Encore davantage sur ses gardes si possible, le Breton progressa dans les sombres lacis de l’Île de la Cité avec un but: regagner la rive gauche de la Seine. Il lui fallait rejoindre dans les plus brefs délais le Quartier latin où il avait loué une soupente assez sordide. La vieille qui lui avait octroyé ce taudis n’était pas trop regardante quant à la provenance de ses locataires.
Point si sot, le jeune homme évitait de circuler en uniforme de la Royal Navy. Et, comme il avait passé les huit premières années de son enfance en France, il n’avait aucun accent étranger lorsqu’il s’exprimait dans la langue de Voltaire et de Montesquieu. Pendant longtemps, Kermor père avait joué un double jeu auprès de l’Empereur,travaillant en fait en sous-main pour le Hanovre.


Notre Alban franchit sans histoire le Pont Neuf. Il lui tardait de gagner un lieu mieux éclairé.D’un pas qui se voulait feutré et discret, il se retrouva à quelques toises du Panthéon. Malgré lui, il leva les yeux et soupira:
- C’est ici que devrait reposer ce malheureux souverain qui fit trop confiance au renard corse. Mais à quoi bon se lamenter sur le passé?
Fortement ému, le jeune comte ne put s’empêcher de frôler discrètement une pierre qui représentait à ses yeux la chose la plus sacrée au monde. C’était là, à cet endroit précis,que son père était tombé dans une embuscade sept années auparavant. Les sbires de Fouché l’avaient éliminé. Malgré sa volonté de rester impassible, ses yeux s’humidifièrent.
Kermor allait reprendre son chemin lorsqu’il fut rejoint par une patrouille de la brigade de nuit. L’évocation d’un douloureux passé lui avait fait perdre son temps et risquait de lui être fatale.
- Halte! Qui vive? S’écria le plus grand des hommes qui se trouvait en tête de la troupe.
Il s’agissait d’un gaillard imposant et moustachu qui portait une capote couleur muraille sur laquelle s’entrecroisaient des buffleteries chamois. Coiffé d’un bicorne, ce dernier était à demi camouflé par une housserie noire.
Un peu en retrait,le reste de la troupe était armé de sabres, de colts à double canon et de grenades. Cela était la preuve que le régime n’était plus aussi populaire que jadis.
Par instant, une lanterne équipée et levée à bout de bras révélait quelques éclats d’acier ou quelques ornements et galons d’uniformes. Ces lanternes bien pratiques fonctionnaient à l’aide de piles Volta et de mini bobines dynamos à manivelle; à l’intérieur, était renfermée une lampe à arc miniature, ainsi protégée des intempéries. Ici, dans ce monde repensé par Johann, la technologie progressait à grands pas. Nous avions là un compromis entre la lampe de poche et la lampe de mineur système Ruhmkorff de l’époque de Jules Verne.

- Ah! Mais j’ai là un tout jeune oison! S’exclama le sergent avec l’accent du Berry.
Pour renseignements, notre légitimiste, blond aux yeux bleus, avait conservé la rondeur de l’enfance sur ses joues. À quinze ans, il n’avait pas encore besoin de se raser. De loin, seule sa haute taille relative, un mètre soixante-quinze,pouvait faire croire qu’il était adulte.
- Votre passeport,jeune homme, ordonna le sous-officier d’une voix ferme.
Alban rageait intérieurement.Mais il choisit de ne pas résister. Il tendit donc au sergent une lettre estampillée par la préfecture de police. Ce pli donnait son signalement détaillé.Tout était en règle, la description, le tampon, les signatures, la fausse identité.
- Jacques Rigaud,natif de Chartres.
Toutefois, il ne manquait qu’un léger détail, exigé depuis trois mois à peine pour qu’Alban s’en tirât sans heurt, le fameux niepçotype.
- Tiens donc! À Chartes, on ne suit pas les ordres de Fouché et de Savary? Monsieur Rigaud, vos papiers ne sont pas en règle. Vous devez nous suivre jusqu’au commissariat de l’arrondissement.
Tandis qu’il disait cela, le sergent adressait un clin d’œil à ses hommes. Peut-être savait-il à qui il avait affaire précisément.
À deux cents mètres de la scène, un ombre dissimulée contre une encoignure de porte, ne ratait rien de ce qui se passait.
