Chapitre 21
Avertissement : ce chapitre comporte une scène réservée à un public averti.

Le
maréchal de Richelieu refusait son âge. Tel un jeune homme de bonne famille, il
avait aménagé une confortable garçonnière en bas de la rue du Coq, dans un
pavillon discret entouré d’un grand parc. Là, il y avait fait mille folies, à l’abri des jugements de la
Cour de Versailles et, surtout, loin des regards sévères et désapprobateurs de
Louis XVI, ce gros lourdaud qui ne goûtait point la présence du vieillard
priapique. Le petit homme, ce gnome tout ridé, lui rappelait trop les frasques
de son grand-père, et la dernière favorite en titre, la comtesse du Barry.

Cet
après-midi-là, une journée de mars humide et venteuse, le maréchal, fort
disert, comme à l’accoutumée, recevait Ti, son fournisseur patenté depuis peu
en pharmacopée fantaisiste et aphrodisiaque. L’Asiatique avait été accueilli
comme s’il était le défunt Louis XV lui-même.
Après
les salamalecs d’usage, Ti avait étalé devant le bonhomme tout un assortiment
de produits hétéroclites: des boîtes à pilules contenant diverses poudres et
herbes séchées d’un aspect peu avenant, des cantharides, des cornes de licornes
réduites presque en poussière, censées reculer l’heure fatidique, du ginseng,
de la gelée royale, de l’ambre, du musc provenant de glandes d’éléphants, en
fait, de la semence asséchée d’un quelconque animal, taureau ou bouc, le tout
mélangé à de la bave d’escargot, et conservé soigneusement dans une fiole
minuscule, ciselée avec le plus grand art. Il faut rajouter à ces médecines de
l’huile de pavot mêlée à de la rosée et des poils de chauve-souris, sans
oublier, bien sûr, quelques écailles de merlus pour faire bonne mesure, toute
cette mixture nauséabonde pilée, enrobée dans des toiles collantes d’araignées
industrieuses. Tant pis s’il y restait quelques mouches!
Ces
produits puaient le décomposé et le moisi à une lieue mais avaient l’heur de
plaire à ce satyre en rut de Richelieu.
-
Prince, ricana le maréchal de sa voix de crécelle après réception et
vérification des médicaments, venez donc jeter un coup d’œil à mes appartements
privés. Vous aussi vous aimerez y séjourner de longues heures et vous complaire
dans l’observation de quelques objets ravissants. Ah! Mais hélas, il est loin
le temps de mes soupers adamiques!
Une
petite explication s’impose. Le libidineux vieillard croyait fermement que Ti,
le bras droit dévoué de Sun Wu pour mémoire, était un prince thaï en exil dans
notre Occident. Le noble personnage avait été chassé de sa contrée exotique
pour avoir engrossé la huitième concubine de son souverain. Tel était le conte
qu’avait fait courir le chef du Dragon de Jade dans tout Paris, mettant son
féal en position délicate. Ti n’avait pu qu’accepter cette fable qui servait on
ne peu mieux le complot ourdi par Fu.
-
Seigneur maréchal, vous me faites saliver…mais qu’est-ce donc un souper
adamique?
-
Hem! Aucune oreille sottement prude alentour. C’était du temps de ma presque
jeunesse. Des soupers en tenue d’Adam. Il s’en est tenu en ce lieu des
centaines. Les dames bien nées n’étaient point si farouches alors. Elles ne
dédaignaient pas apparaître aussi peu vêtues que notre mère à tous. Mais
hâtez-vous… c’est derrière ce couloir. Voyez, la porte dissimulée par cette
antique tapisserie d’Aubusson…
Ladite
tapisserie figurait Europe, échevelée et nue enlevée par Jupiter métamorphosé
en taureau.

Tenant
un candélabre à la main, Richelieu entra le premier dans un cabinet
particulier. S’y trouvaient des vaisseliers emplis de porcelaines, de vases, de
boîtes à musiques, des crédences où s’accumulaient diverses statuettes et des
pastels avec des dessins fort explicites.
D’une
main qui tremblait un peu tant le vieillard était ému, le duc octogénaire
sortit une minuscule clé de la poche de son pourpoint et ouvrit l’armoire
vitrée immédiatement à sa droite. Le meuble contenait des statuettes érotiques.
Des jeunes filles, des tendrons se faisaient forcer alors qu’elles lavaient
leurs parties intimes dans des bidets miniatures. D’autres encore acceptaient
de bonne grâce les hommages du dieu Pan, un dieu faunique qui montrait sur sa face
rubiconde toute la satisfaction bestiale d’un désir brutal assouvi. Les pièces
les plus précieuses consistaient en des gravures montrant des accouplements de
jeunes gens, des adolescentes pubères et des garçons graciles à la taille
étroite avec un réalisme où toute pudeur était absente.
-
Qu’en dites-vous, prince? Ma collection vous émoustille, n’est-ce pas?
-
Vous avez dû débourser une fortune dans ces fort lestes représentations d’un
acte somme toute naturel.
-
Point du tout.
-
Mais ce réduit? Que cache-t-il de si précieux et de si inconvenant?
-
Il s’agit de ma salle de bains. Entrez.
Le
coquet réduit était tout tendu de soie bleue et verte. Une baignoire en forme
de sexe féminin et non de sabot ou de cuve en occupait le centre. Au fond de la
baignoire, se tenait une sirène empaillée à la poitrine plus que généreuse. Sur
une tablette en ivoire étaient déposés quatre ou cinq livres reliés de cuir
brun ou rouge sans titre sur les tranches.
Ti
ouvrit un ouvrage au hasard. Là, nul besoin de texte, les illustrations de
pleine page parlant d’elles-mêmes. Encore des tendrons en train de faire
trempette, un mignon pied rose dans un bidet, la chemise relevée fort haut, les
seins parfaitement visibles à travers le fin tissu transparent. Certaines de
ces très jeunes filles soulageaient impudiquement leur vessie. D’autres plus
mutines, plus libertines et moins farouches admiraient les sexes dressés peints
avec réalisme de véritables hercules.
Sur
d’autres pages, il y avait encore d’innombrables blondes évaporées, les cheveux
relevés au-dessus de la nuque, tombant en pâmoison tandis que des mâles en rut
les comblaient par-devant ou par derrière.

En
retrait, comme oublié dans un coin, un bidet orné de faunes à l’œil égrillard
servait à rendre concrètes certaines scènes. Ti s’en approcha avec
circonspection. La cuvette contenait des godemichés et autres objets érotiques
recherchés par les deux sexes.

