Chapitre 24
À
Paris, dans le quartier du Châtelet, il faisait nuit et on aurait pu croire,
tant il pleuvait dru, que les écluses du ciel s’étaient ouvertes. À part le
guet et quelques matous au poil détrempé en quête d’un repas ou d’une femelle,
il n’y avait personne dans les ruelles étroites encombrées de détritus divers
plus ou moins malodorants. Une obscurité quasi totale régnait et il fallait
posséder de bons yeux pour se diriger dans ces ténèbres.

Apparemment,
c’était le cas d’une petite troupe solidement armée qui convergeait vers les
geôles du Châtelet.
Le
groupe comprenait dix individus déterminés, protégés de la pluie par des
vêtements imperméables totalement anachroniques pour cette fin de mois de mai
1782. En tête, servant de guide, Frédéric Tellier, le visage passé au brou de
noix; derrière lui, Gaston de la Renardière qui avait accepté de prêter main
forte à la délivrance de l’étourdi Alban de Kermor. Puis, venaient dans l’ordre
Symphorien Nestorius Craddock aussi renfrogné qu’à l’accoutumée, Albriss qui
scrutait de ses yeux noirs les ténèbres afin de percevoir tout mouvement
suspect, Erich Von Stroheim immensément fier de la confiance qu’on lui
accordait et qui retrouvait ses vingt ans en buvant cet alcool fort de
l’aventure, Fernand Gravey, aguerri désormais, Paracelse et Pieds Légers pour
qui il n’y avait pas de quoi en faire un foin ou un fromage, et, enfin, fermant
la marche, Joseph, chevalier de Saint Georges, toujours partant lorsqu’il
s’agissait de croiser le fer, et Daniel Lin, circonspect mais qui ici, voyait
aussi clair qu’en plein midi sur la place Louis XV.

A
l’intérieur du commissariat prison, un silence relatif régnait. Le commissaire
Nicolas, à son bureau, achevait un rapport qu’il devait remettre ce matin même,
très tôt, à son ministre de tutelle. Allons! Le prisonnier enfermé dans le
cachot F-27 s’était montré peu loquace et n’avait rien avoué. Y compris sous la
menace de la torture. Décidément, il fallait en passer par là. Mais voilà:
ledit jeune homme, ce paltoquet, ce freluquet plein de morgue et d’orgueil,
était d’une vieille et authentique noblesse. Or, il suffisait que le ministre
apprît qu’on avait un peu bousculé et malmené monsieur de Kermor pour que lui,
Onésime Nicolas, misérable enfant trouvé, qui s’était hissé jusqu’au poste qui
était le sien à la force des poignets, fût jeté dans ce même cachot puant la
crasse et tout suintant d’humidité en lieu et place du présent prisonnier!
Comment, dans ces conditions, faire cracher le morceau à ce sang bleu? Onésime
avait donc décidé d’assurer ses arrières. Il obéirait aux directives du
ministre. Tant pis si l’enquête piétinait! L’échec ne lui incomberait pas,
n’est-ce pas?
Pendant
ce temps, dans le cachot F-27, soit au troisième sous-sol, Alban, son bel habit
brodé déchiré et sali, les cheveux en désordre, tâchait de dormir malgré
l’humidité et le froid qui pénétraient son corps. La tête enfouie entre ses
mains, il sommeillait, oubliant ainsi par instants, le sort peu enviable qui
était le sien. Cependant, tout au fond de lui, le jeune homme ne désespérait
pas. Il avait pu prendre la mesure de la profonde humanité et de l’immense et
sincère sensibilité de cet étrange commandant Daniel Lin Wu Grimaud. Il était
persuadé que ce dernier, tôt ou tard, viendrait le délivrer. Même si, lui,
Alban, avait contrevenu à son ordre direct. Sans doute un contretemps empêchait-il
pour le moment Daniel Lin d’agir. À moins que le vice amiral Fermat y eût mis
son veto.
Pour
Alban, cet homme apparaissait aussi glacial qu’un matin de janvier au nord des
Hébrides. Or, incroyablement, Daniel Lin tenait compte des avis de ce militaire
expérimenté et pas simplement parce qu’André était le supérieur hiérarchique du
commandant. L’officier éprouvait non seulement du respect et de l’admiration
pour cet homme mûr, mais également, plus surprenant encore, une espèce d’amour
filial. L’adolescent avait donc percé à jour ces rapports tumultueux père fils.
Lui, n’avait-il pas été privé d’un père ou du moins d’un mentor à un âge encore
tendre?
Laissant
ses pensées souvent errer à la dérive, Alban se frottait parfois les joues ou
se grattait machinalement. Tout son corps servait de repas de choix à une
multitude de parasites indésirables, punaises, puces, poux et ainsi de suite.
Ah! Encore une humiliation supplémentaire pour le jeune comte fort attaché à
l’hygiène et à l’apparence!
Vivement
la liberté! Il se vautrerait sans remords dans la baignoire de la salle d’eau
de Madame de Frontignac, y musarderait de longues heures, se trempant avec
délices tout entier dans un bain chaud parfumé à l’orange ou à la lavande. Rien
que d’y penser, Alban se sentait par avance requinqué.
Dans
le couloir du troisième sous-sol, Gros-Bernard, le porte-clés, laissait sa tête
dodeliner et reposer sur son épaule droite. Le geôlier avait par trop tâté de
la bouteille dans la journée et il avait du mal à assurer son service. C’était
la faute à la Francine qui lui reprochait d’avoir raté une promotion le mois
passé. Quelle harpie celle-là! Gros-Bernard avait bien tenté de lui faire
ravaler ses récriminations puis ses jérémiades à coups de sabots, mais la mère
Gertrude s’était pointée avec son fils aîné, un livreur de bois, fort comme
quatre et grand comme deux.
Gros-Bernard,
houspillé rudement, n’avait trouvé qu’une maigre consolation à son amour-propre
piétiné en s’enivrant chez Marton, la jolie brune au décolleté généreux et aux
nichons avenants. La jeune femme tenait un estaminet juste en face d’une des
portes du Châtelet, le Petit Châtelet pour les avertis, et l’établissement
était fréquenté par tous les policiers, les exempts, les mouches et les
gardiens du quartier. Ainsi, les espions de maître Onésime Nicolas venaient s’y
rafraîchir à toute heure du jour ou de la soirée et, tout en se rinçant le gosier, dans la
mesure du raisonnable cependant, ils prenaient les derniers ordres de leurs
sergents.
