mardi 30 septembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 8.



Chapitre 8

Le pistolet désintégrateur abandonné par Opalaand avait été ramassé par deux sergents de ville qui s’étaient empressés de le déposer à la préfecture de police. 
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C’est ainsi qu’après avoir été examinée et manipulée, l’arme anachronique fut présentée à Dmitri Sermonov qui bénéficiait de la totale confiance du préfet. À la vue du fuseur, Sarton eut besoin de toute son équanimité pour conserver un visage impassible.
« Le Haän n’est pas loin. Je suis donc bien dans le bon univers temporel. Opalaand me traque comme je le traque moi-même. Il se montre plus malin que je le croyais. Mais il commet cependant des erreurs ».
Après s’être fait toutes ces réflexions, le pseudo Russe reprit à voix haute:
- Quelle arme étrange en vérité! Elle semble composée d’une seule pièce. Cet acier ne présente aucun défaut. D’où provient-elle?
- Les sergents de ville l’ont trouvée l’autre soir dans l’Île de la Cité, à quelques rues d’ici seulement. Nos spécialistes scientifiques l’ont étudiée sous tous les angles. Ils ont conclu que cette arme ne lance apparemment aucun projectile. Étrange n’est-il pas? Nous ne savons pas faire fonctionner cette chose.
- Laissez-la-moi deux ou trois jours. Je vais la faire examiner par le comte de Castel Tedesco qui dispose chez lui d’un laboratoire. Je vous ferai part des résultats dès que j’en aurai.
- Je ne sais si… objecta le préfet de police.
- Monsieur le préfet, ayez confiance. Je ne suis pas un voleur, bien au contraire.
Ce fut ainsi que Sarton entra en possession du désintégrateur d’Opalaand.
De son côté, Tchou, dessoulé, s’était avisé de la disparition de son arme de poing. Malgré sa peur, il avait rejoint les lieux de son crime et passé au crible les ruelles du quartier. En vain, bien évidemment.
Toutefois, dans sa recherche, le Haän avait réussi à surprendre les confidences d’un policier à un commissionnaire. L’arme avait atterri à la préfecture de police et il fallait montrer patte blanche pour pouvoir y entrer.
Dépité et quelque peu furieux contre lui-même, Opalaand resta désemparé quelques instants puis se ressaisit et sut comment procéder s’il voulait récupérer au plus vite son fuseur. En courant à grandes enjambées, il gagna la chambre sordide où il logeait et, une fois à l’abri des regards indiscrets, il fouilla dans la paillasse qui lui servait de lit afin de mettre la main sur le témoin d’appel de son vaisseau.
Tchou parvint sans difficultés à se matérialiser dans le croiseur modèle réduit au cœur du laboratoire dont son vaisseau était doté. Là, il scanna tout Paris afin de détecter le pistolet qui émettait un rayonnement facilement repérable en ce 1867.
Après deux heures de travail et de repérage, Opalaand dut se rendre à l’évidence.
- Ah! Ce Sarton Sermonov a mis la main sur mon arme! Il n’y a pas à s’y tromper. Fumier d’Hellados, tu n’en profiteras pas longtemps, sois-en certain. Je t’envoie Karr, un serviteur très dévoué comme tu vas vite pouvoir en juger! Le temps de le programmer…
Avec un sourire mauvais, le Haän enclencha le réveil d’une créature terrifiante constituée de titane, d’acier et de polymères divers, dotée d’un cerveau électronique primitif. Il s’agissait d’un être fruste doué d’une force prodigieuse…

