Moins de trois minutes plus tard, les
deux Supra Humains s’étaient projetés parc Monceau, accompagné par Paracelse, à
l’intérieur même de l’attraction présentant les reconstitutions des romans
gothiques très courus en cette année 1825. Déjà, la représentation était achevée
et le lieu désert. Une profonde obscurité régnait. Souris alluma prestement un
rat de cave des plus ordinaires. Il ne put s’empêcher de frissonner lorsqu’une
timide et tremblotante lueur éclaira chichement le corridor.
- On dirait bien qu’il n’y a personne
ici mais je n’en mettrais pas ma main au feu, pensa le voleur à voix haute.
La flamme vacillante de son rat de
cave se porta sur une des reconstitutions de ce musée des horreurs. Elle révéla
dans une lueur pâle et incertaine la scène figurant la mort tragique de la
créature monstrueuse issue du génie de Frankenstein.

- Brr! Heureusement que j’ai le cœur
bien accroché, ne put s’empresser de proférer Paracelse. C’est criant de vérité
et ce bourgeois-là est d’une laideur repoussante.
- Ne vous laissez donc pas distraire
par de vulgaires automates de cire, le rabroua mentalement l’Observateur.
Éclairez plutôt le sol. Il est poisseux.
- Vous avez tout à fait raison, on
dirait bien qu’on a pissé le sang ici. Mais c’est bizarre. La mare de sang n’a
pas été piétinée et la victime a disparu. Je me demande comment. On n’a
visiblement ni traîné le corps ni marché. La téléportation comme pour vous,
sans doute…
À noter que l’ingénieur marron ne s’étonnait
pas des facultés psychiques de Fermat et du commandant Wu. Pour Jules, les
hommes du futur devaient obligatoirement avoir acquis des capacités cérébrales
hors normes et des talents supplémentaires.
Changeant de mode de communication,
le maître espion marmonna:
- Non, Paracelse, on a usé de la
transdimensionnalité. Mais je tiens les fils résiduels du trajet emprunté.
- Cela n’a pas l’heur de vous plaire,
amiral.
- Exact, commandant Wu. Ces couloirs
transdimensionnels sont plus que dangereux. Ils conduisent au Chaos primordial
tout en côtoyant l’antre de l’Inversé. Cependant, il existe d’autres chemins
plus sécurisés.
- Un piège du Dragon Noir?
- Vous ne venez pas avec moi, Daniel Lin.
Vous n’êtes pas de taille. Je dois m’y engager seul.
- Non, André. J’ai reçu pour mission
de faire en sorte de ne pas vous exposer. Je vous accompagne. N’oubliez pas que
vous revenez de l’indescriptible, terrifiant et énergivore Infra Sombre. Ce
séjour a miné vos réserves, je le sens.
- Mais c’était là le but de ce séjour
commandant. Vous connaissant, Van der Zelden, le bras armé du Dragon Noir
escompte bien que vous soyez du voyage.
- Je l’ai déjà affronté. Mais il y
avait Michaël. Or, sans sa présence, je n’ai aucune chance, je le reconnais.
- Vous avez donc assimilé les leçons
de vos expériences précédentes? Tant mieux, Daniel Lin, pensa Gana-El avec une
certaine satisfaction.
- Cependant, amiral, je me dois de
vous suivre. Additionnant nos forces, nous serons à même de déjouer les pièges
de ce « Hollandais volant ».
- Et moi? Gémit Jules en s’inquiétant.
On m’abandonne ici? À quoi est-ce que je sers?
- Effectivement, vous restez ici,
confirma Fermat sur un ton sec. Vous serez notre phare qui nous permettra de
retrouver plus facilement notre chemin en ce monde.
Paracelse ne répondit que par un
haussement d’épaules. Malgré la situation, Gana-El se permit un léger sourire.
Intérieurement, il savourait la saine décision de son Rejeton. Ce dernier s’assagissait,
ne cherchant manifestement plus à défier les sombres Entités qui ne cherchaient
qu’à lui ôter ses pouvoirs et à se repaître de ses défaites. Dan El comprenait
donc enfin le sens du terme « responsabilité ».
- Souris, reprit Fermat, tenez-vous
sur vos gardes. Sortez votre poignard. Un ennemi tapi dans le néant ou l’obscurité
peut toujours surgir.
- Compris amiral.
Saluant avec une certaine
désinvolture les deux hommes du futur, mais cachant en fait sa peur, Paracelse
s’éloigna de quelques pas et s’accroupit dans l’attente du retour de ses deux
compagnons. Avec précaution, il mit en veilleuse son rat de cave, joua avec la
pointe aiguisée de son surin tout en réfléchissant à la mise au point d’un
système infaillible de percement de coffre-fort.
Décidément, Jules Souris était
incorrigible. Mais cogiter ainsi lui permettait de maintenir sa peur dans des
bornes acceptables.
Reclus dans l’obscurité parfaitement
silencieuse, notre habile ingénieur était en train de faire la pige à Alfred
Nobel en inventant avec un peu d’avance la dynamite. Mais les Supra Humains
reparurent bientôt, chacun portant une victime de Johann ou de Galeazzo
- Oh! Oh! Ils sont en vie au moins? S’exclama
Souris.
- De justesse, lui répondit Daniel
Lin. Leurs souffles sont à peine perceptibles.
- Aucun organe vital n’a été touché
sérieusement, compléta le vice amiral. Nous nous en sommes assurés là-bas.
Toutefois, ils ont perdu une quantité conséquente de sang.
- Aïe! Et là-bas, comme vous dites,
pas de lézard?
- Aucun obstacle imprévu. Je commande
la téléportation immédiate, c’est plus prudent pour nos blessés.
Moins due une seconde plus tard, les
cinq hommes ou assimilés étaient à bord du Vaillant. Naturellement,
Fermat n’avait pas renseigné Paracelse sur ce qu’était précisément ce
« là-bas ».
Tellier venait juste de regagner lui
aussi le vaisseau. Or, il paraissait nerveux, ce qui était exceptionnel chez
lui. Si, en temps objectif, il ne s’était écoulé que dix minutes dans les
couloirs de l’Outre-Monde, près de trois heures avaient passé dans le temps
normal.
- Vite. Hâtez-vous. Du nouveau est
survenu à Chatou, fit l’Artiste avec fébrilité. J’ai suivi Danikine jusque dans
son laboratoire. Il n’y avait pas deux minutes qu’il y était que la dénommée
Maïakovska y pénétrait à son tour avec son loup de garde. J’ai constaté qu’elle
se déplaçait étrangement. Je me demande si elle n’a pas perçu ma présence. Ses
yeux noirs brillaient d’une résolution sauvage. Il ne fait aucun doute qu’elle
va tenter quelque chose.
- Qu’est-ce que ça pue! Jeta Jules
Souris.
- Des yeux noirs? Interrogea Daniel
Lin. Bizarre…
- Je suis sorti de la propriété et j’ai
rameuté mes hommes, poursuivit Frédéric, ne tenant pas compte de l’interruption
du daryl androïde. Ils nous attendent à proximité des bâtiments et des hangars.
- Hum, faire sauter les laboratoires
cela doit être son plan, marmonna André songeur. Mais Galeazzo?
- Oh! Je puis vous garantir qu’il ne
se trouve pas à Chatou, affirma l’Artiste avec force.
- André, souffla Daniel Lin, nous devons…
- Quoi commandant?
- Irina n’a pas les yeux noirs mais
verts habituellement. Y compris cette Maïakovska-ci!
- Alors, cela signifie qu’elle a été
investie par…
- Johann?
- Non…
- Dans ce cas, il s’agit du non
nommé, du Veilleur, du Dragon Noir! Frémit le daryl androïde. Celui qui me
fascine et me terrifie à la fois. Nous devons prêter main-forte à Danikine…
- Quoi? S’étrangla Souris.
- Il n’en est pas question! Rétorqua
le Danseur de cordes. Nous devons soit observer les deux adversaires s’affronter
et nous assurer qu’ils s’entretuent, soit nous mêler à cette lutte pour achever
le survivant! Ensuite, nous nous occuperons de di Fabbrini.
- Daniel Lin, cela m’est pénible à
dire, mais Tellier a raison, formula Fermat. Le piège tendu est double. Un
premier par Galeazzo; une deuxième chausse-trappe a ensuite été rajoutée par l’officier
russe. Les deux ont pour but de vous attirer… le comprenez-vous?
- Oh! Je l’ai tout de suite envisagé,
amiral. Mais dois-je vous laisser encore une fois y aller sans moi? Non, André!
- Commandant , fit sévèrement
Gana-El, nous allons nous servir de ce double piège. Mais vous devez m’aider et
me faire confiance, oui, totalement confiance. Vous allez devoir recourir à
votre transdimensionnalité.
- Ma transdimensionnalité? Mais c’est-ce
que je crains par-dessus tout!
- N’écoutez pas ces sirènes
infantiles. Débridez-la ici et maintenant.
- Amiral… l’Homunculus qui dort en
moi…
- L’Homunculus ne vous a jamais
réellement menacé, Daniel Lin. Vous l’avez vaincu il y a longtemps. Depuis, il
s’en est pris à quelqu’un d’autre, plus à sa portée. Vous êtes parvenu à vous
purger de cette entité négative…
- André, fit le Supra Humain d’une
voix tremblante, j’ai besoin d’une preuve…
- C’est facile. Comme vous l’avez
fait il y a peu pour Vidocq, guérissez ces deux hommes. Par la seule force de
votre volonté, de votre Talent… quant à vous, Frédéric partez rejoindre vos
hommes; nous vous suivons dans quelques minutes.
Le ton dont usait Gana-El n’admettait
aucune réplique. Tellier le comprit parfaitement et s’inclina. Quant à Daniel
Lin, il objecta pour la forme.
- Amiral, vous me demandez d’accomplir
un miracle? Vous vous moquez de moi. Je n’ai jamais cru à ces sottises, et
vous-même ailleurs, si je m’en souviens bien, non plus! Ah! Vous voulez me
tester. Me tenter plus exactement…
- Daniel Lin, la peur, une peur
primale s’exprime en vous. La peur de la Révélation. Faites taire cette voix
négative. Regardez au fond de vous, oui, regardez bien. C’est cela. Vous n’y
découvrez aucun abîme, aucun maelstrom, aucune entité hostile tapie à l’intérieur
de votre âme.
- Je ne vois et perçois, mais je dois
me tromper, qu’une chaleur intense, un amour…
- Qui brûle autant que des millions
et des millions de Soleils. Alors, cela signifie que vous êtes prêt. J’en étais
sûr, mon enfant. L’avant-dernier voile vient de se déchirer. Vous pouvez
commencer…
- Commencer? Procéder? Mais comment?
André, je ne suis ni un ange ni un saint, ni un djinn ni un dieu… Bouddha me
pardonne. Oui, je me rappelle. J’en suis tout à fait capable… je me souviens
maintenant de la procédure. Un jeu d’enfant pour moi… d’une simplicité
magnifique… Les chants des sphères… Je les entends, et vous?
Sous les yeux clairs et devenus
transparents de l’Observateur, Dan El se tut. Il se rapprocha de Victor Francen
et, dans un silence religieux, devant André, Paracelse, Frédéric et Violetta
qui était remontée de la soute fort opportunément, Ufo dans ses bras, sans
oublier Craddock entièrement réveillé, le Ying Lung émergent s’exécuta.
Auréolé d’une clarté presque
insoutenable, la juvénile Entité repoussa d’un souffle la couverture qui
enveloppait chaudement le comédien.
Puis, tous purent voir un fin
filament, lumineux et orangé sortir de son majeur gauche. Ce fil ténu, matériel
et pourtant immatériel bourré d’une énergie primitive, s’introduisit avec une
étonnante facilité dans la cage thoracique du blessé. Là, le cordonnet se
saisit de la balle qui s’était logée à seulement un centimètre du cœur et l’expulsa
hors du corps.
Le miracle n’était pas achevé. Avec
dextérité, le fragile et pourtant solide toron se mit à recoudre la plaie non
sans avoir au préalable régénéré les tissus lésés.
Après Victor Francen, ce fut le tour
d’Alban de Kermor d’avoir le privilège d’être soigné par Dan El. La même scène
ou presque se renouvela.
Toute la passerelle, subjuguée,
observait le Prodige en action.
Lorsqu’enfin Daniel Lin eut terminé,
il était plus livide et exténué que ses patients. Épuisé, avant de s’effondrer,
il eut tout juste le temps de murmurer:
- Pourquoi moi? Que suis-je? Qui
suis-je?
Puis il sombra dans la douce et
rassurante inconscience.
Fermat rattrapa de justesse son fils
l’empêchant de heurter brutalement le sol métallique inconfortable du vaisseau.
Incidemment, il le retint également ancré dans cet Univers. Mais personne ne se
rendit compte de cela.

