samedi 23 mai 2009

Chapitre 4


Ce matin là, Mathieu et Marie se hâtaient de prendre leur petit-déjeuner Ils s’étaient réveillés tardivement et risquaient de rater le premier cours. Silencieusement, les enfants avalaient chacun un grand bol de céréales , regardant par instant leur mère, n’osant l’interroger. Tous deux sentaient que quelque chose n’allait pas. Finalement, Mathieu se décida.
- Dis, maman, es-tu en colère? Pas contre nous, au moins?
- Je suis préoccupée, mon chéri, c’est tout.
- A cause de la mort de Kilius?
- Oui, c’est cela.
- Violetta a dit que Grronkt avait aussi été tué, rajouta Marie. Elle était présente lorsque madame Lorenza expliquait à Benjamin comment le sergent avait été assassiné.
- Et Violetta s’est empressée de tout vous raconter, naturellement, fit Irina furieuse. Celle-là, si je la vois, je lui passe un savon!
- Mais maman, ce n’est pas simplement à cause de cela que tu es préoccupée, poursuivit Mathieu tout en se servant un verre de jus d’orange.
- Oui, c’est papa qui t’inquiète plutôt, continua Marie.
- Bien sûr. On ne l’a plus vu depuis hier midi. Et Violetta a dit…
- Mathieu tu arrêtes! Compris! Je sais ce que Violetta a pu te raconter. J’ai vu Lorenza hier soir. Et je n’aime pas vos communications non verbales!
- Ce n’est pas notre faute! Gémit Marie. Tu as un regard si sévère qu’on n’ose pas parler tout haut, Mathieu et moi.
- Pardon, mon trésor, je ne voulais pas te faire de la peine. Mais ce n’est pas facile pour moi en ce moment.
- Moi, je comprends, conclut Mathieu. Un assassin,deux meurtres, quatre aliens, l’IA détraquée, la mission en danger et papa en mode ordinateur…
- Hé! J’entends justement le clavecin à côté.
- Tu as raison Marie. Il y a aussi une flûte.
- Bien, le capitaine Sitruk répète avec Daniel. Vous avez terminé? Alors, hop, en classe! Je vais tenter d’avoir les dernières nouvelles.
Avec empressement, Mathieu et Marie se levèrent et, après un baiser donné à Irina, se dépêchèrent de prendre l’ascenseur qui les conduisit au septième niveau, là où se situaient les salles de classes. En effet, il y avait à bord une trentaine d’enfants et d’adolescents d’âges différents et pas tous humanoïdes.



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Effectivement, dans le salon de musique, le sanctuaire du commandant Wu, résonnait un extrait de la sonate en sol mineur BWV 1020 de Jean-Sébastien Bach pour flûte et clavecin. Il s’agissait d’une œuvre de jeunesse du compositeur. A la flûte, le capitaine Sitruk peinait à suivre le tempo enjoué donné par Daniel au clavecin. Benjamin se faisait souvent reprendre parce qu’il était en retard d’un demi temps ou qu’il oubliait une altération.
Au bout d’une dizaine de minutes, Sitruk soupira.
- Ce mouvement est beaucoup trop rapide pour moi, commandant! Je renonce.
- Voyons, Benjamin. Ressaisissez-vous! Si vous abandonnez maintenant, jamais je ne trouverai à temps un autre partenaire. Alors, nous décevrons tous nos amis qui attendent avec impatience notre prestation pour le septième anniversaire de l’inauguration du vaisseau.
- Ah! Parce que vous escomptez dans un délai d’une semaine à peine avoir résolu l’enquête et jugé et condamné notre assassin! Hé bien! Vous êtes plus optimiste que moi!
- Non, c’est de la logique. Chaque fois qu’il agit, l’assassin laisse des indices. A nous de les décrypter. Et ne perdez pas de vue que j’ausculte l’IA également.
- Bon, sur ce point, vous êtes plus apte que moi pour jauger la situation. Mais je ne comprends pas comment vous pouvez être plongé à la fois dans cette sonate de Bach, l’auscultation de l’ordinateur central, et je ne sais quoi encore!
- J’ai un programme et une mémoire multiphasés qui me permettent de porter mon attention sur plusieurs actions ou pensées simultanées. Ainsi, en plus de ce que vous avez dit, je vérifie les coordonnées de position du Langevin, me repasse la liste des messages sub-spatiaux des dernières quarante-huit heures, prépare le menu de la réception de la semaine prochaine, enregistre les rapports de l’ingénierie qui, sur mes ordres, examine les mémoires KZ 12 de notre IA déficiente et…
- Monsieur,stop!
- Bien, dans ce cas, reprenons à la mesure 36.
- Non, commandant. C’est inutile. Je refuse. Acceptez la vérité. Je ne suis qu’un piètre amateur à côté de vous, pas particulièrement doué. Vous, au contraire, vous jouez comme un professionnel. Si le prix Marguerite Long existait encore, vous le remporteriez haut la main!
- N’exagérez pas.
- Vous devriez plutôt improviser un duo pour harpe et clavecin avec ma fille. Violetta a fait d’énormes progrès en quelques mois. Il est vrai aussi qu’elle s’exerce durement chaque jour, ce qui n’est pas mon cas. Je l’ai entendue exécuter des arrangements de Liszt avant-hier, et elle s’en est sortie avec brio.
- Benjamin, vous me décevez. Faites donc un effort.
- Non, vous dis-je. Quand je me compare à vous, j’ai l’impression de me baigner dans le bassin des petits alors que vous, vous plongez dans les hauts fonds.
- Que faut-il donc que je fasse pour vous convaincre?
- Rien, commandant, articula Sitruk en rangeant délibérément sa flûte dans son étui. On m’a vanté les talents de flûtiste de la jeune Shinaaïa, le lieutenant félinoïde. Essayez de monter avec elle une pièce.
- Vous me plongez dans l’embarras, capitaine.
- Je ne puis faire autrement. Je ne suis qu’un humain ordinaire, inquiet de la présence de quatre aliens à bord et de celle d’un assassin non encore identifié et localisé. Sans cesse , je me dis: « Qui sera le prochain sur la liste? Et quand? » Bon sang! Commandant, comprenez-moi. Il y a ici plusieurs télépathes et notre inconnu parvient à rester anonyme. C’est inconcevable et inadmissible. A quoi cela sert-il que vous soyez un daryl androïde si…
- Benjamin, je ne suis ni omniscient ni omnipotent, et…
Daniel s’interrompit. Irina venait de faire irruption dans le salon de musique. Son regard, sa chevelure quelque peu désordonnée en disaient long sur son humeur orageuse. Lorsqu’il était soumis à la partie artificielle de son cerveau, le commandant n’aimait pas du tout voir son épouse dans cet état. Il l’évitait autant qu’il le pouvait.
- Et tu oublies, volontairement, de me signaler que tu t’es placé en mode ordinateur! Ainsi, machine parfaite, tu analyse chaque donnée, tu compartimentes et tu classes ensuite chaque information en ta possession, ceci afin de pouvoir la retrouver rapidement, dans le but d’une efficacité optimale! Bien, capitaine Sitruk. Je constate que vous avez rangé votre flûte. La répétition est donc terminée, je ne me trompe pas.
- Oui, en effet, capitaine Maïakovska. Je m’en allais.
Benjamin, qui avait remarqué la mine renfrognée d’Irina, après avoir salué, s’empressa de se retirer. « Il y a de l’eau dans le gaz! », pensa-t-il.
Marchant vivement, l’officier se dirigea vers l’ascenseur. A un tournant, il se heurta à Antor, qui, lui, se rendait chez le commandant Wu.
« Excellence, bonjour… »
Le capitaine hésitait à ajouter quelques mots.
- Bonjour, Benjamin. Désirez-vous me parler? Ne vous gênez pas.
- Monsieur, vous allez voir le commandant. Y a-t-il du nouveau?
- Je ne puis vous le révéler Sitruk.
- Euh, le commandant n’est pas seul.
- Je le sais.
- Dans ce cas, bonne journée, ambassadeur.
- Sitruk, vous prenez votre service sur la passerelle immédiatement?
- Dans trente minutes.
-Merci.
Antor, sans en dire plus, pressa le pas, laissant Benjamin dans l’expectative. Parvenu devant la porte close des quartiers de Daniel, le diplomate actionna le digicode et pénétra dans une première pièce. Des bribes d’une vive discussion lui parvinrent. Le mutant sentait la fureur d’Irina.
- Daniel, je suis lasse de le répéter, fit un instant la jeune femme sèchement. Je suis ton officier en second. Cela signifie que, lorsque tu prends une décision, tu dois m’en informer. Non pas que j’exige une explication. Mais j’ai le droit de savoir ce qui se passe, tout simplement. Surtout lorsque la sécurité du vaisseau est en jeu.
- Je n’ai pas eu l’occasion de t’avertir.
- Oh! Quelle mauvaise foi! Seigneur, je suis ta femme et je puis comprendre beaucoup!
-Tes sentiments brouillent ton esprit logique, Irina. Je me suis mis en contact direct avec l’IA pour pouvoir la contrôler. Et la suppléer si nécessaire. Je l’ai déjà fait, quinze fois en sept ans et huit fois sur le Sakharov.
- Obtiens-tu des résultats, au moins?
- Minimes pour l’instant. Je vérifie tous les relais et les programmes de l’IA. Il est évident qu’elle a été sabotée.
- A quel niveau?
- Neuf sous-programmes non vitaux ne correspondent pas à leur programmation originelle. Ceux des simulations d’entraînement en conditions extrêmes, des fichiers de magasinage, des synthétiseurs de matériaux primaires, par exemple.
- Daniel, tu m’énumères tout cela avec une froideur qui m’exaspère.
- Mon attitude n’est que le reflet de mon esprit logique.
- J’ai saisi. Tu es inaccessible à tout autre raisonnement. As-tu informé les ingénieurs et les informaticiens de ces dysfonctionnements?
- Bien évidemment. Anderson et quatre de ses équipes travaillent dessus depuis quatre heures ce matin.
- Et toi? N’aurais-tu pas besoin d’une révision?
- Je fonctionne parfaitement et suis entièrement opérationnel. Par contre…
- Par saint Wladimir, cesse de te conduire comme une machine, de t’exprimer comme elle ! Déconnecte-toi!
- Ma tâche n’est pas terminée.
- Depuis combien de temps t’es-tu placé en mode ordinateur?
- Depuis dix-huit heures et trente-deux minutes. Je te fais grâce des secondes.
- Mm! D’après mon expérience, tu ne peux dépasser une période de soixante-douze heures…
- Je tiens la semaine.
- Certes, mais à quel prix? Dans ces cas extrêmes, O’Rourke a dû t’hospitaliser et te placer en réanimation. Ensuite, il t’a fallu presque huit jours de repos complet. Je n’aime pas que tu mettes ainsi ta vie en jeu! Décidément, tu te montres trop souvent imprudent.
- Je n’ai pas eu le choix; c’était la seule option .
- Daniel! S’écria Irina qui, sachant que tout contact physique gênerait son mari, dut se contenter d’un pâle sourire de résignation.
Des pas légers se firent entendre dans le salon de musique. Le commandant Wu et le capitaine Maïakovska se retournèrent avec un bel ensemble. Antor se tenait sur le seuil de la pièce, encore plus pâle si possible qu’à l’habitude. Par égard pour la jeune femme, l’ambassadeur s’exprima à haute voix.
- Stamonn a retrouvé la mémoire.
- Il faut que nous le voyions immédiatement. Que captes-tu?
- Des images bizarres.
- Et l’assassin?
- Il n’est pas totalement humain. Il brouille ses pensées et son apparence. Il peut se déplacer comme il veut sur le vaisseau, comme si…
- Eloum, Uruhu et Kinktankt montent toujours la garde auprès de l’Hellados.
- Je les vois à leur poste.
- Certes… Mais quelque chose ne va pas. Stamonn…
- Tu as raison. Il n’émet plus d’images modulées.
- Ni d’ondes mentales.
-Vite! cria Antor.
Daniel, à cette injonction, passa en hyper vitesse, le diplomate le suivant le plus rapidement qu’il le pouvait. En trente secondes, les deux amis atteignirent la cabine de l’aspirant.

