Chapitre 10
En cette dernière nuit de septembre 1821, le comte de
Provence ignorait qu’il n’avait plus que quelques minutes à vivre. Son
entreprenante maîtresse, la tendre Zoé Victoire, savait obéir aux pressantes
recommandations de son amant de cœur.

Minaudant, jouant à la perfection la délicieuse évaporée,
la jeune femme interpella ainsi le souverain putatif de la France:
- Mon Louis adoré, que vous semble de ce chapeau? Ne
serait-il pas plus seyant avec cette aigrette inclinée ainsi?
- Ma Zoé, vous avez un goût inné pour les jolies
choses. Cette coiffe n’a nul besoin de cette plume. Elle très bien comme cela.
- C’est là l’avis de votre royale personne, mais pas
le mien. Tenez. Venez un peu placer l’aigrette selon mon caprice.
Avec un zèle touchant, sinon ridicule, Louis XVIII
obtempéra. Péniblement, il se mut jusqu’à sa maîtresse et fit glisser la plume
sur le chapeau d’un beau bleu.
- Oui… c’est cela. Là, ça me convient…
- Non, mon Loulou… vous vous y prenez fort mal.
Donnez-moi l’aigrette. Je vais l’agrafer plus bas.
Avec un sourire mutin, Zoé Victoire s’empara du
fragile colifichet et, avec une longue aiguille, le fit glisser sur la bordure
du chapeau; or, avec une maladresse feinte, la jeune femme fit tomber la plume
sur un tapis persan remontant au XVIIIe siècle.
- Aïe! Décidément, ce n’est pas mon jour!
Galamment, alors que cela lui était extrêmement pénible,
le comte de Provence se pencha vers l’avant afin de ramasser l’ornement
frivole. Alors, prenant de vitesse son royal amant, sournoisement, la comtesse
du Cayla enfonça la longue épingle dans la nuque du podagre. Louis réagit tout
d’abord par un brusque sursaut. Puis, tremblant et perdant le contrôle de son
corps, il s’effondra sur le sol avec un plouf sonore.
Sans montrer la moindre émotion, Zoé Victoire s’agenouilla
près du cadavre. Louis était mort les yeux ouverts. Désormais, plus aucun
souffle ne s’échappait de ses lèvres exsangues.
Avec minutie, la criminelle retira l’épingle à chapeau
du cou du mort. Puis, elle paracheva son œuvre en épongeant la goutte de sang
qui perlait sur la nuque de la dépouille toute chaude. La blessure, fort
petite, échapperait sans nul doute à l’examen du médecin personnel du comte de
Provence.
Rassurée et toujours merveilleuse de sang-froid, Zoé
Victoire se retira discrètement du pavillon. Comme prévu, la jeune femme ne
croisa personne dans le parc. Se hâtant à petits pas, protégée de l’humidité de
la nuit par un châle soyeux et moelleux, la comtesse disparut dans l’obscurité,
quittant à la fois la propriété mise à la disposition du souverain en exil et
cette histoire. Son rôle, modeste dans cette intrigue, tout en étant déterminant,
ne mérite pas un plus grand développement.
***************
Daniel Lin s’apprêtait à gagner le XIXe siècle, l’année
1868 d’abord puis l’an 1825. Avec l’accord
d’André Fermat, il avait sélectionné les membres de son équipe: Frédéric
Tellier, Louise de Frontignac, Pieds Légers, bien sûr, mais aussi le bougon et
si précieux Symphorien Nestorius Craddock, Aure-Elise d’Elcourt, Pierre
Fresnay, Victor Francen, Erich Von Stroheim, Michel Simon et Violetta Grimaud.
Évidemment, d’autres individus s’adjoindraient à ce
groupe si nécessaire. L’adolescente avait insisté pour ne pas se séparer d’Ufo.
Après un accrochage mémorable avec le vice amiral, elle avait fini par emporter
la partie.
La direction de la cité avait été confiée à Lobsang
Jacinto, déjà malade et à Tenzin Musuweni. Gwenaëlle, enceinte de six mois,
avait préféré se dispenser du voyage. Elle avait reçu l’approbation de son
compagnon car, avec ses pouvoirs télépathiques accrus par son état, elle savait
pouvoir garder le contact avec lui.
Les adieux du couple ne s’étaient pas éternisés.
Pourtant, la Celte avait le cœur en peine:
- Daniel Lin, tu vas voir l’image de ton Irina, tu vas
l’approcher, mais ce ne sera pas elle, pas celle que tu as aimée.
Souviens-t-en.
- Tu me mets en garde car tu pressens des difficultés,
Gwen.
- Daniel Lin, tu montres ta force et ton assurance à
tous, mais moi je sais que tu dissimules tes faiblesses. Notre lien télépathique
fera la différence.
- Mon cœur est encore plein d’Irina, c’est vrai, mais
dans cette mission, j’aurai le soutien d’André…
- Je n’aime pas cet homme… mais tu peux lui accorder
toute ta confiance face à Galeazzo et à Johann. Il est de taille à les affronter
et à les vaincre… Cependant, reste en alerte. Les deux êtres maléfiques ont
forgé un piège à ton intention… pour les devancer, tu devras faire preuve d’autant
de ruse et d’habileté que le renard et le lynx, et user de ton intelligence,
toute ton intelligence comme le loup au dos argenté chef de la meute…
- Je prendrai soin de moi, promis.
- Attends, mon maître. Il y a quelqu’un d’autre d’encore
plus redoutable qui agit dans l’ombre… une sombre déité. Je ne la distingue pas
très clairement… tout est trouble et confus… elle manœuvre pour son seul compte
et manipule les êtres et les créatures… elle se croit libre… à ses côtés, un
mort non mort, un spectre…
- Un non mort… Un vampire? Antor?