-
Alors, mon jardin secret vous agrée-t-il? Chaque fois que j’entre ici, je sens
courir un sang nouveau dans mes veines.
-
Certes. Mais qu’en est-t-il de ces deux gravures de lanterne magique que je vois là? Elles ne sont pas aussi
innocentes qu’elles le paraissent…
-
Décidément, vous avez l’œil, prince. Elles sont animées. Je les ai achetées en
Bavière il y a quelques années déjà. Je les avais commandées. Pour qu’elles
révèlent leur doux et chaud secret, il faut actionner ce mécanisme.
-
Faites donc, seigneur maréchal.
-
Avec joie!
Tressautant,
le vieillard se rapprocha de l’objet en question et mit en marche l’appareil.
La scène s’éclaira et prit vie. Deux jeunes filles se baignaient dans une
grande cuve aux parois recouvertes d’un drap blanc. Elles étaient visiblement
bien avinées avec leur teint presque cramoisi mais cela ne les empêchait pas de
se gaver d’huîtres, mets réputé aphrodisiaque. Or, tandis qu’elles
s’empiffraient, deux satyres aux sexes énormes les chevauchaient. Derrière ce
groupe, Bacchus, le dieu du vin, chancelant et ivre lui aussi, se dévêtait,
révélant sa chair pâle, dans l’intention évidente de participer au festin.
Le
deuxième tableau allait encore plus loin dans le réalisme. Il dévoilait le
portrait du duc de Richelieu lui-même. Il s’agissait d’une scène de genre mais
authentique. Le maréchal, plus jeune, soixante ans tout au plus, passait un
agréable moment avec trois filles déguisées en nonnes. Les trois grâces
portaient cornettes et robes de bure. Mais leurs postérieurs dénudés
s’animaient d’un mouvement de va-et-vient explicite et irrésistible. Une
nouvelle manipulation du duc et Ti pu admirer Armand en pleine action, le sexe
dressé glorieusement, pénétrant la première fausse sœur avec ardeur, l’œil
voilé par le plaisir, puis accomplissant le même acte obscène sans retenue avec
les deux autres prostituées.
-
Ah! Soupira avec regret le gnome priapique. C’était le bon temps. Cette scène a
été immortalisée il y a déjà une vingtaine d’années. En ces années 1760, je
pouvais satisfaire trois à cinq montures en une nuit. Voici Mathilde, la
rousse, autant qu’il m’en souvienne, Brindille, la brune, la plus maigre, je
vous l’accorde, mais pas la moins experte dans les joutes de l’amour, et
Firmaine la blonde toujours assoiffée par mon vit. Toutes trois, c’est triste à
dire, ont fini dans le ruisseau. Après vingt-cinq ans, les filles d’opéra, les
danseuses et les protégées des bordels sont gâtées. Si elles n’ont pas de
galant attitré, elles sont perdues. Elles achèvent leur existence sordide dans
la crapulerie la plus repoussante. Elles n’ont pas le choix, le vice les
enlaidissant.
Intérieurement,
Ti était choqué.
«
Cette ordure m’avoue cela sans aucun remords. Il n’a pas secouru ces pauvres
filles. Il regrette simplement le fait de ne plus pouvoir satisfaire ses
ardeurs défaillantes ».
Or,
le factotum de Sun Wu n’était pas un candide en la matière. Son maître, du
temps de sa splendeur, ne gérait-il pas une cinquantaine de maisons closes et
autant de bordels un peu partout en Asie et en Europe?
Le
Thaï parvint à ne pas afficher ses véritables pensées. Au contraire, il se fit
encore plus obséquieux envers le maréchal.
-
Seigneur duc, avec mon suc d’éléphant mélangé à de la poudre de licorne, vous
retrouverez votre vigueur d’antan dans moins d’une semaine.
-
Me le jurez-vous, Ti?
-
J’en fais le serment sur le Bouddha!
-
Dans ce cas, le dix-huit, vous serez à mes côtés. À cette date, j’organise une
sauterie, sans façon. Quelques intimes partageront notre souper, Noailles,
Bouillé, Rohan, Talleyrand, Vouillé, et… di Fabbrini.
-
Volontiers, maréchal. Je vous remercie pour cette invitation. Puis-je y amener
quelques connaissances? Des exilés tout comme moi, des Anglais et des Hongrois…
-
Pourquoi pas? Ainsi, ils goûteront à l’hospitalité française.
-
Où ce divertissement se déroulera-t-il?
-
Dans ma maison de Versailles, à une demi-lieue du Palais. Honneur à la
simplicité. Venez au débotté. Vos compagnons aussi. L’après-midi s’achèvera
sous les auspices d’Eros après avoir débuté avec Thanatos.
-
Euh… je ne comprends point.
-
Je suis tenu de participer à la Grande Chasse de Sa Majesté, prince! Titre
oblige…
Après
avoir renouvelé sa promesse et ses assurances les plus sincères de dévouement,
Ti se retira, le visage impassible. Il avait rempli avec succès une mission
plus que délicate. Galeazzo serait satisfait et Sun Wu, son véritable suzerain
aussi.
****************
Date
indéterminée, cité de l’Agartha. Une fois de plus le sang avait été versé dans
ce havre de paix théorique. La malheureuse victime avait vu ses jours abrégés
par un lycanthrope. L’ovinoïde avait eu le tort de passer au moins dix fois par
jour devant le perron de Sigur en bêlant son bonheur d’être enfin père. Le
loup, exaspéré, s’était jeté tous ses crocs dehors sur Belâme et l’avait
proprement saigné et égorgé. Réduit à la diète forcée par les terribles lois
d’airain de l’Agartha, Sigur avait donc craqué.

Cher
lecteur, vous allez nous objecter que Dan El n’aurait jamais dû accepter la
présence de prédateurs dans Shangri-La. Un tel drame était inévitable. Mais
notre jeune Ying Lung avait voulu tenter le pari de faire cohabiter des êtres
pacifiques et d’autres qui l’étaient moins. Que voulait donc prouver notre
démiurge? Que son Expérience ultime, si elle réussissait n’était qu’un prélude
à un plus vaste Dessein final?
Pris
ailleurs dans la Simulation, notre Dragon supérieur était accouru trop tard et
n’avait pu éviter le meurtre de Belâme. Toutefois, il avait surpris le criminel
en train de mordre avec délices dans la chair sanglante et chaude de
l’ovinoïde.
