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Prison de Clairvaux, hiver 1871-1872

Déjà, le soir tombait. Le soleil couchant teintait le ciel et la ville de pourpre et d’or, conférant aux vieux toits d’ardoise des reflets mordorés. Sur les trottoirs, quelques plaques de neige perduraient bien que l’air se radoucissait. A proximité de la prison, les gens, craintifs, hâtaient quelque peu le pas. Les passants se faisaient rares au fur et à mesure que l’heure s’avançait.

Dans sa cellule, relativement vaste, le socialiste révolutionnaire Auguste Blanqui, tout entier à sa tâche, n’avait cure du magnifique spectacle offert gratuitement par une mère nature généreuse. L’homme ignorait superbement les agitations quotidiennes de ses concitoyens qui, eux, vaquaient librement à leurs affaires. Toutefois, lui, tout prisonnier qu’il était, avait des préoccupations moins triviales que de s’enquérir de ce qu’il mangerait bientôt. L’âge n’avait nullement diminué ses facultés de raisonnement, bien au contraire!
Notre écrivain rédigeait un texte au contenu non politique mais scientifique, un ouvrage intitulé, ô stupeur, « L’éternité par les astres. Hypothèse astronomique ».
Sur la très ordinaire table de bois blanc, quelques feuillets noircis s’amoncelaient déjà. Régulièrement, Blanqui trempait sa plume dans l’encrier, grattait quelques lignes, relevait la tête, puis recommençait son manège.
Dans une embrasure, un rat couinait, cherchant sa pitance. Franchement, tout était sordide dans ce lieu. Ainsi, le lit, - deux simples planches retenues par des chaînes de fer-, cachait un seau d’aisance qui dégageait une odeur des plus nauséabondes. Les murs, sombres et humides, suintaient tandis que des taches indéfinissables les maculaient.
Avec le temps, Auguste Blanqui avait fini par s’accommoder de ce triste décor. Son cerveau parvenait à s’évader et à atteindre des sphères très hautes. Peut-être escomptait-il obtenir une liberté plus tangible grâce à son ouvrage? Concentré, les yeux plissés, la barbe blanche et les cheveux mal coupés, le vieil homme déroulait sur le papier une hypothèse incongrue pour l’époque, celle selon laquelle la Terre existait en des milliers d’exemplaires. Chacune, selon la pensée du révolutionnaire reclus, connaissait une évolution, une histoire différentes… prescience, génie ou folie? Au lecteur de trancher!
« On comptera des milliards de terres de cette espèce, avant de rencontrer une ressemblance entière. Tous ces globes auront comme nous des terrains étagés, une flore, une faune, des mers, une atmosphère, des hommes. Mais la durée des périodes géologiques, la répartition des eaux, des continents, des îles, des races animales et humaines, offriront des variétés innombrables…
Une Terre naît enfin avec notre humanité, qui déroule ses races, ses migrations, ses luttes, ses empires, ses catastrophes. Toutes ces péripéties vont changer ses destinées, la lancer sur des voies qui ne sont point celles de notre globe. A toute minute, à toute seconde, des milliers de directions différentes s’offrent à ce genre humain. Il en choisit une, abandonne à jamais les autres… ».
Surprenant, hétérodoxe, mais authentique cependant!
L’heure du dîner vint interrompre l’inspiration de notre visionnaire. Le geôlier chargé de l’étage apportait le repas du prisonnier politique.
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Nuage de Oort, 2192, vers la mi-avril selon le calendrier chrétien terrestre.

