samedi 23 mai 2009

Chapitre 3


Sept heures trente, ce même matin. Dans la cabine de Benjamin Sitruk, le deuxième officier du commandant Wu terminait de prendre son petit déjeuner en compagnie de Lorenza. Si la jeune femme, une brune pimpante de trente-huit ans à peu près, se contentait d’une tasse de chocolat et d’une tartine beurrée, il en fallait bien plus pour satisfaire le solide appétit de son mari.
Après un plein bol de café noir, non sucré et un verre de jus d’orange, Benjamin avalait des œufs au poivre en les mâchant à peine. Devant lui s’étalaient une assiette de fromage, une soupière contenant une chorba, un saladier avec de la compote de pomme, du pain en boule, des harengs fumés et un pot de confiture d’abricot.
- Comptes-tu manger tout cela?
-Pourquoi pas! Je meurs de faim.
Comment fais-tu pour ne pas grossir?
-Ma chère, je me dépense. Et mon prochain repas, je ne pourrai le prendre qu’à six heures ce soir. Aujourd’hui, mon service dure dix heures. Je compte là-dedans l’entraînement en salle de simulation.
-Oh! Le commandant Wu a repris la méthode Fermat, je vois.
-Il a raison. On ne sait jamais. Dans cette mission, nous devons être prêts à affronter n’importe quelle situation. Toi aussi, tu devrais aller t’entraîner.
-Aujourd’hui, j’ai consultation.
-Sans indiscrétion, qui as-tu convoqué?
-Daniel, en premier. Puis, les lieutenants Uruhu, Chtuh, Warchifi, Anderson.
-Je te conseille bien du courage dans ce cas. J’ai vu Georges Wu, hier. Il m’a expliqué…
-Je sens de l’hostilité dans ta voix.
-Tu ne te trompes pas. Je vais être franc, Lorenza. Je n’aime pas ton attitude envers le commandant. Tu ne lui fais pas confiance et tu as tort.
-Ecoute, Benjamin, il faut me comprendre.
-Et toi, crois-tu que Daniel Wu a obtenu ce que des centaines de commandants de la flotte convoitaient depuis plusieurs années, comme cela, d’un coup de baguette magique?
-Non, mais il était soutenu par Venge en personne…
-Oh! Arrête! Sur nos missions, tu ne sais pas tout. Si je n’étais pas tenu par le devoir de réserve et le fameux secret défense…
-Dans une heure, je saurai à quoi m’en tenir.
-Daniel va vite te percer à jour, crois-en mon expérience.
-Veux-tu dire qu’il n’a aucun scrupule à user de ses facultés psy ?
-Lorsque la situation l’exige et qu’il sent un danger.
-Ce n’est pas le souvenir que j’en avais gardé.
-Lorenza, pourquoi éprouves-tu des doutes sur le commandant?
-Hé bien, c’est à cause de ma double mémoire…
-D’accord. Mais aussi parce que tu ne parviens pas à te faire à l’idée qu’un daryl androïde puisse commander un équipage aussi exotique que celui du Langevin.
-Précisément. Réalises-tu que nous sommes partis pour une mission qui va durer plus d’une génération? Pense que lorsque nous serons de retour chez nous, le monde autour aura changé. Nous serons devenus anachroniques, Benjamin.
-Le fossé aurait été encore plus grand si nous avions utilisé les moteurs habituels. Le Langevin est le premier vaisseau véritablement intergalactique! Il peut atteindre l’hyper supra luminique 17 en distordant l’espace autour de lui et en générant des trous de vers inversés.
-Benjamin, pour toi, la technique est une seconde religion.
-C’est ainsi que tu me perçois. Mais, à propos de l’équipage, il n’est composé que de volontaires. Tous on mûrement réfléchi aux problèmes engendrés par une aussi longue absence.
-Ont-ils envisagé celui du déficit de temps?
-Naturellement… Je ne peux encore rien te dire. Ceci est un secret. Le commandant dispose des moyens nécessaires pour régler cette question.
-Les recherches interdites?
-En quelque sorte. Venge est prêt à fermer les yeux là-dessus.
-Dans ce cas… Je te laisse. J’ai juste le temps de me donner un coup de peigne avant de me rendre à l’infirmerie. Bonne journée.
-Salut. Tu me raconteras comment ton entrevue se sera passée.
Lorenza se leva, gagna la chambre et se refit une beauté afin d’être présentable.

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Dans l’infirmerie principale, tandis que le docteur di Fabbrini observait le commandant de bord, le menton entre ses mains, celui-ci, tranquillement, caressait Ufo qui reposait entre ses bras. L’horloge murale indiquait 8h 02. Il n’avait donc fallu que quelques minutes à Lorenza pour se rendre présentable. De son côté, Daniel, sans le montrer, sondait l’esprit de la jeune femme. Un silence assez pesant régnait. Enfin, le commandant se décida à le rompre.
- Docteur, je vais me montrer brutal. En quelques mots, voici : je n’aime pas les espions. C’est inutile de protester et d’accuser Georges de m’avoir tout dévoilé. Je n’ai eu qu’à vous regarder pour me faire une opinion.
-Pourtant, vous n’avez rien objecté quant j’ai obtenu mon poste à bord de votre vaisseau; et vous vous êtes rendu à ma convocation. Avec vingt-quatre heures de retard, soit.
-Pour crever l’abcès. Si vous tenez à avoir une confirmation, je viens de vous sonder psychiquement et ce que j’ai lu dans votre esprit ne m’a pas plu.
- Je ne fais que mon travail. L’amiral Prentiss…
- Précisément, parlons de lui. Il a mis vingt-cinq ans à reconnaître que je méritais ma place au sein de la flotte stellaire. Autrefois, il a fait partie du lobby contre mon père. Si ce lobby avait triomphé, le professeur Wu aurait été condamné à la détention à vie sur une planète pénitentiaire. Vous en savez la raison.
-Pour avoir enfreint l’interdiction sur les recherches génétiques et bio informatiques.
-Bien sûr. Jamais mon père n’aurait supporté cet emprisonnement. Quant à moi, on m’aurait tué tout simplement.
- Cela n’est jamais arrivé.
-Il s’en est fallu de peu. Et si les ennemis du professeur Wu étaient parvenus à leurs fins, que serait-il advenu selon vous ?
-Ne soyez pas cruel, commandant.
-Je vois que vous avez saisi, capitaine di Fabbrini. La seconde histoire se serait définitivement substituée à la première et, ni vous ni moi n’aurions été là pour en discuter!
Lorenza baissa la tête, attendant que Daniel reprenne.
- Docteur, c’est en mémoire de ce que nous avons partagé jadis, de notre lutte pour reconstruire notre monde que je vous parle si durement. Au nom de notre combat commun, de notre amitié, de notre estime, j’attendais une autre attitude de votre part!
-Mais c’était dans une autre vie, un temps dévié!
-Lorenza, nous avons vécu ces faits, vous, votre fille, Fermat, Antor et moi. Et si Ufo pouvait comprendre, il confirmerait.
-Parfois, je crois être schizophrène.
-Cette double mémoire, vous la possédez bel et bien. Accommodez-vous en!Comme moi.
-Je ne nie pas mon passé miroir, mes mémoires divergentes. Justement, dans cette harmonique, vous étiez différent, immature, génial, téméraire et dangereux. Vous…
-Certes, mais il n’en allait pas de ma faute. J’obéissais aux directives inhumaines de Fermat. Et vous aussi! Nous n’avions pas le choix. Les Haäns avaient manipulé le continuum spatio-temporel à leur profit. Ils avaient rayé de l’existence des centaines de milliards d’individus. J’assume tout cela au contraire de vous.
-Commandant, je suis médecin et c’est toujours difficile pour une personne comme moi dont le métier est de soigner, de conserver la vie, de reconnaître que…
- A d’autres, Lorenza. Si vous croyez que je n’ai pas été déchiré par les décisions que j’ai prises… Irina, qui n’a pas cette double mémoire, et pour cause, a mieux compris que vous.
-Daniel, permettez-moi de vous appeler ainsi…
-Ah! Vous avez réfléchi. Votre confiance reviendrait-elle ?
-Daniel, je n’ai pas accepté ce poste contre vous. Je ne suis pas votre ennemie.
-Jusqu’à maintenant, vous avez agi comme si vous l’étiez.
-Absolument pas! Au contraire, je veux vous aider, vous et tous ces hommes, ces femmes, ces Castorii, ces Kronkos, ces Helladoï…L’enjeu est si énorme!
-Bien plus que vous le supposez! Nous avons une nouvelle fois l’avenir de la galaxie entre nos mains. Et ce n’est pas une figure de style. Notre mission n’est pas qu’une simple mission d’exploration aussi noble, aussi belle soit-elle.
-Voilà qui explique qu’Antor ait été nommé ambassadeur extraordinaire.
-Exactement.
-Les Haäns, les, les…
-Non, les Asturkruks. Ils s’agitent et pourraient bientôt montrer leurs pinces.
-Mais le temps que nous ayons trouvé des alliés…
-Pas avec l’application des recherches de Stankinn et de Sarton.
-Ce n’est pas éthique, Daniel.
-Pas au niveau où je raisonne. Le Pan multivers permet toutes les manipulations.
-Je ne comprends pas.
- Je n’ai pas le temps de vous donner un cours sur la structure quantique de l’hyper espace.
-Et si je…
- Non, ce n’est pas la peine que vous consultiez Benjamin. Mais assez parlé de ce qui n’est pas encore concrétisé formellement. Je reviens sur notre ou plutôt votre problème. Docteur, nous nous sommes vus quatre fois en dix ans, du moins dans cette harmonique-ci. Or, cela fait maintenant sept ans que je commande le Langevin. En sept années, j’ai montré mes capacités à diriger tout un équipage. Benjamin vous a déjà raconté quelques coups durs que le vaisseau a dus affronter. Le Langevin s’en est sorti le mieux possible, mais pas sans perte. Une dizaine d’hommes. C’est bien là la preuve que je ne suis pas infaillible. Malgré cette perte, l’équipage ne m’a pas retiré sa confiance. Il m’est entièrement dévoué, non pas aveuglément, mais avec discernement!
-Mon mari me l’a dit, et ma fille vous suivrait en enfer.
-Comprenez-vous pourquoi? Parce que j’ai appris à connaître les individus que j’avais sous mes ordres, parce que je sais composer avec les qualités et les défauts de chacun d’entre eux. J’ai aussi appris à écouter, à consulter, à déléguer lorsque c’était nécessaire. Mais, en dernier ressort, je décide seul et je tranche. Face aux Naoriens, notamment. Benjamin a su se montrer efficace dans certaines situations que tous auraient jugé perdues. Ainsi, il a gagné ses galons de capitaine au désappointement de Prentiss, justement.
-J’étais au courant.
-Laissez-moi achever, Lorenza. Bref, ce vaisseau n’est pas composé de gens ordinaires. Nous formons une équipe soudée, nous sommes une seule âme, une « Gestall ». Voulez-vous de tout cœur vous joindre à elle ?
-Daniel, est-ce une offre de paix ?
-En quelque sorte…
-J’avais en mémoire quelque un de différent.
-Je suis ce que je suis, de l’étoffe de mes rêves. Un humain tout à fait ordinaire…
-Qui ne refuse pas de temps à autre les avantages de la télépathie…
-De l’hyper vitesse, de la symbiose avec l’IA, de l’intelligence artificielle, de la logique…
-J’ai compris la leçon, Daniel. J’accepte votre offre. Vous vous êtes montré plus fair play, plus humain que moi, rétorqua Lorenza en souriant.
-Naturellement, docteur. Après tout, vous êtes à demi métamorphe.
-Bien entendu.
-Qui sait ? Ce sera peut-être un atout pour le Langevin.
Se redressant et calant Ufo sur ses épaules, le commandant Wu serra chaleureusement la main du docteur di Fabbrini.
- Sans rancune ?
-Sans rancune !
-Dans ce cas, venez prendre le thé dans mes quartiers un de ces soirs. Cela fera plaisir à Irina.

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A peu près à la même heure, le médecin chef adjoint Denis O’Rourke se rendait sur le pont intermédiaire delta afin de parler à Kilius. Parvenu devant le rideau baissé de « La Taverne du Maltais », le jeune homme ne s’inquiéta pas outre mesure. Il alla jusqu’à une petite porte et tapa le code qui en permettait l’ouverture. O’Rourke avait ses entrées privées chez le Castorii. Une vieille amitié les liait qui remontait à l’adolescence. Une fois entré dans ce qui tenait lieu d’appartement à Kilius, le médecin dut se rendre à l’évidence. Son ami était absent et ce, depuis plus de vingt-quatre heures. Le lit n’avait pas été défait, le synthétiseur de nourriture indiquait qu’on ne l’avait pas fait fonctionner depuis plus d’une journée, et l’eau de l’aquarium contenant des poissons exotiques de l’Océan Indien était sale.
Inquiet, Denis s’empressa de changer l’eau et de nourrir les poissons multicolores. Puis, il interrogea l’IA.
- Ordinateur, localise Kilius, le tenancier de « La Taverne du Maltais ».
-Impossible, répondit la voix électronique. Le dénommé Kilius n’a plus son transpondeur de localisation.
-Alors, sers-toi de son code génétique.
-Impossible, poursuivit l’agaçante voix synthétique. Cette procédure ne peut être ordonnée que par les officiers supérieurs ou ceux de la sécurité.
-j’ai compris, marmonna O’Rourke, je m’en vais en informer Kiku U Tu.
Et, dépité, Denis partit à la recherche du chef de la sécurité. Ce dernier se trouvait dans une des salles du gymnase en train de s’entraîner. En quelques mots rapides, l’humain mit le Troodon au courant de la disparition du Castorii.
- Il faut avertir le commandant, conclut U Tu avec justesse, en grondant. Je m’en charge.
-Je vous accompagne.
-Inutile. Regagnez vos quartiers. Si j’ai besoin de vous, je vous appelle.
-Que pensez-vous qu’il lui soit arrivé?
-Je ne pense pas, j’agis !
O’Rourke comprit que ce n’était pas la peine d’insister. Il obéit donc et rejoignit sa cabine. Le Kronkos de son côté, revêtait son uniforme et partait à la recherche du commandant Wu.

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Dans la salle numéro 5 de simulation, la plus vaste, aux programmes les plus complexes, située au neuvième niveau du Langevin, l’IA, programmée pour reproduire des environnements de survie en conditions extrêmes, avait reconstitué un paysage montagneux dont les pics les plus élevés culminaient à neuf mille mètres d’altitude. Il s’agissait de la grande chaîne de Honaï, localisée sur la planète mère des Haäns. Un froid intense régnait, le thermomètre indiquait -43°C et ce n’était pas encore l’hiver! De plus, un blizzard violent soufflait avec des rafales approchant les deux cents kilomètres à l’heure.
Pourtant, une douzaine d’officiers encordés, protégés par des tenues courantes d’alpinistes, tentait l’escalade de la face Ouest de Kuiir, le sommet le plus élevé, par le côté le plus difficile. L’atmosphère raréfiée faisait suffoquer l’équipage qui était dépourvu de masque à oxygène. Essoufflé, haletant, les poumons en feu, chacun n’en luttait pas moins pour poursuivre cette ascension. En effet, il était hors de question d’abandonner à, à peine trois cents mètres du but.
Parmi ces forçats de l’entraînement, on notait la présence d’Eloum, le garde de la sécurité, qui avait reçu l’ordre impératif de ne pas voler, Nadine Lancet, l’officier scientifique, le sergent Grronkt, un porcinoïde habituellement affable, mais pas aujourd’hui, Benjamin Sitruk, en tête de la cordée, et le commandant Daniel Wu, qui suivait juste derrière et qui testait ainsi ses hommes.
Daniel exigeait de tout son équipage une forme éblouissante et des réflexes à toute épreuve, entretenus au prix d’un entraînement intensif, digne de celui des commandos en poste sur les frontières de l’Alliance.
Au bord de l’épuisement, Grronkt n’en pouvait plus. Il rouspétait dans sa barbe, marmottant des paroles indistinctes, proches de l’insulte. Mais l’ouïe fine de Daniel percevait facilement le sens des propos du porcinoïde. Se retournant, il dit de son air mi figue mi raisin :
- Alors, sergent, vous êtes bien réticent, ce matin. Votre forme laisse à désirer. Vous traînez. Sans doute, préféreriez-vous nager dans les eaux chaudes de Marnous! Désolé; ce n’est pas prévu dans la séance du jour.
-Commandant, répliqua Grronkt, vexé, pourquoi les autres gardes de la sécurité ne sont-ils pas avec nous? Il n’y a ici que le lieutenant Eloum.
-Voyons, sergent, activez vos neurones à défaut de vos muscles malgré la fraîcheur de la température! Cet entraînement n’est tout simplement pas assez extrême pour les Kronkos. Mais peut-être désirez-vous que j’active le niveau 15!
-Non, surtout pas! Crièrent en chœur dix officiers.
-Commandant, nous ne sommes pas des Troodons, nous, rajouta Eloum.
-Dans ce cas, assez musardé! Reprenons notre ascension si nous voulons respecter le timing.
-Attendez encore un peu, commandant, articula Lancet avec difficulté, soufflant bruyamment, à la recherche d’oxygène. J’ai une question à poser.
-Permission de parler, lieutenant.
- Quel est le degré d’entraînement que vous nous faites subir? Fit la jeune femme en hachant sa phrase.
-Le 5. Vous avez progressé selon les paramètres les plus optimistes en quelques semaines.
-Merci, commandant.
Monsieur, comptez-vous que nous atteindrons un jour le niveau 15? Souffla Grronkt, plissant ses petits yeux.
-Oh non! Éclata de rire Daniel. Je me contenterai du niveau 8. Ce sera amplement suffisant. Seuls l’ambassadeur Antor, les Troodons et moi-même sommes aptes à survivre à la limite de la stratosphère où l’oxygène n’est présent qu’à un pour cent.
-Compris, monsieur, répondit Benjamin. J’ai vu l’ambassadeur s’entraîner au judo avec le sergent Kutu. Il l’a envoyé au tapis au moins dix fois! C’est un adversaire redoutable. Dire que Kutu est champion toutes catégories de la flotte!
-Sans doute, Sitruk, mais Antor est tout à fait exceptionnel, bien plus que vous pouvez l’imaginer. Il me bat, c’est dire!
L’escalade se poursuivit, l’équipage progressant encore d’une vingtaine de mètres alors que le vent glacial se renforçait et que la température chutait de deux degrés. La peau des visages et groins était à vif, les poumons au bord de l’asphyxie, tandis que les yeux brûlaient et larmoyaient.
Il tardait à Benjamin d’arriver enfin à ce fichu sommet. Il avait terriblement froid, il était au bord de l’effondrement, mais il ne se plaignait pas, il ne gémissait pas. Lui connaissait les raisons de cet entraînement poussé au-delà de la résistance humaine. Juste en-dessous de lui, il savait son commandant en train de l’étudier, nullement épuisé, gaillard et amusé. Comme il aurait voulu être dans la peau du daryl androïde !
Mais il était inutile d’espérer l’impossible ! Et puis, posséder un cerveau positronique avait certainement aussi ses inconvénients.
Alors que Benjamin levait la tête pour mesurer la distance qui le séparait du sommet, un léger sifflement interrompit soudain la simulation. Tout s’effaça instantanément, les pics granitiques, la neige, le vent glacé. Les douze officiers encordés se retrouvèrent à dix mètres du sol de plastacier. Affrontant la pression redevenue normale, égale à une atmosphère, et la pesanteur, ils atterrirent plus ou moins brutalement sur le sol.
« Ah! Bon sang ! S’écria Lancet. On dirait que ma tête va exploser. »
La jeune femme se frotta le postérieur tout endolori.
Seul le commandant Wu, qui avait rétabli à temps son équilibre, avait rejoint le sol sans mal. Il est vrai que ses réflexes étaient deux cents fois plus rapides que ceux des humains ou des Kronkos
Le chef de la sécurité, responsable de cette brutale interruption, ne s’excusa pas. Impassible, ignorant l’inconfort des officiers, il se dressa devant son commandant et, de sa voix grondante, lui fit son rapport.
- Monsieur, le tenancier de « La Taverne du Maltais » est porté disparu. Il n’est pas dans ses quartiers et aucun membre de l’équipage ne l’a vu depuis vingt-cinq heures. Impossible de le localiser. Il n’a plus de transpondeur et son tracé génétique a été effacé des banques de données. Je m’en suis assuré avant de vous prévenir.
-Lieutenant, avez-vous songé à vérifier s’il manquait une navette de sauvetage ou un vaisseau scout à bord ?
-Oui, monsieur. Rien n’a disparu, hormis Kilius. Peut-être…
-Vous allez mettre tous vos hommes dessus et fouiller le Langevin de fond en comble.
-Et si Kilius avait été désatomisé? Suggéra Benjamin.
-L’IA aurait alors déclenché l’alerte pourpre.
-A moins qu’elle ait été trafiquée.
-Dans ce cas, vous et vos hommes allez utiliser les senseurs portatifs. Calibrez-les pour détecter tous les Castorii vivants ou morts. Vous me ferez votre rapport sur la passerelle dans deux heures.
-Oui, monsieur.
-Adjoignez-vous O’Rourke et cinq infirmiers. Kilius est peut-être blessé après tout.
-A vos ordres, commandant.
Claquant des talons, Kiku U Tu repartit tandis que Daniel, le visage fermé, s’engageait à son tour dans le corridor. Benjamin le rattrapa.
- Monsieur, croyez-vous que Kilius ait été assassiné?
-Cela ne fait aucun doute, Sitruk.
-Mais qui a pu commettre un tel crime? Et pourquoi?
-Ce n’est pas le moment de conjecturer dans le vide.
-Celui qui a tué a dû aussi saboter toutes les caméras de surveillance et…
-Et il n’y a que vous, Irina, Cherifi et moi-même qui possédons les codes de tout le niveau Delta. Mais il existe un autre moyen, Sitruk.
-Lequel?
-Kiku l’a suggéré. L’IA a été sabotée à la source.
-Alors, Anderson et son équipe sont impliqués.
-Je n’en sais rien. Je vais interroger l’IA. J’ai les moyens de contourner ses défenses.
-Mais, monsieur…
-En dernier recours, Benjamin. Rassurez-vous. Une fois constaté l’échec des autres investigations.