Malgré tout son sang-froid, aux paroles du chef de patrouille, le comte de Kermor pâlit. Il savait pertinemment qu’une fois arrivé au commissariat, il serait minutieusement fouillé. Or, il ne fallait pas que le courrier dont il était porteur atterrît sur le bureau du redoutable Fouché.
Bouillant de rage de ne pas avoir d’épée, le jeune Alban se rassura néanmoins en se rappelant qu’il possédait un colt et une dague. Alors, sa décision prise, il fit mine d’obtempérer. Cependant, il arma subrepticement son arme de poing, tendit son poignard et, sans remord aucun, en enfonça la lame aiguisée dans le flanc du sergent.
Surpris, celui-ci grogna:
- Le bougre! Il m’a tué!
Puis, le gaillard s’abattit comme une masse sur les pavés noirâtres. En chutant, son corps émit un ouf. Les autres membres de la brigade réagirent aussitôt à l’agression de leur chef. Ils chargèrent, prêts à faire un sort à l’audacieux mais l’arme de poing du jeune légitimiste cracha ses projectiles mortels en direction des assaillants avec une rapidité époustouflante. Décidément, Alban était plein de ressources et très entraîné.
Toutes les balles atteignirent leur cible mais il restait encore quatre hommes à abattre qui, à leur tour, firent gronder leurs colts.
Si l’adolescent avait pu récupérer sa dague, il n’avait toutefois pas eu le temps de recharger son arme à feu.
Tout courageux qu’il fût, il prit néanmoins la fuite. Il n’était pas suicidaire.
Une poursuite échevelée s’engagea aussitôt. Tandis que la course s’accélérait, l’un des rescapés, muni d’un sifflet, appela des renforts. Bientôt, le comte de Kermor eut à ses trousses une vingtaine de policiers déterminés.
Les minutes de liberté du comploteur étaient désormais comptées.
Alors qu’il courait à perdre haleine, Alban pensait:
« Décidément, Dame Fortune m’abandonne ».
Cependant, comme Kermor ne renonçait jamais et voulait vivre à tout prix, il accéléra ses enjambées.Tout à l’idée d’échapper à la horde furieuse, il ne prit pas garde à la silhouette qui s’était détachée de la pénombre. Ce fut pourquoi il se jeta littéralement dans les bras d’un grand individu sec, à l’allure quelque peu militaire, un soldat d’âge moyen, blanchi sous le harnais, au visage aussi inexpressif que la face impavide d’une statue.
- Holà, jeune homme, du calme. Pas d’affolement. Reprenez votre souffle. Désormais, vous êtes tiré d’affaire.
Tandis que Fermat terminait sa phrase, un rayon verdâtre entourait les deux hommes. Malgré lui, devant la mine effarée de Kermor, le vice amiral esquissa un sourire. Alban, dépassé par les événements, ne comprit pas où il se trouvait, ce qui venait de se passer.
- Qu’est-ce à dire ? Quelle est cette sorcellerie ? Marmonna le jeune homme.
Une voix bourrue, rocailleuse, mâtinée d’accent écossais, lui répondit:
- Je vous souhaite la bienvenue à bord de mon vaisseau, monsieur de Kermor.
- Vous connaissez mon nom? Comment cela est-il possible? Je ne vous ai jamais vu.
- Bien évidemment.Moi, je me nomme Symphorien Nestorius Craddock, pour vous servir.
Avec une grâce outrancière, le Cachalot du Système Sol, surjouant comme un bateleur sur l’estrade, s’inclina.
***************
Quarante-huit heures plus tard, après la rencontre mouvementée entre Alban de Kermor, André Fermat et l’inénarrable capitaine du Vaillant, le Piscator, Germain la Chimène, Jules Souris et toute la bande de Tellier prenaient un en-cas roboratif chez le célèbre Katcomb, le fameux fricot de la pègre de la Rue Neuve des Petits Champs.
Pour vingt sous, soit un franc, les estomacs les plus blindés et les palais peu raffinés pouvaient se régaler de tranches de bœuf ou de mouton, de salmigondis de rognons de veau, de lapin et de rat, de soupe à l’oseille ou au cresson, de tord-boyaux, d’eau de vie de coloquinte et de bien d’autres gâteries encore.
