Chapitre 13
Fermat suivait Irina
Maïakovska. Celle-ci rencontrait régulièrement son compatriote Danikine. Le
plus souvent, Galeazzo se joignait au duo. Seul Johann brillait par son
absence. Pourquoi tant de discrétion? Était-ce dangereux?
Il fallut prendre une nouvelle
décision. Gana-El n’avait nullement l’intention de voir son identité percée à jour par l’Entité. Comment pister aussi à la fois di Fabbrini et
Maïakovska?
Enfermé présentement dans son
avatar humain, le Ying Lung n’eut alors d’autre solution que de requérir les services de
Frédéric Tellier. Malgré les risques certains, l’Artiste se chargea du comte piémontais.
Aidé par un maquillage
holographique mais également par ses talents particuliers, le danseur de cordes
était en effet capable de modifier sa silhouette en quelques secondes à peine,
il se retrouva un soir chez Tortoni, observant le trio et captant quelques
bribes d’une conversation pas si innocente
que cela.

Ce que le pseudo Victor Martin
ignorait c’est qu’il n’était pas le seul à
suivre l’Ultramontain. Sun Wu père,
fidèle d’entre les fidèles de l’Empereur Qin, venait à son tour de renifler la piste.
Selon les ordres du mystérieux et implacable souverain, il suivait Tellier en
personne.
En investissant peu à peu la
personnalité d’Irina Maïakovska, Fu assurait
ses arrières. Lui savait pertinemment qui était Gana-El et le fait que ce
dernier s’accrochait aux basques de la
jeune femme. De plus, il voyait le piège forgé à l’encontre de Daniel Lin prendre forme. Van der Zelden
non plus n’échappait pas à ses
investigations. Il avait donc plusieurs longueurs d’avance sur l’équipe de Fermat.
Bientôt, il réveillerait Maïakovska.
Du côté des tempsnautes, le
chrono vision s’obstinait à n’afficher qu’un écran noir dès
qu’il s’agissait de révéler ce que tramait Johann. Acculé,
effrayé, Daniel Lin osa l’impensable. Il
débrida partiellement sa transdimensionnalité. Mais sans résultats probants
dans l’immédiat.
Cependant, durant ses
filatures, Tellier s’était rendu compte
que di Fabbrini avait noué des contacts avec un certain Fieschi. Bizarre! L’individu était connu pour ses idées républicaines. Que
tramait exactement Galeazzo?
Afin de ne pas être pris de court,
l’Artiste compte de ce qu’il avait glané au commandant Wu.
A Londres, pendant ce temps,
le jeune Kermor accomplissait la modeste part qui lui revenait dans cette
intrigue; il rencontrait le duc de Berry qui n’allait pas tarder à se proclamer roi de France lui remettant les lettres
de feu le comte d’Artois ainsi que
les missives rédigées par Fermat et Daniel Lin.
Dans un de ses bons jours, le
Dauphin accepta sans trop se faire prier de retarder encore de quelques
semaines son départ pour la France. Il n’y aurait donc pas
de débarquement anglais sur les côtes normandes.
Auprès de notre Breton, se
tenait le comédien belge Victor Francen. Il passait à merveille pour un Chouan
ayant combattu aux côtés de Cadoudal.


Puis, Alban fut reçu par le
roi George IV qui, aimablement, l’invita à partager,
sans façon, loin de toute étiquette astreignante, son dîner des plus copieux.
Laissons-là notre jeune homme
si bouillant, nous le reverrons dans quelques semaines au grand dam de Fermat
et du commandant Wu, et occupons-nous de Fieschi.
***************
Dans un atelier du faubourg,
vers le Gros Caillou, Giuseppe Fieschi mettait au point une machine infernale
grâce aux subsides du mystérieux monsieur Sampol. Entièrement sous la coupe du
vénéneux Galeazzo, il s’était mis en tête
de tuer l’odieux tyran corse, Napoléon.
Son projet était en bonne voie et la machine prenait forme.
Imaginez un mécanisme hybride,
complexe, mêlant à la fois les ribaudequins de Léonard de Vinci et les orgues
de Staline! Il ne s’agissait donc pas d’une vulgaire bombe artisanale mais bel et bien d’un gigantesque appareillage de canons multiples montés
sur roues, mobiles et tournants donc, capables de tirer des dizaines de coups
de mitrailles simultanément, canons à répétition, se rechargeant avec une
déconcertante facilité.

Pour actionner cet engin de
mort perfectionné, il suffisait d’appuyer simplement
sur deux boutons. Ces derniers mettaient alors en branle un circuit électrique
grâce à une grosse pile voltaïque protégée par un caisson en acier. Au choix du
concepteur ou de l’utilisateur, la
machine pouvait tirer des balles explosives, des balles dum-dum donc par
anticipation, de la mitraille, c’est-à-dire des
éclats de métal ou de plomb, des traits de fer pénétrants et acérés, des
harpons, ou encore des balles traçantes inflammables que rien ne pouvait
arrêter.