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Le chef de la sécurité avait suivi les ordres du commandant Wu. Aidé par ses gardes et une partie du corps médical, il avait adapté les senseurs portatifs et s’était mis à fouiller tous les niveaux du Langevin, des hangars aux vide-ordures, des chambres de maintenance des moteurs aux canaux d’aération, des tubes d’évacuation de secours aux salles de réception.
O’Rourke sur ses talons, Kiku U Tu finit par découvrir ce qu’il cherchait: le corps atrocement mutilé et à peine identifiable de Kilius. Le cadavre flottait dans une des cuves de recyclage des déchets de l’intendance principale. Ces dernières étaient ensuite acheminées avec leur contenu jusqu’aux serres hydroponiques où les déchets finissaient en engrais afin de nourrir les plantes. Ainsi, si O’Rourke ne s’était pas inquiété de la disparition de son ami, jamais on n’aurait su ce qu’il était advenu du Castorii. Son cadavre, réduit en micro nutriments, aurait abouti à l’arboretum, dans les bacs des rubans de Mingo. Il s’en était fallu de quelques heures pour que la transformation fût achevée.
Devant la dépouille éventrée et égorgée, à demi dépecée de Kilius, O’Rourke, qui pourtant autopsiait souvent les morts du Langevin, eut un haut-le-cœur. Il détourna la tête, déglutissant avec peine.
- Ce n’est pas une mort propre! Rugit U Tu. On voit ses viscères éparpillés un peu partout dans la salle. Et ces flaques de sang.
-Lieutenant, on en a peint les parois extérieures des cuves.
-Savez-vous ce que cela signifie chez les Kronkos? Cela veut dire qu’on n’a pas considéré ce Castorii comme un adversaire honorable. C’est pour cela qu’on ne l’a pas mangé!
- U Tu! Vous rendez-vous compte de la portée de vos propos?
-Oui! Un Kronkos peut avoir tué Kilius. S’il en est ainsi, c’est la faute à cet humanoïde. Je ne pense pas que le commandant apprécie.
-Venez avec moi entendre mon rapport. Kunk et Kivv, retirez-moi ce corps de là.
-A vos ordres, chef.
-Préparez-le pour l’autopsie, rajouta O’Rourke à l’adresse de deux infirmiers, un félinoïde et un humain.

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Une heure plus tard, Denis O’Rourke avait effectivement entrepris l’autopsie du corps de son ami Kilius sous les yeux du commandant Wu et de Benjamin Sitruk. Ce dernier se serait bien passé de cette corvée, mais il n’avait pas eu le choix, étant requis par son supérieur. Les restes du Castorii présentaient une altération évidente des chairs, des morsures de dents nombreuses, des dents puissantes et acérées visiblement. Le malheureux Kilius semblait bien avoir été en partie dévoré, soit par une bête fauve, soit par un Troodon.
- Voyez ces marques caractéristiques, disait le jeune Irlandais avec tout le professionnalisme dont il était capable. Elles ne peuvent pas provenir de ma mâchoire d’un caninoïde ou d’un félinoïde. Et là, au niveau de la cage thoracique, cette mutilation rituelle. Le Kronkos qui a fait celle-ci, a arraché le cœur du Castorii d’un seul coup de dents. Notez également le démembrement symétrique des bras et des jambes en des points précis, laissant une partie des épaules adhérer encore au torse par des tendons, et des cuisses rattachées au bassin. Le colon et l’intestin ont été sortis du bas-ventre mais ils ne portent aucune morsure. Quant à la décapitation, elle n’est que partielle, la tête restant accrochée au corps par des vertèbres cervicales à peine endommagées. Ou le meurtrier n’a pas eu le temps de procéder jusqu’au bout, ou bien il a dédaigné ce qui restait de Kilius. Peut-être à cause de la composition chimique du sang castorii. Trop de zinc et de cuivre, peu de fer. U Tu m’a avoué que, pour sa part, les Castorii ne représentaient pas de la viande de choix. Ce sang mauve, cette chair pâle et violacée sont à ses yeux peu appétissants. Autrefois, ses ancêtres pillards effectuaient des raids dans les colonies castorii, mais rares étaient les Kronkos qui dévoraient les colons prisonniers !
Toutes les paroles d’O’Rourke étaient enregistrées par l’IA. Benjamin, en retrait, livide, se demandait s’il aurait la force de souper ce soir-là. Quant au commandant, il n’affichait aucun sentiment, aucune émotion. Seule la crispation de ses mains dénonçait chez lui qu’il ne restait pas insensible à ce triste et atroce spectacle.
- Je conclus en disant qu’un rituel ancestral de dépècement du corps propre aux Kronkos semble bien avoir été appliqué sur l’infortuné Kilius.
-Ça ne tient pas debout, docteur. Vous venez de le dire vous-même. Le sang castorii est un véritable poison pour nos gardes Troodons. Trop de zinc et de cuivre, pas assez de fer. Les plus affamés des Kronkos, lorsqu’ils dévoraient des Castorii, tombaient ensuite malades. La majorité mourait dans des douleurs insupportables.
-A moins qu’il ne s’agisse d’une vengeance! S’exclama Sitruk.
-C’est peut-être justement ce que l’on cherche à nous faire croire.
-Possible, monsieur, ajouta l’Irlandais. Mais pour moi, je le répète, il s’agit d’un crime rituel prémédité ; le respect orthodoxe des mutilations le prouve.
-Leurre que tout cela, docteur! Nous avons un assassin rusé à bord.
-Et il est très intelligent, renchérit Benjamin.
-Sitruk, vous me cachez quelque chose, dit Daniel sévèrement. Et vous aussi, O’Rourke. Vous insistez trop sur l’aspect rituel du meurtre. On dirait presque que vous connaissez l’identité de l’assassin. Qui parle en premier? Allez-y, Sitruk. Vous êtes sur des charbons ardents. Faites-moi part de ce que vous avez appris.
-A vos ordres, monsieur. Lorsque la disparition de Kilius a été officielle, j’ai alors, comme l’exige mon affectation sur le Langevin, visionné les enregistrements de "La Taverne du Maltais » depuis notre départ de la base 829.
-Je rappelle que la mort de Kilius remonte à trente heures et dix-sept minutes.
-Merci, O’Rourke. Poursuivez, Benjamin.
-Un enregistrement paraît intéressant. Il a cinquante heures environ.
-Cela correspond au soir même de notre départ.
-Le garde de la sécurité, le sergent Kutu, a proféré des menaces à l’encontre de Kilius. Vous étiez présent, docteur lors de cette querelle, fit Benjamin en apostrophant l’Irlandais. Vous pouvez donc en témoigner.
-Dîtes-moi, O’Rourke, ces menaces, c’est encore à propos d’une boisson alcoolisée?
-Euh… oui. Mais Kilius avait refusé précisément de servir du Chtugang.
-Heureusement. Docteur, n’avais-je pas été clair là-dessus? Pas d’alcool à bord, même synthétique. Je veux que mon équipage conserve toute sa lucidité. Notre mission l’exige.
Benjamin, prenant son courage à deux mains, vint au secours du jeune homme.
- Commandant, je suis aussi fautif que le sous-lieutenant O’Rourke et Kilius.
-Expliquez-vous franchement, capitaine.
-C’est moi qui supervise les livraisons d’aliments et de boissons du Langevin. Si Kilius me demandait de fermer les yeux quant au contenu de certaines caisses, hé bien…
-Hé bien? Allez jusqu’au bout de votre aveu.
-… J’acceptais. Grâcieusement. Après tout, nous ne sommes que des hommes et…
-C’est ce que j’ai toujours pensé pour ma part, proféra O’Rourke. Et les autres espèces ont aussi leurs petites faiblesses. Commandant, je suis prêt à convenir que vous avez raison. Le Troodon Kutu est une forte gueule, son intelligence est relativement réduite, mais c’est tout ce qu’on peut lui reprocher. Vous pensez vous-même que ce ne peut-être un Kronkos le meurtrier que l’assassin, le vrai, nous conduit sur une fausse piste. Kilius était mon ami. Jamais je ne couvrirais celui qui l’a ainsi massacré!
-Soit, O’Rourke. N’affichez pas ainsi votre trouble. Votre esprit est un véritable maelström. Quant au sergent chef Kutu, je n’en ordonne pas moins sa mise aux arrêts effective dès maintenant. Parce qu’il a fauté, qu’il a consommé ou voulu consommer de l’alcool. Mais également pour faire croire au criminel que je suis dupe de la mascarade.
- Judicieux.
-Taisez-vous, O’Rourke. Vous aussi vous serez puni. J’inscris un blâme sur votre dossier. De même pour vous, Sitruk. Par votre laxisme, tous les deux, vous vous êtes rendus complices, involontairement, de la mort de Kilius.
-Commandant, ignoriez-vous la présence d’alcool à bord?
-Franchement, non. Mais je ne soupçonnais ni Kilius ni vous. J’avais opté pour un alambic clandestin dans les serres hydroponiques ou dans la salle des machines. En attendant, je vais être obligé d’informer l’amiral Prentiss. Et naturellement, il nous faut découvrir l’identité de l’assassin.
-Si ce n’est pas un Kronkos…
-Cela peut-être n’importe qui. Kilius a dû découvrir quelque chose de suspect à bord.
-Un autre trafic?
-Peut-être. Et c’est pour cela qu’on la tué. Je vais chapitrer Kiku U Tu et lui assigner un Hellados comme adjoint. La force et l’intelligence réunies devraient aboutir. Sinon, je passerais en mode ordinateur.
En soupirant, Daniel quitta l’infirmerie.
- Le commandant est furieux, marmonna Benjamin dans sa barbe.
-Il y a de quoi. Nous avons un problème sur les bras.
-Une salle affaire plutôt, qui sent très mauvais.
-Nous sommes tous suspects, vous et moi les premiers.
-C’est-ce que vous croyez O’Rourke. Le commandant nous a sondés. La preuve? Nous saignons des oreilles.
-Je ne m’en suis pas rendu compte. Maintenant, je sens une migraine pointer.
-Pourvu que notre mission se poursuive!

****************

Alors que Daniel se rendait au centre de l’IA, il rencontra sa femme, Irina qui, elle, était en route pour la passerelle. En quelques mots, il la mit au courant des dernières nouvelles. La jeune femme s’inquiéta.
- Es-tu certain d’obtenir des résultats concrets rapidement?
-En contournant les défenses de reprogrammation de l’ordinateur, bien sûr. Mais, pour l’instant, il n’est pas question d’en venir là. Kilius a dû saboter les enregistrements de "La Taverne du Maltais » d’une façon simpliste donnant ainsi à son assassin tout loisir pour agir librement. Et le Castorii qui trafiquait sur la marchandise a été pris à son propre piège.
-Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux mettre les réserves du bar sous séquestre?
-L’assassin n’a certes pas attendu pour transférer la marchandise illicite ailleurs sur le Langevin.
-Alors, il faut fouiller systématiquement le vaisseau.
-Kiku U Tu a reçu des ordres dans ce sens. Mais, je crains que sa vie soit en danger.
-Mais…
-Irina, nous n’avons pas affaire à un criminel ordinaire. Ce trafic ne concerne pas simplement un trafic d’armes ou de produits hallucinogènes.
-Tu m’effraies.
-L’assassin peut frapper une nouvelle fois s’il sent qu’il risque d’être découvert. Ma priorité est de l’identifier et de le neutraliser au plus vite.
-Et si, toi aussi, tu étais menacé?
-Un humain ordinaire ne peut rien contre moi. Ni un Kronkos, d’ailleurs. Un autre daryl? - -Impossible! Je suis le seul de mon espèce et le traité signé en 2354 n’a été rompu qu’une seule fois. Par mon père. S’il y a bien un point où Haäns, Castorii, ovinoïdes, Helladoï et Asturkruks se sont mis d’accord, c’est celui-ci.
-Version officielle qui arrange tout le monde. Et si notre ennemi venait du futur? C’est-ce qui est arrivé une première fois lors de la substitution de notre univers par un autre dévié.
-Irina, pour l’instant, je n’en sais rien.
-Entendu. Tu me diras ce que tu as trouvé ce soir.
-Laisse-moi Ufo, il n’a pas sa place sur la passerelle.
-Je n’ai pas voulu le confier aux enfants. Mathieu et Marie sont en cours.
Daniel embrassa Irina et, le chat dans ses bras, il sortit. L’ascenseur était immobilisé depuis trois minutes au niveau du centre de commandement de l’IA.

********************

Une douzaine de minutes plus tard, le commandant Wu, attablé devant la console principale de l’intelligence artificielle, visionnait les enregistrements de "La Taverne du Maltais ». Il accomplissait cette tâche pourtant fastidieuse méticuleusement puisqu’il observait image par image les scènes où Kilius figurait avec Kutu et O’Rourke. Parallèlement, il écoutait la conversation, attentif à la moindre inflexion de voix, et, ce, à vitesse normale.
Puis, Daniel passa à un autre enregistrement, plus récent d’une vingtaine d’heures qui montrait le Castorii se rendant à la réserve alors que tout était tranquille au niveau Delta.
Le commandant remarqua alors une anomalie. A l’instant où Kilius ouvrait la porte de la réserve, un petit défaut subliminal se produisit, indécelable au rythme normal de défilement de la séquence. Il s’agissait d’un très minime effet mosaïque en bas à gauche de la représentation holographique alors que, justement, la pièce baignait dans la semi-pénombre et que, théoriquement, on ne devait rien apercevoir.
Intrigué, Daniel arrêta l’image et commença à focaliser sur l’angle défectueux. De grossissement en grossissement, il n’obtint cependant aucune information intéressante. Mais il lui semblait avoir déjà vu cette séquence. Comprenant qu’il avait en réalité sous les yeux un montage d'une scène enregistrée plus ancienne, Daniel revint en arrière à vitesse accélérée pour avoir confirmation de ce qu’il soupçonnait. Effectivement, sur une séquence remontant à douze jours, il revit Kilius pénétrer une première fois dans la réserve pour y prendre du jus de tomate, du suc de Burm (sirop originaire de Mingo) et des boîtes de tranches d’ananas.
Excédé et sentant malgré tout qu’il était sur la bonne piste, Daniel s’exclama :
« Rusé matou! Qu’en penses-tu, Ufo? Là, cesse donc de remuer et d’enfoncer tes griffes dans mon uniforme. Pauvre Kilius qui a trouvé plus malhonnête que lui! Il a forgé lui-même l’arme qui allait le tuer. Ce sot a effectué une copie de cette séquence anodine et l’a transférée par la fonction classique « couper - coller » à la place de la scène qui s’était effectivement déroulée il y a maintenant plus de trente-cinq heures.»
Ufo s’agitait de plus en plus, se tortillant pour se libérer. Il miaulait. Ce que faisait son maître ne l’intéressait pas.
« Bon, j’ai compris. Descends donc et amuse-toi. Mais attention! N’abîme rien et laisse-moi achever. »
Daniel lâcha son chat qui, profitant de sa liberté, s’étira au milieu de la séquence holographique figée. Poursuivant à haute voix, le commandant reprit :
- Kilius a cru tout effacer en procédant ainsi. Grave erreur! Il a oublié que toute donnée informatique laisse des traces. Effectuons donc l’opération inverse de celle du Castorii. IA, sélectionne la séquence 7-7-2-1-6-3-2 G A D 004.
- Opération achevée.
- Efface la fausse séquence dupliquée.
- Ordre enregistré et effectué.
Immédiatement, devant Daniel, un vide apparut, donnant l’impression que le chat flottait en apesanteur.
« Naturellement, la véritable séquence n’est pas immédiatement visible. IA, grossissement 2000 fois. »
L’IA obéit en signalant :
- Aucune information disponible.
- Bien sûr, IA. Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas! Toujours rien évidemment. Grossissement 5000 fois. Et ne m’objecte pas : information indisponible!
- Opération en cours.
- Ah! Enfin!
Cette fois-ci, quelque chose de très flou se dessina, une sorte de point grisâtre, là où effectivement, il n’aurait rien dû y avoir.
« IA, focalise sur 1X004-Z et grossis mille fois! »
L’IA obéit en silence. Daniel ne put s’empêcher d’esquisser un sourire. Il avait reconnu un cache-œillet octogonal comme en utilisaient les photographes à la fin du XIXe siècle.
« Bingo! C’est bien ce que je pensais. Kilius a saboté l’enregistrement initial, sachant pertinemment que son trucage échapperait à Benjamin! L’assassin est repassé derrière et n’a plus eu qu’à affiner ce trucage primitif! Je dois reconnaître qu’il ne manque pas d’humour. Mais il y a eu mort d’homme. IA, ouvre l’œillet, niveau sécurité 12! »
L’IA obtempéra, toujours muette.
Alors, de vagues silhouettes humanoïdes thermoluminescences, tirant vers le rouge, se murent devant Daniel, comme surgies du néant, avec une fluidité qui les apparentait à des fantômes. La silhouette la plus sombre était celle de Kilius et la plus claire celle d’un humanoïde, mais pas d’un terrien. Cependant, une autre source de chaleur, beaucoup plus forte était également visible. A droite des deux silhouettes, un conteneur, de forme cubique irradiait littéralement.
« Arrêt sur image, IA, s’écria Daniel. Basculement 153° tribord. »
Aussitôt, le dessus du conteneur, en contre-plongée tridimensionnelle se figea.
- Après tout, cette boîte pourrait bien contenir de la lave. Mais Kilius n’a pas été sauvagement assassiné pour ce délit. IA, spectrographie détaillée de cette boîte!
- Voici, commandant.
- Oui… Je n’ai pas sous les yeux le spectre lumineux de la lave. La composition en est différente. Il s’agit là de quelque chose d’organique et non de minéral. Et ça vit, en plus!
Troublé, Daniel Wu hésita avant de formuler un dernier ordre.
- IA, reconstitue la silhouette de l’être produisant un spectre semblable… Ah! Bouddha! Qu’est-ce que cette monstruosité? Cela ressemble à un amas globuleux vaguement batracien!!!
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Un têtard de deux mètres de long, ou un fœtus géant! Et, derrière…un cordon ombilical? Un tentacule? IA, peux-tu localiser le conteneur actuellement?
- Conteneur non répertorié dans l’inventaire, commandant.
- Spectrographie tout ce qui est organique à bord et localise par recoupement cet être.
- Aucun intrus à bord, commandant, répondit trop vite l’IA.
Daniel cilla. Il avait compris que l’Intelligence Artificielle ne disait pas la vérité. Mais il fit comme si de rien n’était.
« Tant pis IA. Tente d’identifier par comparaisons de toutes les formes de vies connues la famille ou l’espèce de l’être enfermé dans ce conteneur. »
Instantanément, défilèrent à une vitesse phénoménale des milliers de batraciens, pas tous originaires de la Terre. Certains vivaient sur Centaurus B, sur Mingo, sur Métamorphos, sur Sestris, sur Kouraï et bien d’autres mondes encore. Ces résultats ne satisfaisaient pas du tout Daniel.
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- IA ce n’est pas cela. L’intrus n’est pas un têtard! Une forme larvaire sans doute…Ou encore un fœtus…Mais de quelle planète? IA, niveau sécurité 120!
- Enregistré Monsieur.
- Donne-moi les formes antécédentes, y compris fœtales, des races intelligentes de la galaxie.
- Les contemporaines ou les disparues?
- De toutes celles qui ont existé ou existent encore. »
Par un morphing saisissant, à une rapidité effrayante, toutes les espèces peuplant ou ayant peuplé la Voie Lactée se matérialisèrent dans l’immense salle holographique, se modifiant sans cesse. Un humain normal n’aurait pu enregistrer cette évolution accélérée. Il serait devenu névropathe. Daniel, lui, grâce à son cerveau positronique, ne manquait aucun détail. Par contre, Ufo, apeuré, cédant à la panique, courait dans tous les sens, miaulant à fendre l’âme.
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Alors que le commandant Wu s’apprêtait à sélectionner quatre espèces sur deux cents milliards, un têtard de pré-métamorphe de trois semaines, un Auspucien ou supposé tel, un fœtus de K’tou moustérien de deux mois ainsi qu’un pré-nourrisson d’un Gigantopithecus Blacki, Ufo, qui tremblait et cherchait de la compagnie, bondit soudain sur la console principale de l’IA. Aussitôt, tout s’effaça, la communication avec l’ordinateur coupée.
« Ufo! Cria Daniel, mécontent. Sale bête! Tu viens de gâcher une heure d’investigation. Ce soir, tu seras privé de mousse de poisson! »
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Le chat gémit et miaula, puis commit l’erreur de sauter dans les bras de son maître. Il reçut alors une véritable fessée. Dépité, lorsque Daniel le relâcha, il se réfugia sous une console secondaire. Le commandant, le visage fermé, soupira.
« Allons! J’aurais retardé tant que je le pouvais cet instant. Je n’ai pas le choix, je passe en mode de communication directe avec l’ordinateur. »
Tandis que Daniel Wu, le seul daryl androïde de l’Empire, se branchait directement sur l’IA centrale du Langevin et qu’il lui donnait l’ordre de revisualiser les quatre sélections déjà choisies, l’intelligence artificielle du vaisseau l’informa :
- Commandant, le chef de la sécurité vient de faire une découverte importante dans la piscine. Il vient vous avertir.
- En quoi consiste cette découverte?
- Le lieutenant U Tu a repêché un des conteneurs non répertoriés de "La Taverne du Maltais ». Mais le digicode a été fracturé et le conteneur est vide.
- Zut! Quelque chose qui vit s’en est échappée! IA, niveau sécurité 1200! Transmets-moi en vitesse réelle tout l’afflux de données. Contrôle d’urgence de tous les circuits. Parallèlement, tu localises chaque membre de l’équipage ainsi que chaque civil. Puis, tu m’informes de tous leurs mouvements. Je me débranche. Poursuis par ondes la communication. Ne formule aucune objection, sinon j’occulte ta conscience.
- A vos ordres, commandant! Phase d’exécution!
Impassible et raide, le commandant Wu éteignit la console centrale de l’IA, remit de l’ordre dans la salle, récupéra Ufo et rejoignit son bureau privé adjacent à la passerelle. Il allait recevoir le rapport oral de Kiku U Tu. Si Daniel Wu avait hésité à passer en mode ordinateur, c’était parce que désormais, conduit par la partie artificielle de son cerveau, il n’était plus régi que par la logique, devenu insensible à toute émotion humaine. Dans cet état, il serait invivable pour ses proches durant au moins une semaine, n’éprouvant pas le besoin de dormir, à peine soumis à celui de se nourrir, les signaux de la fatigue inhibés. Mais lorsqu’il se débrancherait, revenant à son état naturel, le réveil serait pénible. Submergé par un flot insupportable d’émotions et de toxines, il serait alors obligé de s’allonger, sombrant dans un sommeil semi comateux de deux jours au minimum. Dans les cas les plus extrêmes, il avait fallu l’hospitaliser.