Pour distraire ces messieurs, deux chanteuses, fort jeunes et fort dépoitraillées, goualaient des airs à la mode. L’un des refrains clamait:
- Napo a conquis toute l’Europe;
Napo a conquis toutes les femmes;
Mais il a perdu sa flamme
Devant cette salope,
La pisse chaude! (bis)
L’une des goualeuses était rousse et aguichait en vain le beau Germain.
L’autre, la brune, lorgnait Jules Souris. Un clin d’œil en retour luif it comprendre que l’affaire serait réglée le soir même. Paracelse le tombeur de la bande, était toujours partant pour ce genre de virée. Les récréations qu’il s’accordait lui permettaient ensuite de consacrer son inventivité et son génie à la mise au point d’engins plus fabuleux les uns que les autres. L’adage « une femme dans chaque port » s’appliquait parfaitement à cet individu à l’allure louche, au cheveu gominé et à la barbe soigneusement entretenue. Seul son regard perçant dénonçait qu’il était bien plus qu’un maquereau.

L’autre, la brune, lorgnait Jules Souris. Un clin d’œil en retour luif it comprendre que l’affaire serait réglée le soir même. Paracelse le tombeur de la bande, était toujours partant pour ce genre de virée. Les récréations qu’il s’accordait lui permettaient ensuite de consacrer son inventivité et son génie à la mise au point d’engins plus fabuleux les uns que les autres. L’adage « une femme dans chaque port » s’appliquait parfaitement à cet individu à l’allure louche, au cheveu gominé et à la barbe soigneusement entretenue. Seul son regard perçant dénonçait qu’il était bien plus qu’un maquereau.
Tandis que le Piscator mangeait avec les doigts ce que le patron avait pompeusement baptisé platée d’anguilles au jus de la Seine,Germain bâfrait et rongeait sans façon la carcasse d’un demi bœuf. Face à lui, Marteau-pilon et Bonnet Rouge se partageaient une fricassée de lapin qui baignait dans une sauce pourpre au parfum puissant. Pour un naïf, un cave, cette fricassée avait été assaisonnée avec des champignons. Tellier se contentait de la classique tête de veau piquetée d’ail. Ce repas simple lui rappelait une adolescence plus qu’agitée. Toutefois,la nostalgie ne l’empêchait pas de faire le point avec ses fidèles et de rassembler quelques informations très précieuses.
Beauséjour, qui venait de recevoir une mission importante, se pavanait comme un coq.
- Ainsi donc, je dois écumer tous les restaurants russes afin de remonter la piste de cette grande sauterelle d’Irina Maïakovska et du baron Paul Danikine? Cela me va tout à fait!
Tellier sourit:
- Il ne pouvait en être autrement. Je connais votre appétit. Je vous ai choisi pour cela. Toutefois, je me permets de vous rappeler qu’il faut vous montrer prudent. Certes, ni Danikine ni Irina ne vous ont rencontré, mais Galeazzo est capable de vous identifier sous n’importe quelle pelure. Il en va de votre faute Saturnin. Votre ventre trop proéminent est votre signe distinctif. Donc, si vous m’en croyez, dès que vous apercevez le Lombard, illico presto, prenez la tangente.
Beauséjour ne savait plus s’il devait afficher son dépit ou faire comme si de rien n’était devant le ton ironique de l’Artiste. Finalement, il opta pour la dernière solution.
- J’ai compris l’avertissement, mon ami. Vous pouvez compter sur moi. Totalement. Bonnet Rouge et le Piscator s’impatientaient. Manifestement, ils ne voulaient pas rester sur le carreau.
- Et nous, maître,quelle tâche nous avez-vous réservée?
- Vous allez vous rendre dans les bureaux de placement pour y être embauchés comme cochers,palefreniers ou chauffeurs; vous savez conduire un cabgaz?
- Sans difficulté,rétorqua Bonnet Rouge qui, avant d’être condamné à vingt ans de bagne pour meurtre avait conduit un tilbury et avait fréquenté la bonne bourgeoisie.
- Toi,Marteau-pilon, tâche d’entrer dans la compagnie des vidangeurs. Ainsi, à vous trois, il vous sera plus facile de remarquer s’il n’y a pas des étrangers exotiques qui sillonnent Paris jour et nuit.