Une fois encore, l’Observateur allait
occulter la mémoire des témoins lorsque Symphorien, comme ressuscité, résolu,
se leva de sa couchette et déclara tout de go:
- Hé bien, moi qui me vantais d’être
athée, j’crois que je viens de changer d’avis et je vais me convertir illico à
la religion de ce sacré bon sang de Daniel Lin! Nom de Dieu!
Devant les regards sidérés de toute l’assistance,
le cachalot du Système Sol s’agenouilla et, avec culot, tout près des deux
Supra humains, entama une bien étrange mélopée.
Toi qui n’es pas Là-haut,
Mais bien en bas avec Moi,
Toi qui as tout connu,
Tout vu, tout subi et tout vécu,
Toi qui es semblable à Moi,
Qui pourtant attires et fascines,
Toi qui es bien plus Beau
Que le Ciel et l’Enfer réunis,
Toi qui promets à tes fidèles le
Paradis,
L’Eden et la Vie éternelle,
Toi qui ne récoltes rien Dan El,
Oui, Toi je te bénis Daniel Lin
Dana-El, Dan El.
Le capitaine, ayant fini, essuya une
larme sincère. On le voit, le vieux baroudeur savait, au fond de son cœur la
véritable identité du commandant Wu.
- Pourquoi oncle Craddock s’adresse-t-il ainsi à mon
père? Questionna Violetta. On croirait qu’il prie.
- Certes, mademoiselle, mais pas
Dieu. Oh non! Lui répondit sourdement Tellier. Il invoque le Boulanger…
- Je ne saisis pas…
- Le Pâtissier, le diable, Satan…

- Frédéric! Gronda Gana-El. Craddock
s’adresse au Juge par excellence, au Shaitan en babylonien. Maintenant, il vous
faut oublier, il est temps.
À ces paroles, tous les humains se
figèrent un bref instant. Lorsqu’ils recouvrèrent leur liberté de mouvement,
ils ne se rappelaient pas l’étrange façon avec laquelle Victor Francen et Alban
de Kermor avaient été soignés par le Prodige de la Galaxie. Leur mémoire avait
été arrangée.
***************
L’heure était venue pour le Lagrange
d’affronter une ultime fois l’ennemi héréditaire le maudit Anglais. Cerné
de toutes parts, le vaisseau scientifique des Napoléonides, cruellement blessé,
avec seulement une heure encore de réserves d’oxygène, ses moteurs quantiques
déconnectés et en panne définitive, avait décidé de mourir avec panache alors
que le commandant britannique du Locke, un certain Morrison, de se
rendre.
Mais aux commandes du Lagrange,
Lorenza di Fabbrini ne l’entendait pas ainsi. Se rendre, quelle humiliation! Et
ensuite? Les geôles, le bagne et la mort lente sans honneurs.
La métamorphe avait su faire accepter
son point de vue à tout l’équipage d’une rude façon. Elle avait été soutenue
par Son Excellence Marie André d’Elcourt, comte de Montfermeil.
Toute échevelée, le visage strié de
traces noires, l’uniforme sale et déchiré, pour l’heure, la jeune femme tenait
fermement le poste de pilotage. Derrière elle, le diplomate, tout aussi piteux,
les yeux fous, ayant perdu depuis longtemps tout sens de la mesure, remettait
dans son holster son arme de poing. Il venait d’abattre le lieutenant Kermadec.
En effet, l’officier avait refusé cet ultime combat inutile. Présentement, son
corps gisait sur la moquette aux abeilles brodées, à quelques pas à peine de la
console principale des manœuvres. Son front s’ornait désormais d’une vilaine
blessure.
Un sourire froid sur les lèvres,
Marie André avait activé les codes d’autodestruction du vaisseau et dans le
lourd silence, la voix artificielle de l’IA énonçait, impavide, le compte à
rebours des secondes.
Un peu plus loin, le garde de la
sécurité Eloum, une aile brisée, les yeux dans le vague, tâchait de caqueter la
prière des morts.

Dans les autres niveaux et parties du
Lagrange, un même silence insupportable là où tout aurait dû bruire de
vie. Seule, et pour combien de temps encore, la terrible énumération des
ultimes secondes se faisait entendre par les hauts parleurs.
Dans ses quartiers, Omar Kirù, était
allongé sur son lit de camp, aussi blême que Kermadec. Il avait avalé un poison
qui l’emportait bien au-delà du pays des rêves. Graav, quant à lui, avait
préféré s’ouvrir les veines. C’était un geste bien plus conforme à son
tempérament. Zlotan, encore en vie, écoutait une rhapsodie dans son casque. Il
savait que la mort brutale surviendrait bientôt. Il l’attendait avec
soulagement, délivrance même. L’éléphantoïde Ftampft regardait l’œil humide les
portraits holographiques de tous les membres de sa famille. Schlffpt, le
médusoïde, présentait en ces dernières secondes une couleur douce, un mauve
passé. Le scientifique, résigné, laissait ses pensées amères voguer bien loin.

« Tout est mensonge dans cet
Univers trompeur, mais à quoi bon? ».
Dans la cabine du capitaine et
commissaire politique, Maria, la belle enfant, dormait à poings fermés d’un
sommeil lourd provoqué par un narcotique. Sans remords, Lorenza avait drogué sa
fille. La fillette devait fêter son sixième anniversaire dans une semaine à
peine. Mais voilà! Par la folie des adultes, jamais plus la jolie brunette ne
verrait le soleil se lever sur Syracuse, jamais plus elle ne chanterait de sa
voix innocente et cristalline les mélodies populaires de son pays maternel,
jamais plus elle n’éclaterait de rire devant les pitreries de son jouet clown
Octave Octavius.
Sur la passerelle, le capitaine di
Fabbrini tordit son visage de rage.
- Il nous faut encore gagner de la
vitesse. Sinon, jamais nous ne parviendrons à éperonner le Locke!
- Les guêpes anglaises nous
surveillent articula d’Elcourt d’une voix atone.
- Quarante-huit secondes avant l’autodestruction,
renseigna l’IA impassible.
- Il y a cependant une possibilité,
reprit Marie André à bout de souffle.
En effet, l’atmosphère de la
passerelle était empuantie par la fumée et l’ozone dégagées par les différentes
consoles de commandement en train de crépiter et de flamber.
- N’y a-t-il donc pas moyen de faire
taire ce stupide ordinateur? Je ne parviens pas à me concentrer.
- Je lui cloue le bec, marmonna di
Fabbrini en toussant. Que suggérez-vous mon cher? Le Locke est à court
de torpilles à bosons et ses boucliers sont hors service.
- Oui, il ne dispose plus assez de
membres d’équipage pour le réparer. Éjectons les niveaux 21 à 28... Notre vaisseau
gagnera ainsi la vitesse qui lui manque.
- Parfait, d’Elcourt. Il ne doit plus
y avoir de survivants dans les hangars. Mais qu’importe si je me trompe!
Exécutez la manœuvre, Marie André, j’accélère…
Le comte de Montfermeil obtempéra
alors, peu choqué par le ton de commandement de la commissaire politique. Or,
tandis que l’IA annonçait de sa voix agaçante « vingt secondes avant l’autodestruction »
- apparemment Lorenza avait échoué à faire taire l’ordinateur - le vaisseau
obliquait en direction de son ennemi.
En réalité, sa programmation l’obligeait
à égrener les vingt ultimes secondes. Le Lagrange, quant à lui, allégé,
bondissait littéralement dans le vide intersidéral.
L’Anglais comprit trop tard la
manœuvre désespérée du Français. Ses guêpes, trop éloignées, ne pouvaient rien
pour le secourir. Malgré tout, le commandant Morrison ordonna une inclinaison
de quinze degrés de l’écliptique de son vaisseau. Devil! Qu’il était lent! Si
lent! Les moteurs directionnels nécessitaient trente secondes de réaction en
situation optimale de navigation. C’était là une faiblesse bien connue.
- Nous y sommes! Hurla Lorenza,
exultant d’une joie mauvaise. Il est mort!
« Nous aussi », ne put s’empêcher
de penser d’Elcourt en frissonnant.
Le Lagrange venait de réussir
à pénétrer dans le cercle de protection hors service du vaisseau ennemi. Une
explosion fit alors écho à la voix de la métamorphe et à la sombre pensée de l’ambassadeur.
Un feu d’artifice formidable, éblouissant, à la beauté époustouflante, mais mortelle,
éclata dans le ciel noir.
En s’éparpillant dans le vide de l’espace,
le Lagrange entraîna avec lui le vaisseau anglais. Mais ce feu si
intense ne brilla que fort brièvement. Il n’y a pas d’air dans le cosmos…
Personne ne sut qu’à la seconde
fatidique où tout finissait pour les deux implacables adversaires, une
trentaine de membres du Lagrange avait quitté cette chronoligne pour se
matérialiser dans la cité souterraine de l’Agartha.
Ainsi, le médusoïde se retrouva
nageant dans une piscine. Il en éprouva un vif et compréhensible soulagement.
Les autres officiers, à l’infirmerie, reçurent les soins appropriés administrés
par O’Rourke, Manoël et Veronica. Kirù fut ramené d’un cheveu à la vie, de même
que le lycanthrope Graav.