Frédéric Tellier collait au
Maudit avec un art consommé. Ainsi, il avait découvert le lieu où Fieschi s’activait. Il n’avait pas fallu
longtemps à l’Artiste pour comprendre ce que
tramait l’adversaire dans cet atelier.
Muni d’une micro caméra fournie par
Daniel Lin, le danseur de cordes avait transmis les images de sa sinistre
découverte à qui de droit. Grâce à sa chance proverbiale, mais aussi sans doute
à son habileté, Frédéric avait donc pu pénétrer dans l’antre de Fieschi et filmer l’engin mortel presque achevé.
Cependant, un bruit provenant
de l’extérieur l’avait obligé à s’éclipser plus
rapidement que prévu. Ainsi, il n’avait pas eu l’occasion de saboter la machine. Peut-être cela
valait-il mieux car l’adversaire
ignorerait son intrusion.
En fait, Galeazzo avait
intuitivement senti qu’il était suivi
depuis plusieurs jours déjà. En conséquence, il avait concocté avec Johann un
plan emberlificoté pour désarmer la bande du commandant Wu. Celui-ci croirait
remporter la manche… il n’en serait rien.
À bord du Vaillant,Paracelse
se proposa pour contrer l’arme de Fieschi. Il
dévoila ce qu’il envisageait à Daniel Lin et
à Craddock devant les yeux emplis d’admiration de
Louise de Frontignac, Pieds Légers, Violetta et ceux de Marteau-pilon. Tout en
n’y comprenant goutte, le
colosse s’émerveillait des propos
techniques de l’ingénieur de la pègre.
- J’ai donc pensé à construire une sorte de mitrailleuse
aimant, faisait Jules, le sourire aux lèvres, lissant sa barbe, se passant une
langue gourmande sur sa lippe réjouie.
- Fort ingénieux! S’exclama Symphorien avec un enthousiasme des plus
sincères.
- Pourquoi pas? Proféra
simplement le daryl androïde, refroidissant les certitudes de Paracelse.
- Laissez-moi développer mon
idée, reprit Jules néanmoins, ayant à cœur d’obtenir l’aval du commandant Wu. Ma mitrailleuse spéciale, au
lieu de tirer des balles, déviera les tirs de la machine de l’adversaire. L’assemblage de
canons que vous voyez sur ce schéma émettra des champs électromagnétiques
susceptibles de perturber fortement la trajectoire des jets de l’autre machine.
- Pas mal, appuya Craddock.
Vous avez conceptualisé le tout en quelques heures à peine? Félicitation! Mon
gars, je vous embauche comme ingénieur en chef à bord de mon vaisseau aussi
sec!
- Un instant, articula
doucement le commandant Wu, jetant un froid. Vous ne voyez pas la faille, bien
sûr. Certes, votre contre machine présente des côtés séduisants, des atouts
manifestes, je n’en disconviens pas. Mais où
comptez-vous prendre l’énergie nécessaire
à son alimentation? Pour l’activer, il vous
faudra pour le moins générer un champ électromagnétique de dix mégawatts…
- Les moteurs du Vaillant
ou nos réserves d’orona, hasarda
Jules, confus.
- Les moteurs de mon précieux
vaisseau? Fichtre non! Rugit Craddock.
- Le capitaine a raison de se
hérisser ainsi, renchérit Daniel Lin. Plutôt provoquer des micro explosions
atomiques contrôlées qu’épuiser les moteurs
de notre seul vaisseau spatial! Dans les soutes, je dispose de réserves de
plutonium et d’uranium 235 en quantité
suffisante. Une petite manipulation avec toutes les précautions d’usage et je vous garantis que nous aurons de l’uranium 238...
- Entendu, commandant,
acquiesça Symphorien soulagé. Le Vaillant sera épargné! Ouf! Mais
puis-je toutefois me joindre à Paracelse pour améliorer son projet?
- Ah!que comptez-vous y
rajouter?
- Un champ de force, cela
paraît évident, non? Ce serait plus efficace pour bloquer les tirs.
- Effectivement, approuva
Daniel Lin. Tant que vous y êtes, autant édifier un champ anentropique de
contention.
Le daryl androïde riait-il, se
gaussait-il du Cachalot de l’Espace? Se
demandait Paracelse.
Craddock était mi-figue
mi-raisin. Il avait saisi l’ironie. Il attendit
que le commandant en dît plus.
