samedi 9 septembre 2017

Un goût d'éternité 2e partie : Cécile : 1917 (2).



Mais qu’advenait-il de Michaël ? Pour le savoir, revenons au matin du 3 mars 1917…
L’envoyé temporel resta endormi durant douze heures. Cela ne lui était jamais arrivé à la connaissance de Stephen. Insensible à la transformation de la nuit en jour ensoleillé, ce qui changeait, il poursuivait son somme dans cette ravissante matinée de printemps pleine de promesses. 
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Chaque fois que le professeur Möll ressentait le besoin d’abandonner Michaël à son inconscience, une puissance inconnue l’en empêchait. Pourtant, le chercheur était poussé par la force irrépressible de retrouver Cécile par n’importe quel moyen.
Ainsi donc, sa volonté lui échappait… malgré lui, il restait auprès de son descendant endormi.
Stephen n’avait pas sommeil. Il était parfaitement éveillé, comme rajeuni. Son estomac le tiraillait mais il ignorait ses appels pressants. En son for intérieur, il ruminait ses velléités de haine envers Michaël mais n’avait pas le courage de le laisser seul ici, sur ce champ.
De plus en plus, une idée le turlupinait, un sentiment de malaise l’envahissait.
Michaël était capable de rester des jours entiers sans prendre le moindre repos. Alors, que se passait-il donc ? Ce sommeil n’était pas normal, pas du tout…
Baissant la tête, il examina de plus près la vague silhouette lumineuse inerte et bien pâle.
- Il a dit : « mourir peut-être… ». Cela lui serait-il possible ? A cause de ce translateur saboté ? A cause de moi ? Son corps ou ce qui en tient lieu est si… translucide… l’aura de lumière qu’il émet si… ténue… Jamais je ne l’ai vu si faible, si fragile… il a réellement l’air d’être en train de mourir… de passer l’arme à gauche… comme une lumière vacillante… qui ne va pas tarder à s’éteindre. Comment renverser le processus ? quel effet cela fait-il de toucher la lumière ? Vais-je être brûlé ? Non… l’énergie qui émane de Michaël est trop faible… quelle impression étrange ! Ma main s’enfonce dans la sienne, la traverse mais… je ne ressens aucune douleur… Il est là, oui, bien là, vivant mais froid… si froid…
Alors, Stephen se saisit de la main droite de l’agent temporel, la tint serrée fermement dans la sienne, s’obstinant à garder le contact durant des heures et des heures. Ainsi, il lui communiqua sa chaleur, sa vie, son énergie… sans en être tout à fait conscient cependant.
La matinée s’écoula lentement, paisible, les oisillons pépiant gaiment dans la ramée. Le soleil éclairait cette scène, là-haut, tout là-haut dans le ciel. Au loin, les cloches des églises appelaient les fidèles à se rendre à l’office.
Les heures, toujours, passaient. Midi puis une heure s’en vinrent.
Stephen, obstinément figé, tenait toujours la main de Michaël entre les siennes. Plus que jamais, il avait faim et soif, une envie pressante le taraudait mais il voulait ignorer les réclamations prosaïques de son corps d’Homo Sapiens ordinaire. Il y mettait une fierté discrète et assumée tout à la fois. Ses reins lui faisaient mal, la fatigue l’accablait, ses muscles raidis semblaient aussi durs que du bois, son cou paraissait peser une tonne. Mais il était là, toujours là, accomplissant son devoir…
Il y avait longtemps qu’il avait refusé de lutter contre cette force qui lui disait confusément qu’il avait raison de porter ainsi secours à Michaël.
Tenir, oui, encore tenir… mais jusqu’à quand ? Jusqu’au bout de quoi ? Jusqu’à ce que le ciel se renverse, que sa raison bascule ? Que le chaudron maléfique de la guerre se confonde avec l’Univers en son entier ?
Malgré lui, ses yeux se fermèrent et il sombra dans une sorte de somnolence entrecoupée de réveils brutaux, de sursauts angoissés, rattrapé par la réalité.
Vêpres sonnaient dans le lointain.
L’agent temporel sortait enfin de son coma. A ses côtés, Stephen Möll, endormi, le corps ankylosé.
Michaël avait recouvré toutes ses facultés, y compris celle contrôlant son apparence, son avatar. Désormais, pour un instant, une minute ou davantage, il possédait tous les attributs d’un être fait de chair et de sang. Ouvrant ses yeux gris, il vit le ciel d’un azur délicat, le soleil déjà bas à l’horizon, l’herbe timide et humide. Il frissonna sous le vent frais. Dans le lointain, un coq chantait, des canards cancanaient, et un bouvier appelait ses bœufs à regagner l’étable.