Quant à Maria, elle avait poursuivit
son sommeil, désormais paisible, dans un lit, près de Daniel Lin et de
Gwenaëlle. Violetta admirait sa jeune sœur.
- Merci papa. Sincèrement. J’ai cru
ne plus jamais la revoir.
- Me pensais-tu donc capable de l’abandonner
ainsi?
- Non, papa, bien sûr que non.
- Maintenant, tu sais, il nous faudra
à tous beaucoup de patience pour lui rendre son enfance et son innocence.
- Euh… n’interviendras-tu pas dans
son mental? Comme pour Gwen ou pour moi?
- Décidément! Pour qui me prends-tu
donc? Violetta, Maria est si jeune. Je préfère laisser agir la nature et le
temps.
- D’accord, c’est mieux. Mais je ne
veux pas qu’elle ressemble extérieurement à ma mère. J’ai vu les
représentations holographiques de Marie, celle des chronolignes 1721 et 1721
bis.
- Ma grande, ce n’est pas gentil ce
que tu suggères là…
- Sans doute. Mais après tout sœurette
est une métamorphe tout comme moi! Elle pourrait me faire plaisir. Juste un
peu, un tout petit peu…
- Ah! Violetta… ma fille Maria sera
ce qu’elle désirera être, avec l’apparence souhaitée. Il ne t’appartient pas de
lui imposer tes caprices.
- Hum… J’ai compris. Maria…
Appelle-la au moins Marie… parle-lui en français mais aussi en mandarin… pour
lui faire oublier Lorenza.
- Cette Lorenza-ci, fifille. Mais lorsque
je le jugerai bon. En attendant, va rejoindre Guillaume. Il ne s’en sort pas
avec le manuel de montage des foreuses plasmatiques.
- Pff! Tu me chasses…
- Mais non, Violetta.
- Je ne suis pas dupe.
En boudant ostensiblement, l’adolescente
sortit des appartements privés de Daniel Lin. La compagne du daryl androïde se
pencha à son tour sur le lit de Maria et observa la fillette. En soupirant,
Gwen murmura :
- Mon maître, je ne sais pas si elle
m’acceptera… et Bart non plus…
- Rassure-toi. Maria s’y fera.
Lentement. Tout d’abord, elle doit encaisser le choc de me savoir en vie;
ensuite, elle doit comprendre que je ne suis pas du tout, mais alors pas du
tout, le sale type décrit par sa mère. Un mauvais père, un traître doublé d’un
coureur de jupons.
- Oui, Daniel Lin acquiesça la Celte.
- Puis, j’aviserai.
- Comme elle est belle!
- Chut, mon amour. Maria ne le sait
que trop bien. Lorenza l’a toujours préférée à Violetta. N’envenime pas la
situation et veille à ne pas t’extasier sur ma petite devant l’aînée.
- Oui, mon maître, mais… ce soir…
- Ce soir, ce sera comme d’habitude.
Nous veillerons à ne pas réveiller Maria durant nos ébats.
Tendrement, le commandant Wu se
pencha sur la fillette et l’embrassa tendrement et légèrement sur le front.
Incidemment, il s’assurait que Maria ne se ressentait pas des effets du
somnifère avalé il y avait à peine quatre heures en temps objectif. Non, tout
allait bien.
Alors que Dan El relevait la tête,
dans son berceau, Bart s’agitait, gigotait, réclamant sa tétée. Avec amour et
dévouement, la jeune mère prit son nourrisson dans les bras, et, s’asseyant sur
un pouf, dénuda sa poitrine pour lui donner le sein.
« Cette scène touchante me réconforte
bien plus que tous les hochets, les décorations et la carrière qui étaient
dévolus au commandant Daniel Lucien Napoléon Grimaud. En tant que Dan El, je
préfère ne rien ajouter » pensa le jeune Ying Lung oscillant entre la
satisfaction et l’amour, un amour authentique et sans réserves pour ces petites
vies qui étaient son œuvre, sa perfection.
***************
À Chatou, la bande de Tellier
affrontait le cordon de sécurité mis en place par Galeazzo autour du
laboratoire de Pavel Danikine. Les bâtiments étaient de simples hangars qui s’élevaient
au bord de l’eau. Inexplicablement, Irina Maïakovska avait passé sans encombre
le périmètre sécurisé. Peut-être la jeune femme avait-elle été reconnue par les
gardes spéciaux?
Pour l’heure, le Chinois de Canton
qui officier habituellement en tant que cuisinier, était en réalité un tueur à
gages fort efficace. Placé en première ligne, il se relevait être un redoutable
adversaire pour le Piscator, Bonnet Rouge et Monte à regrets. Jugez un peu.
Entraîné depuis sa plus tendre enfance aux arts martiaux, il usait avec une
maestria sans pareille d’outils de combats très variés entre autres des bâtons
qui se repliaient, terminés par des chaînes, qui, lancés avec maîtrise, s’enroulaient
autour du cou ou d’un des membres de la cible pour briser net ce qui était
ainsi enserré. Généralement, la malheureuse victime n’avait pas le temps de
voir venir le coup. Il utilisait également des nunchakus et des Kama, c’est-à-dire
des armes japonaises originaires d’Okinawa remontant au XVIIe siècle. Mais ce n’était
pas tout. Plein de ressources, l’assassin stipendié dissimulait dans ses poches
des poignards en forme d’étoiles à cinq branches. Chaque pointe s’avérait être
une lame meurtrière imparable. On le voit, les shukuken, armes favorites des
yakusa, avaient séduit notre Chinois du Sud.

Vêtu comme un nia avec un justaucorps
couleur de muraille et une cagoule dissimulant son visage, l’Asiatique se
battait avec une agilité démoniaque contre le trio de la pègre parisienne. Pour
la première fois de sa rude existence, et malgré toute son expérience, le
Piscator eut peur, véritablement peur. À juste titre car, dans cet affrontement
inégal, le Marseillais eut la figure lacérée. Monte à regrets, pourtant encore
moins novice, souffrit d’un bras cassé et Bonnet Rouge, le moins chanceux,
reçut une grave blessure au flanc. Effondré sur l’herbe humide, il se tordait
de douleurs et tentait d’arrêter le flot de sang.
Cependant, malgré toute l’habileté du
Chinois, Craddock parvint à l’assommer en lui fracassant sur le crâne une barre
de fer qu’il avait dérobée sur une des barques attachées sur la rive. Le coup
porté fut si violent que des rigoles pourpres imprégnèrent la cagoule et
coulèrent jusqu’au justaucorps de l’Asiatique. Le tueur était mort
instantanément.
- Et de un, jeta Symphorien avec
satisfaction. Va donc rôtir en enfer, sumotori de carnaval en gésine!
Comment expliquer la présence du
capitaine à Chatou? Hé bien, il s’était retrouvé miraculeusement sur pied une
heure auparavant après sa prière incongrue dont il ne gardait évidemment pas le
moindre souvenir. Alors, il avait rejoint sans tarder Tellier et ses amis.
Mais à peine le vieux Loup de l’espace
eut-il accompli cet exploit qu’il se sentit agrippé dans le dos par un
agresseur collé à ses basques. Il s’agissait de la « femme singe »
mélanésienne. La « sauvage » cherchait à le mordre dans le cou,
visant l’artère. Adversaire à ne pas mépriser, elle était munie de griffes
puissantes et redoutables aux mains et aux pieds tandis que ses dents étaient
parfaitement aiguisées.
- Qu’est-ce que cette macaque au brou
de noix? Hurla le cachalot de l’espace en tentant de se dégager. Sajou musqué à
la crème de coco fesse! Propliopithèque! Fille de Kong de cirque Médrano!
Atlanthrope de l’antépaléolithique! Femme de Florès du Paléocène! Tu vas voir
de quel bois je me chauffe si tu ne me lâches pas!
Craddock se contorsionnait tant et
plus. Il y avait de quoi car les griffes du démon des îles s’enfonçaient dans
la peau pourtant pas si tendre de Symphorien. La Mélanésienne rata de peu les
yeux du clochard du cosmos.
Le vieux bonhomme s’ébrouait, s’agitait,
essayant de décoller « l’arapède » de son dos. Enfin, il y parvint en
la tirant par les cheveux avec toute sa force. Puis, exaspéré par la
souffrance, il la projeta sans façon par-dessus son épaule. Soufflant comme un
bœuf, il constata qu’il saignait abondamment.
- Ah! Par tous les pirates gris de la
prise de Campêche! Cette fille-la, je ne la recommanderais pas dans mon guide
des bordels quatre étoiles!
Pendant ce temps, la Chimène avait
fort affaire avec le Sarde, lanceur de couteaux hors pair, qui portait un
masque de carnaval à l’effigie du Pâtissier. Teint rouge brique, cornes de
taille respectable, yeux luisants, bouc noir taillé en pointe. Déjà, le torse
puissant de Germain portait de nombreuses estafilades mais l’hercule parvenait
toutefois à éviter la plupart des poignards de ce lanceur de couteaux.
Certaines armes furent même renvoyées au tueur d’une chiquenaude. En effet,
avec ses moulinets de bras, le colosse brassait tellement d’air qu’il
réussissait à retourner les coutelas meurtriers à l’envoyeur. Ceux-ci allaient
s’éparpiller sur l’herbe.
Impavide, se moquant des multiples
tiraillements et brûlures qui parcouraient son corps d’athlète, Germain marcha
jusqu’à l’Italien, le chargeant comme un taureau. Niccolo, le lanceur, se vit
désarmé en moins de cinq minutes. Il voulut s’enfuir mais l’hercule de la pègre
le saisit et, tout simplement, le broya dans ses bras musclés. On entendit les
os craquer. Ce fut un pantin de chiffe molle qui tomba ensuite sur l’allée
boueuse.
L’étrangleur indien préféra s’en
prendre à Marteau-pilon. Le géant portait bien son nom. L’exotique assassin
avait pris soin de se munir d’un cordon de soie tussah dans la plus parfaite
tradition de la secte des étrangleurs. Mais il voulut par trop s’approcher de
sa victime afin d’en finir avec elle vite fait bien fait, discrètement, comme
le lui avaient enseigné les Thugs. Or, Marteau-pilon n’était pas une proie
aussi accessible qu’on aurait pu le croire. En effet, travaillant comme d’habitude
en couple avec Pieds Légers, il put se débarrasser de son agresseur en le
pilonnant de coups de poings imparables - voilà d’où il tenait son surnom -
tandis que l’adolescent, aussi souple et agile qu’une anguille, paralysait l’Indien
en le prenant presque à son propre piège. L’étrangleur se retrouva les membres
attachés avec une corde tressée constituées d’orties.
Lorsque tous les gardes recrutés par
Galeazzo furent mis hors d’état de nuire, Tellier siffla le ralliement de ses
troupes. Certes, certains de ses membres étaient blessés comme Bonnet Rouge qu’il
fallut transférer à bord du Vaillant, mais beaucoup restaient aptes au
combat.
- Maître, nous n’avons pas emporté d’armes
à feu, rappela naïvement Marteau-pilon.
- Tu sais très bien ce que je pense
des pistolets, rétorqua l’Artiste quelque peu agacé. Armes de lâches! Il suffit
que la main tremble et hop, le coup est raté et la balle s’égare…
Tellier dévoila alors sa canne-épée
en souriant. La pointe avait été enduite de curare. Parallèlement, Pieds Légers
allait trois rats de cave.
- Dites, maître, est-ce normal? On ne
voit pas l’ombre de la grande gigue rousse! Par contre, ça pue le chien mouillé
dans le coin et pas qu’un peu.
Pince-sans-rire, Craddock jeta:
- Ouais, mon gars, tu as le nez fin.
Va falloir faire gaffe au loup-garou! Les Angliches s’en servent comme chien de
garde. Les Russes itou.
Croyant à une plaisanterie, Guillaume
se mit à ricaner.
Toute la bande ou presque de Tellier
pénétra ensuite dans des pièces quelconques, des bâtiments annexes comportant
des collections d’animaux marins, des scorpions et des reptiles, tous les
exemplaires dûment numérotés et formolés contenus dans des bocaux de
différentes tailles rangés avec soin sur des étagères. Un œil averti aurait pu
reconnaître des squelettes de requins, des marsouins, des belugas, des narvals,
des lamantins ou dugongs.
Malgré eux, les hommes du danseur de
cordes se laissèrent distraire par ces pièges dignes de figurer au sein d’un
muséum d’histoire naturelle. Johann avait rajouté sa touche personnelle à cette
collection, ce qui lui conférait un caractère horrifique tout à fait répugnant.
Or, brusquement, les
« objets » anachroniques s’animèrent! Une nuée volante de têtes
humaines vampires Jivaro et Munduruku

