Chapitre 20

Début
mars 1782, marché de l’Île de la Cité, Paris, dix heures du matin. La presse
était immense, la foule nombreuse et les clameurs assourdissantes. Tout était
bon pour attirer le chaland. S’offraient aux regards du petit peuple les
marchandises les plus variées et les plus odoriférantes: des fromages, des
choux, des pois, des raves, des légumes secs, des courges, des coings, des
pieds de porc, des bettes, des oiseaux piailleurs, des perdreaux, des pigeons,
des grives, du lard, des vins en fût ou en flacon, de la bière, du vinaigre, de
l’huile, des épices, de la moutarde, des rubans, des fleurs, des dentelles, des
lacets, des boucles de chaussures, des almanachs et des petits livres de la
bibliothèque bleue de Troyes, des chaussures ressemelées, des bas, de la toile,
des chemises et des jupons écrus, et ainsi de suite.

Des
porteurs d’eau peinaient sous leur charge, des vanniers tressaient des sièges
et des paniers, des marchands de coco offraient leurs rafraîchissements pour un
sol seulement. Il y avait même des seaux pour faire ses besoins, des
« vas-y-donc » ou des « tire-pot » ou chacun pouvait
soulager sa vessie ou vider ses intestins, non à la vue de tous, mais bien
confortablement assis et enveloppé sous de vastes toiles. Un peu perdus au
milieu de cette foule, les écrivains publics s’empressaient de rédiger une
lettre d’amour galamment tournée ou encore d’écrire des missives destinées aux
familles restées dans les provinces de ce beau et prospère royaume de France.
Des
montreurs de marionnettes attiraient des enfants en développant tout leur art. Il
en allait de même des bohémiens ou des forains qui gagnaient quelques piécettes
en faisant danser des ours sur des mélodies et des rythmes fantaisistes.
Les
odeurs les plus composites se mélangeaient, pas toujours désagréables tandis
que les chèvres gambadaient en liberté sur le marché, croquant souvent avec
malice des choux-fleurs qu’elles volaient au nez et à la barbe des marchandes
de quatre saisons.
Partout,
la volaille caquetait à qui mieux mieux, les chiens flairaient, se faufilaient,
gémissaient ou grognaient, chapardant parfois de petits chapelets de saucisses
ou mordant de leurs crocs jaunâtres des jarrets de porc.
Il
fallait faire bigrement attention à ne pas glisser et chuter sur les pavés gras
et irréguliers, maculés de déjections diverses. Les ânes, eux, restaient
docilement attachés près des véhicules qu’ils tiraient et supportaient avec
placidité les farces des gamins qui tentaient de leur faire perdre leur
impassibilité.
Parmi
les bohémiens, un grand barbu à la bedaine visible, aux longs cheveux sales
tout emmêlés, coiffé d’un bonnet de laine à la couleur passée, les oreilles
ornées d’énormes anneaux de cuivre, ayant enfilé au moins cinq ou six couches
de vêtements dépareillés, s’époumonait à vanter les tours de son ours savant,
Martin. Or, apparemment, l’animal récalcitrant s’embrouillait dans les pas de
danse puisque le forain était obligé de faire claquer régulièrement la lanière
d’un gigantesque fouet sur l’échine et les pattes du plantigrade afin d’obtenir
quelque chose d’acceptable.

-
Martin, un peu plus de conviction, sacrebleu! Là, tu ne me rapportes rien. Ce
soir, tu vas jeûner.
Un
pseudo grognement lui répondit. Un curieux qui se serait approché aurait alors
entendu quelques paroles geignardes provenant du gosier du faux ours.
-
Oh! Capitaine! Un peu de miséricorde, je vous en prie… je n’ai plus vingt ans
et je sue à mort dans cette pelisse. J’étouffe, vous n’avez pas idée!
Une
personne avertie aurait reconnu le timbre de voix si caractéristique de
Saturnin de Beauséjour et identifié, sous les oripeaux datant des Pink Floyd ou
du Flower Power, Symphorien Nestorius Craddock dans ses œuvres.
-
Moi non plus, je ne suis pas à la fête, bougre de rodomont, avec ces frusques
de récupération de pirate peace and love des Îles Fortunées! Vous savez bien
que nous sommes là pour une mission spéciale: épier Galeazzo ou ses sycophantes
en train de faire emplette de freaks ou autres chourineurs abandonnés des
dieux.
-
Freaks? Je n’ouïs point ce mot étranger.
-
Je veux bien me mettre à votre portée, Saturnin. Pensez à Eng et Tcheng, ou à
la femme à barbe, ou encore au général Tom Pouce.
-
Ah! Les monstres de foire.
-
Eh oui! Ne me dites pas qu’on ne vous a pas raconté le coup de l’homme serpent.
Compléta Craddock jouant de plus belle de son fouet.
-
Ouille! Là, vous me déchirez les chairs.
Le
Cachalot du Système Sol daigna cesser de tourmenter l’ancien chef de bureau.
-
Regardez! Mais regardez donc! En face, imbécile! Quelque chose cloche.
Sans
prendre garde, le capitaine administra un autre coup de lanière à Saturnin.
Celui-ci faillit hurler.
-
Craddock, maintenant, je saigne pour de bon!
-
Apophtegme de mes deux, silence! Au lieu de gémir, visez plutôt ces loustics.
S’ils sont nés sous Louis XV, je suis partant pour faire du vélo d’Aldebaran
jusqu’à Cygnus tout en mangeant de la barbe à papa. Là-bas, à trente mètres,
droit devant, il y a une espèce de Hun Hephtalite à la noix de coco fesse qui
jacasse avec le « docteur Gogol » en compagnie de ce méchant
distingué so british qui a connu la célébrité, si je me souviens bien, avec ce
vieux truc bidimensionnel La Mort aux trousses. Heureusement que le commandant
a fait mon éducation cinématographique. À croire qu’il a anticipé cette
rencontre.