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Revenons quelques minutes en arrière.
Dans ses quartiers de taille standard, soit 25 m2, Stamonn, assis devant sa console d’ordinateur, vérifiait les tâches de la journée qui l’attendait. Cependant, le jeune Hellados se sentait troublé. Un sentiment indéfinissable, un malaise l’assaillait. Il ne parvenait pas à se concentrer. Dans son esprit, flottait une silhouette qui, à chaque seconde, devenait plus précise. Un humanoïde de grande taille, oui mais d’origine terrestre. Des cheveux sombres, libres, des yeux rieurs aux prunelles noires…
Un peu plus loin, le lieutenant Eloum, qui n’avait pas remarqué le trouble de Stamonn, admirait une holosimulation des principaux sites archéologiques de la planète Hellas.
A l’extérieur, « armés jusqu’aux dents », Uruhu et son ami Kinktankt montaient la garde ne marquant aucun signe d’inattention. Personne ne pouvait s’approcher de la cabine de Stamonn sans montrer patte blanche. Le siliçoïde, qui était d’une taille et d’une masse impressionnantes, usait avant tout d’émissions naturelles d’acides et de vapeurs brûlantes pour protéger le jeune Hellados.
Tous les quarts d’heure, Eloum contactait ses coéquipiers pour faire le point. Les communications fonctionnaient en circuit fermé, hors du contrôle direct de l’IA. Les yeux fixes, regardant sans la voir la paroi du corridor qui lui faisait face, Uruhu était en train de penser qu’il ne restait plus qu’une minute avant une nouvelle communication du cygne noir. Le Néandertalien transpirait, à cause du stress, sans doute. Quelques gouttes de sueur lui coulaient de la nuque jusqu’à l’échine. Il avait une furieuse envie de s’éponger, de partir plonger dans l’eau glacée, mais le devoir le retenait à son poste. Et puis, il éprouvait comme une sensation d’irréalité. Tout cela était faux. Que faisait-il dans ce lieu inconnu, au lieu de chasser avec les siens le mammouth laineux ou le renne? Soudain, ses yeux furent aveuglés par un flash aussi inattendu que violent. Il provenait des quartiers de Stamonn. Or, la porte close avait pourtant dix centimètres d’épaisseur et était en acier spécial! Puis, il y eut un plof sourd indiquant la chute d’un corps, immédiatement suivi d’une plainte. Un peu comme un gargouillement étranger dans lequel Uruhu eut du mal à reconnaître la voix d’Eloum, s’écriant :
« Alerte! Stamonn s’enfuit! »
Le temps que le Néandertalien réagisse, une vague silhouette se mit à courir à toute vitesse, une ombre qui ressemblait vaguement au jeune aspirant.
« Mais comment a-t-il pu franchir la porte blindée? S’interrogea Uruhu. Celle-ci ne s’est pourtant pas ouverte! Et les télé- portations internes sont impossibles! »
Kinktankt , quant à lui, ne se posa pas de questions. Glissant sur le sol comme sur un tapis d’air, il tenta d’arrêter le fugitif en projetant des jets brûlants dans sa direction. Peine perdue! Alors, le siliçoïde s’ébranla le plus vite qu’il put mais il n’avait aucune chance de rattraper Stamonn qui courait à plus de trente km/heure.
Pendant ce temps, Uruhu s’était ressaisi et avait ouvert la porte. Il vit Eloum qui gisait inconscient près d’une table basse, une de ses ailes noires souillée d’un sang du plus beau pourpre. Ayant recouvré tout son sang froid, le K’Tou activa son communicateur de poche.
« Uruhu à la sécurité. Alerte orange niveau 18. Stamonn vient de quitter ses quartiers après avoir blessé le lieutenant Eloum! Le lieutenant Kinktankt est à sa poursuite. Demande renfort immédiat. Unité médicale urgente requise. Le lieutenant Eloum a une aile brisée et il est inconscient. »
Tous les services concernés reçurent l’appel. Lorenza di Fabbrini et deux infirmiers se mirent en chemin tandis que les Kronkos se positionnaient pour barrer tous les accès à Stamonn. Les senseurs portatifs suivirent par traces thermiques le trajet de l’Hellados. Une fois son message terminé, Uruhu, à son tour, partit à la recherche de Stamonn. Plus rapide que Kinktankt, il le dépassa. En effet, le Néandertalien, habitué à vivre dans un milieu hostile, était capable d’atteindre quarante km/heure à la course en terrain dégagé.
Le fugitif fut localisé par Kiku U Tu à huit mètres de la salle de transport numéro 2. Finalement, le plus rapide fut bien le K’Tou, les dinosauroïdes étant handicapés par leur poids, qui eut juste le temps d’apercevoir Stamonn forcer les codes de sécurité du hangar. Son premier réflexe fut de se jeter sur l’Hellados juste à l’instant où la porte coulissait.
Les deux combattants roulèrent de l’autre côté tandis que la porte se refermait. Essoufflés, Kiku et les autres gardes de la sécurité perçurent d’abord un bruit sourd caractéristique d’une lutte puis un râle. Le lieutenant U Tu gronda.
« Par les cendres de Käaarle! Ouvrez-moi cette foutue porte! »
Deux dinosauroïdes obéirent et firent feu, leurs armes de poing en position d’atomisation, pointées sur un des battants du hangar. Le plastacier mit une seconde à disparaître. Les Kronkos, l’obstacle supprimé, eurent la surprise d’être engloutis alors par un éboulement de terre et de glaise tandis qu’ils pénétraient dans la salle de transport. Ils ne réchappèrent que de justesse à l’étouffement.
Ce fut à cet instant qu’Antor et Daniel Wu surgirent, ayant entendu le message d’Uruhu. Sur un signe du commandant, les gardes, qui étaient encore à l’extérieur du hangar s’écartèrent. Entrant dans la vaste salle de transport, Daniel et son ami virent Uruhu, à genoux, tremblant de tout son être et bégayant.
« Ce n’est pas moi qui ai fait cela! »
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Le Néandertalien était maculé de terre rouge. Autour de lui, le sol disparaissait sous une couche de poussière et d’argile de cinquante centimètres d’épaisseur! L’officier sanglotait près d’une fosse ouverte. Tandis que les Kronkos s’extrayaient péniblement de leur monticule de terre, le commandant Wu s’avança et se pencha juste au-dessus de la tombe. Au fond de celle-ci, le corps décapité et réduit à l’état de squelette de Stamonn gisait, en position fœtale. Le cadavre portait un uniforme d’aspirant recouvert d’ocre rouge et de fleurs des champs. Une défense de mammouth, une peau d’ours brun et deux haches de pierre moustériennes ornaient la sépulture.
Les quatre membres de l’Hellados avaient été brisés rituellement. Quant au crâne du jeune homme, il était posé, renversé, à deux mètres de la fosse, son trou occipital élargi comme s’il avait servi à absorber la cervelle lors d’un repas initiatique. Enfin, un cercle de pierres entourait le crâne afin de mettre une touche finale à cette macabre mise en scène.
- Commandant, reprit Uruhu, tentant de se maîtriser, je vous jure que ce n’est pas moi! Je n’ai pas eu le temps!
- Je le sais, lieutenant.
Daniel aida le K’Tou à se redresser tout en écoutant ce qu’Antor constatait.
- Ce squelette est frais. Je sens encore des énergies diffuses qui ont parcouru l’être pensant qu'était Stamonn. Le jeune aspirant n’est mort que depuis une heure environ…
- Mais c’est impossible! Nous captions encore ses ondes mentales il n’y a pas cinq minutes. A moins que…
Daniel se tut, son cerveau réfléchissant à une vitesse prodigieuse. Antor en profita pour poursuivre.
- L’état des os laisse à penser que tous les fluides vitaux on été absorbés en quelques secondes à peine.
- C’est comme si l’assassin avait disposé d’un disrupteur sélectif détruisant par réaction en chaîne toutes les cellules du corps sauf celles constituant la charpente, compléta Daniel Wu. Autrement dit, il ne reste plus que le squelette de mon aspirant.
- Précisément. Mais moi, je proposerais une autre hypothèse. L’assassin a fait d’une pierre deux coups. Il s’est débarrassé d’un témoin gênant tout en s’en nourrissant.
- Non, Antor. Ils étaient deux! Pour la deuxième partie, j’opte pour le complice, l’alien mystérieux.
- Alors, fit Kiku U Tu, pragmatique, ce n’est certainement pas le lieutenant Uruhu le coupable! Et, à ma connaissance, nous n’avons pas à bord d’armes Asturkruks, les seules capables de tels effets, ni de vampires, issus du folklore terrestre!
- En êtes-vous absolument certain?, sourit l’ambassadeur.
- Que devient Eloum? Interrogea Daniel. Parlez Kinktankt.
- On s’occupe de lui, monsieur, renseigna la voix synthétique du siliçoïde. Je viens d’avoir le docteur di Fabbrini par communicateur. Le cygne n’est pas grièvement blessé. Il se remettra sous huit jours.
- Merci, Kinktankt. Antor, as-tu saisi à quoi je pensais tout à l’heure?
- Naturellement. Que ce soit Eloum, Kinktankt ou Uruhu, ils ont été tous les trois dupés par un leurre matériel qu’ils ont cru d’autant plus réel qu’ils étaient sous le contrôle mental de l’assassin.
- Pourtant, un tel leurre aurait dû être décelé par Kinktankt et le Néandertalien. Cette technologie sophistiquée est strictement interdite dans l’Empire, même si des mondes coloniaux l’utilisent à la frontière.
- Donc, l’assassin n’est pas qu’un télépathe d’une puissance remarquable…Il connaît et a accès à toutes les technologies les plus avancées…
- Nous en discuterons tous deux plus tard, fit Daniel avec une grimace.
- Commandant, je ne comprends pas bien ce qui s’est passé…
- Uruhu, je vous explique rapidement. Vous êtes parti à la poursuite d’un hologramme particulier que vous avez pris pour Stamonn.
- Mais… Je me suis battu avec lui!
- Justement, c’est en cela qu’il est spécial. Or, comme vous étiez sous hypnose, vous n’avez pas remarqué le léger scintillement caractéristique de votre leurre matériel tandis que vous le touchiez. Lorsque nous sommes arrivés, l’ambassadeur et moi, l’illusion s’est immédiatement auto détruite. Elle ne pouvait fonctionner qu’en présence de Kinktankt, d’Eloum et de vous-même, Uruhu car elle était programmée sur vos ondes alpha et thêta réciproques.
- Holà! S’exclama Antor. Tu conclus un peu vite, quoique cela peut signifier que l’assassin et son complice ont volé ces connaissances à l’IA.
- Exactement!
- J’ai saisi, grogna U Tu, Notre ordinateur nous localise ainsi, par les ondes que nous émettons. Donc, l’assassin est un des officiers supérieurs puisque seuls Anderson, Sitruk, Chérifi, Warchifi, O’Rourke, di Fabbrini…
- Stop, lieutenant! Pas forcément. Réfléchissez, U Tu, l’assassin s’est emparé des codes d’accès à l’IA par viol mental.
- Ni Daniel ni moi n’avons été soumis à cette violence, compléta Antor. Nous nous en serions rendus compte, même si l’espion est un plus puissant télépathe que nous!
- Effectivement, compléta le commandant. Or, si l’on tente une fusion mentale forcée avec mon esprit, automatiquement, je me place en mode ordinateur. Le violeur court alors le risque de sombrer dans la schizophrénie à cause de l’afflux abondant et hors contrôle d’informations.
- Il n’empêche que le champ des suspects n’est pas si réduit que cela! Gronda le chef de la sécurité.
- Sur ce point, vous avez raison, U Tu. Avec vos hommes, vous allez mettre de l’ordre dans le hangar.
- Est-ce tout, monsieur? Fit le Kronkos, dubitatif. Ne placez-vous personne sous surveillance?
- Si : les officiers embarqués lors de notre escale sur la base 829, sauf le capitaine di Fabbrini et le professeur médusoïde. Ah! Et naturellement l’ambassadeur. Je réponds d’eux totalement!
- Mais, commandant, vous faites des passe droit tout à fait injustifiés!
- Depuis quand discutez-vous mes ordres lieutenant U Tu? Dit le commandant en haussant le ton.
- Veuillez me pardonner, monsieur…
Dépité, Kiku salua, puis rugit ses directives à ses subordonnés.
- Nettoyez-moi tout ça! Dépêchez-vous, molassons! Puis, vous enverrez les restes de Stamonn pour autopsie!
- Quant à vous, lieutenant Uruhu, vous gagnerez aussi l’infirmerie. Je veux que vous soyez sous surveillance médicale jusqu’à ce que vous ayez retrouvé le contrôle de vos émotions.
- Bien monsieur.
- Viens, Antor.
- Je te suis.
Prenant l’ambassadeur par le bras, Daniel s’éloigna. Les deux amis poursuivirent leur conversation par télépathie.
- Je sais pertinemment ce que tu vas m’objecter, pensa Daniel Wu. A quoi bon surveiller les nouveaux officiers puisque l’assassin est capable d’échapper à tout contrôle? Il faut bien cependant rassurer Kiku et la sécurité!
- Je comprends. Mais comment parvient-il à échapper à notre attention? Et son complice?
- Par l’inter-dimensionnalité. L’assassin et l’alien se déplacent dans des dimensions qui demeurent inaccessibles pour nous avec nos moyens conventionnels. C’est ainsi que Stamonn, avec qui nous étions en contact mental, a été tué dans un autre espace temps parallèle au nôtre. Nous avons perdu le contact deux minutes, pas plus, mais lorsque nous l’avons retrouvé, l’aspirant était mort depuis une heure.
- Cette capacité à se mouvoir dans l’inter dimensionnalité est effrayante!Est-ce un phénomène naturel comme chez les pi ou?
- Tu m’as assuré que Penta pi n’était pas ici!
- Attends! Existe-t-il une technologie susceptible de permettre le déplacement inter dimensionnel mettant en contact deux mondes parallèles?
- L’Empire n’a normalement pas accès à une telle technologie qui appartient aux recherches interdites. Et ce, depuis le traité de 2354. A l’époque de Stankin, soit au XXIIème siècle, ces recherches sur les inter mondes alternatifs étaient presque monnaie courante.
- Bien. Mais les Haäns?
- Non plus à ma connaissance et ce depuis mon accord avec le continuum p. Mais il reste les Asturkruks et les Odaraïens.
- Oh! Mais ces derniers ont quitté la Voie Lactée il y déjà mille cinq cents ans!
- Alors, mon frère, les Asturkruks du futur!
- As-tu un soupçon précis sur un de tes officiers?
- Mm. Quelqu’un qui serait un agent Asturkruk, voire un Asturkruk modifié génétiquement, capable d’user de télépathie alors que l’espèce ne le peut pas? Très vague. Rappelle-moi ce qu’a vu Stamonn.
- Un humain ou presque, de grande taille, aux cheveux longs, aux yeux noirs et…c’est tout.
- Insuffisant pour permettre une identification.
- Nous sommes donc démunis face à ce criminel qui peut agir librement sur ton vaisseau!
- Ne le crois pas. M’étant substitué à l’IA, c’est moi qui localise tout le personnel et les civils du Langevin. Même si, en passant dans l’inter-dimensionnalité, le meurtrier coupe la communication un millième de seconde, je pourrai l’identifier.
- Cependant, tantôt…
- Je n’avais pas encore relevé l’IA de cette fonction. Je ne l’ai fait que lorsque j’ai constaté le paradoxe constitué par la mort de Stamonn.
- Ainsi, le filet se resserre.
- La capture de notre homme n’est plus qu’une question d’heures, crois-moi!
- Et son complice?
- Lui m’inquiète davantage, je l’avoue.
- D’où peut-il être originaire?
- Aruspus est en tête des possibilités.
- Hé! Le lieutenant Johnson connaît ce monde!
- Pas directement. L’interprète du professeur Schlffpt n’est jamais sur la planète. Et l’alien a pu émigrer n’importe où dans la galaxie.
- Oui, je n’y pensais pas. Peux-tu expliquer le réveil du complice?
- Par la découverte précoce du conteneur.
- Les autres aliens?
- En léthargie encore.
- Il nous faut donc mettre la main sur eux au plus vite.
- Exact. Je vais ordonner aux équipes de recherche de se munir de disrupteurs de type 3 et de combinaisons de protection contre les champs « an entropiques ».
- Daniel, n’est-ce pas trop tard?
- Je ne capte rien d’anormal en ce moment.
- Bien; tu sais que tu peux compter sur mon aide. Je suis ton ami, ton frère.
- Merci. Va manger et prendre du repos. Je veux que tu sois au maximum de tes capacités.
- Fais de même, Daniel. Tu n’as pas dormi cette nuit.
- Impossible en mode ordinateur!


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L’équipe de l’ingénieur Anderson scannait toutes les simulations des programmes d’entraînement en conditions extrêmes. Un jeune technicien vérifiait le sous-programme des fosses abyssales de l’Océan Pacifique. Ainsi, le sous-lieutenant Andrew Lane, un natif de San Diego, auscultait la fosse des Mariannes. Il était aidé par la caninoïde Mina. Les deux ingénieurs évoluaient dans des profondeurs marines virtuelles d’un saisissant réalisme. Pour se protéger, ils avaient revêtu les combinaisons de niveau 12, les seules capables de permettre la survie de leurs hôtes dans ces milieux hostiles.
Malgré tout, Lane et Mina se mouvaient avec lenteur comme ralentis par l’énorme pression qui régnait dans la fosse virtuelle. Les deux officiers respiraient un air recyclé enfermé dans leurs combinaisons. Celles-ci leur faisaient une seconde peau.
Dans leur travail, ils utilisaient un senseur de proximité et un analyseur d’environnement. Mina s’agrippait à un rocher tout en examinant attentivement les données biologiques affichées par l’écran de son senseur portatif. Soudain, un détail la frappa et, oubliant sa bonne éducation, elle jappa. Puis, elle reprit :
- Lieutenant, j’ai là quelques relevés bizarres!
- Faites voir!
La caninoïde tendit péniblement son senseur de proximité à son supérieur. Elle était écrasée par la pression effroyable et il lui tardait de retrouver un milieu plus confortable. Lane observa les courbes qui avaient un tracé pour le moins inhabituel.
« Hé! S’exclama Lane. Il y a bien là, en dessous de nous, quelque chose ou quelque un Enfermé dans un volume d’un mètre cube! Allons voir de plus près ce que c’est! »
Courageusement, l’humain et la caninoïde descendirent encore d’une vingtaine de mètres. Ils atterrirent sur un sol rocheux, fait de basalte. A peine eurent-ils posé leurs bottes sur ce sol irrégulier, qu’ils perdirent l’équilibre. Un tremblement de terre semblait se produire. Le sol vacillait, l’eau se troublait. Après un laps de temps indéterminé, le calme revint tandis que les eaux marines reprenaient leur transparence sombre.
Gênés par la pression, Lane et Mina, tels des pantins maladroits, peinaient à se relever, s’aidant mutuellement, encombrés par leurs appareils, craignant de déchirer leurs combinaisons protectrices à la moindre aspérité. Ce fut pourquoi, ils ne s’aperçurent qu’au dernier moment qu’ils étaient juste à côté du cube grisâtre, à une distance d’un demi mètre seulement! Et le conteneur était en en train de s’ouvrir! D’énormes bulles d’air s’en échappaient tandis que la température de l’eau s’élevait. Puis, l’océan virtuel bouillonna.
« Que se passe-t-il? » S’écria le jeune technicien.
Seul, un craquement sinistre lui fit écho. La caninoïde ne répondait pas, submergée par une peur panique primitive. Et la pression montait encore, chose impossible! Le cube craquait, ses parois se déformaient, s’aplatissaient. Mais la créature qui était emprisonnée à l’intérieur ne semblait nullement incommodée par la pression effroyable!
Une forme non identifiable s’éjecta soudain de ce qui restait du conteneur, sous les yeux médusés de Mina. Un tentacule blanchâtre, tiède et gluant, s’enroula tel un serpent monstrueux autour de son cou gracile. Un autre agrippa les jambes de Lane. S’agissait-il d’un poulpe, d »un calamar géant ou d’un être encore plus insolite?
Lane, plus aguerri, se débattait de toutes ses forces afin d’échapper à l’étau qui lui broyait les jambes. De son côté, Mina, dans un effort désespéré, fouillait sa combinaison afin de s’emparer de son disrupteur.
Mais la créature intensifiait ses prises tout en hypnotisant ses victimes? Lentement mais sûrement, les deux officiers perdaient tout sentiment de la réalité. Un bien être inconnu les envahissait. Encore quelques secondes, et ils seraient perdus. Dans un dernier sursaut de volonté, Andrew Lane eut la présence d’esprit de hurler, juste avant de s’évanouir :
« Ordinateur! Fin du programme! »
Aussitôt, l’eau bouillonnante, la terrible pression, la lumière laiteuse, les tentacules inconnus, tout disparut.
Lane et Mina, haletants, épuisés, au bord de l’inconscience, se retrouvèrent seuls au cœur d’une salle rectangulaire aux murs nus et gris. Tout en reprenant son souffle, le jeune sous-lieutenant sortit son communicateur de poche, appelant son supérieur immédiat, l’ingénieur Anderson. Il lui fit un rapport bref de ce qui s’était passé, recouvrant son sang-froid au fur et à mesure qu’il parlait.
- Un poulpe géant? Lane? Êtes-vous devenu fou brusquement, s’exclama Anderson. Le programme 15Bgamma ne contient rien de cet acabit!
- Monsieur, j’ai toute ma raison, je vous assure! Rétorqua Lane, vexé. Je sais ce que j’ai vu et vécu! L’aspirante Mina était avec moi! Elle peut confirmer mon rapport.
- Monsieur, ajouta la caninoïde, je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie! Cet être avait des tentacules gluants ; et il cherchait à tuer!
- Exactement! Compléta Lane, excité! Mais ces tentacules étaient dépourvus de ventouses!
- Donc, ce n’était pas un poulpe, fit Anderson.
- Ça n’était rien de connu en tout cas. Et surtout pas médusoïde.
- Quelle taille les tentacules Lane?
- Un mètre cinquante, deux tout au plus, je dirais.
- Rejoignez-moi vite à l’ingénierie. Je me demande si le commandant Wu est déjà prévenu de ce qui vous est arrivé.
- Les caméras sont tombées en panne, Monsieur, dit Mina.
- Peut-être que le commandant est au courant, après tout.
- Vous avez raison Lane. Il est relié au réseau central de l’IA.
- Et ce serait donc lui qui aurait éteint la simulation?
- Précisément. Je crois que le commandant Wu vous a sauvés tous les deux.

