Le Cornwallis, le
vaisseau amiral de la flotte Anglo-russe avait participé à une bataille d’un nouveau genre, une bataille temporelle qui s’était déroulée à proximité du système Bellim. L’affrontement, âpre et sans merci, avait duré cinq
heures selon le continuum local. Ce qui était une éternité dans l’espace. Naturellement, l’alliance Anglo-sino-russe, supérieure en technologie, avait gagné, mais
cette victoire avait été obtenu à l’arraché. Une
victoire à la Pyrrhus! Les Français, suicidaires, avaient, en dernier recours,
jeté leurs vaisseaux, blessés mortellement, sur l’ennemi, détruisant ainsi une vingtaine de navires aux couleurs rouge et
verte.
Le Cornwallis, frappé
de plein fouet par le vaisseau de l’amiral Gavret- mort
avec courage - n’avait réchappé à la
destruction que par miracle. Les niveaux 27 à 31 avaient durement trinqué. Or,
c’était justement là que se
situaient les moteurs quantiques, les translateurs ainsi que les mémoires
centrales des ordinateurs.

Reclus dans son bureau, le
commandant Sitruk comptabilisait avec une rage rentrée les victimes de ce combat.
Cent dix-huit morts, soixante-douze blessés graves, deux cent trente légers et
quatorze disparus, littéralement atomisés, c’était un lourd,
trop lourd bilan pour son cher vaisseau. Mais Benjamin, au plus profond de
lui-même, se sentait coupable d’une telle
hécatombe.
Manifestement, l’Alliance n’avait pas été
suffisamment formée à la tactique de la guerre temporelle; Qin avait, certes,
cédé les translateurs promis, fourni quelques conseillers techniques, mais son
aide s’était arrêtée là!
De leur côté, les Français
avaient fait preuve d’une témérité inouïe
et d’éclairs de génie, dus, sans
doute, aux remarques informelles des rares Helladoï engagés dans la flotte des
Napoléonides. Ainsi, Albriss, le chef des opérations du Lagrange,avait
été momentanément détaché sur le Wagram. Un de ses cousins avait été
affecté, lui, sur le Ciùdad Juarez. et, comme par hasard, les deux
vaisseaux de ligne avaient réchappé à l’hallali. Les
Helladoï raisonnaient parfaitement en quatre dimensions. Véritables exploits,
leurs manœuvres avaient anticipé celles de l’ennemi Anglo-russe.
Le désastre subi par les Napoléonides n’était donc pas
total et Louis Jérôme Napoléon IX envisageait déjà une riposte sanglante,
faisant fi des lois de la guerre.
Mais revenons au Cornwallis,ou
plutôt à son ingénieur en chef, Tom Anderson, dont le prénom était David dans
la piste temporelle 1721.
L’homme avait été assez grièvement blessé lors de la
fameuse bataille de Bellim. Il avait dû être évacué en urgence sur Terre, dans
un hôpital près de Londres, un lieu réservé aux officiers de la flotte
exclusivement. Après avoir subi une triple greffe, les deux reins et une jambe,
il profitait d’un congé de convalescence
amplement mérité auprès de son épouse et de ses enfants qu’il revoyait enfin après deux années de séparation.
Mais pour sa famille, Tom
était devenu un étranger. Son humeur, son caractère avaient changé. Il ne
savait plus s’y prendre avec sa fille Hazel,
six ans, et encore moins avec son fils Timmy, neuf ans. Quant à Amy, sa femme,
il n’avait plus rien à lui confier
et à lui dire. Dès son arrivée, il avait exigé de faire chambre à part. Amy
avait intelligemment préféré ne pas
insister mettant cette froideur nouvelle sur le compte du traumatisme résultant
des graves blessures reçues par son époux. Elle se contentait de l’entourer de sa douce sollicitude, de devancer ses
petits désirs, lui apportant ainsi son café à la cannelle avant qu’il ne le lui réclame, sa brioche aux fruits confits du
tea time, et ainsi de suite.
La nuit, dans la chambre d’ami, allongé sur le dos, les bras passés sous la
nuque, Anderson ne dormait pas. Il gardait les yeux obstinément ouverts dans l’obscurité, méditant, submergé par un appel de plus en
plus pressant. Fuir! Tout quitter… partir… au plus tôt… Rejoindre le désert
du Takla-Makan, le Xinjiang, retrouver « son » commandant, cet homme
exceptionnel aux cheveux auburn, aux yeux bleu gris et au sourire si déroutant.
« Daniel Wu… murmurait Tom dans le secret de son cœur. C’est bien là son nom. Mais… Comment gagner ce lieu? Certes, en tant que sujet du
roi Edward XVI, je puis obtenir un passeport et un visa pour la Chine. Ensuite?
Non, il faut que je m’y rende incognito,
sans que les satellites me pistent à cause de ces fichus transpondeurs qui font
partie de moi-même depuis mes trois ans! Comme cela me serait facile de les
neutraliser! Pour rien en fait car, cinq minutes après, la sécurité se
pointerait… à moins que… ».
Un plan s’esquissait dans le cerveau d’Anderson. Simuler un accident de téléporteur. Faire
croire à une désintégration en cours de transfert et se matérialiser sans
dommage ailleurs, sans transpondeur, à des centaines de milliers de kilomètres
de son point de réception prévu.
Tom mit un mois à finaliser
son plan. Déclaré apte pour un service ménagé, il devait être directement
téléporté sur la lune en ce 5 décembre 2517. Or, la téléportation connut
quelques problèmes inexplicables. Notre ingénieur renégat fut déclaré décédé en
cours de transfert. Les autorités britanniques mirent cette panne sur le compte
du brouillage électronique émis par les Français.
Anderson était parvenu à ses
fins, c’est-à-dire à dissimuler le bon
fonctionnement de l’appareil et le lieu
exact de sa rematérialisation. Ainsi, il n’était pas un
déserteur mais un héros mort pour sa famille. Elle pourrait toucher une pension
conséquente.
Tom atterrit à quarante
kilomètres à peine de la base souterraine de l’Agartha. Mais celle-ci lui demeurait toutefois inaccessible car l’ingénieur ignorait qu’il lui eût fallu changer et de chronoligne et de date pour y entrer.
Anderson aurait mieux fait de voler un translateur et un chrono vision. En
fait, il avait agi avec précipitation et mis ses jours en danger car notre
Anglais, afin de ne pas éveiller les soupçons, ne s’était pas prémuni contre le froid glacial qui régnait
dans cette région hostile, réchauffement climatique ou pas.
Après une longue journée
cauchemardesque passée à lutter à la fois contre le vent et contre une
température polaire ou presque, à tenter de se situer par rapport à une cité
mirage, Thomas Kenneth Anderson était à bout de force. Combien d’heures, voire de minutes avant qu’il ne succombe?
Alors qu’il allait sombrer dans un sommeil annonciateur d’un sort sinistre, une voix bourrue, à l’accent écossais rocailleux, le tira de son
endormissement et l’interpella en bon
anglais.
- Hello, mister! Auriez-vous
un peu de feu pour un accro de la bonne vieille pipe à tabac? J’ai perdu mon foutu briquet dans la mer des Sargasses.
Pourtant j’y tenais sacrément!
- Je… C’est impossible!
Vous n’êtes pas réel.
- Oh que oui, mon gars!
L’individu, protégé par plusieurs couches d’oripeaux sans âge, s’approcha d’un pas chaloupé.
Même, il se baissa vers le Britannique, allongé sur le sol glacé.
Malgré son engourdissement,
Tom parvint à bouger. Se frottant vigoureusement les yeux, il se secoua et
balbutia:
- Du tabac? Ah! C’est donc cette odeur que je sens? Non, désolé, je ne
fume pas…
Anderson croyait être plongé
dans une nouvelle version d’Alice au Pays des
Merveilles.

- Mais qui… reprit-il en bégayant.
- Mais qui je suis? Symphorien
Nestorius Craddock, pour vous servir en fonction de mes modestes moyens,
répliqua le capitaine de bassine en zinc tout en saluant bien bas, avec une
grâce digne d’un hippopotame.