Du
menton, Craddock désignait trois individus qui, malgré tout leur art du
déguisement, faisaient quelque peu tache dans ce XVIIIe siècle. Il s’agissait
de Ti, le cousin d’origine Thaïe de Sun Wu, de Peter Lorre et de James Mason.

-
Euh… capitaine, je suis peut-être sot mais moi, je ne vois pas en quoi la
présence de ces trois hommes peut vous déranger.
-
Crème d’ahuri! Vous avez évidemment zappé les cours de rattrapage de Daniel
Lin.
-
Je devais m’habituer à vivre sous terre, trouver mes repères. Au prochain
voyage, je saurai me montrer plus assidu.
-
Oui, on dit ça… le plus grand des trois anachroniques est abordé par cette
espèce de bouquetière. Allez, ours Martin, rapprochons-nous donc de ces
lascars. Avec précaution, bon sang! Soyez tout entier à votre rôle.
Pour
motiver l’ours Martin, Symphorien joua avec son fouet. Sous la douleur,
Saturnin glapit mais n’en obéit pas moins. Il n’avait pas le choix. Cahin-caha,
dans une dans grotesque et malhabile, le vieil homme déguisé avança donc
jusqu’à n’être plus qu’à quinze pas du trio anachronique. Le Britannique avait
repoussé la jeune fleuriste et, désormais, parlait bas à l’oreille de Peter
Lorre. Celui-ci hochait la tête tandis que l’Asiatique observait les étals d’un
air blasé et critique à la fois. Mason, que le spectacle de la foule bigarrée
du petit peuple parisien n’enthousiasmait guère, finit par jeter, acide:
-
Allez-vous me dire ce que nous cherchons en ce lieu? Les effluves de ces corps
mal lavés me soulèvent le cœur.
-
Tss, tss, mon occidental ami, vous manquez de patience. Je dois, je vous le
rappelle, m’approvisionner en médications diverses afin de satisfaire les
lubies de ce vieillard lubrique et crédule à la fois, ce puant maréchal duc.
D’après le comte, les abords du Palais Royal sont le lieu idéal pour faire le
plein de charlataneries et de pharmacopées qui ne le sont pas moins…
-
Certes, le comte a beaucoup voyagé à ce qu’il paraît, proféra Peter Lorre avec
un sous-entendu appuyé.
-
D’accord, mais dépêchez-vous Ti. Je ne tiendrai pas longtemps. Hum… ce gitan
avec son ours, on dirait qu’il nous a remarqués… diable…
-
Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Il veut certainement un peu de monnaie en paiement
des tours de son ours.
-
Je ne dirais pas cela, siffla Ti entre ses dents, soudain rendu méfiant par
quelques détails dans la défroque du plantigrade. Un faux ours…
-
Bah! Une escroquerie… s’exclama Peter.
-
Tout à fait, renchérit Mason.

Craddock
n’avait rien perdu des propos tenus en anglais, agitant son fouet et son
tambourin avec une conviction renouvelée, s’écria:
-
Martin, danse, danse donc plus vite pour ces messieurs, ces beaux seigneurs.
Nous devons manger ce soir. Un petit pas de menuet ou de gavotte. Allez… c’est
cela. Un, deux, trois… et un, deux, trois. En mesure. Révérence…
Le
pauvre Saturnin tournait en cadence, sautillait, saluait, transpirant et
grognant de plus belle, ratait une mesure, se reprenait et recommençait son
manège.
-
Messeigneurs, à votre bon cœur! Insista le Cachalot de l’Espace. Un peu de
monnaie blanche, de billon pour satisfaire l’appétit d’ogre de mon animal
savant. Dieu et la Vierge vous béniront.
-
Oh! Alors, là, vous exagérez, le mendiant! Gronda Mason, exaspéré. Cessez de
vous pendre à mes basques et allez empuantir l’air ailleurs!
-
J’entends à l’accent que monsieur est anglais! Je croyais les représentants
d’Albion riches comme Crésus! Las, le me trompais. Foutre, Martin. Tu jeûneras
avec moi ce soir.
Faisant
semblant de verser une larme et de l’essuyer tout en grimaçant, le faux
bohémien recula, entraînant Beauséjour avec lui.
Ti,
un dernier regard vers le duo burlesque, annonça:
-
Là-bas, près du vendeur de gravures lestes, des flacons contenant de la poudre
de cantharide. Venez. Cessons d’attirer l’attention.
Peter
Lorre acquiesça non sans ironie.
-
Oui, mais les Parisiens n’ont assurément pas l’habitude d’admirer un
authentique Asiate vêtu comme à la Cour du roi de Siam!

Tout
en ayant prononcé cette vérité, le Hongrois versa un louis à Craddock dans le
but de s’en débarrasser. Le capitaine d’écumoire cabossée s’en empara avec
avidité et remercia son généreux donateur en claironnant:
-
La Providence vous garde mon bon seigneur!
Cependant,
avec toutes ces simagrées, Symphorien était parvenu à glisser un micro pisteur
dans le fourreau de l’épée de James Mason. Ainsi, il saurait où se rendrait le
trio et peut-être même, avec de la chance, il pourrait alpaguer Galeazzo di
Fabbrini en personne.
***************
Quelques
heures plus tard, les clones malfaisants poursuivaient leurs emplettes et leur
exploration du Paris de l’Ancien Régime sans se douter le moins du monde qu’ils
étaient pistés par six brigands dignes de figurer sur une estrade de monstres
de foire. En jetant dans les paluches du Cachalot de l’espace un louis d’or,
Peter Lorre avait commis une erreur. Sa largesse n’avait pas échappé à des yeux
envieux qui appartenaient à des bougres capables de suriner leur propre mère
pour un sol ou presque.
Dans
une sente encombrée de cageots contenant des choux et des raves qui faisaient
les délices d’une chèvre et d’un goret, Ti, tous ses sens alertés, se retourna
vivement. Il avait eu l’intuition d’une présence hostile derrière son dos.