s’exprimèrent dans des langues amazoniennes
oubliées, bruissant comme des essaims de guêpes tueuses issues de la
civilisation post-atomique numéro 3 du monde de Michaël. Ces têtes se
comportèrent semblablement au moment fatidique de l’anéantissement des
Néo-Mayas.
Bien évidemment, elles s’en prirent à
la troupe de la pègre. Mues par des chupacabras, des esprits de chèvres
démoniaques, elles attaquèrent, leurs crocs déjà dégouttant de sang. En une
minute tout au plus, le vivant qui était mordu se voyait réduit à l’état de
squelette aux os parfaitement nettoyés.
Cependant, la bande de l’Artiste
disposait de moyens technologiques avancés. Ainsi, Tellier possédait un
appareil moniteur qui détectait les hologrammes et les images virtuelles.
Terrifiés, Marteau-pilon et la Chimène avaient commencé à reculer.
- Non, mes fidèles, hauts les cœurs!
Ce ne sont que des leurres, les rappela à l’ordre l’Artiste.
Craddock approuva avec une injure
sonore. Puisque le piège avait été éventé- il s’agissait de psycho images d’un
type assez ancien - les têtes semblèrent se ratatiner et se fondre dans le
néant.
Cela ne signifiait nullement que tout
danger était désormais écarté. La preuve? Tellier fut assailli par deux
change-formes tandis que les comédiens Joël Mc Crea, Michel Simon, Pierre
Fresnay et Charles Laughton, jusque-là fort discrets, démolissaient à coups de
maillets les plus belles pièces de la collection de Danikine. D’horribles et
monstrueux fœtus se répandirent sur le plancher avec leur liquide amniotique
artificiel, le tout dans une puanteur repoussante.
Le premier change-formes qui avait
assailli l’Artiste ressemblait à un personnage bien connu de séries américaines
des seventies, Hulk. Toutefois, cette réplique anticipée présentait au milieu
de l’abdomen une énorme bouche carnivore d’où jaillissait, par- à-coups, une
langue préhensible de caméléon terminée par un dard empoisonné. Cette arme
naturelle l’assimilait à un incube. La terrible et presque imparable langue
arme atteignait un mètre cinquante.
Le second monstre change-formes
arborait une facture plus classique, celle d’un gorille mâtiné de momie. Détail
atroce supplémentaire qui caractérisait cette créature: les pseudo bandelettes
qui l’entouraient paraissaient dotées d’une vie autonome et ondulaient comme
des serpents. De plus, l’Alien grognait avec l’intention d’effrayer sa proie.
Craddock qui se montrait un bien plus
rude combattant que son aspect extérieur aurait pu le laisser croire, rugit:
- Dans ce repaire, on ne joue pas
franc-jeu! À ma connaissance, il n’a jamais été question de la présence de
change-formes sur Terre avant la fin du XXIIIe siècle! C’est encore, sans nul
doute, de la suggestion. Ah! Je m’en vais lui faire rendre gorge à cet
Ultramontain à la sauce de Topinambou!
En fait, les fameux change-formes
étaient bien réels et avaient été recrutés par Irina au nom de l’Empereur Fu.
Lorsque le mendiant de l’espace eut
achevé d’éructer, le faux Hulk prit une autre apparence, celle d’un requin
terrestre de la planète Perrum VI. De son côté, le King Kong momie devint une sorte
de médusoïde galère portugaise apparenté à un clan qui avait refusé l’adhésion
à l’Union des 1045 planètes, famille hostile à Schlffpt ainsi qu’à ses alliés.
Les tentacules qui dansaient hypnotiquement secrétaient des sucs toxiques et
ces êtres, cerise sur le gâteau, étaient, de plus, de puissants télépathes.
Leur don s’exerçait avec succès sur tous les humanoïdes, les porcinoïde et sur
bien d’autres espèces encore.
Soumis aux suggestions des
change-formes, Joël Mc Crea se crut alors en train de tourner un western de
série B, Charles Laughton pensa prendre un bain de minuit dans la piscine
chauffée du Plazza Horizonte. Quant à notre bon vieux Craddock, il fut persuadé
être allongé sur une table de tortures, subissant la question ordinaire -
autrement dit le supplice de l’eau -. Pourtant, le cachalot du Système Sol
avait pris la précaution de se munir d’un démodulateur psychique. Avec peine,
il s’en rappela et parvint à appuyer sur la touche centrale du mini appareil.
Instantanément, plongés en état de
choc, les change-formes prirent la poudre d’escampette!
Maintenant, il ne restait plus à nos
amis qu’une seule porte à franchir avant d’atteindre le saint des saints. Elle
donnait bien évidemment accès au laboratoire central. Elle s’ouvrit, chose non
étonnante, sans un grincement, laissant apparaître sur son seuil un laquais des
plus stylés vêtu d’une livrée verte comme on en rencontrait jadis à Versailles
sous Louis XV.