Sans façon, l’Anglais dévisagea alors le vieil homme si aimable à la
barbe grise et rousse, aux yeux moqueurs et au nez fleuri. L’individu était coiffé d’un antique bonnet tout crasseux.
A son tour, tout en quémandant
de l’aide pour se redresser, Tom se
présenta.
- Je me nomme Anderson… Thomas Kenneth Anderson.
- Je sais fort bien qui vous
êtes lieutenant. Vous servez comme ingénieur en chef chez les Angliches. Hop!
Debout! Sans rancune, mon gars. Mais il faudrait accélérer un tantinet, là. Le Vaillant
est en attente derrière nous depuis trois minutes déjà. Et le délai de
sécurité va être dépassé d’ici vingt secondes.
- Le Vaillant? Votre
vaisseau?
- On peut dire les choses
comme cela. Bougre de graisse de phoque! Ah! Mon témoin de rappel. Perdu lui
aussi dans les Sargasses. Je vais me faire passer un drôle de savon, là! Tant
pis. C’est mérité.
- En attente, dites-vous… mais je ne discerne aucune lueur et n’entends rien.
- Naturellement, lieutenant
Anderson. Le Vaillant est déphasé d’avec le continuum
local de 0, 000012%. Bon sang! Mon gars, faites un effort! Je ne suis plus tout
jeune… vous dépassez le quintal ou
quoi? Ça y est! Ces scolopendres de foutraques d’espions globes de mes deux se pointent! Pff! J’ai eu chaud, là, le mur a été passé juste à temps.
- Quoi? Je n’ai rien remarqué.
- Ben, mon gars, on est à bord
du Vaillant! on a passé le mur inter dimensionnel. J’me suis concentré et hop! Cela prouve que je n’ai pas le ciboulot aussi troué que le dit Gaston. J’ai de beaux restes. Alors, ça vous plaît? Pas mal
hein, pour un rafiot sans âge!
- Euh… Je n’ai jamais vu cela!
Les parois semblent être sculptées dans la lumière même. Et les contrôles, les
consoles, du gel, de la mousse, de… je ne sais pas
quoi… êtes-vous réellement humain?
- Oh oui, hélas! Il n’y a pas plus humain que moi! Asseyez-vous.
- Où cela? Je ne vois aucun
siège et mes pieds s’enfoncent dans
quelque chose d’irisé et transparent à la
fois. Quelle est donc cette étrange matière?
- Je ne suis pas autorisé à te
le dire mon gars. Pensez au siège. Fortement. Il apparaîtra. Voilà, vous avez
compris. C’est simple, non? Tiens, vous
avez du goût mais aussi de la culture. Style Orient Express, années
1920-1930... Bon, maintenant, il faut vous réchauffer et vous sustenter.
Pourquoi pas un potage aux petits pois et une tasse de Earl Grey? Non? Cela ne
vous tente pas, on dirait. Alors, une tasse de café à la cannelle…
La table, la desserte, la
vaisselle, tout se matérialisa ici comme sous le coup d’une baguette magique. Tandis que Thomas, totalement
dépassé et épuisé se laissait tomber sur un fauteuil et s’empressait d’avaler son café,
une desserte avait bien surgi du vide avec un plateau, des assiettes, des
couverts, des bols et des cuillers.
- D’après mes renseignements, vous aimez les pains mollets
beurrés, dorés à point, pour votre petit-déjeuner. Deux doivent suffirent pour
l’instant. La brioche, ce sera
pour plus tard, me dit Daniel Lin. Il m’a recommandé d’y aller mollo, mon gars. Et il n’est pas partisan que l’on se gave de douceurs!
- Je suis mort! Articula Anderson
après avoir mordu dans un pain tout chaud. Et vous êtes l’ange chargé de l’accueil. Bien que
vous n’en ayez pas du tout l’air. Je ne me trompe pas n’est-ce pas?
- Vous ne délirez pas, mais je
ne suis pas un ange, Tom! Juste un vieux capitaine qui a roulé sa bosse dans
toute le Galaxie et au-delà! Je vous expliquerai tout cela à l’Agartha.
- Ah! Parce que nous n’y sommes pas encore?
- Je vous ai dit que nous
étions à bord de mon vaisseau Il n’attend plus que mon
feu vert pour gagner la Cité.
- Un vaisseau pareil…
- Magnifique, non? Il est vrai
qu’il applique une technologie
spéciale, bien plus élaborée que celle que vous connaissez. Elle met en
pratique la transdimensionnalité en osmose avec la télépathie. C’est là le dernier aboutissement des recherches
helladiennes avant la destruction de Deltanis, une destruction qui aura lieu
dans quelques milliers d’années.
- J’étais apparemment attendu…
- Plus qu’un peu, lieutenant. Un ingénieur de votre envergure!
Bien que, maintenant, il vous faut actualiser vos connaissances. Mais Albriss
se fera une joie de vous encadrer.
- Mon arrivée…
- Etait prévue depuis des
lustres à la picoseconde près. Mais j’ai eu un petit
problème personnel…
- Au-dessus de la mer des
Sargasses, sans doute?
- Précisément. Pardonnez-moi
pour le retard. Jamais vous n’auriez dû avoir si
froid. J’avais une envie irrépressible
de ratafia et je me suis empressé d’aller m’approvisionner aux Antilles; ensuite, hé bien, j’ai eu du mal à piloter le Vaillant.
- Vous étiez fin saoul.
- Je l’avoue volontiers. Bref, j’ai merdé! Par ma faute, le vaisseau a subi une tempête
magnétique et le sas s’est ouvert. Dans l’affaire, j’ai perdu mon
briquet, mon rhume et par-dessus le marché mon témoin de rappel.
- Oui, mais pas la vie, remarqua
Tom.
- Aucun risque, lieutenant. Un
instant, j’ai boulé jusqu’à la porte, mais je me suis rattrapé. Puis, j’ai eu la présence d’esprit de placer le
vaisseau en automatique…
- Il était temps!
- Exactement! Et je me suis
endormi comme un bébé.
- Cela vous a permis de
recouvrer tous vos moyens mister Craddock.
- mon gars, ne soyez pas si
sévère avec moi! Je suis là, c’est l’essentiel. Dans la Cité, l’alcool est strictement interdit.
- Mais si vous usez de
télépathie…
- Justement. Daniel Lin s’en aperçoit vite lorsque nous enfreignons les lois en
vigueur à l’Agartha. Je suis plus que
certain qu’il va me convoquer illico
presto et me fixer de ses yeux bleu gris dix minutes au minimum. Cela ne fait
pas un pli. Alors, me sentant morveux comme un gamin de huit ans pris en faute,
je vais rougir, piquer un fard et bégayer. Après cette entrevue, il ne va pas m’adresser la parole pendant, disons… une semaine voire deux… vous savez, c’est terriblement
frustrant.
- Mister Craddock, vous voulez
plaisanter! S’esclaffa Anderson. Vous
craignez tant que cela le commandant Daniel Lin Wu? C’est un tyran?
- Le craindre moi? Oh non! Je
l’aime, l’admire et le vénère plus que quiconque. Pour lui, j’ai été jusqu’en enfer, j’ai affronté mes peurs les plus secrètes, mes démons
les plus intimes et ma Mort! Comment dire? Comment décrire Daniel Lin? Il bon,
compréhensif et si généreux. C’est la Compassion
incarnée. Mais si vous avez une broutille à vous reprocher…
- Comme celle de vous cuiter…
- Son regard vous scrute au
plus profond de votre âme qu’il met à nu. Il
vous fait comprendre que vous avez fauté et vous vous sentez nul. La honte vous
submerge… croyez-moi, j’en ai fait l’expérience plus d’une fois… je vais avoir
droit à un foutu sermon, je n’y couperai pas…
- Un homme de votre âge?
- De mon âge! Ah! Ah! Vous
trouvez la situation risible, n’est-ce pas? Ricana
Craddock.
- Euh… Un peu…
Regagnant la cabine de
pilotage, le capitaine engagea le vaisseau dans le couloir transdimensionnel
qui conduisait à l’Agartha. Cinq secondes
plus tard, le Vieux Loup de l’Espace se retourna
et fit:
- Lieutenant, nous sommes
arrivés.
- Si vite?
- Bof! Simple routine. Bon, ma
foi, vous êtes finalement assez présentable. Daniel Lin modèrera ses reproches.