*******************

Sur un ton professionnel, sans état d’âme, le chef de la sécurité fit son rapport au commandant du Langevin. Dans sa partie, Kiku U Tu était fort capable et appliquait, à la virgule près, les ordres.
- Comme vous me l’aviez recommandé, monsieur, et sous la conduite de Sterll, le conseiller Hellados, je n’ai pas oublié de relever sur le conteneur ni les empreintes éventuelles, ni les traces d’ARN et d’ADN, ni les poussières. A l’intérieur, une paroi portait d’infimes lésions.
- Les avez-vous analysées?
- Oui, commandant. Sterll s’en est chargé aussitôt grâce à son scanner de poche. Nous avons aussi trouvé des empreintes. Elles appartiennent au sous-lieutenant O’Rourke et au sergent Grronkt. Ce sont eux qui ont transporté le caisson jusqu’à la piscine. Selon l’Hellados, les empreintes n’ont pas été dupliquées.
- Est-ce tout, lieutenant U Tu?
- Non monsieur. Le conteneur n’a pas été ouvert de l’extérieur mais forcé de l’intérieur. De plus, le digicode a été littéralement liquéfié. Or, pour un semblable résultat, il faut un tir de disrupteur de type 3.
- Et il n’y en a pas à bord. A moins d’en synthétiser un. Dans ce cas, j’en aurais immédiatement été averti. IA sabotée ou pas. Peut-être est-ce l’être qui a fait cela. Il a éclos. U Tu, vous allez mettre sur l’heure O’Rourke et Grronkt aux arrêts. Je vais les interroger moi-même.
- A vos ordres, monsieur!
Après un salut militaire, le Kronos effectua un demi-tour impeccable. Dans son for intérieur, il pensait :
« Ces minus vont souffrir ; le commandant est passé en mode ordinateur. »
De son côté, Daniel analysait froidement les dernières informations.
« Il est évident que l’assassin a utilisé O’Rourke et Grronkt. L’Irlandais ne se souvenait de rien lorsque j’ai fouillé son esprit. L’individu que je recherche est donc aussi un maître hypnotiseur. Partons interroger ces deux imprudents. Je vais commencer par le porcinoïde.
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Son espèce est plus sensible à la télépathie. »

**************

Sans aucun scrupule, insensible au fait qu’il commettait ainsi une sorte de viol mental, Daniel Wu interrogeait le sergent Grronkt. Ce dernier était enfermé dans une cellule de contention où il ne bénéficiait que d’un confort minimal. La pièce était dotée d’une couchette, d’un lavabo, de WC, d’un mini ordinateur ne renfermant que des informations anodines.
Grronkt paraissait être dans ses petits souliers. Il transpirait à grosses gouttes et les soies de son visage étaient trempées. Plissant les yeux, il n’osait affronter le regard gris acier du commandant. Gêné, il se dandinait, clamant sa bonne foi, ne comprenant pas vraiment de quoi il avait pu se rendre coupable.
Le sergent-chef n’avait jamais vu Daniel Wu ainsi. Il commençait à regretter son affectation à bord du Langevin. De plus, une migraine qui s ’amplifiait de seconde en seconde l’empêchait de réfléchir.
- Reprenons, sergent, fit Daniel glacial. D’après vos déclarations, qui me déçoivent, il ressort que vous ne niez pas vous être rendu jusqu’à la piscine du niveau D en compagnie de Denis O’Rourke afin de dissimuler un conteneur. Vous dites avoir agi sur ordre et non librement.
- Oui, commandant, c’est cela. Ces ordres avaient été donnés par le second officier, le capitaine Sitruk.
- Ah! Et rien ne vous a paru étrange?
- Pourquoi monsieur? Après tout, ce n’était pas la première fois que je transportais des caissons.
- Entendu. Mais ce lieu!
- Je ne discute jamais un ordre monsieur. Les officiers supérieurs ont leurs raisons.
- C’est pour cela que vous n’en avez pas référé au capitaine Maïakovska ou à moi-même?
- Commandant, je ne suis qu’un sous-officier. L’école militaire m’a appris la discipline.
- Soit, mais vous auriez pu signaler le fait plus tard.
- Certainement pas, monsieur. Le capitaine Sitruk avait bien insisté sur le caractère ultra secret de l’ordre. Je tenais à rester à bord.
- Je vois. Votre affectation principale concerne la maintenance des synthétiseurs. Vous n’avez pas fait d’études supérieures et vous avez atteint avec difficultés le niveau C3.
- Oui, commandant. Mais pourquoi m’interroger sur mon dossier? Vous devez le connaître par cœur!
- Sergent Grronkt, je ne vous interrogeais pas, j’énumérais des données. Au fait, saviez-vous que le civil Kilius cachait des denrées interdites dans ses réserves?
- C’est-à-dire monsieur…
Grronkt baissa la tête, hésitant. Sa tête le lançait de plus en plus. Il n’y avait que peu de temps qu’il servait sur le Langevin. Pourtant, il avait déjà entendu les histoires extraordinaires qui circulaient sur son supérieur. Il savait qu’il était incapable de lui mentir.
- D’accord monsieur. Je reconnais que je savais, mais je n’étais pas le seul. Tous les Kronkos, le lieutenant O’Rourke, le capitaine Sitruk, et bien d’autres encore également connaissaient le fait que Kilius servait du véritable alcool à bord. Je n’ai pas commis de faute majeure et encore moins ce crime atroce!
- Sur ce point, vous n’êtes pas coupable, je vous l’accorde.
- Alors monsieur, vous avez terminé l’interrogatoire, n’est-ce pas? Je voudrais m’allonger, j’ai des nausée.
- Attendez Grronkt ; il me reste encore quelques points à éclaircir. Lorsque vous-même et O’Rourke avez transporté ce conteneur, n’avez-vous rien remarqué? Même un détail minime?
- Je ne me souviens pas commandant, sincèrement. J’avais l’impression de me mouvoir comme dans un rêve, au ralenti, les jambes en coton.
- Sergent, j’insiste. Essayez de vous souvenir. Faites un effort. Pourquoi ce sentiment d’irréalité?
- Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais éprouvé une telle impression. Nous, les Marnousiens, manquons d’imagination. En réfléchissant…je revois le médecin… Il avait un air… Vous savez, les humains… J’ai du mal à analyser son attitude. Comme s’il faisait une bonne blague. Mais le lieutenant a toujours l’air de se moquer du monde!
- D’accord chef. Et le capitaine Sitruk?
- Je ne le vois pas beaucoup dans mes fonctions. Peut-être avait-il chaud? Il passait sans cesse un doigt dans le col de son uniforme comme si celui-ci le serrait.
- Bien chef, nous progressons. Et son visage?
- Ma foi, vous m’en demandez trop. Et mes tempes me lancent atrocement. Oh! Du sang coule dans mon cou!
- Ce n’est rien, Grronkt. Vous vous égarez, reprenez.
- Pour moi, tous les humains se ressemblent ou presque. Néanmoins, je parviens à distinguer le capitaine, à cause bien entendu de la pilosité de son menton. Son poil n’a pas le même ton de roux que le mien, ça c’est sûr. Ah! Et puis, ses yeux…
- Oui, vous-y êtes.
- Des yeux noirs, sans fond, comme le noir de l’espace! Ils me fixaient, ils me regardaient…
- Noirs, chef, avez-vous dit! Vous venez de revivre la scène où Sitruk vous ordonnait de déplacer le conteneur. Il est vrai que, sous un certain éclairage, les yeux de mon deuxième officier semblent aussi noirs que la nuit. Mais en fait, ils sont bleus. Quant au col, il n’était pas trop serré.
- Je ne saisis pas, monsieur.
- Cela ne fait rien, sergent chef. Vous pouvez regagner vos quartiers sous bonne garde. Je maintiens les arrêts jusqu’à demain soir.
- Pourquoi tant de sévérité monsieur? Je n’ai fait qu’obéir.
- Parce que vous saviez que Kilius servait de l’alcool et que vous ne vous ne m’en avez pas informé.
Sur ce, Daniel partit d’un grand pas interroger O’Rourke. Il avait déjà son opinion de faite. L’assassin hypnotisait ceux dont il se servait. Personne ne devait l’identifier.

*************
A son tour, le médecin chef adjoint se retrouva sur la sellette, victime d’un interrogatoire digne de l’inquisition. Daniel le sonda avec une telle puissance qu’il en ressortit rapidement que Denis O’Rourke n’avait nullement transporté avec Grronkt le fameux conteneur. Le commandant s’en doutait déjà. De plus, sur ce point, les rapports de l’IA étaient formels. Là, elle ne mentait pas. A l’heure des faits, O’Rourke dormait paisiblement dans sa cabine. Cependant, le commandant Wu estima que le jeune homme avait besoin d’une leçon.
- Docteur, vous en conviendrez avec moi, ajouta Daniel, toujours détaché et froid. Une simple négligence de votre part et nous voici tous plongés dans une situation inconfortable. Vous couvriez Kilius votre ami. Sitruk également. Ainsi, vous avez permis à un assassin télépathe d’agir.
- Oui, je l’admets commandant. Cependant, si l’examen du personnel avait été efficace, cet assassin n’aurait jamais dû se trouver à bord! Et il n’y a eu crime qu’après notre départ de la base 829.
- J’ai déjà enregistré cela docteur.
- Alors, si je vous suis bien, vous avez conclu que l’assassin ne peut être qu’un des nouveaux membres affectés au Langevin.
- O’Rourke, vous allez un peu vite en besogne. Vous sautez à une conclusion erronée, alors que les preuves manquent encore. Je dirais, moi, que le crime s’est produit parce que Kilius avait découvert un passager clandestin.
- Dans ce cas, monsieur, c’est parce qu’il y avait trafic d’alcool qu’on a mis à jour cette présence illicite.
- Effectivement, contrariant ainsi les plans de celui qui commandait l’invasion. rajouta Daniel, lisant toujours dans l’esprit de l’Irlandais.
- Suis-je libre monsieur? Je n’étais pas avec Grronkt, et Sitruk non plus.
- Docteur, vous avez eu en mains les dossiers des nouveaux arrivants.
- Comme vous, monsieur.
- N’avez-vous rien noté de particulier sur le plan médical?
- Commandant, un dossier peut être trafiqué. L’assassin a eu accès à mon ordinateur et a masqué certains éléments importants le concernant.
- Précisément le fait d’être télépathe notamment. Il est évident qu’il maîtrise parfaitement les techniques informatiques les plus sophistiquées. Il est capable de masquer ses pensées et son apparence.
- Donc, les tests Jünger sont inutiles dans son cas.
- C’est cela docteur.
- Une barrière mentale! Est-ce ainsi qu’il procède, commandant?
- Oui, O’Rourke, partiellement. Il veut faire croire qu’il est métamorphe, mais ce n’est pas le cas.
- Les métamorphes n’ont aucune capacité psi. Et nous n’avons pas non plus de purs métamorphes parmi l’équipage.
- Vous pouvez regagner vos quartiers, docteur. Naturellement, vous y resterez en détention surveillée.
- Monsieur…
- O’Rourke, c’est pour vous protéger de l ‘assassin et de vous-même. Toutes vos pensées crient vengeance. Un geste inconsidéré de votre part peut me faire perdre la piste. Et l’assassin n’est pas seul. La suite me regarde.
- J’ai compris monsieur. Mais permettez-moi, commandant. Vous n’auriez pas dû passer en mode ordinateur.
- Je n’ai pas eu le choix.

***************

Le commandant Wu s’était enfermé dans son bureau afin d’examiner le problème sous tous ses aspects. Chérifi, le numéro 4 du Langevin, avait la passerelle. Malgré l’influence que son cerveau artificiel exerçait sur sa personne, Daniel, assez nerveux, chose surprenante, faisait les cent pas, arpentant toute la pièce confortable, s’arrêtant machinalement une seconde devant une lithographie de Dürer, puis repartant. Dans sa tête, les pensées, les données se bousculaient, étaient analysées, quantifiées, classées, à une vitesse telle qu’un ordinateur IBM de la cinquième génération semblait une trottinette à côté.
« Premièrement : récapitulons qui sont les télépathes déclarés à bord. moi-même, Antor, le professeur médusoïde, - pour celui-ci, il est évident qu’il n’a pu quitter sa cabine, l’environnement naturel ambiant du vaisseau ne lui convenant pas -. Il reste Kinktankt, mon officier siliçoïde, Uruhu,- mais ce dernier est davantage empathe que télépathe- et les Helladoï Sterll et Stamonn. Or, d’après l’analyse spectrographique, la silhouette de l’assassin était humanoïde.
Deuxièmement : en tant que télépathe, et ce d’un type particulier, il a bénéficié de la complicité inconsciente de la part des services du spatio-port. Itou pour les services de manutention du Langevin. Il en va de même pour ce naïf de Grronkt.
Troisièmement : mon inconnu ne s’est pas contenté de truquer les caméras et les détecteurs. Il a eu accès au centre de l’IA puisque celle-ci s’est montrée réticente à identifier le contenu des caissons. J’ai dû commander en niveau maximal de sécurité pour la contraindre à m’obéir. Or, pour mémoire tout embarquement, qu’il soit officiel ou clandestin, est enregistré par l’IA. Celle-ci analyse les cargaisons, et en cas de danger, alerte le commandant de bord. Mon Intelligence Artificielle ne l’a pas fait.
Quatrièmement : le fichier d’inventaire de la cargaison a été truqué a posteriori, après l’embarquement. Il doit en rester des traces informatiques. Je vais les rechercher. Mais mon IA est sous influence depuis sa révision sur la base 829. Jusqu’à quel degré? Il faut que je le détermine.
Cinquièmement : comme l’a compris O’Rourke, l’assassin figure parmi les trente nouveaux membres de l’équipage montés à bord lors de notre escale sur la base. Et l’inconnu est un maître dans l’art du camouflage. Je pense qu’il dupe l’Empire depuis plusieurs années. Il y aurait complot. De quel bord est cet agent? Dans quel but a-t-il introduit un alien sur mon vaisseau? Pour faire simplement échouer la mission? Non, cela va certainement beaucoup plus loin.
En attendant, je vais contrôler les fichiers d’inventaire. »
Tout en continuant à arpenter le bureau, Daniel Wu consulta en vision directe les fichiers en question. Instantanément, il remarqua l’apparente absence du conteneur litigieux dans la page concernant Kilius et « La Taverne du Maltais ». Une anomalie le frappa. Le premier point du premier « i » de Kilius n’avait pas la même apparence que le deuxième point.
« Une fenêtre close camouflée, bien sûr! Décidément, mon espion est subtil. Trouvons le code d’accès. »
Après une minute et trois secondes, une éternité en mode ordinateur, Daniel obtint l’ouverture de la fenêtre. Il avait craqué les codes de sécurité en énumérant à l’envers les huit mille premiers nombres premiers.
« Je m’attendais plutôt à un code à fractales! Ah, un flot continu de données nouvelles! Tiens : conteneur Stamonn 1... Stamonn 2... 3.…4... Un Hellados avec autant de bagages? Surprenant! Et le contenu ne correspond pas au caractère de l’individu. Vodka ukrainienne, bière castorii, lave de Kinkaï, œufs de Kaâks. Là, tu me déçois, qui que tu sois, espion! Ton camouflage est puéril! Il n’en reste pas moins que je sais maintenant que tu as introduit à bord du Langevin quatre aliens. Ont-ils tous éclos? Où sont-ils cachés? Ah! Stamonn n’était pas dans sa cabine lorsque le conteneur n° 1 a été plongé dans la piscine. Cette information est fiable. L’IA n’émet pas d’écho de double mémoire. C’était pour l’Hellados son temps de repos.
Deux options s’offrent à moi : interroger à l’instant Stamonn ou en référer immédiatement à l’amiral Prentiss? Je commande à U Tu de commencer l’interrogatoire de l’Hellados tandis que de mon côté, j’alerte l’amirauté. Ainsi, pas de temps perdu. »