Surpris, le malfrat n’eut pas le temps d’administrer à l’Asiatique un coup de
couteau sous la nuque comme il en avait eu l’intention. Il reçut une terrible
manchette dans le foie qui le laissa tout pantelant et râlant sur les pavés
boueux et malodorants.
Aussitôt,
après ce retournement de situation, ce fut l’hallali. Les malandrins n’eurent
d’autre choix que de vendre chèrement leur peau. Dégainant coutelas, lardoires
et bretèches plus ou moins rouillés, ils firent face aux trois intrus temporels
du mieux qu’ils purent. James Mason, armé de son estramaçon ne tarda pas à
embrocher proprement sa première victime. Ne prenant pas même le temps
d’essuyer la lame de son épée, il se débarrassa tout aussi promptement d’un
deuxième assaillant avec autant de maestria que précédemment. Tout en
accomplissant cet exploit, son visage ne reflétait qu’une froide détermination.
De
son côté, Ti dévoilait sa grande habileté. Sa maîtrise des arts martiaux lui
permettait de tuer à mains nues n’importe quel adversaire. Un brigand, encore
un et puis un troisième connurent ainsi un triste sort.
En
deux minutes, il ne resta plus sur la place, au milieu des chèvres, des
cochons, des légumes blets et des excréments qu’un pitoyable survivant, fort
mal en point, la tête emplie de sang, les habits tout souillés, gisant sur les
pavés glissants, assommé par le fourbe docteur Gogol, identifiable par
sa boule à zéro et ses yeux en boules de loto.

Le
Hongrois, pas bravache pour deux sous, n’en avait pas moins exécuté sa part de
travail. Tandis que ses deux compères se battaient, il avait préféré opter pour
un cageot de légumes dont il s’était saisi et l’avait fracassé sur le crâne du
plus jeune des voleurs, un adolescent défiguré par une vilaine balafre, à la
bouche tordue et aux cheveux gras et luisants.
Durant
l’échauffourée, les commerçants des échoppes branlantes et les habitants de ces
modestes demeures avaient pris soin de ne pas se montrer. Restés à l’abri
derrière leurs volets, ils attendaient, résignés, que le calme revînt dans la
sente. Non pas que pareille mésaventure fût quotidienne. Mais la police du roi
ne pouvait être partout à la fois.
-
Ah! Souffla le comédien britannique avec contentement. Mon entraînement
d’escrimeur m’aura été finalement utile dans la vraie vie.
-
Oui, vous avez accompli là un exploit digne d’une médaille d’or, renchérit le
métèque de sa voix douce.
-
L’Italien nous avait bien mis en garde quant à la sécurité du Paris d’antan,
reprit James Mason. Je m’attendais donc plus ou moins à subir les vols des
tire-laines mais pas l’assaut des coupe-jarrets en plein jour!
-
Hum… ce séjour m’apparaît désormais riche de promesses insoupçonnées,
d’expériences enthousiasmantes et profitables, souffla Peter.
-
En effet, je ne regrette plus de m’être acoquiné avec le comte. En est-il de
même pour vous, Ti?
-
Mes compagnons, hâtons-nous de rejoindre notre pied-à-terre au lieu de jeter
aux murs des paroles imprudentes.
-
Allons bon! Vous le dissimulez, mais vous êtes fâché, en vérité, soupira Peter
Lorre.
-
Ti, nos propos sont tenus en bon anglais. Ici, en pareil lieu, nul ne peut nous
comprendre.
-
Je n’en suis pas si certain, my Lord.
Sur
cette conclusion ironique, les trois tempsnautes pressèrent le pas. Aucun
d’entre eux ne s’était aperçu que, durant la bataille, le minuscule pisteur
dissimulé par Craddock dans le fourreau de l’épée du comédien de Huit heures
de sursis avait chuté pour être presque aussitôt avalé par une chèvre
goulue. Symphorien s’était donné du mal pour rien. Il lui faudrait soit
attendre une nouvelle occasion pour recommencer soit espérer apprendre par
miracle où logeait Galeazzo.
****************
La
salle principale d’holo simulation de l’Agartha venait d’être activée. Albriss
supervisait d’un œil neutre l’entraînement de quelques escrimeurs non
professionnels. Parmi eux, Frédéric Tellier, détendu et concentré tout à la
fois, Symphorien Nestorius Craddock qui, malgré son âge, pouvait venir à bout
d’adversaires particulièrement coriaces, le jeune Alban de Kermor qui
apprenait, vaille que vaille, à maîtriser sa fougue et son impatience, Erich
Von Stroheim qui avait besoin de dérouiller ses muscles, Fernand Gravey qui
s’efforçait de rattraper son retard technique et Pierre Fresnay qui veillait à
entretenir sa forme.
Les
femmes n’étaient nullement en retrait. Aure-Elise se lançait à cœur joie dans
l’apprentissage des rudiments de parades selon des styles variés. Violetta,
déjà plus aguerrie, montrait à Pieds Légers quelques tours à sa façon,
contournant allègrement les vieilles lois de la courtoisie française. Louise de
Frontignac s’y était mise également, retrouvant dans ces exercices toute la
souplesse de ses jeunes années.
Daniel
Lin, debout un peu à l’écart, s’entretenait avec l’Hellados.
-
Alors, qui progresse, Albriss? De qui êtes-vous particulièrement satisfait?
-
Commandant, la plupart ont atteint le niveau trois. Ainsi, Tellier est capable
de venir à bout de six adversaires à la fois de manière traditionnelle et le
capitaine Craddock de même…
-
Mais… car je sens un mais…
-
Mais il faudrait maintenant dépasser ce stade. Je connais vos intentions, sir.
La science des moines Shaolin additionnée à celle des ascètes de la montagne de
Vorr…
-
Oh! Oh! Vous avez de l’ambition, lieutenant. Les grands maîtres du Harrtan
avaient cinq décennies devant eux pour dominer cet art sans pareil.