À
la vue du Juge, splendide dans son courroux, le loup s’était figé. Puis dans
une maladroite tentative, il avait recraché le morceau sanguinolent,
l’appétissante bouchée de viande tendre.
-
J’avais faim d’une vraie nourriture, balbutia Sigur tout penaud et tremblant,
la queue basse, le poil aplati et l’œil humide. Depuis trop longtemps je me
privais… Pardon…
-
Comparais devant le tribunal suprême, Sigur, ordonna le Ying Lung flamboyant
mais triste. Dans ton cas, la sentence ne m’appartient pas. Tu n’es pas humain.
Seule ton exécution m’échoit.
La
cour s’assembla promptement. Son verdict fut sans appel. Sigur était coupable.
Il avait fait preuve tout à la fois de lâcheté et d’impatience. Toutefois, son
jeune âge, sept ans, soit tout juste l’âge adulte pour un lycanthropoïde,
l’excusait en partie. Belâme, ressuscité par Dan El, avait témoigné mais
demandé le pardon pour le Loup. Il n’éprouvait aucune haine, aucune soif de
vengeance envers son meurtrier.
Quelle
sentence allait donc accomplir le Serpent flamboyant?
Dans
la salle de justice, toute tendue de rouge, le Gardien parla. Le lycanthrope,
accroupi, écouta en silence, la tête baissée et la queue basse les paroles du
Juge Suprême.
-
Sigur, n’aie aucun doute là-dessus: je lis dans ton cœur, je ressens exactement
ce que tu ressens. J’éprouve les mêmes désirs et envies. Je savoure avec toi la
chair succulente et tiède. Je frémis d’aise et je suis prêt à recommencer
encore et encore.
Le
Loup redressa sa tête fièrement et osa regarder Dan El le Splendide Dragon.
-
Te repens-tu? Le peux-tu?
-
Juge, j’en suis incapable. C’était… trop bon!
-
Je le sais. Oh oui! Je le sais. Alors, téméraire Sigur, voici: tu seras enfermé
pour dix mille ans dans un caisson de privation sensorielle.
-
Dix mille ans? La sentence est bien lourde mais je l’accepte.
-
Ainsi, tu auras tout le loisir de ressasser ta terrible faute. Prédateur
splendide qui a failli à la Règle commune, tu n’as pas idée combien je te
comprends. Dix mille ans, loup argenté… lorsqu’enfin tu sortiras délivré de ton
enfer personnel, tu auras changé. Que cela soit parce que Je l’ai dit!
Instantanément,
sans transition aucune, le lycanthropoïde se retrouva enfermé dans le caisson,
une boîte oblongue épousant la forme de son corps.
Sigur
ne voyait plus rien, ne pouvait plus bouger, pas même un poil. Parler,
déglutir, ouvrir un œil, lui étaient totalement impossibles. Tout au contraire,
les pensées les plus folles et les plus féroces tourbillonnaient dans son
esprit tourmenté, l’assaillaient avec une violence sans cesse accrue et
renouvelée, ne lui laissant aucun répit. Toujours, le jeune loup se voyait
mordre le cou de Belâme, dévorer la chair tendre et savoureuse. En une boucle
sans fin, la scène passait et repassait sans perdre sa force et son réalisme.
Quelle
rude et impitoyable punition!
Réduit
à l’impuissance, Sigur eut envie de gronder, de hurler, de frissonner, de
trembler, de pleurer et de geindre. Rien ne vint. Pas même une larme, pas même
un soupir. Sa queue toute roide paraissait fossilisée dans l’ambre. Ses muscles
tendus ne pouvaient se reposer. Ce martyre dura une éternité, dix mille ans en
temps subjectif.
Dan
El n’avait pas menti en déclarant qu’il éprouvait tout ce que Sigur vivait, en
partageant ses souffrances et ses envies. Tel était son lot. Sa malédiction
mais aussi la raison de son existence.
***************
Outre
Nulle Part, Dan El se faisait justement sermonner par ses Pairs du Chœur
Multiple. Oniù et Olmarii se montraient parmi les plus virulents des Dragons.
Gana-El, quant à lui, se tenait en retrait, prêt à intervenir au cas où les
choses tourneraient mal pour le plus jeune des Yings Lungs.
-
Nous t’avions laissé entièrement libre d’organiser l’expérience d’une micro
société bulle à composante humaine avant l’édification du Temps. Or pour quel
résultat? Pour ce pitoyable spectacle! Navrant! Sans cesse, à cause de ton
inconséquence, nous devons nous immiscer afin de sauver une de tes petites
vies.
-
Pardon, Unicité! Vous exagérez votre tâche! C’est moi qui interviens chaque
fois afin de ramener de l’Infra Ténèbres les créatures qui ont failli ou qui
ont été victimes de prédateurs.
-
Pourquoi donc t’acharnes-tu Enfant à vouloir les faire revivre? Rugit Olmarii
hors de lui. Tu as cru bon de recréer dans ta cité parfaite, foutaise, une
communauté multiraciale issue de l’exploration interstellaire. Explique nous
donc, si tu le peux, à quoi rime la présence de créatures peu évoluées comme
les Kronkos mal dégrossis ou encore les Lycanthropoïdes hideux dans ton Agartha
de rêve. Qu’espérais-tu donc en agissant ainsi, avec cette désinvolture, Dan
El? Rendre tous ces animalcules aussi doux que l’agneau de la fable encore à
écrire? Risible! Si nous pouvions nous réjouir de tant de naïveté de ta part,
nous le ferions.
-
Olmarii, du calme! Clama le Chœur. Nous sommes en colère. Le plus jeune le
sait. Cela est suffisant. Nous le punirons d’une seule voix.
-
Ah! Tout, permettez! Proféra alors Dan El avec assurance. Vous êtes en colère,
soit. Mais vous trichez! Reconnaissez votre part dans cette faute qui n’en est
pas une à mes yeux, sachez-le bien. Vous m’avez attiré ici, Outre Lieu. Vous
m’avez distrait alors que vous saviez pertinemment ce qui allait advenir. Vous
m’avez occupé. Prisonnier de ce corps, je ne pouvais immédiatement intervenir
et éviter le pire à Belâme et Sigur. Tous deux sont des victimes, les victimes
non de mon inconséquence mais bien de votre ruse.