Denis O’Rourke soignera vous engelures
et le Superviseur le reste. Il ne pourra s’en empêcher de le
faire. Je le connais trop bien. Mais il saura rester discret.
- Est-ce la téléportation qui
a fait disparaître le vaisseau?
- Pas tout à fait Anderson.
Nous sommes présentement dans le hall d’accueil devant le
comité de réception. Bonjour, Gaston…
- Tu as quinze heures de
retard, Craddock, proféra avec sévérité Gaston de la Renardière. Hâte-toi de
rejoindre le commandant Wu dans l’arboretum. Il veut
te voir.
- Je sais. Que vous disais-je,
lieutenant? Gaston, n’en rajoute pas, tu
me feras plaisir. Ah Denis! Un patient pour toi. Tu le prends en charge. J’ai un rendez-vous urgent auquel je ne peux me dérober.
Craddock abandonna donc là
Anderson et, prestement, emprunta un antique ascenseur. Médusé, Tom vit un
Irlandais au visage criblé de taches de rousseur, âgé tout au plus de trente
ans, venir dans sa direction et le saluer.
- Denis O’Rourke, se présenta le jeune homme. Un malade ici,
enfin… c’est si rare… pardon de me
réjouir de vos malheurs monsieur…
- Thomas Anderson, docteur.
Craddock avait l’air plutôt bizarre non?
- Penaud et ému. C’est normal vu qu’il a une entrevue
avec le Superviseur général de l’Agartha en dehors
des plages horaires habituelles.
- Monsieur Anderson, vous êtes en règle, reprit de la
Renardière. J’ai votre ARN, votre ADN
mitochondrial, votre ADN simple, vos empreintes dentaires, digitales, faciales,
votre reconnaissance à l’iris et votre
identification vocale. Les autres données ont été également enregistrées.
- Mais, s’étonna Tom, vous n’avez effectué aucun
prélèvement et ne m’avez pas non plus
ni approché ni manipulé! Tout cela tient du prodige.
- Rien que de la routine. Vous
n’avez simplement pas vu nos
micro nanites en action. Elles sont fort rapides et fort efficaces.
- Et pour cause, rétorqua l’Irlandais; le micron paraît gigantesque par rapport à
nos ouvriers standard. Mais il est temps pour moi de vous conduire à l’infirmerie. Vous allez y faire la connaissance de deux
de mes infirmières parmi les plus dévouées, Veronika et Renate. Des jumelles si
semblables qu’il m’arrive de les confondre et de me tromper une fois sur
quatre en moyenne. Après une petite cicatrisation cellulaire, Daniel Lin s’occupera de vos blessures. Il me l’a fait entendre pas plus tard que ce matin. Il savait
que Symphorien serait en retard…
- Mes blessures? Pourquoi? On
m’a greffé il y a trois mois à
peine, certes, mais je ne présente aucun symptôme de rejet.
- Tss! Tss! Médecine barbare
et primitive que je pratiquais naguère. Le Superviseur a décidé de régénérer
vos deux reins et votre jambe en deux coups de cuiller à pot.
- Bon sang, je vis un rêve! Je
dois me pincer…
- Ah… j’étais en train d’oublier le principal… lieutenant Anderson, je vous recommande la discrétion quant à votre
prise en charge médicale par Daniel Lin… Il n’aime pas trop répandre la nouvelle qu’il possède des dons de thaumaturge.
- Euh… d’accord… mais, docteur, dites-moi… où et quand sommes-nous?

- Où? Dieu du ciel! Le
capitaine ne vous l’a pas dit? À Shangri-La… l’Agartha si vous
préférez. Quand? Ouille! C’est plus difficile.
Demandez plutôt à Daniel Lin. Il vous expliquera mieux que moi ce qu’il en est. En tout cas, le temps normal n’a pas cours ici.
Sur ces étranges paroles,
Denis entraîna Anderson à bord d’une voiturette
électrique antédiluvienne qui, pourtant, fonctionnait à la perfection. Le
véhicule hors d’âge emprunta un corridor qui s’enfonçait sous la terre. La pente y était
vertigineuse. L’engin restait suspendu sur un
coussin d’air à une vingtaine de
centimètres du sol.
- Docteur, hasarda Thomas
quelque peu remis de sa stupeur première. Le commandant Daniel Lin Wu, celui
qui fait office de Superviseur général de la Cité, il la dirige?
- Oh non! Pas du tout! Il n’aime pas se mettre en avant. Il prétexte qu’il n’a pas l’expérience du régime démocratique et laisse donc le
pouvoir à un Conseil de douze membres élus périodiquement. Il se contente d’être un ingénieur en chef chargé des opérations et de
la maintenance de la cité souterraine. Parfois, il règle également des
problèmes plus philosophiques… il n’est pas avare non plus de recommandations, de conseils
et soutient moralement les plus fragiles des citoyens de l’Agartha.
- Ah? Mais Craddock était fort
marri de devoir le rencontrer…
- Parce que cet indécrottable
baroudeur s’est encore enivré, voilà tout.
Il fait tout pour être expulsé de la cité, mais Daniel Lin s’obstine à refuser son départ… mais je préfère ne pas m’étendre là-dessus… Cela ne me regarde
pas et vous encore moins… pour en revenir à
nos instances dirigeantes, Albriss et Lancet…
- Lancet… Nadine Lancet, l’historienne du Cornwallis?
- C’est cela. Mais je reprends… Albriss et Lancet font partie de notre gouvernement
actuel. Des sortes d’intendants… bref, ils vous feront un topo sur notre mode de
fonctionnement.
- Vous m’avez dit quelle était la fonction du commandant Wu… mais, dans votre bouche, il y a plus que du respect
le concernant… on pourrait croire qu’il est capable de ressusciter les morts…
O’Rourke éclata alors d’un rire sincèrement amusé.
- Il ne faut pas exagérer tout
de même… quoique la rumeur court que… en fait, jadis, il l’aurait fait, mais il n’est pas bon d’évoquer cette
histoire… moi-même, j’ai été le témoin d’un tel prodige… J’ai préféré faire
comme si rien n’était arrivé. Et Lobsang
Jacinto n’était pas encore mort après
tout… son cœur battait
irrégulièrement et il respirait, difficilement, oui, mais… Daniel Lin n’a fait que le
« réparer »…
- Il vient bien d’une autre chronoligne dans laquelle j’officiais à bord d’un vaisseau
français ayant pour nom le Langevin?
- Hum… En quelque sorte… disons que, dans
la Cité, il fait office de Gardien, d’ange gardien…
- Soit. Mais pourquoi me
faites-vous ces confidences?
- Parce que vous m’êtes sympathique…
- Oui, mais encore?
- Parce que vous êtes venu de
votre plein gré aussi. Tout comme Gaston, Albriss, Alexandre, Symphorien,
Uruhu, un authentique Néandertalien, Manoël… ne marquez donc
pas autant votre surprise! Chtuh, Nadine, Celsia, Tony Hillerman et bien d’autres. Ah! J’étais en train d’oublier le commandant Benjamin Sitruk…
- Non! Ne me dites pas que lui
aussi a déserté! S’étrangla l’ingénieur en chef du Cornwallis.
- Je n’aime pas cette expression.
- Bon , entendu… Y a-t-il longtemps qu’il a gagné la cité?
- Il est parti trois mois
après votre départ. Mais grâce à l’utilisation d’un translateur temporel, il nous a rejoint depuis deux
années environ. Uruhu l’accompagnait.
- Et vous? Quand êtes-vous
arrivé à l’Agartha?
- Moi? Deux ans, deux siècles… peu importe.
- Docteur, qu’essayez-vous de me faire comprendre?
- Euh… L’Agartha existe en
dehors de la Création, en dehors du Pantransmultivers… et la fonction précise de Daniel Lin, sa charge
choisie et endossée librement, est de maintenir la cohérence de la Cité, protégée
par une bulle qu’il a tissée lui-même. Une
bulle isolée à l’extérieur d’un Pantransmultivers encore à conceptualiser d’après ce que j’ai pu comprendre…
- O’Rourke, vous êtes fou. Et j’ai atterri dans un asile d’aliénés.
