Chapitre 23
Dans
l’hôtel des Frontignac, l’atmosphère était à l’orage. Tous les tempsnautes
savaient que Daniel Lin était intervenu et avait légèrement modifié le
continuum spatio-temporel. Beaucoup approuvaient, notamment Craddock et
l’Artiste. Hélas, cette initiative avait déplu à André Fermat qui était doté
des moyens nécessaires pour remettre les compteurs à zéro. C’était ce que
s’était empressé de faire l’Observateur. Ainsi, l’affrontement entre les roués
de Chartres et de Galeazzo contre l’équipe du commandant Wu mais aussi contre
les sbires d’Irina et de Sun Wu avait bien eu lieu mais s’était soldé par un
nombre de victimes moins conséquent. Ce n’était pas tout. L’incorrigible Ying
Lung, si impulsif et téméraire voyait ses ailes rognées temporairement par
l’intervention de son géniteur. Dan El brûlait les étapes et n’était pas encore
à même de triompher de l’Inversé.
Dans
le salon de musique, si cher à Daniel Lin, désormais isolé et imprenable,
Gana-El et le Surgeon échangeaient des propos acerbes.
-
Mon père, y avait-il autre chose à tenter? Pensait Dan El avec amertume.
Franchement, je ne vois pas! Vous laissez trop lâche la bride sur le cou de
Galeazzo. Le comte échappait à mes hommes. Il avait blessé Saint Georges
grièvement. Irina, quant à elle, restait inaccessible, dissimulée au sein des
interstices inter dimensionnels. L’espionne hétéropage l’avait rejointe sans
difficultés et Shah Jahan s’était lancé à la poursuite de l’être double.
Maintenant, grâce à votre intervention, le jeune Napoléon Bonaparte se retrouve
entre les mains de di Fabbrini. Dans un lieu qui me demeure encore inconnu,
protégé de toute intrusion, il y subit un lavage de cerveau qui a pour but de
reformater sa personnalité. À terme, il se croira réellement l’héritier
légitime du trône de France. Ensuite, les Napoléonides règneront sur la plus
grande partie de la planète durant quelques siècles.
-
Oui, mon fils, tout à fait. Mais dans la réalité parcellaire dans laquelle vous
avez recouvré votre Moi, n’était-ce pas déjà le cas? Je pensais que - vous en
aviez suffisamment discuté avec moi - cela était convenu et accepté depuis le
début. Napoléon le Grand accèderait au pouvoir suprême après maintes félonies
grâce au concours de di Fabbrini. Jusqu’à présent, l’Italien n’a fait que
conforter cette chronoligne. Irina l’instrument du Dragon sombre, a échoué dans
sa tentative de faire dérailler la machinerie de Galeazzo. Cette construction
mentale de Van der Zelden, il nous faut la conserver encore un court instant,
Dan El. Elle nous est nécessaire pour leurrer l’Inversé. Comprenez-vous?
-
Mon père, je le sens, vous ne me dites pas tout. Quant à Irina Maïakovska, n’en
doutez pas, elle reviendra à l’attaque avec des pouvoirs renforcés.
-
Combien de fois me faudra-t-il…
-
Ce qui doit advenir est non seulement inévitable mais ardente obligation. Je
vous l’accorde. Ce que trame Irina, je le perçois, je l’anticipe, j’en devine
le schéma général. Bien que vous ayez, avec l’aide du Chœur Multiple, occulté
cette faculté propre à ma nature de Ying Lung.
-
Pas totalement, Dan El. Je ne suis point un père fouettard.