******

Parallèlement à ce qui arrivait au personnel d’ingénierie, dans la salle de jeux principale du Langevin, située au même niveau que les quartiers des officiers supérieurs, Mathieu et Isaac s’amusaient à reproduire et à vivre les péripéties de l’histoire de Merlin l’Enchanteur et du jeune Arthur. Isaac tenait le rôle du magicien, Mathieu celui du prince.
Ufo, quant à lui, se prélassait dans l’herbe grasse. Ou plutôt, il faisait semblant. En effet, il y avait deux heures et demi qu’il n’avait rien avalé, délai trop long pour lui. Alors, il guettait un oiseau en train de boire dans une petite mare. Sans doute allait-il bientôt lui sauter dessus pour le croquer! Le chat, à l’intelligence vive, usait de celle-ci pour se nourrir. Souvent, son maître soupirait et se disait : « J’ai créé un goinfre! »
Violetta, de son côté, était assise à califourchon sur une grosse branche qui appartenait à un chêne majestueux. Examinant de près la recréation des deux garçons, elle s’exclama :
« Et, dites, tous les deux! Vous avez oublié quelque un. Il vous manque Madame Mim.
- Dans ta version, pas la nôtre! Répliqua Mathieu.
- Cette horrible femme, cette sorcière? Ah, non, je ne l’aime pas, souffla Isaac.
- Oui, il s’agit bien d’elle! Ne voulez-vous pas que je prenne son apparence?
- Surtout pas! Si je me rappelle la version de Walt Disney, Madame Mim se transforme en dragon lors de son duel avec Merlin. Si tu l’imites, tu vas nous poursuivre et nous faire peur!
- C’est cela le jeu!
- Oh! Ce serait génial! Fit Mathieu. Un dragon, un vrai et pas une simulation holographique.
- Pour toi, peut-être. On voit bien qu’elle ne vient pas t’embêter tous les soirs déguisée en loup-garou, en King Kong, en vampire ou en gargouille!
- Je veux te forger le caractère, petit frère!
- Que je voudrais être métamorphe! Soupira Mathieu! Tu en as toi, de la chance, Violetta! Tu peux te changer en n’importe quoi!
- Bof! Avec le temps, je suis blasée. Ma première transformation, c’était lorsque j’étais toute petite. J’avais imité ma peluche préférée, Peter Rabbit.
- n’envie pas ma sœur. En général, ses métamorphoses ne durent pas plus d’une heure.
- Je suis capable de tenir la journée!
- Oui, avec beaucoup d’indulgence!
- En réalité, tu voudrais être doté des mêmes capacités que moi.
- Je n’ai pas hérité des dons de maman.
- Parce que le don de métamorphose ne se transmet que chez les filles! Lança Violetta acerbe.
- Je n’ai pas ce problème ; Marie est télépathe, moi aussi. Je sais avant tout le monde lorsqu’elle est malade ou lorsqu’elle a un gros chagrin. »
Marie, qui était assise en tailleur près de la mare, berçant un Bébé Jumeau boudeur, se releva, et s’avançant vers les trois grands, dit, innocemment :
« Il est bien laid, votre décor! Vous auriez dû demander à maman de vous aider. La, au fond, la cascade est ratée. Je vois les pixels!
- On n’a pas fini de programmer le décor, jeta Isaac vexé.
- Que suggères-tu, Marie?
- Cela ne vaut pas la forêt de Palombie avec Marsu. Et puis, j’en ai assez des forêts! Et c’est l’heure de goûter.
- Le chat n’a pas attendu! Il vient de croquer ce rouge-gorge!
- Je sais ce que j’aimerais : un magasin de bonbons, comme autrefois, avec des bocaux en verre, des sucettes au caramel et au lait, de la guimauve, des oursons en chocolat et en gomme, de toutes les couleurs, de la poudre Mistral qui pique, des …
- …barres chocolatées, compléta Violetta en se passant une langue gourmande sur les lèvres. Oh! Quel merveilleux souvenir tu évoques là Mathieu! Du chewing-gum à la fraise, des caramels qui collent aux dents. Tout ça, ça remonte loin.
- J’oubliais que tu as vraiment connu de telles boutiques. Je n’ai pas eu ce bonheur, dit Isaac.
- Violetta, tu saurais programmer ce magasin merveilleux.
- Je peux essayer Mathieu. Et si je me trompe, je peux faire appel à Pamela Johnson. Je suis devenue assez copine avec elle. Elle n’est pas de service en ce moment. Cette semaine, elle a été affectée au quart de nuit, ce qui lui laisse une grande liberté dans la journée.
- Moi aussi, je la connais. Elle m’a fait visiter le centre de l’IA. Et elle m’a promis de me montrer tous les appareils et toutes les consoles de la passerelle.
- Ton père ne dit rien?
- Pamela a reçu l’autorisation de maman, et dès l’instant où je me contente de regarder… »

********

Renate Hildbrandt, l’officier chargée du filtrage des eaux du bassin de l’exobiologiste médusoïde Schlffpt, vérifiait la salinité, la pression et la température de l’eau de mer de l’aquarium principal, pendant que le professeur baignait dans un bassin secondaire. Schlffpt méditait, proche de la transe. Mais il ne parvenait pas à atteindre le septième stade, le plus élevé. Même si les analyseurs de son milieu ambiant, de son biotope, ne relevaient aucune anomalie, lui, sentait bien que quelque chose n’allait pas. De plus en plus gêné et nerveux, il adressa un message mental à la jeune Allemande.
« Ondes négatives dans le bassin! Corps étranger. Danger niveau deux imminent, je répète imminent. »
Hildbrandt ne comprit pas immédiatement. Elle ne voyait rien ; ses appareils aussi étaient aveugles. Pourtant, en scannant plus précisément le bassin principal, la jeune femme crut déceler un léger déphasage du spectre lumineux. Son senseur de poche afficha sur l’écran un kaléidoscope de lumière, qui, peu à peu, forma un volume géométrique, un cube de couleur claire. Renate savait que toute la sécurité recherchait de mystérieux conteneurs. Un bruit tinta alors à ses oreilles. Instantanément, elle reçut un deuxième message télépathique, encore plus pressant, du professeur médusoïde.
« Danger optimal immédiat niveau trois. Fuir! Fuir! »
Au lieu d’obéir à cette injonction, poussée par la curiosité, Hildbrandt se rapprocha de l’aquarium, presque à s’y coller. Ainsi, elle vit émerger de l’eau, toute dégoulinante, une créature bizarre, d’une forme indéfinissable, de teinte crayeuse, comme entourée de plasma. Elle ressemblait un peu à une sorte de grenouille vaguement humanoïde, à la tête hypertrophiée, au corps muni de quatre tentacules, en plus de bras et de jambes qui gigotaient spasmodiquement.
Malgré son entraînement, la jeune femme fut paralysée par une peur panique, où la surprise jouait son rôle. Renate voulut hurler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
L’alien , aux yeux vitreux et blancs impavides, était déjà à demi sorti du bassin principal, lorsque le professeur passa à l’attaque, malgré son handicap, afin de protéger l’humaine. Il projeta un poison urticant contre la créature inconnue, tandis qu’un de ses membres, muni de ventouses, empoignait le tentacule dorsal du « nouveau né ». En effet, l’alien avait la vague apparence d’un fœtus surdimensionné. Aussitôt, l’être réagit. Son cerveau hypertrophié émit des infrasons à un niveau d’intensité tel que ceux-ci firent exploser les parois des deux aquariums. De grosses vagues déferlèrent alors dans les quartiers du médusoïde, immergeant totalement Renate. Assommée par une des vitres du bassin central, Hildbrandt perdit connaissance, au bord de la noyade. De son côté, Schlffpt, paralysé par l’émission insoutenable des infrasons, ne retrouva sa mobilité qu’au bout de quelques secondes. Hors de son élément naturel, il était en grand péril de mourir asphyxié.
Or, l’alien avait déclenché cette attaque désespérée pressé par la situation. Il fut lui aussi atteint par l’explosion des parois de l’aquarium. Son tentacule dorsal, tranché net, fut projeté quelques mètres plus loin. Dans un demi mètre d’eau salée, il se tortillait et palpitait comme un poisson sur une plage, privé de mer.
Toujours inconsciente, Renate, baignait à la fois dans ce liquide salé et le sang de la créature. Sa peau absorbait par tous les pores cette lymphe blanchâtre. Privé d’un de ses organes vitaux, le fœtus pris de convulsions mourut en se tordant de souffrance sur une moquette gorgée d’eau. Sans un cri, il agonisa. Lorsque tout fut fini, l’être se dissipa en des milliards de particules spectrales. En moins de vingt secondes, il ne resta de l’alien que le tentacule qui ne gigotait plus.

******************

Dans l’infirmerie principale, Uruhu dormait, sous sédatifs. Le docteur di Fabbrini en avait décidé ainsi afin de calmer le K’Tou. Quant au magnifique cygne noir, il avait mis en hypothermie douce afin d’accélérer la guérison de son aile blessée.
Lorenza avait déjà procédé à l’autopsie de l’Hellados Stamonn puis avait eu le temps de communiquer son rapport au commandant Wu. Elle en avait conclu que quelque chose s’était bien nourrie du corps du jeune aspirant. L’alien qui rôdait à bord du Langevin était donc une sorte de vampire!
Tandis qu’elle rangeait soigneusement ses sondes de poche et ses scanners portables ainsi que ses bistouris électroniques, Lorenza vit arriver le lieutenant Anderson tenant la patte droite de la caninoïde Mina. Derrière, Andrew Lane suivait en traînant les pieds.
- Qu’y a-t-il donc Anderson? Une autre attaque?
-Ça m’en a tout l’air. Je voudrais que vous examiniez mes deux subordonnés, docteur. Commencez par Mina.
-Je vais très bien, répliqua la caninoïde. Je vais très bien;
-Laissez-moi m’en assurer. Anderson, expliquez-moi ce qui est arrivé.
-Je m’en charge, fit Lane d’une voix lasse.
Le jeune sous-lieutenant s’exprima calmement, cherchant ses mots avec soin. Quand il eut terminé, le médecin-chef explosa de colère.
-Mais il fallait immédiatement vous rendre sur la passerelle et en référer au commandant Wu!
-Inutile, docteur, rétorqua Anderson. Le commandant ausculte l’IA. Il s’est branché directement sur les mémoires du Langevin et il supplée l’ordinateur depuis hier. Donc, il sait tout ce qui se passe à bord.
-Ah! Seigneur! Il a encore commis cette folie!
-C’était le seul moyen. La preuve, si Lane et Mina sont encore en vie, c’est parce qu’il contrôle l’IA.
-Holà! Jusqu’à quel point celle-ci est-elle endommagée?
-D’après le capitaine Maïakovska, pas plus de 0,00013%.
-Ce pourcentage, très faible, et ne touchant que des postes secondaires, ne remet nullement en cause la sécurité de l’équipage, compléta Lane.
-De quoi vous mêlez-vous lieutenant? Remarqua Lorenza. Vous avez été attaqué et vous tenez de tels propos? Trois morts! Et vous dites que la sécurité du vaisseau n’est pas menacée? Je rêve!
-Docteur, fit Anderson. Ce n’est pas l’IA qui a tué ces trois officiers. C’est l’alien non identifié et sa capture n’est plus qu’une question d’heures.
-Décidément, j’aurais tout entendu! L’alien a un complice aussi avide de meurtres que lui! Je vais voir le commandant Wu et lui parler. Je vais le persuader d’arrêter la mission et de faire demi tour. S’il le faut, j’en appellerai à la logique. Et si cela ne suffit pas, je relèverai Daniel Wu de son commandement. Après tout, en tant que médecin en chef du Langevin, j’en ai le pouvoir. Bon sang! Nous subissons une invasion; la sécurité de l’équipage prime.
Le docteur di Fabbrini eut un geste de surprise lorsqu’elle se retourna afin de prendre son communicateur de poche. Daniel Wu se tenait juste derrière elle, en compagnie du lieutenant Chérifi.
-Commandant, je ne vous ai pas entendu entrer.
-Je sais que vous désirez me parler, docteur.
-Savez-vous ce qui est arrivé à Lane et à Mina?
-Naturellement. C’est moi qui ai déconnecté le programme d’entraînement.
-Est-ce tout ce que vous avez à me dire?
-Non; le professeur Schlffpt vient de subir une attaque en règle. L’engagée Hildbrandt, blessée, a été transportée à l’infirmerie secondaire. Elle a besoin de soins immédiats. J’ai levé les arrêts d’O’Rourke. Il s’est chargé d’elle.
-Et Schlffpt?
- Il n’a rien physiquement. J’ai réquisitionné une équipe afin qu’elle reconstruise son aquarium. En ce moment, le professeur nage dans la piscine de détente.
-Et?
-Je vous apporte ceci pour analyse, docteur, fit Ahmed.
Chérifi, qui tenait un paquet oblong enveloppé, le posa sur une paillasse avec précaution.
-Qu’est-ce que c’est? S’enquit Lorenza.
-Un tentacule d’alien, répliqua l’Irakien. Il a disparu en laissant ça!
-D’après Schlffpt, reprit le commandant, un autre conteneur a éclos. Mais son occupant est décédé. Je sais ce que vous souhaitez, docteur di Fabbrini.
-Ce n’est pas un souhait, c’est un…
-Moi seul suis à même de prendre cette décision, rétorqua Daniel fermement, toujours aussi froid. La réponse est non!
-Mais, commandant…
-Docteur di Fabbrini, vous oubliez à qui vous parlez, ce me semble! J’ai des directives claires et je les suivrai jusqu’au bout. Je sais ce que je fais, j’en ai une conscience fort aiguë.
-Mais…
-J’ai déjà révisé 28% des circuits et mémoires de l’IA. J’estime que j’en aurai terminé dans cinquante trois heures et dix sept minutes.
-Docteur di Fabbrini, fit Chérifi, le Langevin a déjà connu des situations encore plus délicates.
-Et ce n’est pas la première fois que je me place en mode ordinateur, renchérit Daniel.
-Alors, vous aussi, Chérifi, vous estimez que nous devons poursuivre en direction de la galaxie M33.
-Absolument, docteur.
-Moi de même, dit Anderson en fixant Lorenza.
-Pour vous rassurer, docteur, j’ajouterai que je pense avoir presque identifié l’assassin. Antor et moi, sommes en contact mental permanent. Nous dressons actuellement un filet télépathique afin de l’empêcher d’utiliser ses capacités psychiques. Schlffpt va aussi se joindre à nous.
-Et les aliens?
- Parallèlement, je réfléchis à l’élaboration d’une technologie qui…
- Bien, j’accepte de vous laisser un délai de vingt-quatre heures avant de réitérer ma demande.
- Dans ce cas, docteur, vous aurez des résultats bien avant ce délai. Je retourne au centre de l’IA.
- Par le sang du Christ, Daniel Wu, quand prendrez-vous un peu de repos?
- Quand j’aurai achevé de réviser l’IA.
Impassible, Daniel se retira.
-Un jour, il aura trop abusé de ses forces et je ne pourrai le ramener à la vie!
-Inch Allah! Conclut l’Irakien.


******************

Il était près de minuit. Mathieu avait obtenu l’autorisation de sa mère de passer la nuit chez son ami Isaac. La chambre des garçons était plongée dans l’obscurité tandis que tous deux dormaient à poings fermés, dans la candeur de l’enfance, pleins de confiance envers leurs parents à même fort capables de venir à bout de l’enquête sur les morts qui endeuillaient le Langevin.
Peut-être était-ce parce que Mathieu partageait la chambre d’Isaac que Violetta avait oublié de se métamorphoser en créature de film fantastique afin de jouer sa farce coutumière.
Après avoir bavardé jusqu’à plus de vingt-trois heures, les enfants s’étaient décidés à éteindre la lumière, succombant au sommeil. On pouvait maintenant entendre leurs respirations paisibles et régulières. Pourtant, Mathieu et Isaac n’étaient pas seuls dans la pièce. Dans les ténèbres, quelque chose d’informe flottait à un demi mètre du sol moquetté. De l’être inconnu, de la créature monstrueuse, une vapeur humide se dégageait. L’alien, immobile, avec ses yeux globuleux, semblables à ceux des poissons morts échoués sur la rive, observait les garçons endormis. Il ne se décidait pas, laissait les minutes s’écouler tandis que de son corps suintait un liquide gluant et laiteux.
Mathieu se réveilla. La soif l’avait sorti de son premier sommeil. L’ordinateur de la chambre éclaira la pièce d’une douce lueur tamisée provenant d’une applique murale encastrée au-dessus de la tête de l’enfant. Se frottant les yeux, Mathieu Wu s’avisa de la présence de la créature.
-Ah! Une pieuvre crapaud! Ou un fœtus de calamar géant! Bouddha! Quel être effrayant! Mais il semble…malade. Ses tentacules deviennent translucides. Serait-ce un fantôme ou un tour de cette incorrigible Violetta? Où a-t-elle appris que les ectoplasmes possédaient quatre tentacules? Bah! Pourquoi m’en préoccuper après tout? Je n’ai eu peur que sur l’instant, à cause de la surprise. Prenons plutôt une bouteille d’eau bien fraîche afin d’étancher ma soif.
Inconscient du danger potentiel que la créature représentait, Mathieu alla jusqu’au synthétiseur et se servit une boisson froide. Enfin, satisfait, il se replongea avec délices dans son lit. L’être n’avait toujours pas bougé d’un millimètre.
Avant de fermer les yeux, le garçon eut cette pensée.
« Si je fais semblant de n’avoir rien remarqué, Violetta va se lasser et repartir!Ah! Et si ce n’était… »
Son esprit sombra dans le sommeil. L’alien, quant à lui, se décida. Il disparut de la chambre pour gagner une autre dimension.