-
Quelle impudence! Quelle outrecuidance! Rappelle-toi, présomptueux Enfant, tu
avais accepté nos règles. En fait, tu refuses d’admettre que tu as préjugé de
ton habileté.
-
Je vois où vous voulez en venir. Il n’est pas temps d’abandonner cet avatar,
aussi imparfait et lourd soit-il à porter. Une première fois, j’ai anéanti les
forces obscures qui s’immisçaient Outre Nulle Part. Je suis prêt à reprendre le
combat, tout entravé que je le suis présentement. Grâce à mon Sacrifice,
l’Eternité deviendra l’Infinité.
-
Dan El l’arrogant, le présomptueux, le vaniteux qui retombe dans ses travers de
jadis.
-
Hum… Mais incontournable, nécessaire, voire vital pour le Grand Projet.
-
Le Surgeon est aussi la compassion incarnée, le frère empathique par
excellence. Or, jamais vous ne le lui dîtes, jeta Gana-El fort à propos.
Unicité, pour l’instant, vous avez évacué avec succès les scories qui
subsistaient dans votre Totalité. Grâce à Dan El. Or, voici que vous le
remerciez en l’obligeant à supporter la communion spirituelle avec Sigur, à
souffrir les milliers de morts virtuelles qu’il expérimente, à repasser en
boucle les fautes de toutes les petites vies d’un Pantransmultivers potentiel.
Vous vous acharnez tandis que le Surgeon est devenu la soupape de sécurité
essentielle au Grand Dessein. C’est vous qui, pour l’heure, faites preuve de
lâcheté!
-
Quelle audace soudaine, Observateur pas si neutre que cela, fit avec ironie le
Chœur.
-
Oui, enfin, j’ose, Totalité insensible, impavide, incapable de Grandeur!
J’entends la grandeur véritable et non pas son imitation. Il y a de la
Grandeur, du Courage à vivre la souffrance, le désespoir, le dégoût et le
mépris de soi-même.
-
Nous sommes les Gardiens, nous sommes les Créateurs. Ces sentiments que tu
vantes tant, que tu portes au nues, l’Amour, la Compassion ne sont à nos yeux
que des faiblesses qui entravent et ligotent la Volonté. Jamais les petites
vies n’accèderont à notre compréhension.
-
Faux! Contra Dan El. Unicité trompeuse, menteuse et par-dessus tout veule. Quel
Jeu joues-tu donc? Au risque de te perdre toi-même… ne le vois-tu donc pas?
Es-tu volontairement aveugle? Tu le nies mais au Réseau-Mondes s’ajoute un
maillage incorporel composé de tous les sentiments possibles. Peu à peu, Chœur
multiple, vous saisissez la raison de Notre Existence. Mieux! De notre auto-
accession à la Conscience! Acceptez l’inévitable. Seule cette prise de
conscience de l’utilité de l’Amour vous fera triompher de la Noirceur Suprême.
-
Dan El, tu nous déçois grandement. Nous espérions tant en toi, fit Oniù.
-
Nous avons eu bien tort, renchérit Olmarii. Hélas! Tu crois sincèrement à
toutes ces billevesées que tu professes, à ce conte que tu as forgé pour nous
amadouer.
-
Je suis le Révélateur, mes pairs, l’oubliez-vous? À l’aube des Temps et des
Univers, j’ai été conçu dans ce but.
-
Surgeon, cette mascarade n’a que trop duré. Il nous faut revenir sur ton
Jugement.
-
Unicité, l’Expérience exige de me laisser achever la tâche en cours. Sans moi,
vous serez vaincue. Cela ne fait pas un pli. Vous refusez la Nouvelle Supra
Réalité. Voix Unique et pourtant Multiple, l’Amour est en train de se répandre
partout dans l’Infinité. Il inonde tout, les moindres interstices et filaments
de la Création en devenir. Comme cela est bon et nécessaire! Quelle extase!
L’Amour supplée à l’explication froide et sans âme de l’utilité de la Création.
Foin de la frustrante et mathématique Raison! Infinité, je ne crains plus de
jeter à votre face cette évidence: vous n’êtes point auto créée comme vous le
proclamez. Quelque chose nous est supérieur. Nous sommes nés pour donner. Oui,
pour donner la vie, pour donner le bonheur, pour donner encore et toujours,
sans fin, sans limite, jusqu’à la satiété, et au-delà.
-
Sentimentalisme d’enfançon immature!
-
Partage, Union, Communion, Fusion, Extase! Telles doivent être nos armes pour
vaincre l’Énergie sombre toujours tapie, toujours à l’affût.
-
N’importe quoi! Communier avec ces créatures limitées, ces étrons prisonniers
de la chair, de la plus vile matérialité! Sacrilège! Afin de rejeter l’Inversé?
Encore une fois, tu te moques de Nous, Surgeon!
-
Pourquoi refusez-vous la plus simple des évidences? Que vous éprouvez vous
aussi des sentiments? À vous de les changer positivement. Cette négation ne
fait que forger Fu et le rend plus fort. Il me faudra donc l’affronter seul,
définitivement car…
«
… moi, je suis le nuage »… car, moi, « j’ai dormi dans la grotte où
nage la sirène ».
Car
moi, je ne me proclame pas être la Perfection impavide et raisonnable. Je
revendique haut et fort de n’être que la Compréhension, la Compassion. Mes
petites vies me donnent autant de bonheur que je le souhaite. Je leur en
renvoie autant. Pour elles, et non pour Vous, je vaincrai. Cela sera parce que
Je l’ai dit.
-
Fat orgueilleux et pitoyable! Tu veux nous Juger à ton aune. Absurde. Tu ne
perçois même pas ta propre faille.
-
Infinité, je me dois encore de vous contredire. Infinité… vacuité, tel est
plutôt votre Nom. Impuissante, oh oui, face à la Lumière Fragrance fuligineuse,
vertigineuse tentation, résumé de tout le Mal. Néant incontestable. Ici,
maintenant, que ressentez-vous, qu’éprouvez-vous devant mon obstination?
Toujours de la colère? Mais tout ceci n’est qu’un jeu! Le jeu suprême je vous
l’accorde, l’illusion, le leurre. Celui qui vous défie depuis le début, c’est
le Dragon Noir. Réveillez-vous! Déchirez le voile. Il est temps.
-
Contamination. Horreur!
-
Éradication. Douleur.
-
Solitude. Peur.
-
Certitude. Malheur.
-
Où donc se dissimule la Noirceur?