Pieds Légers s’étonna.
- Maître,expliquez.
- Galeazzo di Fabbrini affectionne particulièrement les domestiques indigènes. Des Tatars,des Indiens, des Lapons, des Aborigènes… que sais-je encore? Il lui arrive même d’apprécier certains serviteurs peu gâtés par la nature. Je pense à des nains ou à des colosses, à des géants ou bien à des hommes poissons ou alligators, à des velus… il transmettra ce goût à son dernier élève, cela ne fait pas un pli. Je tire ce dernier renseignement de Daniel Lin qui s’est heurté à l’épigone par le passé.
Doigts de fée qui avait grignoté ou plutôt chipoté sa nourriture, lança:
- Quel est mon rôle exactement? Je ne puis me satisfaire de rester simplement au service de madame la comtesse de Frontignac.
- J’ai tout prévu. Entre comme lavandière dans la blanchisserie de la rue des Blancs Manteaux.
- Ah! Je n’en vois pas l’utilité.
- Mais là-bas, tu vas laver le linge de ces messieurs de la police secrète! La bande à Vidocq. En prime, arrange-toi pour donner un câlin par-ci par-là aux plus attirants. Et soutire-leur des informations. Un maximum. Et si, en sus, tu parviens à alpaguer François Vidocq en personne, bravo, ma belle! Ta fortune est faite.
- Dans ce cas, j’accepte.
Pieds Légers et Paracelse firent enfin le lien.
- Non seulement, il nous faut contrer ce maudit comte piémontais ou lombard, mais en plus, nous devons protéger Alban de Kermor. Peut-être même ce baudet de Charles X d’Artois.
- En gros, c’est cela, Jules. Si je me souviens bien, tu n’aimes pas le Breton…
- Il y a de quoi, maître. Lorsque vous le combattiez, je lui dois un séjour à Rochefort.
- Celui-ci ne t’a encore rien fait.
- Au fait, comment se comporte notre oison à bord du Vaillant de Craddock?
À cette question,Frédéric afficha une certaine lassitude, ce qui lui était inhabituel.
- Comme moi, tu le connais collet monté et têtu. Hé bien, dans ses jeunes années, Kermor était encore plus imbu de son bon droit et de sa mission. Cela n’a pas été facile de le convaincre que nous agissions pour son bien. Il s’est tout d’abord étonné de notre connaissance concernant sa personne et ses faits et gestes. Mais comme Craddock et Fermat venaient juste de lui sauver la vie, il s’est amadoué, a renoncé ensuite à livrer je ne sais quel message à Berry et, enfin, a reconnu nous devoir un service. Cependant, notre doux jeune homme s’impatiente. Il ne lui vient même pas à l’idée que s’il conservait ainsi les coudées franches, c’était parce que la longe tenue par Fouché et consorts était d’une bonne longueur!
Jules Souris fronça ses sourcils épais tout en tirant les poils de sa barbe.
- Ne sommes-nous pas en train de changer, premièrement le destin de Kermor deuxièmement de bouleverser le cours de l’Histoire?
- Ah! Ça! Assurément.Mais, selon Daniel Lin, ces modifications restent dans les paramètres acceptables. Alban de Kermor celui qui nous a mis tant de bâtons dans les roues, est encore vivant dans notre 1868 ainsi que dans celui que nous nommons le modèle source; quant au comte di Fabbrini, si dans ce temps-ci, il n’a aucun lien de parenté avec le Breton, au contraire,dans la temporalité originale, il est son demi-frère utérin. Dans le premier cas, une sombre mais ordinaire affaire de captation d’héritage survenue après la trahison du père Kermor vis-à-vis de l’Empereur Napoléon, dans la deuxième configuration une tragédie grecque digne d’Euripide et de Sophocle modernisée par Racine!
***************
Après la mort du comte de Provence en 1821, son testament fut rendu public. Sans surprise, il déshéritait son frère cadet, le comte d’Artois et transmettait ses droits à la couronne de France non à l’aîné de ses neveux, le duc d’Angoulême, mais bel et bien au tonitruant duc de Berry.