***************

Minuit vingt-cinq. Dans le salon de musique qui lui servait de refuge, Daniel Wu, allongé sur un canapé, les yeux grand ouverts, récapitulait tous les événements de la journée. Parallèlement, il vérifiait les mémoires de l’IA. Celles-ci étaient renfermées
à l’abri, dans des micro cubes moléculaires d’un milli micron de côté, contenant
chacun un tera giga octet d’informations. Or, ces micro cubes se comptaient par
trillons. La tâche du commandant apparaissait donc écrasante. Au fur et à mesure
qu’il détectait une anomalie, il envoyait une équipe de techniciens remplacer les éléments défectueux. Ou bien, si l’affaire était trop délicate, il s’en chargeait personnellement, reprogrammant la mémoire endommagée. Il était le meilleur bio informaticien de l’Empire. Il avait même dépassé son père, le professeur Tchang, pourtant le concepteur des mémoires et des IA de tous les vaisseaux de l’Alliance. S’il l’avait voulu, Daniel aurait pu se dupliquer à l’infini et même créer d’autres doubles encore plus aboutis. Mais il avait su ne pas succomber à cette tentation.
Pendant qu’Irina dormait solitaire dans le lit conjugal, le commandant travaillait.
Tout d’abord, il avait reçu le message d’alerte du professeur médusoïde tandis que son cerveau positronique en symbiose avec l’IA du vaisseau détectait un incident grave chez Schlffpt. Kiku U Tu et ses hommes étaient arrivés à temps pour récupérer encore vivants le médusoïde et Renate Hildbrandt. La jeune femme avait subi un choc psychologique important. Elle avait été placée sous surveillance médicale par précaution. A cette heure-ci, elle dormait dans un lit de l’infirmerie principale. Les scanners et les analyses ne révélaient aucune blessure, aucune modification de son métabolisme ou encore de son ADN.
Il en était de même pour Schlffpt.
Le tentacule avait été examiné sous tous les angles et jusqu’au niveau cellulaire, puis micro particulaire. Daniel avait présidé à cet examen lui-même, aidé de Lorenza.
La localisation en continu de tout l’équipage n’avait pas encore permis d’identifier l’assassin. Mais celui-ci se terrait sans nul doute. Les deux derniers incidents étaient à mettre sur le compte des aliens.
A propos de ces derniers, trois d’entre eux étaient nés. On savait que l’un était mort, mais où se trouvaient les deux autres? Dans quelle inter dimensionnalité s’étaient-ils réfugiés?
Il s’agissait de créatures vampires qui se nourrissaient en absorbant tous les fluides et chairs de leurs victimes. Les tentacules servaient de bouches aspirantes.
Les aliens étaient donc munis de quatre cordons ombilicaux dénaturés. Êtres triploïdes, ils avaient une parenté indéniable avec les Aruspuciens fossiles.
L’espèce était recensée comme éteinte depuis des éons. A moins qu’il n’y eût des survivants exilés ailleurs, plongés en hibernation et réveillés malencontreusement. Ou plutôt sciemment.
Et par les Asturkruks du futur ou bien encore par les p qui déchiraient ainsi le traité d’alliance conclu autrefois avec l’espèce humaine.
Non! Cette hypothèse ne collait pas.
Antor ne détectait nullement la présence d’un de ces êtres déca dimensionnels . Or, l’ambassadeur était bien placé pour les repérer. Il avait affronté Penta p par le passé et il lui en était resté une sorte de sixième sens.
Les Asturkruks apparaissaient comme les seuls responsables de tout ce mic mac. Pour s’assurer l’hégémonie dans la voie Lactée, l’archonte de Gentus avait-il ordonné au tristement fameux Kraksis de partir à la recherche des fossiles d’Aruspus et de recréer l’espèce?
Bien sûr, l’Alliance, une fois les Haäns occupés à régler leurs problèmes dynastiques, représentait le seul concurrent sérieux des Asturkruks.
Et puis, où était passé le conteneur numéro quatre? Pourquoi Kiku ne parvenait-il pas à mettre la patte dessus? Était-il dissimulé dans une autre réalité?
Daniel savait que les Asturkruks travaillaient à la fois sur les manipulations du continuum espace temps, de la transdimensionnalité et de la génétique. Leurs recherches avaient -elles abouti ou aboutiraient-elles dans un avenir pas si lointain?
Un souvenir appartenant à sa double mémoire se dérobait, refusait de percer comme si le daryl androïde craignait d’affronter la cruelle réalité.
Parfois Daniel aurait voulu être libre de toute entrave et ainsi il aurait pu explorer seul le pan multivers s’enroulant, se déroulant sous les flux et les ressacs de ses seize dimensions. Il s’en savait capable.
Revenant aux Asturkruks, le commandant évoquait des souvenirs plus personnels.
Il y a deux cent deux ans, l’Alliance fit à la fois la connaissance de l’Archontat Asturkruk et se heurta également à sa puissance militaire. Heureusement, l’incident ne dégénéra pas.
Il y a cinquante-trois ans, cette fois-ci ce fut la guerre. Elle se conclut par un traité de paix qui aboutit à la constitution d’un no man’s land entre les frontières respectives. Depuis, les affrontements n’avaient cessé de se multiplier. Les provocations ne venaient pas de l’Alliance.
« Ainsi, il y a douze ans, j’ai été capturé par un commando Asturkruk avec le colonel Kraksis à sa tête. S’il avait eu des doigts, il se serait rongé les ongles! Il n’a rien pu tirer de moi. J’ai réussi à m’évader en dérobant un chasseur. L’équipage n’a pu faire aucun rapport. Je me suis trouvé dans l’obligation de supprimer tout le personnel de bord. Je regrette évidemment d’avoir dû agir ainsi. Ce n’est guère glorieux, même si je ne faisais que me défendre.
Cependant, je n’ai pas la présomption de croire que ce qui arrive au Langevin est le résultat d’une basse vengeance dirigée contre ma personne.
Non! C’est bien l’existence de l’Empire qui, ici, est en jeu. Si Kutu n’avait pas exigé de Kilius que celui-ci lui préparât son poison, le Castorii n’aurait pas découvert le conteneur illicite. Le traître s’est trouvé contraint de passer à l’action beaucoup plus tôt que prévu. Je pense que les aliens auraient été opérationnels lorsque le Langevin se serait trouvé dans l’espace « vide », hors de la voie Lactée, n’ayant pas encore atteint les faubourgs de la galaxie M33, dans l’impossibilité donc de chercher et d’obtenir des secours. Nous aurions été dans cette situation dans quatre ans, huit mois et onze jours environ.
Quant à l’IA, il me reste 56% de ses micro cubes à vérifier. Pour l’instant, seuls soixante et un d’entre eux se sont révélés défectueux, mais aucun dans les systèmes vitaux du vaisseau. De plus, le Langevin n’a pas dévié d’un micron de sa trajectoire initiale. »
Tandis qu’il se faisait ces réflexions, Daniel voyait défiler directement dans son cerveau les différentes sections mémorielles de l’IA. Gamma thêta Z25, Gamma thêta Z26...
Une autre partie de son esprit, non soumise à l’ordinateur, lui permettait d’avoir encore accès à ses souvenirs d’enfance, aux rêves, à l’imagination, à la créativité. C’était cette zone minime qui faisait qu’il restait un humain et non une machine.
La haute Birmanie, un jour d’été, lors de la mousson. Nous étions en l’an 2478. Une douzaine d’enfants, tous de sexe masculin, accompagnés de leur professeur, un moine maître shaolin, subissaient le premier degré d’initiation du contrôle des sentiments primitifs tels la peur, le vertige; l’habileté , la faculté d’entraide étaient testées et ce sont ces qualités qui allaient faire la différence;
Le vieux maître qui avait quatre-vingt-dix ans mais qui jouissait d’une excellente santé, était un Chinois vêtu très simplement d’un habit de soie, traditionnel et qui portait une barbe taillée en pointe. Son visage ridée respirait une profonde sagesse. Il mesurait ses gestes et sa voix douce parvenait à se faire obéir sans difficulté.
Après une longue marche dans la forêt, puis à travers les collines touffues et boisées, le groupe atteignit enfin un petit pont, constitué de lianes, reliant deux monts arrondis.
Le plus âgé des enfants eut un pas de recul. Il hésitait visiblement à s’engager sur une passerelle aussi fragile.
- Maître Wu, s’inquiéta-t-il, devons-nous traverser ce ravin?
-De quoi as-tu peur, Wong? Répondit Li Wu. N’es-tu pas le premier en gymnastique?
-Maître, reprit l’adolescent, il y a un monde entre une poutre et ce pont!
-Moi, je n’y vois aucune différence! C’est ton esprit qui la crée. Domine-toi, mon enfant. La solidité d’un pont ne se mesure pas au nombre de ses lianes, mais à la confiance que tu lui accordes!
-Belle maxime, s’exclama alors le plus jeune enfant du groupe. Grand-père, puis-je m’y engager le premier?
-Daniel, est-ce pour te mettre en valeur ou pour donner l’exemple?
-Ni par orgueil ni par esprit de supériorité, grand-père.
-Mon enfant, cette épreuve est un peu facile au vu de tes capacités. Nous allons la compliquer.
-Un défi? J’aime les relever!
-Oui, un défi, mais pour canaliser ton impétuosité!
Le vieillard fouilla alors dans un sac de toile et en sortit deux petits objets inattendus en ce lieu.
-Tu passeras le pont le dernier afin que tu apprennes la patience et l’humilité, avec, en équilibre sur la tête cette jolie soucoupe en porcelaine sur laquelle reposera cette tasse de thé assortie.
-Grand-père, ce service est précieux; il remonte à Tseu Hi.
Qui a-t-il, Daniel? N’as-tu plus confiance en toi?
L’enfant, qui paraissait dix ans mais était en réalité beaucoup plus jeune, regarda le vieil homme droit dans les yeux, sans ciller, puis hocha la tête. Il acceptait l’épreuve.
Ses compagnons franchirent le pont sans incident, Wong y compris. Lorsque vint son tour, Daniel y alla, sans trembler, sans frémir, particulièrement concentré. Et pourtant, on aurait pu croire que des dieux maléfiques s’acharnaient à lui compliquer la tâche. Le vent s’était levé soudainement tandis que la pluie de mousson tombait avec violence.
Après de longues minutes, l’enfant parvint de l’autre côté du ravin, toujours aussi calme et réfléchi, son cœur battant régulièrement dans sa poitrine. Il n’avait certes pas effectué le trajet dans le meilleur temps mais la soucoupe et la tasse étaient intactes.
Lorsque Li Wu eut franchi le pont, il observa son petit-fils. Les yeux gris bleu de l’enfant reflétaient une sérénité bien au-dessus de son âge.
Mais un appel mental d’Antor ramena brutalement Daniel au présent.
-J’ai capté un message très bref, un ordre s’adressant à un des aliens. Il commandait de ne pas passer à l’attaque.
-D’où provenait cet ordre?
-Coordonnées approximatives au niveau du pont 18, section lambda. Maintenant, je ne perçois plus rien. Un écran s’est formé.
-Je vais t’aider à sonder l’esprit des membres de l’équipage de cette section.
Trois minutes s’écoulèrent.
-Non, tout le monde dort ici, il n’y a rien d’inhabituel.
-Attends…un des dormeurs a capté un bruit dans sa cabine. Quelqu’un s’est introduit chez lui pour émettre son message puis s’est esquivé. La preuve: dans son rêve, il parle à un inconnu qui présente l’apparence d’un ovinoïde. Or, il n’y en a pas à bord, comme tu le sais.
-Encore un brouillage mental. Vers quelle direction allait cet ordre?
-Au niveau des quartiers supérieurs. J’hésite entre deux possibilités: section Alpha ou section Upsilon.
-Section Alpha, c’est justement là que se situent mes quartiers!
-Et dans la section Upsilon, ce sont les appartements de Lorenza, Benjamin, Violetta et Isaac.
-Ah! Mathieu est justement allé dormir chez son ami!
-Ne t’inquiète donc pas. L’alien est parti.
-Tu as raison. Je ne suis pas productif. Je scanne la passerelle. Tout va bien; chacun est à son poste, Chtuh, Warchifi, Lancet, Johnson…
-Maintiens-tu l’alerte mentale?
-Plus que jamais. Schlffpt s’est réveillé. Il va me remplacer. Reprends le contact à 8h00.
-Entendu.
Chapitre 3


Sept heures trente, ce même matin. Dans la cabine de Benjamin Sitruk, le deuxième officier du commandant Wu terminait de prendre son petit déjeuner en compagnie de Lorenza. Si la jeune femme, une brune pimpante de trente-huit ans à peu près, se contentait d’une tasse de chocolat et d’une tartine beurrée, il en fallait bien plus pour satisfaire le solide appétit de son mari.
Après un plein bol de café noir, non sucré et un verre de jus d’orange, Benjamin avalait des œufs au poivre en les mâchant à peine. Devant lui s’étalaient une assiette de fromage, une soupière contenant une chorba, un saladier avec de la compote de pomme, du pain en boule, des harengs fumés et un pot de confiture d’abricot.
- Comptes-tu manger tout cela?
-Pourquoi pas! Je meurs de faim.
Comment fais-tu pour ne pas grossir?
-Ma chère, je me dépense. Et mon prochain repas, je ne pourrai le prendre qu’à six heures ce soir. Aujourd’hui, mon service dure dix heures. Je compte là-dedans l’entraînement en salle de simulation.
-Oh! Le commandant Wu a repris la méthode Fermat, je vois.
-Il a raison. On ne sait jamais. Dans cette mission, nous devons être prêts à affronter n’importe quelle situation. Toi aussi, tu devrais aller t’entraîner.
-Aujourd’hui, j’ai consultation.
-Sans indiscrétion, qui as-tu convoqué?
-Daniel, en premier. Puis, les lieutenants Uruhu, Chtuh, Warchifi, Anderson.
-Je te conseille bien du courage dans ce cas. J’ai vu Georges Wu, hier. Il m’a expliqué…
-Je sens de l’hostilité dans ta voix.
-Tu ne te trompes pas. Je vais être franc, Lorenza. Je n’aime pas ton attitude envers le commandant. Tu ne lui fais pas confiance et tu as tort.
-Ecoute, Benjamin, il faut me comprendre.
-Et toi, crois-tu que Daniel Wu a obtenu ce que des centaines de commandants de la flotte convoitaient depuis plusieurs années, comme cela, d’un coup de baguette magique?
-Non, mais il était soutenu par Venge en personne…
-Oh! Arrête! Sur nos missions, tu ne sais pas tout. Si je n’étais pas tenu par le devoir de réserve et le fameux secret défense…
-Dans une heure, je saurai à quoi m’en tenir.
-Daniel va vite te percer à jour, crois-en mon expérience.
-Veux-tu dire qu’il n’a aucun scrupule à user de ses facultés psy ?
-Lorsque la situation l’exige et qu’il sent un danger.
-Ce n’est pas le souvenir que j’en avais gardé.
-Lorenza, pourquoi éprouves-tu des doutes sur le commandant?
-Hé bien, c’est à cause de ma double mémoire…
-D’accord. Mais aussi parce que tu ne parviens pas à te faire à l’idée qu’un daryl androïde puisse commander un équipage aussi exotique que celui du Langevin.
-Précisément. Réalises-tu que nous sommes partis pour une mission qui va durer plus d’une génération? Pense que lorsque nous serons de retour chez nous, le monde autour aura changé. Nous serons devenus anachroniques, Benjamin.
-Le fossé aurait été encore plus grand si nous avions utilisé les moteurs habituels. Le Langevin est le premier vaisseau véritablement intergalactique! Il peut atteindre l’hyper supra luminique 17 en distordant l’espace autour de lui et en générant des trous de vers inversés.
-Benjamin, pour toi, la technique est une seconde religion.
-C’est ainsi que tu me perçois. Mais, à propos de l’équipage, il n’est composé que de volontaires. Tous on mûrement réfléchi aux problèmes engendrés par une aussi longue absence.
-Ont-ils envisagé celui du déficit de temps?
-Naturellement… Je ne peux encore rien te dire. Ceci est un secret. Le commandant dispose des moyens nécessaires pour régler cette question.
-Les recherches interdites?
-En quelque sorte. Venge est prêt à fermer les yeux là-dessus.
-Dans ce cas… Je te laisse. J’ai juste le temps de me donner un coup de peigne avant de me rendre à l’infirmerie. Bonne journée.
-Salut. Tu me raconteras comment ton entrevue se sera passée.
Lorenza se leva, gagna la chambre et se refit une beauté afin d’être présentable.

