ne
l’oublierai jamais! Vous m’avez forgé, j’ai parfois regimbé, je l’avoue, mais
aujourd’hui, je vous en suis sincèrement reconnaissant.
-
Les êtres d’exception ne naissent que dans la souffrance.
-
Hem… cette fois-ci, je suis d’accord. Bien. Ne restez pas à l’écart de mes
amis. Acceptez donc ce jus de mangue.
-
Du simple jus de mangue, Daniel Lin, vraiment?
-
Craddock a bien essayé tantôt de le relever en y ajoutant du rhum.
-
Oui, cela ne m’étonne pas de lui. Alors?
-
Euh… j’avoue que je l’ai laissé faire.
-
Bravo Daniel Lin! Vous devenez plus humain que moi.
-
C’est possible.
-
Au fait, votre mariage…
-
Vous désapprouvez?
-
Absolument pas! Sur ce point, je suis même conservateur.
-
Mon mariage aura lieu la semaine prochaine, mercredi.
-
Surgeon, j’ai hâte de voir les différentes cérémonies prévues.
-
Ne m’en parlez pas! Un marathon! Je ne veux décevoir personne.
-
Bien sûr; ce n’est pas votre style.
-
Tout à fait.
-
Gwen, comment prend-elle la chose?
-
Elle a un peu fait la moue mais elle a fini par se rendre à mon point de vue.
-
Comme toujours. Vous avez usé d’une arme imparable…
-
C’est cela.
-
Que sait-elle à votre propos?
-
Tout! Ma nature, mon âge réel, ma fonction dans le Pantransmultivers, ma
véritable apparence…
-
Elle n’a pas peur de vous?
-
Pas du tout. Elle m’adore littéralement.
-
Je vois. Vous êtes un dieu à ses yeux naïfs.
-
Un dieu incarné qui la comble et qui jamais ne l’abandonnera.
Alors,
le commandant Wu éclata d’un rire jeune et franc puis embrassa son père avec
une affection toute filiale. Puis, les deux hommes rejoignirent Gwenaëlle et Uruhu qui
discutaient amicalement. Bras dessus bras dessous, ils participèrent sans
arrière-pensée à la conversation.
***************
Paris,
fin septembre 1782, quelque part dans les catacombes de Cluny. Depuis plusieurs
jours, Galeazzo s’y terrait. Il avait réchappé de peu à l’ire de l’Artiste.
Certes, ce dernier l’avait proprement embroché avec son épée, croyant ainsi lui
infliger une blessure mortelle. Mais le comte di Fabbrini, en émule du phénix,
n’avait reçu qu’un simple coup qui n’avait atteint aucun des organes vitaux.
Notre ultramontain avait la chance d’avoir son cœur positionné à droite. En
fait, il y avait eu beaucoup de sang pour pas grand-chose!