- Non, il ne s’agit pas de ton ami… c’est difficile à
dire et à décrire… un homme malfaisant, au cœur mordu par le poison de la haine
et de la vengeance… ses yeux ressemblent à ceux d’un lézard géant. Tu l’as déjà
affronté jadis et ailleurs, et tu l’as vaincu… lui n’a rien oublié ni pardonné.
Il est fort car il croit en la puissance infinie et éternelle du Dragon Noir. Méfie-toi
doublement car il a passé un pacte avec lui…
- S’agirait-il de Sun Wu père? Oui… c’est bien cela. S’exclama
le daryl androïde qui avait compris. Gwen, merci pour ces informations.
- Daniel Lin, tu reviendras. Tu me reviendras. Guéri
et en paix avec toi-même.
Sur ces dernières paroles, la Celte embrassa alors les
yeux, le nez et la bouche de son amant avant de regagner les serres
hydroponiques. Un travail l’attendait. Elle devait récolter quelques légumes
arrivés à maturité.
Pendant ce temps, quelque peu dubitatif, le commandant
Wu ne savait pas s’il devait prendre pour argent comptant tout ce que la jeune
femme lui avait dit. En soupirant, il monta à bord du Vaillant, entièrement
rénové, agrandi et réaménagé.
- D’après Gwen, ce ne sera pas facile mais nous l’emporterons,
fit-il discrètement à l’oreille de Fermat tandis que celui-ci amorçait le décollage
après le check-up d’usage.
- J’en accepte l’augure, conclut le maître espion.
- Euh… ma compagne a aussi déclaré que je pouvais vous
faire entièrement confiance en tant qu’agent temporel…
- Je doute qu’elle ait employé le terme…
- Certes, mais l’intention y était…
***************
Mi avril 1825, Chatou, au bord de la Seine, à quelques
encablures de Saint-Germain-en-Laye.
C’était là, sur une des rives que Danikine avait
installé son laboratoire car il avait besoin d’eau en quantité afin de
refroidir les immenses cuves contenant les productions issues de ses recherches
très spéciales. À l’intérieur des bâtiments aménagés, il essayait de maintenir
un taux d’hygrométrie constant ainsi que la température adéquate pour ses
cuves.
Situé en sous-sol, le laboratoire principal avait la
particularité de présenter des murs métalliques en acier renforcé et en inox.
Cependant, on voyait sur les parois le rivetage apparent. Cette technologie
relativement avancée avait été fournie par Johann.
Comme Irina s’étonnait du décor qui l’entourait, le
baron expliqua:
- J’ai conçu ce laboratoire comme un caisson étanche
de submersible.
Le Russe s’était mis en quatre pour accueillir sa
compatriote du futur. Avant de descendre les escaliers, selon un rituel étudié,
le noble Pavel avait imposé le port d’un masque filtrant à son invitée afin d’éviter
toute contamination.
Dans ce monde dévié, à la technologie avancée, l’éclairage
était constitué de lampes électriques à arc. Cette fois-ci, Irina n’afficha pas
sa surprise mais n’en pensa pas moins.
« Ces Français de 1825 possèdent-ils réellement
cette technologie que je vois ici? Et la maîtrisent-ils? Décidément, cette
mission s’annonce plus complexe que ce que Dolgouroï me l’a dit ».
Maïakovska avait reçu l’ordre de l’amiral de contrer
Galeazzo di Fabbrini mais en jouant celle qui adhérait au projet du comte
ultramontain. Elle n’avait nullement escompté la présence de Johann van der
Zelden. Justement, lors de cette visite du laboratoire secret de Pavel, la
capitaine du futur avait derrière elle le mystérieux Hollandais qui la
surveillait de près.
Avec une facilité déconcertante, l’entité captait les
pensées de la Russe, des pensées qui se bousculaient et cela l’amusait.
Officiellement van der Zelden aidait son poulain ainsi que le savant en exil,
mais il ne pouvait s’empêcher de compliquer les choses comme un sale garnement.
Pourquoi une telle attitude de sa part? Hé bien, Johann visait la destruction
de tous les Univers pour son seul plaisir mais aussi parce que c’était sa
nature qui l’y poussait.
La salle des cuves était précédée d’une antichambre réservée
aux études embryologiques et tératologiques. Outre une bibliothèque contenant
tout ce qui, à ce jour, avait été publié sur le sujet, les visiteurs pouvaient
voir et admirer une série de rouleaux de feuilles de dessin et de calques sur
lesquels étaient tracés des schémas et des épures à l’encre de chine avec un
soin minutieux. Leur titre en russe intriguait fort:
« Plans des incubateurs et des utérus
artificiels ».
Bien que relativement avertie, Irina ne put éviter l’esquisse
d’un sursaut. Il fallait la comprendre. La salle contenait aussi des
paillasses, des éprouvettes laissant transparaître des solutions multicolores,
en fait diverses tentatives de conception de liquides nourriciers.
Sur un tableau noir étaient inscrits des brouillons de
formules chimiques obéissant à un système différent de celui conçu par Mendeleïev
dans la piste temporelle 1721. Des formules où se mêlaient encore des symboles
alchimiques et des signes hérités de Lavoisier.
Pour Pavel, il s’agissait de
concevoir un placenta et un liquide amniotique artificiels.
Une fois encore, Pavel Danikine éleva la voix.
- Avant de vous plonger dans le mystère insondable de
ma création, fit-il en parfait amphitryon, il faut que je vous explique plus précisément
ce dont il s’agit. Et pour cela comme la vue vaut largement un long discours…
Le savant s’approcha alors d’une armoire qu’il ouvrit
sans cérémonie. Celle-ci renfermait une théorie de moulages en plâtre ou en
cire, parfaitement rangés par ordre chronologique. Tous reproduisaient les différentes
étapes du développement embryonnaire humain, de l’œuf à peine fécondé au fœtus à
terme. De plus, chaque modèle portait une étiquette qui précisait l’âge de l’être
représenté. Les créatures, cependant, n’étaient pas tout à fait figurées à l’échelle
à cause de la petitesse des premiers stades de la vie.