Tandis
que la plupart des prisonniers ronflaient ou somnolaient, à l’extérieur du
bâtiment prison, Paracelse achevait de percer le mur de moellons à l’aide d’une
foreuse fort maniable et surtout silencieuse provenant du XXIIe siècle.
L’escarpe avait accompli son travail avec célérité et efficacité. Lorsque le
plâtre et les pierres chutèrent, le groupe commandé par Tellier s’engouffra
sans bruit dans une arrière-salle qui, visiblement, servait d’entrepôt.
-
Hum… la ronde ne passera pas avant trente-neuf minutes, fit l’Artiste en
consultant sa montre de gousset à la maigre lueur d’un rat de cave.
Avant
que Daniel Lin lui recommandât d’éteindre la mèche, Frédéric avait déjà étouffé
la flamme avec deux de ses doigts. Puis, avec la plus grande précaution, il
colla une oreille sur la porte de l’entrepôt qui donnait dans un couloir coudé.
Rassuré par le silence, il ouvrit l’huis sans grincement, et passa le premier
dans le corridor à peine éclairé. Tous le suivirent, aussi silencieux que
l’ancien chef de la pègre.
Le
commandant Wu continuait à fermer la marche. Il envoya un message mental à
Tellier.
-
Au bout du couloir, il y a un escalier qu’il nous faut emprunter. Gare! Il
aboutit à une salle de garde. Pour l’heure, quatre hommes y jouent aux dés,
deux fument la pipe et un dernier s’apprête à… soulager sa vessie.
-
Daniel Lin merci pour ce renseignement. Demandez à notre troupe de se saisir de
ses armes, épées, couteaux, poignards…
-
Bien. Mais je préfèrerais que le sang ne coule pas.
-
C’est à vous de faire en sorte qu’il n’y ait pas de morts.
-
Ce sera difficile. J’ai perdu une grande partie de mes talents.
-
Y compris la faculté d’hypnotiser les gens?
-
Tout de même pas.
-
Alors, débrouillez-vous.
Le
ton familier et impératif du danseur de cordes s’expliquait par le fait qu’il
commandait l’opération.
Avec
précaution, il n’y avait pas le choix, la petite troupe s’engagea dans ledit
couloir où l’éclairage chiche conférait aux êtres un aspect fantasmagorique.
Tous faisaient preuve d’un sang-froid remarquable, évitant les obstacles
sonores avec habileté. Décidément, Pieds Légers avait des émules. Mais le plus
délicat restait à venir.
Désormais,
la porte de la salle de garde se profilait, grande ouverte. Comment obtenir un
effet de surprise qui paralyserait l’adversaire? En agissant vite, très vite.
Sans tergiverser, l’Artiste bondit dans la pièce et lança avec adresse une
espèce de corde terminée par deux boules d’acier. Tel un lasso, l’objet vint
s’enrouler autour d’un joueur de dés. Maintenant, nous comprenons mieux un des
surnoms de Tellier.
Albriss,
quant à lui, s’était faufilé derrière le danseur de cordes, et, usant de sa
fameuse prise helladienne, endormit ainsi les trois compères assis à la même
table sans coup férir. Tout cela avait à peine pris deux secondes sans que le
moindre cri ne fût poussé. Cependant, il restait encore à neutraliser les deux
fumeurs de pipe et le garde qui avait vidé sa vessie.
Gaston
se rua vers ce dernier et, sans façon, lui administra un coup de poing
magistral à la mâchoire. Le porte-uniforme s’effondra aussitôt en émettant un
« ouf ». Pieds Légers, brandissant son épée et affichant un visage
cruel d’opérette, menaçait les deux fumeurs tout en roulant les yeux.
Pourquoi
donc l’alerte n’était-elle pas donnée? Le Ying Lung, même dépourvu de ses
talents, était parvenu à paralyser partiellement les gardes, les transformant
en dormeurs éveillés.
Fernand
Gravey, sur un signe de Frédéric Tellier, fouilla les tiroirs des bureaux, aidé
de Craddock qui, lui, oeuvrant de bon cœur, n’hésita pas à jeter les effets et
les objets sur le sol dallé usé et plutôt crasseux. Joseph lança:
-
Holà! Doucement. Faites attention! Votre boucan réveillerait un mort.
Erich
Von Stroheim mit la main sur le registre d’écrou des prisonniers un peu par
hasard.
- Hier,
fit-il à Daniel Lin.
-
Cherchez où est détenu le comte de Kermor, répondit l’Eurasien maintenant
toujours les geôliers sous son contrôle.
L’Austro-américain
se hâta et trouva le nom du Breton à la dernière page.
-
Cachot F-27.
-
Ah! Soupira Gaston de la Renardière en lissant sa royale. Le troisième
sous-sol. Il faut revenir sur nos pas et prendre sur notre gauche.
-
Entendu. Vous avez l’air de connaître les lieux.
-
Ils n’ont pas changé depuis le règne de Louis le Juste.
-
Je ne voudrais pas être un rabat-joie, marmonna Craddock mais là, quelque chose
ne tourne pas rond. Cette prison est trop déserte à mon goût! Cela cache un
tour de ces Ostrogoths de Cirque Maximus.
-
Symphorien a raison, acquiesça Daniel Lin. Les percevez-vous également,
Albriss?
-
Oui, parfaitement, commandant.
-
Combien sont-ils à votre avis?
-
Au moins une cinquantaine monsieur.
-
Cinquante-quatre précisément, compléta la daryl androïde.
-
Les localisez-vous?
-
Dans les hauteurs et près du bureau du commissaire Nicolas. Celui-ci rédige une
lettre. Il est préoccupé, inquiet même.
-
On nous a donc tendu un piège, articula Guillaume avec naïveté. Qui aura
prévenu les roussins?
-
Oh! Cela fait plusieurs jours que nous sommes attendus, répliqua Daniel Lin
avec fatalisme. Nous, enfin, les sauveteurs éventuels d’Alban…
Paracelse,
à cette remarque, se contenta de hausser les épaules. Pourtant, l’affaire ne se
présentait plus aussi favorablement et maintenant, le petit groupe devrait
affronter les gardes du Châtelet ainsi que les soldats en renfort, dissimulés
dans les étages. Alban de Kermor allait coûter en sueur, sang versé et en
cadavres.

Résolu
plus que jamais, toujours en tête, Frédéric ouvrit la marche, la main sur le
pommeau de sa canne-épée, désormais sortie de son fourreau. Et ce calme
menteur, cette atmosphère sourde, délétère…
Après
avoir regagné le rez-de-chaussée, toujours sans aucun bruit, tous empruntèrent
la direction opposée par laquelle la troupe était venue. Pas un souffle n’était
perceptible.