Avec un sourire narquois, le
« Nestor » toisa les intrus puis, avec un tour de passe-passe, ôta
son uniforme de larbin ainsi que ses faux bras et jambes.
- Une autre diablerie! Fit Craddock à
la fois sarcastique et sur ses gardes.
Notre grognon de service n’eut pas le
temps de rajouter une insulte de son cru comme à son habitude. L’émule du
prince Randian, aussi vif que du mercure, (au XIXe siècle on disait encore
vif-argent), se mit à ramper à une vitesse prodigieuse. Il se déplaçait si vite
qu’il était à peine visible. Pieds Légers ne put retenir une incongruité qu’il
croyait pleine d’humour mais qui, en fait, masquait sa peur.
- Maître, nous avons affaire à un
homme serpent. Alors, il nous faut son ennemi naturel, une mangouste.
Le danseur de cordes lui répliqua
sévèrement:
- Cesse donc de dire des sottises et
trouve plus de lumière.
L’Artiste avait l’intention de
compléter ses ordres mais il n’en eut pas l’occasion. Encore une fois, un des
sbires de Galeazzo le prenait pour cible. Sans coup férir, l’homme serpent s’enroula
autour de son torse. Le contact visqueux et froid de la créature de foire fit
frissonner Frédéric.
« Comment se dépêtrer de cette
glue vivante »? Pensa le danseur de cordes.
L’ancienne vedette du boulevard du
Temple cherchait non seulement à étouffer sa victime mais aussi à la mordre. De
son côté, l’Artiste tentait de se saisir de sa canne-épée qu’il avait eu le
tort de ranger. Il lui fallait au plus vite embrocher l’homme ophidien.
Mais les acolytes du chef de la pègre
de Paris ne restaient pas inactifs essayant de porter secours à leur maître.
Mal leur en prit car ils avaient relâché leur attention.
Des murs sortirent des myriades et
des myriades de scorpions comme crachés par la bouche de l’enfer. Ils
arboraient non seulement une carapace renforcée mais présentaient également une
taille inhabituelle. On les aurait crus atteints de gigantisme. Arachnides bien
réels ou hallucination?
Il n’était pas temps de s’en
préoccuper. Les dards mortels pointaient et il fallait à tout prix les éviter.
Retrouvant son agilité coutumière,
Guillaume mit enfin la main sur un interrupteur. La lumière électrique chassa
simplement les scorpions chimères. Quant à l’homme serpent, aveuglé, il
desserra sa prise pour glisser malencontreusement sur le sol ne parvenant pas à
recouvrer son acuité visuelle.
Les quelques secondes de répit ainsi
obtenues permirent à Tellier de décapiter l’être monstrueux, ce qu’il fit sans
aucun remords. Tandis que la tête hurlait muettement une ultime imprécation
dans un affreux rictus, le long tronc serpentiforme tressautait, tout sanglant,
sur le carrelage de tommettes.
Mais au fond de la pièce se
dissimulait une porte en acier blindé. Que cachait-elle de si précieux?
Elle s’ouvrait comme une porte de
coffre-fort dont il fallait tourner me mécanisme circulaire en ne se trompant
pas de combinaison. Galeazzo di Fabbrini avait rajouté cette protection de
dernière minute après s’être rendu compte de l’intrusion de Craddock et
consorts dans le saint des saints quelques nuits auparavant.
- Ah! Ce n’est qu’un vulgaire fout
coffre-fort! Ça manquait à notre collection, siffla Nestorius entre ses dents
plus ou moins ébréchées.
Frédéric Tellier s’avança avec
circonspection.
- Faites silence, je vais l’ouvrir.
Plaquant alors son oreille contre le
mécanisme, le danseur de cordes commença à actionner la roue à clef
délicatement. Son ouïe fine et exercée lui permettait de percevoir le plus
petit déclic. Dans ce cas, il avait affaire à une combinaison à six chiffres.
Frédéric vint à bout des quatre
premiers. Pierre Fresnay qui, évidemment, connaissait les classiques de la
littérature populaire, ne put retenir cette réflexion:
- Il ne manquerait plus qu’un jet d’acide
se mette à jaillir au moment crucial!
Tellier lui fit comprendre de se
taire par un froncement de sourcils. L’Artiste semblait inquiet. Après le cinquième
chiffre, il marqua une pause.
- Maître, murmura Marteau-pilon,
pourquoi cet arrêt?
- Je flaire un piège.
Le danseur de cordes réfléchit
intensément durant deux minutes dans un silence religieux puis il déclara:
- Il y a là un mécanisme diabolique qui
porte la signature de di Fabbrini. Le cinquième chiffre m’a résisté. Cela me
rappelle quelque chose qui n’appartient pas à cette chrono ligne.
Sans rien ajouter, Frédéric ouvrit
alors un grand sac que portait Marteau-pilon, un sac qui ressemblait aux sacoches
dont les médecins du XIXe siècle avaient l’usage. À la stupeur des comédiens,
il en sortit un brassard emprunté à une armure du XVIe siècle. Michel Simon
éclata de rire malgré la situation.
- Les Habits noirs et la
caisse Bancelle!
- Ah! Vous connaissez cela aussi?
- Ben tiens, répondit le comédien. On
a de la lecture.
Ainsi protégé, le danseur de cordes
fit glisser le dernier chiffre. Le coffre s’ouvrit partiellement et avala le
bras caparaçonné. L’Artiste ne tressaillit même pas. Il ne ressentait aucune
douleur. La mâchoire d’acier ressemblait à une plante carnivore mais Frédéric n’en
avait cure.
- Il fallait revenir de deux tours en
arrière sur la gauche, proféra le chef de la pègre avec un demi-sourire.
Toujours imperturbable, Tellier fit comme
il l’avait dit. Aussitôt, sa main fut libérée et Germain la Chimène put pousser
la porte blindée. Une voix féminine accueillit les aventuriers, persiflant avec
une ironie cruelle.
- Messieurs, je ne vous félicite pas!
Vous avez dix minutes de retard sur mes estimations. Stunk ces stupides humains
sont à toi!
Le lycanthrope ne se formalisa pas de
ce tutoiement. Il bondit sur Germain et lui griffa sauvagement l’épaule. Puis,
toujours aussi prompt dans son attaque, il eut le temps de s’en prendre à Pierre
Fresnay dont il mordit cruellement la jambe. Ensuite vint le tour de Charles
Laughton. Ce dernier, dans l’histoire, perdit un gros morceau de chair arraché
à son flanc droit.
Personne ne réagissait donc? Craddock
cherchait désespérément un micro fuseur fouillant dans ses oripeaux. Le
Piscator, tout dolent qu’il était, Tellier et Pieds Légers jouèrent les
lanceurs de couteaux afin de stopper le loup. Mais les lames glissaient sur la
peau coriace et le poil rêche du garde du corps de Maïakovska.
Pour ajouter une touche fantastique,
il est bon de signaler que les yeux rouges de Stunk luisaient d’une manière
terrifiante dans la demi-pénombre. Ainsi, il ressemblait assez à un animal
surgi des enfers.
Pendant que les armes blanches se
perdaient, Symphorien farfouillait toujours dans ses nombreuses poches,
gémissant de colère impuissante.
- Oh non! Ce n’est pas vrai! J’ai
perdu mon micro fuseur dans la bataille tout à l’heure. Au lieu de jouer au
Ramon Zarate de caf’conc’ les gars, vous auriez mieux fait d’emporter des armes
à feu!
- Ce n’est que cela? Jeta Irina avec
ironie. Messieurs, je puis vous faire plaisir…
La jeune femme révéla alors ses
atouts. Désormais, elle brandissait deux imposants fusils plasmatiques venus
tout droit du XXVIe siècle. Vous a-t-on dit que la Russe portait un habit
masculin désuet et que ses longs cheveux roux étaient coiffés en catogan?
- Mes ennemis, vous allez de ce pas
rôtir en enfer. Mais vous ne serez pas seuls. Danikine qui vous aura précédé
applaudirait des deux mains à ce qui va suivre. Voyez!
Tout en tenant ses deux fusils, la
capitaine fit pivoter du pied un fauteuil. Celui-ci dévoila alors son hôte ou
du moins ce qu’il en restait.
- Admirez l’efficacité de mon
lieutenant! Le contraire de vous, messieurs. Quel gaspillage! Stunk obéit au
moindre claquement de mes doigts. Beau dressage, n’est-ce pas? Comme vous
pouvez le constater, Pavel, ce sot, a voulu s’opposer au feu d’artifices que je
préparais.
Guillaume, qui avait réussi d’extrême
justesse à éviter les crocs du loup-garou, eut le tort de porter ses yeux sur
le cadavre de l’authentique baron et faux prince. La nausée qui le secoua alors
fut si violente qu’il en oublia la peur qui le taraudait.
Il y avait de quoi être malade. La
tête de Danikine s’inclinait selon un angle bizarre; en observant
attentivement, on se rendait compte qu’elle était en fait presque entièrement
détachée du tronc. Sous la coupe d’Irina, Stunk avait déchiqueté le cou de
Pavel.
Assez musardé, je suis plutôt
pressée. J’ai un timing à respecter, moi. Stunk, aux pieds!
Maïakovska rappelait le Lycanthrope
comme s’il n’était qu’un délicieux et gentil cocker obéissant. Mais Stunk ne s’en
vint pas aux ordres de son supérieur. Le lieutenant avait fort affaire avec
Marteau-pilon. Le colosse avait à son actif la mort de trois lions, deux tigres
- certes quelque peu âgés mais tout de même! - de quatre buffles et de cinq
malheureux bisons. La mâchoire hypertrophiée du Lycanthrope ne lui servait à
rien face à l’agilité et à la force du géant. Le compagnon de chaîne de l’Artiste
à Toulon put se saisir assez facilement du lieutenant. Il lui tint l’échine d’une
main puissante tout en immobilisant les crocs de l’officier de l’autre.
Alors, chose incroyable, le super
loup émit des gémissements rageurs tout en bavant abondamment.
- Peuh! Après tout, tu n’es qu’un
chien, guère plus. Fit Marteau-pilon benoîtement. Un chien enragé toutefois.
Voilà comment je les mate, moi!
Sans effort apparent, le colosse
brisa net la mâchoire et le dos du Lycanthrope. Puis, haussant ses larges et
formidables épaules, il se débarrassa de la carcasse désormais pitoyable en la
projetant contre la porte blindée avec un dédain marqué.
Tel fut le prosaïque éloge funèbre du
garde du corps surentraîné d’Irina Maïakovska.
- Vous n’avez pas mieux que cela à m’offrir
comme adversaire? Dit le géant avec un mépris involontaire.
- Tant pis pour vous! S’écria Irina
répondant à l’affront de Marteau-pilon;
Soudain, la jeune femme fut
enveloppée d’une lueur violette irréelle; elle n’en poursuivit pas moins :
- Peut-être le feu vous
arrêtera-t-il, peut-être pas. Il va toutefois accélérer l’éclosion d’horribles
fleurs, ces clones. Bien du courage à vous, messieurs. Adieu!
L’agent russe, possédé par l’esprit
de Fu le Suprême, commença à quitter la réalité du laboratoire de Danikine
alors que Daniel Lin Wu et André Fermat se téléportaient dans le hangar.
Toutefois, les deux Supra humains eurent le temps d’entrapercevoir l’étrange
signature violette qui, autrefois, était la caractéristique du Commandeur
Suprême et de Johann. Irina Maïakovska gagnait-elle un instant du passé ou de l’avenir?
Cette question ne pouvait être
tranchée pour le moment car l’incendie allumé par les tirs de plasma
grandissait à vue d’œil. Désormais, il grondait et rugissait, dévorant
allègrement et gloutonnement des câbles de cuivre mal protégés, s’abreuvant de
liquides hautement inflammables, d’alcool enfermé dans des ballons qui se
répandait après que les fragiles flacons de verre eurent éclaté, se nourrissant
aussi de paillasses renversées et d’alambics éventrés.
En une minute tout au plus, les
flammes goulues et insatiables parvinrent jusqu’aux cuves dont-elles léchèrent
les parois avec une gourmandise frénétique. À l’intérieur de celles-ci, les
liquides nourriciers clapotèrent puis entrèrent rapidement en ébullition,
accélérant ainsi le processus de la naissance.
Tandis que l’Observateur en était
encore à se demander s’il devait agir et comment sans pour cela révéler sa
véritable nature, déjà, plus ou moins achevés, les futurs soldats d’élite, ceux
du nouveau Napoléon, poussaient de petits cris piailleurs tout en se
contorsionnant de douleur, sautaient hors de leur matrice tels d’abominables
écorchés trop cuits.

Certains de ces clones n’étaient que
des môles, des mûres géantes, des grappes de cellules indifférenciées
anarchiques d’une repoussante laideur. Heureusement, ces fruits monstrueux ne
vécurent pas longtemps. Ils éclatèrent simultanément en aspergeant de leur
abominable viscosité tout ce qui se présentait à leur portée dans la plus
grande indifférence et la plus parfaite égalité.
Déjà en piteux état, se traînant,
Charles Laughton, décidément jouant ici le rôle intenable de souffre-douleur,
mais de qui, avait visiblement besoin des talents de guérisseur de Dan El. Bien
involontairement, encore une fois exposé, il avala une gorgée de cette immonde
bouillie.
De même, toute la chevelure de Joël
Mc Crea s’empoissait.
Parmi ces zombies nouvelle manière,
qui auraient fait le succès de films gore pour ados américains en mal de
sensations fortes et gavés de hamburgers et de frites, amateurs de pop corn, on
reconnaissait une statue vivante anthropomorphe constituée uniquement de sels
minéraux, une peau humaine emplie d’un liquide composite eau lymphe, qui, bien
sûr, creva sans prévenir, telle une bulle putride dans un marais mortifère.
Un des clones était seulement composé
du réseau capillaire sanguin. Le tout dessinait
cependant une silhouette humaine complète. Un autre ne formait qu’un squelette
dont on apercevait néanmoins un cerveau sanguinolent enfermé dans une calotte
crânienne non scellée.
Il ne faut pas oublier dans cette
théorie d’horreurs de films « Z » d’Hollywood de l’âge d’or, les
écorchés classiques, presque banals qui se mouvaient lourdement, se déplaçaient
avec une maladresse pitoyable telle l’incontournable créature de Victor
Frankenstein.