- Thomas, j’ai toute ma raison, je vous l’assure. En tant que Gardien, Daniel Lin peut préserver
notre Agartha de l’usure et des aléas
du Temps.
- Est-ce que tous dans la Cité
en savent autant que vous? Interrogea Anderson plus que jamais dans l’expectative.
- Certainement pas!
- Quelle est la véritable
nature de Daniel Lin Wu? Est-il humain d’abord? Du moins à l’origine?
- Son Avatar l’est, partiellement… il affecte l’apparence d’un daryl androïde d’une quarantaine d’années. Mais j’ignore son âge réel. Sa compagne Gwenaëlle pourrait
vous en dévoiler davantage, mais je doute qu’elle le fasse.
- Son apparence, celle d’un humain ordinaire au premier abord? Avec des cheveux
roux foncé, des yeux bleu gris clairs, un teint pâle, un nez un soupçon trop
long, d’une taille raisonnable, un
mètre quatre-vingt?
- Quatre-vingt-deux exactement… Vous le décrivez assez justement…
- Il correspond au portrait de
mes rêves.
- Bref, il a tout de l’Eurasien quelconque puisqu’il vit, respire, mange, boit, procrée… Toutefois, il ne dort jamais. Il n’en a pas besoin…
- Comment cela?
- Je vous ai dit qu’il préférait paraître un daryl androïde. Muni d’un cerveau artificiel, il peut se passer de sommeil.
- Oui, entendu. Mais sa nature
réelle, la connaissez-vous?
- Aucune idée… mentit O’Rourke pour la
première fois de cet échange.
- J’ai saisi. Le secret ne vous appartient pas… Ce prodige a-t-il pu créer l’humanité?
- Certes pas! En être son
Préservateur suffit largement, croyez-moi!
Sur ce, Denis se tut. Le petit
véhicule électrique arrivait à l’infirmerie et le
médecin avait désormais d’autres soucis en
tête. De son côté, Tom Anderson éprouvait de l’inquiétude. Mais à la vue des lieux, des appareils médicaux bien plus
perfectionnés que ceux qu’il avait vus, il
comprit qu’il était entre de bonnes mains
et qu’il ne conserverait aucune
séquelle de son séjour dans le désert froid du Takla-Makan.
***************
Or, tandis qu’O’Rourke parlait
ainsi à Anderson, lui en révélant juste un peu trop, l’entrevue entre Craddock et Daniel Lin s’achevait dans l’arboretum. Le
commandant Wu y avait conduit les jumeaux Tim et Tommy afin que les jeunes
enfants s’y ébattent au milieu d’une nature reconstituée et domestiquée. Là, ils
respiraient un air plus naturel. Les garçonnets, qui commençaient à marcher,
découvraient ce monde avec joie et touchaient tout ce qu’ils voyaient.
- Je crois, Symphorien que
vous avez compris…
- Daniel Lin, j’ai éprouvé la peur de ma vie…
- Finalement, vous y tenez à
cette existence, capitaine!
- Euh… je me suis retrouvé suspendu dans le vide, au-dessus
des flots furieux… me tenant comme je
pouvais à la porte du sas. Je n’avais plus un poil
sec…
- La leçon a été profitable… j’en suis satisfait.
Ne recommencez pas à vous mettre ainsi en danger…
- Commandant, je ne peux rien
vous promettre, vous le savez.
- Vous me contrariez
grandement, mon ami… ne recommencez pas
à vous saouler disons… avant cinq ou six
unités…
- 1800 ans terrestres? Là,
vous êtes dur, Daniel Lin! C’est un coup de
Jarnac…
- Mais je ne suis pas si
implacable, Symphorien.
- Vous saviez… Forcément vous saviez que j’allais faillir… peut-être même
avez-vous provoqué cet incident…
- Tout de même pas, capitaine!
S’offusqua Dan El, se reprenant
cependant immédiatement. Je suis trop attaché à votre présence pour vous porter
le moindre tort.
- Je vous crois. Pourquoi m’avoir confié cette foutue mission Daniel Lin?
- Parce que vous alliez la
mener à bien. Parce que je savais que vous aviez besoin de sauter les plombs… parce qu’aussi et surtout,
Symphorien, tout comme moi, vous devez apprendre de vos échecs, de vos peurs,
dominer celles-ci, triompher de vos démons intérieurs, progresser et mûrir,
tout simplement.
- Alors, vous ne m’en voulez pas trop, Superviseur?
- Oh! Pas ce titre ici! Je ne
suis pas en fonction que je sache… mais pourquoi tant
d’acharnement à tenter de vous
détruire, mon ami? Vous me peinez d’une manière dont
vous n’avez pas idée…
- Il y a longtemps que j’ai envie d’en finir,
commandant Wu… j’ai bien assez vécu…
- Il y a longtemps, vous m’avez tendu la main le premier… je vous aime comme mon meilleur ami, comme ce vieil
homme que jamais je ne deviendrai.. Comme ce baroudeur risque-tout que j’ai toujours rêvé d’être…
- Pourtant, d’après ce que j’en sais, vous avez
fait preuve d’une plus grande témérité que
moi! Lança Craddock avec à-propos.
- Peut-être… c’est un point de vue… Symphorien, je vous considère comme mon égal et n’ai point honte à reconnaître que je ne puis me passer
de vous… Vous pouvez tout me demander… la jeunesse éternelle, la réparation d’une cruelle injustice, mais vous vous en abstenez… toujours, malgré mes réitérations, mon insistance… vous me rappelez l’humanité dans sa
quintessence. Acculé, vous vous montrez sublime. Vos défauts sont transfigurés
en vertus… vous savez mes faiblesses mieux
que personne. Or, vous ne m’en tenez pas
rigueur, bien au contraire… vous m’acceptez tel un homme et non tel le dieu que je me
refuse à être… je me sais si imparfait, si
inabouti… atteindrais-je un jour cette
perfection inaccessible? Je l’ignore car elle m’échappe encore malgré tous mes efforts. Capitaine,
vous m’aimez comme le fils que vous n’avez pas vu grandir et que j’aurais pu vous rendre si facilement…
- Dan El, merci de me dire
cela… ces paroles viennent du fond
de votre cœur… de ce qui vous en tient lieu…
- Daniel Lin, s’il vous plaît, Symphorien… J’y tiens à mon nom
humain… et c’est à moi à vous dire merci, à me montrer
reconnaissant au-delà de toute parole, de tout geste superfétatoire. Tenez,
relevez donc Tim tandis que je me charge de Tommy. Ces deux lascars se sont
salis et Gwen va me gronder…
- Euh… je pense qu’il faut leur
changer leurs couches…
- En effet. Hop! Suivez-moi.
Nous allons nous transformer en nounous.
Tout joyeux, Daniel Lin prit
Tommy dans ses bras et entraîna le Cachalot du Système Sol jusqu’à ses appartements.
Au fond de lui-même,
Symphorien voulait faire plaisir à Dan El, le Ying Lung dont il savait les
tourments et les difficultés auxquels il était confronté. Alors, il se jura de
faire un effort pour devenir sobre. Dès ce soir, il irait trouver Manoël et lui
parlerait.
***************
Il était tôt ce matin-là dans
la cité de l’Agartha. Pourtant, déjà
certains de ses résidents travaillaient au bien-être de toute la communauté.
Ainsi Albriss, Tenzin Musuweni, Kilius le Castorii, Nadine Lancet et Denis O’Rourke remettaient leurs rapports hebdomadaires au
Superviseur général. Aux côtés de ce dernier, se tenait André Fermat, debout,
les bras croisés derrière le dos. Exceptionnellement, le mentor de Daniel Lin
était présent, écoutant attentivement, évitant toutefois d’intervenir dans les échanges.

- Les nouvelles archives
seront fonctionnelles dans 58 sous unités, concluait Lancet d’un ton neutre et professionnel. Pour l’instant, les délais sont respectés grâce à la coopération
du Conseil et à l’assistance d’Albriss.
Poliment, Nadine s’inclina devant l’Hellados et le
grand Noir.
- D’après les prévisions, elles suffiront à nos besoins
durant cinquante mille giga unités en Temps Objectif, reprit la jeune femme
toujours sur le même ton.