***************

Dans le fumoir du comte Ambrogio de Castel Tedesco, la gracieuse pendulette Louis XV marquait six heures du soir et un doux tintement mélodieux s’élevait dans la pièce confortablement meublée. Galeazzo un verre de porto à la main, mirait le liquide à travers le cristal biseauté, l’esprit ailleurs. Son hôte, assis dans un fauteuil Voltaire recouvert de velours bleu, attendait la fin de la méditation de di Fabbrini. Dans la cheminée, un feu joyeux crépitait atténuant ainsi la fraîcheur persistante de ce mois d’avril humide à la satisfaction muette de Sarton qui ne s’était toujours pas habitué au climat parisien.
Soudain, redressant la tête, l’œil sombre, l’Italien prit la parole.
- Tellier a mis la main sur le brouillon de mes notes, fit-il d’une voix atone.
- Comte quelle importance? L’aventurier ne possède pas le bagage scientifique nécessaire à leur déchiffrage.
- Certes, mon ami, sur ce point, vous avez raison. Mais il y avait aussi dans mes papiers les plans détaillés de mon laboratoire parisien secret.
- Mais c’est parfait, au contraire! Ainsi Tellier n’aura plus qu’un souci : se rendre dans les souterrains des Arènes de Lutèce afin de détruire les appareils s’y trouvant. Je pense même qu’il passera à l’action dès cette nuit. 
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- Hum…Dans ce cas, il tombera dans le piège et, enfin, je tiendrai ma vengeance!
Le Maudit se frotta alors les mains tandis que son regard s’éclairait d’une lueur mauvaise.
Cependant Galeazzo n’eut pas le temps d’en dire plus et de savourer à l’avance le sort qu’il ferait subir à celui qu’il appelait « fils dénaturé » car une violente lumière apparut brutalement dans le fumoir, une lumière manifestement venue d’ailleurs.
« Un rayon téléporteur ici? S’étonna in petto Sarton. Vu sa configuration, il appartient à la technologie Haän ».
Alors, l’extraterrestre fouilla dans ses poches à la recherche d’une arme miniaturisée.
Sous les yeux stupéfaits du comte, un robot type mineur de fond dans les gisements de tri lithium de la planète Krypton VIII, reprogrammé pour tuer, se matérialisa dans la douillette pièce, brisant, au moment de l’assemblage de ses atomes, la délicieuse petite table chinoise en bois laqué sur laquelle un service à porto était posé. 
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Karr avait tout pour effrayer les humains du XIXe siècle, deux mètres cinquante de haut, un corps en acier bruni, du moins en apparence, une face grotesque aux yeux rouges luisants dépourvue de nez et de bouche, des foreuses dentelées à la place des mains, une force équivalente à celle de cinq chevaux de trait.
Déjà, l’automate amélioré tournait la tête à la recherche d’ennemis.
Détectant deux présences non Haäns dans le fumoir, l’être mécanique se mit en branle, écartant les bras afin de saisir ses proies. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Karr avançait inexorablement vers le comte di Fabbrini qui, un instant paralysé par une terreur compréhensible, finit par reculer contre la cheminée renversant un des fauteuils sur son passage. Tâtonnant sur la tablette de marbre, il s’empara enfin d’un Colt et le déchargea des six balles qu’il contenait, tirant en direction du robot qui, impavide, n’en poursuivait pas moins sa progression alors qu’il avait reçu les projectiles presque à bout portant!
- C’est impossible! Hurla Galeazzo, perdant les ultimes vestiges d’un sang-froid légendaire. Une telle créature ne peut exister. D’où sort ce monstre?
Il ne put davantage s’étendre sur l’incongruité de la présence de la chose car dans l’étroite pièce une chaleur intense se diffusa. Immédiatement, l’être mécanique, pris pour cible par le fuseur de Sarton, rougit puis chauffa à blanc pour se désintégrer ne laissant pour preuve de son existence et de son passage en ce lieu qu’une auréole noircie sur le parquet quasiment vitrifié par la haute température provenant de l’arme laser de l’Hellados.
Le comte reprit ses esprits, peinant à comprendre ce qui venait de se produire. Ses yeux allaient du sol où s’était tenu le robot à Sermonov dont le poing droit tenait toujours ce qui ressemblait vaguement à une espèce de triangle.
Après quelques secondes, le Lombard, recouvrant la parole, exigea des explications.
- Très bien, Dmitri. Je veux bien faire des efforts et croire à la magie. Mais, là, il y a des limites. Que signifie tout ce cirque?
- Ne soyez pas aussi vulgaire, comte di Fabbrini, cela ne vous va pas. J’avoue que je vous dois la vérité mais…
- Ah! Enfin! Mais…
- … je ne sais par où commencer.
- Est-ce si difficile? Je ne suis pas superstitieux et me targue d’avoir l’esprit ouvert et scientifique.
- Mais êtes-vous prêt à accepter ce que je vais vous dévoiler? Après tout, vous êtes un humain du XIXe siècle…
- Vous n’appartenez pas à ce monde… non plus à cette époque…
- Vous comprenez vite. Un bon point pour vous. Je vous avais dit que mes moyens étaient fort grands. Vous pensiez n’avoir qu’un ennemi dénommé Frédéric Tellier. Erreur! Dans le futur, sachez que vos adversaires se comptent par millions, voire par milliards. Je viens de cet avenir encore lointain et l’être qui nous menaçait était issu de la science du futur. Vos recherches intéressent beaucoup de monde tandis qu’elles dérangent une multitude de planètes. Or, je suis venu à vous pour qu’elles aboutissent.
- Pourquoi? Fit prosaïquement le Maudit.
- Parce qu’elles doivent être! Parce qu’elles marquent un progrès! Pour que l’Univers qui m’a vu naître existe. Vous ne pouvez encore manipuler les paradoxes temporels et…
- Bon sang, Sermonov, je ne suis pas sot! Ne vous l’ai-je pas démontré tantôt? J’estime être, au contraire, le plus grand génie de ce siècle.
- Comte, ne vous mettez point en colère et écoutez-moi. Les écrits de Danikine effraient beaucoup de gens. Or vous n’avez pas encore saisi tous les aboutissants des formules du faux prince. Cependant, cela n’ôte rien à vos mérites. 
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- Que signifient toutes vos circonvolutions?
- Désirez-vous sérieusement la destruction de votre planète, des humains qui y vivent?
- Dmitri, ce que je veux, c’est la puissance!
- Comte, je répète ma question: voulez-vous véritablement que l’humanité disparaisse dans un feu tel que vous ne pouvez l’imaginer et qu’ainsi l’Univers soit dominé par des Barbares d’une telle sauvagerie qu’Attila lui-même apparaîtrait auprès d’eux comme un enfançon innocent?
- Est-ce donc à cela que toutes mes actions doivent aboutir?
- Oui, comte di Fabbrini. Voilà le résultat de votre haine.
- Alors, pourquoi êtes-vous à mes côtés? Vous n’êtes pas humain, certes, mais encore…
- Je n’en ai que la vêture, je le reconnais…
- Il ressort néanmoins de vos propos que vous méprisez ces Barbares et que vous n’approuvez pas l’avenir que je réserve à la Terre.
- Galeazzo, je me suis mis à votre service pour préserver le continuum espace-temps. Comprenez ce que vous voulez dans ce terme. Je ne puis vous en dire davantage.
- Dmitri, vous en dites trop ou pas assez. D’où venez-vous?
- J’ai vu le jour sur une autre planète qui ne sera découverte que dans près de deux cents ans.
- Qui protégez-vous? Votre espèce d’abord? Les humains ensuite?
- La Galaxie, comte di Fabbrini, c’est peu et c’est beaucoup.
- Hem… me resterez-vous fidèle?
- Je ne suis pas devin. Tant que vos actes vont dans le sens souhaité par l’Univers,  comptez sur moi en tant qu’allié.
- Réponse de Normand qui ne vous engage à rien. Je dois cependant m’en contenter. Ne déchaînez point ma fureur. Vous savez que lorsque je me suis fait un ennemi, je le traque jusqu’au bout et ne renonce jamais. Un détail encore. Frédéric Tellier. Pourquoi le combattez-vous?
- Pas lui directement mais l’homme qui l’a rejoint, un certain Tchou qui n’est pas plus Chinois que je ne suis Russe.
- Quel est votre véritable nom?
- Sarton. Mais je n’ajouterai rien de plus à toutes mes révélations.
- Tant pis. Revenons à un problème plus immédiat. Que faisons-nous ce soir?
- Nous appliquons le plan prévu comte.
- Bien entendu, vous vous chargez de sa mise en place?
- Naturellement.
Relativement satisfait, Galeazzo se frotta les mains. Mais, dans son for intérieur, il avait pris la décision de se débarrasser de son allié qu’il jugeait peu sûr et trop dangereux. Après avoir capturé le Danseur de cordes toutefois. Or, le Maudit oubliait que le pseudo Sermonov lisait dans ses pensées.
De son côté, l’Hellados choisissait de mettre un terme à cette alliance de circonstance. Il allait pousser Galeazzo di Fabbrini et Frédéric Tellier à s’entretuer pendant que lui récupérerait les écrits de Danikine empêchant ainsi, du moins le croyait-il, l’histoire de la Terre du XIXe siècle d’être modifiée. Les recherches entamées par le Russe voici déjà quelques années n’aboutiraient qu’avec Einstein en 1927 pour la partie physique et Sun Wu fils en 1969 pour la partie biologique!
Mais c’était sans compter sur Opalaand.