- Capitaine, reprit le Prodige
de la Galaxie sur un ton plus amical, vous avez carte blanche pour apporter
votre aide à Jules Souris. Puisque vous n’avez pas l’air de comprendre, je vous montrerai tantôt comment générer
un champ anentropique de contention sans mettre en danger le continuum local.
Lorsque votre machine sera presque terminée, vous devrez respecter des normes
de sécurité et de résistance que je vais vous énoncer. Cela représente un sacré
défi. Mais il n’y a rien de plus gratifiant
que de parvenir à le relever.
Subjugué, le Mendiant du
Cosmos écouta religieusement les directives du commandant Wu. Celui-ci,
expliquant et théorisant, était en train de repousser les lois ordinaires de la
physique. Et cela plaisait à Symphorien, et cela chantait à ses oreilles une
mélodie magique et envoûtante.
***************
Fermat pistait Irina
Maïakovska avec un art consommé de la filature. À croire qu’il avait fait cela durant toute son existence. La
jeune femme ignorait qu’elle était suivie,
mais pas Fu à l’intérieur d’elle. Or il n’était toujours pas
question de réveiller l’humaine. Ce fut
pourquoi, au bout de quelques jours, le maître espion sut tout concernant les
habitudes de l’officier russe.
Maintenant, il fallait mander
les hommes de Tellier.
Cette nuit-là, Marteau-pilon,
Monte-à-regret, Bonnet rouge et l’incontournable
Craddock prirent la relève du vice amiral dans leur voiture de vidangeurs, une
vieille caisse brinquebalante qui empuantissait l’air à deux lieues à la ronde. Mais qui se méfiait des
laissés-pour-compte de la société? Personne et encore moins Irina Maïakovska.

Marteau-pilon et Craddock s’en tiraient donc comme des maîtres en filant le cabgaz
menant le trio di Fabbrini, Maïakovska et Danikine jusque dans le laboratoire
de ce dernier. Les ruelles, pavées irrégulièrement, éclairées chichement par
des quinquets à bout de souffle, défilaient sous les roues d’acier des deux véhicules et ce, à une vitesse
prodigieuse pour l’époque, c’est-à-dire trente-cinq kilomètres à l’heure.
Lorsque le cabgaz de Danikine
atteignit enfin le laboratoire, la voiture des vidangeurs poursuivit sa route
sur deux cent cinquante mètres encore puis s’arrêta après avoir
passé un tournant, prenant la précaution de stationner loin d’un réverbère.
- Holà! Siffla Craddock, une
vieille pipe entre ses dents. C’est à moi de me
faufiler jusqu’à la bâtisse de ces foutus
écornifleurs!
- Pourquoi? Questionna
Monte-à-regret, écarquillant ses yeux glauques afin de mieux y voir.
- Je suis le seul à pouvoir
saisir ce qui se mijote là-dedans, répliqua Symphorien catégorique. Sans
vouloir vous offenser les gars, vous êtes limités au niveau de la comprenette,
d’accord?
Bonnet rouge faillit se fâcher
sous l’insulte, mais Marteau-pilon
abattit pesamment sa paluche sur l’épaule de son
compagnon et répondit de sa voix grave et sourde au capitaine.
- Craddock a raison, les
aminches. Laissons-le agir à sa guise.
- Bien dit, mes amis de sac et
de corde. Toutefois, je ne cracherais pas sur la présence d’un garde du corps à mes côtés!
- Je veux bien en être,
murmura alors Monte-à-regret humblement. Je sais… suriner.
- Oui-da, je n’en doute pas, mon brave assassin. Pas de complication,
compris?
- Pas de risque de nous faire
surprendre. J’ai passé des chaussons à
semelles de feutre. Ce n’est pas la première
fois que je m’introduis de nuit chez un
cave, pour fracturer son coffre.
Naïvement, pour appuyer ses
dires, l’ancien condamné à mort dévoila
le contenu de ses poches: des crochets, des pinces-monseigneur, des rossignols,
des diamants, des ventouses, de la ficelle, des bougies, un rat-de-cave, un
briquet, deux poignards à la lame bien aiguisée, une panoplie de surins et
ainsi de suite…
- Tu es un précautionneux,
toi! S’esclaffa le Cachalot de l’Espace.
- Il faut ce qu’il faut. Puisque vous acceptez ma présence, vous devez
dissimuler votre visage par de la boue et un foulard.
- D’ac! Fit le capitaine. Vous deux, vous nous attendez
jusqu’à cinq heures. Si jamais on ne
revient pas, surtout ne partez pas à notre secours. Vous rejoignez illico
presto le Vaillant et en informez le vice amiral;
- Oui, capitaine, s’inclina Marteau-pilon, subjugué par le ton ferme du
vieux baroudeur.