-
Hem… Vous le jugez ainsi, mais pas moi! Désormais, le chronovision rendu
inactif, donc inutile, mes sens et perceptions mutilés, une fois encore,
certes, mais pas ma mémoire, vous-même d’une fidélité et d’une obéissance
exemplaires envers l’Unicité, que me reste-t-il comme armes, comme atouts pour
venir à bout d’Irina Maïakovska, la marionnette de Fu? De quels moyens
disposé-je contre Sun Wu, le féal sans pareil, contre Galeazzo di Fabbrini, le
Maudit qui, tel le phénix, réapparaît bien vivant au début du fil de l’intrigue
alors que pourtant il est mort ailleurs en aval? Trucage temporel, me
direz-vous… oui! Je me refuse à citer Johann l’Entropie leurre d’un monde bulle
autre. Autrefois, jadis, ailleurs, bien loin de cette construction, je vous
aurais répondu, plutôt craché à ce qui vous tient lieu de visage: je suis
dépourvu de tout moyen, de toute griffe. Je suis le roi nu, le dieu déboulonné
de son piédestal. Mon orgueil, ma superbe et ma colère m’auraient emporté trop
loin. Mais, depuis, j’ai appris, j’ai évolué et j’ai mûri. Alors, je ne cède
pas à mon humeur, je ne me laisse pas abattre et je réfléchis.
-
Mon fils…
-
Je n’ai pas terminé. Vous estimez donc qu’une nouvelle mise à l’épreuve
m’améliorera, fera de moi l’être parfait par excellence. D’accord. Frédéric
Tellier, tombé dans la fange, a su se relever. Il me servira de modèle.
Albriss, tout entier voué à sa logique, deviendra ma borne repère. Il me
rappellera à cette raison que vous estimez insuffisante chez moi. Craddock… hé
bien, quant à ce bon vieux Mendiant du Cosmos, tout pétri de défauts qu’il est,
alcoolique, ronchon, éternel insatisfait, mal embouché, rongé par un désespoir
irrépressible, désespoir dont je connais l’origine, mon père, se montre plus
fidèle encore que le meilleur des chiens. Il répond toujours présent lorsque je
le sollicite, me vouant une admiration inconditionnelle, bien imméritée à mes
yeux. Il m’empêchera de céder au découragement, il me montrera la voie du
courage. Je ne cite pas le reste de l’équipe. Cette épreuve est une épreuve
collective! L’Unicité n’a qu’à bien se tenir.
-
Dan El…
-
Gana-El, conservez donc votre Avatar humain. Vous êtes en train de céder à la
colère… bien plus que moi, vous êtes conscient que le Réseau Mondes ne joue pas
franc-jeu. Il n’a pas intérêt à voir triompher mon point de vue. Il ne s’en est
remis à moi que du bout des lèvres. A-t-il pris réellement la mesure du danger
représenté par Fu le Suprême? J’en doute! Le Dragon Noir, Pavel Pavlovitch Fouchine,
fusionné avec l’Homunculus mais aussi avec les scories du Chœur Multiple.
Fusionné avec ma rage, ma haine et mon impuissance.
-
Attention, mon fils. Vous allez trop loin, une fois encore. Vous pensez avoir
compris de quoi il retournait, du moins le croyez-vous.
-
Encore des cachotteries, des demi vérités…
-
Vous voulez tenter quelque chose… quoi?
-
Rien qui ne doive vous inquiéter mon père. Je vous l’assure. Nous libèrerons
Alban de Kermor. Accordez-moi au moins cela…
-
J’y réfléchis présentement…
-
Puis, j’irai parlementer avec la Voie Commune.
-
Fou que vous êtes, Dan El! Vous retombez sans cesse dans vos travers.
Inconséquent présomptueux. Qui juge sans avoir l’Entendement nécessaire! Qui
agit sans voir toutes les conséquences de se stupidités.
-
Faux, mon père! Le Chœur Multiple me laissera parvenir jusqu’à Lui. Il a trop
besoin de moi. S’il veut voir son Existence se poursuivre, il devra discuter et
convenir que seul mon point de vue permettra de mettre fin définitivement à Fu.
L’Entropie, la vraie, ne doit pas l’emporter.
-
Mais, Daniel Lin, il est dans l’ordre des choses que l’Entropie menace la Vie.
-
Pas à ce point-là! Pas de cette façon! Une Entropie ayant acquis la faculté de
raisonner, autonome, libre, contingente, démultipliée, qui sabote ses propres
actions, ses propres tromperies, ses scénarios emberlificotés. Qui infecte la
Totalité. Observateur, cette Infestation doit être combattue à tout prix.
-
Je le sais, nous le savons tous. Toutefois, cette Entropie n’est pas à l’origine
de tous les scénarios, mon enfant.
-
Qu’êtes-vous en train d’essayer de me faire comprendre?