Surtout, Michaël avait la conscience aiguë des mains de Stephen entre la sienne. Alors, soudain, il comprit pourquoi, lui, l’agent temporel 132 543 était là, bien vivant, en pleine forme, comme régénéré. 
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Inconsciemment, malgré lui, il sourit.
Ensuite, sans mouvement brusque, il se sépara de Stephen, de son ange gardien. Il ne voulait surtout pas le réveiller. Le professeur avait amplement mérité son repos… bien, qu’évidemment, il ignorât quelle avait pu être la valeur de son sacrifice…
Or, ce geste, si doux, si imperceptible, parvint néanmoins à tirer Stephen de son endormissement. Il tressaillit lorsque la main de Michaël se détacha des siennes.
Ses yeux brusquement ouverts, le professeur se redressa et dévisagea l’agent temporel avec un regard d’une hostilité qui en disait long sur ses états d’âme.
Pour dissimuler ses émotions, Stephen jeta tout un flot d’injures et d’insanités à la figure de l’Homo Spiritus.
- Rascal ! Salaud ! Fumier ! Quel temps vous m’avez fait perdre avec votre évanouissement ! Monsieur a eu des vapeurs comme une midinette ! Risible ! Espèce de bâtard ! Maintenant, il est bien trop tard pour espérer rejoindre Cécile. A cause de vous, je ne peux pas rattraper le coup. Elle est perdue pour moi à jamais. Vous mériteriez que je vous casse la gueule…
- Pourquoi donc ? Fit Michaël d’un ton impossible à rendre.  
- Vous savez pertinemment pourquoi, fils de pute ! Vous m’avez obligé à rester à vos côtés, à vous tenir la main… chaque fois que j’ai voulu partir, je n’ai pas réussi à vous laisser… vous avez été le plus fort.
- Stephen, votre colère ne doit pas vous faire sombrer dans la grossièreté.
- Monsieur minaude, monsieur se moque de moi…
- Vous vous entêtez dans votre rage. Vous refusez de voir que vous possédez un cœur noble et généreux… c’est vous-même, votre volonté propre qui vous a poussé à accomplir ce geste sublime…
- Je ne vous crois pas. Vous mentez… encore une fois…
- Vous avez saisi que j’avais besoin de vous… de votre force vitale… j’étais mourant et vous êtes parvenu à inverser le processus. Vous m’avez sauvé la vie… que vous le vouliez ou non. Je ne pouvais pas vous influencer, j’en étais tout à fait incapable, car, déjà, mon esprit était de l’autre côté, non du miroir, mais dans les brumes de l’infra-mondes… en moi, le vide, le néant, l’absence de tout sensation, de toute conscience… bien étrange expérience… et puis… soudain… j’ai senti de l’énergie passer à travers tout mon être… une énergie qui me remplissait… j’ai eu envie d’ouvrir les yeux… et vous étiez là, à mes côtés, me tenant la main, mais endormi…  Je ne sais pas dire merci…
- Pff ! Rien à foutre ! Allez glander ailleurs, putain de merde…
- Je ne sais pas dire merci mais je vous le dis quand même…
- Hypocrite ! Je vais vous casser votre joli visage d’ange, démolir votre portrait…
- Vous n’en ferez rien, Stephen… je vous connais si bien… votre cœur est si généreux…
En disant cela, Michaël se relevait lentement, posément, calculant tous ses gestes. Sous lui, le sol chavirait un tantinet.
Or, à peine était-il debout, qu’un uppercut le renversa illico et qu’il chuta brutalement sur l’herbe humide. Cependant, conservant son sang-froid, il sourit avec affabilité, se frotta la joue et murmura :
- Stephen, faites preuve de sérénité. Vous agissez comme un enfant gâté à qui un adulte vient de casser son jouet…
- Je ne suis pas un enfant, salopard de mes deux ! Je ne suis pas une marionnette, ta marionnette ! Espèce de dégueulasse ! Je brûle de me venger… Toutes les avanies que j’ai subies à cause de toi… Tu vas les payer… J’aurai ta peau…
N’écoutant plus que sa colère et sa haine, le professeur se lança une nouvelle fois sur Michaël et les deux hommes roulèrent sur l’herbe. Un corps à corps acharné s’engagea. Le chercheur ressemblait davantage à une sombre brute mal rasée et débraillée qu’à un être civilisé. Il tentait d’envoyer des coups de poings sauvages et rageurs à son adversaire mais celui-ci avait connu d’autres combats bien plus difficiles.