Nos deux lascars pas si mal
assortis que ça s’approchèrent des
hangars dans lesquels Danikine avait installé sa cuisine du diable. Légèreté du
comte? Piège subtil de Johann? Apparemment, le Russe n’avait posté aucun garde pour empêcher toute intrusion.
Progressant accroupis,
Monte-à-regret et Symphorien parvinrent sans anicroche jusqu’à la fenêtre éclairée d’une des bâtisses. Doucement, Craddock leva la tête pour la rabaisser
aussitôt. En effet, Galeazzo arpentait la pièce d’un pas nerveux, en mâchouillant un puros. Le capitaine au long cours,
contrarié, souffla puis sortit de sa veste toute chiffonnée un étrange appareil
qu’il appliqua avec soin contre
le mur. Ensuite, il coiffa l’extrémité du
mystérieux engin et se mit à écouter.
- Qu’est-ce donc? Articula le rescapé de l’échafaud, sa curiosité éveillée.
- Un simple stéthoscope! Idéal
pour surprendre des conversations… chut! On parle… en russe… heureusement que j’ai bourlingué partout dans la Galaxie!
Alors, le capitaine de
passoire rouillée s’appliqua dans sa
tâche fastidieuse durant de longues minutes, entièrement concentré. Soudain,
sans prévenir, il s’aplatit
brutalement, obligeant Monte-à-regret à l’imiter.
- Ils s’en vont, expliqua laconiquement Symphorien. Nous
allons pouvoir entrer dans ce chaudron infernal. À condition de ne pas nous
faire chopper!
Craddock ne se trompait pas.
Après avoir attendu près de vingt minutes, par sécurité, le vieux baroudeur se
releva et commanda au bagnard en fuite d’ouvrir une petite
porte qu’il avait repérée depuis le
début de sa planque.
- Fracture l’huis avec art, mon gars! Pas de trace!
- Je ne suis pas un novice! jeta Monte-à-regret vexé.
Le malfrat crocheta la serrure
avec une facilité déconcertante. La porte s’ouvrit ensuite dans
un silence remarquable. Une fois à l’intérieur, les deux
hommes allumèrent chacun leur chandelle et se mirent à explorer les aîtres.
Évidemment, le surineur ne comprenait rien à ce qu’il voyait. Malgré sa candeur cependant, il ressentait
un malaise diffus, qui s’accentuait au fur
et à mesure qu’il explorait le laboratoire.
- Ce n’est pas normal, tout cela, fit-il à un moment,
désignant du menton de larges cuves dans lesquelles des individus flottaient
nus dans un liquide nutritif d’où émanait un odeur
douceâtre parfaitement écoeurante.
- Des clones! Reconnut
Craddock. Que le diable me patafiole! Poursuivit le Vieux Loup décati. Ce sont
tous des sosies de Napoléon.
- Ma foi, vous avez raison.
Mais là, sur le côté, il y a plein de niches et d’alcôves qui contiennent des fioles et des bouteilles renfermant un jus
pas catholique…
- Des embryons humains à un
stade plus ou moins avancé, renseigna Nestorius. J’en sais suffisamment, Monte-à-regret. Fichons le camp!
Fermat et Daniel Lin doivent être mis au courant au plus tôt.
- Euh, capitaine, non pas que
j’aie la pétoche, mais je viens
de vous voir recueillir tantôt un peu de ce liquide nauséabond dans un petit
tube transparent…
- C’est pour analyse gros bêta! Oust! Dehors!
Monte-à-regret, ainsi
bousculé, ne s’offusqua pas. Au contraire, il
acquiesça et obéit à Craddock. Les deux espions quittèrent alors les lieux avec
une grande promptitude. Leur intrusion n’avait, semble-t-il
pas été détectée. Mais dans cette histoire, il ne fallait jurer de rien.
***************
Le lendemain soir, ce fut au
tour de Violetta et de Pieds Légers de partir à l’aventure. Les adolescents s’étaient déguisés à
la perfection. La métamorphe, pouvant, à loisirs, changer la couleur de ses
cheveux, en modifier la longueur, remodeler ses traits, ressemblait à ces
jeunes prostituées du dernier vulgaire, à la chevelure fauve criarde,
manifestement teinte et au visage outrancièrement maquillé. Pour parachever ce
grimage, elle portait une tenue plus que voyante, parfaitement dans le ton de
son personnage décavé: une jupe verte un soupçon trop courte, laissant
apparaître un double jupon à la couleur douteuse et aux dentelles éraillées, un
corsage rouge carmin fort échancré d’où une poitrine
plus que généreuse débordait. Pour se couvrir les épaules et faire face à l’humidité, un châle écossais effrangé jaune et orange.