***********

La communication avec l’amirauté n’avait pas été facile à établir. En effet, le Langevin se déplaçait à hyper supra luminique 17, soit l’équivalent du trans-distorsionnel dans un hyperespace recréé. Le vaisseau scientifique se trouvait déjà à pratiquement mille années lumière de la base 829, le plus proche relais subspatial. Pour ces raisons, le visiophone présentait une image instable et parasitée de l’amiral Prentiss. Avec stupeur, un des plus hauts responsables de la flotte impériale apprit les derniers événements du Langevin. Bine que le commandant Wu ne lui fût pas sympathique, le Canadien faisait entièrement confiance à Daniel pour résoudre cette crise. Ce qui l’inquiétait, c’était l’existence d’un complot éventuel qui pouvait remettre en cause l’Alliance elle-même et l’équilibre de la galaxie.
- Commandant, fit le gradé, mes ordres sont catégoriques et ne prêtent à aucune discussion. Vous devez, coûte que coûte, mener à bien votre enquête et mettre la main le plus rapidement possible sur l’assassin et neutraliser ces aliens. En ce qui concerne ces derniers, il vous faut les détruire. Il n’est absolument pas question de tenter un contact avec eux!
- J’ai compris monsieur. Vous jugez ces êtres comme potentiellement dangereux et hostiles.
- Tout à fait. Tant pis pour la procédure de premier contact. Si le traître a introduit clandestinement des aliens sur votre vaisseau, c’est pour vous nuire et nous nuire!
- Lorsque j’aurai identifié et capturé l’assassin, dois-je faire demi-tour afin qu’il comparaisse en cour martiale?
- Inutile, commandant Wu. Il aura droit à un procès en bonne et due forme sur le Langevin même. Vous présiderez le tribunal. Vous disposez de tous les pouvoirs pour cela. Je vous rappelle que votre niveau de sécurité équivaut à celui du directeur de l’amirauté.
- Le problème que nous affrontons peut se révéler d’une ampleur insoupçonnée, amiral.
-J’entends bien. Nous aurions affaire à un complot visant la pérennité de l’Alliance.
-Précisément.
-Je vais prendre les mesures adéquates pour parer à toute éventualité. La flotte sera en alerte pourpre, c’est-à-dire celle du danger maximum.
-Comme si nous étions menacés d’invasion. Je crains que ce soit le cas effectivement.
-Pouvez-vous me contacter plus tard après la capture de l’assassin?
-Difficile, monsieur. La distance et le déficit de temps seront trop importants. Je ne pourrai vous envoyer qu’une simple balise d’informations.
-Alors, agissez pour le mieux, commandant Wu. Vous avez vos ordres. Ah! Encore un détail. Qui se cache derrière tout cela?
-Les Asturkruks, monsieur. C’est l’hypothèse la plus logique. Le procédé porte leur griffe.
-Pas les Haäns?
-Non, ils en sont incapables. Et ceux du futur également. Penta Pi s’en est porté garant.
-Commandant, vous m’en révélez plus qu’il y a quelques jours!
-Je ne vous apprends rien, amiral. Venge vous a tout dit ce matin lorsque vous avez su que je cherchais à vous contacter.
-Je ne voulais pas me montrer cachottier. A propos, commandant, n’abusez pas du mode ordinateur. Votre vie et vos capacités nous sont trop précieuses.
-Merci, monsieur.
L’amiral disparut de l’écran sphérique. Dans son bureau, sur la base 829, Prentiss croisait et décroisait ses doigts, visiblement préoccupé.
« Sacré Daniel Wu! Ce n’est pas le moment qu’il claque! Lançons l’état d’alerte générale et envoyons huit croiseurs patrouiller le long du « no man’s land » Asturkruks-Alliance.

****************
Dans une cellule anonyme, l’aspirant Stamonn subissait le troisième degré administré avec zèle par le chef de la sécurité . Le jeune officier avait été appréhendé dans sa cabine alors qu’il dormait d’un sommeil paisible. C’était pourquoi il n’avait pas résisté lorsque deux Kronkos s’étaient saisis de lui sans ménagement. On le voit, les dinosauroïdes avaient interprété les ordres de leur commandant de la manière la plus musclée. Or, Kiku U Tu devait simplement se charger d’un interrogatoire préliminaire et se contenter de demander à l’Hellados, qui avait omis de signaler explicitement ses dons de télépathe, pourquoi il n’avait pas fait de rapport après avoir aidé Grronkt à immerger un conteneur de Kilius dans la piscine.
- Mais, enfin, lieutenant, je ne comprends pas pourquoi vous usez de brutalité sur ma personne!
-Écoute-moi attentivement, dégénéré, bibelot fragile qui méprise les autres espèces à cause de sa grande culture! Ici, en ce lieu, tu n’as aucun droit! Pourquoi n’as-tu pas signalé tes dons télépathiques à tes supérieurs?
-Parce que ceux-ci me paraissaient évidents. Tous ceux de mon espèce sont des télépathes naturels. Toutefois, je reconnais que je n’atteins que le niveau 200.
-Oui. Qu’as-tu encore dissimulé comme petits secrets, crotte de purk? (Le purk est une sorte de belette native du monde de U Tu. Pour les Kronkos, il s’agit d’un animal extrêmement répugnant).
Le Troodon cracha le dernier mot et envoya ainsi son haleine fétide et soufrée au visage de l’aspirant qui, stoïquement, n’afficha pas son dégoût. L’interrogatoire se poursuivit.
- Alors, inférieur! Tu abuses de ma patience. Explique-moi un peu ta petite expédition de l’autre soir. Qu’allais-tu faire avec Grronkt?
- Je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire, lieutenant.
- Que me contes-tu là comme fable? Me prends-tu pour un imbécile?
-Oh non, lieutenant! Sinon, vous ne seriez pas officier dans la flotte interstellaire!
- Ah, bien. Vois-tu, minable, j’ai travaillé dur pour y arriver! Mais c’est toi qui m’intéresses. Alors, vas-tu parler?
-Je ne m’arrête pas de le faire depuis cinquante et une minutes.
Les réponses du jeune aspirant devenaient de plus en plus ironiques. Kiku sentait confusément que le prisonnier se moquait de lui. Excédé, il sortit ses griffes, longues de quinze centimètres, afin d’en faire usage contre l’Hellados. Mais une vois douce, à peine audible, arrêta son geste à temps. Le chef de la sécurité sursauta. Le lieutenant se retourna vivement pour observer attentivement l’intrus. De son côté, Stamonn, soulagé, se permit de respirer. Le jeune homme, lâché par le Kronkos, avait atterri assez brutalement sur ses muscles fessiers. Tout en reprenant son souffle, à son tour, l’Hellados regarda le nouvel arrivé.
Il s’agissait d’un humain de grande taille, aux cheveux couleur de lin, au teint blanc comme de l’albâtre, aux yeux rouges et aux membres supérieurs trop longs. Le Kronkos et Stamonn reconnurent l’ambassadeur extraordinaire Antor, le mystérieux diplomate dont nul à bord ne connaissait les origines, sauf, sans doute, le commandant Wu, et, peut-être le docteur di Fabbrini.
Immédiatement après avoir identifié l’ambassadeur, Stamonn ferma son esprit, renforçant ses boucliers mentaux. Il craignait l’homme comme tous les membres de l’équipage. Des histoires bizarres, assez folles, circulaient sur son compte. Antor n’en avait cure. Il savait que Daniel Wu lui vouait une amitié indéfectible et que ses supérieurs appréciaient ses brillants résultats diplomatiques.
- Excellence, que venez-vous faire, ici? Rugit Kiku.
-Votre façon d’interroger l’aspirant Stamonn n’est pas productive selon la communication du commandant. Je prends la relève. Dehors!
Le Kronkos s’étouffa de rage. Il n’acceptait d’ordres que de Daniel Wu ou, à la rigueur, du capitaine Maïakovska.
- Excellence. Vous m’humiliez. De quel droit m’évincez-vous?
-Le commandant révise l’IA, il n’a pas de temps à perdre. Comme je jouis de sa confiance totale, je me substitue à lui. Êtes-vous satisfait? Alors, fichez le camp!
Kiku hésita puis se décida. Il fit un pas en direction d’Antor. Mal lui en prit! En moins d’un dixième de seconde, il fut projeté avec une violence inouïe contre la paroi de plastacier. Celle-ci vibra sous le choc mais résista. Le lieutenant U Tu en resta ahuri. Jamais aucun humain n’avait réussi, à l’exclusion de son commandant, à le battre et, encore moins, à l’envoyer aussi vite sur le tapis.
- Cette fois-ci, j’espère que vous avez compris lieutenant U Tu. Dehors!
-Oui, Excellence, répondit Kiku, la queue basse.
Le lieutenant quitta la cellule, faisant grincer ses cinq cents dents de colère rentrée. Il oscillait entre deux sentiments : la rage et l’admiration. Il finit par opter pour cette dernière.
Antor, de son côté, n’était pas même essoufflé par l’effort accompli. Il se contenta de remettre de l’ordre dans sa tenue et de rabattre en arrière sa mèche rebelle. Pendant ce temps, l’aspirant Stamonn s’était assis sur sa couchette, attendant la suite, réprimant au plus profond de lui la tempête de ses émotions. Le jeune Hellados, même s’il savait l’assassinat de Kilius et la découverte d’un conteneur au contenu illicite, ne comprenait pas pourquoi la sécurité s’acharnait à le considérer comme un suspect. Avec un frisson, il vit l’ambassadeur se rapprocher de lui le détaillant de ses étranges yeux rouges. Bientôt, Stamonn entendit un léger bourdonnement dont il ignorait la provenance. Une nausée lui souleva le cœur. Antor était en train de le sonder, de son esprit puissant, faisant voler en éclats tous ses boucliers mentaux. Au bout d’une minute, les oreilles de l’aspirant se mirent à saigner, laissant couler sur le col de son uniforme un liquide jaune soufré.
Mais le phénomène ne dura guère. Cessant de fixer le jeune homme, Antor s’assit à ses côtés, et, de sa voix douce, lui dit.
- Pardonnez-moi ce procédé si peu civilisé. Mais je devais connaître tout ce qui vous concernait ainsi que toutes vos actions.
-Et maintenant, Excellence, vous êtes rassuré. Vous avez la certitude que je ne suis pas un criminel, articula amèrement l’Hellados.
-Absolument. Vous êtes un officier intègre et dévoué à l’Alliance. On a abusé odieusement de votre jeunesse. En état d’hypnose, vous avez obéi à l’assassin et ainsi, vous avez enregistré puis transporté des conteneurs illicites, persuadé que ceux-ci ne renfermaient que des produits ordinaires. Ensuite, le criminel n’a plus eu qu’à occulter votre mémoire.
-Le coupable disposerait d’un don télépathique capable de geler le mien?
-Oui, et ce n’est pas sans mal que je suis parvenu à faire sauter les verrous qu’il avait mis dans votre esprit. Il a agi de même avec un autre complice involontaire. Or, chez vous, cependant, il a dû renforcer l’occultation. Si vous aviez été humain, vous n’auriez pu sortir indemne de ma sonde mentale.
-Par Stadull!
-Vous auriez été réduit à n’être plus qu’un corps sans cerveau, même limbique.
-Puis-je regagner ma cabine?
-Vous êtes libre. Mais je vous adjoins une escorte et je vous recommande de ne point sortir de vos quartiers. Le commandant Wu vous rendra visite demain dans la matinée.
Tandis que Stamonn réajustait son uniforme, Antor désactivait le champ de force de la cellule et ordonnait au Kronkos Kivv de raccompagner le jeune officier jusqu’à sa cabine. L’Hellados sortit de sa prison, salua l’ambassadeur et s’éloigna, le garde de la sécurité juste derrière lui.
Antor, quant à lui, méditant, la tête penchée légèrement sur le côté, gagna l’ascenseur. Il escomptait voir Daniel au plus vite. En fait, le mutant en avait appris bien plus que ce qu’il avait révélé à l’aspirant. L’ambassadeur s’inquiétait.
« Comme le sergent Grronkt, Stamonn n’a été qu’un comparse sous hypnose de notre mystérieux assassin. Le subconscient de l’Hellados révèle la persistance d’images déformées. Une silhouette noire, humanoïde, s’emparant de son esprit et l’obligeant à agir comme dans un cauchemar. Si l’IA n’était pas sous influence, par extrapolation Daniel pourrait immédiatement identifier le criminel. Cet être est un puissant télépathe. Pourquoi a-t-il introduit des aliens à bord? Et quels sont ses pouvoirs?
J’y songe : j’ai sondé Stamonn avec une telle puissance que sa mémoire peut se réveiller. Et comme Daniel a fait de même avec Grronkt, tous deux sont en danger!
Mon ami est-il conscient du problème? Les deux membres du Langevin doivent être protégés immédiatement. Et pas par des gardes Kronkos. Il leur faut des officiers télépathes ou empathes. Kinktankt conviendrait parfaitement. Il m’a fait bonne impression. Je vais lui adjoindre le Néandertalien. Tous deux pourraient ainsi dresser une barrière mentale contre toute intrusion psychique. Mais ils auront besoin de l’aide d’un garde patenté de la sécurité. Eloum, le cygne, fera l’affaire. Ah! Maintenant, informons Daniel. Il est difficile d’établir un contact mental avec lui depuis qu’il est en mode ordinateur… ça y est…D’accord, je pars requérir le siliçoïde… »

*************

Quelques minutes plus tard, Antor et Kinktankt avançaient rapidement dans le corridor du vingt-cinquième niveau du Langevin, là où étaient situées les cabines des sous-officiers. Ils se dirigeaient vers les quartiers de Grronkt. Parvenus devant la porte, le digicode refusa de fonctionner.
« Laissez-moi faire, Excellence, » émit le siliçoïde.
Un bras de glaise et de mica sortit alors de la masse de Kinktankt et alla se plaquer contre la serrure électronique. Celle-ci fondit et se désagrégea avec des crépitements et des sifflements sous l’action d’un acide particulièrement puissant émis par le siliçoïde. Une fois à l’intérieur du porcinoïde, il fut évident que l’ambassadeur et le sous-lieutenant étaient arrivés trop tard.
Au fond du salon, à la place d’un tableau reproduisant la station balnéaire de « Mirail Li », célèbre et fort à la mode sur Marnous, un cocon d’un blanc immaculé, d’environ deux mètres cinquante de hauteur se trouvait encastré dans la paroi de plastacier.
http://lesfilsdutemps.free.fr/cocon.jpg
Le métal de synthèse qui supportait des températures dépassant les dix mille degrés Kelvin, était en partie fondu. Le cocon paraissait émaner d’un ver à soie d’une espèce particulière.
Devant cette chose effroyable, Kinktankt ne put s’empêcher de reculer en émettant des effluves acides et nauséabonds, signes d’une grande frayeur.
Antor, lui, ne perdit pas son sang froid. Il appela par l’intercom le docteur di Fabbrini afin que la jeune femme autopsiât la chose. Kiku U Tu fut également requis.
Une fois dans la cabine de Grronkt, Lorenza commença la pénible tâche sous les yeux impassibles d’Antor et ceux intéressés du lieutenant U Tu. Kinktankt avait préféré s’éloigner.
Très professionnelle, le docteur di Fabbrini opérait. Aidée d’Antor, elle détacha le cocon de la paroi, dans un premier temps, puis entreprit de le dévider délicatement. Pour ce faire, la jeune femme s’était munie de gants spéciaux.
- Grronkt est-il à l’intérieur? Demanda Kiku.
-Je le pense vu le poids du cocon, répondit Lorenza d’une voix neutre. Il faudra veiller à récupérer toutes ces fibres pour analyse.
-Là, une bandelette, remarqua Antor.
-C’est du lin, incontestablement. Elle porte une inscription dans ce qui me semble être de l’athénien classique. Vous lisez le grec ancien, je crois…
-Oui. Ah! Impossible!
-Que dit donc le message?
-Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin.
-Les Écritures, le Nouveau Testament. Mais pourquoi notre assassin cite-t-il le Christ?
-Vraiment, Lorenza, vous ne comprenez pas?
-Seigneur!J’ai saisi. Il est au courant de la seconde histoire. Et du rôle que nous y avons joué. Ou plus précisément nos doubles. Quelle arrogance!
-Exactement. Notre assassin se moque de nous tout en nous menaçant et en nous défiant. Daniel doit être informé immédiatement.
-Alors, c’est bien le commandant qui est visé. Une vengeance. De Penta Pi ?
-Peut-être pas. Certes, je reconnais sa manière d’agir, or, je ne détecte pas sa présence…Cet être déca dimensionnel n’est pas actuellement dans les parages, soyez-en certaine. Reprenez votre tâche, Lorenza.
Une fois le cocon entièrement ouvert, les trois officiers ne purent que constater la présence effective du cadavre du sergent chef.
« On dirait que Grronkt a été victime d’une distorsion temporelle opposée. La partie gauche de son corps est desséchée, présente la texture d’une momie inca vieille d’un demi millénaire.
http://amerique-latine.com/ala/fr/MusArcMomieTBC.JPG
L’autre partie, au contraire, est réduite à l’état fœtal comme si le porcinoïde avait subi une régression ontogénétique.
http://www.syti.net/Images/Embryogenese/Porc3.jpg
-Les symboles sont clairs, docteur. S’exclama Antor. La citation du Nouveau Testament, le cocon représentant le passage de la larve à l’imago, mais jouant également à la fois le rôle de fardo de momie péruvienne
http://daniel.duguay.free.fr/illustrations/fardo_fun.gif
et d’amnios de fœtus en gestation.
-Satanique! Ajouta Lorenza.
-L’assassin nous défie et le passé nous rattrape.
-Qui sera la prochaine victime?
Antor mit une longue minute à répondre. Il laissa planer son esprit dans le vaisseau à la recherche de Stamonn. Il capta enfin les pensées de l’Hellados qui dormait, récupérant ses forces. Il vit aussi les lieutenants Uruhu et Eloum en train de monter scrupuleusement la garde devant la porte des quartiers de l’aspirant.
« Kinktankt! » Appela l’ambassadeur d’une voix forte.
Le siliçoïde entra, penaud.
- Allez aider Uruhu et Eloum. Dépêchez-vous!
-Oui, Excellence.
Kinktankt parti, Antor répondit enfin au médecin.
- Stamonn est en danger. Je me demande s’il ne faudrait pas que j’aille moi-même le protéger.
-Pourquoi dites-vous cela?
-Parce que sa mémoire est en train de lui revenir.
-Est-ce pour cela que Grronkt a été tué?
Oui. Informez-en votre mari. Le Langevin doit passer en statut d’état de siège.
-Mais Benjamin n’est pas habilité à donner un tel ordre. Il n’a pas les codes et le niveau suffisant d’autorité!
-Alors, voyez Irina.
-Pourquoi pas le commandant Wu lui-même?
-Il est actuellement indisponible. Il vérifie les circuits et les puces de l’IA à vitesse accélérée. Même moi, je ne puis le contacter pour l’instant. Il a déconnecté les relais secondaires de l’ordinateur et chaque niveau du vaisseau est maintenant isolé et autonome.
-Mais il faut informer Daniel de ce qui se passe!
-J’en suis parfaitement conscient, docteur. Je vais le voir de ce pas. Il s’est enfermé dans son bureau.

samedi 11 avril 2009

Première partie : La clé de cristal 2.2

Dans les quartiers de la famille Wu, une quasi obscurité régnait. On pouvait entendre le doux ronronnement d’Ufo qui, pelotonné en boule sur les pieds d’Irina, dormait d’un sommeil paisible. Sans doute rêvait-il qu’il chassait quelque mulot ou quelque souris. La jeune femme, blottie contre Daniel, respirait régulièrement, proche de la phase paradoxale du sommeil.
Dans la pièce adjacente, celle des enfants, Marie s’agitait dans son lit et gémissait, soumise à un de ces cauchemars perturbants. Soudain, ses cris se firent plus forts et on put distinguer clairement les mots qu’elle disait.