-
Monsieur, j’en ai conscience…
-
Assurément. Vous avez l’étoile bleue des initiés, je ne me trompe pas?
-
Je le reconnais.
-
Dans ce cas, une petite démonstration pleine d’enseignements pour nos aspirants
s’impose.
-
Certes, sir. Vous choisissez l’attaquant ou le défenseur?
-
A votre guise Albriss, cela m’est égal.
-
Commandant, permettez-moi d’opter pour l’attaquant. Cela sera plus facile pour
moi. Face à vous, je ne suis pas de taille.
-
Entendu. Cependant, lieutenant, ne vous sous-estimez pas. Je connais votre
valeur dans cet art. De plus, je vous promets de combattre en simple humain.
Albriss
s’inclina puis noua un bandeau autour de son front, un tissu léger de teinte
bleue tandis que Daniel Lin l’imitait avec un serre-tête couleur or.
Dans
la salle d’entraînement, le silence se fit. Tous observèrent attentivement
l’affrontement entre le Supra Humain et l’Hellados. Le combat, pas si inégal
que cela, ressemblait à du taekwondo et à du karaté mais avec l’alternance de
mouvements suspendus dans le vide avec une grâce et une maestria inouïes, de
brutales accélérations, si rapides que l’œil humain ne parvenait à percevoir
qu’un tourbillon flou, et à des passes et des parades d’escrime.
Aucun
des adversaires ne criait, ne soufflait ou ne soupirait. Les lames des deux
longs fleurets s’entrechoquaient parfois, se frôlaient souvent, se nouaient, se
dérobaient, glissaient par-derrière, se soulevaient, virevoltaient dans les
airs, suivant les esquives, les ruses, les feintes, les assauts, les parades
consenties, les bottes, les sauts et saltos, les quintuples boucles inversées
des deux acrobates duellistes.
Cette
démonstration dura, s’éternisa ou du moins le parut jusqu’à ce qu’Albriss
ralentit et mit une main à terre, demandant ainsi merci. Hochant la tête,
Daniel Lin se recula. Alors, l’Hellados se releva et essuya son visage avec une
serviette éponge, puis fit de même avec son cou et ses mains. L’ancien
lieutenant était en sueur.
-
Bien, fit le daryl androïde, ignorant l’épuisement de l’extraterrestre non par
mépris mais par égards afin de ne pas l’humilier. Tout le monde a assisté au
spectacle. Qui veut commencer afin de passer aux travaux pratiques?
-
Moi! S’écria Sitruk avec aplomb.
Fièrement,
le Britannique s’avança.
-
Entendu, commandant, répliqua Daniel Lin avec un léger sourire. Je n’en
attendais pas moins de vous. Mais il vous faut une épée plus souple.
Le
Ying Lung incarné tendit à Benjamin l’arme d’Albriss.
-
Pour cette première leçon, j’éviterai les parades exigeant trop de gymnastique.
Sitruk contentez-vous d’éviter mon acier.
-
Pourquoi me ménager? Je suis champion de la flotte tant au sabre qu’à l’épée!
Jeta Benjamin.
-
Certes, je sais cela. Mais ici, il s’agit avant tout d’anticiper sur
l’adversaire tout en défiant les lois de la pesanteur. Parallèlement, il vous
faudra contrôler les réactions, les réflexes primitifs de votre corps.
Mettez-vous en garde, le poing gauche sur le flanc, le jarret souple et ferme à
la fois, l’épée dressée d’un quart. Conservez en mémoire ce que je vous ai dit.
Sitruk
obéit avec un sourire carnassier.
La
première leçon débuta.
Patiemment,
Daniel Lin fractionnait ses attaques, expliquant à l’apprenti comment parer,
comment contre-attaquer tout en maîtrisant à la fois son souffle, son rythme
cardiaque et tout en anticipant sur celui qui lui faisait face.
Trente
minutes plus tard, le cours s’achevait. Benjamin n’en revenait pas. Le
commandant Wu était plus que brillant. À ses yeux, il lui apparaissait tel un
héros, un prodige, un miracle de la nature, un phénomène. Lui, Sitruk,
pataugeait dans le petit bassin, clapotait dans dix centimètres d’eau alors que
Daniel Lin se complaisait dans les grands fonds. Il y avait plus humiliant
encore. Le Britannique soufflait comme un phoque asthmatique, son cœur battant
la breloque alors que son adversaire, plus fringant que jamais, était
manifestement prêt à recommencer.
Toutefois,
le Français paraissait satisfait des efforts de Benjamin et il osa le
complimenter.
-
Sitruk, pour une première séance, ce n’est pas mal, pas mal du tout. Vous êtes
un sportif accompli doublé d’un athlète de haut niveau.
-
Commandant, vous faites preuve de beaucoup d’indulgence, soupira le
Britannique.
-
Non, mon ami. Je suis sincère et me contente de constater. Vous avez besoin
d’entraînement, c’est tout.
Albriss
sentit qu’il était temps pour lui de prendre la parole. Il le fit en
s’adressant à tous les néophytes.
-
Vous n’atteindrez pas le niveau du commandant Wu. Ne vous faites pas
d’illusion. Toutefois, vous pourrez faire des adeptes valables du Harrtan. Nous
allons donc commencer par quelques mouvements d’assouplissement. Ensuite, nous
entamerons les gestes préparatoires pour passer en mode Harrtan.
Docilement,
les bretteurs acquiescèrent.
Mentalement,
Daniel Lin remercia l’Hellados pour son investissement.
-
Albriss, vous êtes l’homme de la situation.
-
Sir, je sais que vous n’avez pas triché. Mais vos talents naturels particuliers
ont resurgi malgré vous…
-
Ah? Vous le croyez… je n’ai point usé de magie, pourtant…
-
Oui, c’est exact. Toutefois, vous êtes un daryl androïde, ou du moins, vous
apparaissez comme tel aux yeux de tous…
-
Et c’est bien suffisant, lieutenant.
L’échange
muet s’arrêta là afin de ne pas distraire l’Hellados dans son rôle de professeur.