- Donc, de ce côté-ci, tout va
bien? Fit le commandant Wu.
- Je l’admets.
- Et vous, Kilius? Quelle est
votre demande?
- Les réserves de nourritures
vont nécessiter incessamment un renouvellement. Certains de nos citoyens
réclament en effet une plus grande diversification de nos aliments secondaires.
Des mangues, des fruits de la passion, des avocats, des goyaves, bref, des
fruits exotiques que l’on trouvait
couramment sur la planète Terre au XX e siècle.
- Ah. Cela pose-t-il un
problème particulier, Kilius? S’enquit le
Superviseur.
- J’en ai discuté avec Tenzin. Les dépenses énergétiques
supplémentaires pour ces nouvelles cultures seront tout à fait minimes. 0,
00061%. Quant à l’hygrométrie et la
qualité des sols, tout est OK.
- Entendu. Quant à vous,
docteur, où en sont les nouvelles pathologies?
- En voie de résorption,
heureusement. Le moral remonte vite. Manoël m’a prêté un concours précieux. Ah! Et nous comptabilisons dix-huit
nouvelles grossesses. C’est plus qu’espéré.
- Tant mieux! La situation s’améliore à mon grand soulagement, soupira Daniel Lin.
Vous transmettrez à Manoël mes félicitations pour son implication dans ces
guérisons. Le mois prochain, cinquante-six de nos concitoyens bénéficieront d’un séjour dans le Monde Réel. À l’époque de leur choix, évidemment. Je vous
communiquerai demain leurs noms après accord de l’Unicité. Les sélectionnés auront amplement le temps de se préparer. Ils
passeront pour des touristes, des voyageurs, des explorateurs comme à l’accoutumée.
- Époque de leur choix? S’inquiéta Albriss en fronçant ses sourcils noirs.
Daniel Lin, permettez-moi de désapprouver officiellement cette décision!
- C’est votre droit, Albriss. Toutefois, les garanties de
sécurités seront strictement contrôlées, je vous l’affirme. Néanmoins, s’il faut un superviseur…
- Hum… Un superviseur humanoïde.. Eh bien, je me charge d’assumer cette charge, déclara simplement Tenzin
Musuweni. Gardien, n’y voyez rien contre
vous…
- Tenzin, pas ce titre, je
vous prie… Et je ne suis pas fâché.
- Compris, Daniel Lin. Je
voulais sous-entendre que vous saviez ce que vous faisiez; les sélectionnés ne
seront pas pris au hasard. Mais il faut rassurer les autres citoyens qui ne
vous connaissent pas…
- Bien évidemment. Je prenais
votre proposition pour ce qu’elle était. Le
risque zéro n’existe pas. Mais je tente de
le limiter au maximum… Albriss,
voyez-vous, il me faut composer avec les besoins humains, les aspirations de la
majorité de nos concitoyens. Et ce n’est pas facile.
Parfois, ceux-ci doivent lâcher du lest, se détendre, se changer les idées.
Prendre des vacances, quoi. Quelques uns peuvent le leur reprocher, mais pas
moi. Oui, surtout pas moi! Les humains restent fragiles sur le plan
psychologique. La preuve, les pathologies apparues ce dernier cycle. Vivre au
Paradis, pour l’Eternité, c’est… lassant. Sans
doute aurais-je dû anticiper, les prendre en compte dès le départ, mais comme
la situation va en s’améliorant… alors, un voyage dans le Monde Réel, cela ne peut
faire que du bien! Ainsi, nos concitoyens se coltineront avec les contingences
matérielles de ces temps imparfaits, les obligations quotidiennes de leurs
frères humains de l’extérieur.
Croyez-moi, c’est de cela dont-ils ont avant
tout besoin! À leur retour, leurs témoignages, leurs récits feront taire bien
les mécontentements des jamais satisfaits, ceux qui trouvent toujours à se
plaindre que la mariée est trop belle. Ils feront ainsi davantage que des cours
de reprise en mains.
Dans son coin, Fermat sourit
discrètement.
- Dan El, fit-il sur le mode
mental, implicitement, vous reconnaissez avoir commis une erreur de jeunesse.
Bravo! Enfin, vous vous rangez à mon avis. Votre Expérience a débuté alors que
vous étiez encore quelque peu immature, mais bon… finalement, elle se déroule correctement; mon enfant, vous avez relevé
un sacré défi…
- Gana-El, répliqua le jeune
Ying Lung sur le même mode non verbal, quel persiflage! Vous vous montrez peu
charitable ce matin. Mais vos sarcasmes glissent sur moi. J’ai dépassé le stade de l’orgueil blessé, vous savez…
- Oh! Pas tant que cela,
Surgeon! Je constate que votre humeur actuelle ne m’autorise pas la plaisanterie.
- Non, effectivement. Et vous
savez parfaitement pourquoi. Craddock a demandé à me parler. Il accompagne la
Délégation.
- Nous y sommes donc… depuis le temps…
- C’était inévitable, hélas. Mais tout doit se dérouler
selon les schémas envisagés.
- Vous montrerez vous assez
fort?
- Ai-je le choix? La faiblesse
n’est pas permise ici! L’enjeu…
- Est celui de la poursuite de
l’existence du Dessein initial.
- Bien résumé.
Pendant ce rapide échange
muet, Tenzin s’était rapproché du bureau du
Superviseur général et, le visage grave, annonçait:
- Mani Aniang a insisté pour
faire partie de la délégation que vous devez recevoir dans dix minutes.
- Mani Aniang, bien sûr!
Souffla André distinctement. Celui-là, on peut dire qu’il a la rancune chevillée au corps!
- Effectivement, il ne m’a jamais pardonné d’avoir fait voler en
éclats ses certitudes et ses croyances. Il est entré dans la Cité la graine de
la discorde déjà bien implantée dans son esprit. Mais je pouvais l’abandonner décemment aux mains des Haäns de Hinduck.
- Oui, soupira le grand Noir.
La Compassion exigeait cela de vous. Le recevrez-vous avec les mécontents,
Daniel Lin?
- Maître Musuweni, la dérobade
n’entre pas dans mes défauts!
- Euh… pardonnez-moi mon irrespect…
- Il n’y a pas eu offense, Tenzin. Tous les dossiers en cours
ont été étudiés, non?
- Oui, Daniel Lin, y compris
les points de friction, acquiesça Albriss.
- Alors, mes amis, à la
semaine prochaine, à la même heure.
Alors, le petit groupe salua
avec révérence le Superviseur général ainsi que le vice amiral Fermat puis se
retira en silence. Tous les membres étaient convaincus que le Gardien agissait
pour le mieux. La Cité serait préservé, cela seul importait. Aucun des
fonctionnaires, y compris Albriss, n’était à même d’envisager les graves conséquences de l’entrevue suivante. Mais Gana-El et Dan El savaient,
eux, ce qui allait suivre. La coupe de fiel se rapprochait inexorablement des
lèvres du Supra Humain.
Une fois les deux Ying Lungs
incarnés seuls, Fermat, sans façon, s’assit sur le bord
du bureau, face au commandant Wu et observa attentivement l’Avatar de son fils.
- Les responsabilités et le
devoir vous accablent, Dan El. Je pense que vous avez besoin de repos.
- Il n’est pas temps, mon père. J’assume mon choix depuis les Origines, j’en ai conscience, mais, ne vous fiez pas aux
apparences, je ne le regrette absolument pas.
- Ah! J’aurais dû m’y opposer avec plus
de fermeté! Mais j’admirais et admire
encore votre courage et votre audace.
- Mon père, vous n’avez pas abandonné le Chœur Multiple pour écouter mes
virtuelles récriminations, ni pour me voir m’épancher sur votre
épaule… les jérémiades ne sont pas
dans ma nature…
- Vous avez changé, mon fils.
- En mieux, j’espère?
- Hum… Vous avez grandi, mûri… assurément.
- Peut-être… Alors, qu’avez-vous à m’apprendre de si important?
- L’Unicité vous accorde l’autorisation de vous rendre sur l’une des Terres
extérieures, à l’époque du scramble.
- Ah! Je vois…
- Vous pourrez vous faire
accompagner de qui bon vous semblera. Vous êtes libre d’en décider à votre convenance.