Bref, une pareille toilette
aurait fait frémir le premier quidam honnête venu. Daniel Lin n’avait pas eu le loisir de voir sa fille ainsi attifée.
Heureusement! Si cela avait été le cas, assurément, il lui aurait interdit de
sortir pareillement dévêtue. Pourtant, pour réussir son accoutrement, l’adolescente avait suivi à la lettre les
recommandations de Brelan.
Quant à Pieds Légers, il s’était mis au diapason de sa compagne. Il avait passé
une culotte chamois, des bas cramoisis, un gilet à fleurs datant manifestement
de l’autre siècle, une chemise à la
couleur douteuse et aux manches déchirées, au col usé, des chaussures
ressemelées au moins dix fois. Coquet, le jeune homme arborait un minuscule
mouchoir bleu noué autour de son cou et une toquante cabossée étourdiment sortie
de son gousset crevé, la chaînette en faux argent tenant par une épingle
agrafée à son gilet crasseux.
Les deux jeunes gens
progressaient d’un pas chaloupé et irrégulier
aux alentours de l’Île de la Cité,
comme s’ils avaient visité tous les
estaminets du coin. Ils parlaient fort, d’une voix éraillée
et rocailleuse, s’exprimant dans un
argot de fantaisie du plus bel effet.
Guillaume remontait la piste
de deux agents de Vidocq, le fameux policier au passé agité. L’un des deux agents de la Sûreté avait été levé par
Doigts de fée, le deuxième par Louise de Frontignac qui, ainsi, se souvenait qu’elle était née Louise Crochet et qu’elle avait débuté comme aide blanchisseuse à douze ans
avant de tomber dans la galanterie, ce métier rapportant plus. À vingt ans,
elle avait croisé le chemin de Galeazzo qui l’avait alors tirée de la crapulerie, l’avait éduquée, puis
s’était servi d’elle dans de sinistres machinations qui avaient eu
pour mérite de faire de la prostituée une demi-mondaine d’abord, une femme à la mode ensuite, une lionne donc,
et enfin, une charmante comtesse qui créchait, excusez du peu, dans un hôtel
particulier du faubourg Saint-Germain; Gaspard Segonzac de Frontignac s’était amouraché de la jeune femme et l’avait épousé dans l’église de la
Madeleine devant cinq cents personnes. Le quinquagénaire avait passé l’arme à gauche assez rapidement, non pas qu’il y eût du poison dans cette histoire, mais à la
suite d’un duel qui avait respecté les
antiques lois de l’honneur.
Avant de finir comtesse et
veuve, Louise, repentie, éloignée du comte ultramontain, avait œuvré comme
sage-femme durant deux années environ. Mais désormais, à la tête d’une fortune confortable, ayant conservé son nom de
guerre, Brelan d’as, connaissant l’âme noire de son ancien protecteur, elle s’était attachée à le combattre et pour cela, aidait
Frédéric Tellier à ses heures. L’ex-bras droit du
comte di Fabbrini avait aussi pris la mesure du danger que Galeazzo
représentait. L’Italien multipliait les
complots, les machinations, afin de s’enrichir davantage
bien sûr, mais aussi et surtout dans le but de diriger le continent en
sous-main. En effet, la folie des grandeurs et la soif du pouvoir avaient
atteint l’Ultramontain dans ses jeunes
années, au contact d’un père
particulièrement doué pour les captations d’héritages et les
retournements et les traîtrises.
Mais revenons à nos deux
tourtereaux. Imitant l’ivresse presque à
la perfection, ils suivaient cahin-caha les policiers dans leur ronde spéciale.
L’un des deux roussins était un
grand type maigre aux joues creuses, le front barré d’une vilaine cicatrice, le crâne rasé comme celui d’un forçat. Quant à l’autre, d’âge moyen, il présentait une
silhouette plus replète, les yeux verts perçants, dissimulés présentement par
des lunettes aux verres teintés. Il était coiffé d’une espèce de chapeau en forme de tuyau de poêle de
couleur grise, sans doute pour se rehausser vis-à-vis de son camarade.
Enfin, les deux individus s’engouffrèrent dans un cabaret portant le nom pompeux d’Aux charmes de Cupidon.
- Que fait-on? Interrogea
Violetta avec circonspection.
- A ton avis? On les suit. Tu
sais bien que ces deux lascars ne sont pas nets. Ils m’ont l’air de manger à
tous les râteliers.
- Pff! C’est que je commence à en avoir assez de respirer des effluves
douteux et chargés où se mêlent les odeurs de corps mal lavés, la sueur rance d’hommes fatigués par les abus, la fumée d’un tabac bon marché, les vapeurs d’alcools plus ou moins frelatés, le graillon, les
senteurs avancées de détritus divers et j’en oublie!