L’Artiste
et Albriss descendirent les premiers degrés d’un escalier tournant assez étroit
aux marches usées et glissantes. Rien! Absolument personne.
Le
premier sous-sol fut passé sans encombre. Le deuxième aussi… quoique… quelques
rats se faufilèrent entre les jambes des intrus, les rongeurs nullement
intimidés par ces présences humaines, déclenchant des réactions inopportunes
chez Pieds Légers qui, depuis sa mésaventure chez les persilleuses, ne pouvait
plus supporter ces bestioles.
L’adolescent
trompa la vigilance de Daniel Lin qui fournissait déjà un gros effort en
maintenant sous hypnose les deux gardes adeptes de l’herbe à Nicot.
Inévitablement, un hurlement retentit provenant de la gorge de Guillaume,
passant les sous-sols, parvenant jusque dans le corridor et les étages
supérieurs, faisant ainsi sursauter tous les compagnons de l’apprenti escarpe
mais aussi les gardes, les sergents, les officiers du Châtelet, le commissaire
Nicolas, Gros-Bernard tiré de son rêve aviné et les prisonniers dont Alban de
Kermor lui-même.
Alors,
tout se précipita. Ce fut une belle bousculade. Frédéric et Gaston coururent
jusqu’au troisième sous-sol, oubliant toute discrétion rendue inutile, la
présence des intrus étant désormais avérée et située. Paracelse, Joseph et les
autres membres de la troupe suivirent le duo. Gros-Bernard tenta bien de
s’opposer maladroitement à cette invasion. Il fut jeté sauvagement contre un
mur sale. Sa tête heurta violemment la paroi et le triste individu tomba
inanimé sur le sol. On voyait du sang se mêler au salpêtre, formant d’étranges
rigoles. Ah! Petit détail; Craddock avait allumé une puissante torche
électrique tout à fait déplacée à pareille époque.
Dans
les cachots, malgré leur faiblesse, les prisonniers criaient, geignaient,
suppliaient qu’on les délivrât.
-
Pitié! On meurt à petit feu ici!
-
Soyez pas chiens! Sortez-nous de ce tombeau.
-
Bougres de chrétiens un geste… on vous le revaudra…
Un
peu plus loin, toujours dans les escaliers tournants, le Ying Lung tentait de
conserver son équanimité. Il dévisagea Guillaume d’un air sévère. Finalement,
il opta pour la colère; non contre le fautif mais bien contre lui-même. Il
avait failli, commis une erreur d’appréciation. Non, il n’allait pas se fâcher.
Pieds Légers avait subi un traumatisme. Il aurait dû en tenir compte et ne pas
l’incorporer dans l’équipe. Aussitôt Daniel Lin pensa-t-il ceci, aussitôt son
visage se rasséréna. Alors, il tendit une main amicale à l’adolescent et lui
dit doucement:
-
Pardonnez-moi Guillaume, j’aurais dû comprendre et prévenir ce qui est advenu.
Moi seul suis coupable.
-
J’ai crié, c’était plus fort que moi. La panique… Je suis un imbécile. par ma
faute, les roussins arrivent.
-
N’ayez crainte, je me charge d’eux.
Alors,
Daniel Lin se retourna, avança et disparut à la vue de tous. Ce faisant, il
avait abandonné son emprise sur les deux fumeurs. Avait-il donc pénétré dans
les interstices du Panmultivers? Pas du tout. Il s’était simplement contenté de
passer en ultra vitesse cette bonne vieille ultra vitesse. Des dizaines de
gardes, de sergents et de policiers, sans oublier quelques mouches eurent la
mauvaise surprise de voir soudain apparaître devant eux un homme de bonne
taille, l’œil bleu gris ironique et triste à la fois, la mèche auburn rebelle,
un sourire désabusé sur les lèvres, armé d’une épée à la lame très souple. Cet
individu avait l’outrecuidance de leur barrer la route. Or, il était seul.
Derrière
tout ce monde, Onésime Nicolas éructa.
-
Qu’attendez-vous? Abattez-moi ce jean-foutre!
Le
commissaire s’égosillait en vain. Ses hommes eurent le malheur d’être, qui,
projetés contre les murs, qui, lancés jusqu’au deuxième étage, qui,
défénestrés, qui balancés jusqu’au lampadaire extérieur, qui suspendus sur
l’enseigne de l’estaminet en face, mais à cinquante mètres de distance, qui en
équilibre sur une des branches du charme à côté du troquet, et ainsi de suite.
Tous ces exploits ne prirent pas plus de trente secondes à notre daryl
androïde.
Lorsqu’enfin
il se retrouva seul face à Onésime, son étrange sourire s’effaça.
-
Partez! Monsieur partez avant que je me fâche vraiment.
-
Je… le service du roi exige que je m’oppose à vous jusqu’à mon dernier souffle.
-
Oh! Comme cela est bien dit monsieur le commissaire principal au Châtelet! Mais
hélas, vous n’en pensez pas un mot.
Vexé,
le policier à la figure de fouine, au nez en bec d’aigle et aux yeux noirs
pointa un pistolet en direction de Daniel Lin Wu.
-
Ah! Soupira ce dernier avec une certaine lassitude perceptible. Les choses
deviennent plus claires. Vous voulez me tuer.
En
tremblant légèrement, le commissaire fit feu. Son adversaire ne fit rien pour
esquiver la balle. Pourtant le projectile ne l’atteignit pas, ne le blessa pas.
-
Que… Quel est ce prodige? Bégaya Onésime totalement dépassé par la situation et
proche de la panique.
-
Chercheriez-vous donc votre balle? Fit Daniel Lin innocemment. La voici. Oh! Je
comprends fort bien ce que vous ressentez. Vous pensez avoir à faire à un
esprit, un revenant. Pas du tout. Comme vous le constatez, votre bille
inoffensive est dans ma main droite; je l’ai saisie en plein vol. votre arme
primitive est d’une lenteur, vous n’avez pas idée! Alors, comprenez-vous que
vous n’êtes pas de taille? Vous obstinez-vous ou vous enfuyez-vous? Choisissez…
-
Maraud, racaille, rescapé des galères royales, évadé du bagne, je ne puis me
dérober…
-
Monsieur le policier, je vous concède la dernière insulte. Veuillez me
pardonner mais vous allez rendre gorge pour les autres et pour tout le mal que
vous avez commis durant votre existence.