Quelque peu gêné, le Russe dit:
- Je reconnais qu’il y a encore des incertitudes au
niveau des stades gastrula et neurula. La difficulté est de bien séparer ce qui
constitue l’être futur et les parties formant les annexes. Comme vous allez
vous en rendre compte, je suis un fervent adepte de la théorie cellulaire. J’ai
donc rejeté les billevesées de la préformation de l’être dans les gamètes. Je
sais que la manière dont Descartes décrivait la constitution progressive de l’embryon
est fortement erronée.
- Euh… fit la capitaine, dont la biologie n’était pas
la tasse de thé, êtes-vous certain de la fiabilité de votre théorie?
Galeazzo à qui rien n’échappait ne put retenir un
ricanement.
- Ma chère, voyons…
- C’est bien plus qu’une théorie! Rajouta Danikine.
Depuis quelques mois, je suis passé aux essais concrets, donc à l’application
pratique. Évidemment, j’ai subi quelques échecs que je ne vous dissimulerai
point. Les premiers temps, je ne dépassais pas les divisions cellulaires
primordiales. Mais par la suite…
Ostensiblement, Pavel appuya sur une bosselure. Une
paroi glissa dévoilant des bocaux qui renfermaient, conservés dans du formol,
des essais plus aboutis du biologiste, ne dépassant pas cependant les trois
mois de gestation.
- Chacun, comme vous pouvez le constater, était
atteint de malformations létales, commenta di Fabbrini, légèrement
condescendant. Jusqu’à ce que mon collaborateur et compère et moi-même venions
apporter notre modeste contribution au projet de notre ami russe.
Les fœtus inaboutis, véritablement monstrueux, avaient
de quoi effrayer. Certains s’étaient développés anarchiquement en sortes de
pieuvres ou d’étoiles de mer. Ils étaient donc affectés de polymembrie. D’autres
étaient des cyclopes. Dans ce répertoire d’horreurs, il fallait y rajouter les
anencéphales, les siamois incomplets et ceux qui n’avaient ni membres ni tête.
Souriant et fier, Galeazzo compléta:
- Ma modeste participation a consisté à stabiliser le
liquide nourricier, à contrôler les différents éléments nutritifs entrant dans
sa composition.
- Quant à moi, ajouta Johann baguenaudant, je suis
intervenu au cœur du soma et du germen afin d’éliminer du message les fausses
transmissions. Trente mille lettres, ce n’est tout de même pas la mer à boire!
Et voici le résultat. C’est fabuleux.
Sous la conduite du comte ultramontain et de van der
Zelden, le petit groupe pénétra dans la salle du « sous-marin ».
Celle-ci, de cent vingt pieds sur quarante, contenait dix à quinze cuves
parfaitement fermées, reliées à leurs tuyaux nourriciers.
Ce qui frappait les visiteurs, c’était une étrange
lumière violette dans laquelle baignait la salle; on pouvait observer le
contenu de chacune des cuves grâce à des hublots, mais, précaution supplémentaire
au masque, il fallait pou cela chausser des lunettes à verres dépolis. Ces
verres présentaient la particularité de filtrer les rayons infrarouges.
Quelque peu intriguée, Irina se pencha et examina le
contenu de la première cuve à sa gauche. Comme le hublot comportait un vitrage
loupe grossissante, la jeune femme n’eut aucune difficulté à reconnaître un
clone fœtus de trente semaines de type caucasien, parfaitement constitué, un
petit garçon qui suçait son pouce.
Ce fut alors qu’exalté par son œuvre, ne se contrôlant
plus, Danikine commença son délire digne de celui d’un savant fou d’un film de
l’obscur Ed Wood, avec en vedette Bela Lugosi.
- Ici, oui, ici, se forge l’humanité nouvelle qui doit
se substituer à l’ancienne par trop vermoulue et obsolescente! Une fois écloses,
mes légions d’homunculi partiront à la conquête de cette planète ordinaire,
tout à fait ordinaire et pourtant unique!
Comme s’il ne s’apercevait pas de la folie de Pavel,
Galeazzo renchérit:
- L’Empereur Napoléon Premier le Grand tient là ses
troupes. Des soldats obéissants jusqu’à la mort, qui ne se poseront aucune
question car inaptes à formuler toute autre pensée que celle-ci: vaincre l’ennemi!
- Oui, c’est tout à fait cela, siffla van der Zelden
comme en écho, son visage reflétant à la fois la satisfaction la plus intense
mais aussi un sentiment beaucoup plus indéfinissable et par là inquiétant.
Notre Empereur voit la fin de ses jours approcher. Tout le monde sait cela. Ne
souffre-t-il pas d’une grave affection de l’estomac?
- Justement! S’exclama Danikine, ses yeux brillants d’une
lueur dangereuse. Nous avons anticipé le coup. Admirez!
La Russe avança alors d’un petit pas rapide jusqu’à la
dernière cuve qui semblait trôner au fond de la salle. Elle était munie d’un
système de protection renforcée. On ne pouvait s’en approcher à moins de dix
centimètres sous peine de risquer une électrocution mortelle. Fébrile, Pavel
tendit à sa compatriote de minuscules jumelles de théâtre qui auraient mieux trouvé
leur place lors d’une représentation du Barbier de Séville de l’illustrissime
Rossini.
L’officier hoqueta de surprise en découvrant l’identité
du clone.
- Mais il ne s’agit point là d’un enfant! Et encore
moins d’un fœtus! Ces traits émaciés, ces joues creuses enfoncées, ces cheveux
noirs raides…
- Napoleone Buonaparte en ses jeunes années. Lança
Galeazzo triomphalement. D’ici trois mois au plus tard, il pourra se substituer
sans problème au vrai! Je parle de notre exemplaire… au préalable, il aura reçu
toutefois un enseignement particulier…
Émue, Irina crois les yeux bleu nuit de Johann.