- Violetta, je te rappelle que
tu t’es portée volontaire!
Maintenant, tu fais ta mijaurée…
- Pas vraiment, Guillaume. Il
y a plus simple. J’ai les pieds en
compote. Alors, j’en ai assez de
perdre mon temps. De plus, j’ai besoin d’un bon bain.
- Que proposes-tu pour
accélérer les choses?
- Ben, j’y vais franco! Je me fais inviter, je bois un pot avec
les deux roussins, on fait amie amis, et incidemment, je glisse, ni vu ni
connu, un pisteur dans leurs vêtements. Ainsi, à bord du Vaillant, Craddock
n’aura plus qu’à écouter et à voir tout ce qui adviendra ensuite.
- Ah! Bravo pour ta
trouvaille! s’exclama Pieds Légers qui se
retint de rire. Je me demande comment ton père peut te faire confiance si tu
lâches la mission ainsi en cours de route? Ce n’est pas pour rien qu’il t’a surnommée Miss Catastrophe! Ne le nie pas. C’est Craddock qui a craché le morceau. Tu fais preuve d’une naïveté pas possible car tu ignores les dangers
les plus évidents.
- Lesquels, mon cher? Allez
dégoise! Rétorqua la métamorphe, la mine boudeuse. Guillaume, je sais me battre
de quinze manières différentes. Je pratique la lutte Castorii, le taekwondo
helladien, l’aïkido, le judo, la savate et
bien d’autres encore. De plus, je
suis une métamorphe. Cela signifie que je possède une agilité et des réflexes
bien supérieurs à ceux des simples humains comme toi.
- Ne te vante pas, veux-tu?
- Mais c’est la vérité!
- Je me contentais de te
mettre en garde. Ta tenue…
- Quoi? Elle n’est pas appropriée? Tout à l’heure tu as applaudi en la découvrant et tu m’a félicitée chaudement.
- Justement… Elle est trop parfaite… comment vas-tu t’y prendre pour
glisser tes pisteurs? Ces gars-là vont te tripoter, te lutiner quoi! Tu vois ce
que je veux dire, non?
- Ils ne me toucheront que si
je le veux. Leurs mains baladeuses vont vite se retirer, crois-moi! Allez,
Guillaume, sois confiant et ne crains rien pour moi. On entre, on sympathise
dix minutes, puis on se tire vite fait. Basta!
- Je me rends à tes dons de
comédienne, soupira Pieds Légers.
Les deux adolescents passèrent
donc la porte du cabaret louche, un air égrillard sur leurs jeunes visages.
À l’intérieur, l’atmosphère était
encore plus empuantie que prévu. La salle, en partie voussée, laissait à peine
deviner, vers le fond, un comptoir constitué de deux planches sales, posées sur
trois tonneaux. Derrière le comptoir, le maître des lieux fourrageait dans une
caisse afin d’y trouver des pots en terre ou
en étain remontant à Mathusalem. Sur le mur, des étagères branlantes
supportaient des flacons aux troubles contenus, des bougeoirs avec des
chandelles de suif, des tonnelets munis de robinets d’où gouttaient des alcools ambrés et frelatés.

La clientèle parut bizarre aux
yeux avertis de Pieds Légers. Elle comprenait une quinzaine d’êtres aux trognes dignes des tableaux de Goya. Mais le
plus terrible, pour Violetta, c’était l’aspect étrange des harengères et des commères. Où donc
étaient passés les hommes?

Les femmes présentaient un
aspect plus que repoussant avec leurs yeux horriblement fardés, des mouches et
du blanc de céruse en abondance sur leurs visages disgracieux, leurs bouches
édentées outrageusement maquillées, leurs traces noires plus que suspectes,
leurs chiures de mouches sur les gorges, les cous et les bras.
Toutes les matrones, sans
exception, étaient vêtues d’oripeaux
dépareillés datant de 1750 à peu près. Les taffetas, les soies, les draps aux
teintes passées, ternies et sales se mêlaient avec le plus mauvais goût
possible.

Certaines disgraciées, d’une laideur inouïe, n’hésitaient pourtant pas à relever et à dévoiler la nudité de leurs
jambes vigoureuses ou encore leurs mollets gainés de rose criard et de noir
luisant et crasseux.

- Euh… je ne comprends plus rien, bégaya timidement Violetta
à l’oreille de Guillaume, ayant
perdu son assurance.
Un vague sentiment de peur
envahissait l’adolescente. Néanmoins, elle
reprit.
- A part le patron qui
ressemble vaguement à un gros phoque échoué dans un bordel, il n’y a ici que des femmes. Que sont donc devenus les deux
policiers de tantôt?