Comme
souffleté, le commissaire Nicolas se mit en garde, comme s’il s’était trouvé
dans une salle d’armes, chez Gaston de la Renardière par exemple.
Un
duel feutré, bien étrange commença alors. Nicolas se défendait bien, il
fallait, soyons juste, lui reconnaître ce talent, mais Daniel Lin, sans
pourtant utiliser le millième de sa connaissance prodigieuse de l’art de
l’escrime, et encore moins ses dons supra humains, le ménageait.
Or,
Onésime s’en rendit compte! Au bout de deux minutes, il ne tint plus et se mit
à écumer de rage, à trépigner et à vociférer, oubliant toute retenue, perdant
et le peu de sang-froid qui lui restait, et sa science des armes, commettant
faute sur faute, rompant sans cesse mais revenant à la charge.
-
Salaud! Ta mère était une catin qui t’a conchie comme je le fais chaque jour
dans mon cabinet d’aisance. Étron difforme! Pustule puante! Tu es tellement
poivré que les plus laides des maritornes te pissent dessus!
Toutes
ces insanités glissèrent sur le Ying Lung, le laissant impavide. Daniel Lin
n’avait pas même à forcer pour lire dans l’esprit du policier et saisir à la
fois sa haine, sa colère et sa détresse. En fait, Onésime était terrorisé.
Cependant,
il était temps d’en finir. Ce jeune coq d’Alban de Kermor avait été extrait de
sa cellule. Craddock, pas bégueule, avait enveloppé le comte tout crasseux et
tout frissonnant dans une cape. Puis, soutenant le déraciné du temps, en cet
instant, il l’aidait à gravir l’escalier tournant, protégé à l’arrière par le
chevalier de Saint Georges et Fernand Gravey. Son ouïe fine percevait sans
aucune difficulté les pas de ses amis qui approchaient.
Daniel
Lin n’avait nullement l’intention de tuer cet homme plein de morgue qui
écrasait les plus faibles. Mais le sort en décida autrement.
À
l’extérieur le bruit d’une cavalcade retentit. Cela suffit à détourner
l’attention du commandant Wu, oh, une demi seconde, pas plus, le temps
nécessaire pour le commissaire Nicolas de tenter un coup désespéré mais hardi.
Machinalement, la parade vint, improbable, efficace, splendide mais mortelle!
La pointe de l’épée de Daniel Lin perça la gorge d’Onésime. Le malheureux
policier se retrouva alors épinglé sur le mur tel un papillon de nuit dans la
boîte d’un entomologiste. Aussitôt, l’humain si fat, si vaniteux, cracha un
flot de sang que rien ni personne ne pouvait tarir.

Le
daryl androïde se rendit compte trop tard de son geste. Lâchant son arme, il se
précipita vers le moribond, voulant lui porter secours. À défaut de pouvoir
accomplir un miracle, il pouvait toujours essayer d’arrêter l’hémorragie.
Las!
Le commissaire Nicolas se roulait déjà sur le sol parsemé de paille écrasée,
vomissant tout le sang de son corps. Inexorablement, il se vidait de son
précieux flux vital. Dans un réflexe fou, poussé par la souffrance
insupportable, il avait eu la force de retirer l’épée de sa gorge. La blessure
saignait, encore et toujours comme si le temps ici ralentissait.
Daniel
Lin s’agenouilla. Il dut se contenter de recevoir un denier caillot de ce
liquide pourpre, ferreux et écoeurant sur ses mains. Alors, les yeux d’Onésime
s’opacifièrent, perdant leur ténue étincelle de vie. Désormais, le mort
n’arborait plus qu’un visage figé, grimaçant, pris par surprise par la mort,
voué pour l’éternité à la haine et à la terreur.
-
Je ne voulais pas cela, que tu finisses ainsi. Pardon! Souffla Dan El au bord
du désespoir. Je ne puis te rendre ta vie. Présentement, je ne suis rien. Bien
que tu ne fusses pas issu directement de mes expériences, bien que tu ne fusses
que le résultat de l’Infra Sombre, je n’avais pas le droit de t’ôter cette vie.
Pardon, une fois encore.
Lentement,
les yeux humides, le Ying Lung se retira, se redressant, ne daignant pas même
dissimuler ses larmes à Albriss qui, le premier, l’avait rejoint.
-
Commandant, articula doucement l’Hellados, faisant mine de ne rien remarquer,
dehors, un attroupement conséquent. Il faut nous battre encore.
-
Lieutenant, rassurez-vous, j’en ai parfaitement conscience. Ce ne sont ni les
gardes ni les soldats du roi. Les membres du complot visant à abattre Louis
XVI. Le piège était double. Avant tout, protégez Kermor et Guillaume. Nous
sortons affronter les roués de Chartres et de Galeazzo réconciliés. En attaque
de Harrtan quatrième figure!
-
A vos ordres! Répondirent en chœur Tellier, Von Stroheim, Gravey, Paracelse,
Craddock et Boulogne avec de la Renardière. Albriss s’était contenté de hocher
la tête près à servir de bouclier au commandant Wu.
***************
La
pluie n’avait pas cessé et les gouttes éclaboussaient continûment les pavés
irréguliers des rues adjacentes du commissariat et de l’antique prison du
Châtelet. Malgré celle-ci, les roués de Galeazzo di Fabbrini et du duc de
Chartres s’étaient postés en embuscade tout autour des bâtiments, plus ou moins
à l’abri sous des porches branlants. Visiblement, ils attendaient.
Enfin,
un mouvement se fit près de l’ancienne poterne. Des ombres se détachaient de
l’obscurité. Avec une bonne vue, on pouvait distinguer une dizaine de
silhouettes qui se tenaient étrangement sous la pluie.
-
Ma parole, siffla Chartres qui, caché dans une voiture anonyme, s’impatientait,
on dirait bien que la proie, à son tour, se fait chasseur.
-
Monseigneur, répliqua Galeazzo, méfiez-vous. Dans ce groupe, deux membres
possèdent une ouïe excessivement fine.
-
Comte, je vous ai accordé ma confiance. Je m’interroge encore sur la pertinence
de celle-ci. Ce soir, ne vous montrez point pusillanime. Nos hommes sont assez
nombreux pour faire face.
-
Ah! Comme précédemment chez le duc de Richelieu?
-
J’envoie le signal! Jeta Philippe vexé.