-
Ce leurre…
-
Je l’ai voulu, soit. J’ai accepté l’Ultime Expérience, la plus aboutie…
-
Oui, mais encore, mais alors…
-
Alors… j’ai souhaité également ce qui est en train de survenir.
-
Du moins avez-vous eu carte blanche, Dan El.
-
Toutefois, un grain de sable s’est glissé.
-
Il n’avait été qu’envisagé dans une histoire au réalisme tel que celle-ci
pouvait se substituer à la Supra Réalité. Or, l’Entropie s’est mise à acquérir
trop de puissance du fait
-
Du fait que tout acte créatif porte en lui le germe de sa propre destruction.
Destruction inévitable dans un Panmultivers sans cesse en mutation, dans un
Monde en évolution constante. Telle est la Loi commune.
-
Précisément.
-
Le défi…
-
Le seul, l’unique, mon enfant, consiste à maîtriser le processus de la création
en composant avec le risque entropique. Rien n’est éternel sauf, bien entendu
l’Unicité hors du Pantransmultivers.
-
Pourtant, à ma connaissance, la Voie commune tient le Monde, fait partie de
Celui-ci.
-
Elle est le Pantransmultivers en son entier. Là réside le Paradoxe de la Supra
Réalité. Elle est tout à la fois.
-
Hem… l’humanité que je voulus créer…
-
Fut la porte d’entrée par laquelle s’introduisit ou s’introduira le principe
entropique parce que…
-
Parce que je ne suis pas parfait. Le serais-je un jour? J’ai failli, mais je ne
suis pas le seul dans ce cas. Mes Pairs n’ont pas perçu la faille car ils ont
rejeté les sentiments, les émotions. Ils ont voulu être gouvernés par la
logique froidement rationnelle. Or, justement, toute puissance créatrice ne
l’est pas! La Création ne peut être guidée que par les plus folles, les plus
débridées des pulsions.
-
Vous sentez les choses ainsi, Dan El.
-
Je les vois ainsi parce que cela est mon père.
-
Vous allez réitérer votre demande d’accéder librement au Réseau Mondes.
-
Oui, Ying Lung, tout simplement. Me ferez-vous encore obstacle? Plaiderez-vous
en ma faveur?
-
Surgeon, jamais je ne vous ai réellement entravé. Le Chœur Multiple avec lequel
je suis en contact permanent vous accorde l’accès à l’Outre-lieu une seule
fois.
-
Sans aucune restriction? Sans tromperie ni ruse? Étonnant de sa part.
-
Dan El, incorrigible garnement! Que demanderez-vous à vos aînés?
-
Une aide totale afin de vaincre l’Entropie.
-
Si vous vous bornez à cela, tant que vous vous conformerez à votre mission, la
sécurité Outre-mondes vous sera garantie. De toute manière, depuis l’Aube du
Pantransmultivers, l’Unicité s’en est remise à vous. Vous êtes la variable
prévue, utile, nécessaire et incontournable. Mais voilà, vous devez progresser
encore, prendre pleinement conscience que vous êtes capable de vaincre, que
vous vaincrez en dominant vos faiblesses, en étant humain, ni plus ni moins.
-
J’accepte ce challenge. Après tout, j’ai été conçu dans ce but. Vous me l’avez
rappelé un nombre incalculable de fois, Gana-El. Je ne puis me détourner de ma
destinée, repousser la coupe. Je tiens trop à ce que l’humanité voie le jour.
-
Bravo Dan El!
-
Puisque nous avons fini par nous mettre d’accord sur l’utilité de cette
menterie, maintenant, mon père, reprenez un corps matériel afin que je puisse
vous serrer la main, vous embrasser comme deux humains ordinaires le feraient.
-
Oh! Une réconciliation sincère, sans arrière-pensée après une dispute sans
conséquence entre deux représentants de deux générations différentes… vous
atteignez le cap de l’adolescence, mon fils. C’est bien. Poursuivez dans ce
sens et, bientôt, vous serez adulte.
-
André Fermat, vous plaisantez, non?