- Quel jeu jouez-vous? Demanda Maïakovska mentalement à
l’entité. Selon l’amiral Dolgouroï, le comte di Fabbrini et le baron Danikine,
le prince en fait, n’avaient qu’un but: détruire à la source l’Empire des Napoléonides!
Or, ce n’est pas là ce que je vois. Il n’était nullement question de clones. Et
encore moins de vous!
Avec jubilation, sur le même mode de communication,
van der Zelden répliqua:
- Comme vous l’avez compris, j’ai aidé à l’édification
de cet univers. Je ne veux point vous le dissimuler davantage. Je vois ce qui
est en train de se passer un peu plus loin sur la chronoligne. Une guerre
temporelle qui anéantira la Galaxie tout entière! Comme l’empêcheur de détruire
en rond qui a nom Daniel Lin Wu n’a pas ou plus accès à ce monde, je puis
maintenant vous prêter mon assistance.
- Qu’entendez-vous par là?
- Cette histoire absurde, ma chère, touche à sa fin.
Et je vais l’effacer. Le sieur Daniel Lin qui a eu l’outrecuidance de me défier
ailleurs, s’effacera parallèlement à
cette temporalité hétérodoxe. Ma vengeance sera alors complète.
- Mais… balbutia Irina quelque peu apeurée par les
aboutissants des propos de Johann, moi aussi je vais disparaître! Que les Napoléonides
retournent dans les limbes, soit! C’est presque là l’objectif fixé par Dolgouroï.
Mais… pas moi!
- Très chère, pas du tout. Vous maîtrisez mal les
concepts.
- Comment cela?
- Ailleurs, dans les autres chronolignes, vous existez
bel et bien.. Indépendamment de votre moi d’ici.
- Ailleurs, je suis autre, cela je le sais et le sens,
et je n’ai nullement conscience de vivre cette aventure-ci!
- Irina Maïakovska, vous oubliez qui je suis, ce que
je puis…
- Ah! Nous y voilà. Qui êtes-vous? Qu’êtes-vous?
- Hé bien… l’Ennemi de tout le vivant, tout
simplement. Avec un E majuscule, s’il vous plaît. Le cauchemar de tous les êtres
pensants… et un peu celui des autres aussi. On m’appelle prosaïquement la Mort.
Mais je préfère le terme plus scientifique et plus exact d’Entropie!
Alors Johann se mit à rire d’un rire caverneux et
sinistre à la fois. Au tréfonds d’elle-même, Irina frémit et gronda de colère.
Cela échappa à l’orgueilleux personnage. Quelque chose dans la Russe
grandissait, croissait, quelque chose de bien plus sombre et définitif que le
boursouflé van der Zelden.
***************
Pékin.
Le commun des mortels n’avait pas accès à la Cité
interdite rénovée et repensée par l’Empereur Fu Qin. Même aux temps des Mings
et des Mandchous, les entrées n’étaient pas aussi filtrées. Présents à tous les
niveaux, les systèmes de sécurité fourmillaient, fonctionnant à la fois à l’identification
des empreintes digitales et de l’iris et à la reconnaissance vocale. L’ADN était
devenu banal dans cette chasse à l’intrus. Parfois, les ivettes virtuels
reconstitués holographiquement restaient en rade devant les hautes murailles
protégeant la demeure impériale.
Comme le premier Empereur Qin en son tombeau, Fu avait
disséminé dans ses innombrables allées et galeries des rivières de mercure. Même
sous le faible poids d’une patte de moineau, le sol se dérobait plongeant ainsi
l’hôte indésirable dans le plus effroyable des pièges; le volatile finissait
alors englué dans le liquide meurtrier.
Le plan de la néo Cité interdite se basait sur la
position des constellations dans le ciel. Pour décrypter le tout, il fallait
connaître les formules des cinq éléments. Pour le Chinois moyen, superstitieux
comme il se devait, la Cité interdite était véritablement le siège du Fils du
Ciel, le descendant du Dragon.
Toutefois, malgré son ascendance divine, Fu ne vivait
pas seul dans son palais. Il s’était entouré de légions de gardiens, triés sur
le volet. Des automates améliorés, des androïdes, dans la tradition des mécaniques
de l’Empereur Soueï Yeng Ti, des hologrammes en 3D d’une agilité foudroyante,
bien plus mobiles que les agents Smith de Matrix, mais aussi de clones à la fidélité
sans faille.
Au total, il y avait cinq catégories de gardiens, un
pour chaque élément.
Personne ne pouvait filmer ou photographier la Cité à
cause d’un champ psychique répulsif.
À l’intérieur, des jardins hors normes, une nature
domestiquée et luxuriante prospérait, figurant les plantes et la faune des cinq
continents. Chacun de ces continents était rattaché à un élément. On y croisait
aussi des espèces officiellement disparues comme les smilodons, les grands
pingouins, les thylacines, les dodos, l’oiseau mouche, le koala, le panda, le
Bonobo.
Tous cohabitaient dans la meilleure entente possible.
De nombreux écosystèmes étaient reproduits aux détails
exacts prêts. Le tout était, bien sûr, entretenu et préservé minutieusement.
Fu se plaisait dans son domaine. Souvent, il se
promenait dans la forêt de Bornéo reconstituée ou encore dans le grand nord
canadien, l’altiplano des Andes, le bush australien, les canyons du Colorado. C’étaient
ces derniers qui avaient sa préférence.
Bref, tous les paysages résumaient la totalité de ce
qui avait existé sur la planète Terre depuis trois millions d’années environ.
Le jardin, constitué de mini parcs étanches, un par
biotope, était également agrémenté de statues de souverains divinisés, pas tous
d’origine chinoise comme vous allez vous en rendre compte. Ainsi, Fu, dans ses
longues promenades, prenait le temps de s’arrêter devant Qin Chiang Ti,
Rodolphe II, Tamerlan, Koubilaï Khan, Akbar le Grand ou Charlemagne.