Deux
heures plus tard, devant le seuil de la salle d’holo simulation, Craddock, tout
cramoisi et échevelé, jetait:
-
Hé bien, je n’éprouve aucune honte à le dire, mais j’suis littéralement crevé,
là! Par la malemort, je n’ai pas du tout envie de recommencer pareil jeu! Je
comptais faire une partie de poker ce soir avec Sitruk, Chtuh, Uruhu et
O’Rourke. Nib! Que dalle! Je déclare forfait! J’n’ai qu’une hâte: au dodo,
comme un enfant bien sage…
-
Bravo, Symphorien! Approuva Daniel Lin bruyamment, en éclatant de rire. Enfin,
une bonne résolution. Vous devenez raisonnable. Surtout, tenez parole. Il vous
faudra être en bonne forme demain soir pour remettre ça.
-
Euh… vous voulez rigoler, mon gars?
-
Non, pas du tout. Je suis tout ce qu’il y a de sérieux, capitaine. Ne me
décevez pas, je compte sur vous.
-
Ah… je vais essayer…
***************
Plusieurs
séances d’entraînement plus tard, quelques membres de la Cité se détachaient du
lot. Évidemment, avec son sabre, Craddock faisait merveille. Vêtu de hardes
dépareillées, il ressemblait quelque peu à l’adversaire du chevalier de
Hadocque, le sinistre Rackham le Rouge.

Or,
justement, dans un combat qui paraissait plus vrai que nature, les sécurités
restaient débranchées, il fallait tester les candidats au voyage vers l’année
1782, il évitait avec une relative facilité la lame meurtrière d’une copie de
Barbe Rouge. Tel un jeune homme, bondissant sur le pont d’un galion, il
envoyait un cordage au visage du pirate mal embouché puis sautait sur une rampe
sans marquer la moindre hésitation et, de là, saisissant une voile, passait
sans difficultés par-dessus la tête du flibustier pour s’en aller assommer,
toujours aussi vaillant, un immense colosse noir, un moricaud au torse musclé
et luisant de sueur. Pour réussir pareil exploit, notre Symphorien s’était-il
donc dopé?
Non,
le Cachalot de l’espace s’était contenté de rester sobre une douzaine de jours
et de se coucher tôt.
À
quelques mètres de lui, Benjamin Sitruk devait échapper à la vindicte d’un
sécutor armé de deux glaives, un gladiateur surgi du passé lointain de
l’Antiquité romaine. Le Latin, habile, et champion toutes catégories, ne se
laissait pas démonter par le calme et la détermination affichés du Britannique.
Les « clang » et les « cling » s’enchaînaient avec la régularité
d’un métronome. Il en allait de même pour les mouvements tournants, les feintes
et les tentatives d’intimidation.
Benjamin,
toujours fermement campé sur ses deux jambes, envoyait au loin le premier
glaive du Romain, souriait au champion, dévoilant ainsi ses dents blanches et
pointues, lui démontrant qu’il n’était pas du tout impressionné. Après tout, la
victoire finirait par lui revenir.
Quelques
secondes plus tard, effectivement, le sécutor fit un faux pas qui le
contraignit à mettre un genou à terre. Aussitôt, le géant roux tendit la pointe
de son arme et, sans état d’âme, égorgea son éphémère ennemi.
Un
peu plus loin, dans un décor tout autre, Frédéric Tellier et Alban de Kermor,
unis dans cette œuvre commune, ferraillaient contre une dizaine de spadassins
emperruqués, vêtus comme sous la Régence de Philippe d’Orléans. Ils avaient
affaire aux roués de Gonzague,
l’infâme assassin du duc de Nevers s’il fallait en croire Paul Féval. Mais cette bataille ne prêtait ni à rire ni à s’émouvoir. L’Artiste et l’adolescent brettaient ferme, souples et efficaces à la fois. Chacun de leur coup portait. Une estocade et… hop! Un épéiste de moins, tout simplement.

l’infâme assassin du duc de Nevers s’il fallait en croire Paul Féval. Mais cette bataille ne prêtait ni à rire ni à s’émouvoir. L’Artiste et l’adolescent brettaient ferme, souples et efficaces à la fois. Chacun de leur coup portait. Une estocade et… hop! Un épéiste de moins, tout simplement.
Les
pourpoints se tachaient de rouge, les perruques vacillaient sur les crânes, les
gouttes de sueur dégoulinaient jusqu’aux pointes de bien laides moustaches en
crocs. Alban, moins aguerri que son compagnon, prenait toutefois garde à éviter
les pièges tendus par deux âmes damnées du duc de Mantoue. Pourtant, un court
instant, il marqua une faiblesse, son poignet se raidissant. Immédiatement,
Nocé, le roué, enfonça sa lame fine dans la chair encore tendre du jeune homme.
Se
ressaisissant, le comte de Kermor rompit de deux pas et fit glisser son épée
dans la main gauche. Puis, plus déterminé que jamais, il reprit le combat qui
s’acheva par la mort du féal de Philippe de Gonzague. Tant pis pour la vérité
historique!
Inutile
de vous décrire comment Frédéric Tellier embrocha à lui tout seul huit
spadassins les faisant ainsi passer de vie à trépas. Devant cet amoncellement
de corps, le dernier roué prit le parti de s’enfuir. Quittant la scène, il
regagna le néant n’étant, après tout, qu’un flux de données numérisées dans les
mémoires de l’ordinateur.
Sous
les yeux ébahis de Michel Simon, Marcel Dalio et Delphine Darmont, Erich Von
Stroheim, Fernand Gravey et Pierre Fresnay, alliés dans ce cas-ci,
affrontaient, sourire aux lèvres, panache oblige, une horde de chevaliers
teutoniques dûment casqués, portant la cotte de mailles attendue, jonglant habilement
avec le lourd et encombrant estramaçon manié à deux mains.