- Délicat. Mon choix va
naturellement se porter sur Sitruk, Craddock, Tellier, di Fabbrini, Lorenza
donc, de la Renardière, Beauséjour, et une brochette de comédiens. Mais, quelle
coïncidence! Ricana Dan El. Cette autorisation m’est donnée juste au moment où les plus remontés des citoyens de l’Agartha s’apprêtent à faire
défection. Tu parles d’une synchronicité!
L’Unicité, qui n’a jamais véritablement accepté mon point de vue,
cherche à rompre le Contrat. Je ne suis pas dupe, mon père.
- Euh, je ne vois pas les
choses ainsi, formula André prudemment. À propos des renégats, ne leur
permettez pas encore de quitter la cité. Maintenez-les plutôt en stase pour dix
mille giga unités en Temps Objectif. Cela sera plus simple pour vous. Ainsi
vous pourrez affronter l’Envoyée du Sombre
avec plus d’assurance. Or, cette dernière
sera d’autant plus redoutable qu’elle vous inspirera la pitié!

- Mon père, me pousseriez-vous
à tricher?
- L’autre camp ne s’en prive pas, Dan
El… mais ce n’était qu’une suggestion.
Vous devez vous ménager, je vous le rappelle. Les pi vont compliquer la
donne.
- Mais c’était prévu ainsi. Ils prendront à cœur de brider les
humains, d’exacerber leurs faiblesses et
leurs défauts, de leur donner de mauvais conseils qui les conduiront à leur
perte le plus souvent…
- Certes… mais vous avez comptabilisé en pertes et profits leur
action néfaste.
- Cela ne m’arrange pas, je vous le jure.
- Je préfère ne pas
polémiquer. Je suis venu ici, à Shangri-La pour prendre votre relève, le temps
nécessaire à votre escapade. Ainsi, vos petites vies ne souffriront pas de
votre absence.
- Gana-El, merci. J’avais compris. Cependant, si je puis me permettre une
recommandation… méfiez-vous de votre
allégeance, mon père.
- Dan El, je vous suis
entièrement acquis, depuis le début, je vous l’affirme haut et fort. Le Dragon inversé n’a qu’à bien se tenir.
- Fort bien. Dans ce cas,
inutile de retarder davantage l’entretien qui va
suivre. Faisons entrer Craddock et consorts. Si vous désirez vous retirer,
André…
- Non, je préfère assister à
ce qui va suivre. Il est bon que les insatisfaits et particulièrement Mani
Aniang tremblent devant deux Juges.
- Oh! À propos de la
concession accordée par l’Unicité, je vais me
rendre dans le Réseau Mondes afin de pouvoir juger de la part de confiance que
je puis lui octroyer.
- Dan El, mesurez-vous bien
votre outrecuidance?
- Pourquoi changerais-je?
Gana-El, vous n’approuvez pas toujours mes
choix. Cependant, vous me soutenez avec une constance admirable.
- Parce que vous êtes
brillant.
Un court silence suivit. Puis
un chuintement feutré indiqua qu’une porte s’ouvrait dans un glissement discret. L’ouverture laissa apparaître la délégation tant
attendue à la tête de laquelle se trouvait Mani Aniang, le vieux métis Indien
et Népalais. Craddock s’avança en dernier,
timidement, tapotant d’un air gêné sa
poche informe gonflée par une blague à tabac plus que rebondie. Sans afficher
le moindre signe de respect, le porte-parole des Insatisfaits de l’Agartha commença à parler sans qu’il y fût invité.
- Je suis envoyé par mes
mandants pour vous demander l’autorisation de
quitter définitivement Shangri-La, la si mal nommée!
- Hum, fit Daniel Lin n’affichant pas sa contrariété, la si mal nommée. C’est là un point de vue non partagé par ses quinze
mille résidents, ce me semble. Vous désirez donc partir définitivement, sans
possibilité de retour, nous sommes bien d’accord?
- Oui, mais dépêchez-vous
Daniel Lin Wu!
- Pourquoi être venus
solliciter mon autorisation? Vous pouviez fort bien formuler la même demande
auprès du Conseil des Douze.
- Superviseur, nous prenez-vous
pour des sots? Nous savons parfaitement que c’est vous qui dirigez tout en sous-main, qui décidez de la pluie et du
beau temps. Le Conseil n’est qu’une façade!
- Admettons. Mani ne
regretterez-vous rien? En êtes-vous convaincu?
- Oh absolument certain!
- Vous savez bien sûr que le
Monde extérieur n’est pas
présentement créé. Or, il n’est pas question d’un coup de pouce de ma part pour vous projeter sur une
Terre extérieure où vous pourriez somme toute poursuivre une existence paisible
et confortable…
- De votre part, nous n’attendions aucune sollicitude, osa jeter Malipiero.
- Commandant Wu, reprit
sèchement Mani Aniang, n’essayez pas de nous
décourager, notre décision est prise depuis un long moment déjà. Ne tergiversez
pas, c’est tout à fait inutile.
- Nous voulons fuir pour de
bon ce lieu mensonger, cette utopie caricaturale d’une pseudo Cité d’or, renchérit
Zoltan Pradesh.
- Soit. Alors, il est
également inutile de vous expliquer qu’une fois exilés de
Shangri-La, vous vous retrouverez en train de tomber dans le Grand Rien… par conséquent, pour ne pas succomber, vous devrez
vous dépouiller du leurre actuel de votre enveloppe charnelle. Et, ensuite,
revêtir un aspect plus conforme à la Supra Réalité du Pantrasnmultivers, me
fais-je bien comprendre?
- En vous exprimant ainsi,
siffla Malipiero, vous révélez votre véritable nature!
- Euh, nous ne serons plus des
êtres humains, hésita Timour Rima.
- C’est cela. Vous êtes conscient, bien évidemment,
puisque, selon vous, je suis responsable de tout ce qui est néfaste dans l’Univers, que je pourrais aller plus loin encore et
vous ôter jusqu’au sentiment d’exister? Or, contrairement à vous, je ne suis ni
rancunier, ni haineux, ni jaloux.
- Daniel Lin, commença le
Népalais.
- Laissez-moi poursuivre, Mani
Aniang. Vous me devez au moins cette politesse, à défaut de votre respect dont
je n’ai rien à faire. Il n’y a que la vérité qui blesse. Dans le Chaos Néant,
mais pas total, qui vous attend, vous serez livrés à vous-mêmes, entièrement
libres. Oui, libres de suivre les conseils plus ou moins avisés et intéressés d’Entités peu amènes, dont la nature première n’est ni la Compassion ni la Bonté! Celles-ci vous
influenceront assurément à porter tort à ceux, que vous le vouliez ou non,
restent, envers et contre tous, vos frères humains par-delà les éons et les
devenirs. Voyez… dès le début de l’Expérience, j’attendais cette
défection. Mais, malgré tout, je vous ai laissé votre libre arbitre, espérant
que vous ne succomberiez pas à vos défauts… alors qu’il m’aurait été si
facile de vous ôter la possibilité de choisir de partir… vous n’en auriez pas eu
conscience, tout simplement. Mais vous n’auriez été que des
pantins programmés, ce que j’abhorre. Ce
semblant de vie, vous vous en seriez contentés, mais pas moi… croyez-moi ou pas, cela m’est égal.
- Daniel Lin, nous vous avons
toujours refusé le titre de Préservateur dont vous parent les Instruits de la
Cité, les douze Conseillers…
- Quant à vos petites vies que
vous chérissez tant, enchaîna Malipiero avec une haine marquée, vos créatures
aux petits pieds, en aucun cas, elles ne sont nos frères et sœurs.
- Mani Aniang et Paolo
Malipiero, jamais je ne vous ai nui. Jamais je ne vous ai insultés, rabaissés
et ici, personne ne l’a fait non plus.
Faites de même pour Tenzin Lobsang, Raeva et vos compagnons de la première
heure. Est-ce trop vous demander?
- Mes compagnons? Gronda le
vieil homme avec mépris. Des espions plutôt, des toutous stipendiés, des
lèche-bottes…
Craddock n’y tint plus. Il s’était dominé jusqu’à cet instant, mais ce qu’il entendait dépassait les bornes. Fidèle parmi les
fidèles du commandant Wu, il prit la parole, éructant de colère.