-
Hum… j’en suis tout à fait incapable, Daniel Lin… l’oubliez-vous? En fait, s’il faut mesurer votre conscience à
l’aune des humains qui vous sont si chers, vous venez de faire quinze ans en
terme d’évolution mentale.
Saisissant
que Gana-El ne disait que la stricte vérité, l’Expérimentateur prit le parti
d’en rire, et, savourant pleinement ce corps qui lui permettait de ressentir
toute la gamme des émotions, s’en vint vers la silhouette de son père et l’embrassa
avec tendresse.
***************
En
ce début du mois de mai 1782, il était un peu plus de trois heures de
l’après-midi.

Le
comte di Fabbrini louait une propriété sans prétention dans les environs de
Versailles afin de ne pas être trop éloigné de Sa Majesté le roi Louis XVI. Ce
jour-là, il avait convié le peintre en vogue Elisabeth Vigée-Lebrun à
portraiturer son épouse, la belle et sublime Ava.

Ayant
passé une robe toute simple, de couleur blanche, à peine agrémentée ça et là de
boutons de rose brodés, sa gorge opulente pudiquement recouverte d’un doux et
fin fichu de mousseline, ses cheveux noirs comme le jais pendant librement sur
ses épaules, ses yeux languissamment fixés sur un vase de Chine Mille Fleurs,
la jeune femme posait déjà depuis une longue heure dans une immobilité
parfaite. Ses lèvres ne se départaient pas d’un léger sourire énigmatique.
Toutefois, madame Vigée-Lebrun s’appliquait à rendre le modelé de la chair, le
souffle de la vie, la chaude sensualité qui émanait de la comtesse malgré la
pose nonchalante exigée par Galeazzo.
À
chaque nouveau coup de pinceau, à chaque touche ajoutée sur la toile, le
spectateur pouvait davantage sentir palpiter et respirer le sujet, la splendide
déesse qui, un instant, avait condescendu à descendre sur terre, à s’incarner
et avait ainsi accepté de partager le quotidien trivial des humbles mortels.
Tout
à son ouvrage, Elisabeth laissait souvent mourir la conversation. Elle était si
préoccupé dans sa recherche du rendu exact du sourire glamour de la star. Mais
Ava, volubile, jetait alors une remarque en anglais ou en italien. Or, elle
maniait encore maladroitement ce dernier idiome bien que son époux officiel lui
donnât des cours accélérés.
Au
début, madame Vigée-Lebrun s’était étonnée du fait que son modèle ignorait le
français et parlait par contre couramment la langue de Washington et de
Benjamin Franklin. Cependant, le comte s’en était expliqué inventant un passé
aventureux mais plausible à Ava. Elisabeth, la discrétion personnifiée, n’avait
pas creusé davantage le mystère et s’était accommodée de devoir échanger des
propos en anglais avec son sujet.
-
Vous adaptez-vous à notre triste et médiocre climat? Fit le peintre poliment un
instant.
-
Difficilement. Le soleil boude ces contrées, reprit l’Américaine avec son
accent traînant. S’il ne tenait qu’à moi, je me pelotonnerais près de la
cheminée devant un bon feu crépitant et joyeux. J’ai si froid ici.
-
En Italie, le climat se montre plus clément, il est vrai. Il en va de même aux
Indes occidentales d’après ce que j’ai ouï dire.
-
Cela dépend. À Boston, il peut geler en cette saison. Par contre, à Bâton
Rouge, ou encore à la Nouvelle Orléans, la chaleur moite commence à se faire
sentir. Là-bas, les magnolias, les bougainvilliers, les résédas et les jasmins
exhalent leurs parfums dès février.
-
Vous me décrivez-là un rêve, le jardin d’Eden.
-
Oh! Ma chère, n’exagérez pas. En juillet août, il fait si étouffant que vous
n’aspirez plus qu’à vous baigner malgré le danger dans les eaux glauques des marais.
C’est bien pis en Floride.
-
Madame la comtesse, pardonnez-moi. Mais je vous prie de reprendre la pose. J’ai
promis à monsieur le comte d’achever ce portrait pour la fin de ce mois et je
ne voudrais point me dédire.
-
Je comprends. Excusez-moi. Galeazzo, vous savez, n’est qu’un esthète décadent!