Hormis la garde mentionnée et décrite, environ vingt
mille personnes vivaient en permanence auprès du Dragon. Toutes étaient tatouées.
(Il s’agissait d’un tatouage électronique indécelable dont les porteurs en
ignoraient la présence). Si quelqu’un éprouvait le besoin de quitter l’enceinte
de la Cité interdite, le tatouage s’activait et le consumait.
Telle était la punition pour le contrevenant.
Ce matin-là, Sun Wu père était reçu en audience
particulière par le magnifique, le splendide, l’énigmatique et sublime Fu. Étalé
sur le dallage de marbre noir, le vieil homme ne pouvait s’empêcher de sentir
une sueur glacée couler entre ses omoplates malgré tout son courage. La voix
froide et comme désincarnée lui dit:
- Wu, mon fidèle parmi les fidèles, relève-toi! J’ai
une mission pour toi.
Après s’être redressé, on ne désobéissait pas à l’Empereur,
l’ancien chef du Dragon de Jade répondit, évitant toutefois de contempler l’Astre
sombre de ce lieu.
- Maître d’entre les Maîtres, vous savez que vous
pouvez compter sur moi par-delà la vie et les possibles. N’est-ce point grâce à
vous que je respire à nouveau? Ma cinquième existence vous est entièrement
acquise.
- Je vais t’envoyer loin d’ici. Tu vas y affronter un
vieil adversaire qui te donna jadis du fil à retordre. Ah! Je vois avec plaisir
que tu commences à comprendre!
- Seigneur des Mondes! S’agirait-il de mon parent éloigné,
ce félon? Cette langue serpentiforme? Ce ne sera plus une mission, Maître, mais
bien une récompense. À cause de lui, je suis mort de faim. J’ai agonisé de
longues heures dans une atroce solitude, réduit à n’être qu’un nouveau-né!
Imperceptiblement, Fu sourit.
- La haine est le meilleur des moteurs, mon fidèle Wu.
Mais ton lointain parent n’est pas ce qu’il paraît être, croit être… Ne pense
plus à lui entant que Daniel Lin ou encore Daniel Deng… il est la véritable, l’insupportable
pelure de la vie, de la réalité.
Laissant suinter toute sa soif inextinguible de
vengeance, Sun Wu éclata:
- Michaël, l’agent terminal!
- Oui, ricana et approuva le divin souverain.
- Alors, je suis déjà parti, Maître!
- Attends un peu, mon comès. Modère ton impatience. Tu
ignores les détails.
Derrière l’Empereur, un écran quadridimensionnel révéla
un paysage parisien appartenant au passé, plus précisément à l’année 1825. Ce
paysage était circonscrit dans un périmètre relativement restreint entre le
Palais des Tuileries, le café Tortoni, le Palais Royal, le Louvre, Le
Luxembourg; et les rues étroites et mal famées de l’Île de la Cité.
- Je dois te mettre en garde. Ton adversaire qu’il te
faudra éliminer, bien évidemment, recevra des soutiens à ne pas négliger. Mais
tu peux le vaincre cependant car Daniel Lin a beau s’octroyer le titre surfait
et pompeux de Révélateur, admire la majuscule, il n’a pas encore compris ce qu’il
était et ce qu’il pouvait.
- Pour moi, il a toujours été un fat usurpateur.
- Bien. J’aime ce zèle. Voici ses comparses. Apprends à
les identifier.
L’écran montra alors des individus tout à fait
ordinaires. Mais parmi eux, Sun Wu reconnut André Fermat et Violetta. Avide, il
demanda:
- Bénéficierai-je moi aussi d’aides?
- Regrettes-tu donc tant tes séides? Tes affiliés du
Dragon de Jade? Dans ce cas, voici la clé qui te permettra de tous les
ressusciter. Il te suffira de les nommer mentalement et ils renaîtront.
Se penchant, l’être divin donna au vieil homme des
billes irisées et opalescentes. Puis il lui ordonna d’en jeter quelques unes
sur les dalles. Les petites boules ne roulèrent point sur le marbre mais se
brisèrent en éclats iridescents. Et chaque éclat donna naissance à un humain
surgi de l’Inframondes, du Néant.
Ému, Sun Wu, les larmes aux yeux, murmura, ébahi:
- Ti, mon cousin… Lang Xiao… Koutchaï! Tse Ring! Ils
sont tous là, comme autrefois…
- Oui, Sun Wu. Tu mérites de les retrouver, mon fidèle
comès. Va et ne me déçois pas. Pars, maintenant…
Le Chef du Dragon de Jade se retira en reculant, suivi
par ses sbires revenus des ténèbres.
Une fois seul dans l’immense salle, Fu se frotta les
mains.
« Ah! Quelle magnifique réussite ce Sun Wu… on
peut dire que j’ai soigné sa résurrection. Il n’a conservé en mémoire que trois
de ses précédentes morts. Ainsi, il a totalement occulté l’aide qu’il apporta
jadis à son parent dans le pyramidion hétérodoxe. Cependant, je ne puis me réjouir
présentement car ma vision reste floue concernant mon triomphe final… Sun Wu
est persuadé que Daniel Lin est un Michaël, un agent temporel, l’Agent temporel
terminal… risible! Et notre pseudo daryl pense de même à propos de Fermat… là,
si je le pouvais, je me tordrais de rire… mais restons sérieux.
En cet instant, mon comès s’alimente à la source même
de l’information. Peut-être passera-t-il une fois encore une alliance avec son
lointain parent, mais j’en doute. Il porte ma marque…
Quant à l’Entropie elle-même, ou qualifiée de telle,
elle reste coupée de la Supra Réalité et ne s’en est pas encore rendue compte.