***************

Ce même soir, dans le salon jaune de l’hôtel particulier de Louise de Frontignac, la jeune femme, aidée de Clémence de Grandval et du journaliste André Levasseur, épluchait la presse, à la recherche d’indices éventuels. Sur une desserte, deux tasses de chocolat fumaient tandis qu’un flacon de Cognac était à peine entamé.
Tout en parcourant des yeux les journaux, les trois amis discutaient à bâton rompu ignorant que la domestique Annie, achetée par Sermonov, avait drogué les boissons.
- Ainsi, reprenait Levasseur, le comte de Castel Tedesco n’est autre que le célèbre Galeazzo di Fabbrini qui défraya jadis la chronique…
- C’était il y a trois ans, émit timidement Clémence.
- Il faut remonter encore plus loin dans le temps, monsieur Levasseur, fit Louise. Le comte est un démon, une âme noire poursuivie par des chimères de rêve de puissance et de vengeance, à la recherche du pouvoir absolu. Tout cela parce que son père a dû rendre la fortune des Kermor à son beau-fils Alban. Fortune que le vieux comte s’était approprié d’une manière frauduleuse. Mais tout ceci date de vingt ans déjà et aujourd’hui Galeazzo est plus menaçant que jamais.
- Toute cette histoire à épisodes semble être calquée de quelques romans feuilletons à succès dont je suis si friand.
- Monsieur Levasseur, croyez-en mon expérience, la vie est bien plus passionnante et bien plus complexe encore. Mon ami Victor Martin, s’il en avait le loisir, pourrait vous raconter des choses fort surprenantes.
- Il est vrai que mon patron a beaucoup voyagé. J’aimerais connaître autant de contrées mystérieuses que lui. Pas vous, mademoiselle Clémence? 
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- Non, cela ne me dit rien. Ce qui me plaît, c’est une vie tranquille, réglée comme du papier à musique.
Disant ces mots, la jeune fille eut du mal à réprimer un bâillement.
- Je tombe de sommeil. Pardonnez-moi mais je monte me coucher.
Clémence se leva du divan pour y retomber aussitôt vaincue par une torpeur soudaine. Inquiet, André voulut aller vers elle, mais lui aussi n’en eut pas la force. Alors que Brelan, s’apercevant du silence survenu se retournait, elle fut atteinte à son tour par les mêmes symptômes. Avant de sombrer dans le sommeil artificiel, elle eut toutefois le temps de comprendre que ses amis et sa personne avaient dû absorber un narcotique quelconque.
Mais deux secondes plus tard, Louise, enfoncée dans les coussins moelleux d’un sofa, dormait profondément.
Moins de trois minutes s’étaient écoulées lorsqu’une voix bien timbrée surgie d’un micro - voix appartenant à Sarton - ordonna à Clémence de Grandval de s’habiller et de se rendre, malgré l’heure tardive, dans les Arènes de Lutèce. Sous hypnose, particulièrement sensible à la suggestion, la jeune fille obéit. Prenant mantelet et chapeau, elle quitta l’hôtel particulier et se dirigea à pied vers l’église Saint-Paul.
Brelan et Levasseur étaient toujours inconscients.
Enfin, le jeune homme refit momentanément surface. Il faut dire qu’il n’avait bu qu’un doigt de Cognac. Plus ou moins groggy, il vit que Clémence avait disparu et que Louise de Frontignac dormait. Un sentiment d’angoisse le saisit alors.
Se faisant violence et ignorant volontairement la torpeur qui le reprenait, André parvint jusque dans la cour de l’hôtel et réussit en bataillant à ouvrir la porte cochère. Ce fut pour apercevoir la silhouette de mademoiselle de Grandval s’éloigner d’un pas imperturbable sur le boulevard. Le journaliste tenta bien de courir à sa poursuite mais le sommeil le reprit et il s’écroula sur les pavés humides et inégaux de la cour intérieure.

***************

Un temps indéterminé passa. Ce fut une violente douleur qui réveilla André. Marmonnant d’une voix pâteuse, il dit:
- Arrêtez! Vos gifles me font mal.
Se redressant péniblement, il constata qu’auprès de lui Victor Martin et Pieds Légers se tenaient accroupis le visage fort inquiet. Le directeur du Matin de Paris lui demanda d’un ton dur inhabituel chez lui:
- Que s’est-il passé? Allons, André, fais un effort. Tâche de te souvenir.
- Patron, c’est un somnifère qui m’a mis dans cet état.
- C’est entendu.
- Madame de Frontignac, Clémence et moi-même…
- Cela, je l’avais compris. Mais Brelan a disparu comme Pieds Légers a pu le voir…
- Quoi? Mais tout à l’heure encore…
- Que faisais-tu dehors?
- Je voulais suivre mademoiselle de Grandval. Elle marchait comme un automate.
- Où allait-elle? S’enquit à son tour Guillaume.
- Euh… Vers le Quartier Latin peut-être…
- Oui, et ensuite, les Arènes…
Saisissant Levasseur par le bras, l’Artiste l’entraîna jusqu’à un fiacre qui stationnait à quelques mètres à peine. L’aventurier ordonna au cocher de fouetter son cheval. Il était rongé d’inquiétude et ne parvenait pas à cacher son sentiment. Le voyou, qui, de son côté, ruminait des pensées moroses, lança pour rassurer tout le monde:
- Allons, Maître, ne vous faites pas de mouron, vous en avez vu d’autres…
- Tais-toi gamin. Ce n’est pas moi qui suis en danger présentement. Tu ne comprends pas ce que Clémence de Grandval risque.
Soudain, le cocher arrêta brutalement la voiture, siffla et, frappant à la vitre, s’écria:
- Hé, le bourgeois, y a un corps inanimé devant sur la chaussée. Ma parole, c’est une fille!
Comme un fou, Levasseur bondit hors du fiacre entièrement en possession de ses moyens. Il se précipita vers Clémence de Grandval qui, effectivement, gisait sans connaissance sur les pavés. Perdant son sang-froid, le jeune homme gémit:
- Elle est morte et c’est ma faute.
- Ne dites donc point de sottise mon garçon! Prenez-lui le pouls tout comme moi et vous constaterez que mademoiselle de Grandval n’est qu’endormie, répliqua Victor Martin.
Méthodiquement, Frédéric retourna le corps de Clémence, lui massa les tempes ensuite puis lui fit respirer un petit flacon qui contenait un révulsif. Aussitôt, la jeune fille ouvrit les yeux mais pour tenir des propos fort incohérents.
- Des squelettes… Toujours des squelettes… des babouins… momifiés. Des crânes jaunis et ouverts au cerveau apparent. Des monstres reptiliens aux dents démesurées. Horrible! Affreux! 
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Clémence était toute frissonnante de fièvre et de peur.
- Maître, elle était dans l’antre du Maudit! Il n’y a pas à s’y tromper! Siffla le gamin des barrières.
- Oui, Pieds Légers, tu as raison. Mais Galeazzo l’a relâchée. Pourquoi à ton avis?
- Pour vous attirer dans le piège…. Qu’allez-vous faire?
- Me rendre à l’invitation du comte Guillaume. Et tu m’accompagnes gamin.
- Ce n’est guère prudent…
- Je le sais Pieds Légers. Mais je ne suis pas n’importe qui… Levasseur, écoutez-moi…
- Oui, patron.
- Après avoir reconduit mademoiselle de Grandval chez Brelan, tu vas aller à Bougival à cette adresse précisément, ordonna le Danseur de cordes tendant un papier au journaliste. Tu demanderas après un certain Marteau-pilon et tu lui diras simplement que le Maître a besoin de lui. Tu as compris?
- Euh… Oui…
- Alors, toute la bande se mettra sous ton commandement et vous viendrez tous me rejoindre promptement aux Arènes.
- C’est entendu monsieur Martin.
- André fais vite… je viens de te confier la vie de ce garçon et la mienne.
- Euh… mais madame de Frontignac?
- Louise peut attendre. Elle est de taille à se défendre face à Galeazzo.
Sur ces paroles frisant la désinvolture, l’Artiste se mit à courir imité par Pieds Légers, laissant Levasseur bien perplexe, s’interrogeant sur les connaissances particulières de Victor Martin. Il revenait à la mémoire d’André que ledit Marteau-pilon était justement un forçat évadé qui avait eu jadis son heure de gloire dans La Gazette des Tribunaux. Mais le temps pressait et ce n’était pas du tout le moment de se demander quelle était la véritable identité du directeur du Matin de Paris.