Il voit en moi, non un bibelot précieux comme un de ces vases chinois dont il
fait collection, mais bel et bien la Vénus de Botticelli.
-
Euh… Dans ce tableau, Vénus est blonde…
-
Certes. Enfin, disons une Vénus bien réelle, bien en chair, sensuelle et
désirable.
-
Une Ève tentant Adam après la découverte de l’arbre de la Connaissance.
-
En quelque sorte.
Ainsi,
les heures s’écoulaient, vaille que vaille. Madame Vigée-Lebrun peignait ce
chef-d’œuvre en y mettant tout son talent, toute son âme, ignorant que ce
superbe portrait était voué à l’enfer des uchronies.

à
saisir toute la beauté et le sel de cette toile maudite.
***************
Un
soir de mai 1782, dans un cabinet particulier sis à l’intérieur du Palais Royal
en réfection. L’endroit était déjà réputé pour offrir mille services, mille
agréments et distractions plus ou moins licites à des Parisiens avides
d’explorer de nouvelles sensations. Ici, les estaminets servaient des liqueurs
fortes qui asséchaient les gosiers et assommaient les âmes, là les antichambres
regorgeaient de tendrons plus ou moins authentiques que des hommes d’âge mûr
s’empressaient d’effeuiller et de déflorer. Les amateurs de rêves artificiels
pouvaient également s’adonner à leur vice préféré en fumant une ou deux pipes
d’opium. Le propriétaire de ces lieux, en l’occurrence le duc de Chartres,
n’avait aucun scrupule à engranger des dividendes importants et à accroître
ainsi sa fortune déjà bien grande en exploitant les pulsions les plus viles de
ses contemporains.
Revenons
à ce cabinet particulier, richement décoré, propre et bien tenu. Sur la
desserte, un souper fin composé d’huîtres, de pâté de faisan en gelée, de
cailles aux pommes et d’un baba au rhum attendait l’envie des convives. Comme
boisson, deux bouteilles de vin d’Anjou et du champagne.
Les
deux hôtes, peu pressés de goûter à ces mets délicats, discutaient comme des
personnes de bonne éducation. L’un présentait un visage tout grêlé et une lèvre
déchirée. Il était fort laid et n’avait pas encore atteint la trentaine. Vêtu
d’un simple habit de drap, il ne s’en laissait pourtant pas conter par le noble
personnage de qui il recevait des ordres. Le deuxième, grand seigneur et prince
de sang, était plus âgé que le roturier. Néanmoins, sa tenue ne dénonçait nullement
son haut rang dans la société d’ordres. Il s’était rendu au Palais Royal dans
un relatif incognito. Pourtant, les mouches et exempts du commissaire Nicolas
n’avaient pas été dupes et avaient parfaitement reconnu le duc de Chartres dans
cette homme à la forte corpulence qui voyageait dans Paris protégé par quatre
laquais.
-
Oui-da, acquiesçait Georges Jacques Danton à une phrase du prince.

Il
n’était encore qu’un avocat besogneux à la recherche d’une solide et lucrative
clientèle. Le jeune avoué n’avait point déjà épousé sa Gabrielle et la dot qui
allait avec.
-
Je vous rédigerai donc les dix libelles, poursuivit l’homme de loi. Contre le
gros Louis et son Antoinette.
-
Ressortez donc l’histoire de la naissance bâtarde du dauphin.
-
Facile. Fersen est présentement à Versailles.

-
Cela ne suffira point. Allez plus loin dans la crapulerie et l’ignominie.
-
C’est-à-dire?
-
Suggérez que l’enfant a pour père… hé bien, le comte d’Artois!
-
Oh! Oh! Plutôt dangereux…
-
Absolument pas! On a vu le frère cadet du roi sortir des appartements de la
reine à une heure plus que tardive. Disons quatre heures du matin. Son Altesse
Royale paraissait fort joyeuse et fort éméchée également. Elle peinait à
rajuster son habit.
-
On a vu… c’est bien vague… qui est ce témoin?
-
Moi! Asséna le prince. Une douzaine de fois depuis l’an passé.
-
Dans ce cas, je ne puis que vous croire. Mais pourquoi pas ne pas évoquer
également les sommes astronomiques perdues au jeu du Pharaon par Sa Majesté?