« Non! Je ne veux pas! Tu es une méchante sorcière! Mathieu, pourquoi veux-tu me l’enlever? »

La fillette se redressa brutalement et ouvrit les yeux. Effrayée, elle pleura, perturbée et désorientée, réveillant ainsi son frère qui dormait dans son lit en face du sien. Le premier mouvement du garçonnet fut de se retourner, la mine boudeuse. Mais Mathieu comprit vite que sa sœur avait besoin d’être réconfortée. Il allait pour se lever lorsqu’une lumière tamisée éclaira la chambre. Mathieu reconnut son père qui alla tout droit au lit de Marie.
Daniel prit sa fille dans ses bras et la laissa sangloter sur son épaule. Sentant qu’elle se calmait peu à peu, il lui murmura:

- Là, fifille. Ce n’est rien. Le mauvais rêve est parti.
-La méchante femme. Elle emmenait Mathieu avec elle, loin, très loin… Et je ne pouvais pas l’empêcher.
-Mairie, ce n’était qu’un cauchemar. Tu vois bien que Mathieu est ici, près de toi. Tes cris l’ont réveillé.
-Mais ça avait l’air réel, papa.
-Mon bébé, les songes ne sont que des chimères, des images fausses. Tu as dû lire une histoire qui t’a fait peur ou alors trop joué.
-Non!
-Bon, entendu, Marie. Décris-moi ce que tu as vu dans ton rêve.
-Je ne peux pas? C’était comme si je regardais d’en bas, de très loin. Et les lumières étaient bizarres. Tout allait si vite. Je ne pouvais pas bouger. Tu n’étais pas là et maman non plus!
Comprenant que Marie était incapable de raconter plus clairement son rêve, Daniel la berça tendrement jusqu’à ce que la fillette se rendormît. Enfin, voyant celle-ci fermer les yeux et s’amollir sur son bras, il la recoucha, la bordant avec amour.

- Papa, demanda Mathieu, tu me donnes un baiser?
-Oui, mon grand.
La chose faite, Daniel retourna auprès d’Irina.
- Elle s’est rendormie. Je pense que le reste de la nuit sera calme, fit-il en se rallongeant.
- Elle n’a pas de fièvre au moins?
-Non, elle a fait un simple cauchemar, c’est tout.
-Ce n’est pourtant pas dans ses habitudes. Tu as pu savoir ce qu’elle a rêvé?
-Pas exactement. Les images de son cerveau étaient confuses et brouillées. En tout cas, il y avait bien une femme dans son cauchemar. Mais je n’ai fait qu’entrevoir une silhouette vague, celle d’une sorte d’amazone aux longs cheveux, vêtue d’une tenue de combat quelque peu anachronique.
- Demain, je tâcherai d’en savoir plus. Heureusement que nous ne prenons pas notre service en même temps.
-Ne la brusque pas. Tu sais que Marie est plutôt craintive et sensible.
-Comme toutes les fillettes de son âge.

Après quelques secondes, Irina reprit.
- Je vais essayer de me rendormir. Il n’est qu’un peu plus de deux heures du matin. Tu devrais m’imiter. Tu n’as guère dormi ces dernières nuits.
-Oui, tu as raison.

Se rendant à l’avis de sa tendre épouse, Daniel ferma les yeux, ordonnant mentalement à l’ordinateur d’éteindre la lumière. L’obscurité revint instantanément. Quelques minutes plus tard, tous dormaient dans les quartiers du commandant Wu. Seul, Ufo ne s’était pas réveillé. Le chat avait poursuivi son embuscade onirique qui s’était soldée par la capture d’un joli souriceau gris.

********************

Tôt ce matin-là, Uruhu se rendit au niveau trois jusqu’à la bibliothèque du vaisseau. Le Néandertalien pénétra dans la salle avec circonspection, regardant de tous côtés. Il désirait être seul. Les cellules individuelles qui permettaient d’avoir accès aux informations demandées tri dimensionnellement étaient désertes.
Satisfait, Uruhu s’installa dans l’une d’entre elles et, activant l’IA, l’interrogea oralement de sa voix grave et hésitante.

« Je désirerai visionner l’arbre phylogénique des primates de la planète Terre depuis les origines, s’il vous plaît. »

Après un quart de seconde, la voix artificielle répondit.

- Ne pouvez-vous préciser davantage?
-Non, IA. Ce n’est pas ma spécialité. Je suis désolé.
-Compris, lieutenant Uruhu. Recherches en cours. Visualisation dans cinq secondes.

Uruhu n’eut pas le temps de s’émerveiller sur la rapidité de l’IA. Il fut entouré de buissons virtuels ou, mieux, de tunnels et de boyaux entremêlés, divergents, perpendiculaires ou parallèles dans ce qui lui paraissait être un dédale embrouillé, au parcours inextricable. Le chef pilote en venait à oublier qu’en réalité il était assis dans un fauteuil muni de senseurs palpeurs qui n’attendaient que ses ordres pour répondre à sa moindre sollicitation.
En fait, Uruhu se retrouvait plongé dans les embranchements de l’évolution de tous les primates de la Terre depuis l’ère tertiaire.

Ainsi, apparurent successivement, mais à une rapidité si grande, que la matérialisation semblait simultanée, se modifiant par une sorte de morphing hallucinant, au gré des données, des singes de toutes les espèces ou sous-espèces ayant vécu sur les continents terrestres aux temps préhistoriques. En coin, discrètement, un curseur temporel faisait défiler les dates repères au mois près. Mais ce n’était pas tout.

Les informations utiles se multipliaient, se croisaient, portant sur le climat, la géologie, la paléontologie, la dendrochronologie, la composition de l’air à la partie d’oxygène précise, la distance stellaire, la faune, la flore, et bien d’autres données encore. De plus, l’IA, d’un ton monotone et sur un rythme régulier, afin que le consultant ne se perde pas, égrenait les périodes et les sous-espèces; cela n’empêcha pas le K’Tou de se sentir dépassé.
« Mésozoïque, crétacé maastrichtien, cénozoïque, tertiaire, paléocène, éocène, Purgatorius Unio,
http://planete.simiesque.free.fr/planeteSimiesque/primates/photos/purgatoriusUnio.gif
Plesiadapis,
http://0.tqn.com/d/dinosaurs/1/0/e/K/-/-/plesiadapisAK.jpg
Adapis,
http://gnsi.science-art.com/2004VA/images/presentations/PaleoTalk-image.jpg
Biretia, Apidium,
http://www.pts.org.tw/~web02/beasts/factfiles/primary_ff_displays/apidium_1.jpg
Aegyptopithecus Zeuxis,
http://www.pbs.org/wgbh/nova/sciencenow/0303/images/02-mya-06.jpg
Rangwapithecus,
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3f/ProconsulZICA.png/800px-ProconsulZICA.png
Dryopithecus,
http://www.avph.com.br/jpg/dryopithecus.jpg
Oreopithecus banbolii…
http://www.nmb.bs.ch/oreopithecus.jpg

-S’il vous plaît, IA, ralentissez, murmura le K’Tou poliment. Je ne suis pas le commandant Wu.
-Excusez-moi, lieutenant.
-Je suis plus lent qu’un Niek’Tou. J’ai raté deux bifurcations. Retournez en arrière.
-Bien lieutenant.
Quelques instants plus tard, l’IA alerta le Néandertalien.
- Attention, erreur. Bifurcation des platyrhiniens du Nouveau Monde.
http://planete.simiesque.free.fr/planeteSimiesque/simiens/classification/tetes/pla_hapalide_saguinus/hap_saguinus_bicolor.gif
-Correction effectuée.

Quelques minutes s’écoulèrent encore. Uruhu commit une nouvelle erreur en allant trop loin dans l’arbre de l’évolution en direction de l’humanité. Face au spectacle extraordinaire d’un singe se métamorphosant anatomiquement à chaque seconde qui passait tandis que l’IA poursuivait, insensible….

« Proconsul,
http://www.mc.maricopa.edu/dept/d10/asb/origins/primates/proconsul.jpeg
Kenyapithecus, Morotopithecus, Pierolapithecus,
http://blogs.discovermagazine.com/loom/files/prevsite/pierolapithecus.gif
Turkanapithecus… »

…fasciné, le K’Tou marqua une pause grâce au senseur palpeur. Devant lui, se dressait la reproduction exacte d’un pré Australopithèque, un ancêtre commun aux chimpanzés, aux Bonobos, aux gorilles et aux hominiens. Uruhu s’exclama, troublé.
« Pi’Ou, le dieu des origines! Celui qui apprit aux K’Tous à se redresser, à marcher debout, à sortir des ténèbres de l’inconscience et à devenir des hommes.
-Voulez-vous passer à Toumaï, Orrorin, à Ardipithecus et poursuivre au-delà?
-Non, c’est inutile, IA, merci. Tout compte fait, ce Pi’Ou ressemble fort peu à celui que j’ai vu en rêve, il y a quelques jours. Il n’a pas l’aspect des grands singes roux qui dirigeaient le vaisseau. Je me suis sans doute trompé de bifurcation.
-Vous faites allusion à l’Asie, répliqua l’IA, à la séparation du rameau des ancêtres de l’orang- outan.
-Peut-être. Montrez-moi.

L’IA s’exécuta, mais la représentation se figea instantanément, signe évident qu’un autre officier pénétrait dans la cellule holographique. Il s’agissait du lieutenant Johnson.

- Pardonnez-moi, lieutenant Uruhu, s’excusa la jeune femme d’une voix chantante, mais je voulais consulter les mêmes banques de données que vous. Peut-être, pourrions-nous le faire de concert ?

Timidement, le K’Tou répondit.

- Volontiers.

Uruhu se sentait toujours gêné lorsqu’il était en présence d’un Homo Sapiens. Sans façon, ignorant les signes de contrariété du chef pilote, Paméla s’assit sur un des accoudoirs du fauteuil.
- Comme vous pouvez le constater, lieutenant, fit le Néandertalien, j’étais en train de chercher les ancêtres des grands singes roux orang-outan. Pour le moment, avec peu de succès, je le reconnais. Je crois m’être égaré.

-En effet, vous avez visiblement besoin d’un coup de pouce. IA, ordonna la jeune femme, revenez à Proconsul et empruntez l’embranchement de Sivapithecus. Évitez celui des Pliopithecus.
-Enregistré.

A une vitesse vertigineuse, le fauteuil du K’Tou parut basculer dans le boyau virtuel, provoquant un début de nausée chez Uruhu, à cause des trop brutaux changements de direction. Pamela, quant à elle, ne semblait pas incommodée.
Enfin, l’IA égrena les nouvelles données et configurations tandis que le Sivapithecus apparaissait.
http://www.bertsgeschiedenissite.nl/geschiedenis%20aarde/ramapithecus3.jpg
Sautant le stade du Ramapithèque, le singe holographique augmenta en taille et revêtit les caractères spécifiques d’un gigantopithèque. Le K’Tou, satisfait, s’écria.
http://pythacli.chez-alice.fr/recent25/Gigantopithecus.jpg
« Arrêtez, IA, c’est presque cela. »

L’IA obéit au millième de seconde.

- Pourquoi voulez-vous visionner Gigantopithecus Blacki? Sur terre, cette espèce a disparu il y a environ huit cent mille ans.
-C’est parce que, dans un rêve, j’ai vu des êtres ressemblant à Gigantopithèque- Uruhu buta sur le mot. Lui et les siens s’étaient emparés du Langevin. Ils régnaient sans partage dans la galaxie. Mais la position des étoiles dans le ciel ne correspondait plus. Je ne comprends pas pourquoi. Après tout, je ne suis qu’un K’Tou.
-Ne vous sous-estimez pas lieutenant. Les K’Tous sont réputés pour leurs dons médiumniques.
-Cette faculté, je la possède comme tous mes semblables. A propos, je me demande si je ne vous ai pas déjà vue… Il y a longtemps. Lorsque j’étais encore parmi les miens.
-Réfléchissez, lieutenant, c’est impossible! Vous venez tout droit du paléolithique. Je n’ai jamais voyagé dans le passé, moi.
-A bord, cela nous arrive souvent. Régulièrement, le commandant effectue des sauts quantiques et se rend dans le passé de la Terre.
-Avec autorisation, j’espère ?
-Avec l’aval du grand manitou, l’Amiral Venge en personne.
-Et pourquoi ces sauts ?
-Le commandant ne nous fait aucune confidence. Mais j’ai cru comprendre qu’il recherchait des fossiles de grands singes ou ceux des ancêtres des Niek’Tous.

Pamela, en soupirant, laissa échapper cette réflexion qu’Uruhu ne comprit pas.

« Le commandant Wu serait-il sur la même piste que moi? Pourquoi la famille des anthropoïdes d’Asie dans cette histoire-ci s’est-elle terminée dans une impasse? »


*********************

Une autre journée avait passé. Tout dormait à bord du Langevin sauf les officiers qui assuraient
le quart de nuit. Il était près de deux heures du matin. Pourtant, alors que « La taverne du Maltais » avait fermé à minuit, dans les réserves, le Castorii Kilius s’affairait. Le tenancier avait pris soin de saboter les caméras de surveillance du bar. Elles diffusaient donc un enregistrement remontant à quelques jours.
Kilius contrôlait des conteneurs renfermant des flacons de whisky irlandais garantis de dix ans d’âge. C’était là une marchandise prohibée, mais le barman avait l’habitude de frauder. Il n’avait encore jamais été pris.

« Non, ce n’est pas la bonne caisse, disait-il pour lui-même. Où ai-je donc mis celle contenant la vodka? Serait-ce celle où est inscrit « jus d’ananas » ? Fichue mémoire ! Regardons. »
Le Castorii ouvrit la caisse pour constater qu’elle renfermait une centaine de bouteilles de vodka.
« Ah! Parfait. Maintenant, il me reste à trouver les œufs de Kaaks. Ils sont forcément dans le conteneur du fond, là, à droite. »

Pour vérifier ses dires, Kilius dut pousser quatre caisses.

« Bizarre comme cette caisse du dessous est lourde! Elle frôle la demie tonne. Comme si elle renfermait du plomb fondu. Et les parois sont chaudes. Quel est donc ce trafic? »
Avec précaution, le Castorii brancha un digicode sur la serrure électronique et y entra un code connu de lui seul. Aussitôt, les battants du conteneur s’ouvrirent.
« Que je suis sot! Fréquenter les Kronkos me ramollit le cerveau! C’est ma lave en fusion. Pourtant, il y a un détail qui cloche. Elle ne dégage aucune vapeur sulfurée. »
Voulant comprendre de quoi il retournait, Kilius protégea alors ses mains à l’aide de gants isothermes spéciaux appartenant à des tenues de protection de niveau 12, puis les plongea dans ce qu’il croyait être de la roche magmatique. Stupeur! Un phénomène inattendu se produisit alors. L’illusion s’estompa pour révéler quelque chose qui n’avait pas sa place dans les réserves de la taverne et même à bord d’un vaisseau de l’Alliance!
Kilius, envahi par une sueur glacée, se mit à reculer, contrôlant mal le sentiment de peur panique qui le gagnait. Il se heurta brutalement à un membre de l’équipage qui, dissimulé derrière des conteneurs, l’espionnait depuis déjà un long moment.
« Je ne m’attendais pas à vous trouver ici! S’exclama le Castorii naïvement. Ainsi, c’est vous le responsable de ce transport pour le moins surprenant. »

Kilius n’eut pas le loisir de poursuivre. Sur son visage s’inscrivirent une terreur et une souffrance indescriptibles. En mourant, ses yeux reflétèrent une silhouette déformée qui n’avait rien d’humain ou de dinosaure.

samedi 4 avril 2009

Première partie : La clé de cristal 2.1

Chapitre 2

L’horloge holographique de l’infirmerie principale du Langevin affichait l’heure locale, soit 10h15. Le docteur di Fabbrini achevait d’examiner le lieutenant Wu. Elle paraissait satisfaite des tracés et des relevés qu’elle lisait sur un écran. Enfin, en souriant, elle dit:
- Tout est en ordre, lieutenant. Vous pouvez vous détendre. Vous avez passé les psycho-tests avec succès.
- Vous vous inquiétiez inutilement, docteur.
- En fait, je craignais des séquelles traumatiques après l’épreuve que vous avez traversée.
- Les graphiques sont conformes aux précédents, n’est-ce pas?
- Naturellement.
- Je peux donc retourner au laboratoire poursuivre l’expérience en cours.
- Attendez un instant. J’ai quelque chose à vous demander.
- Je vous écoute.
- C’est assez délicat à formuler. Sans doute savez-vous que je possède une mémoire double.
- Comme Daniel.
- Et comme ma fille Violetta.
- Soyez plus explicite, docteur.
- Nous entamons une mission de très longue durée. Toutes les personnes à bord, qu’elles soient militaires ou civiles, sont volontaires.
- Normal.
- Bien. Elles ont subi sans problèmes les épreuves de sélection. Mais je dois affiner les nouveaux tests psychologiques et, ensuite je soumettrai chaque membre de l’équipage à ces derniers.
- Est-ce ce que je viens de subir?
- Oui.
- Vous tournez autour du pot. Allez donc droit au but, docteur.
- J’aurais beau rendre mes tests plus pointus, tous mes efforts resteraient vains lorsque je devrais les appliquer au commandant.
- Attendez, docteur. Qu’insinuez-vous? N’êtes-vous pas en train de me dire que mon frère est incapable d’assumer son poste?
- Non, pas du tout. Georges, convenez cependant que vous le connaissez mieux que moi. Comment vit-il le fait de posséder une mémoire double? S’en accommode-t-il? S’est-il confié à vous? Vous étiez très proches l’un de l’autre dans votre enfance.
- Si vous faites allusion à vos mésaventures du XXème siècle bis ou ter, ou je ne lequel, vous n’avez rien à craindre. Le Daniel de cette histoire double où les Haäns dominaient, n’est pas le vrai. Mon frère n’a jamais été aussi sûr de lui, aussi bien dans sa peau. Au contraire de cette histoire bis, il recherche les responsabilités. Depuis que je suis sous ses ordres, je ne l’ai jamais vu faillir. L’équipage lui est dévoué et tous ses membres sont triés sur le volet. Et tous les officiers ayant servi sur le Sakharov lui vouent une admiration sans borne.
- A mon niveau, il m’a été très difficile d’obtenir le poste de médecin en chef du Langevin. Effectivement, ce qui a tranché en ma faveur, c’est que j’ai été sous les ordres du commandant Fermat.
- Pour une place à bord, docteur, il y avait six mille demandes. Et pas simplement parce que le vaisseau part explorer une galaxie inconnue.
- Je comprends.
- Non, vous ne saisissez pas. Pour en finir avec vos doutes, allez trouver mon frère et parlez-lui franchement.
- J’accepte votre suggestion. Je vais convoquer le commandant Wu pour demain à la première heure.
- Capitaine di Fabbrini, je n’ai pas à m’immiscer dans votre vie privée. Pourtant, je crois avoir compris que vous vouliez absolument ce poste non seulement par goût de l’aventure mais également pour « étudier » mon frère. Exact?
- En partie. L’amiral Prentiss a soutenu ma candidature.
- Cette baudruche, toute gonflée d’orgueil! L’amiral Prentiss n’a jamais pu souffrir Daniel. S’il avait pu, il l’aurait fait emprisonner sur une planète en terra formation. Il ne s’est rendu que de fort mauvaise grâce aux avis de l’amirauté. A l’heure qu’il est, mon frère est dans le bureau de « tête de fer » en train de recevoir les ultimes recommandations concernant notre mission d’exploration.