***************

Louise de Frontignac rouvrit les yeux dans une chambre minable à la tapisserie fanée et déchirée laissant apparaître le plâtre mort, où les rares meubles des plus ordinaires branlaient. Ce logis de dernier ordre se situait au quatrième état d’une maison de Montmartre.
Quelle ne fut pas la surprise de la jeune femme de reconnaître penchée sur elle sa demi-sœur Camélia, âme damnée au service du maléfique comte Galeazzo di Fabbrini. Ladite Camélia, de deux années plus âgée que Brelan, n’avait pas eu une enfance heureuse. Son père avait abandonné sa mère pour se mettre en ménage avec une autre femme. À seize ans, elle s’était enfuie du foyer afin d’échapper aux violences alcooliques du compagnon de sa mère et elle avait sombré alors dans la prostitution. Ressemblant trait pour trait à Louise, elle la jalousait car cette dernière avait mieux réussi qu’elle puisque, devenue une demi-mondaine recherchée par les plus grands noms de la noblesse et de la haute bourgeoisie, elle avait fait une belle fin en épousant le sieur de Frontignac, ci-devant comte. 
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Comme on s’en doute, le Maudit savait utiliser au mieux les sentiments de haine de Camélia.
Brelan tenta de se redresser mais constata bien vite qu’elle était solidement ligotée aux barreaux de cuivre du lit sur lequel elle était étendue. Elle dut alors affronter la colère de sa demi-sœur, sans défense hormis les réparties de sa langue.
Le visage déformé par la tempête qui faisait battre son cœur, Camélia débitait son ressentiment d’une voix criarde.
- Ah! Louise! Une fois encore le destin a permis que tu tombes entre mes mains. Mais aujourd’hui, tu ne m’échapperas pas car ton chevalier servant est mort aux Amériques et ton défenseur, l’Artiste, est présentement prisonnier de Monseigneur le comte. Sais-tu le sort que je te réserve? Tout simplement, je vais te laisser ici, attachée et bâillonnée, et t’y oublier, te condamnant ainsi à mourir de faim. N’est-ce pas là une vengeance splendide pour toutes les avanies subies? Or, pendant que tu agoniseras, me substituant à toi, j’éblouirai tout Paris par mon élégance et mon charme. Cela me sera des plus faciles. Ne l’ai-je pas déjà fait jadis? Souviens-toi! 
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- Camélia, comment peux-tu encore m’en vouloir? Ne t’ai-je pas donné une important somme d’argent afin que tu puisses refaire ta vie? Je croyais que tu avais tourné la page…
- Mais je suis une mauvaise nature, petite sœur! J’ai préféré me laisser séduire par l’argent facile, une existence de fêtes. Au bout d’un an, il ne me restait rien de tes dix mille francs.
- Dis plutôt que tu as cédé aux belles paroles de ce démon de Galeazzo.
- Ah! Ne me fâche pas! J’ai dans une de mes poches un joli flacon de vitriol. J’ai hâte de l’utiliser. 
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samedi 20 septembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : le Retour de l'Artiste chapitre 7.