Durant
presque une semaine, Galeazzo avait repris des forces, et, sa blessure,
cicatrisée partiellement, l’empêchant d’explorer plus avant son refuge, il
avait dû se contenter d’eau suintante et de pain rassis pour boisson et
nourriture. Pas du tout dégoûté non plus, il était parvenu à tordre le cou à
quelques vieux rats dont il avait fait rôtir les dépouilles sur un feu qu’il
entretenait tant bien que mal. Comme nous le voyons, le sire di Fabbrini aurait
mérité la médaille de la survie et de l’opiniâtreté.
À
la nuit tombante, Galeazzo s’aventurait parfois dans le quartier pour y dérober
les déchets des maraîchers, des fruits, des salades et des racines, oubliant
ses manières policées. N’ayant pas le choix, il se comportait donc comme un
vulgaire crève-la-faim et non comme un comte titré riche à millions. Toutefois,
il ne s’abaissait pas jusqu’à pousser jusqu’au marché aux poissons, non à cause
de son aversion pour ces mets, mais bien parce que la fraîcheur halieutique de
ces aliments laissait à désirer.
Mais
la chasse à la nourriture laissait à notre comte de nombreux loisirs puisqu’il
ne pouvait s’aérer qu’à la nuit. La journée, il s’occupait selon son humeur. Il
sommeillait ou explorait les aîtres, étant maintenant remis de sa blessure. De
plus, sa vue s’était habituée à la pénombre.
Ainsi,
ce matin-là, date mémorable, le survivant découvrit le pilier des nautes
entrevu précédemment mais plus tard dans la chronoligne 1730. Intrigué, il se
mit à palper la colonne, poussé sans doute par une intuition et, en tâtant la
représentation d’Esus, il déclencha l’ouverture d’un passage secret qui dévoila
un long escalier de briques, un opus testaceum donc, s’enfonçant dans
l’inconnu. Sans le savoir, Galeazzo précédait ainsi le comédien Olibrius de
plus de quarante années.
Après
une cinquantaine de marches, le Maudit aboutit à une galerie en plein cintre.
Cette galerie avait la particularité d’être maçonnée en opus caementicium.
Malgré la vison nyctalope dont il était doté, di Fabbrini avait pris soin de se
munir d’un rat de cave. Pour éviter toute mauvaise surprise, il l’alluma et ce
fut à cette lueur tremblotante qu’il remarqua quelques fresques, fort belles au
demeurant.
Certaines
figuraient de la gent volatile: paon semi endormi, pinsons, tourterelles tenant
en leur bec des rameaux d’olivier. Un peu plus loin, une mer avec des vagues
hautes, et, au milieu de cette étendue d’eau, des baleines ainsi que d’étranges
poissons volants aux nageoires irisées en forme d’ailes de libellule. Bien que
le temps se fût écoulé - plus de quinze siècles - les couleurs de ces fresques
restaient vives et s’animaient sous le fanal précaire de Galeazzo.
Après
une trentaine de mètres, la galerie formait un coude et se terminait par un
escalier à vis qui comptait exactement quatre-vingt-et-une marches creusées
dans le roc. Sans appréhension aucune, le comte s’y engagea. Il avait l’âme
d’un explorateur. Les parois luisaient de concrétions calcaires, de jaspe et de
mica. Tout en bas, un réseau de couloirs s’amorçait. Certains embranchements
étaient impraticables car éboulés. D’autres, fragiles, à peine étançonnés.
Quelques uns, rares, paraissaient plus sûrs. Sur les murs, un paléontologue
averti aurait atteint le septième ciel en détaillant les trésors qui y étaient
encastrés: des dizaines et des dizaines de fossiles comme des nautiles, des
trilobites, ou encore des méduses, Opabinia,
Odontogriphus,

même des
graptolites.

Le tout dans le plus grand désordre chronologique.
Toujours
muni de son quinquet, Galeazzo emprunta un couloir étroit, différent de celui
pris par Olibrius quarante-trois ans plus tard. L’Ultramontain allait de découverte
en découverte. Bien souvent, émerveillé, il s’arrêtait devant des fresques et
des mosaïques de toute beauté, celles du Bon Pasteur, des Justes dans le sein
d’Abraham, de l’Arche de Noé, de Jonas et la baleine. Les silhouettes noires se
détachaient tandis que les beiges, les ocres et les bleus dominaient. Des
personnages étaient peints dans le style particulier des portraits du Fayoum.
Leurs noms étaient inscrits en graffiti latins. Jacques, frère du Seigneur,
Luc, Paul, Jean de Patmos, mais aussi des identités qui étaient plutôt connues
pour leurs tendances gnostiques ou déviantes. Marie-Madeleine, Jean le
Baptiste, Valentin, Basilide, Marcion…
La
fresque la plus surprenante représentait un prophète ou chef d’école inconnu,
Cléophradès recevant les quatre épiphanies. Debout, de face, en position
d’orant, il était nimbé et barbu. De chaque côté, l’encadraient deux colombes
placées au niveau des mains et des pieds. Elles apportaient au prophète ou à
l’orant des rameaux de paix. En réalité, elles figuraient l’Esprit Saint venant
sanctifier Cléophradès. Son nom était écrit en grec.

La
scène qui s’enchaînait était plus surprenante encore. La foudre abattait les
ennemis de l’orant et ceux-ci étaient désignés en inscriptions latines. On
pouvait y lire les noms d’Antoninus Imperator, Justinus, Ireneus… et bien
d’autres encore.
Puis
venait, sous forme de mosaïque cette fois, une représentation des débuts de la
Genèse, aux citations latines antérieures au texte de la Vulgate de saint
Jérôme.
Tenebrae
super faciem abyssi.
Et
spiritus Dei ferebatur super aquas.
Chose
tout à fait anormale, ici, la colombe de l’Esprit Saint se multipliait en
quatre sosies.
Enfin,
après ces magnifiques représentations et étranges figurations, la nécropole
proprement dite venait. Là, s’y accumulaient des sarcophages en marbre, tous
sculptés, des inscriptions funéraires encore parfaitement lisibles sur des
plaques, mais aussi de surprenants et inattendus cercueils de plomb rappelant
ceux des Martres d’Auvergne, plus précisément pour un spécialiste les
Martres-de-Veyre, d’où émergeaient des corps plus ou moins bien conservés,
revêtus de leurs vêtements métissés gaulois et romains, aux cheveux coiffés en
tresses et aux chaussures adhérant aux pieds.