Désormais le pseudo Johann se meut et agit en aveugle, influencé par mes
leurres. Ah! Quel beau coup ai-je réussi là!
Là n’est pas l’essentiel. Daniel Lin… ou Dan El… il me
faut le vaincre… j’en ressens l’ardente nécessité. Elle me brûle, me dévore de
l’intérieur… ».
***************
Nous étions en août 2152, au sein de la cité
souterraine de l’Agartha. Le bureau de Sun Wu fils avait été réaménagé en salle
de conférence pouvant accueillir un comité restreint. L’ameublement restait
austère et désuet comportant des fauteuils dépareillés, une table oblongue, une
moquette synthétique bleu nuit portant encore des traces d’incendie et des
trous disséminés cachés tant bien que mal par les sièges et la table. Les murs
gris et beiges, aux teintes neutres, facilitaient le recueillement et la réflexion.
Sur la table, quelques carafes d’eau et des verres
permettaient aux personnes de se désaltérer.
Le Cachalot de l’espace soupirait chaque fois que ses
yeux se portaient sur ce liquide, selon lui, insipide. Depuis quelques
semaines, il rêvait de boissons plus fermentées. En cet instant, il n’aurait
pas craché sur un scotch. Mais la vodka aurait été un must ou mieux encore, la
bière Castorii, bien râpeuse à la langue et au gosier.
Des Bouddhistes de la tribu de Lobsang Jacinto avaient
été conviés à la réunion. Parmi eux, Raeva et Tenzin se faisaient discrets. Qui
plus est, il y avait également quelques comédiens arrachés à leur époque
assistant amusés et intéressés par la situation. Ils s’étaient portés
volontaires pour jouer un rôle dans l’expédition temporelle qui se préparait.
Michel Simon et Erich Von Stroheim se montraient les plus enthousiastes. Les
deux hommes, chose surprenante, s’entendaient désormais comme larrons en foire.
Le silence enfin établi, André Fermat prit la parole.
En phrases brèves et claires, il exposa la situation.
- … en conclusion je dirais qu’il serait souhaitable
de se translater en 1825.
En énonçant cette date, Gana-El avait une idée bien précise.
Il savait pertinemment que Daniel Lin n’était pas encore tout à fait prêt à se
heurter à une Irina phagocytée par Fu le Dragon Noir. En tant que membre de l’Unicité,
rien ne lui échappait des machinations de l’Entité.
Frédéric Tellier, mécontent, pinça ses lèvres, regarda
Louise de Frontignac partager son sentiment, et objecta:
- 1825, cela me semble un peu trop loin sur la
chronoligne. André Levasseur, je vous le rappelle, a localisé la première
modification temporelle bien arrière.
- Oui, renchérit Brelan. Mai 1782, ce me semble. Le
Ministre marquis de Ségur
fait allusion à di Fabbrini dans un de ses rapports
au roi. Donc, il serait plus logique de nous rendre en 1782 afin d’empêcher
Galeazzo de nuire au tout début de son action.
Fermat croisa la doigts et répliqua assez froidement.
- Je pensais que nous étions tous d’accord sur le fait
que nous ne voulions pas rétablir la chronoligne source, autrement dit recréer
un XIXe siècle sans les Napoléonides. Le chrono vision que vous avez pu tous
ici consulter librement a révélé que le voyage en 1825 avait plus de 98% de probabilités
de se concrétiser.
- Ah! Souffla la comtesse de Frontignac. Désarmer
Galeazzo sans réparer le tissu temporel, est-ce le meilleur moyen de l’emporter?
Permettez-moi d’en douter. Amiral, je vous trouve bien pusillanime. Jadis, vous
n’aviez point ces velléités de vouloir protéger les êtres vivants originaires
des pistes temporelles déviées.
- Madame, je crois savoir ce que vous pensez. Je ne
suis pas le Fermat que vous avez croisé autrefois.
À ce mensonge, Daniel Lin frémit. Pour le daryl androïde,
l’amiral était un Homo Spiritus qui n’avait aucune difficulté à se déplacer
dans les diverses chronolignes. C’était donc bien lui qui avait œuvré à ses côtés
pour effacer les modifications temporelles de Haäns dans la piste 1721.
Pendant que le commandant Wu se faisait cette réflexion,
André poursuivait d’un ton cassant:
- Je connais les risques et les appréhende mieux que
mon homologue.
- Hum! Émit Louise. Cette chronoligne modifiée par
Galeazzo vous arrange. Ici, à Shangri-La vous êtes à l’abri des machinations du
comte et de son complice!
Entendant ces mots, Fermat esquissa le geste de se
lever. Daniel lin crut bon d’intervenir afin de calmer le jeu.
- Louise, le règne des Napoléonides est désormais un
fait, que cela vous plaise ou non, et ce, par les manœuvres conjuguées de van
der Zelden et de di Fabbrini! Cette piste, même si nous l’effacions, existerait
encore en pointillés. Son écho fossile résiduel continuerait d’exercer une
influence diffuse sur le destin de la Galaxie, que nous le voulions ou non. J’ai
assez d’expérience pour vous l’assurer. Croyant désarmer les Haäns, l’amiral et
moi n’avions fait qu’aggraver le problème autrefois. La preuve: les Asturkruks.
- Tout à fait, opina André.
- Au mieux, nous ne pourrons qu’isoler, endiguer,
cadenasser la chronoligne fautive. Ce serait une dépense d’énergie trop grande
pour un bien piètre résultat. Et dire qu’ici, dans l’Agartha, nous nous
trouvons à l’abri, je trouve cela quelque peu exagéré. Que je sache, nous ne
vivons pas dans le confort. De plus, les Haäns ne vont pas tarder à se poser
sur la Terre.
Le vice amiral crut bon de jeter:
- Dans un siècle, Daniel Lin! Ne confondons pas le
temps bouddhiste universel et celui du naufrage de l’ultralibéralisme qui a
abouti à l’ennoiement de la planète tout entière.