Chapitre 7

Près de vingt-quatre heures s’étaient écoulées. Il faisait nuit et, dans la chambre bleue, André Levasseur reposait, endormi. Sa respiration régulière, ses traits détendus rassuraient Clémence de Grandval qui avait tenu à veiller personnellement le jeune homme malgré les réticences de son hôtesse.
Sept heures du soir venaient de sonner à l’adorable pendulette Louis XVI qui garnissait la tablette de la cheminée. Des cuisines, une délicieuse odeur de madeleines au beurre montait. 
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André ouvrit les yeux, quelque peu désorienté mais lucide, son regard parcourant la chambre, se posant sur la tapisserie moirée, l’armoire en acajou, la glace piquée, s’attardant enfin sur Clémence, se demandant où il avait vu précédemment la jeune fille.
Il parla d’une voix faible.
- Mademoiselle, comment suis-je arrivé ici? Quel affreux mal de tête! J’ai l’impression qu’on frappe à coups de marteau dans mon crâne.
- Monsieur Levasseur, ce n’est rien. Vous allez beaucoup mieux. Vous avez été victime d’un narcotique puissant mais grâce aux soins que Victor Martin vous a prodigués, vous êtes guéri.
- Je ne me souviens de rien. J’ai encore à l’esprit la mission confiée par le patron et me revois seulement prendre un fiacre afin de me rendre au Jardin des Plantes pour y interroger les gardiens. Et c’est tout! Suis-je chez monsieur Martin?
- Non monsieur, point du tout. Hier, un jeune garçon vous a ramené ici, dans l’hôtel particulier de Louise de Frontignac.
- Brelan d’As, laissa échapper le journaliste. Pourquoi chez elle?
- C’est une amie de Victor Martin. Celui-ci, dès qu’il a appris la nouvelle, est aussitôt accouru. Il était for inquiet, vous savez. Mais il a rapidement identifié le mal qui vous rongeait et a alors préparé une potion qu’il m’a ordonnée de vous faire boire toutes les deux heures. Grâce au ciel, le remède a été efficace…
- Pardonnez ma curiosité, mais ne vous ai-je pas déjà rencontrée?
- Mais oui, bien sûr. Souvenez-vous. C’était hier matin au journal.
- Savez-vous ce qui m’est arrivé? Ce jeune homme ne vous a rien dit?
- Monsieur Martin a laissé échapper quelques mots qui faisaient sous-entendre qu’il regrettait de vous avoir lancé sur la piste du Maudit sans une plus grande préparation. J’ignore la personne qu’il désignait ainsi mais il me semble que votre mésaventure est liée à la disparition de mon père le juge Frédéric de Grandval.
- Ainsi vous êtes…
- Clémence de Grandval. 
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- Maintenant, je me souviens vaguement…
André se tut, tentant de réfléchir malgré sa douloureuse et lancinante migraine. Le journaliste était troublé non seulement par ce qu’il avait vécu mais également par la présence de Clémence. Il lui semblait que des ondes électriques parcouraient son corps périodiquement. Il n’avait qu’une envie: prendre la main de la jeune fille et la baiser. À ses yeux, son infirmière improvisée ressemblait à une héroïne de roman-feuilleton, à Fleur de Marie ou, mieux, à Madeleine, la jeune orpheline de Rocambole, avec ses doux cheveux blonds, son visage pâle et délicat, ses tendres yeux bleus de porcelaine.
Le silence s’appesantissait dans la chambre et aucun des deux jeunes gens n’osait l’interrompre. Brelan pénétra dans la pièce et fut heureuse de constater que le malade avait recouvré ses esprits.
- Ah! Monsieur Levasseur, j’ai eu si peur pour vous.
- Madame, merci pour votre sollicitude et pour votre gentille hospitalité.
- Ce n’est rien. J’accueille volontiers les victimes et les rescapés du Maudit.
- Encore ce nom! S’exclama Clémence.
- Hélas, mon enfant, je ne puis tout vous dévoiler encore. Peut-être une fois ce monstre abattu…
- Votre visage grave, ces habits… tout démontre que vous allez le combattre, n’est-ce pas? Reprit la jeune fille.
- Presque, mon enfant. Du moins pas toute seule. Cependant, rassurez-vous. Je l’ai déjà affronté jadis et avec succès.
- Qu’entendez-vous par presque? S’enquit Levasseur.
- Ce soir, je piste un de ses complices.
- Si je pouvais! Jeta André.
- Monsieur Levasseur, ne vous agitez pas ainsi, ce n’est pas recommandé. Vous avez encore besoin de repos. Lorsque vous aurez toutes vos forces, vous vous joindrez à nous dans cette lutte.
- Nous?
- Je veux dire Victor Martin, Pieds Légers, le jeune homme qui vous a sauvé et conduit en mon hôtel, et bien d’autres encore…
Sur ces paroles, Brelan se retira non sans avoir salué d’un coup de chapeau Clémence et André comme l’aurait fait d’Artagnan lui-même. En effet, la jeune femme avait revêtu des habits d’homme pour mener à bien la mission dont le Danseur de cordes l’avait chargée: chemise blanche à jabot de dentelle, pantalon noir et cape de la même couleur, haut-de-forme assorti emprisonnant ses longs cheveux cendrés. Dans ses poches, deux pistolets de dame et, à sa taille, une épée dissimulée dans une canne. Ce n’était pas la première fois que l’aventurière se déguisait ainsi et elle portait ce costume avec une aisance remarquable. Louise maniait l’épée à la perfection et en aurait remontré sur le pré à plus d’un bretteur. Au tir, elle était également de première force.

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La montre pendentif de Brelan indiquait qu’il était neuf heures quinze du soir. La jeune femme se retrouvait au sein d’une foule bigarrée qui prenait du bon temps devant les différents stands et manèges d’une foire. Louise avait réussi à pister Sermonov depuis la Préfecture et ce dernier l’avait conduite jusqu’aux forains qui, chaque année, s’installaient pour la belle saison dans ce vieux quartier de la capitale afin d’apporter un peu de joie au petit peuple parisien. L’aventurière pensait ne pas avoir été détectée par l’envoyé du tsar.
Le Russe, chargé par Galeazzo de recruter un personnel spécial, allait de roulotte en roulotte et engageait des individus possédant des talents très particuliers convenant aux projets spéciaux du comte di Fabbrini.
Comme pouvait le constater Louise, la moisson était bonne. Sept artistes supplémentaires faisaient désormais partie de la domesticité du Maudit:
- un hercule Morave de 2m 10 de hauteur;
- un lanceur de poignards qui ne ratait jamais sa cible. Il était originaire du Don; 
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- un Indigène anthropophage des Îles Andaman, un pygmée hirsute et effrayant, aux crocs particulièrement développés, jouant avec maestria de la sarbacane; 
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- un homme gigantesque qui atteignait presque 2m 40, au crâne rasé en forme d’œuf, difforme tant par sa taille que par son obésité mais dont l’agilité était remarquable; 
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- un être mi-anguille mi-humain capable de se faufiler à travers les plus petites et improbables ouvertures;
- une équilibriste espagnole d’une souplesse à couper le souffle;
- un macrocéphale aux yeux rouges - un albinos - mais en fait un  Orion égaré, rendu amnésique depuis l’écrasement de son vaisseau spatial, doté du don de bilocation.
Brelan se demandait pourquoi Galeazzo avait besoin de ces « monstres ». Sa tâche achevée, Sermonov quitta la foire, immédiatement pisté par Louise. Mais cette fois-ci, le pseudo Russe échappa rapidement à la vue de la jeune femme et toute l’habileté de Madame de Frontignac fut inutile et ne lui permit pas de retrouver la piste.
Cet incident démontrait que Sarton se savait guetté depuis son départ de la Préfecture et qu’il estimait qu’il avait suffisamment joué le candide.