-
Unicité, Voix dissociées, courage! Mère et patrie, je vous le jure, jamais vous
ne serez seule et éternelle. Pour éviter ce funeste sort, il faut accepter de
vous ranger à mes côtés. L’Expérience aboutie, les petites vies devront accéder
à la Supra Réalité et non à l’ombre, au succédané de celle-ci.
-
Dan El, tu nous demandes, non, tu exiges de nous l’impossible!
-
Non, ce n’est pas l’impossible. Les créatures qui auront évolué avec les éons
auront libre accès…
-
A la totalité de l’Outre Lieu…
-
Après maintes et maintes tapisseries, maintes et maintes expériences…
-
Non!
-
Oui! Olmarii cède, Oniù et Ganesh l’imitent tandis que Querk fait de même avec
Varinù! Unicité, décidément, vous n’êtes plus le Tout, multiple et pourtant
unique. Votre noyau est en train de se démanteler, vos torons s’effilochent.
-
Dan El dit vrai, compléta Gana-El. Vous vous affaiblissez inexorablement.
-
Réagissez car le Pantransmultivers encore vagissant est menacé de disparition.
-
Il nous faut accepter quoi exactement Surgeon?
-
Ce qui doit être, ce qui est inévitable, ce qui est l’évolution logique…
Gana-El, lui, l’a compris depuis l’aube de l’ultime Expérience.
-
Mon Devoir, non, notre Devoir… soit.
-
Infinité, merci. Je vous en sais gré. Accepter l’Amour sans se poser de
question, là est la satisfaction suprême, le Bonheur absolu. Là réside la
Victoire.
-
Dan El tu triomphes, mais toujours, tu resteras séparé de Nous. Telle est notre
Sentence. Notre bon plaisir.
-
Il y a longtemps que je me suis résigné à cette séparation. Que m’importe! Vous
croyez me faire de la peine en m’exilant? Erreur! Les petites vies de
l’Agartha, les milliards et milliards d’êtres humains, de porcinoïdes, de
Kronkos, les Helladoï, les Lycanthropes, tous, autant qu’ils sont, dans les
mondes, les galaxies, les réalités, les univers autres, sont chers à mon cœur.
À mes côtés, pour l’éternité, Gaston de la Renardière, Louise de Frontignac,
Benjamin Sitruk, Symphorien Nestorius Craddock, Albriss, Frédéric Tellier, Aure-Elise
Gronet, Violetta Sitruk ou Grimaud, Guillaume Mortot, Gwenaëlle…
-
Gwenaëlle, bien sûr! Siffla le Chœur Multiple avec rancune.
-
Oui, cela vous dérange, sans doute…
-
Unicité, vous désirez ardemment revenir sur la création de Gwenaëlle, reprendre
votre parole… mais c’est trop tard. Vous ne le pouvez plus, constata froidement
l’Observateur.
-
Gana-El, frémit le Chœur Multiple avec une rage bien humaine, tu as outrepassé
ton rôle. Pour cela, nous t’exilons pour un millier de cycles. Pars avec le Proscrit.
Vis mille et mille aventures dans cet univers en réduction, dans les pistes
encore à tracer.
-
Volontiers! Rétorqua l’ancien vice amiral. Mais sachez qu’à mon retour, tout
sera accompli. Vous serez ou ne serez pas. Dan El, mon fils, préfère ma compagnie
à la vôtre.
Cette
pensée à peine esquissée, les deux Yings Lungs se retrouvèrent sans hiatus dans
le salon des appartements privés de Saturnin de Beauséjour. Le père et le fils
avaient été expulsés plutôt brutalement d’Outre Nulle Part.
Lorsque
Daniel Lin et André apparurent soudainement chez l’ancien chef de bureau, ce
dernier, vêtu comme à l’accoutumée tel un nabab de fantaisie, savourait
béatement un extrait du ballet Shéhérazade. A la vue des deux intrus, il
sursauta, au bord de la suffocation. Son visage prit une vilaine teinte lie de
vin et le bonhomme laissa tomber de stupeur son encombrant turban ainsi que le
tuyau de son narguilé.
-
En voilà des façons! S’écria le vieil homme d’une voix chevrotante. J’ai droit,
que je sache, à mon intimité. Elle m’est garantie par les lois de la cité. Bien
que vous soyez des Supra Humains possédant des tonnes et des tonnes de
pouvoirs, vous devez respecter les règles en vigueur comme tout un chacun ici.
Après tout, j’aurais pu être dans mon bain.
-
Saturnin, je vous prie de croire que cette intrusion est tout à fait
involontaire, commença Daniel Lin.
Sans
en avoir l’air, son ton placide calmait le jeu.
-
André Fermat et moi-même revenons d’au-delà de l’entendement. C’est pourquoi
notre rematérialisation fut aussi mal calculée.
-
Soit, je veux bien accepter vos excuses, commandant Wu, et les vôtres, amiral
Fermat bien que vous n’ayez pas ouvert la bouche. Après tout, vous vous êtes
absentés longuement.
-
Hum… cela dépend du point de vue, reprit Gana-El décidant de passer outre et
d’ignorer le ton venimeux de Saturnin.
-
Vous ne devez pas connaître la stupéfiante nouvelle de la matinée. Toute
l’Agartha en parle. Vous vous rappelez Sigur?
-
Oui, bien entendu.
-
Il est enfin sorti de sa prison cette nuit, très tôt. Il a tout de suite
réclamé à manger. Devinez quoi? De la salade! Mais le plus beau c’est que,
devant Belâme, il s’est couché sur le sol, allongé sur le dos et lui a présenté
son ventre et sa gorge! Ensuite, il lui a juré reconnaissance, obéissance et
fidélité. Enfin, il a demandé sa mutation dans le service de maintenance, celui
de l’épuration des eaux usées, sous la direction de Valus, le chef Otnikaï.
Albriss et Musuweni ont accepté provisoirement attendant votre aval en tant que
Superviseur général de la cité.
-
Je le savais Saturnin, ou du moins je l’escomptais, dit le commandant Wu
marquant son soulagement par un bref sourire.
-
Je n’ai plus qu’à retourner à l’audition de mon ballet. Euh, la prochaine fois,
avant de vous manifester, d’apparaître chez les gens ordinaires de manière
incongrue, frappez à la porte.
-
Nous essaierons. Au fait, Saturnin, cela vous dirait de partir en excursion, de
vous rendre sous les règnes d’Henri III et d’Elizabeth Première?
-
Daniel Lin! S’écrièrent ensemble André et l’humain.