Pourquoi le souverain putatif avait-il agi ainsi? Primo, il connaissait la sottise et la rancœur de Charles. Il estimait, à juste titre apparemment, son frère tout à fait incapable de recouvrer le trône de France. Secundo, il n’accordait aucune confiance à Angoulême.
L’aîné de ses neveux impuissant, se trouvait sans descendance et n’en aurait jamais. Or, ce n’était pas le cas du tumultueux et flamboyant fils cadet du comte d’Artois.

L’aîné de ses neveux impuissant, se trouvait sans descendance et n’en aurait jamais. Or, ce n’était pas le cas du tumultueux et flamboyant fils cadet du comte d’Artois.
Laissant passer quelques jours, Charles cassa le testament du défunt et se proclama urbi et orbi roi de France. George IV l’appuya sans réserve.Comme lot de consolation, Angoulême reçut le titre de Dauphin. Cela ne coûtait rien au monarque in partibus. Échaudé et rancunier, vouant une haine rentrée à son puîné, le fils aîné d’Artois s’engagea alors dans une correspondance secrète avec le prince de Bénévent, autrement dit Talleyrand. Fort intelligent et fort habile, le ministre de Napoléon le Grand parvint à convaincre le Bourbon de se rendre en France incognito afin de parachever les négociations secrètes entamées épistolairement.
Angoulême se hâta de tomber dans le piège tendu par le rusé ministre.
Se faisant passer pour un lord écossais, roulant carrosse sur la route de Rouen, le Bourbon ne réchappa que de justesse à la mort. Tandis que le cortège protégé par un demi corps de régiment dont les soldats étaient vêtus de blanc et de saumon et chaussés de bottes à vapeur, armés de mitrailleuses à chargeur camembert, progressait à un trot rapide, soudain, une explosion vint renverser les chevaux d’escorte, ceux de l’équipage ainsi que ceux qui tiraient le carrosse dans lequel Angoulême somnolait.
Cependant, malgré la puissance de la bombe, le prince ne fut que légèrement « sonné ».
Un pareil miracle fut expliqué plus tard par le soubassement de son véhicule, blindé et renforcé par des plaques d’aluminium. Était-ce le hasard ou la chance qui avait sauvé ainsi Angoulême? En fait, un bienheureux concours de circonstance avait eu lieu au grand dam de Talleyrand. Jugez un peu. Imbu de lui-même, de son rang et de la légitimité qu’il incarnait, Angoulême avait exigé de rouler dans un véhicule digne de sa personne royale. Les aides du prince de Bénévent
avaient donc cru bon de satisfaire les revendications orgueilleuses du Bourbon en mettant à sa disposition un des carrosses spéciaux dont Napoléon en personne usait pour ses déplacements officiels. La voiture avait été simplement repeinte pour dissimuler les armoiries du Bonaparte.

avaient donc cru bon de satisfaire les revendications orgueilleuses du Bourbon en mettant à sa disposition un des carrosses spéciaux dont Napoléon en personne usait pour ses déplacements officiels. La voiture avait été simplement repeinte pour dissimuler les armoiries du Bonaparte.
Talleyrand aurait dû prévoir la chose. Toutefois, il saurait se souvenir de ce coup manqué.
Lorsque la nouvelle se répandit, il se passa trois événements importants. Angoulême, discrédité auprès du Hanovre et de son père, dut se contenter de devenir le prisonnier de Napoléon le Grand. Enfermé au fort Saint Jean à Marseille, il ne fit pas de vieux os. Charles Maurice de Talleyrand-Périgord connut, quant à lui, une disgrâce d’une année. Exilé en Italie, il eut tout le loisir de renforcer ses liens avec sa nièce la délicieuse et tendre Dorothée, experte en jeux de l’amour. Berry,enfin, hérita une fois pour toutes du titre envié et vain de Dauphin de France.Son épouse Marie-Caroline de Naples,
fort ravie, se fit encore plus mutine et plus excitante. Neuf mois après cet incident, la princesse donnait le jour à un gros garçon bien conformé, le duc de Bordeaux.

fort ravie, se fit encore plus mutine et plus excitante. Neuf mois après cet incident, la princesse donnait le jour à un gros garçon bien conformé, le duc de Bordeaux.