********************

Comme l’avait dit Georges Wu, le commandant Wu était assis, en grand uniforme, sur un siège peu confortable qui faisait face au bureau imposant de l’amiral Prentiss. Il écoutait attentivement les instructions et les sous-entendus de celui-ci.
Prentiss, malgré ses soixante-dix ans, portait bien son mètre quatre-vingt-dix. Tout en lui dénonçait l’homme à poigne : ses cheveux blancs, coupés très courts, sa mâchoire carrée, ses yeux bleus, presque aussi brillants que l’acier. Il avait pris l’habitude de croiser les doigts et de les faire craquer. De sa belle voix de basse, à l’accent canadien, il s’adressait au commandant Wu, le fixant intensément, sachant par avance qu’il ne parviendrait pas à l’intimider.
- Donc, reprenait l’amiral, vous avez compris de quels pouvoirs vous disposiez.
- Oui, amiral. J’ai enregistré vos paroles.
- Commandant Wu, vous représenterez, vous et votre équipage, l’Empire des 1045 planètes. Nous ne recherchons pas l’agression, au contraire.
- J’en suis conscient.
- Votre mission ne consiste pas seulement à explorer l’inconnu, à prendre contact avec d’autres civilisations, à les étudier, à les comprendre, mais aussi, si nécessaire, à nouer de nouvelles alliances. C’est pour cela que l’ambassadeur Antor vous accompagne.
- Pardonnez-moi cette interruption, amiral, des alliés contre les Asturkruks?
- Depuis la mystérieuse neutralisation des Haäns, dont la civilisation a brutalement sombré dans l’anarchie, à la suite d’une guerre de succession bienvenue pour nous, les Asturkruks représentent désormais pour l’Empire la seule menace véritable. Nos espions nous informent tant bien que mal de la recrudescence des manœuvres de vaisseaux de guerre à la frontière du « no man’land ».
- J’ai ouï ces bruits, amiral.
- J’oublie toujours que votre haut niveau de sécurité vous permet d’avoir accès aux informations les plus secrètes.
- Peut-être désirez-vous rabaisser ce niveau ?
- Non, je finirai bien par m’en accommoder… A propos, concernant la neutralité de l’Empire militaro-industriel haän, je crois, commandant, que vous pourriez, si vous le vouliez, me donner plus de détails.
- Monsieur, c’est de l’histoire ancienne.
- Vous avez raison. L’affaire remonte à près de dix ans. Et le temps presse.
- En effet, amiral. Mon vaisseau doit quitter le quai lambda II à 18 heures précises.
- Et vous avez encore beaucoup à faire. Je sais ce que vous pensez de moi, commandant Wu, ou plutôt, je le devine.
-Monsieur, loin de moi l’idée de vous manquer de respect.
-Vous vous demandez comment, connaissant l’animosité que j’éprouve à votre égard, et, vous remémorant mes veto successifs à vos promotions, j’ai pu vous confier cette mission convoitée par tous les commandants de la flotte.
- Pas du tout, amiral. Je sais à quoi m’en tenir.
- Ah! Vous avez donc lu dans mon esprit. Autrefois, ce me semble, vous n’utilisiez pas votre don. Vous avez changé Daniel.
- Oh, si peu, amiral. Je n’ai jamais répugné à me servir de la télépathie lorsque celle-ci me permet de me prémunir contre un danger. Disons que j’évite d’en faire étalage ou encore de violer mentalement mes interlocuteurs. Mais un petit coup de sonde…
- Oui, je vois. Vos sept ans de commandement vous ont appris à vous montrer moins scrupuleux et plus efficace.
-Pour le bien de l’alliance, monsieur.
-Soit. En tout cas, je ne vous apprends rien en vous révélant que j’avais envisagé de confier cette mission à André Fermat.
-Effectivement.
-Mais mon choix final, je ne le regrette pas. Après tout, vous avez longtemps servi sous ses ordres. L’enseignement que vous avez reçu de lui a porté ses fruits puisque vous avez résolu avec succès quelques situations épineuses.
- Merci pour cette reconnaissance, monsieur.
-Et puis, votre cerveau positronique peut se révéler être un atout non négligeable. Il tempèrera vos velléités d’actions intempestives.
-Amiral, il y a douze ans, vous me reprochiez justement l’inverse! De manquer d’imagination.
-Certes, Daniel. Mais avouez que vous avez su vous y prendre avec les Castorii. Et je ne parle pas de Naor. L’alliance avait fait la croix sur la réussite de ce premier contact.
-Oh! Tout le mérite en revient à Antor.
-Non, Naor et Castorus sont rentrés dans l’Empire grâce à vos manœuvres. En fait, c’est cela qui m’a décidé. Alors, commandant, bonne chance.
-Merci, amiral.
Daniel se leva, s’apprêtant à saluer son supérieur.
« Encore un détail, Daniel. Ne répugnez pas à user à fond de toutes vos facultés. Vous porterez ainsi très haut l’étendard de l’Alliance. »
Le commandant Wu salua impeccablement l’amiral Prentiss. Ce dernier ne se contenta pas de lui rendre son salut de bonne grâce. Il fit plus. Contournant son bureau, il serra avec force la main de Daniel. « Tête de fer » avait fini par apprécier le daryl androïde.

*********************

Sur la passerelle, tous les officiers s’activaient, absorbés par les préparatifs d’un départ imminent. Le commandant Wu consultait fiches et rapports provenant des différentes sections du Langevin tout en supervisant les manœuvres. Soudain, il releva la tête. Son frère se tenait debout devant lui.
- Oui, lieutenant?
-J’ai à vous parler en privé.
- Pas plus de cinq minutes dans ce cas.
-Cela suffira.
-Chérifi, prenez ma place!
-A vos ordres, commandant.
Tandis que le lieutenant Ahmed Chérifi s’asseyait sur le fauteuil du commandant, Daniel Wu entraînait son frère dans son bureau. Ahmed Chérifi, Irakien d’origine, avait la particularité de ne mesurer qu’un mètre dix. Sa petite taille lui permettait de se faufiler partout dans les conduits de maintenance du Langevin et il lui arrivait ainsi d’aider les équipes d’ingénieurs plus souvent que son service ne l’exigeait. Parfaitement intégré à l’équipage, il jouait, avec Benjamin, Selim et David Anderson, au poker, dans des parties mémorables où il gagnait presque toujours.
Dans le bureau, Daniel Wu écoutait ce que Georges avait à lui révéler.
- Ce matin, le docteur di Fabbrini m’a fait passer les tests de Jünger. Mais, à mon avis, ce n’était qu’un prétexte. As-tu consulté les convocations pour la visite médicale?
- Bien entendu, Georges. Lorenza veut me voir demain à 8 heures.
- Alors?
- Alors, si tu crois que j’ignore ce qu’elle mijote, tu te trompes. Je lui ai ordonné de repousser mon rendez-vous de vingt-quatre heures. J’ai avancé les obligations de ma charge. Elle a dû se plier à ma volonté.
- Elle a reconnu qu’elle était à bord pour te surveiller avec l’accord de Prentiss.
-Naturellement. Mais à la décharge du docteur, celle-ci ne m’a presque pas côtoyé pendant dix ans. Et sa double mémoire la perturbe.
- Sans doute.
- Rassure-toi. Lorenza sera obligée de constater que je ne suis pas ce Daniel bis.
- Peut-être n’aurais-tu pas dû accepter son affectation à bord?
- Pourquoi? Je n’ai rien à cacher! Je pense plutôt que Violetta lui aura raconté tous les aboutissements de la seconde histoire. Georges, tu m’excuses mais je ne puis discuter davantage. Si tu as quelque chose à rajouter, viens me voir dans mes quartiers à 22 heures.
-Non, tes propos me suffisent.
-Dans ce cas, je passerai à l’arboretum demain dans la matinée.
Sur ce, le commandant Wu rejoignit la passerelle suivi de son frère qui s’empressa ensuite de redescendre dans les laboratoires hydroponiques.

**********************

Le Langevin avait quitté la base 829 depuis quatre heures déjà. Toutes les pendules s’alignaient sur la station spatiale. Il en irait ainsi jusqu’à la fin de la mission d’exploration. Le vaisseau, à hyper luminique 12, se dirigeait vers l’amas du Cygne. Dans deux jours, les cristaux de charpakium seraient davantage sollicités, engageant le Langevin à l’intérieur d’un tunnel trans-distorsionnel continu.
Sur le pont delta intermédiaire, là où étaient regroupés les lieux de détente de l’équipage, un petit bar sympathique, dans un style rétro de bon aloi, était particulièrement fréquenté. Baptisé « La taverne du Maltais », en hommage à Corto Maltese,
http://plansplan.files.wordpress.com/2008/11/hugo_pratt.jpg
son décor évoquait les grands larges, les marins d’autrefois, les Caraïbes au temps de la flibuste. Les tables et le comptoir en bois de chêne synthétisé, à la patine parfaitement imitée, les bouteilles poussiéreuses et sombres à souhait, les pichets en étain garanti d’époque, tous ces détails réveillaient toujours un sentiment nostalgique enfoui dans les cœurs des clients humains ou extraterrestres de « La Taverne du Maltais ».
Sur les murs, seules les planches holographiques des aventures du célèbre héros dénonçaient aux clients du bar qu’ils ne vivaient plus au début du XXème siècle ou encore à une époque encore plus lointaine.
Les Troodons, les Castorii, quelques humains comme Denis O’Rourke ou Benjamin Sitruk, s’y montraient particulièrement assidus. Le commandant, qui avait pourtant supervisé la décoration de la taverne, ne la fréquentait que rarement. Le barman, un grand type aux cheveux bruns et aux yeux aussi clairs que du cristal, comme dépourvus de pupilles, appartenait au peuple castorii. C’était un civil qui répondait au nom de Kilius.
Fier de sa profession, le barman garantissait l’authenticité de ses breuvages aux consommateurs et ventait ses boissons et mixtures préparées à la main comme jadis. Il usait de produits naturels à profusion. Pourtant, un Troodon, accoudé sur le comptoir, semblait mécontent.
http://www.dangerouswildlife.com/images/troodon-ga_1rgi.jpg
« Pour qui me prend-t-on ici? Vous me faites boire une « proukcht », une boisson pour fillette! Grognait-il. Ce que les humains appellent du sirop! »
Tandis que Denis O’Rourke se rapprochait, Kutu, le sergent Troodon frappa furieusement de son poing le comptoir, fendant le bois sur une belle longueur.
- Du calme, sergent, émit le médecin avec un sifflement.
-Et alors, j’ai raison! Je suis un soldat et j’ai réclamé quelque chose de fort. Depuis que j’ai mes cinq cents dents, je n’ai jamais bu du jus de chaussette. Ce crétin de Kilius veut humilier le guerrier que je suis!
Le Kronkos grondait si fort que les murs de la taverne vibraient.
« Holà, Kilius, fit O’Rourke. Mon collègue dit vrai. »
Le jeune homme venait de boire à son tour une gorgée de son pichet.
« Tu nous imposes un simple jus de fraise que tu baptises pompeusement rhum! »
Impavide, poursuivant l’essuyage de ses verres et pichets, le tenancier répliqua.
- Ordre du commandant, messieurs. Je me permets de vous rappeler que toute boisson alcoolisée est désormais strictement interdite à bord!
- Kilius, cet ordre n’est valable que pour les humanoïdes, ces petites natures! Je veux du Chtugang! Ce délicieux breuvage à l’odeur et au goût incomparables! Il me souvient que tu sais le préparer.
- Cette décoction abominable qui dégage des relents soufrés qui empuantissent l’air à cent lieues à la ronde? Cette boisson est si décapante qu'elle troue en deux gorgées à peine les boyaux des humains et des Castorii.
-Ainsi, tu l’as déjà essayée, Kilius.
-Juste une fois, mais par curiosité professionnelle. Après tout, il faut bien que je connaisse le goût de ce que je propose à mes clients!
-Tu en as en ce moment ou pas? Rugit Kutu.
- Non mais je dois avoir en réserve les éléments nécessaires à sa composition.
- Kilius, peux-tu nous la fabriquer pour… disons la semaine prochaine? Naturellement, rien que pour nous deux, le sergent et moi. Je suis impatient d’essayer cette nouveauté.
-Une semaine, c’est trop long! Je vais crever de soif.
-Tout doux, Kutu. Les gars, vous me demandez d’enfreindre des ordres directs. Le commandant Wu, s’il me surprend, va faire sauter ma licence et me débarquer illico presto!
Mais le Troodon ne parvenait plus à dominer sa fureur. Saisissant le tenancier avec une de ses griffes, il le maintint suspendu par le col dans les airs.
« Ecoute-moi bien, minable! Tu vas me fabriquer du Chtugang le plus vite possible. Avec des œufs de Kaaks, cinq, âgés d’un an, tu sais, ces oiseaux reptiles originaires de mon monde,
http://membres.lycos.fr/jcboulay/astro/sommaire/astronomie/univers/galaxie/etoile/systeme_solaire/terre1/dinosaures/pterodactyle.jpg
du tarmin, cette plante poivrée et épineuse; tu en écraseras les tiges de manière à en recueillir tout le suc aussi succulent que la digitaline terrestre ; tu y ajouteras de la lave en fusion à mille deux cents degrés Celsius, de la vodka ukrainienne, un bon litre et demi, du piment pilé, deux cent cinquante grammes par mesure ; tu mixeras le tout et tu laisseras reposer cinq heures avant de me servir le breuvage dans un pichet approprié. As-tu compris, espèce de larve avortée? »
Le Castorii qui essayait de respirer malgré sa position inconfortable bredouilla.
- Parfaitement, sergent. Et… si je n’obéis pas?
- Alors, ne te trouve pas sur mon chemin, inférieur! Je peux avoir un petit creux.
- J’ai saisi. Mais il me faudra quelques jours pour préparer le tout, le temps nécessaire de saboter les caméras du pont sans me faire repérer en premier, puis d’effacer l’enregistrement de ce soir. En attendant que je vous prévienne, espérons que les officiers supérieurs ont d’autres chats à fouetter que de visionner les séquences concernant ma taverne.
- Oui, tu as raison. Cette tâche revient à Benjamin. Je lui en toucherai deux mots. Sitruk comprendra. Il a une dette envers moi. Il ne m’a jamais remboursé la somme qu’il me devait lors de cette partie de poker qu’il a perdue il y a tantôt deux ans.
- Le capitaine Sitruk est très proche de l’équipage.
- Je dirais même qu’il est populaire. Il sait que les hommes ont parfois besoin de se défouler.
-D’accord, grogna Kutu. Quant à moi, je vais me détendre dans le hangar de simulation. Les créatures virtuelles vont frissonner et hurler de terreur!
Le Troodon se retira de son pas pesant, poussant des grondements sourds. Soulagé, Kilius remit de l’ordre dans sa tenue tout en soupirant.
- Comment les Kronkos ont-ils pu atteindre le niveau technologique du voyage spatial?
- Les Odaraïens avaient occupé leur planète quelques années.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/86/Sidneyia.jpg/175px-Sidneyia.jpg
Ils n’ont pu s’y maintenir qu’un demi siècle, pas plus. Ce délai a pourtant été suffisant pour les ancêtres de Kutu. C’est ainsi que les Troodons ont pu s’emparer d’une technologie supérieure à celle qu’ils possédaient et à l’assimiler. Plus tard, il y a environ quatre-vingt ans, l’Empire a jugé utile de faire alliance avec l’espèce. Nous ne devons pas le regretter. Grâce aux Troodons, à leur prodigieuse force et à leur courage incomparable, nous avons pu faire face à la menace Asturkruk.
-Oui, je comprends. Mais aussi presque nous mettre à genoux, nous les Castorii.
Sur ce nouveau soupir, Kilius reprit sa vaisselle.