- Des femmes dis-tu. Tu t’avances trop vite, ma petite…
- Que veux-tu dire, bon sang? s’inquiéta l’ex-enseigne du Lagrange.
- Violetta, nous sommes tombés
dans un lieu de haute crapulerie, où les hommes s’habillent en femmes.
- Des travestis? Des
homosexuels? Des… pédérastes?
- Non. Des prostitués hommes,
des persilleuses, comme on dit ici.
Tandis que les deux jeunes
gens échangeaient ainsi rapidement et à voix basse ces quelques phrases, la
clientèle douteuse s’était levée et
avait convergé vers les intrus.
Au fond de la salle au plafond
surbaissé, le patron, protégé par son comptoir, avait subrepticement sorti de
sous une caisse une pétoire, un vénérable tromblon qu’il braquait maintenant d’un air menaçant en direction de Pieds Légers et de la métamorphe.
- Holà, mes chérubins! éructa
le maître des lieux d’une voix
particulièrement rauque, abîmée par les alcools forts et l’abus de tabac ordinaire, vous n’allez pas nous quitter si vite! Vous êtes entrés, vous
restez! Toinette, Léandra, Océane, Boule-en-pain, Philomène! Saisissez-vous du
tendron! Je le veux vivant, hein? Attention! Quant à la donzelle, je m’en fous qu’elle soit vive ou
pas!
- Fuis! Commanda alors
Guillaume à Violetta.
Courageusement, faisant
obstacle pour protéger la jeune fille, Pieds Légers sortit un surin de son
gilet et se mit en position défensive. N’hésitant plus,
comprenant que sa vie était en danger, notre tempsnautes se fraya un chemin
jusqu’à la sortie administrant de ci
de là des manchettes assassines et des horions à ses assaillants.
Manifestement, la métamorphe savait se battre. Contre trois agresseurs, elle
aurait eu une chance, mais pas contre dix.
- Je viendrai te tirer de là,
je te le promets, Guillaume!cria-t-elle en claquant la porte derrière elle
bruyamment.
L’adolescent ne répondit pas. Il était concentré à
défendre chèrement sa peau et se battait avec un acharnement et une maestria
dignes d’éloges. Chacun de ses coups de
couteau portait, lardant des chairs plus ou moins adipeuses. Mais les
persilleuses étaient bien trop nombreuses pour Pieds Légers qui n’était pas aussi aguerri que le Maître. Il succomba,
assommé traîtreusement par derrière, le crâne presque fracassé par un coup de
sabot porté par Boule-en-pain. Lorsque le jeune homme tomba, il fut labouré de
coups de poings et de pieds. Toinette, Léandra, Océane et leurs consoeurs
vengeaient ainsi la mort de Philomène.
Mais comme les persilleuses s’acharnaient un peu trop sur Guillaume, elles furent
vivement rappelées à l’ordre par le patron
de l’estaminet.
- Arrêtez! J’ai dit qu’il me le fallait
vivant! Le lieu n’est pas propice
pour estourbir un tendrelet. Josépha, va trouver qui tu sais.
- Oui, tu as raison. François
décidera.
Ladite Josépha n’était autre que le policier replet aux yeux verts décrit
plus haut. Il avait donc eu le temps de se travestir en maritorne. Comme il
avançait un pas vers le seuil de la porte, Sylvain, le patron, s’écria:
- Ne sors pas attifé ainsi!
Tout roussin que tu sois, tu risques vingt ans de bagne et tu seras marqué au
fer.
- Bigre! Merci de me rappeler
à l’ordre.
Pendant ce temps, Violetta
courait à perdre haleine sur les pavés gras et glissants des vieilles rues de
la Cité. Elle avait quatre persilleuses à ses trousses mais ces dernières ne
parvenaient pas à combler leur retard sur la métamorphe. Profitant à la fois de
son avance relative et de la présence d’un porche
particulièrement dissimulé dans l’ombre, la jeune
fille activa promptement le témoin de rappel d’urgence qu’elle avait
heureusement pris soin d’emporter avec elle.
Hélas, Pieds Légers avait omis de faire de même.
Deux secondes plus tard,
Violetta se retrouva à bord du Vaillant, saine et sauve, certes, mais
attristée et paniquée. Elle se sentait coupable d’avoir dû abandonner son compagnon. Alors qu’elle bondissait du plot du téléporteur, elle vit Joël
Mc Crea et Charles Laughton en train de jouer au poker avec Craddock et qui,
bien sûr, se faisaient ratisser.
- Symphorien, fit l’adolescente sur un ton péremptoire. J’ai besoin de vous immédiatement.