Aussitôt
dit, aussitôt fait. Le prince de sang sortit un appeau et émit alors le chant
du rouge-gorge. Les roués s’avancèrent pour affronter la troupe du commandant
Wu. Ici, une courte explication apparaît nécessaire. Di Fabbrini avait
renseigné le duc de Chartres et lui avait dit que Daniel Lin était responsable
du fiasco de Versailles. Comme il se devait pour un aussi haut personnage, le
prince de sang avait la vengeance facile. Mais revenons à la bataille rangée
qui venait de débuter devant le Châtelet, narguant à la fois les édits royaux
et les forces de l’ordre.
Frédéric
avait face à lui deux solides gaillards fort bien entraînés, Noailles et
Beauharnais unis dans cette échauffourée. Le visage fermé, l’Artiste
ferraillait, sa lame souple virevoltant, se nouant, se dénouant avec une
dextérité remarquable. Pour lui, ce combat semblait n’être qu’un exercice. En
retrait, Craddock bataillait de pied ferme avec trois loustics, un certain de
Fougerolles, un de Bohin et un Dampierre. Le Cachalot du Système Sol
invectivait ses adversaires, les arrosant de ses postillons, tâchant de les
distraire , cherchant évidemment à les déstabiliser et à les pousser à la
faute.
Juste
derrière le vieil homme, Gaston de la Renardière et Joseph Boulogne faisaient
preuve d’amabilité face à une dizaine d’épéistes plus ou moins nobles. Par
instant, le picard jetait quelques paroles qu’on aurait pu croire sorties d’un
roman historique.
-
Ventrebleu! Voilà bien un joli coup! Ah! Quel parfait coquin! Il a déchiré ma
chemise que j’ai faite blanchir ce jourd’hui. Palsambleu, il veut me ruiner!
Pas mal là… Coquin de sort! - Gaston avait longtemps été ami avec un Provençal
-. Oui… Taïaut! Ahimé! Encore un à mon tableau de chasse. Le mollet plus
souple, faraud! Que disais-je? Tu l’as cherché ventre saint gris! Paix à ton
âme bien noiraude.
Le
chevalier de Saint Georges, quant à lui, se montrait plus taiseux mais pas
moins efficace. Il abattait sa besogne comme s’il était payé à la pièce. Les quartes,
les quintes, les sixtes, les feintes, les parades et les retournements
s’enchaînaient avec, parfois, de prodigieux vols planés qui surprenaient les
lieutenants, les aides de camps, les colonels des régiments royaux.
À
droite, vers la place, Fernand Gravey et Erich Von Stroheim faisaient preuve de
la même habileté. En quelques secondes à peine ils vinrent à bout de Choiseul
et de quatre membres de son clan, le marquis de Bouillé, et trois de ses
intimes
Toujours
dissimulé dans sa voiture hippomobile, Chartres enrageait. De colère, il
mordait son poing. Souriant avec un rictus à vous geler l’échine, le comte di
Fabbrini murmura quelques mots à l’oreille du cousin de Louis XVI. Hochant la
tête, le prince approuva.
-
Puisqu’il le faut, faites donc.
Un
autre chant d’oiseau vibra dans la nuit. Maintenant, l’élite de l’élite entrait
en scène. James Mason, Stewart Granger et une vingtaine de cascadeurs et de
champions d’escrime, tous clonés par la grâce de la technologie de Johann van
der Zelden. De véritables machines à tuer destinées à faire rendre gorge au
reste de la troupe de Daniel Lin.
Le
premier, Paracelse vit surgir les tueurs. Il frissonna mais n’en sortit pas
moins son épée et son coutelas. Il vendrait chèrement sa peau. À ses côtés,
Pieds Légers essayait de se remémorer ses dernières leçons de harrtan. Il
n’était absolument pas question pour lui de reculer. L’adolescent ne voulait
point perdre la face, donner à penser qu’il était trop jeune et pas assez
aguerri.
Enfin,
Albriss avait lâché Alban et s’était lancé dans ce combat inégal. Le courage
était une seconde nature chez l’Hellados. Or, malgré sa faiblesse, Kermor
réclama sa part.
-
Donnez-moi une arme! S’écria l’adolescent en s’adressant à Daniel Lin. Je puis
me défendre et présentement n’ai nul besoin d’une nourrice!
-
Alban, répliqua le commandant Wu, oubliez tout orgueil. Montrez-vous réaliste
quant à votre force actuelle. Il m’appartient de vous protéger.
Pendant
ce court échange, la place avait retenti de cris, d’insultes, du cliquetis des
lames en acier, de jurons, de piétinements, de hourras, mais aussi de
gémissements, d’imprécations, de rugissements et de hurlements.
Les
duels faisaient rage, le sang coulait en abondance, les blessé tombaient tandis
que les morts s’amoncelaient. Ainsi, Gaston de la Renardière comptabilisait
déjà dix cadavres ou estropiés à son actif. Boulogne tout autant. Tellier
n’était pas en reste. Gravey et Von Stroheim ne faiblissaient pas bien
qu’écorchés. Dos à dos, les deux comédiens tenaient bon.
Craddock
sifflotait Auprès de ma blonde, alternait la main droite et la main
gauche tout en abattant son lot de spadassins. Quinze cadavres s’entassaient
aux pieds du capitaine de rafiot de cale. Paracelse et Pieds Légers, pas aussi
glorieux certes que le Cachalot de l’Espace, ne déméritaient nullement. Un
filet de sang coulait pourtant du flanc de l’adolescent alors que le perceur de
coffres-forts arborait une estafilade à la cuisse gauche.
Mais
maintenant, l’attention se portait sur le grand Noir extraterrestre, vêtu d’une
sorte de justaucorps et qui, impassible, brettait ferme contre les séides de
Galeazzo, James Mason et Stewart Granger.
Or,
les deux duplications auraient mérité la palme des coups fourrés et des bottes
et parades inattendues. Absolument pas décontenancés par la science du harrtan,
ils ripostaient toujours, voltigeaient dans les airs, multipliant les esquives,
les contrecoups d’à propos, les passes les plus saugrenues, obligeant souvent
Albriss à se dérober, à rompre le combat, à feinter, puis à revenir à la
charge. Jamais, sous le ciel mouillé de Paris, on n’avait vu pareil
prodige!
Dans
la voiture du duc de Chartres, le comte ultramontain ne pouvait s’empêcher de
siffler d’admiration. Il en oubliait et l’étiquette et sa bonne éducation.
- Le
bougre de nègre! Quel bretteur! Un vrai génie! Un pur chef d’œuvre! Il va finir
par boire la tasse, naturellement, mais pas sans avoir troué au préalable mes
deux bonshommes.
-
Dites-moi, comte, n’est-ce point là l’espion patenté de mon royal cousin?