*******************

Dans l’infirmerie principale, tandis que le docteur di Fabbrini observait le commandant de bord, le menton entre ses mains, celui-ci, tranquillement, caressait Ufo qui reposait entre ses bras. L’horloge murale indiquait 8h 02. Il n’avait donc fallu que quelques minutes à Lorenza pour se rendre présentable. De son côté, Daniel, sans le montrer, sondait l’esprit de la jeune femme. Un silence assez pesant régnait. Enfin, le commandant se décida à le rompre.
- Docteur, je vais me montrer brutal. En quelques mots, voici : je n’aime pas les espions. C’est inutile de protester et d’accuser Georges de m’avoir tout dévoilé. Je n’ai eu qu’à vous regarder pour me faire une opinion.
-Pourtant, vous n’avez rien objecté quant j’ai obtenu mon poste à bord de votre vaisseau; et vous vous êtes rendu à ma convocation. Avec vingt-quatre heures de retard, soit.
-Pour crever l’abcès. Si vous tenez à avoir une confirmation, je viens de vous sonder psychiquement et ce que j’ai lu dans votre esprit ne m’a pas plu.
- Je ne fais que mon travail. L’amiral Prentiss…
- Précisément, parlons de lui. Il a mis vingt-cinq ans à reconnaître que je méritais ma place au sein de la flotte stellaire. Autrefois, il a fait partie du lobby contre mon père. Si ce lobby avait triomphé, le professeur Wu aurait été condamné à la détention à vie sur une planète pénitentiaire. Vous en savez la raison.
-Pour avoir enfreint l’interdiction sur les recherches génétiques et bio informatiques.
-Bien sûr. Jamais mon père n’aurait supporté cet emprisonnement. Quant à moi, on m’aurait tué tout simplement.
- Cela n’est jamais arrivé.
-Il s’en est fallu de peu. Et si les ennemis du professeur Wu étaient parvenus à leurs fins, que serait-il advenu selon vous ?
-Ne soyez pas cruel, commandant.
-Je vois que vous avez saisi, capitaine di Fabbrini. La seconde histoire se serait définitivement substituée à la première et, ni vous ni moi n’aurions été là pour en discuter!
Lorenza baissa la tête, attendant que Daniel reprenne.
- Docteur, c’est en mémoire de ce que nous avons partagé jadis, de notre lutte pour reconstruire notre monde que je vous parle si durement. Au nom de notre combat commun, de notre amitié, de notre estime, j’attendais une autre attitude de votre part!
-Mais c’était dans une autre vie, un temps dévié!
-Lorenza, nous avons vécu ces faits, vous, votre fille, Fermat, Antor et moi. Et si Ufo pouvait comprendre, il confirmerait.
-Parfois, je crois être schizophrène.
-Cette double mémoire, vous la possédez bel et bien. Accommodez-vous en!Comme moi.
-Je ne nie pas mon passé miroir, mes mémoires divergentes. Justement, dans cette harmonique, vous étiez différent, immature, génial, téméraire et dangereux. Vous…
-Certes, mais il n’en allait pas de ma faute. J’obéissais aux directives inhumaines de Fermat. Et vous aussi! Nous n’avions pas le choix. Les Haäns avaient manipulé le continuum spatio-temporel à leur profit. Ils avaient rayé de l’existence des centaines de milliards d’individus. J’assume tout cela au contraire de vous.
-Commandant, je suis médecin et c’est toujours difficile pour une personne comme moi dont le métier est de soigner, de conserver la vie, de reconnaître que…
- A d’autres, Lorenza. Si vous croyez que je n’ai pas été déchiré par les décisions que j’ai prises… Irina, qui n’a pas cette double mémoire, et pour cause, a mieux compris que vous.
-Daniel, permettez-moi de vous appeler ainsi…
-Ah! Vous avez réfléchi. Votre confiance reviendrait-elle ?
-Daniel, je n’ai pas accepté ce poste contre vous. Je ne suis pas votre ennemie.
-Jusqu’à maintenant, vous avez agi comme si vous l’étiez.
-Absolument pas! Au contraire, je veux vous aider, vous et tous ces hommes, ces femmes, ces Castorii, ces Kronkos, ces Helladoï…L’enjeu est si énorme!
-Bien plus que vous le supposez! Nous avons une nouvelle fois l’avenir de la galaxie entre nos mains. Et ce n’est pas une figure de style. Notre mission n’est pas qu’une simple mission d’exploration aussi noble, aussi belle soit-elle.
-Voilà qui explique qu’Antor ait été nommé ambassadeur extraordinaire.
-Exactement.
-Les Haäns, les, les…
-Non, les Asturkruks. Ils s’agitent et pourraient bientôt montrer leurs pinces.
-Mais le temps que nous ayons trouvé des alliés…
-Pas avec l’application des recherches de Stankinn et de Sarton.
-Ce n’est pas éthique, Daniel.
-Pas au niveau où je raisonne. Le Pan multivers permet toutes les manipulations.
-Je ne comprends pas.
- Je n’ai pas le temps de vous donner un cours sur la structure quantique de l’hyper espace.
-Et si je…
- Non, ce n’est pas la peine que vous consultiez Benjamin. Mais assez parlé de ce qui n’est pas encore concrétisé formellement. Je reviens sur notre ou plutôt votre problème. Docteur, nous nous sommes vus quatre fois en dix ans, du moins dans cette harmonique-ci. Or, cela fait maintenant sept ans que je commande le Langevin. En sept années, j’ai montré mes capacités à diriger tout un équipage. Benjamin vous a déjà raconté quelques coups durs que le vaisseau a dus affronter. Le Langevin s’en est sorti le mieux possible, mais pas sans perte. Une dizaine d’hommes. C’est bien là la preuve que je ne suis pas infaillible. Malgré cette perte, l’équipage ne m’a pas retiré sa confiance. Il m’est entièrement dévoué, non pas aveuglément, mais avec discernement!
-Mon mari me l’a dit, et ma fille vous suivrait en enfer.
-Comprenez-vous pourquoi? Parce que j’ai appris à connaître les individus que j’avais sous mes ordres, parce que je sais composer avec les qualités et les défauts de chacun d’entre eux. J’ai aussi appris à écouter, à consulter, à déléguer lorsque c’était nécessaire. Mais, en dernier ressort, je décide seul et je tranche. Face aux Naoriens, notamment. Benjamin a su se montrer efficace dans certaines situations que tous auraient jugé perdues. Ainsi, il a gagné ses galons de capitaine au désappointement de Prentiss, justement.
-J’étais au courant.
-Laissez-moi achever, Lorenza. Bref, ce vaisseau n’est pas composé de gens ordinaires. Nous formons une équipe soudée, nous sommes une seule âme, une « Gestall ». Voulez-vous de tout cœur vous joindre à elle ?
-Daniel, est-ce une offre de paix ?
-En quelque sorte…
-J’avais en mémoire quelque un de différent.
-Je suis ce que je suis, de l’étoffe de mes rêves. Un humain tout à fait ordinaire…
-Qui ne refuse pas de temps à autre les avantages de la télépathie…
-De l’hyper vitesse, de la symbiose avec l’IA, de l’intelligence artificielle, de la logique…
-J’ai compris la leçon, Daniel. J’accepte votre offre. Vous vous êtes montré plus fair play, plus humain que moi, rétorqua Lorenza en souriant.
-Naturellement, docteur. Après tout, vous êtes à demi métamorphe.
-Bien entendu.
-Qui sait ? Ce sera peut-être un atout pour le Langevin.
Se redressant et calant Ufo sur ses épaules, le commandant Wu serra chaleureusement la main du docteur di Fabbrini.
- Sans rancune ?
-Sans rancune !
-Dans ce cas, venez prendre le thé dans mes quartiers un de ces soirs. Cela fera plaisir à Irina.

************************

A peu près à la même heure, le médecin chef adjoint Denis O’Rourke se rendait sur le pont intermédiaire delta afin de parler à Kilius. Parvenu devant le rideau baissé de « La Taverne du Maltais », le jeune homme ne s’inquiéta pas outre mesure. Il alla jusqu’à une petite porte et tapa le code qui en permettait l’ouverture. O’Rourke avait ses entrées privées chez le Castorii. Une vieille amitié les liait qui remontait à l’adolescence. Une fois entré dans ce qui tenait lieu d’appartement à Kilius, le médecin dut se rendre à l’évidence. Son ami était absent et ce, depuis plus de vingt-quatre heures. Le lit n’avait pas été défait, le synthétiseur de nourriture indiquait qu’on ne l’avait pas fait fonctionner depuis plus d’une journée, et l’eau de l’aquarium contenant des poissons exotiques de l’Océan Indien était sale.
Inquiet, Denis s’empressa de changer l’eau et de nourrir les poissons multicolores. Puis, il interrogea l’IA.
- Ordinateur, localise Kilius, le tenancier de « La Taverne du Maltais ».
-Impossible, répondit la voix électronique. Le dénommé Kilius n’a plus son transpondeur de localisation.
-Alors, sers-toi de son code génétique.
-Impossible, poursuivit l’agaçante voix synthétique. Cette procédure ne peut être ordonnée que par les officiers supérieurs ou ceux de la sécurité.
-j’ai compris, marmonna O’Rourke, je m’en vais en informer Kiku U Tu.
Et, dépité, Denis partit à la recherche du chef de la sécurité. Ce dernier se trouvait dans une des salles du gymnase en train de s’entraîner. En quelques mots rapides, l’humain mit le Troodon au courant de la disparition du Castorii.
- Il faut avertir le commandant, conclut U Tu avec justesse, en grondant. Je m’en charge.
-Je vous accompagne.
-Inutile. Regagnez vos quartiers. Si j’ai besoin de vous, je vous appelle.
-Que pensez-vous qu’il lui soit arrivé?
-Je ne pense pas, j’agis !
O’Rourke comprit que ce n’était pas la peine d’insister. Il obéit donc et rejoignit sa cabine. Le Kronkos de son côté, revêtait son uniforme et partait à la recherche du commandant Wu.

**********************

Dans la salle numéro 5 de simulation, la plus vaste, aux programmes les plus complexes, située au neuvième niveau du Langevin, l’IA, programmée pour reproduire des environnements de survie en conditions extrêmes, avait reconstitué un paysage montagneux dont les pics les plus élevés culminaient à neuf mille mètres d’altitude. Il s’agissait de la grande chaîne de Honaï, localisée sur la planète mère des Haäns. Un froid intense régnait, le thermomètre indiquait -43°C et ce n’était pas encore l’hiver! De plus, un blizzard violent soufflait avec des rafales approchant les deux cents kilomètres à l’heure.
Pourtant, une douzaine d’officiers encordés, protégés par des tenues courantes d’alpinistes, tentait l’escalade de la face Ouest de Kuiir, le sommet le plus élevé, par le côté le plus difficile. L’atmosphère raréfiée faisait suffoquer l’équipage qui était dépourvu de masque à oxygène. Essoufflé, haletant, les poumons en feu, chacun n’en luttait pas moins pour poursuivre cette ascension. En effet, il était hors de question d’abandonner à, à peine trois cents mètres du but.
Parmi ces forçats de l’entraînement, on notait la présence d’Eloum, le garde de la sécurité, qui avait reçu l’ordre impératif de ne pas voler, Nadine Lancet, l’officier scientifique, le sergent Grronkt, un porcinoïde habituellement affable, mais pas aujourd’hui, Benjamin Sitruk, en tête de la cordée, et le commandant Daniel Wu, qui suivait juste derrière et qui testait ainsi ses hommes.
Daniel exigeait de tout son équipage une forme éblouissante et des réflexes à toute épreuve, entretenus au prix d’un entraînement intensif, digne de celui des commandos en poste sur les frontières de l’Alliance.
Au bord de l’épuisement, Grronkt n’en pouvait plus. Il rouspétait dans sa barbe, marmottant des paroles indistinctes, proches de l’insulte. Mais l’ouïe fine de Daniel percevait facilement le sens des propos du porcinoïde. Se retournant, il dit de son air mi figue mi raisin :
- Alors, sergent, vous êtes bien réticent, ce matin. Votre forme laisse à désirer. Vous traînez. Sans doute, préféreriez-vous nager dans les eaux chaudes de Marnous! Désolé; ce n’est pas prévu dans la séance du jour.
-Commandant, répliqua Grronkt, vexé, pourquoi les autres gardes de la sécurité ne sont-ils pas avec nous? Il n’y a ici que le lieutenant Eloum.
-Voyons, sergent, activez vos neurones à défaut de vos muscles malgré la fraîcheur de la température! Cet entraînement n’est tout simplement pas assez extrême pour les Kronkos. Mais peut-être désirez-vous que j’active le niveau 15!
-Non, surtout pas! Crièrent en chœur dix officiers.
-Commandant, nous ne sommes pas des Troodons, nous, rajouta Eloum.
-Dans ce cas, assez musardé! Reprenons notre ascension si nous voulons respecter le timing.
-Attendez encore un peu, commandant, articula Lancet avec difficulté, soufflant bruyamment, à la recherche d’oxygène. J’ai une question à poser.
-Permission de parler, lieutenant.
- Quel est le degré d’entraînement que vous nous faites subir? Fit la jeune femme en hachant sa phrase.
-Le 5. Vous avez progressé selon les paramètres les plus optimistes en quelques semaines.
-Merci, commandant.
Monsieur, comptez-vous que nous atteindrons un jour le niveau 15? Souffla Grronkt, plissant ses petits yeux.
-Oh non! Éclata de rire Daniel. Je me contenterai du niveau 8. Ce sera amplement suffisant. Seuls l’ambassadeur Antor, les Troodons et moi-même sommes aptes à survivre à la limite de la stratosphère où l’oxygène n’est présent qu’à un pour cent.
-Compris, monsieur, répondit Benjamin. J’ai vu l’ambassadeur s’entraîner au judo avec le sergent Kutu. Il l’a envoyé au tapis au moins dix fois! C’est un adversaire redoutable. Dire que Kutu est champion toutes catégories de la flotte!
-Sans doute, Sitruk, mais Antor est tout à fait exceptionnel, bien plus que vous pouvez l’imaginer. Il me bat, c’est dire!
L’escalade se poursuivit, l’équipage progressant encore d’une vingtaine de mètres alors que le vent glacial se renforçait et que la température chutait de deux degrés. La peau des visages et groins était à vif, les poumons au bord de l’asphyxie, tandis que les yeux brûlaient et larmoyaient.
Il tardait à Benjamin d’arriver enfin à ce fichu sommet. Il avait terriblement froid, il était au bord de l’effondrement, mais il ne se plaignait pas, il ne gémissait pas. Lui connaissait les raisons de cet entraînement poussé au-delà de la résistance humaine. Juste en-dessous de lui, il savait son commandant en train de l’étudier, nullement épuisé, gaillard et amusé. Comme il aurait voulu être dans la peau du daryl androïde !
Mais il était inutile d’espérer l’impossible ! Et puis, posséder un cerveau positronique avait certainement aussi ses inconvénients.
Alors que Benjamin levait la tête pour mesurer la distance qui le séparait du sommet, un léger sifflement interrompit soudain la simulation. Tout s’effaça instantanément, les pics granitiques, la neige, le vent glacé. Les douze officiers encordés se retrouvèrent à dix mètres du sol de plastacier. Affrontant la pression redevenue normale, égale à une atmosphère, et la pesanteur, ils atterrirent plus ou moins brutalement sur le sol.
« Ah! Bon sang ! S’écria Lancet. On dirait que ma tête va exploser. »
La jeune femme se frotta le postérieur tout endolori.
Seul le commandant Wu, qui avait rétabli à temps son équilibre, avait rejoint le sol sans mal. Il est vrai que ses réflexes étaient deux cents fois plus rapides que ceux des humains ou des Kronkos
Le chef de la sécurité, responsable de cette brutale interruption, ne s’excusa pas. Impassible, ignorant l’inconfort des officiers, il se dressa devant son commandant et, de sa voix grondante, lui fit son rapport.
- Monsieur, le tenancier de « La Taverne du Maltais » est porté disparu. Il n’est pas dans ses quartiers et aucun membre de l’équipage ne l’a vu depuis vingt-cinq heures. Impossible de le localiser. Il n’a plus de transpondeur et son tracé génétique a été effacé des banques de données. Je m’en suis assuré avant de vous prévenir.
-Lieutenant, avez-vous songé à vérifier s’il manquait une navette de sauvetage ou un vaisseau scout à bord ?
-Oui, monsieur. Rien n’a disparu, hormis Kilius. Peut-être…
-Vous allez mettre tous vos hommes dessus et fouiller le Langevin de fond en comble.
-Et si Kilius avait été désatomisé? Suggéra Benjamin.
-L’IA aurait alors déclenché l’alerte pourpre.
-A moins qu’elle ait été trafiquée.
-Dans ce cas, vous et vos hommes allez utiliser les senseurs portatifs. Calibrez-les pour détecter tous les Castorii vivants ou morts. Vous me ferez votre rapport sur la passerelle dans deux heures.
-Oui, monsieur.
-Adjoignez-vous O’Rourke et cinq infirmiers. Kilius est peut-être blessé après tout.
-A vos ordres, commandant.
Claquant des talons, Kiku U Tu repartit tandis que Daniel, le visage fermé, s’engageait à son tour dans le corridor. Benjamin le rattrapa.
- Monsieur, croyez-vous que Kilius ait été assassiné?
-Cela ne fait aucun doute, Sitruk.
-Mais qui a pu commettre un tel crime? Et pourquoi?
-Ce n’est pas le moment de conjecturer dans le vide.
-Celui qui a tué a dû aussi saboter toutes les caméras de surveillance et…
-Et il n’y a que vous, Irina, Cherifi et moi-même qui possédons les codes de tout le niveau Delta. Mais il existe un autre moyen, Sitruk.
-Lequel?
-Kiku l’a suggéré. L’IA a été sabotée à la source.
-Alors, Anderson et son équipe sont impliqués.
-Je n’en sais rien. Je vais interroger l’IA. J’ai les moyens de contourner ses défenses.
-Mais, monsieur…
-En dernier recours, Benjamin. Rassurez-vous. Une fois constaté l’échec des autres investigations.

**********************

Le chef de la sécurité avait suivi les ordres du commandant Wu. Aidé par ses gardes et une partie du corps médical, il avait adapté les senseurs portatifs et s’était mis à fouiller tous les niveaux du Langevin, des hangars aux vide-ordures, des chambres de maintenance des moteurs aux canaux d’aération, des tubes d’évacuation de secours aux salles de réception.
O’Rourke sur ses talons, Kiku U Tu finit par découvrir ce qu’il cherchait: le corps atrocement mutilé et à peine identifiable de Kilius. Le cadavre flottait dans une des cuves de recyclage des déchets de l’intendance principale. Ces dernières étaient ensuite acheminées avec leur contenu jusqu’aux serres hydroponiques où les déchets finissaient en engrais afin de nourrir les plantes. Ainsi, si O’Rourke ne s’était pas inquiété de la disparition de son ami, jamais on n’aurait su ce qu’il était advenu du Castorii. Son cadavre, réduit en micro nutriments, aurait abouti à l’arboretum, dans les bacs des rubans de Mingo. Il s’en était fallu de quelques heures pour que la transformation fût achevée.
Devant la dépouille éventrée et égorgée, à demi dépecée de Kilius, O’Rourke, qui pourtant autopsiait souvent les morts du Langevin, eut un haut-le-cœur. Il détourna la tête, déglutissant avec peine.
- Ce n’est pas une mort propre! Rugit U Tu. On voit ses viscères éparpillés un peu partout dans la salle. Et ces flaques de sang.
-Lieutenant, on en a peint les parois extérieures des cuves.
-Savez-vous ce que cela signifie chez les Kronkos? Cela veut dire qu’on n’a pas considéré ce Castorii comme un adversaire honorable. C’est pour cela qu’on ne l’a pas mangé!
- U Tu! Vous rendez-vous compte de la portée de vos propos?
-Oui! Un Kronkos peut avoir tué Kilius. S’il en est ainsi, c’est la faute à cet humanoïde. Je ne pense pas que le commandant apprécie.
-Venez avec moi entendre mon rapport. Kunk et Kivv, retirez-moi ce corps de là.
-A vos ordres, chef.
-Préparez-le pour l’autopsie, rajouta O’Rourke à l’adresse de deux infirmiers, un félinoïde et un humain.