Le
vieil homme poursuivit.
-
Je n’aime pas les aventures… Quoi? Je puis sortir de l’Agartha? Vous me faites
assez confiance?
-
Mais oui, Saturnin. Vos amis vous accompagneront, Marteau-pilon, Craddock,
Gaston… et le trio de baroudeurs Pacal, Ivan, et Geoffroy.
-
Superviseur, je ne sais quoi dire…
-
Acceptez. Vous me ferez ainsi grand plaisir.
-
Je me rends à votre souhait.
-
A votre désir secret, mon ami.
Le
cœur plus léger, Daniel Lin quitta le salon. Son rire jeune et frais retentit
dans les corridors du quartier résidentiel. André, quant à lui, peinait à être
au diapason.
-
Je ne me suis pas trompé à propos de Sigur, pensait le Surgeon. Je vais lui
rendre visite de ce pas.
-
J’ai besoin de calmer mes nerfs à fleur de peau! Avoua le plus âgé. Je me rends
à la piscine pour nager au moins vingt kilomètres.
-
Dans ce cas, nous nous retrouverons chez moi ce soir. Je vous invite à savourer
un souper chinois dans la meilleure tradition de la Cité interdite.
-
Vous voulez me tenter, mon fils. Il y a dix millions d’années que je n’ai pas
été incarné. Savourer votre cuisine est bien ce qui pouvait m’arriver de
meilleur aujourd’hui. Y aura-t-il votre fameux poulet aux cinq parfums?
-
Je préfèrerais un repas entièrement végétarien, André. Mais ce sera aussi bon
que dans vos souvenirs.
-
Bon, du moment que ce sera délicieux… ne me décevez pas mon fils…
-
Oh non!
Les
deux hommes s’embrassèrent puis se séparèrent.
***************
Cinq
heures du soir venaient de sonner à l’église du quartier. L’orchestre semi
professionnel était en train de répéter Iphigénie en Aulide de Gluck.
Justement, il attaquait la célèbre ouverture que Mozart avait encensée quelques
années auparavant.

Sur
la scène, les chanteurs attendaient leurs parties. Le décor représentait le
camp des Grecs en Aulide, mais à la façon fantaisiste du XVIIIe siècle, bien
loin de tout souci d’authenticité et de vraisemblance. Les Grecs devaient
embarquer à bord de navires pour attaquer Troie afin de récupérer Hélène,
enlevée par Pâris. Mais Artémis, afin que les Grecs pussent prendre la mer en
toute sécurité, exigeait le sacrifice d’Iphigénie.
Le
rôle du fiancé de la jeune fille, Achille, était tenu par le castrat noir
Grégoire. Le célèbre ténor avait déjà triomphé dans d’autres opéras du même
compositeur, Alceste, Armide, mais aussi dans Idoménée de Mozart
et dans Iphigénie en Tauride du rival de Gluck, Piccinni.

Finalement
Gluck s’imposerait en France grâce au soutien de la reine Marie-Antoinette.
Au
clavecin, Daniel Lin faisait merveille. Comme nous le constatons, il avait tenu
parole. Être un simple musicien aurait amplement suffi à son bonheur personnel
dans des circonstances ordinaires. Désormais, sachant qui et ce qu’il était,
dès qu’il disposerait de loisirs, il entrerait en contact avec les grands
compositeurs et artistes de toutes les chronolignes de l’histoire et tâcherait
de les persuader de le rejoindre dans sa cité idéale. La solution envisagée ne
lèserait personne.
En
attendant, assistaient à cette répétition exceptionnelle, Erich Von Stroheim
qui ne marquait aucun signe d’impatience, Craddock qui bâillait ferme, Brelan
et Saturnin de Beauséjour aux anges, le vieux bonhomme savait apprécier la
belle musique mais aussi autre chose, Aure-Elise, Frédéric Tellier, Alban de
Kermor qui se demandait quand il pourrait gagner Versailles, et, enfin, Gaston
de la Renardière.
Quant
au chevalier de Saint Georges, il officiait en tant que Premier violon.
Mais
le principal spectacle n’avait pas lieu sur la scène, loin s’en faut, ou encore
dans la fosse d’orchestre.
Au
fond de la salle, près des loges les moins recherchées, une femme voilée
minaudait, un King’s Charles sur ses genoux. Sa coiffure, tout à fait
extravagante, avait du mal à rester en équilibre. L’espèce de barbe à papa ou
de pièce montée, une perruque sans aucun doute, apparaissait doublement
anachronique aux yeux d’un connaisseur. Sur des cheveux d’un blanc mousseux
artificiel trônait la reproduction assez approchante du Victory, de
l’amiral Nelson. Vaisseau en avance mais coiffure en retard de cinq années au
moins sur la mode en vigueur. La pitoyable femme s’était évertuée à respecter
le ton de l’époque mais elle avait tout faux ce qui n’était pas étonnant car
ses sources provenaient de films hollywoodiens tels que Marie-Antoinette de
W.S. Van Dyke, datant de 1938, La Du Barry était une dame, de Roy del
Ruth millésimé 1943.

Lady
Marion Marsh était absolument incapable de faire la distinction entre la
fin du règne de louis XV et le mitan de celui de son successeur. L’imposante et
ridicule Américaine venait de rabattre son voile parce que ce dernier
l’empêchait de détailler les chanteurs et les musiciens. Elle arborait sans la
moindre gêne trois centimètres au moins de blanc de céruse sur son cou et son
visage et cent grammes de rouge sur les lèvres. N’oublions pas également un
demi kilo de khôl sur les paupières. Quant à la dentition, trop régulière et
trop parfaite, elle était en céramique.
Ayant
déjà subi deux liftings, au minimum, la triste chose peinturlurée grotesquement
avait du mal à sourire. Elle avait un je ne sais quoi de ressemblance avec
l’atroce reine d’Espagne immortalisée par le peintre Goya, Maria-Louisa,
l’épouse de Charles IV. Mais la dame avait ses vapeurs car sa robe baleinée et
corsetée lui tenait chaud et l’empêchait de respirer librement. Sa vêture
mélangeait la soie, le taffetas et le satin, mariant fort mal le jaune canari,
le bleu de roi et le rouge cramoisi. Bien évidemment, des paniers fort
encombrants l’ornaient et le tout s’étalait sur trois fauteuils.