Puis, elle reprit d’une manière hachée et plus timide:
- Guillaume court un danger
mortel. Laissez donc là vos stupides cartes et aidez-moi à le secourir. Je vous
en supplie…
- Mademoiselle Grimaud,
répondit le Cachalot du Système Sol en levant un sourcil broussailleux, d’abord, on reprend son souffle, ensuite on se calme et,
enfin, on raconte tout, posément, sans paniquer, à tonton Craddock. Selon la
situation, j’aviserai.
- Mais il s’agit peut-être d’une question de
secondes! Les persilleuses! Jeta Violetta en trépignant et au bord des larmes.
Guillaume est entre les mains de quinze persilleuses. Elles vont lui faire un
sort!
- What? Demanda le comédien
britannique.
Bien malgré elle, la
métamorphe se vit obligée de fournir de trop longues explications. Elle
achevait son compte-rendu d’une voix
entrecoupée de sanglots lorsque Fermat parut.
- Amiral, soupira l’ex-enseigne avec soulagement, vous, vous allez
comprendre l’urgence de la situation et
agir!
***************
Devant le miroir de sa table
de toilette, Olibrius van de Gaerden ajustait avec soin la fibule qui retenait
attachée sur son épaule sa toge angusticlave. Le comédien avait supplanté Talma
dans le cœur des Parisiens depuis tantôt dix ans. Il s’apprêtait pour sa promenade vespérale.

Notre original vérifia une
dernière fois sa coiffure à la Titus qui bouclait impeccablement, son rouge
carminé dont ses lèvres étaient enduites, et, satisfait de sa prestance et de
son allure, se leva de son siège en forme de X. Ensuite, il alla d’un pas sûr jusqu’à la clochette du
chambranle de la porte de sa chambre, l’activa plusieurs
fois, certain que son valet ferait son apparition dans quelques secondes.
Celui-ci, nullement surpris par la tenue extravagante de son maître, apparut
sur le seuil, s’inclina respectueusement et
demanda d’une voix suave où ne perçait
aucune ironie:
- Oui, chevalier?
- Je m’en vais visiter séant Cluny. À mon retour, je veux
souper. Préparez mes délices de Capoue habituels: une murène bien grasse,
grillée à point, baignant dans du vin d’Anjou, des langues
de merles et de rossignols garnies de baies parfumées, des crêtes de coqs
marinées dans du miel et du vinaigre, puis des petites douceurs telles des
crêpes aux morilles caramélisées. N’oubliez pas les
foies de pigeons à la confiture d’airelle ainsi que
les becs de perroquets farcis aux pignons et aux fleurs de courgettes. Vous
savez combien j’en suis friand. Pour arroser
ces mets délicats, servez un vin blanc du Rhin et un Bourgogne millésimés 1813.
Surtout pas 1819... Mauvaise année sur le plan viticole…
- Maître, tout cela sera placé
sans faute sur la desserte pour minuit.
- Une heure du matin
conviendrait mieux, Etienne. Ce soir, il y a une cérémonie d’intronisation à mon club. Bucéphale est-il déjà
scellé?
- Oui, maître.
- Parfait. Mon cheval public
me remplit d’orgueil. Sa Majesté a eu la
bonté de m’accorder cette grâce et même
de publier mon Cursus Honorum dans le Journal officiel, Le Moniteur
universel.
Avec un sourire béat,
nullement conscient d’être ridicule,
Olibrius tendit une main grasse et replète ornée d’un anneau d’argent à baiser à
son serviteur zélé qui répondait parfois, selon l’humeur du comédien, au pseudonyme de Quintus Flavius Maximus.

Van de Gaerden, dont la gloire
était montée à la tête, vivait à la romaine en plein XIXe siècle. Ses viviers
réputés voyaient des murènes nager dans des eaux sombres, sa porte présentait
une inscription en belles lettres latines, les meubles de son entresol
imitaient l’antique et les murs de sa
demeure étaient enduits de stuc et peints en fausse perspective. On pouvait y
reconnaître des scènes tirées de la mythologie romaine: Hercule nettoyant les
écuries d’Augias, une bacchanale, un
mystère représentant Cybèle et un génie coiffant d’une couronne de lauriers le dieu Mars essuyant son
glaive et félicitant l’Empereur Octave
Auguste après sa victoire d’Actium aux dépens
de Marc-Antoine.
Olibrius excellait dans les
rôles tragiques qu’il vivait
intensément: Macbeth, le Commandeur dans Dom Juan, le roi Lear… l’homme, qui
atteignait quarante-cinq ans, dédaignait désormais les prestations de jeunes
premiers qu’il estimait mièvres. Comme il
l’avait dit à son valet, van de
Gaerden, monté sur son destrier bien qu’il fût handicapé
par sa toge et ses sandales, se rendait effectivement à Cluny, plus précisément
dans les catacombes.
***************