***************

De retour rue de Valois, dans la demeure officielle de Castel Tedesco, Sarton fit son rapport en serviteur pas si zélé puisqu’il omit de révéler au Maudit que Brelan, le bras droit de Tellier, s’était attachée à ses pas une partie de la soirée. Galeazzo fut satisfait d’apprendre que sa bande s’étoffait de quelques membres doués.
- Parfait, mon ami. Vous êtes d’une efficacité rare, je dois l’admettre. Il faudra que je songe à vous récompenser d’une manière ou d’une autre.
- Monsieur le comte, travailler à vos côtés me suffit amplement. Je ne cours ni après la richesse ni après la gloire. Ce qui compte avant tout pour moi, ce sont la recherche scientifique et l’étude du cœur humain. Vous faites œuvre de révélateur et, auprès de vous, je me sens dans la peau d’un entomologiste.
- Que j’envie votre sagesse et votre détachement! Les problèmes domestiques réglés, il est temps pour moi d’abattre la carte Beauséjour.
- Maître, c’est également mon avis.
- Comme il m’a été facile de persuader cet être veule et pitoyable de m’obéir une fois encore! Il est fasciné par ma personne et mes agissements et croit naïvement que je travaille au bonheur de l’humanité, moi Galeazzo di Fabbrini que ces insectes ont surnommé le Maudit. N’est-ce pas risible? Mais revenons à Saturnin. Il sera le morceau de fromage, un morceau de choix, avec lequel je capturerai la plus belle des souris, ricana alors le comte, faisant craquer son puros. Ah! Frédéric! Je vois déjà ta nouvelle pelure rejetée et piétinée. Mon fou clamera sur les toits la fabuleuse nouvelle. Cayenne t’attend tandis que moi je commanderai le monde!
- Monsieur, que puis-je faire pour vous dans les prochains jours? S’enquit Sarton avec son flegme habituel. Je brûle d’agir; or vous sous-utilisez mes talents.
- Patience, Dmitri, patience! Lorsque je tiendrai entre mes mains ce Danseur de cordes, ce funambule, votre heure sera venue. En attendant, ma toile d’araignée est presque complètement tissée. 
- Comment cela, maître?
- Il n’y a pas que le voleur des barrières monté en graine, le héros de la pègre qui se jettera dans mes filets. Brelan d’As qui, la première, osa me combattre, comptera elle aussi parmi mes victimes. Grâce à une personne qui m’est toute dévouée et que vous ne connaissez pas encore, la demi-sœur de Louise, Camélia qui, pour l’heure vit cachée sous les traits de la dame de compagnie de la voisine de Madame de Frontignac et qui espionne donc sa parente qu’elle hait.
- Camélia, dites-vous? 
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- Une prostituée qui craint de finir à Saint Lazare et qui, si nécessaire, est prête à tuer.
- Comme vous jouez avec les sentiments humains!
- J’avoue que je compose là une symphonie qui sera mon chef-d’œuvre. Bien plus tumultueuse que La Symphonie fantastique de Berlioz.
- Mais qu’en est-il de la fille du juge Frédéric de Grandval?
- Cette oie blanche? Elle constitue un appât de premier choix. Si le fromage Beauséjour venait à échouer, elle prendrait le relais. Tenue par l’espoir stupide de retrouver son père à tout prix, elle s’est rendue au Matin de Paris afin d’obtenir l’aide de Victor Martin. Or, mon Iñigo n’a pu qu’entrer dans ma partie d’échecs. Comme je le subodorais. Lui qui n’a jamais éprouvé le doux sentiment de l’amour s’est senti obligé de voler au secours de la pure jeune fille. C’est à mourir de rire.
Galeazzo di Fabbrini fut alors pris d’une quinte de toux tant il s’étouffait de joie mauvaise. Il ne cessa que lorsque Saturnin de Beauséjour fit une entrée remarquée dans le fumoir. Le vieil homme était irrité et furieux à l’idée de se costumer en Polichinelle le lendemain pour la soirée que Castel Tedesco devait donner au tout Paris.
Le visage écarlate, l’ancien fonctionnaire exprima son mécontentement vivement tout en bafouillant à demi.
- Monsieur le comte! Vous me plongez dans une méchante farce, là! Je ne puis décemment porter ce déguisement grotesque, éructa Saturnin en désignant maladroitement les deux bosses qui déformaient son corps enveloppé.
Notre retraité avait passé ledit habit afin de voir comment il lui allait.
- Saturnin de Beauséjour, mon ex-futur beau-père, c’en est assez de vos frasques! Répliqua le Maudit en regardant le vieil homme d’une façon telle qu’il lui fit désirer d’être à cent mètres sous terre.
- Je… euh… v            ais être ridicule, murmura Beauséjour confus et penaud.
Sa colère s’était évaporée sous le regard de feu du comte.
Fustigé et humilié, n’osant plus même geindre, le vieillard s’en retourna la queue entre les jambes tandis que Sarton appréciait en connaisseur les talents hypnotiques de di Fabbrini. L’incident clos, le pseudo Russe demanda:
- Nos costumes?
- Ah! Vous faites bien d’évoquer le sujet. Je prendrai l’apparence de Laurent de Médicis. Quant à vous, un habit du Japon médiéval vous ira à ravir. Je vous garantis qu’en Shogun Tokugawa vous aurez du succès. 
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- Je le pense aussi, comte. Quid de Tellier?
- Rassurez-vous, Dmitri. Il viendra comme tout ce qui compte à Paris. La soirée promet d’être passionnante. Il me tarde d’être à demain.