- Cela suffit espèce de
sinanthrope décérébré!
De rage, le capitaine tapa
violemment du poing sur la table, manquant de justesse de la fêler. Le fragile
objet en verre et lumière vibra de longues secondes, au bord de la rupture.
Puis, doucement, le ondulations cessèrent.
Alors, Daniel Lin reprit, le
visage cette fois-ci fermé, désormais plus enclin à la sévérité.
- Mani Aniang, Zoltan Pradesh,
Paolo Malipiero et Timour Rima, écoutez les ultimes phrases que je prononce,
soyez attentifs et retenez-les… lorsque vous serez
las de lutter pour exister dans les interstices des liens entre les Mondes,
lorsque vous serez à bout, vous perdrez toute mesure au sein du maelstrom. Vous
oublierez alors tout sentiment de compassion, tout souvenir de ce que vous
fûtes un court instant, vous endosserez l’identité de la
Dimension p, vous en serez ses racines… vous croirez
triompher mais vous ne serez que les jouets de l’Obscurité, de l’Inversé, vous
penserez agir librement, vous vous amuserez à chambouler l’ordre du Chaos, mais ainsi vous ne ferez qu’obéir à une Entité supérieure à vous. Imbus de votre
pouvoir apparent sur ces petites vies de chair et de sang, vous les
tourmenterez, les amenant à s’autodétruire, vous
flatterez ce qui existe de plus bas et de plus vil en elles. Or, sachez que
cela fait partie d’une des nécessités
du Grand Dessein dont le motif central vous échappera toujours… instrumentalisés par le Dragon Inversé, vous
pataugerez dans votre pseudo victoire, faisant taire en vous le minuscule noyau
de lucidité qui chantera la complainte de la terreur et du désespoir. Tout est
vanité, tout est mensonge et duperie dans le Schéma de la Tapisserie de la
Supra Réalité. Souvenez-vous-en bien! Lorsque vous porterez atteinte à l’humanité une fois de trop, je serai là, je m’opposerai à vous dans toute ma puissance et je vous
laisserai mariner dans l’angoisse si
redoutée de l’effacement définitif au sein d’un Néant éternel.
Dan El n’avait point usé de sa voix de Ying Lung. Mani Aniang
put donc rétorquer avec aplomb.
- Nous ne craignons nullement
votre colère, serpent bifide!
Zoltan Pradesh crut bon de
rajouter:
- C’est justement parce que nous refusons vos lois iniques
et votre prison que nous partons!
- Une loi qui ligote! Nous n’avons jamais demandé à vivre éternellement, souffla
Timour Rima.
- Ah! Si je pouvais rire… je vois Tout, tout ce qui est, fut et sera, Timour
Rima. Or, dans des milliards d’éons, vous
supplierez, vous gémirez même pour que cette Eternité que, présentement, vous
repoussez ne vous soit pas retirée. Tout a été dit. Quittez la Cité. Vous avez
une heure.
En se retirant, Malipiero
lança:
- Avec joie. L’heure qui vient est la plus belle de ma vie.
Mani Aniang se retourna sans
saluer. Il fut imité par ses frères rebelles. Lorsque le quatuor eut disparu de
la vue de Symphorien, celui-ci prit une fois encore la parole. On percevait le
regret dans sa voix.
- J’ai pourtant essayé de les dissuader de commettre cette
folie. Alors, ils ont insulté et traité de factotum. Ils ont fermement refusé
de m’écouter.
- Craddock, inutile de ruminer
votre déception, murmura Dan El avec douceur. Vous ne pouviez rien contre l’Inversé et ses manigances. Sachez que leurs esprits
portent la marque indélébile du Dragon Noir.
- Ce Jean-foutre!
- Mon ami, je souffre autant
que vous. Cette défection, bien que je m’y attendisse, m’affecte profondément.
- Non, pas une défection,
Daniel Lin mais bien une rébellion, mieux, une trahison.
- Capitaine, j’accepte ce terme. Mais vous avez entendu mon discours.
J’ai accordé la liberté de
choisir à la proto humanité. Ai-je eu tort ou raison? Je ne le sais toujours
pas.
- C’était là votre prérogative, mais… foutre! Vous vous compliquez l’existence bougrement.
- Maître Craddock, ne jurez
pas, je vous prie. Dans quelques jours, je vous annonce que vous participerez à
cette expédition africaine prévue de longue date. À une condition toutefois.
Vous voyez laquelle?
- Euh… Pas de tabac…
- Oui… franchement, vous devriez cesser de vous faire ainsi
du mal, Symphorien, de vous user la santé… Vos poumons…
- Quoi mes poumons? Je respire
parfaitement, non?
- Vos poumons crient grâce.
Enfin, ils le devraient en temps normal mais…
- Mais vous êtes là pour
combattre les effets de la nicotine. J’abuse, encore et
toujours.
- Pourtant vous faites des
efforts, capitaine. Ainsi, vous ne succombez plus à l’envie d’une virée
alcoolisée dans les Caraïbes ou encore à Paris, le Paris de Verlaine et
Rimbaud.
- Euh… J’essaie. À propos,
cette expédition, qui en sera?
- Saturnin tout d’abord. Puis des comédiens et des invités surprise.
- Aïe!
- Qu’y a-t-il André?
- Daniel Lin, tâchez donc de
rester dans les limites du raisonnable. En cas d’erreur, je ne pourrais vous couvrir.
- Mon père, rassurez-vous. Je
ne commettrai aucune erreur. Et dès ce soir, l’Unicité me donnera directement son autorisation pour les
accompagnateurs. Symphorien, touchez-en déjà deux mots à Beauséjour et Pierre
Fresnay. Mais également à Michel Simon
et Marcel Dalio. Peut-être Jean Gabin également…
- Hum… Et Violetta?
- Là, je me tâte, je l’avoue. Mais, encadrée, elle pourrait rendre quelques
services…
- Euh… ne fait-elle pas preuve de fantaisie le plus souvent?
- Un euphémisme, jeta Fermat.
- Finalement, je préfère qu’elle en fasse partie de cette expédition.
- Bigre, commandant Wu, vous
aimez prendre des risques! Siffla Symphorien avec une pointe de sarcasme. Je
vais me retirer et annoncer la nouvelle aux intéressés. Au fait, merci pour
cette faveur, Superviseur.
- Mais il ne s’agit pas d’une faveur,
Craddock. Vous aurez un rôle important à jouer. Vos talents particuliers seront
sollicités, je vous le garantis.
- Ah? Dans ce cas… à plus!
Sifflotant faux la barcarolle
des Contes d’Hoffmann, le capitaine de
sabot percé quitta le bureau du Superviseur général de l’Agartha, le cœur en fête. Mais il n’oublia pas toutefois de saluer poliment les deux Yings
Lungs.
- Comptez-vous réellement d’amener Violetta avec vous? S’inquiéta Gana-El.
- Malgré son jeune âge
relatif, ma fille est très raisonnable. Elle seule pourra surveiller DS De B De
B.

- Je veux vous croire. Donc,
vous avez décidé.
- Depuis un petit moment. Il
me faut contrer cette madame de Saint-Aubain…
- Oui, ses actions peuvent se
révéler néfastes à terme et malmener votre Dessein.
- C’est tout à fait cela. Partons discuter avec la
Totalité.
Les deux Entités disparurent
soudainement de cette pré dimension, sans transition aucune. Cependant, la
cohésion de l’Agartha ne souffrit pas de
leur absence, celle-ci ne durant que le bref moment nécessaire à une rose à
peine éclose de s’épanouir
imperceptiblement.
***************
En ce début de soirée du mois
de mai 1825, l’agitation s’amplifiait rue Saint-Honoré. Là était situé le vieil
opéra. Or, Sa Majesté Impériale Napoléon Premier devait y faire une apparition
exceptionnelle accompagnée de son épouse Marie-Louise
et de la petite princesse Pauline qui fêterait ses huit ans dans deux jours. Une nouvelle œuvre du compositeur bien en cour Boëldieu allait y être donnée pour la toute première fois, une création donc qui avait pour titre La Dame Blanche. A noter que dans les pistes temporelles 1720 à 1723, cet opéra ne serait créé que le 10 décembre de cette même année 1825.