**************************

Une heure plus tard, Denis O’Rourke avait effectivement entrepris l’autopsie du corps de son ami Kilius sous les yeux du commandant Wu et de Benjamin Sitruk. Ce dernier se serait bien passé de cette corvée, mais il n’avait pas eu le choix, étant requis par son supérieur. Les restes du Castorii présentaient une altération évidente des chairs, des morsures de dents nombreuses, des dents puissantes et acérées visiblement. Le malheureux Kilius semblait bien avoir été en partie dévoré, soit par une bête fauve, soit par un Troodon.
- Voyez ces marques caractéristiques, disait le jeune Irlandais avec tout le professionnalisme dont il était capable. Elles ne peuvent pas provenir de ma mâchoire d’un caninoïde ou d’un félinoïde. Et là, au niveau de la cage thoracique, cette mutilation rituelle. Le Kronkos qui a fait celle-ci, a arraché le cœur du Castorii d’un seul coup de dents. Notez également le démembrement symétrique des bras et des jambes en des points précis, laissant une partie des épaules adhérer encore au torse par des tendons, et des cuisses rattachées au bassin. Le colon et l’intestin ont été sortis du bas-ventre mais ils ne portent aucune morsure. Quant à la décapitation, elle n’est que partielle, la tête restant accrochée au corps par des vertèbres cervicales à peine endommagées. Ou le meurtrier n’a pas eu le temps de procéder jusqu’au bout, ou bien il a dédaigné ce qui restait de Kilius. Peut-être à cause de la composition chimique du sang castorii. Trop de zinc et de cuivre, peu de fer. U Tu m’a avoué que, pour sa part, les Castorii ne représentaient pas de la viande de choix. Ce sang mauve, cette chair pâle et violacée sont à ses yeux peu appétissants. Autrefois, ses ancêtres pillards effectuaient des raids dans les colonies castorii, mais rares étaient les Kronkos qui dévoraient les colons prisonniers !
Toutes les paroles d’O’Rourke étaient enregistrées par l’IA. Benjamin, en retrait, livide, se demandait s’il aurait la force de souper ce soir-là. Quant au commandant, il n’affichait aucun sentiment, aucune émotion. Seule la crispation de ses mains dénonçait chez lui qu’il ne restait pas insensible à ce triste et atroce spectacle.
- Je conclus en disant qu’un rituel ancestral de dépècement du corps propre aux Kronkos semble bien avoir été appliqué sur l’infortuné Kilius.
-Ça ne tient pas debout, docteur. Vous venez de le dire vous-même. Le sang castorii est un véritable poison pour nos gardes Troodons. Trop de zinc et de cuivre, pas assez de fer. Les plus affamés des Kronkos, lorsqu’ils dévoraient des Castorii, tombaient ensuite malades. La majorité mourait dans des douleurs insupportables.
-A moins qu’il ne s’agisse d’une vengeance! S’exclama Sitruk.
-C’est peut-être justement ce que l’on cherche à nous faire croire.
-Possible, monsieur, ajouta l’Irlandais. Mais pour moi, je le répète, il s’agit d’un crime rituel prémédité ; le respect orthodoxe des mutilations le prouve.
-Leurre que tout cela, docteur! Nous avons un assassin rusé à bord.
-Et il est très intelligent, renchérit Benjamin.
-Sitruk, vous me cachez quelque chose, dit Daniel sévèrement. Et vous aussi, O’Rourke. Vous insistez trop sur l’aspect rituel du meurtre. On dirait presque que vous connaissez l’identité de l’assassin. Qui parle en premier? Allez-y, Sitruk. Vous êtes sur des charbons ardents. Faites-moi part de ce que vous avez appris.
-A vos ordres, monsieur. Lorsque la disparition de Kilius a été officielle, j’ai alors, comme l’exige mon affectation sur le Langevin, visionné les enregistrements de "La Taverne du Maltais » depuis notre départ de la base 829.
-Je rappelle que la mort de Kilius remonte à trente heures et dix-sept minutes.
-Merci, O’Rourke. Poursuivez, Benjamin.
-Un enregistrement paraît intéressant. Il a cinquante heures environ.
-Cela correspond au soir même de notre départ.
-Le garde de la sécurité, le sergent Kutu, a proféré des menaces à l’encontre de Kilius. Vous étiez présent, docteur lors de cette querelle, fit Benjamin en apostrophant l’Irlandais. Vous pouvez donc en témoigner.
-Dîtes-moi, O’Rourke, ces menaces, c’est encore à propos d’une boisson alcoolisée?
-Euh… oui. Mais Kilius avait refusé précisément de servir du Chtugang.
-Heureusement. Docteur, n’avais-je pas été clair là-dessus? Pas d’alcool à bord, même synthétique. Je veux que mon équipage conserve toute sa lucidité. Notre mission l’exige.
Benjamin, prenant son courage à deux mains, vint au secours du jeune homme.
- Commandant, je suis aussi fautif que le sous-lieutenant O’Rourke et Kilius.
-Expliquez-vous franchement, capitaine.
-C’est moi qui supervise les livraisons d’aliments et de boissons du Langevin. Si Kilius me demandait de fermer les yeux quant au contenu de certaines caisses, hé bien…
-Hé bien? Allez jusqu’au bout de votre aveu.
-… J’acceptais. Grâcieusement. Après tout, nous ne sommes que des hommes et…
-C’est ce que j’ai toujours pensé pour ma part, proféra O’Rourke. Et les autres espèces ont aussi leurs petites faiblesses. Commandant, je suis prêt à convenir que vous avez raison. Le Troodon Kutu est une forte gueule, son intelligence est relativement réduite, mais c’est tout ce qu’on peut lui reprocher. Vous pensez vous-même que ce ne peut-être un Kronkos le meurtrier que l’assassin, le vrai, nous conduit sur une fausse piste. Kilius était mon ami. Jamais je ne couvrirais celui qui l’a ainsi massacré!
-Soit, O’Rourke. N’affichez pas ainsi votre trouble. Votre esprit est un véritable maelström. Quant au sergent chef Kutu, je n’en ordonne pas moins sa mise aux arrêts effective dès maintenant. Parce qu’il a fauté, qu’il a consommé ou voulu consommer de l’alcool. Mais également pour faire croire au criminel que je suis dupe de la mascarade.
- Judicieux.
-Taisez-vous, O’Rourke. Vous aussi vous serez puni. J’inscris un blâme sur votre dossier. De même pour vous, Sitruk. Par votre laxisme, tous les deux, vous vous êtes rendus complices, involontairement, de la mort de Kilius.
-Commandant, ignoriez-vous la présence d’alcool à bord?
-Franchement, non. Mais je ne soupçonnais ni Kilius ni vous. J’avais opté pour un alambic clandestin dans les serres hydroponiques ou dans la salle des machines. En attendant, je vais être obligé d’informer l’amiral Prentiss. Et naturellement, il nous faut découvrir l’identité de l’assassin.
-Si ce n’est pas un Kronkos…
-Cela peut-être n’importe qui. Kilius a dû découvrir quelque chose de suspect à bord.
-Un autre trafic?
-Peut-être. Et c’est pour cela qu’on la tué. Je vais chapitrer Kiku U Tu et lui assigner un Hellados comme adjoint. La force et l’intelligence réunies devraient aboutir. Sinon, je passerais en mode ordinateur.
En soupirant, Daniel quitta l’infirmerie.
- Le commandant est furieux, marmonna Benjamin dans sa barbe.
-Il y a de quoi. Nous avons un problème sur les bras.
-Une salle affaire plutôt, qui sent très mauvais.
-Nous sommes tous suspects, vous et moi les premiers.
-C’est-ce que vous croyez O’Rourke. Le commandant nous a sondés. La preuve? Nous saignons des oreilles.
-Je ne m’en suis pas rendu compte. Maintenant, je sens une migraine pointer.
-Pourvu que notre mission se poursuive!

****************

Alors que Daniel se rendait au centre de l’IA, il rencontra sa femme, Irina qui, elle, était en route pour la passerelle. En quelques mots, il la mit au courant des dernières nouvelles. La jeune femme s’inquiéta.
- Es-tu certain d’obtenir des résultats concrets rapidement?
-En contournant les défenses de reprogrammation de l’ordinateur, bien sûr. Mais, pour l’instant, il n’est pas question d’en venir là. Kilius a dû saboter les enregistrements de "La Taverne du Maltais » d’une façon simpliste donnant ainsi à son assassin tout loisir pour agir librement. Et le Castorii qui trafiquait sur la marchandise a été pris à son propre piège.
-Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux mettre les réserves du bar sous séquestre?
-L’assassin n’a certes pas attendu pour transférer la marchandise illicite ailleurs sur le Langevin.
-Alors, il faut fouiller systématiquement le vaisseau.
-Kiku U Tu a reçu des ordres dans ce sens. Mais, je crains que sa vie soit en danger.
-Mais…
-Irina, nous n’avons pas affaire à un criminel ordinaire. Ce trafic ne concerne pas simplement un trafic d’armes ou de produits hallucinogènes.
-Tu m’effraies.
-L’assassin peut frapper une nouvelle fois s’il sent qu’il risque d’être découvert. Ma priorité est de l’identifier et de le neutraliser au plus vite.
-Et si, toi aussi, tu étais menacé?
-Un humain ordinaire ne peut rien contre moi. Ni un Kronkos, d’ailleurs. Un autre daryl? - -Impossible! Je suis le seul de mon espèce et le traité signé en 2354 n’a été rompu qu’une seule fois. Par mon père. S’il y a bien un point où Haäns, Castorii, ovinoïdes, Helladoï et Asturkruks se sont mis d’accord, c’est celui-ci.
-Version officielle qui arrange tout le monde. Et si notre ennemi venait du futur? C’est-ce qui est arrivé une première fois lors de la substitution de notre univers par un autre dévié.
-Irina, pour l’instant, je n’en sais rien.
-Entendu. Tu me diras ce que tu as trouvé ce soir.
-Laisse-moi Ufo, il n’a pas sa place sur la passerelle.
-Je n’ai pas voulu le confier aux enfants. Mathieu et Marie sont en cours.
Daniel embrassa Irina et, le chat dans ses bras, il sortit. L’ascenseur était immobilisé depuis trois minutes au niveau du centre de commandement de l’IA.

********************

Une douzaine de minutes plus tard, le commandant Wu, attablé devant la console principale de l’intelligence artificielle, visionnait les enregistrements de "La Taverne du Maltais ». Il accomplissait cette tâche pourtant fastidieuse méticuleusement puisqu’il observait image par image les scènes où Kilius figurait avec Kutu et O’Rourke. Parallèlement, il écoutait la conversation, attentif à la moindre inflexion de voix, et, ce, à vitesse normale.
Puis, Daniel passa à un autre enregistrement, plus récent d’une vingtaine d’heures qui montrait le Castorii se rendant à la réserve alors que tout était tranquille au niveau Delta.
Le commandant remarqua alors une anomalie. A l’instant où Kilius ouvrait la porte de la réserve, un petit défaut subliminal se produisit, indécelable au rythme normal de défilement de la séquence. Il s’agissait d’un très minime effet mosaïque en bas à gauche de la représentation holographique alors que, justement, la pièce baignait dans la semi-pénombre et que, théoriquement, on ne devait rien apercevoir.
Intrigué, Daniel arrêta l’image et commença à focaliser sur l’angle défectueux. De grossissement en grossissement, il n’obtint cependant aucune information intéressante. Mais il lui semblait avoir déjà vu cette séquence. Comprenant qu’il avait en réalité sous les yeux un montage d'une scène enregistrée plus ancienne, Daniel revint en arrière à vitesse accélérée pour avoir confirmation de ce qu’il soupçonnait. Effectivement, sur une séquence remontant à douze jours, il revit Kilius pénétrer une première fois dans la réserve pour y prendre du jus de tomate, du suc de Burm (sirop originaire de Mingo) et des boîtes de tranches d’ananas.
Excédé et sentant malgré tout qu’il était sur la bonne piste, Daniel s’exclama :
« Rusé matou! Qu’en penses-tu, Ufo? Là, cesse donc de remuer et d’enfoncer tes griffes dans mon uniforme. Pauvre Kilius qui a trouvé plus malhonnête que lui! Il a forgé lui-même l’arme qui allait le tuer. Ce sot a effectué une copie de cette séquence anodine et l’a transférée par la fonction classique « couper - coller » à la place de la scène qui s’était effectivement déroulée il y a maintenant plus de trente-cinq heures.»
Ufo s’agitait de plus en plus, se tortillant pour se libérer. Il miaulait. Ce que faisait son maître ne l’intéressait pas.
« Bon, j’ai compris. Descends donc et amuse-toi. Mais attention! N’abîme rien et laisse-moi achever. »
Daniel lâcha son chat qui, profitant de sa liberté, s’étira au milieu de la séquence holographique figée. Poursuivant à haute voix, le commandant reprit :
- Kilius a cru tout effacer en procédant ainsi. Grave erreur! Il a oublié que toute donnée informatique laisse des traces. Effectuons donc l’opération inverse de celle du Castorii. IA, sélectionne la séquence 7-7-2-1-6-3-2 G A D 004.
- Opération achevée.
- Efface la fausse séquence dupliquée.
- Ordre enregistré et effectué.
Immédiatement, devant Daniel, un vide apparut, donnant l’impression que le chat flottait en apesanteur.
« Naturellement, la véritable séquence n’est pas immédiatement visible. IA, grossissement 2000 fois. »
L’IA obéit en signalant :
- Aucune information disponible.
- Bien sûr, IA. Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas! Toujours rien évidemment. Grossissement 5000 fois. Et ne m’objecte pas : information indisponible!
- Opération en cours.
- Ah! Enfin!
Cette fois-ci, quelque chose de très flou se dessina, une sorte de point grisâtre, là où effectivement, il n’aurait rien dû y avoir.
« IA, focalise sur 1X004-Z et grossis mille fois! »
L’IA obéit en silence. Daniel ne put s’empêcher d’esquisser un sourire. Il avait reconnu un cache-œillet octogonal comme en utilisaient les photographes à la fin du XIXe siècle.
« Bingo! C’est bien ce que je pensais. Kilius a saboté l’enregistrement initial, sachant pertinemment que son trucage échapperait à Benjamin! L’assassin est repassé derrière et n’a plus eu qu’à affiner ce trucage primitif! Je dois reconnaître qu’il ne manque pas d’humour. Mais il y a eu mort d’homme. IA, ouvre l’œillet, niveau sécurité 12! »
L’IA obtempéra, toujours muette.
Alors, de vagues silhouettes humanoïdes thermoluminescences, tirant vers le rouge, se murent devant Daniel, comme surgies du néant, avec une fluidité qui les apparentait à des fantômes. La silhouette la plus sombre était celle de Kilius et la plus claire celle d’un humanoïde, mais pas d’un terrien. Cependant, une autre source de chaleur, beaucoup plus forte était également visible. A droite des deux silhouettes, un conteneur, de forme cubique irradiait littéralement.
« Arrêt sur image, IA, s’écria Daniel. Basculement 153° tribord. »
Aussitôt, le dessus du conteneur, en contre-plongée tridimensionnelle se figea.
- Après tout, cette boîte pourrait bien contenir de la lave. Mais Kilius n’a pas été sauvagement assassiné pour ce délit. IA, spectrographie détaillée de cette boîte!
- Voici, commandant.
- Oui… Je n’ai pas sous les yeux le spectre lumineux de la lave. La composition en est différente. Il s’agit là de quelque chose d’organique et non de minéral. Et ça vit, en plus!
Troublé, Daniel Wu hésita avant de formuler un dernier ordre.
- IA, reconstitue la silhouette de l’être produisant un spectre semblable… Ah! Bouddha! Qu’est-ce que cette monstruosité? Cela ressemble à un amas globuleux vaguement batracien!!!
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Un têtard de deux mètres de long, ou un fœtus géant! Et, derrière…un cordon ombilical? Un tentacule? IA, peux-tu localiser le conteneur actuellement?
- Conteneur non répertorié dans l’inventaire, commandant.
- Spectrographie tout ce qui est organique à bord et localise par recoupement cet être.
- Aucun intrus à bord, commandant, répondit trop vite l’IA.
Daniel cilla. Il avait compris que l’Intelligence Artificielle ne disait pas la vérité. Mais il fit comme si de rien n’était.
« Tant pis IA. Tente d’identifier par comparaisons de toutes les formes de vies connues la famille ou l’espèce de l’être enfermé dans ce conteneur. »
Instantanément, défilèrent à une vitesse phénoménale des milliers de batraciens, pas tous originaires de la Terre. Certains vivaient sur Centaurus B, sur Mingo, sur Métamorphos, sur Sestris, sur Kouraï et bien d’autres mondes encore. Ces résultats ne satisfaisaient pas du tout Daniel.
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- IA ce n’est pas cela. L’intrus n’est pas un têtard! Une forme larvaire sans doute…Ou encore un fœtus…Mais de quelle planète? IA, niveau sécurité 120!
- Enregistré Monsieur.
- Donne-moi les formes antécédentes, y compris fœtales, des races intelligentes de la galaxie.
- Les contemporaines ou les disparues?
- De toutes celles qui ont existé ou existent encore. »
Par un morphing saisissant, à une rapidité effrayante, toutes les espèces peuplant ou ayant peuplé la Voie Lactée se matérialisèrent dans l’immense salle holographique, se modifiant sans cesse. Un humain normal n’aurait pu enregistrer cette évolution accélérée. Il serait devenu névropathe. Daniel, lui, grâce à son cerveau positronique, ne manquait aucun détail. Par contre, Ufo, apeuré, cédant à la panique, courait dans tous les sens, miaulant à fendre l’âme.
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Alors que le commandant Wu s’apprêtait à sélectionner quatre espèces sur deux cents milliards, un têtard de pré-métamorphe de trois semaines, un Auspucien ou supposé tel, un fœtus de K’tou moustérien de deux mois ainsi qu’un pré-nourrisson d’un Gigantopithecus Blacki, Ufo, qui tremblait et cherchait de la compagnie, bondit soudain sur la console principale de l’IA. Aussitôt, tout s’effaça, la communication avec l’ordinateur coupée.
« Ufo! Cria Daniel, mécontent. Sale bête! Tu viens de gâcher une heure d’investigation. Ce soir, tu seras privé de mousse de poisson! »
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Le chat gémit et miaula, puis commit l’erreur de sauter dans les bras de son maître. Il reçut alors une véritable fessée. Dépité, lorsque Daniel le relâcha, il se réfugia sous une console secondaire. Le commandant, le visage fermé, soupira.
« Allons! J’aurais retardé tant que je le pouvais cet instant. Je n’ai pas le choix, je passe en mode de communication directe avec l’ordinateur. »
Tandis que Daniel Wu, le seul daryl androïde de l’Empire, se branchait directement sur l’IA centrale du Langevin et qu’il lui donnait l’ordre de revisualiser les quatre sélections déjà choisies, l’intelligence artificielle du vaisseau l’informa :
- Commandant, le chef de la sécurité vient de faire une découverte importante dans la piscine. Il vient vous avertir.
- En quoi consiste cette découverte?
- Le lieutenant U Tu a repêché un des conteneurs non répertoriés de "La Taverne du Maltais ». Mais le digicode a été fracturé et le conteneur est vide.
- Zut! Quelque chose qui vit s’en est échappée! IA, niveau sécurité 1200! Transmets-moi en vitesse réelle tout l’afflux de données. Contrôle d’urgence de tous les circuits. Parallèlement, tu localises chaque membre de l’équipage ainsi que chaque civil. Puis, tu m’informes de tous leurs mouvements. Je me débranche. Poursuis par ondes la communication. Ne formule aucune objection, sinon j’occulte ta conscience.
- A vos ordres, commandant! Phase d’exécution!
Impassible et raide, le commandant Wu éteignit la console centrale de l’IA, remit de l’ordre dans la salle, récupéra Ufo et rejoignit son bureau privé adjacent à la passerelle. Il allait recevoir le rapport oral de Kiku U Tu. Si Daniel Wu avait hésité à passer en mode ordinateur, c’était parce que désormais, conduit par la partie artificielle de son cerveau, il n’était plus régi que par la logique, devenu insensible à toute émotion humaine. Dans cet état, il serait invivable pour ses proches durant au moins une semaine, n’éprouvant pas le besoin de dormir, à peine soumis à celui de se nourrir, les signaux de la fatigue inhibés. Mais lorsqu’il se débrancherait, revenant à son état naturel, le réveil serait pénible. Submergé par un flot insupportable d’émotions et de toxines, il serait alors obligé de s’allonger, sombrant dans un sommeil semi comateux de deux jours au minimum. Dans les cas les plus extrêmes, il avait fallu l’hospitaliser.