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Le bal costumé du comte Ambrogio del Castel Tedesco battait son plein alors que plus de trois cents personnes s’y pressaient toutes plus luxueusement vêtues les unes que les autres. Les salons étincelaient de mille feux, les rires fusaient, les valses s’enchaînaient, les cavaliers se montraient particulièrement brillants et les belles très entourées roulaient des yeux sous les assauts en tout bien tout honneur dont elles étaient l’objet.
En amphitryon consommé, l’Italien veillait à tout, souriait, distribuait les compliments appropriés, accueillant les hôtes de marque avec une affabilité stylée.
Bref, la soirée allait assurément compter parmi les événements mondains inoubliables.
Ce fut vers dix heures que Victor Martin, vêtu en courtisan de Louis XV, costume qui lui allait à merveille, accompagné de Louise de Frontignac qui faisait une Madame de Pompadour des plus ravissantes, pénétra dans l’hôtel particulier, annoncé comme il se doit par le maître de cérémonie. 
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Le Maudit, en haut des marches du grand escalier, eut une seconde d’hésitation, puis se décida à aller accueillir les nouveaux venus. La scène qui suivit aurait mérité de figurer dans les annales de l’hypocrisie et du non-dit.
- Monsieur Martin, dit le comte en accentuant ses intonations italiennes, je suis heureux de vous compter parmi l’assistance ce soir. Désormais, me voici lancé auprès de vos compatriotes. Je vous avais envoyé une invitation un peu sans espoir. Mais j’avais tort…
- Monsieur le comte, je n’ai pas pour habitude de me dérober à mes obligations, répliqua Frédéric pince-sans-rire.
- Et Madame de Frontignac à votre bras! Décidément, mon plaisir est à son comble! Votre beauté fait pâlir celle des autres femmes ici présentes.
- Monsieur, foin de vains compliments qui empêchent les vrais sentiments de s’exprimer, je vous prie. Bien d’autres de mes consœurs ici méritent votre attention.
- Que voici des paroles dures, Madame, prononcées par une si charmante bouche!
- Ne pardonne-t-on pas tout à une jolie femme? Sourit Brelan.
- Tout à fait.
Mais d’autres invités s’annonçaient accaparant l’attention de Castel Tedesco.
Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres à peine, dans l’une des innombrables ruelles de l’Île de la Cité, Tchou faisait des siennes. Notre pseudo Chinois, s’ennuyant ferme, avait passé une partie de la journée dans un estaminet à vider absinthe sur absinthe. Présentement, n’ayant plus toute sa raison, il déambulait d’un pas chaloupé dans le quartier. Soudain, il se heurta à un individu qui venait de l’hôtel abandonné des ducs de Lauzun. Or cet homme faisait partie des victimes du Maudit qui étaient parvenues à s’échapper des caves de Grand-maman Tellier et qui erraient parfois la nuit en réclamant une âme! 
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Le mort-vivant avançait en aveugle dans l’étroite ruelle, se cognant durement aux murs des maisons, trébuchant souvent, mais toujours poursuivant son chemin. Le zombie, qui n’était autre que le Sous-secrétaire d’Etat à l’Instruction quémandait d’une voix lugubre ce qui suit:
- Maître, j’ai perdu mon âme! Rendez-la-moi! 
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Accroché au Haän, il se refusait à le lâcher ce qui agaçait prodigieusement Opalaand dont la lucidité avait fui depuis tantôt déjà trois heures. Ce fut pourquoi, oubliant toute prudence, l’extraterrestre sortit de l’une de ses poches un pistolet laser et fit feu à bout portant sur l’humain sans aucun remords.
Cependant, trop saoul pour régler la force de son arme, Tchou ne réussit pas à désintégrer la marionnette vivante. Le Sous-secrétaire d’Etat eut la poitrine gravement brûlée par le fuseur et tomba violemment sur les pavés gras et disjoints. Las! Dans sa chute, sa tête heurta malencontreusement une pierre aigue et le membre du gouvernement mourut en quelques secondes.
Pourtant le drame n’était pas achevé. Du corps sans vie de l’humain, des éclairs bleutés fusèrent entourant le cadavre d’un halo surnaturel propre à effrayer le Haän bien éméché.
Cédant à la panique, Opalaand s’enfuit, lâchant son arme anachronique. Quelque peu dégrisé par la peur, il n’eut de cesse de courir jusqu’à son galetas quelques rues plus loin.