N’ayant
pas de sels à portée de main, la dite Marion respirait régulièrement les
senteurs d’un mouchoir parfumé à la violette et au jasmin ce qui n’améliorait
pas son malaise. Pour rajouter à la violence de ces effluves, sa perruque avait
été saupoudrée d’essence d’œillet mignardise. Craignant à juste titre les poux,
la comédienne en avait aspergé abondamment ses faux cheveux.
En
effet, en ce temps-là, toutes sortes de parasites prospéraient et se
multipliaient allègrement, punaises, puces et bien d’autres joyeusetés du même
style. Les fauteuils sur lesquels s’asseyaient les spectateurs pouvaient
également receler ces envahissantes et peu commodes bestioles. C’était pourquoi
ces messieurs s’étaient mis à fumer du tabac et non plus à le priser afin de
les faire fuir.
Munie
de minuscules jumelles, Marion scrutait donc la scène mais aussi la fosse
d’orchestre. Elle n’oubliait pas non plus d’observer les autres spectateurs
assistant à la répétition. Ses yeux gourmands s’attardèrent deux minutes sur
Grégoire. Le castrat, en fausse cuirasse de bronze doré, impressionnait par sa
puissante musculature. Puis, la comédienne passa au chevalier qui venait à bout
des traits les plus difficiles de l’œuvre avec la même aisance que lorsqu’il
maniait l’épée sur le terrain. Joseph lui plut tant qu’elle siffla. Puis, sans
honte, elle marmonna:
-
Hum… je le mettrais bien dans mon lit ce soir.
Gloria,
car tel était le véritable prénom de la lady, se pourléchait les babines comme
si elle suçotait un sucre d’orge.
Enfin,
ses yeux accrochèrent les nouveaux amis du chevalier de Saint George. Là, elle
n’émit plus un sifflement de gourmandise. Ce fut un cri de surprise qui sortit
de sa bouche peinte.
Notre
magnifique Gloria Swanson avait reconnu l’homme que vous aimeriez haïr, pastiché
plus tard sous le nom de Z.Z. Von Schnerk dans un épisode mémorable d’un
feuilleton culte d’origine britannique The Avengers.

L’homme
lui rappelait ses presque jeunes années, lorsqu’elle était dirigée par ce tyran
génial. Cependant, un détail nullement anodin, la turlupinait. Ce malotru
d’Erich paraissait plus jeune qu’elle. Impossible car il n’y avait pas un mois
qu’elle avait achevé le tournage de Sunset Boulevard. Ah! Il lui fallait
à tout prix percer le secret de Von Stroheim.
Poussée
par cette envie de l’éternelle jeunesse, l’imposante femme vieillissante se
leva dans un doux frou-frou et, laissant tomber son pauvre King’s Charles sur
le sol en bois, le chien gémit de douleur et de dépit, en tanguant tel un marin
après une bordée, atteignit Aure-Elise et se retrouva à quelques encablures de
Louise, Gaston et Erich, celui qui l’intriguait tant. Notre Gloria n’avait pas abandonné ses jumelles qu’elle
tenait toujours serrées contre elle.
Se
moquant de la répétition en cours, miss Swanson l’interrompit, n’hésitant pas
le moins du monde à commettre un esclandre. Avec un accent de poissarde
américaine digne d’être conservé dans les archives sonores, comme si elle avait
abusé de scotch whisky l’heure précédente, elle apostropha Erich.
- My dear Erich! How are you?
What are you doing here? Are you fine? Give me the address of your beauty
saloon!
L’orchestre
cessa de jouer dans le plus grand désordre et le chef réclama le silence tandis
qu’Achille terminait son air sur un couac retentissant.
Violetta,
pas snob pour deux sous, lança à la cantonade:
-
Mais qui est donc cette vieille peau? (en français du XXVIe siècle dans le
texte s’il vous plaît)!
De
rage, Saint Georges arracha huit crins à son archet. Daniel Lin, lui,
conservait son sang-froid. Il se contenta de dévisager la pitoyable comédienne
pour la sonder.
Avec
un temps de retard, Von Stroheim se leva. Il jura ses grands dieux qu’il ne
connaissait pas cette caricature de Betty Boop.
-
Comment? Reprit Gloria, cette fois-ci outrée et au bord de l’apoplexie. Ce jeu
de scène, ça te dit quelque chose? Tu l’as exigé de moi!
D’un
geste vif, la Barbie décatie, ravalement raté de façade, releva ses jupons et,
fit, shocking!, tomber sur le sol ses pantaloons tout bordés de dentelles
plutôt affriolantes. Désormais hors d’elle, elle poursuivit ses hurlements,
toujours avec cet accent vulgaire difficilement supportable:
-
Toi aussi, pervers, tu portes des dessous équivoques, comme dans foolish
wives. Oui, je l’ai bien vu, un corset féminin sous un bel uniforme tout
chamarré. Quand avoueras-tu tes mœurs dépravées?
Ne
contrôlant plus sa fureur, Gloria trépigna comme une petite fille qu’elle
n’était plus depuis longtemps déjà. Mieux, elle s’arracha les cheveux de son
invraisemblable perruque, démontant ainsi la construction hardie qui avait pris
des heures à sa camériste. Miss Swanson surjouait comme au temps du cinéma
muet.
Mais
il fallait calmer cette furie, mettre un terme à ce scandale qui durait trop.
Deux
gros bras saisirent alors sans ménagement l’Américaine, la soulevèrent et la
jetèrent hors de la salle de théâtre comme si elle n’était qu’un vulgaire
cageot de légumes. Ces deux « barbouzes » appartenaient à la garde
rapprochée du commissaire Nicolas qui se pointait fort à propos.
A
sa vue, Gaston et Joseph se levèrent, saluant avec respect le haut personnage.
Il fallait ménager le caractère pointilleux d’Onésime, très imbu de lui-même,
gonflant son importance, aimant se faire mousser auprès des ministres. De fait,
le commissaire au Châtelet avait le pouvoir d’interdire la représentation
prévue le soir même.
Daniel
Lin voulait partir. Il sentait le danger se profiler. Non seulement il avait
identifié Gloria Swanson dans ses œuvres et compris qui l’avait recrutée, mais
il avait également entraperçu une inquiétante silhouette tout à fait
anachronique.
Quelque
chose de particulièrement monstrueux se préparait et Peter Lorre, qui avait
revêtu pour ce faire l’appareillage de gueule cassée cauchemardesque et
grotesque tout à la fois de Mad Love, en était l’instrument armé. Les
pensées meurtrières que le Prodige captait renforçaient l’urgence de la fuite.