Au milieu de ce cours d’anatomie et
de physiologie assez particulier, assénés par ces génies dévoyés répondant aux
noms de feu le baron Danikine, du comte Galeazzo di Fabbrini, ce dernier connu
sous le sobriquet pompeux auto attribué du Maudit, les deux Yings Lungs non
avoués détectèrent une présence insolite n’appartenant ni à cette
chronoligne-ci, ni à cette réalité là.
Au premier abord, l’humain, comme
coincé entre deux dimensions, était un Sikh. Il était identifiable par son
turban dont il ne se séparait jamais, sa barbe noire, ses moustaches et son
poignard au manche recourbé. Un domestique survivant enrôlé par Galeazzo?
Alors, pourquoi dans ce cas
faisait-il signe à la bande de Tellier, aux comédiens meurtris et aux deux
Supra humains de se réfugier dans la cavité soudainement apparue à droite du
laboratoire?
Gana-El émit mentalement:
- C’est un piège Daniel Lin. Ne nous
y précipitons pas.
Le commandant Wu lui rétorqua sur le
même mode.
- André, pour éteindre cet incendie
activé par une force inconnue, il me faudrait faire appel à toutes mes
ressources. Or, à part passer en ultra vitesse ce qui aurait pour résultat d’accélérer
le feu, achever ces essais inaboutis d’humanoïdes, je ne sais quoi entreprendre
d’autre.
- Seriez-vous en train de me suggérer
d’obéir à cet Asiatique?
- Tout à fait. Amiral, nous ne
risquons rien. Ce Sikh est un agent de Shah Jahan.
-Ah! Comment le…
Fermat arrêta net sa stupide
question. Daniel Lin faisait déjà signe à Tellier et au reste de la troupe de s’engager
dans la cavité qui commençait à rétrécir. Lorsque tous les tempsnautes furent
momentanément à l’abri, le serviteur s’estompa pour gagner une autre dimension
alors que le rire lugubre du triste sire di Fabbrini retentissait.
- Je vous l’avais bien dit, formula
André sur un ton sarcastique. Vous nous avez tous jetés dans le piège.
Le commandant Wu ne répondit à cette
remarque que par un imperceptible haussement d’épaules; lui était persuadé
avoir eu raison.
Nos amis se retrouvaient en fait dans
un lieu assez éloigné des laboratoires de Chatou. C’était comme si les intrus
avaient franchi d’un seul pas une distance de quelques dizaines de kilomètres,
une sorte de trou de ver géographique qui les avait menés dans un autre secteur
de la catacombe secrète où la secte chère au cœur d’Olibrius van de Gaerden
sévissait.
Des voûtes en plein cintre verdâtres,
rongées de concrétions calcaires et de moisissures surmontaient le groupe de
rescapés de l’enfer créé par Irina. Des murs en appareil romain de briques -
opus testaceum - usés par les siècles
tenaient encore bon. Au milieu de la caverne, trônait un antique bassin asséché
depuis des lustres, certes, mais d’où émergeaient des momies romaines
pétrifiées, saisies dans les contorsions grotesques de l’agonie, toutes
entassées les unes sur les autres, semblables aux restes humains moulés
découverts à Pompéi.

Ce lieu sentait la mort, on la
respirait à chaque bouffée, car de nombreuses dépouilles gisaient à moitié
encastrées dans la muraille ou dans le sol, comme si elles avaient été
partiellement amalgamées par une distorsion incongrue, mal contrôlée de la
matière. Sans doute s’agissait-il là d’un terrible accident de téléportation.
Ces victimes muettes à jamais,
grimaçantes et terrifiantes à l’excès, étaient les premiers témoins d’une
expérience ratée de fusion avec la divinité - laquelle? - expérience qui avait
été tentée il y avait bien des années et qui remontait au temps de la
philosophie interdite des quatre hypostases. Pour leur malheur, les prières des
acolytes avaient activé l’énergie créatrice
baignant le Prémultivers.
Les rats de cave allumés par Pieds
légers s’avérèrent impuissants à révéler dans sa totalité le lieu où nos héros
avaient abouti. Une impression d’irréalité flottait. Tous ou presque se
percevaient différemment, autrement, à l’intérieur d’un prisme déformant.
Ainsi la catacombe se reflétait à l’infini
dans les quatre points cardinaux et les trois dimensions mais avec un rien de
flouté et d’étiré.
Certains avaient l’impression d’être
enfermés au sein d’une énorme mâchoire de goule. Le monstre avide aspirait tous
les intrus qui passaient à sa portée.
Michel Simon, le premier, faillit
céder à la panique. Il ne put supporter ce sentiment de malaise, cette vision
déstabilisante. Il rendit tripes et boyaux sur les bottes de Craddock. Ce
dernier gronda.
- Scabin! Grand Coësre! Amiral de
bateau-mouche! Capitaine de pousse-pousse! C’est qu’il ne s’excuse même pas le
gars! Pas gêné pour un fifrelin. Non, mais… une paire de bottes quasi neuve que
j’ai achetée sur Mingo il y a quinze ans à peine, autrement dit hier,
ressemelée deux fois et non dix!
Sous la colère, Symphorien voulut
administrer un coup de poing bien senti au comédien pour le punir, mais il n’en
eut pas la force car, à son tour, il fut pris de vomissements. Il hoqueta et
cracha de la bile à faire pitié.
Malgré les efforts humains ou
surhumains de Fermat, le tourbillon qui s’était formé, absorba le groupe, le
transportant vaille que vaille de paroi en muraille jusqu’à une salle
parfaitement sphérique, une géode nue et lisse, aux murs chaulés
minutieusement.
En son centre, Tellier remarqua la
présence d’un œil prophylactique, symbole maçonnique de la divinité, de l’Être
Suprême. Tel qu’il était positionné, rien ne lui échappait. La paupière se
souleva davantage lorsque les tempsnautes parvinrent au cœur de la chambre
circulaire. Guillaume qui, décidément, avait encore tout à apprendre, s’écria:
- Il s’éclaire.
- Non, mon garçon, répliqua le vice
amiral avec un grincement de dents, l’œil projette des rayons destructeurs. Or,
ici, nulle cachette. Nous ne pouvons échapper par des moyens ordinaires à la
foudre de cet œil de cyclope omniscient.
Charles Laughton jeta de sa voix
mi-figue mi-raisin:
- Un panopticon de Jeremy Bentham!