et de la petite princesse Pauline qui fêterait ses huit ans dans deux jours. Une nouvelle œuvre du compositeur bien en cour Boëldieu allait y être donnée pour la toute première fois, une création donc qui avait pour titre La Dame Blanche. A noter que dans les pistes temporelles 1720 à 1723, cet opéra ne serait créé que le 10 décembre de cette même année 1825.

Napoléon le Grand détestait ce
genre de musique mais il se devait à son peuple, n’est-ce pas? Il devait régulièrement se montrer,
faisant ainsi taire les rumeurs sur sa santé chancelante. Deux de ses sœurs s’étaient également déplacées, Caroline et Elisa, y
compris une flopée de maréchaux en uniformes rutilants? Suchet, Lefebvre,
Soult, pour ne citer qu’eux, le prince de
Bénévent, Fouché le duc d’Otrante qui
revenait fortement en cour, et qui, ici, était toujours en vie, bref tous ceux
qui comptait aux Tuileries.
Coïncidence surprenante,
Suchet et Fouché partageaient le même carrosse. Il fallait faire des économies.
Les deux hommes, qui n’avaient franchement
rien en commun, attendaient l’Empereur dans la
cour du palais, devisant de tout et de rien fort poliment.
Ce soir, contrairement à son
habitude, napoléon serait en retard pour la représentation.
Mais il n’en allait pas de sa faute. Jugez-en.
Marie-Louise hésitait à
choisir une parure. Sa rivière de diamants récemment acquise ou son collier d’émeraudes qu’elle aimait tant?
Et ce brocart? Allait-il si bien à son teint de blonde? La mettait-il en valeur
ou la vieillissait-il?
- Marie-Louise, l’interpella l’Empereur qui
perdait patience, dépêchez-vous donc! L’exactitude est la
politesse des rois, déclara un jour mon aïeul Louis le Quatorzième. Étant
empereur, je ne puis faire moins!
- Sire, vous ne voudriez tout
de même pas que j’apparaisse enlaidie
à vos sujets bien aimés?
- Ne faites donc point tant la
coquette! Ce n’est pas vous qui serez le
point de mire de la salle!
- Monsieur, j’ai beau avoir l’habitude de vos
grossièretés, mais cette fois-ci, vous dépassez les bornes! Quelle goujaterie!
Pauline, ma chère petite pleure maintenant de vous voir si colère. Mon pauvre
chou d’amour!
La fillette s’était mise à sangloter sur le bras dodu de sa mère,
détruisant l’agencement savant de sa
coiffure, faite de boucles, de mèches, montée en chignon, toute piquetée de
pierres précieuses.
- Papa, je n’aime pas lorsque vous roulez des yeux! Jeta Pauline
entre deux hoquets. Vous ressemblez à un démon tout noir!
- Petite peste. Est-ce ainsi
que l’on parle à son père l’Empereur?
- Sortez monsieur! Éclata
alors l’impératrice. Sortez avant de
briser mes flacons de parfum et mes pots de crème.
- Nous nous retrouverons en
bas, Marie-Louise! Je vous accorde dix minutes, pas plus.
D’un pas furieux et sonore, Napoléon quitta les
appartements de son épouse et gagna prestement une antichambre où Roustan l’attendait avec une boisson parfumée au sirop d’orgeat. Prestement, l’Empereur se rafraîchit. Puis, il demanda d’une voix sourde:
- Betsy?
- Sire, elle est partie il y a
une heure à peu près, articula le fidèle serviteur impassible. Elle semblait
troublée et agitée.
- Sans doute une mauvaise
nouvelle en provenance de Londres. Là-bas, on ne pardonne pas à sa famille d’avoir de l’amitié pour ma
personne. Et la mort d’Artois n’a rien arrangé. Combien de fois lui ai-je conseillé de
faire venir ses parents à Paris? Mais elle a toujours fermement refusé ma
suggestion. Enfin! Ah! J’entends du bruit
sur le palier. Ma femme s’est décidée. Pas
trop tôt!
Brusquement, Napoléon sortit à
l’étage et, sans façon, s’empara de la main gauche de son épouse, la serrant
avec brutalité. Ensuite, il l’obligea à descendre
l’escalier d’un pas précipité, Pauline suivant derrière tant bien
que mal. La fillette qui courait faillit d’ailleurs s’étaler à cause de la traîne beaucoup trop longue.

Cependant, aucun domestique
assistant à cette scène somme toute burlesque n’osa rire. Tout le monde connaissait les terribles colères de l’Empereur et ses conséquences dramatiques.
Ce fut dans ce cortège étrange
que le souverain prit place dans le carrosse, bousculant Marie-Louise et son
enfant. La jeune femme, rouge de honte et de confusion, elle, percevait le
comique de la situation, balbutia:
- Monsieur, vous avez les
manières d’un rustre. Mon père m’avait averti pourtant…
- Oh! Cessez donc là vos
simagrées et vos jérémiades! Madame, moi aussi j’ai à me plaindre de vous. Vous entretenez une correspondance avec une
personne qui me déplaît grandement. Et ce, depuis un moment, déjà.
- Voilà que vous lisez mon
courrier maintenant! Que d’avanies je subis de
votre part!
- Je le fais pour la sécurité
de l’Etat qui m’importe. Eh bien, j’attends vos
explications.
- Rien qu’un ami d’enfance, sire…
- Oui, on dit cela, mais le
ton des lettres…
Sa Majesté criait presque,
éructait ce qui permettait au cocher d’écouter cette scène
de ménage des plus bourgeoises et de s’en amuser intérieurement.
Dans l’autre carrosse qui suivait, le duc d’Otrante avait remarqué, naturellement, la colère de l’Empereur. En quoi cette mauvaise humeur pouvait-elle
affecter la politique extérieure de la France? Fouché en connaissait les
raisons profondes et sur quoi cet incident pouvait déboucher; après tout, il
lisait le premier les lettres de l’amant de cœur de
Marie-Louise.
- Quel couple mal assorti
décidément! Pensait le chef secret de la police impériale en son for intérieur.
Pendant ce temps, la fausse
Betsy avait rejoint le Vaillant sans encombre.
- C’est pour ce soir, informa-t-elle Daniel Lin.
- Tu confirmes donc les
renseignements apportés par Erich et Viviane?
- Il n’y aura pas d’autre occasion
aussi propice avant trois semaines pour le moins.
- Paracelse, André, Frédéric
et Craddock sont déjà sur place.
- Et les autres membres de l’équipe?
- Disséminés parmi la foule
afin de la canaliser, d’éviter tout
débordement et toute panique dans le but de faciliter l’arrestation des terroristes par la même occasion.
- Me garantis-tu que Napoléon
s’en sortira? Qu’il n’y aura pas un trop
grand nombre de victimes?
- Nous allons essayer de
limiter les dégâts, Aure-Elise, c’est tout ce que je
puis te promettre. Le chrono vision devient de plus en plus capricieux.
- Mais Fieschi? Ne doit-il pas
mourir ce soir?
- C’est là le seul fait avéré. Mais il reste à appréhender
les hommes de Galeazzo et de Danikine. Or, nombre d’entre eux appartiennent à la bande de Vidocq. Le plan
de di Fabbrini et de Van der Zelden est assez tordu, crois-moi. Je ne puis t’en dévoiler davantage.
- Je ne demande rien Daniel
Lin. Resteras-tu à bord?
- Aure-Elise je ne descendrai
qu’en dernier recours. Le facteur
Irina nous échappe depuis dix longues heures maintenant.
- Quelque chose a dû se
produire.
- Effectivement. Fermat se
ronge les sangs.
- Or, malgré ce point aveugle,
tu passes à l’action.
- Je n’ai pas le choix. Les choses sont trop avancées.
Malgré ces paroles, Daniel Lin
sourit à son amie avec confiance. Celle-ci saisit alors sa main et la serra
fortement et avec chaleur dans les siennes. La jeune femme put sentir le calme
intérieur du commandant Wu. Comment faisait-il donc pour conserver une telle
sérénité? Elle l’enviait et se morigénait d’être ainsi incapable de l’imiter.
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