*******************

Sur un ton professionnel, sans état d’âme, le chef de la sécurité fit son rapport au commandant du Langevin. Dans sa partie, Kiku U Tu était fort capable et appliquait, à la virgule près, les ordres.
- Comme vous me l’aviez recommandé, monsieur, et sous la conduite de Sterll, le conseiller Hellados, je n’ai pas oublié de relever sur le conteneur ni les empreintes éventuelles, ni les traces d’ARN et d’ADN, ni les poussières. A l’intérieur, une paroi portait d’infimes lésions.
- Les avez-vous analysées?
- Oui, commandant. Sterll s’en est chargé aussitôt grâce à son scanner de poche. Nous avons aussi trouvé des empreintes. Elles appartiennent au sous-lieutenant O’Rourke et au sergent Grronkt. Ce sont eux qui ont transporté le caisson jusqu’à la piscine. Selon l’Hellados, les empreintes n’ont pas été dupliquées.
- Est-ce tout, lieutenant U Tu?
- Non monsieur. Le conteneur n’a pas été ouvert de l’extérieur mais forcé de l’intérieur. De plus, le digicode a été littéralement liquéfié. Or, pour un semblable résultat, il faut un tir de disrupteur de type 3.
- Et il n’y en a pas à bord. A moins d’en synthétiser un. Dans ce cas, j’en aurais immédiatement été averti. IA sabotée ou pas. Peut-être est-ce l’être qui a fait cela. Il a éclos. U Tu, vous allez mettre sur l’heure O’Rourke et Grronkt aux arrêts. Je vais les interroger moi-même.
- A vos ordres, monsieur!
Après un salut militaire, le Kronos effectua un demi-tour impeccable. Dans son for intérieur, il pensait :
« Ces minus vont souffrir ; le commandant est passé en mode ordinateur. »
De son côté, Daniel analysait froidement les dernières informations.
« Il est évident que l’assassin a utilisé O’Rourke et Grronkt. L’Irlandais ne se souvenait de rien lorsque j’ai fouillé son esprit. L’individu que je recherche est donc aussi un maître hypnotiseur. Partons interroger ces deux imprudents. Je vais commencer par le porcinoïde.
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Son espèce est plus sensible à la télépathie. »

**************

Sans aucun scrupule, insensible au fait qu’il commettait ainsi une sorte de viol mental, Daniel Wu interrogeait le sergent Grronkt. Ce dernier était enfermé dans une cellule de contention où il ne bénéficiait que d’un confort minimal. La pièce était dotée d’une couchette, d’un lavabo, de WC, d’un mini ordinateur ne renfermant que des informations anodines.
Grronkt paraissait être dans ses petits souliers. Il transpirait à grosses gouttes et les soies de son visage étaient trempées. Plissant les yeux, il n’osait affronter le regard gris acier du commandant. Gêné, il se dandinait, clamant sa bonne foi, ne comprenant pas vraiment de quoi il avait pu se rendre coupable.
Le sergent-chef n’avait jamais vu Daniel Wu ainsi. Il commençait à regretter son affectation à bord du Langevin. De plus, une migraine qui s ’amplifiait de seconde en seconde l’empêchait de réfléchir.
- Reprenons, sergent, fit Daniel glacial. D’après vos déclarations, qui me déçoivent, il ressort que vous ne niez pas vous être rendu jusqu’à la piscine du niveau D en compagnie de Denis O’Rourke afin de dissimuler un conteneur. Vous dites avoir agi sur ordre et non librement.
- Oui, commandant, c’est cela. Ces ordres avaient été donnés par le second officier, le capitaine Sitruk.
- Ah! Et rien ne vous a paru étrange?
- Pourquoi monsieur? Après tout, ce n’était pas la première fois que je transportais des caissons.
- Entendu. Mais ce lieu!
- Je ne discute jamais un ordre monsieur. Les officiers supérieurs ont leurs raisons.
- C’est pour cela que vous n’en avez pas référé au capitaine Maïakovska ou à moi-même?
- Commandant, je ne suis qu’un sous-officier. L’école militaire m’a appris la discipline.
- Soit, mais vous auriez pu signaler le fait plus tard.
- Certainement pas, monsieur. Le capitaine Sitruk avait bien insisté sur le caractère ultra secret de l’ordre. Je tenais à rester à bord.
- Je vois. Votre affectation principale concerne la maintenance des synthétiseurs. Vous n’avez pas fait d’études supérieures et vous avez atteint avec difficultés le niveau C3.
- Oui, commandant. Mais pourquoi m’interroger sur mon dossier? Vous devez le connaître par cœur!
- Sergent Grronkt, je ne vous interrogeais pas, j’énumérais des données. Au fait, saviez-vous que le civil Kilius cachait des denrées interdites dans ses réserves?
- C’est-à-dire monsieur…
Grronkt baissa la tête, hésitant. Sa tête le lançait de plus en plus. Il n’y avait que peu de temps qu’il servait sur le Langevin. Pourtant, il avait déjà entendu les histoires extraordinaires qui circulaient sur son supérieur. Il savait qu’il était incapable de lui mentir.
- D’accord monsieur. Je reconnais que je savais, mais je n’étais pas le seul. Tous les Kronkos, le lieutenant O’Rourke, le capitaine Sitruk, et bien d’autres encore également connaissaient le fait que Kilius servait du véritable alcool à bord. Je n’ai pas commis de faute majeure et encore moins ce crime atroce!
- Sur ce point, vous n’êtes pas coupable, je vous l’accorde.
- Alors monsieur, vous avez terminé l’interrogatoire, n’est-ce pas? Je voudrais m’allonger, j’ai des nausée.
- Attendez Grronkt ; il me reste encore quelques points à éclaircir. Lorsque vous-même et O’Rourke avez transporté ce conteneur, n’avez-vous rien remarqué? Même un détail minime?
- Je ne me souviens pas commandant, sincèrement. J’avais l’impression de me mouvoir comme dans un rêve, au ralenti, les jambes en coton.
- Sergent, j’insiste. Essayez de vous souvenir. Faites un effort. Pourquoi ce sentiment d’irréalité?
- Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais éprouvé une telle impression. Nous, les Marnousiens, manquons d’imagination. En réfléchissant…je revois le médecin… Il avait un air… Vous savez, les humains… J’ai du mal à analyser son attitude. Comme s’il faisait une bonne blague. Mais le lieutenant a toujours l’air de se moquer du monde!
- D’accord chef. Et le capitaine Sitruk?
- Je ne le vois pas beaucoup dans mes fonctions. Peut-être avait-il chaud? Il passait sans cesse un doigt dans le col de son uniforme comme si celui-ci le serrait.
- Bien chef, nous progressons. Et son visage?
- Ma foi, vous m’en demandez trop. Et mes tempes me lancent atrocement. Oh! Du sang coule dans mon cou!
- Ce n’est rien, Grronkt. Vous vous égarez, reprenez.
- Pour moi, tous les humains se ressemblent ou presque. Néanmoins, je parviens à distinguer le capitaine, à cause bien entendu de la pilosité de son menton. Son poil n’a pas le même ton de roux que le mien, ça c’est sûr. Ah! Et puis, ses yeux…
- Oui, vous-y êtes.
- Des yeux noirs, sans fond, comme le noir de l’espace! Ils me fixaient, ils me regardaient…
- Noirs, chef, avez-vous dit! Vous venez de revivre la scène où Sitruk vous ordonnait de déplacer le conteneur. Il est vrai que, sous un certain éclairage, les yeux de mon deuxième officier semblent aussi noirs que la nuit. Mais en fait, ils sont bleus. Quant au col, il n’était pas trop serré.
- Je ne saisis pas, monsieur.
- Cela ne fait rien, sergent chef. Vous pouvez regagner vos quartiers sous bonne garde. Je maintiens les arrêts jusqu’à demain soir.
- Pourquoi tant de sévérité monsieur? Je n’ai fait qu’obéir.
- Parce que vous saviez que Kilius servait de l’alcool et que vous ne vous ne m’en avez pas informé.
Sur ce, Daniel partit d’un grand pas interroger O’Rourke. Il avait déjà son opinion de faite. L’assassin hypnotisait ceux dont il se servait. Personne ne devait l’identifier.

*************
A son tour, le médecin chef adjoint se retrouva sur la sellette, victime d’un interrogatoire digne de l’inquisition. Daniel le sonda avec une telle puissance qu’il en ressortit rapidement que Denis O’Rourke n’avait nullement transporté avec Grronkt le fameux conteneur. Le commandant s’en doutait déjà. De plus, sur ce point, les rapports de l’IA étaient formels. Là, elle ne mentait pas. A l’heure des faits, O’Rourke dormait paisiblement dans sa cabine. Cependant, le commandant Wu estima que le jeune homme avait besoin d’une leçon.
- Docteur, vous en conviendrez avec moi, ajouta Daniel, toujours détaché et froid. Une simple négligence de votre part et nous voici tous plongés dans une situation inconfortable. Vous couvriez Kilius votre ami. Sitruk également. Ainsi, vous avez permis à un assassin télépathe d’agir.
- Oui, je l’admets commandant. Cependant, si l’examen du personnel avait été efficace, cet assassin n’aurait jamais dû se trouver à bord! Et il n’y a eu crime qu’après notre départ de la base 829.
- J’ai déjà enregistré cela docteur.
- Alors, si je vous suis bien, vous avez conclu que l’assassin ne peut être qu’un des nouveaux membres affectés au Langevin.
- O’Rourke, vous allez un peu vite en besogne. Vous sautez à une conclusion erronée, alors que les preuves manquent encore. Je dirais, moi, que le crime s’est produit parce que Kilius avait découvert un passager clandestin.
- Dans ce cas, monsieur, c’est parce qu’il y avait trafic d’alcool qu’on a mis à jour cette présence illicite.
- Effectivement, contrariant ainsi les plans de celui qui commandait l’invasion. rajouta Daniel, lisant toujours dans l’esprit de l’Irlandais.
- Suis-je libre monsieur? Je n’étais pas avec Grronkt, et Sitruk non plus.
- Docteur, vous avez eu en mains les dossiers des nouveaux arrivants.
- Comme vous, monsieur.
- N’avez-vous rien noté de particulier sur le plan médical?
- Commandant, un dossier peut être trafiqué. L’assassin a eu accès à mon ordinateur et a masqué certains éléments importants le concernant.
- Précisément le fait d’être télépathe notamment. Il est évident qu’il maîtrise parfaitement les techniques informatiques les plus sophistiquées. Il est capable de masquer ses pensées et son apparence.
- Donc, les tests Jünger sont inutiles dans son cas.
- C’est cela docteur.
- Une barrière mentale! Est-ce ainsi qu’il procède, commandant?
- Oui, O’Rourke, partiellement. Il veut faire croire qu’il est métamorphe, mais ce n’est pas le cas.
- Les métamorphes n’ont aucune capacité psi. Et nous n’avons pas non plus de purs métamorphes parmi l’équipage.
- Vous pouvez regagner vos quartiers, docteur. Naturellement, vous y resterez en détention surveillée.
- Monsieur…
- O’Rourke, c’est pour vous protéger de l ‘assassin et de vous-même. Toutes vos pensées crient vengeance. Un geste inconsidéré de votre part peut me faire perdre la piste. Et l’assassin n’est pas seul. La suite me regarde.
- J’ai compris monsieur. Mais permettez-moi, commandant. Vous n’auriez pas dû passer en mode ordinateur.
- Je n’ai pas eu le choix.

***************

Le commandant Wu s’était enfermé dans son bureau afin d’examiner le problème sous tous ses aspects. Chérifi, le numéro 4 du Langevin, avait la passerelle. Malgré l’influence que son cerveau artificiel exerçait sur sa personne, Daniel, assez nerveux, chose surprenante, faisait les cent pas, arpentant toute la pièce confortable, s’arrêtant machinalement une seconde devant une lithographie de Dürer, puis repartant. Dans sa tête, les pensées, les données se bousculaient, étaient analysées, quantifiées, classées, à une vitesse telle qu’un ordinateur IBM de la cinquième génération semblait une trottinette à côté.
« Premièrement : récapitulons qui sont les télépathes déclarés à bord. moi-même, Antor, le professeur médusoïde, - pour celui-ci, il est évident qu’il n’a pu quitter sa cabine, l’environnement naturel ambiant du vaisseau ne lui convenant pas -. Il reste Kinktankt, mon officier siliçoïde, Uruhu,- mais ce dernier est davantage empathe que télépathe- et les Helladoï Sterll et Stamonn. Or, d’après l’analyse spectrographique, la silhouette de l’assassin était humanoïde.
Deuxièmement : en tant que télépathe, et ce d’un type particulier, il a bénéficié de la complicité inconsciente de la part des services du spatio-port. Itou pour les services de manutention du Langevin. Il en va de même pour ce naïf de Grronkt.
Troisièmement : mon inconnu ne s’est pas contenté de truquer les caméras et les détecteurs. Il a eu accès au centre de l’IA puisque celle-ci s’est montrée réticente à identifier le contenu des caissons. J’ai dû commander en niveau maximal de sécurité pour la contraindre à m’obéir. Or, pour mémoire tout embarquement, qu’il soit officiel ou clandestin, est enregistré par l’IA. Celle-ci analyse les cargaisons, et en cas de danger, alerte le commandant de bord. Mon Intelligence Artificielle ne l’a pas fait.
Quatrièmement : le fichier d’inventaire de la cargaison a été truqué a posteriori, après l’embarquement. Il doit en rester des traces informatiques. Je vais les rechercher. Mais mon IA est sous influence depuis sa révision sur la base 829. Jusqu’à quel degré? Il faut que je le détermine.
Cinquièmement : comme l’a compris O’Rourke, l’assassin figure parmi les trente nouveaux membres de l’équipage montés à bord lors de notre escale sur la base. Et l’inconnu est un maître dans l’art du camouflage. Je pense qu’il dupe l’Empire depuis plusieurs années. Il y aurait complot. De quel bord est cet agent? Dans quel but a-t-il introduit un alien sur mon vaisseau? Pour faire simplement échouer la mission? Non, cela va certainement beaucoup plus loin.
En attendant, je vais contrôler les fichiers d’inventaire. »
Tout en continuant à arpenter le bureau, Daniel Wu consulta en vision directe les fichiers en question. Instantanément, il remarqua l’apparente absence du conteneur litigieux dans la page concernant Kilius et « La Taverne du Maltais ». Une anomalie le frappa. Le premier point du premier « i » de Kilius n’avait pas la même apparence que le deuxième point.
« Une fenêtre close camouflée, bien sûr! Décidément, mon espion est subtil. Trouvons le code d’accès. »
Après une minute et trois secondes, une éternité en mode ordinateur, Daniel obtint l’ouverture de la fenêtre. Il avait craqué les codes de sécurité en énumérant à l’envers les huit mille premiers nombres premiers.
« Je m’attendais plutôt à un code à fractales! Ah, un flot continu de données nouvelles! Tiens : conteneur Stamonn 1... Stamonn 2... 3.…4... Un Hellados avec autant de bagages? Surprenant! Et le contenu ne correspond pas au caractère de l’individu. Vodka ukrainienne, bière castorii, lave de Kinkaï, œufs de Kaâks. Là, tu me déçois, qui que tu sois, espion! Ton camouflage est puéril! Il n’en reste pas moins que je sais maintenant que tu as introduit à bord du Langevin quatre aliens. Ont-ils tous éclos? Où sont-ils cachés? Ah! Stamonn n’était pas dans sa cabine lorsque le conteneur n° 1 a été plongé dans la piscine. Cette information est fiable. L’IA n’émet pas d’écho de double mémoire. C’était pour l’Hellados son temps de repos.
Deux options s’offrent à moi : interroger à l’instant Stamonn ou en référer immédiatement à l’amiral Prentiss? Je commande à U Tu de commencer l’interrogatoire de l’Hellados tandis que de mon côté, j’alerte l’amirauté. Ainsi, pas de temps perdu. »

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La communication avec l’amirauté n’avait pas été facile à établir. En effet, le Langevin se déplaçait à hyper supra luminique 17, soit l’équivalent du trans-distorsionnel dans un hyperespace recréé. Le vaisseau scientifique se trouvait déjà à pratiquement mille années lumière de la base 829, le plus proche relais subspatial. Pour ces raisons, le visiophone présentait une image instable et parasitée de l’amiral Prentiss. Avec stupeur, un des plus hauts responsables de la flotte impériale apprit les derniers événements du Langevin. Bine que le commandant Wu ne lui fût pas sympathique, le Canadien faisait entièrement confiance à Daniel pour résoudre cette crise. Ce qui l’inquiétait, c’était l’existence d’un complot éventuel qui pouvait remettre en cause l’Alliance elle-même et l’équilibre de la galaxie.
- Commandant, fit le gradé, mes ordres sont catégoriques et ne prêtent à aucune discussion. Vous devez, coûte que coûte, mener à bien votre enquête et mettre la main le plus rapidement possible sur l’assassin et neutraliser ces aliens. En ce qui concerne ces derniers, il vous faut les détruire. Il n’est absolument pas question de tenter un contact avec eux!
- J’ai compris monsieur. Vous jugez ces êtres comme potentiellement dangereux et hostiles.
- Tout à fait. Tant pis pour la procédure de premier contact. Si le traître a introduit clandestinement des aliens sur votre vaisseau, c’est pour vous nuire et nous nuire!
- Lorsque j’aurai identifié et capturé l’assassin, dois-je faire demi-tour afin qu’il comparaisse en cour martiale?
- Inutile, commandant Wu. Il aura droit à un procès en bonne et due forme sur le Langevin même. Vous présiderez le tribunal. Vous disposez de tous les pouvoirs pour cela. Je vous rappelle que votre niveau de sécurité équivaut à celui du directeur de l’amirauté.
- Le problème que nous affrontons peut se révéler d’une ampleur insoupçonnée, amiral.
-J’entends bien. Nous aurions affaire à un complot visant la pérennité de l’Alliance.
-Précisément.
-Je vais prendre les mesures adéquates pour parer à toute éventualité. La flotte sera en alerte pourpre, c’est-à-dire celle du danger maximum.
-Comme si nous étions menacés d’invasion. Je crains que ce soit le cas effectivement.
-Pouvez-vous me contacter plus tard après la capture de l’assassin?
-Difficile, monsieur. La distance et le déficit de temps seront trop importants. Je ne pourrai vous envoyer qu’une simple balise d’informations.
-Alors, agissez pour le mieux, commandant Wu. Vous avez vos ordres. Ah! Encore un détail. Qui se cache derrière tout cela?
-Les Asturkruks, monsieur. C’est l’hypothèse la plus logique. Le procédé porte leur griffe.
-Pas les Haäns?
-Non, ils en sont incapables. Et ceux du futur également. Penta Pi s’en est porté garant.
-Commandant, vous m’en révélez plus qu’il y a quelques jours!
-Je ne vous apprends rien, amiral. Venge vous a tout dit ce matin lorsque vous avez su que je cherchais à vous contacter.
-Je ne voulais pas me montrer cachottier. A propos, commandant, n’abusez pas du mode ordinateur. Votre vie et vos capacités nous sont trop précieuses.
-Merci, monsieur.
L’amiral disparut de l’écran sphérique. Dans son bureau, sur la base 829, Prentiss croisait et décroisait ses doigts, visiblement préoccupé.
« Sacré Daniel Wu! Ce n’est pas le moment qu’il claque! Lançons l’état d’alerte générale et envoyons huit croiseurs patrouiller le long du « no man’s land » Asturkruks-Alliance.