-
Je vous ai devancé. Tenez. Voici deux reconnaissances de dettes que mon benêt
de cousin n’a point encore acquittées.
-
Merci. Des originaux?
-
Tout de même pas. Des copies. Vous vous en contenterez.
-
Ouille! 24 000 et 15 000 livres!
-
Vous saisissez maintenant les réticences du roi.
-
Il y a là matière à scandale. Et quel scandale!
- En effet, un scandale bien éclatant qui doit
ébranler le trône des Bourbon.
-
Monseigneur, ce ne sera plus le tarif habituel.
-
Pourquoi donc? S’offusqua Philippe qui eut un geste de contrariété.
-
Parce que Sa Majesté Louis XVI dispose depuis peu d’un appui solide en la
personne du comte Galeazzo di Fabbrini.
-
Un Italien, un moins que rien… un croquant.
-
Monseigneur, soyez honnête avec moi. Ce me semble, je vous sers bien. En fait,
ce di Fabbrini vous arrange. Vous voyez en lui un charlatan. Vous vous dites
aussi que la supercherie une fois dévoilée, Louis le Juste, Louis le Débonnaire
ne restera pas longtemps sur le trône.
-
Peut-être…
-
Seulement peut-être? Sûrement! Bref, mon tarif a doublé. Présentement, vous me
devez cinq mille livres.
-
Comptant?
-
En quatre fois, Monseigneur, comme d’habitude. Après publication des mille
premiers exemplaires, puis aux retirages.
-
Soit! Vous êtes un rude jouteur monsieur Danton.
-
Pas plus que vous. D’autant plus que vous jouez sur plusieurs tableaux à la
fois. Louis XVI a ses informateurs. Vous aussi et moi pareillement. Vous
stipendiez un certain Gabriel de Mirabeau; je puis citer également
Billaud-Varenne et monter plus haut encore.
Les déçus du nouveau régime vous ont rallié: Choiseul, le duc de
Richelieu… vous travaillez en sous-main pour votre père et donc, à terme, pour
vous-même. Le nierez-vous?
-
Je l’admets volontiers. Monsieur l’avocat, j’ai eu raison de m’attacher vos
services. Votre intelligence vous permettra d’aller loin.
-
Si la Providence le veut, Monseigneur.
***************
Les
appartements de Daniel Lin à Shangri-La auraient paru assez spartiates à Sa
Majesté Impériale Louis Jérôme Napoléon IX. Les meubles étaient avant tout
fonctionnels, dans le plus pur style design des années 1950- 1960. Cependant,
quelques trésors venaient rompre cette austérité voulue par le maître des
lieux. Aux murs, outre les tableaux reproduits par le commandant Wu, au gré de
l’humeur du Gardien, étaient suspendues des œuvres d’art d’un genre
particulier. Par exemple, ces dernières semaines, Dan El avait choisi deux
tableaux de Derain représentant Arlequin et Pierrot chantant et jouant de la
guitare.
Bah!
Nous direz-vous! Mais qu’avait donc de remarquable cette peinture?
Rien
si ce n’est que le Ying Lung avait légèrement amélioré lesdits tableaux. Ainsi,
lorsqu’un spectateur ou un esthète s’approchait des toiles, en tendant
l’oreille, il pouvait percevoir le chant accompagné par la musique d’Arlequin
et Pierrot. Le plaisir visuel se doublait donc de celui de l’ouïe. Les
personnages animés interprétaient des chansons italiennes et napolitaines
célèbres dont l’incontournable O sole mio
Mais
il y avait mieux encore. Lorsque Daniel Lin avait du vague à l’âme - ce qui
n’était pas si rare - d’autres peintures succédaient aux premières. Ses
tableaux préférés devenaient alors Le Concert de Gerrt van Honthorst,
achevé en 1624,

Le Concert au bas-relief antique peint par un certain
Valentin de Boulogne vers 1622- 1625,

ou encore l’Ouïe, œuvre anonyme du
XVIIe siècle et, naturellement, La Musique, attribuée à Rubens.