Tenzin intervint à son tour.
- Daniel Lin Wu Grimaud nous a sauvés mon peuple et
moi-même des guerriers prédateurs roux. Si nous nous étions obstinés, une heure
plus tard, nous aurions été foudroyés; pour cela, ma reconnaissance éternelle
lui est acquise.
Le commandant Wu eut un geste signifiant que ce qu’il
avait fait n’était rien. Puis il reprit la parole.
- André, je n’ai commis aucune erreur. Les Haäns du
XXXe siècle voyagent aussi bien dans les passés que dans les chronolignes.
Ainsi, ils s’approvisionnent en esclaves en toute impunité, Zoël Amsq ou pas.
Ils sont également à la recherche du légendaire Timour Singh et vous savez dans
quel but. Quant à Galeazzo di Fabbrini, il est, certes, parvenu à modifier
notre futur, mais il peut encore aller beaucoup plus loin, Johann le poussant à
la surenchère.
- Vous paraissez craindre particulièrement cet homme…
- Je le reconnais volontiers, Louise.
- Alors, dans ce cas, le mieux n’est-il pas d’agir dès
1782, lorsque tout débute?
- En apparence, tout débute en 1782, lança Fermat. En
réalité, cela peut être encore beaucoup plus tôt. Le chrono vision a révélé qu’une
troisième équipe allait tenter d’entraver notre action.
- Les Angliches alliés aux Russes et aux Chinois!
Siffla Craddock.
- Hélas! Soupira le commandant Wu.
- Que veulent-ils? Demanda Tellier. Rétablir la piste
sur ses rails, ce que vous ne désirez pas? En éliminant Napoléon Premier?
- C’est exactement cela, approuva Fermat.
- Allez-vous les affronter également?
- Tôt ou tard, certainement, marmonna Daniel Lin avec
gêne. Il faut que vous compreniez bien notre raisonnement. Non pas que nous
souhaitions vous imposer une leçon magistrale de physique temporelle, mais…
- Ah! Fit Brelan, vous avez opté pour le juste milieu.
- Afin de préserver le maximum de vies.
- Vu de ce point-là, j’admets votre choix, déclara l’Artiste.
- Puisqu’il n’y a plus d’objection, poursuivit le
commandant Wu, je me permets de vous rappeler que nous effectuerons un premier
saut en 1868 afin de nous approvisionner. Cela sera plus commode.
- Certes, mais en quoi? Questionna Louise tout en
jouant avec une mèche de ses cheveux.
- En pièces de napoléons authentiques tout d’abord;
puis en costumes bien taillés et naturellement en alliés.
Frédéric se détendit. Enfin, on en venait aux choses
pratiques. Se tournant vers Daniel Lin, il dit:
- Je dispose d’une bande qui m’est dévouée jusqu’à la
mort. Aucun de ses membres ne posera de questions gênantes, je puis vous l’affirmer.
Parmi mes lieutenants, je vous recommande Doigts de fée, capable de se mêler à
la foule, de passer inaperçue et de revenir ensuite les poches et les bourses
bien rebondies. Ensuite, il y a Marteau-pilon, un colosse au grand cœur mais à
l’intelligence réduite. Cependant, il soulève sans difficultés une demie tonne
de foin sans marquer le moindre signe d’effort.
- Une sorte d’Hercule donc, fit Fermat.
- A cette liste, il me faut rajouter Monte-à-regret,
un virtuose du surin, du poignard et du foulard, le Piscator, qui se glisse partout
et capte ainsi les secrets les mieux cachés… concernant ce dernier, je vous déconseille
de le séparer de son comparse, un dénommé Germain la Chimène.
Au surnom de la Chimène, Fermat haussa un sourcil mais
se garda bien d’émettre le moindre commentaire. Quant à Michel Simon, il ne put
retenir un rire gras, lourd de sous-entendus.
- Ouah! Il ne faudra donc pas accoler à ce duo l’Anglais,
Charles Laughton! Cela risquerait de déclencher un « drôle de drame »!
Craddock roulait des yeux. Il osa une réflexion bien
sentie.
- Dites, l’Artiste, loin de moi l’idée de vous fâcher,
mais vos comparses, complices, ressemblent furieusement à des membres huppés de
la pègre! Je croyais que vous vous étiez rangé des voitures. Apparemment, je me
trompais…
Pendant que le Cachalot de l’espace s’exprimait, Erich
Von Stroheim répétait à la cantonade, espérant que quelqu’un éclairât sa
lanterne:
- Was? Ich verstehe
nicht. Warum lacht Michel Simon?
Alors Symphorien se leva et, s’approchant de l’Austro-américain,
lui donna familièrement une claque bien sonore dans le dos.
- Je t’expliquerai là-bas, devant un pot, mon pote!
Déçu, Tenzin Musuweni reprit la parole:
- Vous n’allez amener aucun des nôtres avec vous.
Pourquoi cet ostracisme? Je croyais que vous aviez besoin d’alliés.
Tâchant de ne pas vexer le grand Noir bouddhiste,
Tellier lui répondit:
- Chers amis, cette expédition n’est pas dans vos
cordes. Après tout, vous clamez haut et fort votre non-violence bien qu’il y
ait parmi les vôtres des moines soldats comme Raeva, ici présent. En fait, peu
d’entre vous sont à même d’affronter les tours cruels que Galeazzo et van der
Zelden vont sans nul doute nous réserver.
Raeva se redressa et marqua sa colère.
- Nous taxeriez-vous de lâcheté?
- Non, cela n’était pas mon intention. Je ne faisais
que dresser un constat. En vérité, nous avons besoin d’alliés mais pris en
1825.
- Ah! Fit Daniel Lin , comprenant. Vous songez à votre
vieil adversaire, le comte Alban de Kermor.
- Alban de Kermor mais… commença le vice amiral.