- Certes, mais amélioré, compléta
Daniel Lin, qui, inexplicablement semblait s’amuser tel un adolescent farceur.
Toutefois, dans un accès de pitié, il avait soigné le comédien britannique alors
que le tourbillon les emportait dans cette nouvelle prison.
Toujours didactique, le plus que
daryl androïde se sentit obligé d’étaler son savoir.
- Un panopticon normal ne présente qu’une
forme panoramique. Ainsi, les célèbres Nymphéas de l’Orangerie, chronolignes
1721 et 1722. Or, ici, je vous le rappelle, nous sommes bel et bien dans une
géode. Ou du moins c’est ce qu’il me semble…
Décidément Dan El perçait dans Daniel
Lin.
Tellier se mordit les lèvres. Il
avait compris en quoi consistait précisément le piège. À cet instant, faisant
écho à l’inquiétude légitime du danseur de cordes, une voix enregistrée s’éleva
tandis qu’un éclair argenté frôlait Marteau-pilon, lui rôtissant
douloureusement l’avant-bras gauche.
- Souvenez-vous de Platon et du
« Sol Invictus » d’Aurélien, fit la voix désincarnée avec le timbre
de l’Ultramontain. Misérables mortels, cherchez l’issue, si toutefois il y en a
une! Je ne vous ai laissé qu’une seule chance. Alors, réfléchissez bien et
tâchez de ne pas succomber à cette épreuve.
Mais la voix mécanique émit un couac
épouvantable.
- Hum, ce n’est pas dans l’habitude
de Galeazzo de laisser ainsi passer une telle erreur, marmonna Frédéric avec un
léger sourire.
Daniel Lin articula doucement une
réponse qui se voulait rassurante.
- Tout simplement, le disque vient de
se rayer. Ce n’était pas di Fabbrini qui s’exprimait mais Johann Van der Zelden
imitant le comte. Notre « Hollandais volant » veut manifestement trop
bien faire en utilisant une technologie obsolète dont le maniement lui échappe.
Cela ne m’étonne guère car, depuis quelques jours il ne maîtrise plus beaucoup
de choses.
Le commandant Wu paraissait sûr de
lui, détendu, ne pas s’en faire malgré la situation périlleuse dans laquelle
lui et ses compagnons étaient plongés. Il ne s’agissait pas là d’une stupide,
orgueilleuse et vaine attitude, mais le résultat d’un raisonnement logique.
Daniel Lin saisissait que l’Ennemi ou celui qui se pensait tel jouait avec les
captifs comme s’ils étaient les personnages, les cobayes plus exactement d’un
super jeu de rôle d’une élaboration des plus complexes.
- J’ai déjà affronté ailleurs le
mandala, le baguenaudier, la boulie et j’en passe. Van der Zelden a tendance à
se répéter, persifla le commandant Wu. Toutefois, ce vilain Johann a lâché une
information de première importance, le Sol Invictus d’Aurélien. Je puis donc
affirmer que nous sommes enfermés présentement dans un soleil symbolique dont l’œil
constitue le noyau central.
Pendant que Daniel Lin discourait
ainsi sur un ton primesautier, Pieds Légers fulminait de rage impuissante.
- Soleil symbolique, monsieur Wu?
Proféra Guillaume. Pardon, faites excuse, mais les rayons de ce soleil sont
bien réels et ils nous ont pris pour cibles. Pis, leur fréquence s’accélère!
L’adolescent ignorait la propension
de Daniel Lin à tout prendre avec détachement voire avec désinvolture lorsque
le danger devenait pressant. C’était là le moyen dont usait le commandant pour
faire baisser la tension et évacuer la peur.
Cependant, quoi qu’en pensât réellement
le daryl androïde, la vie de ses compagnons était vraiment menacée.
La preuve? Nos amis devaient
désormais ramper, sauter, s’accroupir, se tortiller, s’aplatir contre les murs
et le sol afin d’échapper aux tirs meurtriers de l’œil omniscient.
À ce jeu-là, l’épreuve était rude
pour Charles Laughton, le moins agile et le moins en forme du groupe. Le
comédien vit sa peau grésiller à maints endroits. Bien malgré lui, il avait à
remplacer ici l’inénarrable Saturnin de Beauséjour, le faire-valoir clownesque
habituel, pour l’heure mis sur la touche - ce n’était pas la première fois - et
qui se morfondait, bien peinard, à bord du Vaillant, tenant compagnie à
miss Grimaud et à son chat Ufo.
Insensible à ce tourment, du moins en
apparence, Daniel Lin continuait de palabrer comme s’il était en train de se
promener par une belle et parfumée matinée de printemps dans les allées du
jardin des Tuileries.
- Connaissant le sot perfectionnisme
de notre sot ennemi très fidèle Johann, il est évident que l’œil prophylactique
possède un réglage héliosynchrone. Il suffit donc de calculer la position du
Soleil par rapport au lieu dans lequel nous sommes pour en anticiper les
mouvements et contrer cet engin diabolique.
- Daniel Lin, lança mentalement
André, qu’allez-vous tenter encore? Tantôt, vous n’avez point eu la main
heureuse.
- Amiral, rien qui ne soit au-dessus
de mes talents de daryl androïde, répondit du tac-au-tac le commandant.
Rassurez-vous, André, je ne suis ni fou ni présomptueux.
- N’en faites pas trop cependant!
- Il faut bien que j’agisse à votre
place. Ne dois-je pas vous protéger?
Craddock qui ne percevait rien de cet
échange mental, renchérit aux précédents propos de Daniel Lin.
- Je vois parfaitement de quoi tu
causes mon gars. Faire le point comme du temps de cette bonne vieille marine à
voiles. Manque de pot, les zigues, ici, nous ne sommes pas à bord du pire
esquif d’eau douce mais… excusez-moi de vous le rappeler, bel et bien au milieu
de nulle part avec aucun sextant! Navré, commandant, mais c’est la triste
réalité! Aïe! Purée de rayon de zèbre mal luné du cirque Barnum! Il a failli
brûler ma tignasse ce salopiaud!
- Que nenni, capitaine,
détrompez-vous, nous ne sommes pas si démunis, répondit Daniel joyeusement. Je
sais où nous sommes précisément, à Paris, mais sous terre, comme tout à l’heure,
plus bas toutefois que le niveau de la Seine, dans le gruyère des catacombes.
Si vous désirez plus de détails, hé bien, je suis d’humeur à vous les fournir.
Bon sang, Marteau-pilon, un effort! Rampez en vous aplatissant davantage! Ce
rayon est passé à un demi-millimètre de votre mollet. Ah! Où en étais-je? À 155
mètres du lieu où se dressera le lion de Denfert-Rochereau. Celui de la ligne
1720 et ainsi de suite. Ce nigaud de première de Johann veut nous plonger dans
un fac-similé grossier des aventures de Blake et Mortimer.
Pieds Légers, admiratif, s’exclama:
- Mazette, commandant, bravo! Mais
comment savez-vous ça?
- Oh simple don de
transdimensionnalité! Mon corps est ici, parmi vous, mais une partie de mon
esprit englobe…
Daniel Lin s’interrompit juste à
temps. Ses talents n’étaient ni humains ni ceux d’un daryl androïde. Qui
était-il au juste? Un Homo Spiritus? Non, assurément pas… alors?
- Assez subi. J’ouvre le chemin, jeta
Dan El avec aplomb.
- Dois-je vous recommander une
nouvelle fois la prudence? Souffla Fermat discrètement. Ce piège n’a que l’apparence
d’une chausse-trappe élaborée par Van der Zelden.
- Oh! Il y a longtemps que je l’ai
compris, amiral. Le Dragon Noir l’a amélioré.
André cligna des yeux en signe d’assentiment.
S’étant enfin décidé à calculer la
régularité des tirs de l’œil laser, le jeune Ying Lung anticipa chacun d’eux
avec une facilité déconcertante. Passant en hyper vitesse, plus rapide que l’arme
mortelle, il échappa aux rayons meurtriers et d’un coup de poing, d’un seul,
alors que pourtant il retenait sa force, il fracassa magistralement l’œil et
tous ses composants, iris, rétine, paupière.
Incroyablement, Daniel Lin n’avait
rencontré aucune résistance lors de cette action osée. Avec pareil traitement,
les tirs cessèrent immédiatement tandis que la sphère s’ouvrit.
- Zut! Lança Pierre Fresnay avec
dépit. Nous sommes toujours enfermés à l’intérieur d’un volume. Mais lequel?
- Ce n’est là qu’un tout petit
problème fort élémentaire de géométrie spatiale! Qu’espériez-vous donc? Que
nous sortirions libres à la seule élimination de cet œil?
- Commandant Wu, répondez-moi. Où
nous trouvons-nous présentement?
- Dans un octaèdre de Mercure, fit
Fermat à la place de Daniel Lin avec un sourire forcé. En fait, nous sommes
prisonniers à l’intérieur d’un empilement de volumes gigognes dont il nous faut
impérativement découvrir l’issue. Un peu comme les poupées russes…
- Certes, rétorqua Craddock avec la
furieuse envie de cracher. Nous n’avons rien de demeurés, bien que, par rapport
à vous deux, nous pourrions croire le contraire!
Cette remarque bien sentie montrait
que le bon vieux loup de l’espace n’était pas dupe et qu’il se doutait que les
deux officiers étaient plus que des humains.
- Johann s’est amusé à nous enfermer
à l’intérieur d’un système de « sphères de Kepler », crut bon de
compléter le jeune Ying Lung toujours sur un ton professoral. Celles-ci ont été
décrites avec forces détails par l’astronome du XVIIe siècle dans son
« Mysterium ». À Mercure, succéderont Vénus, la Terre et ainsi de
suite. Rien que de très logique.

- Dites, commandant Wu, pourquoi
cette leçon? Vous rendez-vous bien compte que nous ne sommes toujours pas
libres, sains et saufs dans le monde extérieur? S’insurgea Symphorien.
- Mais capitaine, ce n’est qu’une
question de temps! Affirma Daniel Lin avec une confiance totale.
N’écoutant pas ces propos pour lui
plus qu’obscurs, la Chimène, malgré son poids imposant, se sentait léger. Il
avança d’un pas et celui-ci eut pour résultat de le projeter dans les airs.
Germain n’avait jamais expérimenté une telle chose. Au lieu de se récrier et d’avoir
peur, heureux, il dit naïvement!
- Je suis devenu un pinson et je
vole!
Il éclata de rire.
Peu à peu, tous ses compagnons l’imitèrent,
flottant en état d’apesanteur, comme dans l’entraînement des futurs astronautes
de la NASA avant qu’ils soient aptes à rejoindre la Station Spatiale
Internationale.
Alors que la plupart des membres de
la bande se réjouissait et s’ébattait dans les airs, Fermat reprit la parole du
ton caustique dont il usait souvent lorsqu’il s’adressait à des inférieurs.
- Si la pesanteur se rétablit, nous
nous écraserons au fin fond de la pointe inférieure de l’octaèdre.
Cette phrase eut l’effet escompté par
le Ying Lung. À la légèreté succéda la lourdeur. Le maître espion ne s’était
pas trompé. Cette fois-ci, leurs membres lestés, les tempsnautes allaient
retomber durement lorsque Daniel Lin se dévoua. Il savait le volume malléable.
Sous le regard incrédule de ses amis, il déstructura la matière de l’octaèdre
en se contentant de lui souffler dessus.
Le volume s’ouvrit alors comme une
boîte. Dans son for intérieur, Gana-El était particulièrement fier de l’inventivité
de son rejeton.
Lorsque Mercure fut détruite, le vice
amiral jeta:
- Bienvenue maintenant dans la sphère
de Vénus, dans l’icosaèdre.
Le ton restait sarcastique.
Le nouveau volume ressemblait
incongrûment à une salle d’attraction de fête foraine. Nos personnages,
déformés, se reflétaient dans les vingt facettes prismatiques de l’icosaèdre,
piège physique tout autant que temporel. Les alter egos avaient tous les âges.
Ils se présentaient vêtus différemment d’une face à l’autre des miroirs tandis
que leurs gestes étaient plus ou moins ralentis ou accélérés. Or, les
hétérochronies des reflets allaient en s’aggravant. Cette épreuve pouvait
rendre fous des esprits fragiles.
Ainsi, traumatisé, Pieds Légers se
recroquevilla sur lui-même, prêt à sangloter tel un jeune enfant terrifié. L’adolescent
était excusable d’afficher son désarroi. D’une facette à l’autre, il pouvait en
effet s’apercevoir en vieillard chenu, en fœtus tétant son pouce, en K’Tou
grondant, en double anthropopithèque, en dinosauroïde grimaçant, à la peau
grisâtre, tout cela à différents stades et âges de la vie et de la mort.
- Ah! Non! Pas de ça, fiston! Rugit
Craddock. Espèce de Protolepidodendron, tu ne vas pas t’effondrer maintenant!
Cependant, après avoir jeté un rapide
coup d’œil en direction de Fermat, Daniel sut comment détruire la sphère de
Vénus. Usant de son hyper vitesse, il dissocia les vingt triangles du volume qu’il
brisa en micro poussières, et ce, apparemment sans efforts.
Tellier conclut, non sans humour:
- J’avais l’impression de me
retrouver coincé à l’intérieur de l’œil d’un insecte gigantesque.
- Pff! Souffla le Cachalot de l’espace.
Dites plutôt l’œil d’un djinn mauvais et espiègle prenant plaisir à jouer avec
nous, les humbles mortels.
Symphorien n’était pas si loin de la
vérité.
Le daryl androïde avait de plus en
plus l’impression que cette épreuve ne s’adressait pas à toute son équipe mais
avait été préparée pour le tester personnellement. Afin, s’il la passait avec
succès d’accéder à un autre niveau de perception de la Supra Réalité? Sans doute.
Les tempsnautes venaient d’aboutir au
sein du dodécaèdre de la Terre, planète bleue, dont chaque facette était
constituée d’un aquarium. Les parties des corps de nos amis se dissocièrent
devenant autonomes, chacune se retrouvant dans l’un de ces aquariums. Or, à l’intérieur
de chaque volume, nageait un redoutable prédateur qui n’appartenait pas
forcément à l’ère quaternaire.
On y rencontrait ou croisait le
requin pèlerin, l’orque, l’espadon, mais aussi Euriptérides, Anomalocaris,
évidemment surdimensionnés, Elasmosaure, poisson cuirassé géant, Dunkleosteus, le nautiloïde -

céphalopode
silurien à coquille conique,

Mesosaurus ou crocodile aux pattes palmées, à très
longue queue s’élargissant, groupe de Phytosaures

ressemblant - encore! - à des
crocodiles à la mâchoire assez large et conséquente mais se terminant dans ce
cas-ci par un bourrelet disgracieux - ces animaux appartenaient à la fin du
Trias - Basilosaurus, baleine de l’ère tertiaire, et bien d’autres spécimens
bien plus étranges encore comme le Tylosaure.