Comme nous pouvons le constater, par rapport aux événements de la chronoligne 1721, tout était emberlificoté. Une véritable macédoine royale. Dans ce temps manipulé, Johann et son compère Galeazzo faisaient ce qu’ils voulaient, s’amusant à enrouler les ficelles des faits, décidant qui devait vivre, prospérer, péricliter ou mourir.
***************
Cependant, en 1825, Galeazzo avançait ses pions sur le vaste échiquier du monde. Rue aux Fers, dans un petit restaurant sympathique, le célébrissime Paul Niquet, le lieu le plus réputé de la pègre,
un Corse en exil avalait le plat typique de la maison qui avait cuit dans une marmite en cuivre au fond bien culotté. Le vaste récipient contenait pêle-mêle du poulet avec des choux de Bruxelles, du lieu, des piments, des tranches de gâteau au citron, des petits pois, du fromage de tête, de la sauce au vin, des oignons, de l’ail, du persil, des coings, du miel, des anchois au sel et ainsi de suite. Tout cela formait un sacré fricot baptisé arlequin. Or, chaque jour, la recette de cet arlequin changeait selon l’arrivage. Des domestiques venaient en effet fourguer au patron restaurateur les restes de nourriture non consommés de leurs maîtres appartenant à la moyenne bourgeoisie. Ils arrondissaient ainsi leurs émoluments plutôt chiches.
un Corse en exil avalait le plat typique de la maison qui avait cuit dans une marmite en cuivre au fond bien culotté. Le vaste récipient contenait pêle-mêle du poulet avec des choux de Bruxelles, du lieu, des piments, des tranches de gâteau au citron, des petits pois, du fromage de tête, de la sauce au vin, des oignons, de l’ail, du persil, des coings, du miel, des anchois au sel et ainsi de suite. Tout cela formait un sacré fricot baptisé arlequin. Or, chaque jour, la recette de cet arlequin changeait selon l’arrivage. Des domestiques venaient en effet fourguer au patron restaurateur les restes de nourriture non consommés de leurs maîtres appartenant à la moyenne bourgeoisie. Ils arrondissaient ainsi leurs émoluments plutôt chiches.
Fieschi avait payé dix sous ce plantureux repas qu’il faisait descendre dans son gosier avec une eau-de-vie bonne à vous décaper les boyaux.
Mais ce soir-là, le Corse en exil n’avait pas le cœur à se régaler. Mélancolique, il soupirait. À l’inverse de la plupart de ses compatriotes, il n’était pas bonapartiste. Au plus profond de lui-même, inexplicablement, il ressentait un mal-être, la nostalgie d’une république qu’il n’avait pourtant point connue. Autrefois, dans ses jeunes années, il avait été lié avec Babeuf.Ce dernier avait lu d’un peu trop près l’histoire des Gracques. Or, dans la piste temporelle qui nous est familière, ledit Babeuf avait combattu et était mort pour une République des Égaux. arrêté sous le Directoire, il avait été condamné à mort et guillotiné.Quant à Fieschi, pur bonapartiste, il attenterait à la vie de Louis-Philippe.
Mais reprenons le cours de notre récit.
Notre Latin était fasciné par les Carbonari italiens qui, ici, étaient pratiquement les seuls à lutter contre la dynastie qui s’enracinait en France, la dynastie des Napoléonides. Or, le comte di Fabbrini connaissait tout ce qui concernait ce comploteur né.
Ce soir-là, un inconnu de bonne taille vint s’asseoir aux côtés de Fieschi. L’homme avait des yeux bleu nuit extraordinaires. Il s’adressa à notre nostalgique en langue corse, telle qu’on la pratiquait du côté de Bastia. Sur ses gardes, Giuseppe n’en écouta pas moins les propos si tentateurs.
- … inutile de vous le dissimuler davantage, mon cher Fieschi, faisait Galeazzo, je ne suis point un admirateur zélé de notre usurpateur. Lorsque ce dernier s’est proclamé Empereur, j’ai juré sa perte.
- Napoléon le Grand règne depuis déjà vingt-cinq ans, monsieur! Pourquoi donc m’aborder ainsi, maintenant? Qui plus est, dans votre main, je reconnais Le Moniteur, l’organe officiel du régime.
- C’est pour donner le change. Bien évidemment, vous n’avez pas confiance…
- Je ne vous connais ni d’Ève ni d’Adam. Mettez-vous donc à ma place. La police secrète a bien des ruses pour attraper les naïfs quidams qui gobent le premier mensonge venu.