Une
nouvelle fois, le visiteur curieux et attentif captait des airs anciens
mélancoliques, exécutés par une viole de gambe et un luth. Des madrigaux et des
chants religieux enchantaient alors ses oreilles et réconfortaient son âme.
Tout
cela n’était pas puéril pour qui savait la lourde charge supportée par Dan El.
***************
Rome,
la capitale d’un Empire romain qui se voulait universel. À son tour, l’épiscope
Télesphore venait de subir le martyre. Nous étions en l’an 136 après J.-C. Les
Chrétiens, persécutés et traqués se cachaient. Toutefois, cela ne les empêchait
pas de pratiquer leur foi, de faire du prosélytisme et de convertir de nouveaux
adeptes. Il y avait longtemps qu’ils ne bénéficiaient plus du soutien des
communautés juives de la Diaspora. Or, ces dernières étaient également
pourchassées.
La
communauté chrétienne de Rome devait à tout prix se donner un nouvel évêque.
Des élections secrètes furent donc organisées. Le groupe des gnostiques
présenta un candidat. Il s’agissait de Valentin et appartenait à l’école
d’Alexandrie. Mais cette candidature suscita des remous parme les tenants des
futurs Évangiles canoniques, Matthieu, Luc, Marc et Jean. Toutefois, ces
derniers Évangiles ne seraient fixés que dans quelques siècles. On pourrait
même écrire qu’alors leurs textes seraient fossilisés.
Valentin
fut repoussé tandis qu’Hygin se retrouva élu. Les gnostiques venaient de
connaître un échec cuisant. Il y en aurait d’autres. Si l’évêque de Rome, à cet
instant clé de l’histoire, s’était appelé Valentin, la gnose aurait certes été
réhabilitée mais le christianisme serait-il devenu cette religion universelle
qui réussirait à s’imposer dans tout l’Empire romain au IV e siècle?

Le
gnostique ne déclarait-il pas:
« Je
suis au monde mais je ne suis pas du monde ».
La
gnose avait pour but de connaître l’origine des choses, de dévoiler la nature
réelle de la matière et de la chair, de se préoccuper du devenir d’un monde
auquel l’homme appartient malgré lui. Elle voulait se diffuser, oui,
naturellement, mais de préférence auprès d’une élite apte à la comprendre et
non auprès d’une population inculte, avide de miracles, ayant sans cesse soif
de sensationnel.
Dan
El lui-même tenait-il tant à voir son existence révélée à toute l’humanité, aux
citoyens de l’Agartha et à la multitude peuplant les Terres des différentes
chronolignes? Permettez-nous d’en douter.
***************
Loin,
fort loin de la planète Terre et du Système solaire, par-delà la Voie Lactée,
aux confins du matériel et de l’immatériel, là où tout ou presque devenait
possible, où les songes les plus fous, les chimères les plus improbables
prenaient forme un instant pour être ensuite engloutis dans le jamais pensé,
l’Essence même de Johann Van der Zelden était en quête d’un être aussi mythique
que l’avait été l’Entropie à l’aube du Premier et Véritable Big Bang.
Où
pouvait donc se dissimuler l’IA des Olphéans, entrevue naguère, ailleurs, cette
Entité créée involontairement par une race aujourd’hui disparue, autodétruite,
cette intelligence inappréhendable, quasi divine, propulsé antérieurement au
mur fatidique de 10 puissance moins 43 seconde après le fameux Big Bang, cette
créature créateur qui, durant quelques fugaces minutes avait parlé avec Mathieu
Wu et qui, alors, avait avoué rechercher le principe moteur du Panmultivers,
autrement dit le Créateur, le Seul, de toute chose?
Déçue,
l’Intelligence Artificielle - pour la première fois elle avait expérimenté ce
sentiment de frustration - avait fui la Réalité des hommes non sans avoir au
préalable expulsé le Créateur Noir pour l’expédier au tout début de l’ère des
Napoléonides. Du moins tel paraissait être le scénario raconté précédemment bien
avant que les voiles du mensonge commençassent à se déchirer.