-
Monseigneur, le chevalier de Saint Georges se tient plus loin, voyez, près du
muret. Lui se bat efficacement mais… comment dirais-je? Sans esbroufe, sans
poésie. Ce Noir-là affiche un talent non terrestre.
-
Que signifie ce terme? S’inquiéta le prince de sang.
-
Rien de plus que son sens propre, Votre Altesse. Cependant, je puis vous
assurer que vous n’avez encore rien vu.
-
Ah! Expliquez-moi comment vos deux Britanniques, ce géant noir, Saint Georges
et les autres, y compris cet aïeul peuvent manier la brette tout en tournoyant
ainsi dans les airs.
-
Des pirouettes rendues possibles grâce à une maîtrise totale du corps, à une
parfaite coordination de la tête et des membres, voilà le secret de ces djinns.
Galeazzo
se tut afin de ne rien perdre du spectacle. La Sûreté et le guet brillaient
toujours par leur absence.
Désormais,
l’affrontement entre Albriss et les copies des deux comédiens atteignait un
niveau quasiment magique. L’Hellados affichait un contrôle de soi inimaginable,
défiant les lois de la pesanteur terrestre, semblant presque doté du don
d’ubiquité. Les boucles arrière, les quintuples saltos devenaient monnaie
courante chez lui, les passes, les contre esquives également sans oublier les
retournements, les parades les plus folles et les plus improbables, les
jongleries, les acrobaties impossibles, les pirouettes venues d’ailleurs. Tout
était bon à l’extraterrestre pour tenter de venir à bout des deux sbires de
Galeazzo. Or, pied à pied, Mason et Granger tenaient la scène, l’arène dans ce
cas-ci, eux aussi dépassant les talents exclusivement humains.
Ce
duel se déroulait dans un silence quasiment religieux. Tout entier pris dans ce
combat magnifique, le trio n’émettait pas le moindre soupir, le moindre
halètement. C’était phénoménal on vous dit…
L’Hellados
comprenait-il ce qui était en train de se produire? Il y avait bien là un tour,
un trucage. Au fur et à mesure que le Noir extraterrestre étalait son
incomparable science des armes, son savoir et sa maîtrise du harrtan si
durement acquis en quarante années de fastidieux, répétitifs et pourtant
nécessaires exercices, James et Stewart s’en emparaient, les faisaient leurs et
instantanément répliquaient, trouvant d’instinct la parade adéquate. La
programmation des clones par van der Zelden s’avérait parfaite. À ce compte-là,
comme l’avait anticipé le comte, Albriss ne tarderait pas à s’épuiser et à
poser un genou à terre.
Déjà
d’ailleurs, l’Hellados, pour qui le connaissait bien, montrait quelques ténus
signes de lassitude. Un instant, son ultime saut parut s’éterniser sous l’eau
gouttant d’un ciel peu clément. Mais le bond s’acheva et Albriss retomba sans
grâce sur les pavés gras et mouillés. Sa réception fut assez brutale. Roulant
sur le sol inégal et irrégulier, il évita de peu le fer de Stewart Granger. Se
relevant aussitôt, il rencontra l’acier de James Mason. Les deux épées se
lièrent. Or, étrangement, l’humain ou assimilé ne céda pas sous la poigne de
l’extraterrestre.
N’ayant
plus le choix, Albriss tenta alors un coup désespéré. Il effectua un prodigieux
saut arrière où s’enchaîna immédiatement une double roue. Mason le suivit et
l’imita! Toutefois, il y a cependant une justice en ce bas monde, l’Anglais
s’était montré trop présomptueux. Son acrobatie se termina au bout de la lame
de l’Hellados. Percé de part en part, osons écrire embroché, le comédien n’eut
pas le temps de saisir ce qui se passait. Il mourut. Son corps chuta sur les
pavés détrempés et malodorants pour bientôt s’estomper pour un ailleurs fort
improbable pour la copie qu’il était.
Lorsque
la dématérialisation se produisit, Albriss n’afficha aucun trouble. Il lui
tardait d’en finir avec l’autre clone, un point c’est tout.
Mais
Stewart Granger, rappelé par di Fabbrini, s’était esquivé sans bruit, mais
aussi sans gloire.

Alors,
tout naturellement, l’extraterrestre voulut se mêler au reste des bretteurs
malgré son épuisement. Mason mort, c’était son devoir d’aider ses compagnons
d’armes et de venir à bout des spadassins. Mais, le visage fermé et dur, Daniel
Lin s’interposa.
- Non,
Albriss! Reposez-vous. C’est un ordre. Il y a tantôt douze minutes que vous
combattez en harrtan du dernier cercle sous un climat qui n’est pas propice à
un Hellados. Même pour un initié de votre niveau, je ne puis exiger davantage.
Prenez soin de Kermor, je prends le relais.
-
Commandant, commença Albriss, Révélateur…
-
C’est un ordre ai-je dit! Reprit le Ying Lung recouvrant sa voix d’Entité.
Baissant
les yeux, l’extraterrestre obtempéra, tout penaud. Il avait failli désobéir à
l’incarnation de Stadull. Quel sacrilège!
Cette
fois-ci, comme l’avait promis Galeazzo di Fabbrini, le duc de Chartres allait
assister à une série de merveilles. Ce qui avait précédé, ce prologue, n’était
qu’une mise en bouche, un jeu, une distraction pour bambins de trois ans tout
au plus.
Le
temps s’englua, ralentit à l’extrême tandis que Daniel Lin, le Supra Humain
entrait à son tour dans l’arène. La tension était palpable, le silence aussi.
Face à lui, se dressait Ti, le bras droit du Maudit, oui, mais surtout et avant
tout, le féal de Sun Wu, investi de la force et des talents de l’Insaisissable
Fu. À ses côtés, pour faire bon poids, se tenait Galeazzo di Fabbrini en
personne, sublimé par le chaotique et incontrôlable Dragon Noir, mû par un
sentiment de haine et de vengeance tel que le daryl androïde n’avait plus qu’à
trembler.
L’époustouflant
duel, l’irracontable combat débuta.
En
ce moment gelé, figé, tous les autres protagonistes et témoins n’étaient plus
que des fantômes essayant de fendre l’air, des scories d’un volcan éteint
depuis des lustres comparés à ce qui allait advenir.
Les
épées se croisèrent, les fers se heurtèrent, se nouèrent, s’entrechoquèrent, se
plièrent, se lièrent, se dérobèrent, glissèrent, cliquetèrent, tournoyèrent,
fendant le ciel noir de Paris, l’illuminant parfois brièvement d’un éclat
fuligineux.