Pour
l’heure, aucun de nos trois comédiens n’avait reçu de blessures graves hormis
quelques entailles sur l’avant-bras ou des éraflures sur le torse.
Comme
il se doit, nos bretteurs criaient, rugissaient des insultes plus ou moins
choisies.
-
Teufel! Himmelgott! Hunde! Va pourrir en enfer!
-
Que les rats rongent ta carcasse!
-
Que les loups affamés et les goules se repaissent de tes entrailles putrides!
Le
tout en allemand, en haut allemand ou encore en argot d’opérette.
Bref,
un tel langage fleuri ne pouvait que réjouir les oreilles de Michel Simon. Le
Suisse bougonnait regrettant de ne pouvoir immortaliser ce combat sur pellicule
ou encore sur simple 78 tours.
Les
épées à deux mains sonnaient clairement et les assaillants se montraient
inflexibles. Malgré tout, le trio de baladins ne déméritait pas, bien au
contraire.
Erich
Von Stroheim, usant de ruse, réussit à couper cruellement la jambe de son moine
soldat. Fernand Gravey, sifflotant l’air fameux Auprès de ma blonde, fut
l’auteur d’un authentique exploit. La lame de son estramaçon se glissa
insidieusement à travers les mailles en fer et fendit le flanc du chevalier.
L’Allemand n’eut pas le temps de toucher terre. Il se pixélisa pour s’effacer
bientôt.
Pierre
Fresnay n’eut pas autant de chance. Sa brette brisée, il évitait comme il
pouvait l’ire de son Teuton. L’acteur refusait de prendre la poudre
d’escampette. Tout en reculant, il ne prit pas garde à la petite mare derrière
lui. Hé oui, l’holo simulation allait jusque là dans le réalisme des décors. Il
y tomba sans grâce et se trempa.
-
Je crains de voir là mon existence s’achever! Murmura l’Alsacien pour lui-même.
Ah! Ma chère Yvonne! Je ne pourrais te dire une fois encore combien tu m’es
chère.
Cette
fin plausible aurait pu avoir lieu mais c’était sans compter sur
l’Austro-américain. Le chevalier teutonique se retrouva soudainement à basculer
dans le vide du sommet de son monticule, le sabre de Von Stroheim le traversant
de part en part. Alors Pierre se secoua, tentant de se relever. Il était encore
sous le choc. Éternuant, il jeta:
-
Erich, mein Freund, danke schön.
Chaleureusement,
le génial réalisateur des Rapaces tendit la main au Français et l’aida à
se redresser.
Mais
la séance d’entraînement s’achevait. Sans le moindre avertissement, sans un
scintillement annonciateur, tous les décors s’estompèrent, laissant
réapparaître les murs nus de la salle holographique. Les chaises confortables
sur lesquelles étaient assis Dalio, Delphine et Michel Simon connurent le même
sort. Mécontents et ronchons, les spectateurs se retrouvèrent sur le sol, le
bas du dos plus ou moins endolori. Albriss était l’auteur de cette farce, tout
à fait involontaire.
L’Hellados
s’avança pour s’entendre copieusement injurié par ces messieurs tandis que DD,
une jolie moue sur son gracieux visage, marquait sa désapprobation de manière
plus raffinée. Elle n’estimait pas le malotru et le lui fit savoir.
En
fait, Albriss venait attribuer les points et annoncer par la même occasion qui
se retrouvait qualifié pour l’expédition temporelle. À son grand dam, Pierre
Fresnay fut remplacé sur le fil par Fernand Gravey. Sitruk voulait en être,
mais Daniel Lin avait d’autres vues le concernant. Il l’avait mis en réserve
pour accomplir une autre tâche, moins glorieuse en apparence. Prendre le
commandement de l’équipe de sécurité de l’Agartha. Ainsi, il coiffait Khrumpf
et Kiku U Tu. Grâce au harrtan, le Britannique était désormais assuré de
s’imposer face aux Kronkos et aux Lycanthropoïdes.

***************
Malgré
la sélection effectuée par Albriss, ce fut presque un régiment entier qui
partit à bord du Vaillant, un vaisseau entièrement rénové et agrandi,
afin de rejoindre le Paris de Louis XVI, celui où Galeazzo sévissait et dans
lequel Irina Maïakovska, devenue la marionnette de Fu le Suprême, allait
davantage compliquer le jeu.
Autour
du commandant Wu, formant sa garde rapprochée, on reconnaissait Albriss, bien
entendu, mais également Frédéric Tellier, Symphorien Nestorius Craddock,
Fernand Gravey, Erich Von Stroheim, puis venaient Pieds Légers, Marteau-pilon,
Jules Souris et ces dames, Aure-Elise, Delphine Darmont, Pauline Carton, Brelan
et Violetta Grimaud.
Un
peu en retrait, la mine sombre, Alban de Kermor était dans l’expectative. Il
espérait obtenir une audience de Sa Majesté Louis XVI. Ainsi, il pensait
pouvoir mettre en garde le souverain sur les dangers qui menaçaient sa
couronne. Sans le savoir, le jeune comte adoptait l’attitude du Voyageur des
siècles, un feuilleton bien oublié de la télévision française remontant à
l’aube des années 1970 de la chronoligne 1721.
Par
moment, André Fermat toisait l’adolescent, n’ignorant nullement les intentions
de l’exalté. Quant à lui, Alban se demandait comment échapper à la surveillance
constante dont il était l’objet.
Dans
un recoin, essayant de se faire oublier, Saturnin de Beauséjour caressait Ufo
mais à rebrousse-poil. Malgré ce traitement, le chat conservait un calme
olympien. Le vieil homme soupirait régulièrement, souriait mécaniquement à
Brelan, ne comprenant toujours pas son utilité dans ce passé plus que dangereux
à ses yeux.