Un frêle astronef en matériaux polymères, en forme de scorpion et de libellule, de couleur argentée, fuyait dans l’espace, fendant le vide relatif à vitesse luminique, évitant les débris stellaires. Pourchassé par des vaisseaux de guerre plus lourds, moins agiles, il avait une minuscule chance de s’en sortir grâce à la virtuosité dont son pilote, qui appartenait à la pure et ancienne race des Helladoï, faisait preuve. Acculé, luttant pour sauver sa vie et son invention, l’humanoïde usait de toute sa dextérité afin que sa navette échappât à ses poursuivants. Celle-ci, loin d’être un engin de combat, était démunie d’armes offensives et ne disposait que d’un bouclier multicouches qui la protégeait des impacts des météorites et des radiations. Toutefois, cette faiblesse était compensée par la présence de moyens de communications high tech bien supérieurs à ceux des Haäns, Velkriss et consorts.
Tout en pilotant, Stankin captait des conversations et des images provenant de la passerelle du vaisseau ennemi Velkriss. Ce qu’il entendait ne le rassurait nullement. L’Hellados se savait la proie d’une meute sans pitié.
Mais quelle pouvait être l’apparence de ces cruels charognards? Les Velkriss s’apparentaient à des insectoïdes géants dépassant les 3m50 de hauteur. Les chefs, quant à eux, atteignaient les quatre mètres. Mais ce détail n’était pas le plus effrayant, loin de là! La race présentait une chitine d’une couleur mordorée, de longues antennes proéminentes, bref une ressemblance certaine avec les mantes religieuses dont, d’ailleurs, elle imitait les mœurs! Le langage des Velkriss, composé de vibrations, de crissements et de frottements ne surprenait que les naïfs incultes. L’équipage du vaisseau de guerre manipulait facilement les commandes des différentes consoles grâce à des pattes prolongées artificiellement par des pinces en titane.
Si le commandant Velkriss était en contact audio direct avec l’Hellados, le sommant de se rendre, il ignorait que ce dernier pouvait détailler la configuration de la passerelle ennemie. Or Stankin voyait ce qu’il ne devait point voir! Aux côtés de l’insectoïde géant se tenait debout un humanoïde velu et roux, bombant fièrement le torse, invectivant, insultant son gibier dans une langue peu châtiée, celle de la 18e caste Haän. Il s’agissait donc d’un représentant de Haäsucq. Il répondait au nom de Zoël Amsq. Et, au contraire de ses congénères, qui revendiquaient haut et fort le fait d’appartenir à la glorieuse caste des guerriers, et qui, pour cette raison, se vêtaient d’uniformes rutilants, barbares et fastueux, notre humanoïde portait, lui, un costume sobre, une longue robe grise à col montant, des bottes de la même couleur aux pieds. Ses cheveux mi-longs étaient retenus en catogan sur la nuque.
Les yeux perçants de l’Hellados remarquèrent rapidement le signe incongru fixé sur col de Amsq, „, ce qui l’identifiait comme l’homme de confiance de l’Empereur. Mais le problème n’était pas là!
Malgré tout le poids de son éducation et sa retenue habituelle, Stankin ne put retenir cette exclamation.
« Par Stadull! Ce Haän n’appartient pas à mon époque! Il vient d’un temps futur, autre, que j’ai pu entrevoir en usant de mon chrono vision maintenant, je comprends cet acharnement des Velkriss à vouloir m’appréhender! Ils veulent aussi mon appareil. Ainsi, lorsqu’ils auront mis leurs pattes sur mon invention, ils domineront à coup sûr toute la Galaxie, et ce, dans n’importe quelle chrono ligne Inutile de tergiverser encore! Il me faut effectuer le saut quantique immédiatement alors que je n’ai pas encore achevé les ajustements nécessaires. »
Effectivement, pour sauvegarder son œuvre et, incidemment, des milliards de vies intelligents ou pas, l’Hellados n’avait d’autre choix que de démonter son invention et d’en disperser les pièces dans l’espace terrestre à l’aide de multiples sauts quantiques. Or, sa navette n’était pas conçue pour subir de tels heurts.
Pourtant, Stankin prit le risque et réussit à envoyer presque tous les éléments du mystérieux et précieux engin à bon port. Mais il ne pouvait piloter et téléporter à la fois les différentes parties de l’appareil. Il nargua le sort une fois de trop.
Alors qu’il restait à l’Hellados à désintégrer et à rassembler quelque part sur Terra le dernier élément, - le plus important, la pièce maîtresse-, son frêle esquif fut frappé de plein fouet par un rayon phaseur. Les boucliers ne purent encaisser la totalité de l’effroyable choc énergétique. Dans la cabine de pilotage tout crépita et l’air pua l’ozone.
Mais, tentant le tout pour le tout, avec un sang-froid remarquable, pour ne pas tomber vivant entre les pinces des Velkriss, Stankin effectua l’ultime saut temporel.
Une sorte d’étoile filante, une flèche argentée se rematérialisa dans l’espace terrestre avec un bruit de tonnerre. A la dérive, la navette vacillait. Puis, elle heurta durement la plaine, atterrissant en cassant du bois. Le silence se fit alors dans le vaisseau et de longues minutes s’écoulèrent.
Lorsque Stankin reprit enfin connaissance, il tremblait de froid. Sans doute, le traumatisme, la secousse, car, à l’extérieur, il régnait une véritable fournaise. Malgré l’heure encore matinale, la température s’élevait à 45°C. Les jambes peu sûres, le teint jaunâtre, les mains tremblantes, l’Hellados s’approcha du hublot fendu sur une grande longueur.
« Que Vestrak me vienne en aide! Je me suis bien écrasé sur Terra, mais les coordonnées ne sont pas les bonnes. Je me retrouve au cœur d’un désert sec et chaud. Or, je visais une latitude plus polaire. »
A cet instant, avec un chuintement montrant que le téléporteur était endommagé, l’élément maître disparut du plot de télé portation pour réapparaître à des milliers de kilomètres du lieu du crash. Presque en rampant, submergé par le désespoir, émotion jusqu’alors ignorée de lui, l’hellados se déplaça tant bien que mal vers la console du téléporteur afin d’en lire les coordonnées. Il pâlit ou jaunit encore si possible puis sombra une nouvelle fois dans les ténèbres.
Pendant ce temps, si l’on puit dire, une pièce octogonale, incongrue, anachronique même, forgée dans un métal inconnu par les humains de cette époque, s’enfouissait lentement sous la neige qui tombait drue, au milieu des bois, au cœur de l’hiver, quelque part en Auvergne. C’était l’ère féodale, celle des chevaliers, des châteaux forts et des croisades.

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