Le
Docteur Gogol avait pris la précaution de s’envelopper d’un vaste caban
en toile cirée de couleur jaune comme s’il s’apprêtait à pêcher la morue au
large de Terre Neuve. Heureusement, il se mouvait avec une relative lenteur car
son corps et sa nuque étaient emprisonnés par un corset terminé par une
minerve. Ses membres aussi étaient enfermés dans de pseudo prothèses tel un
grand blessé de guerre de 14-18.
Ainsi attifé, on l’aurait cru sorti tout droit d’un tableau d’Otto Dix ou de Fougeron.

Ainsi attifé, on l’aurait cru sorti tout droit d’un tableau d’Otto Dix ou de Fougeron.


La
silhouette continua de se profiler, évoquant de plus en plus une créature des
plus terrifiantes, une sorte de crustacé de l’ère primaire, tout cela à cause
de l’éclairage artificiel vacillant de la salle.
Peter
Lorre avançait par à-coups, comme un crabe, mû par l’instinct. Notre terroriste
en puissance avait un objectif, la scène où se tenaient les chanteurs en
attente de la reprise de la répétition.
Ainsi,
nous le comprenons maintenant, Gloria Swanson avait servi de diversion,
destinée à attirer l’attention de l’assistance sur sa modeste et ridicule
personne. Ayant joué son rôle avec son art consommé, elle pouvait sortir du
scénario.
Sur
l’estrade, Grégoire, le castrat, fulminait. Pour garder chaude sa voix, il
vocalisait alors qu’Iphigénie tapotait d’une main impatiente sa partition. Dans
la fosse d’orchestre, le commandant Wu s’était dressé et ordonnait mentalement
à son équipe de se retirer le plus discrètement possible.
Sans
formuler de remarques déplacées, Craddock se leva le premier, donnant ainsi
l’exemple au reste de la troupe. Ses amis l’imitèrent sans état d’âme alors
qu’Erich Von Stroheim remettait un peu d’ordre dans sa tenue quelque peu malmenée
par la furibonde Swanson.
Alors
que les tempsnautes gagnaient la sortie, Daniel Lin crut bon de fournir
quelques rapides explications.
-
Dépêchez-vous. Comme vous l’avez compris, cette comédienne décatie n’était là
que pour nous distraire du véritable danger. Peter Lorre.
Tellier
s’étonna.
-
Comment savez-vous ce qu’il en est?
-
J’ai capté les pensées de l’acteur, tout simplement. Maintenant, regagnez
l’hôtel de Louise.
-
Comment? Vous ne nous suivez pas? S’inquiéta Symphorien.
-
Les grenades dont s’est muni Peter ne vont pas tarder à exploser.
Le
commandant Wu n’en dit pas davantage. C’était inutile. Usant de l’ultra
vitesse, il parut s’évaporer pour des yeux humains. Frédéric dirigea ses
compagnons dans le hall du théâtre, les obligeant à presser le pas. Il était
temps.
Peter
Lorre venait juste d’ouvrir son caban. Comme un fou d’Allah de la chronoligne
originelle 1721, il arborait une ceinture d’explosifs. Dans son cas, il
s’agissait de grenades américaines de la forme d’ananas. Il y en avait une demi-douzaine.
Invisible
car légèrement déphasé, le jeune Ying Lung passa à l’action. Il distordit le
temps local, le ralentissant mille cinq cents fois.
Dans
un mouvement surréaliste, comme s’il était à la fois happé par l’horizon
d’événement d’un trou noir et englué, voire gelé, le docteur Gogol

dégoupilla un à un ses fruits mortels pour les
lancer dans des clichés succédanés. Chaque fraction de seconde paraissait
s’étirer jusqu’à vouloir durer une éternité.
Le
temps se fragmentait image par image, et la scène se décomposait en fractales
de photogrammes.
Chaque
grenade aurait dû rouler sur la scène marquetée. Or, il n’en fut rien. Cinq
d’entre elles s’évanouirent dans les interstices de la transdimension, le
réseau qui reliait le micro univers au macro univers. Désormais prisonnières
des branes enroulées sur elles-mêmes, elles s’autodétruisirent, translatées en
un état pré quantique où de fait, la matière n’existait pas encore.
Cependant,
la sixième grenade réchappa inexplicablement à ce gouffre de néant. Daniel Lin
ne contrôlait pas encore parfaitement ses pouvoirs. Cette grenade explosa donc
à proximité de Calchas, Iphigénie et Artémis, semant la panique. Comme par
miracle, Achille réchappa à l’arme meurtrière.
Le
chevalier de Saint-Georges qui n’était pas parti avec Gaston de la Renardière,
avisant le terroriste, s’élança pour le capturer. Mais il n’en eut pas
l’occasion car un étrange phénomène eut lieu. Une lueur violette enveloppa le
sinistre docteur Gogol, le soustrayant à la vengeance du musicien.
Comme
attendu, Fu était intervenu. Dès qu’il s’agissait de nuire à Dan El, le Dragon
Inversé était prêt à aider tous les ennemis du jeune Ying Lung, y compris les
alliés du comte ultramontain.
À
l’instant fatidique de l’explosion de la sixième grenade, le commissaire
Nicolas s’était aplati instinctivement, le courage n’étant pas son fort. Ce fut
en rampant, protégé par tout un corps d’exempts qu’il s’esquiva, décidant de ne
pas tenter davantage le diable. Il reviendrait enquêter un peu plus tard, voilà
tout.
Proche
et isolé à la fois, Dan El s’en voulut de ne pas avoir neutralisé la sixième
grenade. Son explosion avait entraîné la mort d’Iphigénie, Calchas et Artémis.
Quelques membres du coryphée avaient également été blessés.
Dans
les plus petits torons de son être réel, Dan El ressentait la souffrance qu’il
avait causée.
Maintenant,
un trou béant défigurait la scène. Les rideaux qui l’ornaient, composant le
décor de pacotille, avaient été arrachés ainsi que les toiles peintes. D’autres
s’étaient effondrées, assommant quelques personnes du chœur, des musiciens ou
des chanteurs. Quant à la fosse d’orchestre, sens dessus dessous, elle était
envahie de débris en tout genre, poussière grise, plâtre, éclats de bois,
moellons, instruments en morceaux, stuc, tissus à peine reconnaissables. Un
véritable désastre, on vous dit.
Le
Ying Lung avait limité les dégâts mais le bilan restait lourd.
***************