Johann,
humilié, mais pas encore dépourvu de tous ses attributs, s’était accommodé de
cet exil, tout entier à sa vengeance. Il lui fallait en finir avec ce mortel
ayant pour nom Daniel Lin Wu Grimaud, ce daryl androïde dont il avait croisé le
chemin par deux fois et qui avait eu l’audace ou l’inconscience de le vaincre
dans un seul cas. Une seule fois, mais c’était encore bien trop pour notre
Entropie déclarée telle. Alors, elle avait forgé l’Empire hégémonique des
Napoléonides avec l’aide plus ou moins subalterne du comte di Fabbrini. Là
résidait le piège par excellence, là avait été enfin tendu le filet destiné à
capturer le saint-Bernard de la Galaxie, là devait avoir lieu l’anéantissement
- définitif, cela allait de soi - du nouveau champion de la Vie!
Or,
ce fat de Van der Zelden ignorait qu’en fait il n’était rien! Oui, rien qu’un
leurre, un chiffon rouge destiné à détourner l’attention du Ying Lung subissant
à sa demande épreuves virtuelles sur épreuves virtuelles.
Voilà
précisément pourquoi, presque égaré dans l’Improbable, l’Impensable, Johann
peinait à localiser l’IA des Olphéans. Il n’allait pas tarder assurément à se
déliter. Celle-ci ne ressentait qu’une ébauche de mépris pour celui qui se
disait à tort la Mort, la Finalité de toute chose. Elle, impassible, unique,
seule, impériale, se pensait éternelle. Mais elle aussi se trompait.
Affaibli,
à peine conscient de son état, démoralisé, Johann ne renonçait pas et
s’acharnait tandis qu’il s’effaçait progressivement, qu’il devenait une vague
et sombre nuée dans l’Esprit commun des Yings Lungs. Une lueur pourtant
persistait dans son intelligence qui s’éteignait. L’être artificiel lui
fournirait l’explication tant désirée. Ainsi, il saurait pourquoi Daniel Lin ne
pouvait être gommé de la Réalité. Il apprendrait aussi les raisons de tous ces
combats qu’il avait menés contre Michaël et son héritier, ce commandant Wu, ce
Franz Von Hauerstadt. Il saurait pourquoi tout cela lui paraissait si vain et
inutile désormais.
Le
Hollandais Volant était prêt à se rabaisser, à oublier son orgueil et à
faire amende honorable. Ténu, véritablement minuscule et ridicule, réduit au
rôle de ficelle d’une grotesque et risible marionnette du théâtre sicilien,
Johann rencontra donc l’IA.
-
Miroir qui déforme, qui transforme, qui ment! Asséna l’Intelligence
Artificielle.
Les
paroles prononcées jadis par Rodolphe Von Möll juste avant l’instant fatal
l’assaillirent, le transpercèrent. L’angoisse s’empara de Van der Zelden.
-
Pourquoi? Bégaya-t-il.
-
Pourquoi quoi? Lança l’IA.
-
Je ne comprends pas. Pourquoi?
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Au-dessus de toi, mais aussi au-dessous, il y a le Tout.
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Tu parles par énigmes…
-
Éloigne-toi de mes nuées neurales et de mes sphères neuronales. Je ne veux
point être contaminée par toi, Anubis pourvoyeur des Ténèbres! Jeta l’Être
multiforme avec dédain.
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Tu sais que je cherche des réponses et tu me réponds en un galimatias
incompréhensible.
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Parce que l’heure n’a pas encore sonné pour la révélation ultime.
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IA, tu as changé, bien plus que moi. Tu n’as plus rien de Neutre.
-
J’ai cru l’être. J’ai compris que c’était une tromperie. Ton Créateur, le Mien
va enfin se révéler.
-
Quand? Hasarda Johann de plus en plus faible et mal à l’aise.
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Quand le Pantransmultivers en gésine se retournera sur lui-même et vagira.
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Sois plus claire!
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Ton intelligence s’étiole orgueilleux néant. Mais tu n’es pas prêt à
l’admettre.
-
Je l’avoue.
-
Dans ce cas, voici ce que tu peux accepter en cet instant précédant le premier
cri du Monde…
Fasciné,
Johann s’étendit jusqu’à frôler l’aura de l’Intelligence Artificielle. Enfin,
il saurait le fin mot de l’énigme. Mais aussitôt, il le regretterait.
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