- André, le comte de Kermor n’es âgé que de quinze ans
en 1825, je le sais, renseigna le danseur de cordes. Aspirant dans la Marine
anglaise, il sert alors à bord du Redoubtable.
- Frédéric! S’exclama Fermat, jouant l’étonné. Un
Breton dans la Royal Navy? Pincez-moi!
L’Artiste enchaîna à l’adresse de tous:
- C’est une situation bien plus logique que vous
pouvez le penser. Kermor revendique vingt quartiers de noblesse. Il s’est donc
rallié à Artois et ce d’autant plus facilement que le comte di Fabbrini lui a
volé son héritage. Je veux parler de Giacomo, le père de Galeazzo.
Le commandant Wu croisa le regard du vice amiral,
hocha la tête et acquiesça.
- Entendu, nous faisons entrer Alban de Kermor dans
notre jeu. Quant à vous, messieurs, poursuivit-il en se tournant vers Michel
Simon et Erich Von Stroheim, vous êtes visiblement prêts à en découdre. Mais ce
ne sera pas du cinéma. En cas d’erreur, nous ne pourrons pas retourner la scène.
Vexé, l’Austro-américain marmonna:
- Monsieur Wu, je manie fort bien le sabre et je puis
tromper n’importe qui déguisé en Teuton!
- Je vous crois, mon cher Erich.
Michel Simon renchérit.
- Daniel Lin, c’est là justement où l’on mesure le
talent. Jouer pour de vrai! Tenez… je me verrais bien en grognard de Napoléon,
ayant combattu à Austerlitz ou à Wagram…
Tellier informa les deux comédiens.
- Ces batailles ont réellement eu lieu dans ce temps
des Napoléonides. Mais pas aux mêmes dates que dans l’autre chronoligne, celle
qui vous est plus habituelle.
- Tout le monde a bien compris les enjeux? Faut-il répéter?
Non? Pas d’autre objection? Demanda le maître espion. Dans ce cas, la séance
est levée. Demain, à six heures, sur le pont pour les ultimes préparatifs et la
finalisation de l’entraînement.
***************
Avril 2517, à bord du vaisseau Langevin.
Dans sa cabine, Uruhu rêvait. Le K’Tou était réputé
pour faire d’étranges songes, le plus souvent prémonitoires et perturbants. Il
ne s’inquiétait plus depuis longtemps déjà de sa seconde vie onirique.
Chronologiquement, il y avait un peu moins d’un mois
que le problème des Asturkruks avait été réglé. Ces derniers étaient retournés
dans les limbes de la non existence. Désormais, sur Gentus, la voie était
ouverte aux futurs Orangs Lords et Orangs Pendeks.
Le Néandertalien se satisfaisait de ce résultat. Ses
origines faisaient en effet qu’il avait de nombreuses affinités avec les
orangs-outans de la Terre. Pour lui, ils représentaient une image à peine déformée
de Pi’Ou, l’ancêtre mythique de ceux qui marchaient debout.
Dans son rêve, Uruhu se retrouvait au sein d’une forêt
presque vierge à la température chaude et à la forte humidité. Pi’Ou se balançait
sur une branche et lui parlait.
- Uruhu, tu as failli à ton serment.
Le langage utilisé ne ressemblait pas à une langue
articulée; il consistait en un mélange de bruits, d’onomatopées, de cliquètements
et de mimiques appuyées.
Peiné, le Néandertalien se demandait comment il avait
pu rompre son serment. Il balbutia en rougissant:
- Aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai bien attaqué
Winka pour protéger mon commandant. Celle-ci, malfaisante femelle, m’a cassé le
nez! Et si Glump n’était pas intervenu, je ne pourrais te voir en songe aujourd’hui.
L’avatar du demi dieu esquissa un sourire et rétorqua à
cette logique:
- Il n’est pas question de cela, K’Tou d’entre les K’Tous.
Ton Créateur…
Uruhu, à ce mot interdit, se mit à transpirer
abondamment.
- Mon Créateur? Mais c’est toi l’ancêtre du peuple qui
marche debout…
- Non, Uruhu, tu te trompes. Je ne suis pas incréé,
comme toute chose ici-bas d’ailleurs. Ton Créateur a besoin de toi et tu restes
sourd à son appel. Pis, tu ne le reconnais plus.
- Mon Créateur? Fit le K’Tou tremblant de tout son
corps. Je ne vois pas qui cela peut-il être.
- Ton Créateur n’est autre que celui que l’on nomme Révélateur.
Le Juge, l’Exilé, le Rebelle, l’Expérimentateur. Ton Créateur t’appelle depuis
l’aube des temps. Il crie ton nom par-delà les mondes, tous les mondes, et tu n’entends
rien! Tu t’isoles dans ton égoïste confort. Lève-toi! Vite! Cours le trouver!
- Que faut-il que je fasse pour cela?
Mais le Néandertalien ne reçut aucune réponse. Déjà,
le rêve s’éloignait, s’effaçait tandis que le dormeur reprenait pied avec la réalité.
Enroulé dans sa couverture, Uruhu ouvrit soudain ses yeux d’un beau bleu
glacier. Ses cheveux blonds emmêlés étaient tout mouillés par la sueur et les
larmes qui avaient coulé en abondance à travers ses paupières closes.
D’une voix hésitante, il interrogea l’ordinateur.
- Quelle heure est-il? Demanda-t-il prosaïquement.
- Deux heures quarante-trois du matin, en ce 19 avril
2517, lieutenant, répondit obligeamment la voix artificielle.
- Où se trouve présentement le commandant?
- Le commandant Wu assure normalement le quart de nuit
sur la passerelle comme il était prévu.
- Ordinateur, merci.
Hâtivement, le K’Tou s’habilla et gagna le centre névralgique
du vaisseau; il savait ce qu’il devait faire, où se rendre. Il espérait que
Daniel Wu comprendrait son envie pressante d’obtenir un congé illimité.
***************