Mais
ce n’était pas tout, loin de là!
Il
y avait également des alignements de statues ex-voto de pierre de facture plus
ou moins grossière, de tailles diverses, certaines représentant explicitement
la guérison d’affections sexuelles touchant les femmes enceintes avec les figurations
naïves de fœtus sculptés à l’intérieur des ventres. Alternant avec les fresques
et les mosaïques, des niches contenaient des restes d’ossements dans différents
états de conservation. Quelques crânes sortaient du lot et se caractérisaient
par des déformations rituelles spécifiques.

Dans
cette atmosphère assez lourde, une vague odeur de pourriture flottait. À savoir
depuis quand quelqu’un s’était aventuré dans cette galerie désormais oubliée
des hommes? La poussière des siècles s’entassait sur le sol et, au fur et à
mesure de la progression de Galeazzo, elle venait se déposer sur ses bottes de
chasse.
Au
fond de la nécropole, le passage donnait sur une salle circulaire d’une
superficie de vingt mètres carrés environ. Maintenant, les relents douceâtres
et légèrement écœurants du début de l’exploration se faisaient insoutenables.
Toutefois, l’atmosphère quasi méphitique du lieu ne découragea point le comte
conduit par une curiosité studieuse qui, souventes fois, le caractérisait. Ah!
S’il avait utilisé son intelligence dans la recherche désintéressée du passé de
la Terre!
Les
vapeurs délétères et nauséabondes étaient émises par des dépouilles décomposées
partiellement incorporées à la roche calcaire. Malgré toute sa volonté pour
poursuivre, Galeazzo fut obligé de sortir un mouchoir d’une de ses poches et de
se protéger avec ce bout de tissu le bas de son visage.
Au
centre de la salle se dressait un autel à l’antique sur lequel reposait une
niche comportant sept codex. Avec précaution, l’Ultramontain s’approcha du
petit édifice et sortit un à un les précieux volumes. Ébahis, ses yeux
parcoururent un texte considéré comme perdu depuis mille cinq cents ans. Contre
les chrétiens, du jeune Celse, écrit en latin vers 178.
De
plus en plus fébrile, on le comprend, le piémontais ouvrit un autre codex, la Tetra
Epiphanie de Cléophradès d’Hydaspe. Ayant effectué brillamment ses
humanités, notre comte n’eut aucune difficulté à déchiffrer le psaume
d’ouverture rédigé en grec. Ce texte va vous rappeler quelque chose.
Dans
le Un se tient le Grand Tout.
Dans
le Un se tient Pan Zoon.
Dans
le Un se tient Pan Phusis.
Dans
le Un se tient Pan Chronos.
Dans
le Un se tient Pan Logos.
Inconsciemment,
en lisant ainsi à haute voix, Galeazzo avait retrouvé la rythmique et l’orchestique
grecques. Inévitablement, la mélopée scandée sur le rythme d’invocation de la
divinité déclencha un phénomène dépassant la raison et la logique cartésienne
restrictive.
De
rien naquit un souffle noir qui, prenant forme rapidement, vint s’enrouler et
tourbillonner autour de l’humain bien hardi. Puis, la chose indescriptible se
scinda en trois portails distincts. L’un s’ouvrit sur le Taj Mahal blanc qui
s’élevait vers 1637 sur le site d’Agra au bord de la Yamunâ. Cette œuvre était
le fruit de plusieurs architectes dont le plus connu se nommait Ustad Ahmad
Lahori. Or, dans l’eau de la Yamunâ se reflétait le Taj Mahal noir. Le deuxième
donna sur l’antre souterrain du Roi du Monde, dans un univers et une dimension
indéterminés tandis que le troisième aboutissait à la Lutèce des Antonins.
Trop
ému par ce qu’il voyait, le comte en négligea les autres codex, les Evangiles
de Judas, de Thomas, de Philippe et de Marie. Quant au dernier recueil, pas
moins inintéressant, il s’agissait des épîtres de Cléophradès adressées à
Justin, Marcion, Tryphon et Celse.
Maintenant,
une substance humide et inconnue humectait le visage du comte. Or chaque
gouttelette de vapeur gémissait, murmurant en anglais:
-
Galeazzo… oh! Galeazzo! Galeazzo, I am nothing! I
am nobody!
Toutes
ces supplications avaient les intonations de Johan Van der Zelden, la défunte
Entropie.
Tandis
que le comte faisait cette découverte renversante, il ne pouvait se rendre
compte que le temps s’abolissait, se contractant et subissait une ellipse. Qui
la provoquait?
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