Dans ce lieu, si un des membres était
perçu comme une proie, il ne fallait pas qu’il fût mordu car, non content de
priver ses adversaires de leur intégrité physique, Johann ou le véritable
maître d’œuvre avait rendu impossible toute reconstitution intégrale. Pour
rajouter à cette cruauté, les parties déchiquetées et lésées finissaient par se
dissoudre tel du sodium dans une solution aqueuse.
Daniel Lin ne se formalisa pas de
devoir se dévouer encore et de trouver l’issue de ce piège dans le piège. Il
griffa la paroi du dodécaèdre qui, ainsi, se mit à vibrer. Ces vibrations,
suivies d’oscillations, se propagèrent aux autres aquariums, puis s’intensifièrent
puisque chacun des membres démultipliés du commandant Wu agissait de même. Au
bout d’un certain temps non mesurable ces actions simultanées provoquèrent la
rupture du piège.
Au contact de l’air, l’eau s’évapora
avec toute sa faune comme si elle n’avait jamais été réellement là. Happée par
une autre dimension, elle fut escamotée. Automatiquement, le Tétraèdre ou
pyramide de Mars se substitua au dodécaèdre de la Terre.
- Que tout cela devient lassant,
bougre de bougre! Soupira Symphorien en se grattant comme s’il était harcelé
par des poux.
Toutefois, grâce au commandant Wu, le
groupe avait franchi une étape supplémentaire. Désormais, s’offrait à lui une
épreuve qui paraissait insurmontable. L’équipe se retrouva, à son grand dam,
découpée en fines lamelles, chacune soumise à des tirs de lasers, chaque
tranche contenue à l’intérieur d’une pyramide individuelle; or, tout
naturellement, chaque pyramide était emboîtée l’une dans l’autre, jusqu’à l’infini,
de l’échelle du quark au Pantransmultivers.
La patte de Johann ne suffisait pas à
expliquer le processus utilisé ici. D’autant plus que, pour compliquer encore
davantage ce piège multidimensionnel, des lamelles duplicata des doubles
négatifs « miroirs » de nos héros se matérialisèrent de façon
inattendue.
Fermat et le commandant Wu semblaient
subir le même sort que leurs compagnons mortels.
Dans cette poupée russe infiniment
grande et infinitésimale à la fois, Daniel Lin, s’il n’y prenait garde, pouvait
se recomposer en son modèle premier, son primitif avatar Daniel Deng.
L’alter ego négatif du capitaine
Craddock était un affreux pirate assoiffé de sang, allié aux Otnikaï, une
espèce de succédané spatial de Barbe Noire.
Celui de Frédéric Tellier un bagnard
sans foi ni loi qui avait tué sans remords des dizaines et des dizaines d’individus
sans connaître la rédemption. Notre triste sire avait commencé sa carrière en
égorgeant sa mère adoptive à l’âge de douze ans puis avait couronné ses
sanglants exploits en précipitant contre les rochers son bienfaiteur, le comte
Galeazzo di Fabbrini. Personne n’avait retrouvé le corps de cet homme altruiste
si généreux. Hé oui! Dans cet Anti-Univers l’Ultramontain était un être pétri
de bonté et de naïveté.
Le double de Michel Simon s’apparentait
à une sorte d’Emil Jannings, acteur pronazi notoire.

Celui de Joël Mc Crea
imitait quelque peu Chester Flynt, de sinistre mémoire, compromis jusqu’au cou
avec l’extrême droite non interventionniste appliquant à fond la doctrine
Monroe durant la seconde Guerre mondiale de la chrono ligne 1720. Un personnage
parasite et son double négatif apparurent également en ombres fantomatiques
dans les lamelles pyramidales. Tous deux avaient la profession de
mathématicien.
Daniel Wu reconnut dans la projection
jumelle l’entité Merritt alors que l’alter ego positif vint à sa souvenance en
tant que célèbre révérend bègue amateur de photographies. Ce mystère
anticipateur, il ne le percerait que plus tard, ailleurs, mais véritablement
ailleurs.
Un peu à l’écart, Pieds Légers
devenait un « Billy the Kid » français dévoyé, capable de tuer de
sang froid à la moindre contrariété, selon son humeur capricieuse. Son arme de
prédilection restait le surin dont il était passé maître dans le maniement.

André Fermat ne fut pas affecté par
le phénomène. Inutile de fournir une explication, n’est-ce pas.
Décomposé en milliards de lamelles
isolées les unes des autres, et ce, grâce aux multiples pyramides empilées,
chacun perdait inexorablement la conscience de sa propre identité dans cette
chronoligne 1730. La volonté du jeune Ying Lung devait s’imposer au plus vite.
Il ne fallait pas qu’il commît la moindre erreur en rassemblant les parties
éparses de ses amis et compagnons.
En fait, chaque pyramide jouait le
rôle d’une brane, que Daniel devait désentortiller et réenrouler avec le plus
grand soin, comme les tores d’une corde spiralée.
Pour y parvenir, le Riu Shu qui se
cherchait encore, devait déstructurer les seize dimensions. Or, le danger qui
se présentait à lui était double: soit se tromper en recomposant un double
négatif, soit assembler un monstre non viable constitué à la fois de lamelles
positives et de parties négatives amalgamées. Ensemble, elles s’annihileraient.
La nature véritable du Ying Lung
dépassa la matérialité telle qu’on l’entendait habituellement. Il réussit à
recomposer tous ses amis mais il commit une minuscule erreur, sans doute due à
son jeune âge. Gana-El, en tant qu’Observateur, se fit un point d’honneur à ne
pas intervenir.
Peu après la reconstitution, tout le
groupe sortit sain et sauf de la multiple pyramide. À son tour, le volume
disparut comme s’il n’avait jamais été là.
Vint le cube de Jupiter.
Dan El sut d’instinct que ledit cube
était contenu dans une sphère. Il s’agissait de la structure inversée du
Commandeur Suprême originaire de la piste 1720. De plus en plus étrange, non?
Le commandant devait affronter une structure inverse. Cela signifiait que le
cube était noir et la sphère blanche. Du moins logiquement. Mais la logique
était-elle de mise en ce lieu?
Un cube de néant, de vide absolu; le
non Pantransmultivers, l’Inframonde, là où, précisément se tenait tapi le
Dragon Noir qui rêvait d’avaler, de se nourrir de ce qui, un jour, devait être.
Les humains ordinaires ne purent que
se fondre dans ce grand rien. Cet anti ante monde non monde les expulsa de la
Sphère blanche, la sphère de Saturne. Ils étaient, contre leur volonté, les
vrais faux vivants, des virtuelles créatures humanoïdes ayant pourtant encore
conscience d’exister, mais crachées, vomies par le maudit Cube noir.
Mais qu’était donc la Sphère ultime?
La graine du noyau terrestre, certes, mais pas seulement. La matière à l’état
pur, constituée de fer, dépourvue d’intelligence, de réflexion.
Les entités indescriptibles qu’étaient
devenus nos protagonistes fusionnèrent une milliseconde avec la sphère
parfaite. Le noyau implosa, s’effondra sur lui-même n’ayant pu supporter cette
infestation.
Pendant que ce phénomène se
produisait, Dan El sortait de l’inconcevable et inconfortable prison perçut
enfin la présence incongrue d’un humain tout à fait ordinaire, un humain qui n’avait
rien d’exceptionnel et qui n’appartenait ni à la chronoligne 1730 ni au
dix-neuvième siècle. Shah Jahan lui-même, apparemment perdu et pourtant…
Lorsqu’enfin le sentiment d’exister s’empara
de toute l’équipe, le cube et la sphère évanouis, les rescapés s’aperçurent
premièrement qu’ils avaient voyagé jusqu’au frigidarium des thermes de Cluny,
deuxièmement qu’ils étaient maintenant confrontés à la présence de deux
Guillaume, strictement identiques, vêtus du même pantalon gris, portant la même
chemise écrue et la même veste usée de velours chamois. Lequel était le bon
Pieds Légers?
Or, tandis que cette question
taraudait Craddock, Michel Simon regardait le décor qui l’entourait. À cette
époque, les thermes n’avaient pas été restaurés, l’appareillage de brique était
donc apparent, et les colonnes de marbre effondrées avec le stuc des parois
arraché.
Après avoir croisé le regard de
Tellier et de Fermat, nullement pris au dépourvu, Daniel Lin fouilla dans sa
poche droite et lança conjointement aux deux Guillaume un calepin noir et un
crayon. Pieds Légers saisit l’objet de la main droite et son double de la
senestre.
- Bon, et maintenant, siffla
Symphorien entre ses dents, que fait-on? On joue au nain jaune? On entame une
dans du ventre?
Fronçant les sourcils, Fermat fit
comprendre au capitaine qu’il devait se taire. Le faux Guillaume comprit qu’il
venait de se trahir. Alors, il prit un coutelas dissimulé dans son dos et
voulut le projeter en direction du commandant Wu. Mais il n’eut que l’occasion
d’esquisser son geste meurtrier. Sans qu’il comprît comment, Daniel Lin se
retrouva derrière lui. En moins d’une milliseconde, le double de Pieds Légers s’effondra
sur les dalles empoussiérées, le cou brisé.
Émerveillé par ce tour, le Piscator
proféra avec son accent caractéristique qui sentait bon la bouillabaisse:
- Là, c’est encore plus fort que la
sardine qui a bouché le port de Marseille!
Tandis que Frédéric Tellier s’assurait
qu’il n’y avait plus aucun obstacle et que tous les membres de son équipe
étaient plus ou moins saufs, Fermat s’avançait vers le commandant Wu non sans
raison. Il lui prit la main pour constater qu’elle était brûlante. Daniel Lin
répondit mentalement à l’inquiétude de l’Observateur.
- Non, André, je vais bien. Juste un
peu de fatigue, sans plus. Je ne ressens aucun chagrin. Cette créature n’avait
qu’un semblant de réalité. Comment dire? Je ne l’ai pas tuée mais… gommée. La
preuve? Son corps s’est estompé dès qu’il a touché le sol.
Dan El disait vrai. Il ne restait
effectivement rien de l’alter ego de Guillaume Mortot. Ce dernier paraissait
soulagé d’être redevenu unique.
- Il faudra sans doute que j’intervienne
encore et manipule les souvenirs de ces simples humains, fit l’amiral.
- Je vous supplie de n’en rien faire.
- Je ne suis pas d’accord, Daniel
Lin. Ce que je vais encore entreprendre c’est pour votre bien.
- Hum… je me rends à votre jugement.
Tout avait été dit. Il fallait
retrouver Galeazzo di Fabbrini et Irina Maïakovska.
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