Les
passes hétérodoxes s’enchaînèrent, se multiplièrent, coulant de source,
dessinant des arabesques fantastiques, déclenchant des ripostes imprévues,
inouïes et miraculeuses.
Malgré
eux, fascinés, les autres escrimeurs se crurent obligés de cesser le combat
afin d’observer ce spectacle irréaliste, éblouis, enchantés par la maestria des
trois demi dieux.
Le
fer se fit onde, lumière noire, ouragan, feu, serpent, poison, verre, duracier,
rose, basalte, épine, électricité, jaspe, langue, lave, lueur aveuglante,
hallucination, vapeur, évanescence, éternité volée, suave illusion, déchirement
fugitif, saignement douloureux, tentation mortifère.
Aux
roulades et roues arrière, désormais plus de mises car surfaites, succédèrent
les saltos décuplés, les boucles vrillées à la vitesse du son, les courses
poursuites dans les airs à l’effarante hauteur de trente mètres, l’atmosphère
devenant solide de par la volonté de ces prodigieux bretteurs, de ces athlètes
transdimensionnels défiant toutes les lois de la raison.
Les
épéistes disparaissaient-ils une seconde, pas davantage à la vue des
spectateurs qu’ils réapparaissaient presque aussitôt déviés de vingt mètres sur
la gauche ou la droite à proximité du muret ou de la fontaine, ou encore près
de la poterne.
L’eau
portait sans vague les duellistes et le feu faisait de même. Ici, la gravité
était en berne, la logique également.
Le
chef en bas, comme si cette position était des plus habituelles, les bretteurs
poursuivaient avec acharnement, avec une intense et impossible concentration
leur duel insensé et impossible, n’affichant nulle lassitude, nulle inquiétude.
Une seule idée les taraudait tous les trois: vaincre!
Passes,
bottes, parades, moulinets, ripostes, feintes, contre parades, ouvertures,
doubles feintes, fermetures, occasions non abouties, esquives amorcées mais
trompeuses, répliques foudroyantes, contre-attaques quasi mortelles et
éblouissantes de génie, sauts dans le vide, pirouettes, grands écarts, accélérations
ou au contraire suspensions du mouvement, ralentissements, reprises inattendues
d’une vélocité inimaginable, étirement exagérés, élasticités des gestes,
attaques toujours et encore, contre esquives anticipées ou pas, poignets qui se
touchaient ou se frôlaient fugacement, lames qui tailladaient douloureusement,
transperçaient la chair, piquaient ou mordaient, agaçaient ou lacéraient et ce
dans toutes les positions y compris les plus invraisemblables, les acrobaties
les plus périlleuses, il y avait tout cela et même davantage dans cette
bataille de Titans!
Pour
faire face à un Galeazzo survolté, à un Ti miraculeux, Daniel Lin et non Dan El
se voyait obligé de recourir à son ultra vitesse, réduit à son statut antérieur
de daryl androïde. Toutefois, il pouvait toujours anticiper les coups tordus de
ses deux adversaires et osait, par instants, se hasarder dans les couloirs
brûlants et acides de la transdimension. Mais à quel prix!
Deux
minutes ou deux heures s’étaient-elles écoulées dans le sablier d’un temps fou,
plus que relatif depuis que les trois surhumains avaient entamé ce duel,
entrechoqué leurs lames? Cela avait-il une quelconque importance d’ailleurs
puisqu’à l’extérieur tout était immobilisé? Malgré lui, chaque bretteur
attendait l’issue de ce combat, conscient que du résultat dépendait le sort de
l’Univers.
Ti,
le cousin féal de Sun Wu, avait bien mérité et résisté aux tours nombreux et
aux ruses du daryl androïde. Néanmoins, il ne sortait pas indemne de son
affrontement. Trois blessures saignaient dangereusement sur son flanc, sa
poitrine et son bras. Ne disposant pas de son libre arbitre, le Thaï pouvait-il
reprendre le combat?
À
ses côtés, Galeazzo di Fabbrini était à peine plus glorieux. Il se tenait le
bras droit qui pendait inerte. Depuis quelques fractions de secondes déjà, il
avait laissé tomber à terre son épée, un authentique fleuret du XVIe siècle, à
la poignée ciselée avec art. lui aussi pouvait espérer reprendre le combat. Or,
à cinquante-trois ans, le comte ultramontain estimait qu’il valait mieux pour
lui choisir une autre option, qui, cette fois-ci, ne l’exposerait pas autant.
Quant
à Daniel Lin Wu Grimaud, dans quel état se trouvait-il? Fort pâle, ses yeux
bleu gris assombris, quelques gouttes de sueur tombant sur ses tempes, et ce,
malgré la fraîcheur ambiante, notre Prodige de la Galaxie attendait patiemment
et sans appréhension ce que déciderait le Maudit. Ti, il le savait
parfaitement, ne comptait pas, ne comptait plus.
Justement,
Fu l’ôta fort à propos de la scène, au grand soulagement du Thaï.
Notre
daryl androïde n’avait pas lâché son épée, une lame fidèle qu’il avait héritée
de Franz Von Hauerstadt. Mais son habit s’imbibait de sang au niveau du torse
et du ventre. Blessé assez grièvement, il retardait autant qu’il lui était
possible l’entrée en phase de régénération par un splendide effort de volonté.
Vingt fois, des milliers de fois, il avait refermé les coupures, les
estafilades, les plaies superficielles d’abord, profondes ensuite infligées par
Ti et Galeazzo, surtout Galeazzo.
Désormais,
il était dans l’incapacité de réitérer ce processus. Il avait épuisé ses
facultés conscientes à se réparer.
Mais
Daniel Lin ne se plaignait pas, ne gémissait pas alors que la peur et la
souffrance le tenaillaient. Pertinemment, il savait qu’il n’était pas vraiment
en danger de mort. Seul son avatar actuel pouvait s’effacer.
Qui
allait reprendre le premier ce duel d’anthologie?
Certes,
Galeazzo soufflait d’impatience mais également de contrariété. Daniel Lin Wu
était un coriace adversaire et c’était déjà beau que lui, le Maudit respirât
encore! Devait-il protéger son existence au prix de la couardise? Qu’allait
donc penser l’ombre de son plus illustre ancêtre, un cousin des Visconti? Ah!