Louise
n’avait pas ce souci. En effet, l’ancienne aventurière était parvenue à
démontrer à Daniel Lin qu’on ne pouvait se passer d’elle. Grâce à sa noblesse
rapportée, la jeune femme s’avérait un atout précieux dans la partie
mouvementée qui s’annonçait. L’hôtel particulier ancestral des Frontignac était
encore debout en ce mitan du règne de Louis XVI. Or, notre comtesse en détenait
les clés!
Le
représentant de cette noble famille originaire de Gascogne séjournait
présentement, nous voulons parler de l’année 1782, dans l’Île Bourbon et ne
regagnerait le continent qu’en 1788. Bref, l’équipe de Daniel Lin avait donc à
sa disposition un pied-à-terre des plus commodes sis au cœur du Paris
historique. Adieu les soucis d’intendance.
Grâce
à la remise en fonction du chronovision mais aussi aux machines à coudre de
Louise, les tempsnautes arboraient des costumes presque authentiques. Cela ne
choquerait pas les autochtones de voir les intrus revêtus de drap couleur sable
ou tête de nègre, de vestes à basques, de soubrevestes unies, de gilets à
liseré fleuri ou encore à fines nervures, ayant passé des culottes assorties
plus ou moins ajustées, de chemises en toile, de cravates à jabot, de bicornes
et de tricornes gansés ou emplumés. Les chaussures à boucles et les bottes
avaient présenté plus de difficultés. Seul un synthétiseur put reproduire le
cuir et le daim sans oublier le cuivre et le fer. Andrew Lane et Albriss, en
mettant d’abord au point l’appareil puis en l’ajustant avaient accompli un
notable tour de force.
Quant
à ces dames, leurs toilettes auraient mérité un recueil entier de poèmes et de
louanges. Les robes s’ornaient de paniers, de corsets, de rubans, de sous-jupes
et de sur jupes. Tenues à la française, à la polonaise, robes en chemises,
fichus de dentelles, ombrelles, souliers brodés en satin, bas laiteux ou rosés,
oiseaux factices, plumes, navires, cages en osier dans les chevelures extravagantes,
nous pourrions nous étendre sur ces frivolités durant des pages et des pages.
Le bleu lavande, le vert tendre, le puce, le gris souris, le rose passé, le
jaune canari se disputaient l’honneur de figurer dans ces toilettes toutes plus
époustouflantes et gracieuses les unes que les autres.
Gants
à profusion, colifichets inutiles et pourtant indispensables, blanc de céruse,
poudre de riz, mouches en taffetas noir, voiles de gaze, mousseline, soie,
brocart, œillet mignardise, rose écrasée, jasmin, violette, musc, poivre,
parfums enivrants, affolants, inoubliables, et excitants.
Plus
que jamais sollicité, le chronovision avait garanti la reproduction fidèle de
la mode féminine de l’an de grâce 1782. Mais il avait fini par rendre l’âme
sous l’effort.


Ne
s’avouant pas vaincues, ces dames s’étaient arrangées pour fignoler leurs
toilettes.
Quant
à Pauline Carton, vouée au rôle ingrat de la domestique de service, elle avait
mis la touche finale à toutes ces folies mais en maugréant.
Un
détail avait particulièrement chiffonné Violetta. L’absence de
« panty », de « pantaloons » ou de culotte en coton ou en
dentelle.
-
Euh… mais si le vent soulève ma jupe? Comment est-ce que je fais? Je tiens à ma
pudeur, moi! Avait gémi l’adolescente.

-
Je crois qu’il faudra nous en passer, rétorqua Pauline.
-
Hum… je n’y tiens pas particulièrement, soupira Louise, mais je pense que nous
n’avons pas le choix.
-
Ah non! Je ne suis pas d’accord, Louise! Répliqua DD. L’indécence n’est pas mon
lot.
Brelan
avait fini par se rendre à l’avis général.
-
Hé bien, nous tricherons et porterons de discrets pantalons de toile sous nos
jupons.
-
Pff! Comme si on allait regarder mes dessous! Avait conclu la Carton avec un
haussement d’épaules.
-
Ah! Ça, certainement pas les vôtres! Jeta Delphine avec acidité, faisant ainsi
taire les lamentations de la sympathique comédienne.

Ainsi
fut réglé ce délicat problème qui avait failli tourner à l’incident
diplomatique et annuler l’expédition de Daniel Lin.
***************
Gaston
de la Renardière avait établi ses pénates à proximité du palais du Louvre, dans
une ruelle relativement tranquille. Aimant la bonne chère, il soupait souvent
dans une auberge plus que centenaire, Le Coq hardi, là où une matrone
fort avenante servait à ses hôtes et clients des fricassées généreuses, des
omelettes baveuses d’une taille appréciable, des oies juteuses à la chair bien
tendre et des poulardes farcies délicatement aux trois champignons, girolles,
cèpes et bolets.
Ce
soir-là, attablé devant une assiettée de cailles et de grives, se taillant de
larges tranches de pâté de veau, le maître d’armes, béat, savourait son repas,
l’arrosant d’un pichet de vin d’Anjou.
Lorsque
Germaine Lanteret passait près de lui, Gaston l’appelait, l’interpellait, lui
jetant une plaisanterie salace qui faisait éclater de joie l’accorte veuve.
Cependant,
notre rescapé du règne de Louis XIII ne perdait pas de vue un certain jeune
homme blond accompagné par une demoiselle à la chevelure flamboyante. Plus il
observait le couple, plus il était troublé.
-
Palsambleu! Je n’ai pourtant point la berlue! J’ai déjà vu cette gente
demoiselle. J’en mettrais ma main au feu. Ailleurs… dans des moments difficiles
si je m’en souviens bien… attifée étrangement. Cap de Diou! Comme dirait un mien
ami Gascon, il faut que j’affûte ma mémoire… quant à son compère, son visage ne
me dit rien… mais ce jeune oison n’a mas la conscience tranquille.
Malgré
son trouble, Gaston faisait honneur à ses cailles et à ses grives, ne laissant
dans l’assiette en étain que les carcasses des volatiles proprement rongées.