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Rue de Valois, Frédéric et Louise, voyant Castel Tedesco et Sermonov occupés à bavarder avec le maréchal Bazaine, décidèrent qu’il était temps pour eux de fouiller méticuleusement les aîtres. Pour cela, ils montèrent jusqu’à l’étage au-dessus du salon où se tenait la réception et s’intéressèrent immédiatement à un bureau gardé par un laquais revêtu d’un uniforme impeccable. 
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L’Artiste n’éprouva aucun scrupule à assommer le serviteur du comte avant de pénétrer dans la pièce de travail de Galeazzo.
Teller, en cambrioleur consommé n’avait pas mis dix secondes à forcer la serrure de la porte, porte  pourtant blindée!
Tandis que Brelan visitait méthodiquement les tiroirs d’un meuble, Victor Martin s’approcha d’un secrétaire Louis XVI à secrets et, identifiant le mécanisme, mit à jour un compartiment dérobé contenant la correspondance entre Galeazzo di Fabbrini et Dmitri Sermonov, preuve non discutable de l’étroite complicité existant entre les deux hommes.
L’Artiste s’empara également de quelques feuilles de brouillon sur lesquelles étaient griffonnées d’une main nerveuse des formules scientifiques auxquelles il n’entendait goutte.
Tout à leur fouille, les deux amis s’attardaient dangereusement, perdant conscience que leur absence qui se prolongeait finirait par être remarquée.
Effectivement, dans la salle de bal, le comte de Castel Tedesco et Sermonov s’avisaient enfin de la disparition de Victor Martin et de Louise de Frontignac.
- Où donc sont-ils passés ces deux-là? S’inquiétait le Maudit.
- Ils ne sont pas loin, comte, répliqua Sarton. À l’étage au-dessus. Je perçois distinctement leurs pensées.
- Ah! Tiens donc! Vous m’aviez caché ce talent, mon cher. Puisque vous dites qu’ils sont là-haut, je vais faire en sorte de déclencher un scandale. Pour cela, Beauséjour est l’homme tout trouvé. Le voici d’ailleurs qui s’approche d’un pas incertain. Ma foi, il a l’air d’apprécier mon champagne.
L’ancien chef de bureau, reconnaissable grâce à son costume de Polichinelle, avançait d’un pas hésitant en direction de Galeazzo, s’épongeant le front, le souffle court et le visage rouge. Toute la soirée, Saturnin n’avait eu de cesse de faire la cour à une duchesse de Bretagne qui avait fini par se fâcher puis à un rat de l’opéra qui avait répondu par des éclats de rire à ses avances.
Ivre et dépité tout à la fois, le sieur Beauséjour osa interpeller le comte. 
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- Voyez un peu comment ces demoiselles m’ont reçu! Tout cela à cause de cet habit grotesque qui dissimule mon charme naturel!
- Allons, monsieur de Beauséjour, soyez honnête avec vous-même. Reconnaissez que vous avez abusé de mon champagne et que, pour l’heure, vous avez surtout besoin d’un petit somme, jeta Galeazzo sévèrement, fixant de ses yeux de nuit intimidant le falot personnage.
Saisissant confusément qu’il devait obéir à cette injonction, l’ex-fonctionnaire s’exclama:
- Oui, c’est tout à fait exact. Un lit! Voilà ce que mon corps las réclame à grands cris!
- Montez donc vous reposer une heure dans mon cabinet particulier, l’invita aimablement di Fabbrini.
Le comte tendit alors une clé au vieil homme qui s’en saisit maladroitement puis, toujours de sa démarche vacillante, gagna l’étage supérieur.
Une fois grimpé péniblement l’escalier, l’inénarrable Saturnin se heurta au corps étendu du laquais assommé, corps qui gisait devant la porte du bureau de Galeazzo.
Alors, surprenant quelque bruit feutré malgré son état, le faux Polichinelle crut bon de pénétrer à son tour dans la pièce interdite. Il faut croire que le champagne lui donnait un courage qui lui faisait habituellement défaut car c’est la mine résolue qu’il ouvrit l’huis pour aussitôt découvrir la présence des deux indélicats cambrioleurs dans le cabinet de travail.
Quelle ne fut pas la stupeur de Beauséjour d’identifier Frédéric Tellier et Louise de Frontignac qui, surpris en flagrant délit de curiosité, ne savaient quelle attitude prendre! Avant que don Iñigo pût agir, lui aussi avait reconnu l’intrus malgré son déguisement ou plutôt à cause de celui-ci, le retraité se mit à hurler de sa voix de fausset: 
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- Au secours! L’Artiste chez le comte! Au secours! À l’aide! Le roi de la cambriole ne va pas me pardonner mon nouveau revirement. Police! Au secours! Police!
Pris d’affolement, le vieil homme, trépignant et encore plus rougeaud que précédemment, essaya de courir afin d’échapper à la poigne de Tellier qui le saisissait afin de le faire taire.
Or, pendant ces quelques secondes de panique, ne perdant pas son sang-froid, Brelan avait ouvert fenêtre et volets afin de juger de la hauteur à sauter pour ne pas tomber entre les mains du Maudit.
Peine intitule car déjà, Galeazzo et Sermonov, entourés d’une dizaine de valets, arrivaient dans le cabinet de travail.
Le sourire qui ornait les lèvres du faux Castel Tedesco valait tout un poème. Le comte était armé d’un imposant pistolet qu’il pointait avec jubilation en direction de Victor Martin.
- Reconnais avec moi que, parfois, la vie a de ces détours! Jeta avec ironie di Fabbrini. Frédéric laissons tomber le masque. Fils prodigue, sache que je n’ai jamais douté te retrouver en face de moi. Mais sous l’identité de ce directeur de journal qui a ses entrées chez l’Empereur lui-même! Là, tu m’ébahis! Chapeau, l’Artiste! Oh! Mais tu t’apprêtais à me quitter dirait-on… Si tôt? Ne me dis pas que tu voulais fuir mon ire… ce n’est pas là une attitude digne de toi. Tu me déçois une fois encore…
- Mon maître, pardonnez-moi de me montrer si cavalier, mais, en effet, je suis pressé. Viens, Brelan.
- Comment? Partir par la fenêtre? Alors qu’il y a près de dix mètres de haut? Ce n’est point une sortie appropriée pour une dame. Non, non, point du tout…
- Monsieur, siffla Louise avec fierté, j’ai déjà couru des dangers plus graves que celui de me casser une jambe…
- Je vois à quoi vous faites allusion, très chère… votre court séjour à saint Anne…
- Que je vous dois…
- Monseigneur, trêve de politesse, enchaîna Frédéric sur un ton inimitable. Je pars. Quant à vous monsieur de Beauséjour, je ne vous oublie pas. Votre cœur est aussi faible que votre tête. Une girouette voilà qui vous qualifie à merveille.
Puis, d’un ample et rapide mouvement de bras, l’Artiste lança une couverture à la face de Galeazzo, couverture qui était précédemment jetée négligemment sur un canapé. Aveuglé, l’Italien tira au jugé et manqua sa cible. Furieux, il allait recommencer tandis que ses domestiques se précipitaient pour tenter de stopper le Danseur de cordes lorsqu’une main ferme le retint. Elle appartenait à Dmitri Sermonov.
Celui-ci murmura à l’oreille du comte:
- Monsieur le comte, n’exagérez pas. Vous oubliez toute prudence… rien n’est perdu en vérité car nous savons comment nous saisir de cet homme et de sa complice.
- Pourquoi changez-vous d’avis? Il y a dix minutes à peine…
- La Valette vient d’arriver, monseigneur… je vous rappelle que nous avons besoin de son aide… ou de son consentement tacite… Tellier ne se laisserait pas capturer sans rien dévoiler…
Comprenant qu’il s’était laissé emporté par un sentiment impulsif, qu’il n’avait pas su contrôler sa haine, Galeazzo recula et abaissa son bras puis jeta un coup d’œil mélancolique vers la fenêtre. Don Iñigo et Brelan avaient disparu en sautant sur la pelouse du jardin situé à l’arrière de la propriété. Sans aucun dommage, les deux amis purent donc fuir.
- En effet, Dmitri, nous ne pouvons, pour l’instant, nous passer de la protection de cet histrion. J’allais commettre une sottise.
- Merci à vous de le reconnaître. Cependant, ne regrettez rien et songez que notre appât, Clémence de Grandval, a trouvé refuge chez madame de Frontignac au boulevard Saint Germain.  
- Comment avez-vous appris ce détail?
- J’ai soudoyé Annie, l’une des femmes de chambres de Brelan…
- Intéressant. Que savez-vous de plus que vous me celez?
- La demoiselle est amoureuse du journaliste André Levasseur…
- Mais il s’agit de ce journaliste trop curieux qui s’est aventuré jusque dans mes laboratoires! Décidément, le diable est mon compère! Quant à vous, Beauséjour, allez vous coucher. Cessez vos gémissements. Vous me fatiguez les oreilles avec vos plaintes.
- Oui, monseigneur, fit Saturnin tout penaud en reniflant bruyamment.
Tandis que le pitoyable Polichinelle regagnait sa chambre d’un pas lourd, les serviteurs du comte s’égaillèrent sur un signe de leur maître. 
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Galeazzo et Sarton rejoignirent les invités et inventèrent une explication pour faire taire les discussions et apartés qui avaient suivi le coup de feu.
- Un cambrioleur est parvenu à se glisser dans mon bureau, là justement où je tiens mes bank-notes dans un maroquin.
- Oui, c’est cela, renchérit Sermonov. Heureusement, le directeur Victor Martin se trouvait à l’étage et a neutralisé momentanément le bandit… alors que nous arrivions, le criminel a mis a profit le désordre qui a suivi pour s’enfuir par la fenêtre. Victor Martin lui a emboîté le pas car madame de Frontignac qui prenait l’air dans le jardin a été bousculée par le voleur…

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