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Dans une cellule anonyme, l’aspirant Stamonn subissait le troisième degré administré avec zèle par le chef de la sécurité . Le jeune officier avait été appréhendé dans sa cabine alors qu’il dormait d’un sommeil paisible. C’était pourquoi il n’avait pas résisté lorsque deux Kronkos s’étaient saisis de lui sans ménagement. On le voit, les dinosauroïdes avaient interprété les ordres de leur commandant de la manière la plus musclée. Or, Kiku U Tu devait simplement se charger d’un interrogatoire préliminaire et se contenter de demander à l’Hellados, qui avait omis de signaler explicitement ses dons de télépathe, pourquoi il n’avait pas fait de rapport après avoir aidé Grronkt à immerger un conteneur de Kilius dans la piscine.
- Mais, enfin, lieutenant, je ne comprends pas pourquoi vous usez de brutalité sur ma personne!
-Écoute-moi attentivement, dégénéré, bibelot fragile qui méprise les autres espèces à cause de sa grande culture! Ici, en ce lieu, tu n’as aucun droit! Pourquoi n’as-tu pas signalé tes dons télépathiques à tes supérieurs?
-Parce que ceux-ci me paraissaient évidents. Tous ceux de mon espèce sont des télépathes naturels. Toutefois, je reconnais que je n’atteins que le niveau 200.
-Oui. Qu’as-tu encore dissimulé comme petits secrets, crotte de purk? (Le purk est une sorte de belette native du monde de U Tu. Pour les Kronkos, il s’agit d’un animal extrêmement répugnant).
Le Troodon cracha le dernier mot et envoya ainsi son haleine fétide et soufrée au visage de l’aspirant qui, stoïquement, n’afficha pas son dégoût. L’interrogatoire se poursuivit.
- Alors, inférieur! Tu abuses de ma patience. Explique-moi un peu ta petite expédition de l’autre soir. Qu’allais-tu faire avec Grronkt?
- Je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire, lieutenant.
- Que me contes-tu là comme fable? Me prends-tu pour un imbécile?
-Oh non, lieutenant! Sinon, vous ne seriez pas officier dans la flotte interstellaire!
- Ah, bien. Vois-tu, minable, j’ai travaillé dur pour y arriver! Mais c’est toi qui m’intéresses. Alors, vas-tu parler?
-Je ne m’arrête pas de le faire depuis cinquante et une minutes.
Les réponses du jeune aspirant devenaient de plus en plus ironiques. Kiku sentait confusément que le prisonnier se moquait de lui. Excédé, il sortit ses griffes, longues de quinze centimètres, afin d’en faire usage contre l’Hellados. Mais une vois douce, à peine audible, arrêta son geste à temps. Le chef de la sécurité sursauta. Le lieutenant se retourna vivement pour observer attentivement l’intrus. De son côté, Stamonn, soulagé, se permit de respirer. Le jeune homme, lâché par le Kronkos, avait atterri assez brutalement sur ses muscles fessiers. Tout en reprenant son souffle, à son tour, l’Hellados regarda le nouvel arrivé.
Il s’agissait d’un humain de grande taille, aux cheveux couleur de lin, au teint blanc comme de l’albâtre, aux yeux rouges et aux membres supérieurs trop longs. Le Kronkos et Stamonn reconnurent l’ambassadeur extraordinaire Antor, le mystérieux diplomate dont nul à bord ne connaissait les origines, sauf, sans doute, le commandant Wu, et, peut-être le docteur di Fabbrini.
Immédiatement après avoir identifié l’ambassadeur, Stamonn ferma son esprit, renforçant ses boucliers mentaux. Il craignait l’homme comme tous les membres de l’équipage. Des histoires bizarres, assez folles, circulaient sur son compte. Antor n’en avait cure. Il savait que Daniel Wu lui vouait une amitié indéfectible et que ses supérieurs appréciaient ses brillants résultats diplomatiques.
- Excellence, que venez-vous faire, ici? Rugit Kiku.
-Votre façon d’interroger l’aspirant Stamonn n’est pas productive selon la communication du commandant. Je prends la relève. Dehors!
Le Kronkos s’étouffa de rage. Il n’acceptait d’ordres que de Daniel Wu ou, à la rigueur, du capitaine Maïakovska.
- Excellence. Vous m’humiliez. De quel droit m’évincez-vous?
-Le commandant révise l’IA, il n’a pas de temps à perdre. Comme je jouis de sa confiance totale, je me substitue à lui. Êtes-vous satisfait? Alors, fichez le camp!
Kiku hésita puis se décida. Il fit un pas en direction d’Antor. Mal lui en prit! En moins d’un dixième de seconde, il fut projeté avec une violence inouïe contre la paroi de plastacier. Celle-ci vibra sous le choc mais résista. Le lieutenant U Tu en resta ahuri. Jamais aucun humain n’avait réussi, à l’exclusion de son commandant, à le battre et, encore moins, à l’envoyer aussi vite sur le tapis.
- Cette fois-ci, j’espère que vous avez compris lieutenant U Tu. Dehors!
-Oui, Excellence, répondit Kiku, la queue basse.
Le lieutenant quitta la cellule, faisant grincer ses cinq cents dents de colère rentrée. Il oscillait entre deux sentiments : la rage et l’admiration. Il finit par opter pour cette dernière.
Antor, de son côté, n’était pas même essoufflé par l’effort accompli. Il se contenta de remettre de l’ordre dans sa tenue et de rabattre en arrière sa mèche rebelle. Pendant ce temps, l’aspirant Stamonn s’était assis sur sa couchette, attendant la suite, réprimant au plus profond de lui la tempête de ses émotions. Le jeune Hellados, même s’il savait l’assassinat de Kilius et la découverte d’un conteneur au contenu illicite, ne comprenait pas pourquoi la sécurité s’acharnait à le considérer comme un suspect. Avec un frisson, il vit l’ambassadeur se rapprocher de lui le détaillant de ses étranges yeux rouges. Bientôt, Stamonn entendit un léger bourdonnement dont il ignorait la provenance. Une nausée lui souleva le cœur. Antor était en train de le sonder, de son esprit puissant, faisant voler en éclats tous ses boucliers mentaux. Au bout d’une minute, les oreilles de l’aspirant se mirent à saigner, laissant couler sur le col de son uniforme un liquide jaune soufré.
Mais le phénomène ne dura guère. Cessant de fixer le jeune homme, Antor s’assit à ses côtés, et, de sa voix douce, lui dit.
- Pardonnez-moi ce procédé si peu civilisé. Mais je devais connaître tout ce qui vous concernait ainsi que toutes vos actions.
-Et maintenant, Excellence, vous êtes rassuré. Vous avez la certitude que je ne suis pas un criminel, articula amèrement l’Hellados.
-Absolument. Vous êtes un officier intègre et dévoué à l’Alliance. On a abusé odieusement de votre jeunesse. En état d’hypnose, vous avez obéi à l’assassin et ainsi, vous avez enregistré puis transporté des conteneurs illicites, persuadé que ceux-ci ne renfermaient que des produits ordinaires. Ensuite, le criminel n’a plus eu qu’à occulter votre mémoire.
-Le coupable disposerait d’un don télépathique capable de geler le mien?
-Oui, et ce n’est pas sans mal que je suis parvenu à faire sauter les verrous qu’il avait mis dans votre esprit. Il a agi de même avec un autre complice involontaire. Or, chez vous, cependant, il a dû renforcer l’occultation. Si vous aviez été humain, vous n’auriez pu sortir indemne de ma sonde mentale.
-Par Stadull!
-Vous auriez été réduit à n’être plus qu’un corps sans cerveau, même limbique.
-Puis-je regagner ma cabine?
-Vous êtes libre. Mais je vous adjoins une escorte et je vous recommande de ne point sortir de vos quartiers. Le commandant Wu vous rendra visite demain dans la matinée.
Tandis que Stamonn réajustait son uniforme, Antor désactivait le champ de force de la cellule et ordonnait au Kronkos Kivv de raccompagner le jeune officier jusqu’à sa cabine. L’Hellados sortit de sa prison, salua l’ambassadeur et s’éloigna, le garde de la sécurité juste derrière lui.
Antor, quant à lui, méditant, la tête penchée légèrement sur le côté, gagna l’ascenseur. Il escomptait voir Daniel au plus vite. En fait, le mutant en avait appris bien plus que ce qu’il avait révélé à l’aspirant. L’ambassadeur s’inquiétait.
« Comme le sergent Grronkt, Stamonn n’a été qu’un comparse sous hypnose de notre mystérieux assassin. Le subconscient de l’Hellados révèle la persistance d’images déformées. Une silhouette noire, humanoïde, s’emparant de son esprit et l’obligeant à agir comme dans un cauchemar. Si l’IA n’était pas sous influence, par extrapolation Daniel pourrait immédiatement identifier le criminel. Cet être est un puissant télépathe. Pourquoi a-t-il introduit des aliens à bord? Et quels sont ses pouvoirs?
J’y songe : j’ai sondé Stamonn avec une telle puissance que sa mémoire peut se réveiller. Et comme Daniel a fait de même avec Grronkt, tous deux sont en danger!
Mon ami est-il conscient du problème? Les deux membres du Langevin doivent être protégés immédiatement. Et pas par des gardes Kronkos. Il leur faut des officiers télépathes ou empathes. Kinktankt conviendrait parfaitement. Il m’a fait bonne impression. Je vais lui adjoindre le Néandertalien. Tous deux pourraient ainsi dresser une barrière mentale contre toute intrusion psychique. Mais ils auront besoin de l’aide d’un garde patenté de la sécurité. Eloum, le cygne, fera l’affaire. Ah! Maintenant, informons Daniel. Il est difficile d’établir un contact mental avec lui depuis qu’il est en mode ordinateur… ça y est…D’accord, je pars requérir le siliçoïde… »

*************

Quelques minutes plus tard, Antor et Kinktankt avançaient rapidement dans le corridor du vingt-cinquième niveau du Langevin, là où étaient situées les cabines des sous-officiers. Ils se dirigeaient vers les quartiers de Grronkt. Parvenus devant la porte, le digicode refusa de fonctionner.
« Laissez-moi faire, Excellence, » émit le siliçoïde.
Un bras de glaise et de mica sortit alors de la masse de Kinktankt et alla se plaquer contre la serrure électronique. Celle-ci fondit et se désagrégea avec des crépitements et des sifflements sous l’action d’un acide particulièrement puissant émis par le siliçoïde. Une fois à l’intérieur du porcinoïde, il fut évident que l’ambassadeur et le sous-lieutenant étaient arrivés trop tard.
Au fond du salon, à la place d’un tableau reproduisant la station balnéaire de « Mirail Li », célèbre et fort à la mode sur Marnous, un cocon d’un blanc immaculé, d’environ deux mètres cinquante de hauteur se trouvait encastré dans la paroi de plastacier.
http://lesfilsdutemps.free.fr/cocon.jpg
Le métal de synthèse qui supportait des températures dépassant les dix mille degrés Kelvin, était en partie fondu. Le cocon paraissait émaner d’un ver à soie d’une espèce particulière.
Devant cette chose effroyable, Kinktankt ne put s’empêcher de reculer en émettant des effluves acides et nauséabonds, signes d’une grande frayeur.
Antor, lui, ne perdit pas son sang froid. Il appela par l’intercom le docteur di Fabbrini afin que la jeune femme autopsiât la chose. Kiku U Tu fut également requis.
Une fois dans la cabine de Grronkt, Lorenza commença la pénible tâche sous les yeux impassibles d’Antor et ceux intéressés du lieutenant U Tu. Kinktankt avait préféré s’éloigner.
Très professionnelle, le docteur di Fabbrini opérait. Aidée d’Antor, elle détacha le cocon de la paroi, dans un premier temps, puis entreprit de le dévider délicatement. Pour ce faire, la jeune femme s’était munie de gants spéciaux.
- Grronkt est-il à l’intérieur? Demanda Kiku.
-Je le pense vu le poids du cocon, répondit Lorenza d’une voix neutre. Il faudra veiller à récupérer toutes ces fibres pour analyse.
-Là, une bandelette, remarqua Antor.
-C’est du lin, incontestablement. Elle porte une inscription dans ce qui me semble être de l’athénien classique. Vous lisez le grec ancien, je crois…
-Oui. Ah! Impossible!
-Que dit donc le message?
-Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin.
-Les Écritures, le Nouveau Testament. Mais pourquoi notre assassin cite-t-il le Christ?
-Vraiment, Lorenza, vous ne comprenez pas?
-Seigneur!J’ai saisi. Il est au courant de la seconde histoire. Et du rôle que nous y avons joué. Ou plus précisément nos doubles. Quelle arrogance!
-Exactement. Notre assassin se moque de nous tout en nous menaçant et en nous défiant. Daniel doit être informé immédiatement.
-Alors, c’est bien le commandant qui est visé. Une vengeance. De Penta Pi ?
-Peut-être pas. Certes, je reconnais sa manière d’agir, or, je ne détecte pas sa présence…Cet être déca dimensionnel n’est pas actuellement dans les parages, soyez-en certaine. Reprenez votre tâche, Lorenza.
Une fois le cocon entièrement ouvert, les trois officiers ne purent que constater la présence effective du cadavre du sergent chef.
« On dirait que Grronkt a été victime d’une distorsion temporelle opposée. La partie gauche de son corps est desséchée, présente la texture d’une momie inca vieille d’un demi millénaire.
http://amerique-latine.com/ala/fr/MusArcMomieTBC.JPG
L’autre partie, au contraire, est réduite à l’état fœtal comme si le porcinoïde avait subi une régression ontogénétique.
http://www.syti.net/Images/Embryogenese/Porc3.jpg
-Les symboles sont clairs, docteur. S’exclama Antor. La citation du Nouveau Testament, le cocon représentant le passage de la larve à l’imago, mais jouant également à la fois le rôle de fardo de momie péruvienne
http://daniel.duguay.free.fr/illustrations/fardo_fun.gif
et d’amnios de fœtus en gestation.
-Satanique! Ajouta Lorenza.
-L’assassin nous défie et le passé nous rattrape.
-Qui sera la prochaine victime?
Antor mit une longue minute à répondre. Il laissa planer son esprit dans le vaisseau à la recherche de Stamonn. Il capta enfin les pensées de l’Hellados qui dormait, récupérant ses forces. Il vit aussi les lieutenants Uruhu et Eloum en train de monter scrupuleusement la garde devant la porte des quartiers de l’aspirant.
« Kinktankt! » Appela l’ambassadeur d’une voix forte.
Le siliçoïde entra, penaud.
- Allez aider Uruhu et Eloum. Dépêchez-vous!
-Oui, Excellence.
Kinktankt parti, Antor répondit enfin au médecin.
- Stamonn est en danger. Je me demande s’il ne faudrait pas que j’aille moi-même le protéger.
-Pourquoi dites-vous cela?
-Parce que sa mémoire est en train de lui revenir.
-Est-ce pour cela que Grronkt a été tué?
Oui. Informez-en votre mari. Le Langevin doit passer en statut d’état de siège.
-Mais Benjamin n’est pas habilité à donner un tel ordre. Il n’a pas les codes et le niveau suffisant d’autorité!
-Alors, voyez Irina.
-Pourquoi pas le commandant Wu lui-même?
-Il est actuellement indisponible. Il vérifie les circuits et les puces de l’IA à vitesse accélérée. Même moi, je ne puis le contacter pour l’instant. Il a déconnecté les relais secondaires de l’ordinateur et chaque niveau du vaisseau est maintenant isolé et autonome.
-Mais il faut informer Daniel de ce qui se passe!
-J’en suis parfaitement conscient, docteur. Je vais le voir de ce pas. Il s’est enfermé dans son bureau.