-
Hem… je terminerais bien ce repas par un dessert, moi. Un dessert choisi et
goûteux. Holà! La Germaine, par ici!
-
Me voici, mon beau cavalier.
-
Qu’as-tu à me proposer comme douceurs pour faire passer ce souper digne de
Lucullus
-
Des poires pochées au vin avec des gaufres à la crème fraîche. Cela vous
va-t-il baron?
-
Oh oui! Mais oublie donc un peu mon titre. Dis, as-tu remarqué ces deux jeunes
gens?
-
Ils ont payé leur écot sans rechigner, mon cavalier.
-
Une place reste vide à leur table. Sais-tu pourquoi?
-
C’est tout simple. La jeune demoiselle attend son père ou son oncle, je n’ai
pas très bien compris. Elle a rendez-vous avec lui à neuf heures sonnantes.
-
Et le freluquet?
-
Un grand seigneur en vérité! C’est lui qui a sorti l’or d’une bourse pansue aux
armoiries comtales.
-
Intéressant. Peux-tu me décrire celles-ci?
-
Euh… attendez. Deux mouettes, une épée, un esquif sur fond bleu, et, bien sûr,
une couronne de comte coiffant le tout. Tu vois, mon service chez la haute m’a
été utile, rajouta Germaine passant au tutoiement avec un sous-entendu appuyé.
-
Ce que tu me décris là ressemble au blason des Kermor. Or, ledit comte actuel a
quarante ans et vit dans une île quelque part au large de l’Afrique. Quant à
son fils, le rejeton n’a que deux ou trois ans, pas plus.
-
Un cousin? Un frère?
-
Que non pas! Il y a là un mystère qu’il me faut éclaircir. Or, comme la
diplomatie n’est pas mon fort et que je n’aime pas perdre de temps, je m’en
vais de front attaquer le taureau par les cornes. Hop!
-
Point d’esclandre, mon Gaston!
-
Promis, la belle. J’aime trop ta cuisine et tes autres appâts pour nuire à ta
réputation d’aubergiste la plus accueillante de Paris.
Tandis
que Gaston de la Renardière se redressait de toute sa haute taille avec l’idée
de rejoindre la table du couple mystérieux, trois nouveaux clients passaient le
seuil de l’auberge et, salués par les sourires soulagés de Violetta Grimaud et
Alban de Kermor, se penchaient vers les adolescents avec une certaine
décontraction.
-
Quoi de neuf? S’enquit la métamorphe.
-
Craddock a perdu la piste de Ti, répondit tout à trac Daniel Lin.
-
Embêtant ça!
-
Certes, reprit André Fermat. Mais nous savons où se cache…
-
Galeazzo? Hasarda Violetta.
-
Tout de même pas. Mais Irina Maïakovska.
-
Déjà? Chapeau!
-
Hum…Qu’avez-vous l’intention de faire? Fit Alban pour dire quelque chose.
-
Pour l’instant Pieds Légers se charge de la Russe.
-
Oncle André… s’il la serre de trop prêt, Guillaume met sa vie en danger.
-
Mais, ma grande, il n’est pas seul, rajouta le commandant Wu. Jules Souris et
Albriss lui prêtent main forte.
-
Monsieur Wu… un grand escogriffe nous écoute en ayant l’air de nous vouloir
quelque chose, risqua Kermor tout en glissant machinalement sa main droite sur
la poignée de sa dague.
-
Holà, marauds! S’écria alors fort à propos Gaston de la Renardière. J’ai
l’impression que vous êtes tous en train de comploter contre une représentante
du doux sexe. Par le diable et son compère, j’aimerais connaître un peu votre
secret!
Alors,
Daniel Lin se retourna prestement et ne laissa pas le temps au maître d’armes
d’en dire davantage. Lui saisissant les bras avec une force inouïe, il
l’immobilisa. Parallèlement, il lui sondait l’esprit. Rassuré quant à ses
intentions, il lui ordonna de suivre le groupe jusqu’à l’hôtel des Frontignac.
Subjugué par la voix qu’il entendait dans sa tête, le baron lui obéit sans
rechigner.
Lorsque
la tenancière s’aperçut que Gaston prenait le chemin de la rue, elle lui lança,
mi-figue mi-raisin:
-
Mais ma note?
-
Sur mon compte, comme d’habitude! Rugit de la Renardière.
Dans
la ruelle enténébrée, les présentations furent vite expédiées.
-
Fernand Gravey, pour vous servir, mon Sieur…
Le
comédien jouait le capitaine Fracasse avec un soupçon d’avance.
-
André Fermat, en congé de la flotte pour convenance personnelle.
Naturellement,
le vice amiral ne dit pas de laquelle il s’agissait.
- Alban de Kermor…
- Oh! Oh! J’avais donc bien raison de croire que vous aviez un
lien de parenté avec ledit Breton. Quant à vous, monsieur, inutile. Je me
souviens parfaitement de vous. Daniel Grimaud est votre nom. Je vous rencontrai
une nuit, jadis, à la pointe de l’épée. C’était un soir d’avril 1627, je ne me trompe
point. Milady de Glenn en voulait à votre vie. Vous me fîtes la promesse de me
revoir après avoir décimé mes troupes.
-
Belle mémoire, vraiment, Gaston de la Renardière! Je vous en félicite. Mais
nous nous expliquerons d’ici peu chez une amie très chère, paisiblement, comme
de parfaits gentilshommes. Non comme des malappris ou encore des faquins. Après
tout, autrefois, nous nous étions promis amitié.
-
Daniel Grimaud, vous parlez d’or.
-
Daniel Lin, s’il vous plaît.
Ne
retenant pas son élan de sympathie, le colosse se jeta au cou du jeune Ying
Lung et lui donna une bonne et franche accolade. L’émule de Porthos était comme
cela, franc du collier.
-
Et moi, on m’oublie? S’offusqua Violetta.
-
Jeune demoiselle, mon embrassement vous briserait les os.
Sur
cette plaisanterie, Gaston éclata de rire.
**************