mercredi 1 avril 2009

Première partie : La clé de cristal 1.2

Dans le centre de commandement, une dizaine d’officiers s’affairaient : le capitaine Maïakovska, Chtuh au pilotage, Sitruk à la navigation, Uruhu aux consoles tactiques, Warchifi aux opérations de routine, Nadine Lancet au poste scientifique, Anderson aux senseurs, Denis O’Rourke, le médecin chef adjoint, assis juste derrière le siège du commandant, Eloum, le garde de service sur la passerelle, impressionnant et magnifique cygne noir de deux mètres de haut.
http://farm1.static.flickr.com/244/457651016_1e07720f1b.jpg
- Statut ? Demanda le commandant Wu en pénétrant d’un pas vif sur la passerelle.
-La manœuvre d’amarrage est amorcée, niveau 1. Les moteurs auxiliaires fonctionnent à dix pour cent. Le vaisseau sera reçu sur le quai lambda 2. L’amiral Prentiss nous attend avec impatience.
- Merci capitaine Maïakovska, répondit Daniel en s’installant dans son fauteuil.
- Les sustentateurs alpha 3 montrent des signes de faiblesse, signala Sitruk.
- Passez en mode manuel et contentez-vous des sustentateurs bêta 1.
- A vos ordres, monsieur.
- Le Langevin a besoin d’une révision complète avant d’être tout à fait opérationnel, remarqua Warchifi.
-Celle-ci prendra une semaine pas plus, avec les nouveaux modules de correction.
Dit Irina.
Pendant cet échange de propos, la manœuvre d‘amarrage du vaisseau scientifique à la station spatiale 829 se poursuivait sans anicroche, dans un ballet réglé au millimètre près grâce aux ordres précis et au regard d‘aigle de Benjamin.
- Merci, Sitruk. Les officiers non indispensables en tenue d‘apparat en salle de télé transfert dans dix minutes. Nous devons faire honneur à notre vaisseau et vous connaissez comme moi la réputation de l‘amiral Prentiss.
- Oui, commandant, soupira O‘Rourke. Pas un bouton de guêtre ne doit manquer!
Les officiers concernés se levèrent afin de se préparer tandis qu‘une deuxième équipe assurait la relève.
********************
Dans le salon d’accueil, Kiku U Tu et ses acolytes, sanglés dans leurs uniformes neufs, à la parade, attendaient que leur commandant pénétrât dans la salle tendue de velours ocre et bleu. Lorsque Daniel parut, l’amiral Prentiss en personne s’avança, fait très rare pour être relevé.
Le commandant Wu s’inclina puis l’amiral le prit familièrement par les épaules et entama une conversation qui se voulait amicale.
- Toujours aussi exact, commandant Wu. J’apprécie.
- Amiral, il me tardait d’arriver à la base.
- Bien sûr, la mission.
- Certes. Mais aussi la joie de revoir des amis, des compagnons chers.
- A ce propos, justement. Le docteur di Fabbrini-Sitruk se joint à votre équipage en remplacement de José Suarez. J’ai accepté ce changement pour l’équilibre de l’officier Benjamin Sitruk sans oublier celui de sa fille.
- Je comprends. Le docteur est sans doute accompagné d’Isaac?
- Oui. Dites-moi, Daniel, pourquoi avez-vous promu Benjamin au grade de capitaine? N’était-ce pas Chérifi qui était en tête de liste?
- Amiral, le capitaine Sitruk, lors de la mission du Langevin sur Ophra 5 a pris d’excellentes initiatives. Grâce à lui, mon équipe d’exploration est remontée saine et sauve. J’ai jugé qu’il devait passer devant Chérifi. Non pas que ce dernier ait failli…C’est un bon officier. Cependant, il manque quelque peu d’imagination.
- Compris, Daniel. C’est plutôt amusant que ce soit vous qui me disiez cela.
- Avec tout le respect que je vous dois, amiral, vous savez bien que j’ai oublié depuis longtemps le handicap de mon cerveau à demi artificiel.
- Depuis vos états de service sous les ordres du commandant Fermat. Quel dommage que celui-ci soit mort en mission diplomatique! Voilà l’officier idéal. S’il n’avait bifurqué, il serait amiral aujourd’hui.
- Ce n’était pas ce qu’il souhaitait.
- Sans doute le connaissiez-vous mieux que moi…
- J’ai servi douze ans sous ses ordres.
- Et il vous a révélé à vous-même.
- Il m’a appris à m’accepter tel que je suis.
- A être un daryl androïde.
******************
Dans la salle de réception de la base 829, la fête donnée pour célébrer le prochain départ du Langevin battait son plein. Un orchestre de jazz jouait en sourdine d’antiques morceaux de Gershwin, d’Armstrong et de Cole Porter.
http://www.radio-oh.com/jazz_about/others/pic/porter.jpg
Le buffet était véritablement fantastique: petits pains fourrés de charcuteries diverses, cakes salés aux olives, aux lardons, brochettes de fruits de mer, caviar béluga, feuilletés apéritifs au jambon et au fromage, chips, chipsters, olives et poivrons farcis, mousses de saumon et de thon, légumes en gelée, boudins parfumés, avocats, salades aux mille saveurs, fruits de toutes sortes, sorbets, petits fours, coquelets grillés, gâteaux de soirée variés, nougatines, mousses aux fruits, aux chocolats, à la vanille, bavarois, canapés aux fromages, au crabe, aux crevettes, plateaux de brie, de camembert, de munster, de cheddar, de parmesan, d’édam, bols de faisselle, de compotes, salades de fruits plus qu’exotiques, bref , il y en avait pour tous les goûts, tous les appétits. Les boissons non plus ne manquaient pas : champagne authentique, vins apéritifs, sangria, bière castorii, sodas, sirops, eaux gazeuses ou plates, aromatisées ou non, jus de fruits, limonades, orangeades, colas,thés ou cafés, et ainsi de suite…
Des petits groupes s’étaient formés et discutaient de tout et de rien. Un peu en retrait, le commandant Wu sirotait un jus d’ananas, Irina à ses côtés. Visiblement, il attendait
quelqu’un. Enfin, on annonça l’entrée de l’ambassadeur Antor. Se frayant un chemin, Daniel s’avança et, faisant fi de l’étiquette, il serra fraternellement son ami qui lui rendit son geste d’affection.
- N’es-tu pas en retard ?
- Il n’en va pas de ma faute. L’amirauté me faisait ses dernières recommandations. Irina, mes amitiés. Si je ne craignais pas de rendre jaloux Daniel, Je dirais que chaque jour qui passe, tu embellis.
- Flatteur !
- Je le pense sincèrement.
A cet instant, des officiers qui allaient se joindre à l’équipage du Langevin pénétrèrent dans la salle: Paméla Johnson, brillante linguiste, xéno ethnologue, interprète du professeur médusoïde Schlffpt, xéno biologiste réputé, le seul non natif d’Héllas à avoir obtenu le poste de directeur du centre de recherches de Kriss. La masse impressionnante du médusoïde se mouvait dans un aquarium portatif, commandé électroniquement. Immédiatement, le xéno biologiste fut entouré par l’équipe scientifique du Langevin qui ressentait une fierté immense devant le fait qu’elle allait travailler de longues années aux côtés du professeur.
Derrière lui, vint un siliçoïde à la taille et au poids impressionnants. Il était spécialiste de l’analyse des métaux et, incidemment, de l’environnement des planètes habitables. Il répondait au nom de Kinktankt. Il pouvait, si besoin s’en faisait sentir, remplacer un garde de la sécurité. Lorsqu’il marchait, il laissait derrière lui une traînée fuligineuse.
Lentement, les derniers officiers retardataires arrivèrent : un jeune aspirant Hellados, Stamonn, servant d’officier des communications ou préposé à la maintenance des moteurs, selon la décision du commandant, une jolie caninoïde qui ressemblait à un cocker roux, appelée Mina, polyvalente, un sergent chef porcinoïde qualifié pour la programmation des synthétiseurs, un lieutenant félinoïde, Shinaïa, s’occupant du ravitaillement et de la fabrication des cristaux de charpakium, un engagé éléphantoïde venant renforcer la sécurité, nommé Fptampt, une aspirante castorii, sévère et gracieuse à la fois qui, par son maintien austère, tentait de faire oublier sa beauté, et, enfin, la capitaine Lorenza di Fabbrini -Sitruk, le nouveau médecin en chef du Langevin, qui, pour avoir sa mutation à bord du vaisseau scientifique, avait été faire le siège de l’amiral Prentiss pendant plusieurs semaines et, qui, abandonnait ainsi un poste de première importance à la Sorbonne. La jeune femme n’arrivait pas seule. Elle amenait ses enfants avec elle: une adolescente de quatorze ans, Viloletta , grande brune aux yeux verts et un garçon de neuf ans, Isaac, le cheveu roux et l’œil bleu, qui s’empressa de retrouver Mathieu. Les enfants renouaient des liens distendus par près d’un an de séparation.
Chaque groupe distinct menait une conversation particulière. Paméla Johnson avait délaissé le professeur médusoïde et errait d’une table à l’autre, sans véritable but, n’osant se mêler aux invités, intimidée, pas assez intime pour aborder le commandant Wu qui, pourtant, avait personnellement appuyé le dossier de la jeune femme en lieu et place d’un certain Tony Hillerman. La Noire, native de Kingston, avait fait ses études à Vientiane, comme le commandant. Puis, elle avait servi sur l’Einstein avant d’être affectée auprès du professeur Schlffpt. Âgée de vingt-huit ans, elle pouvait briguer, si elle le désirait, une chaire à Berkeley. En attendant, solitaire et paraissant s’ennuyer, elle buvait à la paille un punch à la noix de coco, dans un verre en forme de tulipe.
Benjamin Sitruk, qui avait toujours eu un faible pour la gent féminine, s’avisa de sa présence. Se rapprochant, il lia conversation.
- Alors, lieutenant, un peu perdue dans cette foule?
- C’est cela capitaine, je ne connais personne ici ou presque.
- Laissez-moi vous servir de guide, répondit Sitruk. Je vais vous présenter à vos futurs collègues.
- Merci beaucoup capitaine.
- Je suis Benjamin Sitruk, deuxième officier du commandant Wu, dit le capitaine en s’inclinant aimablement.
- Je m’appelle Paméla Johnson, » fit la jeune femme en observant l’homme qui lui faisait face. Elle avait devant elle un humain de près de deux mètres, à la chevelure rousse plus ou moins disciplinée, à la barbe en pointe, à l’œil d’un azur profond, au sourire engageant. Visiblement, il était d’un abord facile et sympathique. Avait-il quarante ou cinquante ans? Seules quelques rides autour des yeux dénonçaient qu’il approchait du demi siècle.
A trente mètres de son père, Violetta, qui avait passé une robe longue vaguement antiquisante mais d’un rose fuschia agressif, ignorant la discrétion, avait abordé Antor qu’elle tutoyait avec familiarité, nullement gênée par la fonction de ce dernier. Elle le connaissait depuis sa plus tendre enfance et, habituée à le fréquenter, elle en oubliait ses particularités physiques : deux mètres dix de haut, les avant-bras trop longs, le torse large, le teint livide, les cheveux couleur de lin, les yeux d’une teinte indéfinissable. A trente-huit ans, l’ambassadeur était encore célibataire et on ne lui connaissait aucune aventure. Pour cette raison, elle avait décidé qu’il serait son mari. Antor n’était pas dupe et il se prêtait à ce jeu de bonne grâce.
Tout en conversant avec l’ambassadeur, l’adolescente, qui tenait dans ses bras un gros chat noir et blanc aux poils mi longs, caressait Ufo qui ronronnait de bonheur. Le félin avait retrouvé avec joie son amie qui, autrefois, le gavait de douceurs interdites.
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Quant à Marie, elle s’amusait, cachée sous la table des amuse-gueules, à détailler les jambes ou les pattes des différents invités. Elle avait échappé à l’attention d’Irina mais Daniel savait où la récupérer. Il était habitué aux facéties de la fillette et ne la punissait qu’en dernier recours.
- Antor, pourquoi ne veux-tu pas me raconter ta dernière ambassade? Est-il vrai que les Minforiens sont tous bleus? Qu’ils ressemblent à des cristaux arbres télépathes? Le bruit court qu’ils vont entrer dans l’Alliance.
- Violetta, tu veux que je divulgue des secrets d’état! Et puis, crois-tu que le lieu et l’heure, soient propices pour aborder les problèmes de politique étrangère? Tu me sembles bien jeune pour t’intéresser à ces questions!
- Antor, je ne suis plus une gamine. J’ai quatorze ans et je m’informe. Je veux faire carrière dans la diplomatie comme toi!
- Holà, quelle colère! D’abord, pour réussir en ce domaine, il te faut de nombreuses qualités. Et il t’en manque deux, essentielles.
-Tu te moques de moi, je le vois dans tes yeux! Tu es pire qu’oncle Daniel! Tous les deux, vous ne me prenez jamais au sérieux. Au fait, quelles qualités me font-elles défaut?
- La discrétion et la télépathie. Tous les grands ambassadeurs actuels, hormis Fermat, mais il est mort aujourd’hui, sont avant tout des télépathes, qu’ils soient Naoriens ou pas. Tu comprends pourquoi, n’est-ce pas?
- Oui! Mais ce n’est pas indispensable. Apprends que je suis compétente! J’ai réussi les tests d’entrée à l’école de Los Angeles .Seul mon âge m’a empêché d’y être élève dès cette année! Mais ce n’est que partie remise.
- Oh! Violetta, là tu m’étonnes.
- Tu connais ce fait. Alors, ne me trompe pas avec ton faux air d’innocence! Je parle déjà vingt-huit langues et j’étudie à fond les relations internationales concernant cent vingt-six mondes. Sur ce chapitre, je suis incollable.
-Bon, je me rends.
Pendant ce temps, le frère du commandant Wu, Georges, le botaniste attaché à l’arboretum du Langevin, conversait avec Lorenza di Fabbrini-Sitruk. Il lui apprenait les changements intervenus dans sa vie privée. Sa belle-sœur s’était rapprochée et se mêlait à la conversation.- Ariana devenait impossible. Elle ne me formulait plus que des reproches, m’accusant de lui gâcher sa carrière. Je me suis résolu à lui rendre sa liberté. Le divorce a été prononcé en novembre de l’année dernière.
- Qui a obtenu la garde de Célia?
- Ariana, bien sûr! Et mon ex femme a regagné Alpha du Centaure V. Le bruit de son retour dans le corps diplomatique s’amplifie de jour en jour.
- Et vous, Georges, comment supportez-vous cette séparation?
- Je m’en accommode tant bien que mal. J’ai repris mes recherches sur les greffes de plantes à spores.
- Georges est devenu un monstre de travail, ajouta Irina. Si les journées pouvaient avoir quarante-huit heures, cela l’arrangerait. Nous restons parfois une semaine entière sans le voir, Daniel et moi. On ne dirait pas que nous travaillons sur le même vaisseau!
- Irina exagère quelque peu, répliqua Georges en souriant.
-J’en doute. Demain, je veux vous voir à l’infirmerie principale, dès huit heures! Je vous ferai passer les tests Jünger.
- Mais, docteur, je vous assure que ces tests psychologiques sont inutiles! J’ai subi un examen complet il y a trois mois sous la direction de Manoel et de O’Rourke. Je suis guéri de mon autisme. Aucun signe de rechute depuis vingt-cinq ans.
Mais Lorenza ne voulut rien entendre.
- Je vous ai donné un ordre, lieutenant Wu. Si vous refusez d’obéir…
- J’ai compris, docteur. Je serai exact.
Près du buffet, devant les saladiers de sangria, Benjamin et Paméla parlaient comme deux vieux amis. Sitruk avait présenté tous les hôtes de l’amiral à la belle Noire. Maintenant, ils évoquaient la longue mission d’exploration qui les attendait. Intéressé par le sujet, Daniel s’était joint à eux.
- Commandant, puisque l’occasion se présente de vous parler en dehors de toute étiquette, laissez-moi vous remercier. Je sais ce que je vous dois. C’est grâce à votre appui que je sers sur le Langevin. Or, je n’étais pas en tête de liste, loin de là.
- Lieutenant Johnson, j’ai étudié attentivement votre dossier. Vous aviez toutes les qualifications requises pour le poste.
- J’accepte ces compliments…
- ... qui ne font que refléter la réalité. Une brillante carrière vous attend.
- Je crois faire un rêve! Soupira Benjamin. Quand je pense que nous allons être les premiers à sortir de la galaxie, j’éprouve le besoin de me pincer! Explorer l’inconnu comme ces pionniers qui découvraient l’Amérique!
- Les premiers, capitaine Sitruk, c’est vite dit! Tout est relatif. D’autres civilisations nous ont précédés, il y a des millions d’années. Je dispose de certains artefacts qui démontrent que notre galaxie a été visitée dans un passé lointain.
- Certes, commandant. Mais aujourd’hui, c’est nous qui partons à leur rencontre. Et les traces dont vous parlez sont peu explicites.
- Je ne dirai pas cela, fit Paméla pensive. Ces dernières semaines, je me suis penchée sur des inscriptions mystérieuses découvertes il y a cinq ans à la frontière de Sagittaire 8.
- Je vois à quoi vous faites allusion, lieutenant, dit Daniel, sa curiosité éveillée. Vous en conviendrez avec moi. Dans tous les mondes de notre galaxie, que ce soit chez nos alliés de l’Empire ou encore sur les planètes de nos adversaires, Haäns, Asturkruks et j’en passe, des légendes circulent. Et ces récits se recoupent. Il, ressort de ces derniers que des êtres étranges et fabuleux auraient peuplé la Voie Lactée dès le début de son existence. Ils auraient essaimé sans vaisseau, portés par les vents solaires et les comètes. D’autres légendes font état de mutations multiples qu’ils auraient subies. Ainsi, ils seraient passés par différents stades de l’existence, tel le papillon…
- Pardonnez-moi, répliqua Paméla. Commandant, ces êtres n’auraient pas évolué de la larve à l’imago mais, au contraire, comme l’axolotl, auraient représenté un exemple parfait de néoténie. Bref, en quelque sorte, une « dévolution ». Ainsi, au fur et à mesure de leur voyage, ils s’adaptaient à leur nouveau milieu. En tout cas, c’est-ce que j’ai pu déduire d’une des inscriptions portées sur la célèbre sphère découverte sur Aruspus IV, il y a cinq ans.
- Lieutenant Johnson, vous m’impressionnez! Vous êtes parvenue à déchiffrer l’écriture aruspussienne! Pourquoi n’avoir pas publié un article sur vos prodigieuses découvertes?
- Je n’en ai pas encore eu le temps. A vrai dire, ma mutation sur le Langevin m’a prise de court. Je comptais me rendre sur Aruspus avant de faire paraître mes conclusions.
- Il n’y a pas qu’en linguistique que vous êtes douée!
- En effet, Benjamin, ajouta Daniel. Cela était en train de m’échapper. Avez-vous étudié la génétique?
- J’ai longtemps hésité entre la xéno biologie et la linguistique. Que pouvais-je espérer lorsqu’un génie comme le professeur Schlffpt officie?
- Écoutez, lieutenant, ne montrez aucun regret. Laissons-là cette réception insipide et suivez-moi au centre de l’IA du vaisseau. Vous allez reconstituer cette inscription et me la traduire. Et apprenez que même moi, qui fus un temps surnommé « le prodige de la Galaxie », je ne sais pas tout!
Prenant familièrement le bras de la jeune femme, Daniel entraîna Paméla hors du salon sous les yeux ébahis de Benjamin. Soupirant, le capitaine Sitruk murmura:
« Agitez sous les yeux de Daniel Wu un mystère à la fois archéologique et biologique, et le voici qui démarre à la nano seconde! Ce type a raté sa vocation d’enquêteur du passé. Bien, il ne me reste plus qu’à rejoindre Lorenza ou Violetta. Ma fille parle depuis plus d’une heure avec l’ambassadeur Antor. Décidément, je vais finir par croire qu’elle lui court après! »
****************
Dans la salle de maintenance de l’IA, à bord du Langevin,-celui-ci avait fini d’être révisé et il était prêt à quitter la base 829 le lendemain à dix-huit heures, heure locale.
Comme il était prévu-, Paméla Johnson avait enclenché le programme de projections holographiques non seulement de la mystérieuse sphère découverte sur Aruspus IV, mais aussi des différentes couches de sédiments mises à jour par l’équipe du professeur N’Kouba, originaire de Nairobi, aidée par l’Hellados Trima. Défilaient également des reconstitutions de fossiles humanoïdes en 3D.
Ainsi, des ectoplasmes colorés flottaient à deux mètres du sol, tournant lentement sur eux-mêmes, éclairés par une douce lueur bleutée qui leur conférait une note fantastique. Ils étaient tels que les archéologues se les imaginaient, d’après les fragments retrouvés et les segments d’ADN identifiés.
Mais quel sens revêtait l’inscription de la sphère? D’après la traduction du lieutenant Johnson, Daniel lisait le texte suivant:
« En boucle est l’Univers. Tout débute et finit au même point. Un nœud qui tourne sur lui-même. Le commencement n’existe que par son terme. La clé de la vie n’est détenue que par le changement. Transformation, mutation et pérégrination. Pour vivre, métamorphose-toi en te souvenant de ton existence et de ta forme antérieures. Visualise ton futur qui est multiple et deviens toi. En cercle est l’Univers. »
« Intéressant, marmonna le commandant Wu. Quant à l’aspect de ces aliens... Étrange! Plus on remonte dans le temps, plus on se rapproche de la première mutation, plus ils ressemblent aux différentes espèces humanoïdes qui peuplent actuellement la Galaxie, humains, Helladoï, Haäns, Castorii, et même Asturkruks. Au contraire, leurs descendants paraissent avoir régressé ontogénétiquement. »
Effectivement, ceux-ci dépassaient les deux mètres dix, possédaient un crâne surdimensionné tandis que leurs membres s’étaient atrophiés.
"Comment de tels êtres pouvaient-ils manipuler des objets?
- A moins que leurs surcapacités cervicales leur eussent permis la télékinésie! » S’exclama Daniel.
Toujours plus proches du présent, les fossiles les plus récents, c’est-à-dire à peine âgés d’un million d’années, révélaient les dernières mutations dont on avait les preuves : quatre appendices préhenseurs dont un abdominal, chacun terminé par une ventouse ou ce qui en tenait lieu. Et puis, plus rien, l’extinction aussi soudaine qu’inexpliquée!
L’analyse ADN apportait d’autres renseignements encore plus troublants. Ainsi, ces humanoïdes dont la néoténie était poussée à l’extrême, avaient possédé un patrimoine génétique qui les rapprochait de l’Homo Sapiens. Mais leur ADN comportait 69 chromosomes au lieu de 46.
- Quelle énigme fascinante! Reprit Daniel, ému par ce mystère xéno biologique. Des êtres triploïdes au lieu d’individus diploïdes habituellement répandus! Cela sous-entendrait qu’un des gamètes comprenait déjà 46 chromosomes. Bingo! L’IA confirme. Ah! Quel dommage que je doive supporter ce poste, ce grade! Si j’en avais le loisir, je m’attellerais volontiers à la résolution de cette énigme! Mais je déraisonne. D’autres aventures toutes aussi passionnantes nous attendent en direction de M 33.
- Commandant, que pensez-vous de l’hypothèse des ensemenceurs?
- C’est plus qu’une hypothèse, Johnson. Il y a six mois à peine, Kontiko de Marnous a prouvé qu’une intelligence si vaste et si évoluée qu’elle est pour nous, pauvres êtres matériels, incernable, a agi de telle manière, à l’échelle de notre galaxie, que toutes les planètes habitables ou susceptibles de le devenir pourraient un jour développer la vie.
- Je vous l’accorde, commandant Wu. Mais je n’ai pas poussé mes études dans cette direction aussi loin que vous, quoi que vous en pensez. Cependant, je sais que l’équipe de N’Kouba reste persuadée que l’espèce, après avoir migré sur différentes planètes, a fini par s’éteindre sur Aruspus IV, à cause d’une ultime mutation, certainement trop poussée, non adaptée à l’écosystème originel de ce monde.
- Et les migrants ?
- Ils auraient connu le même sort que leurs cousins. Rappelez-vous: des restes momifiés datant de cent mille ans environ ont été découverts sur Cyrus V.
- Oui, les dépouilles laissaient apparaître soit une multiplication anarchique des appendices préhenseurs, qui, ainsi, envahissaient tout le corps, soit une mutation en têtards apodes d’êtres autrefois humanoïdes.
- Effectivement. Dans ce dernier cas, la tête occupait alors les trois cinquièmes du volume de chaque individu.
- Il y avait pire. Dans dix pour cent des cas, les mutations conduisaient à des sortes de « monstres » réduits à de simples tubes neuraux mal protégés où des imitations de viscères s’étaient péniblement développés, et, ce, à l’extérieur des tubes!
- Parfois, l’évolution emprunte des voies pour le moins étranges.
- Pourquoi une telle « dévolution »? Celle-ci n’a conduit qu’à une impasse qui a entraîné l’extinction de l’espèce. J’aurais pensé, logiquement, au passage à un stade supérieur avec abandon de la matérialité. Mais…Oh! Déjà trois heures du matin! Lieutenant Johnson, j’abuse de votre patience. Vous devez avoir besoin de sommeil. D’autant plus qu’il vous faut être à bord du vaisseau à dix heures ce matin. Regagnez vos quartiers sur la base, je vais vous imiter.
- Commandant, je vous assure que je ne suis pas fatiguée. Parler de toutes ces énigmes a été… stimulant.
- Je n’en doute pas. Sauvez-vous vite.
Paméla Johnson salua puis sortit de la salle centrale de l’IA tandis que le commandant Wu désactivait la reconstitution.
« Cette jeune femme me paraît être un bourreau de travail. Je vais devoir modérer son zèle. Sinon, le reste de l’équipage la prendra en grippe rapidement. Que va dire Irina en me voyant débarquer si tard? J’entends déjà son sermon. Bah! Je l’ai épousée aussi pour son côté maternel. Elle sait que je l’aime et que je suis incapable de la tromper. Je n’ai plus qu’à lui avouer que je me suis amusé encore une fois à creuser un mystère archéologique. Oh! Bouddha! Que je suis las! Deux nuits à veiller. »