Mais non! Pas de ces valeurs surannées, pas de morale dans son cas! Après tout,
n’était-il pas le Maudit, fier de son surnom? Il avait longtemps qu’il avait
foulé aux pieds ces principes qui avaient pour noms honneur, courage, fidélité,
abnégation et pardon. Il ne se devait qu’à son projet grandiose, forcément, à
sa propre personne, sublime chef d’œuvre…
Tous
ces sentiments se lisaient parfaitement sur le visage aplati de l’Ultramontain.
Avec un geste brusque et assez soudain pour un non télépathe, di Fabbrini jeta
au loin sa dague vénitienne, se retourna vivement, et, malgré sa blessure qui
le lançait douloureusement, se mit à courir, non en direction du carrosse du
duc de Chartres mais bel et bien du côté opposé! Aussitôt, il fut englouti par
la nuit humide. Cependant, la pluie avait enfin cessé. Comme par hasard, une
patrouille du guet approchait.
Le
temps avait repris son envol. Les compagnons de Daniel Lin se comptaient.
Alban,
protégé par Albriss, n’avait pas une égratignure. Seulement, la fièvre le
faisait fortement frissonner. L’Hellados, lui aussi, était indemne. Épuisé, il
tentait d’oublier qu’il avait froid. Les douze petits degrés Celsius de cette
nuit printanière lui glaçaient l’échine. Même aux pôles de sa planète, la
température se montrait plus clémente.
Gaston
de la Renardière et Joseph Boulogne n’arboraient que quelques griffures ou
estafilades sans conséquence. Itou, pour ce vaillant, cet admirable, ce bon
vieux Craddock. Paracelse et Pieds Légers, quant à eux, avaient perdu quelques
gouttes de sang. L’un présentait une blessure au flanc droit, l’autre à la
cuisse gauche. Broutilles toutefois grâce aux couchettes médicalisées de ce
fidèle vaisseau, presque remis à neuf, qui, désormais, méritait amplement son
nom de baptême.
Avec
quelques crispations à la mâchoire, Von Stroheim s’avançait lentement tout en
serrant son avant-bras droit qu’une profonde estafilade ensanglantait. Le
comédien venait de faire l’expérience dans sa chair d’un véritable affrontement
à l’épée ou au sabre.
Frédéric
Tellier, une entaille sur le front, sans plus, essuyait sa canne-épée avec un
sourire indéfinissable sur ses lèvres minces. Mais hélas pour Fernand Gravey!
Il avait eu nettement moins de chance que ses amis. Allongé sur les pavés
irréguliers et sales, même la pluie n’était pas parvenue à y ôter la boue
immonde et nauséabonde, il venait de perdre connaissance. Un méchant coup
d’épée l’avait transpercé. Sa respiration sifflante et rauque prêtait à
l’inquiétude. Il n’était pas mort, du moins pas encore…
Daniel
Lin vit cela. Il se mordit les lèvres. Ah! Il lui aurait été si facile de
soigner ce fidèle compagnon il y a peu encore! Plus livide que jamais, ému
au-delà de l’entendement humain, il hasarda quelques pas en direction du
comédien si généreux dans son courage. Ses yeux brillèrent alors dans la nuit
sans étoiles. Il venait en fait de donner l’ordre de téléporter à bord du Vaillant
tous les membres de son équipe. Vite! Il lui fallait sauver son ami.
Une
fois dans le vaisseau, Albriss se chargea de donner les premiers soins à
l’acteur. Tandis qu’il procédait avec promptitude et efficacité, il reçut une
dernière pensée du Ying Lung.
-
Soignez-le comme s’il s’agissait de moi! Jurez-le. Accomplissez un miracle
puisque moi je ne le puis maintenant.
L’Hellados
hocha la tête. Il avait bien compris l’urgence. Une seconde, il tourna les yeux
vers son commandant et le vit s’effondrer sur le sol métallique, sa main gauche
trempée par un liquide pourpre qui ne voulait pas s’arrêter de couler. Malgré
sa capacité à cicatriser très rapidement, Daniel Lin se vidait donc de son
sang. Cela dénonçait la gravité de ses blessures.
Craddock
rugit.
-
Par la malemort et les cornes du dieu Pan, c’est la faute à ce benêt de Kermor!
Je m’en vais lui administrer la leçon de sa vie!
-
Silence! Répliqua l’Hellados d’un ton sans réplique. Au lieu de vous agiter en
vain et de proférer des sottises, aidez-moi plutôt à porter le commandant Wu
jusqu’à la couchette médicalisée. Son état nécessite des soins urgents. Il en
va de même pour Fernand Gravey. Mais je suis arrivé à stabiliser son état. Ah!
Ensuite, contactez l’amiral Fermat.
-
Et puis quoi encore? Comme si ce maître espion ignorait la situation. Bougonna
Symphorien tout en prêtant cependant main-forte à Albriss. À mon avis, vous
vous foutez le doigt dans l’œil jusqu’à la clavicule…
Une
fois sa tâche finie, le Cachalot du Système Sol était bien décidé à passer sa
colère sur le jeune comte. Il avait besoin d’un exutoire pour soulager ses
nerfs, mais il n’eut pas l’occasion de s’approcher d’Alban car, Tellier, sur
ses gardes, l’immobilisa soudainement.
D’une
voix à la douceur trompeuse, il articula à l’oreille du capitaine des paroles
bien senties.
-
Craddock, si vous ne laissez pas tranquille Kermor, je vous brise la cage
thoracique!
-
Ouille! Quelle force! C’est que vous en seriez capable, bougre de bougre!
-
Je pense que vous m’avez compris. Ce que je promets, je le tiens.
-Oui-da!
Stoppez là! Vous me faites sacrément mal!
Le
vieux baroudeur n’eut d’autre choix que d’obéir au danseur de cordes. Mais,
intérieurement, il fulminait.
«
Il n’empêche! J’ai raison d’en vouloir à ce faon, ce stupide jeune comte, né
avec une cuiller en or dans la bouche et un kilo au moins d’orgueil! Quant à
Gaston et à Joseph, ils n’ont pas à zyeuter mon vaisseau. Autrefois, on parlait
de directive première afin de s’épargner une contamination technologique… que
je sache, ces interdits n’étaient pas faits pour les bougres de cocos fesses…
mais bah! J’ai bien vu que ça urgeait pour Daniel Lin ».
En
bas, autour du Châtelet, le guet comptabilisait les morts. Cinquante-quatre. À
cela, il fallait rajouter les blessés et les estropiés, cent trente deux. Parmi
les victimes, les noms de la fine fleur de la noblesse française, Vouillé,
Bouillé, Bohin, Montesquiou, Rougemont et ainsi de suite.
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