- Certes. Mais ce signe, le reconnaissez-vous?
- C’est celui des affiliés de Milan et de Turin! S’exclama Giuseppe.
- Bien. En êtes-vous?
- Non, bien sûr! Mentit Fieschi. Qu’est-ce qui vous permet de croire que j’aie de telles sympathies pour la … cause?
- Réfléchissez. La police secrète que vous évoquiez tantôt si âcrement est gangrenée par des mouches amies.
- Des mouches?
- Voyons! Des espions, des oreilles dévouées à la République. Mais nous ne pouvons poursuivre ici, plus avant notre conversation.
- Pourtant je ne vois personne qui nous écoute. Et nul « pays » capable de comprendre nos propos.
- Hum… regardez mieux; là, près de la fenêtre, légèrement en retrait, ce mal blanchi.
Discrètement,Galeazzo indiquait du menton un jeune homme dégingandé au teint bistre, aux yeux bleus et aux cheveux crépus qui, avec gourmandise et un solide appétit,faisait un sort à l’arlequin servi parle patron. Il s’agissait en fait de cet obscur fonctionnaire déjà entraperçu dans le prologue de ce récit, Alexandre Dumas en personne.
Notre écrivain en herbe griffonnait sur un bout de table des vers encore maladroits. Son attitude laissait à penser qu’il s’intéressait au comte di Fabbrini et à son interlocuteur. En effet, parfois, son regard s’attardait sur ces deux étranges convives qui délaissaient leur fricot et chuchotaient dans une langue qui ressemblait à de l’italien mais qui n’en était pas.
Une étrange pensée vint alors traverser l’esprit d’Alexandre qui possédait une imagination débordante.
« Ces deux-là,cet homme au regard bleu nuit, à l’habit taillé et coupé à la perfection, et cet autre vêtu de fripes de deuxième main, que peuvent-ils se dire? Tout cela a l’odeur d’un complot. Mais je ne suis pas là pour moucharder. J’ai cette ode à terminer ».
Un peu plus loin,près de l’âtre qui crépitait joyeusement, six fripiers qui tenaient boutique sur le carreau des Halles et du Temple, dévoraient leur assiettée arrosée de pichets de piquette mûrie dans des fûts de bois trop jeunes. Ils riaient, parlaient haut et fort, se donnaient de grandes claques sonores dans le dos, s’esclaffaient et pinçaient les fesses des servantes accortes qui s’approchaient de la tablée, portant des brocs de vin afin de ravitailler ces soiffards.
Les goualeuses, debout sur un comptoir, changeaient de registre. Elles entamaient une chanson tendre tandis que Paul Niquet faisait accélérer le service. Peut-être craignait-il une descente des roussins? Ou bien une réunion devait bientôt se tenir avec un passé-singe pour la présider. En effet, l’assemblée des consommateurs regroupait les malfrats qui tenaient Paris entre leurs mains malpropres et avides, jamais satisfaites.
Maintenant, les fripiers qui oeuvraient également en tant que receleurs, observateurs et informateurs du quart d’œil, s’empressaient d’engloutir leur dernière chope.
Puis, quelque peu avinés, ils montèrent bruyamment à l’étage par un escalier aux marches à demi branlantes. Trois jeunes femmes dépoitraillées, lamine rubiconde et les joues passées au blanc de céruse les accompagnèrent.

- Titine, tu m’f’ras ton truc spécial?
- Oh! Comme tu y vas! Tout doux le Fernand. Offre-moi d’abord un jupon de première main et pas de cinquième fripe. Après, on verra…
- Mais je ne refile que de la bonne marchandise! S’offusqua Fernand,un géant blond au cou de taureau, au visage déjà bouffi par l’alcool.
- Pas sûr! T’es peut-être salé!
Désormais, la salle de restauration était presque déserte; l’obscur fonctionnaire venait de quitter les lieux tandis que Galeazzo di Fabbrini qui avait fini par se montrer fort persuasif, conduisait Fieschi dans un appartement situé dans un immeuble de rapport discret du côté des Invalides. Giuseppe n’allait donc pas tarder à se retrouver embarqué dans un complot aux multiples rebondissements.
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