vendredi 13 mars 2009

Première partie : La clé de cristal 1.1

Chapitre premier

La pièce ressemblait à une chambre d’enfants telle qu’on pouvait en rencontrer à la fin du règne de Victoria. Les crédences, les lits, les tapis, les commodes, les armoires étaient encombrées, surchargés d’objets hétéroclites. D’un coffre à jouets ouvert, des balles de toutes tailles et de toutes couleurs, des jeux de quilles, une armée de soldats de plomb figés pour l’éternité, à la parade dans leurs uniformes rouges, débordaient.
Un peu plus loin, un cheval à bascule, en bois, se balançait tout doucement, heurtant, dans son va et vient, des automates vêtus comme pour une garden party à Balmoral. Soigneusement alignés sur une table d’acajou, des pantins représentant des polichinelles faisaient face à des ours en peluche dont les pelages variaient du brun roux au gris souris.
Près d’un lit à la courtepointe en coton blanc, quatre poupées Bébé Jumeau paraissaient converser ensemble dans ce babil charmant qui est le propre de l’enfance. Le modèle triste pleurait, un autre souriait tandis que les deux derniers montraient leurs petites dents.
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Sur une commode, une maison de poupées reposait en équilibre dans le style cottage anglais du XIXème siècle. Elle était habitée par des automates animaux à la manière des héros de Beatrix Potter.
La maisonnette comportait deux niveaux : un rez-de jardin et un premier étage. Dans la cuisine, merveilles de reproductions miniatures, on identifiait, aux détails près, toute une batterie de casseroles en cuivre suspendues au-dessus de l’antique cheminée, un buffet campagnard contenant une vaisselle complète en porcelaine à motifs de roses entrelacées.
Les meubles étaient en chêne rustique authentique. Tout était exact, jusqu’au sol carrelé !
En poussant une petite porte, on pénétrait dans un salon qui faisait également office de salle à manger. La pièce était ornée d’une tapisserie fleurie, alternant avec bonheur myosotis et bleuets. Près de la porte-fenêtre, trônait un divan tandis que dans un coin une horloge sonnait régulièrement les heures. Des petites chaises fragiles, recouvertes de chintz entouraient une table ovale en acajou.
A l’étage se trouvaient les chambres et la salle de bains, toujours dans ce style victorien popularisé par Hollywood dans les années 1940.La baignoire en émail et à forme de sabot avait des robinets qui fonctionnaient réellement. Quant aux deux chambres, elles comportaient des lits à barreaux de cuivre recouverts de couvre-lit en coton crocheté à la main . Aux fenêtres des rideaux de cretonne égayaient les pièces.
Revenons à la salle à manger-salon. Dans la cheminée, un feu rougeoyait et devant le foyer un rocking chair oscillait régulièrement. Dans celui-ci, béatement allongé en veston d’intérieur, la chaîne de montre en argent accrochée au gousset, un cochon à bésicles lisait une quelconque gazette locale. Un vieux chien de chasse, au pelage bicolore noir et blanc, lui faisait face. Il portait un uniforme de capitaine au long cours. Le marin à la retraite fumait la pipe en ayant pris soin toutefois de préserver ses précieuses moustaches en forme de guidon de bicyclette. Une chatte blanche, au pelage immaculé, aux poils doux et longs, le gras de l’hiver apparent sur son cou, se tenait assise sur un tabouret, jouant du piano. Elle était vêtue d’une robe victorienne à tournure couleur puce et exécutait avec brio les « scènes d’enfants « de Robert Schumann. Les notes cristallines, parfaitement identifiables, s’élevaient dans la nursery.
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Dans le jardin, une souris grise, une nounou, promenait un bébé lapin qui dormait dans un landau d’osier. Sur les marches d’un escalier, trois oursons, habillés d’un costume marin bleu marine et blanc, s’amusaient à se lancer une balle tandis qu’au-dessus d’eux, une grenouille dénouait un peignoir et s’apprêtait à prendre un bain dans la salle d’eau.
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Le jardin du cottage s’animait au gré des quatre saisons, reflétant à la perfection les paysages printaniers estivaux, automnaux ou hivernaux que l’on pouvait rencontrer dans la vieille Angleterre. Pour l’heure, les pommiers étaient en fleurs tandis que les massifs de roses bourgeonnaient à peine. Nichés dans les ormes et les hêtres, les pinsons, les coucous, les rossignols poussaient leurs chants mélodieux.
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Au fond du jardin, de la cabane à outils, une tortue sortait; son parapluie ouvert, retardant toujours de deux saisons. Vêtue d’un ciré jaune, elle se hâtait lentement, oubliant de fêter par un bel ensemble fleuri le printemps précoce et embaumé.
Au mur opposé, face à la maison victorienne, s’entassaient, en désordre, d’autres jouets cette fois-ci de garçons: maquettes de vaisseaux spatiaux de toutes les époques, depuis l’antique Spoutnik du XXème siècle
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jusqu’à la reconstitution précise, au rivet près, du Sakharov, disparu dans des conditions mystérieuses quelques années auparavant. On pouvait même reconnaître des destroyers castorii, des raptors haäns, et des croiseurs asturkruks. Soldats antiques helladoï, guerriers féodaux haäns, châteaux-forts castorii, il y avait tout. Sur un diorama, une bataille castorii helladoï était reconstituée dans ses moindres détails.
Enfin, sur une dernière table, classés par ordre d’horreur, trônaient, à l’échelle ½4 ème, des automates fluorescents reproduisant les monstres célèbres des films d’épouvante hollywoodiens et de la Hammer de la grande époque 1930-1960; deux Dracula sous les traits de Bela Lugosi
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et de Christopher Lee, deux loups-garous,
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deux momies à la décomposition plus ou moins avancée, la première ressemblant à Boris Karloff,
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la seconde, sortant d’un lac de boue, où on reconnaissait à peine le regard inoubliable du mythique acteur britannique, nommé plus haut. Il y avait même King Kong,
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le fantôme de l’Opéra, la créature du Lac noir, le prisonnier de Castel Marbre - autrement dit un squelette avec des chaînes dont quelques rares lambeaux de chairs et de vêtements adhéraient encore sur les os jaunis - et encore Boris Karloff - décidément à l’honneur ! - cette fois-ci en pitoyable créature de Frankenstein.
Le créateur de tous ces objets mettait la dernière touche à la reconstitution de Mister Hyde, incarné par Frederic March en 1931, mais un Frederic March à peine identifiable, le visage déformé par un prognathisme avancé. Ainsi l’acteur paraissait être un homme de Neandertal tel qu’on se l’imaginait dans la première moitié du XXème siècle et non le véritable Mister Hyde imaginé par Robert Louis Stevenson.
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Daniel vérifiait donc minutieusement le mécanisme de l’automate miniature, pensant à juste titre que son fils Mathieu se ferait une joie de recevoir le jouet le soir même.
Un sifflement caractéristique vint interrompre ses pensées. On sonnait à la porte.
« Entrez, le code de sécurité n’est pas mis. »
Le lieutenant Uruhu pénétra dans la salle de jeu de son pas lourd et traînant, le souffle un peu rauque, en proie à une émotion évidente.
- Est-ce déjà l’heure, Uruhu ?
-Presque, monsieur. Nous sommes en vue de la base 829.
Le commandant Wu laissa là l’automate et se retourna car il avait perçu la gêne de son officier pilote.
- Quelque chose vous chagrine, lieutenant ? Demanda-t-il sur un ton doux. Peut-être cette poupée ?
- Les K’Tous ne ressemblent pas à cela, monsieur! Vous le savez ! Ce jouet est une représentation dégradante de mon espèce, nous les hommes qui marchons debout !
- Ne vous fâchez donc pas lieutenant. Pendant longtemps, les Sapiens sapiens, pour vous le Niek'Tous, ont cru que les vôtres étaient ainsi, plus proches de l’animal que de la conscience. Je n’ai jamais pensé cela, et personne ici à bord. Alors, ne soyez pas vexé. Cette poupée n’est que la représentation de la peur primitive. Chaque jour, vous faites vos preuves sur le Langevin et je suis content de vous avoir comme chef pilote.
- Merci monsieur, dit Uruhu en s’inclinant sous l’éloge. Le K’Tou savait le commandant sincère et avare de compliments.
Le lieutenant s’exprimait avec lenteur, d’une voix particulièrement grave, marquant presque une pause entre chaque mot. On sentait que le basic English était pour lui plus qu’une langue étrangère, un idiome anachronique.
Comment un authentique Néandertalien avait-il pu se retrouver au XXVIème siècle et officier comme pilote en chef du vaisseau scientifique d’exploration du Langevin ? Cela sera expliqué peu à peu au cours de ce récit.
Mais le commandant Wu ne semblait pas pressé de renvoyer son subordonné. Au contraire, il fixait le lieutenant, observant ses moindres expressions.
- Lieutenant Uruhu, vous avez un problème, finit-il par déclarer. Voulez-vous m’en parler?
-Monsieur, pardonnez-moi, mais je n’aime pas lorsque vous lisez dans ma tête!
-Si votre problème met en cause la sécurité de mon vaisseau, je me dois de le faire. Allons, révélez-moi donc ce qui vous tracasse. Vos paroles ne sortiront pas d’ici.
L’officier pilote déglutit, attendit une longue minute, puis s’exécuta comme à regret. Il savait qu’il ne pouvait rien dissimuler à son télépathe de commandant lorsque ce dernier avait décidé d’utiliser son don.
- Voici, commandant. Depuis huit jours, ou plutôt huit nuits, je fais le même rêve. Je suis dans ma cabine en train de réfléchir. Je tente de me remémorer mon passé, de reconstituer les vastes étendues neigeuses de mon enfance lorsque je vivais encore parmi les miens. Et puis, peut-être est-ce parce que je me concentre trop, je ne reconnais rien de ce qui m’entoure. Et le rêve bascule alors. Je me retrouve sur la passerelle du Langevin, mais ce n’est plus elle! Le quart de nuit s’achève. L’éclairage est réduit et les consoles de surveillance clignotent doucement dans la semi pénombre. Tout me paraît étrange. Les murs ont changé de teinte. Vert foncé au lieu du beige et du gris. Je me sens lourd, j’ai mal à la tête et je transpire car il fait chaud à bord, très chaud.
- Poursuivez, lieutenant.
- Après m’être essuyé le front, je m’assure que le vaisseau garde le cap, et je regarde ensuite mes collègues de service. Alors, ma vue se trouble. Mes confrères m’observent comme si c’était moi qui avais changé. Mais pourtant ce sont eux! Tous, ils ont tous la face de Pi’Ou, le premier singe roux qui descendit de l’arbre et eut conscience de lui-même!
-Décrivez-moi exactement ces Orangs-outans.
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- Ils sont grands, leurs regards vous poursuivent au-delà de votre apparence extérieure. Ils sont vêtus comme dans les reconstitutions holographiques du passé romain de la Terre. Mais les couleurs de leurs uniformes ne correspondent pas. Du rouge carmin au vert printemps. Et ils me désignent, et ils ricanent. Ils s’expriment dans une langue que je ne saisis pas, moi qui, pourtant, comprends le langage des grands singes, de mes frères les demi hommes, les presque K’Tous !
- Ensuite?
- Ensuite, je bascule dans un puits et je tombe à l’envers. L’air que j’aspire me brûle. J’ai mal, très mal. J’ouvre les yeux sous la douleur. Je suis bien dans ma cabine, je viens de me réveiller. Je halète, couvert de sueur, le cœur battant follement dans ma poitrine.
- Merci, Uruhu, reprit Daniel en K’Tou; depuis le début du récit, le pilote avait retrouvé en effet sa langue maternelle.
- Monsieur, je fais ce rêve chaque fois que je m’endors, ce n’est pas normal !
- Lieutenant, ce n’est pas la première fois que vous voyez des mondes différents du nôtre, plongé dans la phase paradoxale du sommeil. Vos facultés médiumniques vous ont toujours alerté avant la révélation d’une situation dangereuse pour le Langevin et son équipage.
- J’en suis conscient, monsieur.
- Uruhu, vous avez dû vous poser certaines questions pendant mes expéditions de plus en plus nombreuses dans le passé de la Terre. Non, ne niez pas. Savez-vous ce que je cherche ? La preuve qu’une civilisation, puisant sa source non en Afrique, mais en Asie, a bien rayonné sur notre planète dans une autre temporalité. Depuis deux ans, j’ai recueilli une centaine de preuves archéologiques, des artefacts anachroniques, des fossiles qui n’avaient pas leur place dans les couches où ils étaient ensevelis. Le temps n’est pas un long fleuve continu, Uruhu, et, si je n’étais pas tenu par le secret, je pourrais vous apprendre des choses beaucoup plus surprenantes que votre présence à bord. Quant aux échos de ma mémoire double…
Le commandant s’interrompit car des petits pas précipités annonçaient l’arrivée de ses enfants. Marie fut la première à se jeter dans les bras de son père et à l’embrasser. C’était une adorable fillette de cinq ans, les cheveux auburn et raides, les yeux noirs en amande, la frimousse éveillée. Elle avait passée une simple robe rouge et blanche au tissu moelleux et chatoyant.
Après avoir câliné affectueusement son père, l’enfant se leva et alla faire la bise au lieutenant Uruhu qui se baissa pour recevoir la gentille caresse de la fillette.
- Mademoiselle, vous avez encore bavé sur ma joue! Dit-il, faussement furieux.
- Ne comprendras-tu jamais ce qu’est un baiser Uruhu ? Répliqua Marie entrant dans le jeu.
- Mademoiselle sait que les K’Tous ne montrent pas ainsi leur affection.
- Comment font-ils alors ?
-Ils se frottent le nez.
- Comme les Inuits. Jeta Mathieu péremptoire.
Le garçonnet avait suivi sa sœur. Plus âgé, neuf ans, il était également d’une nature calme et réfléchie nettement au-dessus de son âge. Lui avait hérité des yeux bleu gris de son père, de ses pommettes hautes, du teint cuivré et des cheveux noirs de son oncle Georges. Et parce qu’il était moins expansif que Marie, mais tout aussi aimant, il se contenta de serrer la main mais de manière chaleureuse du K’Tou et de donner un baiser furtif à son père.
- Maman nous a dit que tu étais ici, fit le jeune garçon,
- Monsieur, puis-je regagner mon poste ?
- Naturellement, Uruhu. Je vous rejoins d’ici un quart d’heure.
Quelque peu gêné, le K’Tou salua le commandant Wu et se retira.
- As-tu fini mon programme? Demanda Marie, sautillant avec impatience. Tu m’avais promis…
- Holà fifille, je n’ai que deux mains! Tiens, laisse-moi d’abord donner ceci à ton frère.
- Oh! Merci papa! L’automate est tel que je l’espérais. Aussi hideux que celui de la bibliothèque holographique. Mais j’y pense… Uruhu l’a vu. Il ne s’est pas vexé au moins?
- Un peu, mais il sait que je l’apprécie et que je ne suis pas raciste.
- Et moi, tu m’oublies?
- Mais non, Marie. Le programme est entré depuis une heure dans l’ordinateur de la nursery. Que veux-tu voir? Les héros de quelles séries?
Tous! Tout à la fois. Gédéon, Moustache et Trottinette, Tom et Jerry - ceux de « Cat Concerto » - , Mickey pompier, Picsou de Barks,
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le Marsu de Franquin.
-Tu es bien compliquée, Marie. Benjamin Rabier, Calvo, Hanna et Barbera, Carl Barks et André Franquin ont des styles qui ne se mélangent pas. Fais un choix.
-Alors, je veux Marsu ! Répondit Marie en zézayant un peu.
Acquiesçant, Daniel mit en marche la simulation. Puis, tandis que le centre de la salle de jeux se modifiait, il observa la réaction de ses enfants. Il se réjouissait autant qu’eux, communiant avec Marie et Mathieu dans le même émerveillement. Mais sa joie se teintait de mélancolie. Son enfance à lui était loin, et, hormis les moments passés avec son grand-père Li Wu, elle n’avait pas été heureuse. Trop de choses à apprendre, à assimiler, trop d’heures dans la plus grande solitude à se demander pourquoi il était différent. Des parents trop occupés : un père biologiste et informaticien, toujours en conférence, une mère botaniste, cachant un pénible secret, un frère aîné autiste qu’il fallait amadouer, soigner et guérir…
Revenant au présent, Daniel soupira silencieusement. Il ne devait pas ressasser un passé douloureux mais savourer avec un sentiment de joie intense chaque seconde de sa vie actuelle. Il avait tout ce que son cœur désirait: une femme tendre, dévouée, intelligente, ressemblant à cette actrice suédoise du XXème siècle - Ingrid Bergman -
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, sauf pour la teinte des cheveux, qui partageait la même passion que lui pour l’exploration de l’Univers, qui travaillait à ses côtés et à qui il pouvait déléguer en toute confiance son commandement, deux enfants splendides, presque aussi parfaits que s’ils étaient sortis tout droit d’un roman de la comtesse de Ségur, un frère enfin équilibré qui s’assumait, et un ami qui le comprenait parfois plus que lui-même, qui était presque un autre lui-même!
Antor serait à bord du Langevin dans moins d’une heure! Quant à ses supérieurs, les amiraux Prentiss et Venge en tête, ils lui reconnaissaient enfin le droit d’assumer sa différence. Ils venaient de le charger de la mission tant convoitée par les centaines de commandants de la flotte interstellaire de l’Alliance de voyager hors de la Voie Lactée et d’explorer une galaxie étrangère. Ainsi, son équipage et lui-même seraient les ambassadeurs de l’Empire des 1045 planètes. Honneur si recherché que Daniel connaissait au moins dix officiers capables de l’assassiner pour prendre son poste!
Au centre de la nursery avait surgi une forêt sempervirente sud-américaine, la forêt palombienne où vivait cet être mythique, le Marsupilami. Elle était reproduite à la perfection, telle que l’avait imaginée Franquin, il y avait près de six cents ans. Des papillons aux ailes multicolores et fragiles, des aras au caquetage agaçant, des scolopendres, des serpents endormis, un jaguar toujours affamé, à l’affût sur un tronc d’arbre, au bord d’un lac peuplé de piranhas, des Indiens plus civilisés que les habitants des grandes cités inhumaines, un chasseur cruel et intéressé, des chercheurs d’or pitoyables, le nid des Marsupilamis, et le frère et la sœur modernes Robinson Crusoé, rien ne manquait à cette bande dessinée animée tridimensionnelle, bien supérieure au film Mary Poppins!
- Bon, cela fonctionne, Dit Daniel. Les enfants, je vous laisse; mon service m’appelle.
- Ne t’inquiète pas papa, Répondit Mathieu. Nous jouons une heure puis nous nous couchons. Je sais éteindre la simulation.
- Je n’en doute pas. Je passerai vous donner le bonsoir plus tard. Amusez-vous mais n’oubliez pas que le jaguar peut vous blesser.
- Oh ! S’écria Marie.
- Je plaisantais fifille. Les sécurités sont branchées naturellement.
En souriant, le commandant Wu partit rejoindre la passerelle.