L’agent temporel parvenait donc à éviter la plupart des uppercuts tout en conservant une stricte défensive. Toutefois, Stephen se trouvait en meilleure forme que lui et le jeune homme finit par encaisser quelques coups à l’estomac qui le laissèrent sans souffle.
C’en était trop pour Michaël. Il n’avait guère l’habitude de se laisser faire ainsi.
Alors, s’enflammant sous la colère, cédant à un réflexe, d’un seul regard, il expédia à l’Américain une foudroyante décharge, ce qui eut pour résultat de l’assommer proprement.
Mais, aussitôt, l’agent temporel eut honte de lui et se morigéna. Il se précipita vers son ascendant et lui porta secours. Tout en respirant par saccades, il ranima l’humain si soupe au lait par le seul contact de son pouce sur le front.
Stephen ouvrit des yeux qui vacillaient et dont le regard ne parvenait pas à se stabiliser.
- Pardon, dit doucement Michaël. Vous et moi, nous nous sommes conduits comme deux gosses turbulents, deux garnements. Je reconnais que vous m’avez poussé à bout. Je brûlais de vous administrer une correction. Je n’ai pas réfléchi. Je suis plus fautif que vous, Stephen… il nous faut maintenant cesser ce petit jeu et essayer de grandir.
- Je me sens mal… la tête me lance…
- Vous allez vous en remettre. C’est bien la première fois que j’éprouve ainsi de la colère et que je désire me venger. Vous m’avez fait sortir de mes gonds… mais c’est passé. J’ai recouvré assez de raison. Vous savez ce que cela prouve ?
- Non… et je m’en fiche et contrefiche…
- C’est la parfaite démonstration que j’éprouve tout comme vous des émotions et des sentiments. Allons, debout ! Un effort…
- Tout tourne… j’ai envie de vomir…
- Pourtant, nous devons rejoindre les Etats-Unis en 1993…
- Bah… ça peut attendre… je suis malade…
- Non… ce voyage va se faire sans translateur… il est tout à fait out. Un tas de ferrailles et ce, grâce à Johann…
- Une épave ? Je ne le crois pas… bégaya le professeur. Vous pouvez le réparer…
- Inutile… cela me prendrait trop de temps et trop d’énergie…
- Abandonner le module ici ? Vous n’y pensez pas !
- Pourtant, il le faut. Mais je vais le faire disparaître, désintégrer ses atomes. Personne n’en profitera. Voyez… un seul trait de feu… 
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Effectivement, de l’index de l’Homo Spiritus sortait un rayon qui déstabilisa les atomes du fabuleux engin. Sa structure oscilla et l’appareil finit par se désintégrer. Il n’en resta bientôt qu’un petit tas de poussière qui fut emporté par la brise. Le sol sous le translateur ne conservait aucune trace de sa présence et du sinistre qui avait suivi.
- Bien… une épine en moins, articula Michaël d’une voix sourde. Une fois à Caltech, nous construirons un nouveau module.
- Euh… avec quels matériaux ? questionna Stephen d’un ton morne.
- Comme d’habitude… je les emprunterai… mais je ne me mettrai pas à la tâche avant au moins trois jours. J’ai besoin de prendre du repos.
- Comme moi…
- Pas tout à fait, Stephen. Regagner 1993 va me coûter mes dernières réserves d’énergie ou presque… j’ai urgemment besoin de me ravitailler…
- Vous pouvez le tenter ici.
- Vous vous moquez, là, non ? 1917 est à mes yeux l’âge des cavernes…
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/44/Caveman_1.jpg/250px-Caveman_1.jpg
 il n’y a pas assez d’électricité produite dans l’Europe tout entière… alors, attendez-vous à une méga panne à LA et sur toute la côte océanique des States… au minimum… et ce, durant trois jours…
- Mais… ce sera la panique…
- Je n’ai guère le choix, vous savez… vos ingénieurs, vos militaires n’y pourront rien… d’abord, faudrait-il qu’ils me missent la main dessus…
- Vous sous-estimez Drangston et ses sbires…
- Oh que non ! Je me placerai dans une bulle… mais je ne vous en dis pas plus.
- Drôle de sommeil réparateur !
- Lorsque le deuxième translateur sera achevé, je le munirai d’un supplément de sécurités. Cela m’étonnerait que l’Ennemi parvînt à le saboter… la technologie appartenant à ma civilisation…
- J’ai un gros doute…
- Pour une fois, soyez optimiste…
Stephen et Michaël rejoignirent donc l’an 1993 et atterrirent à LA le 7 juillet alors qu’un fait divers sans précédent secouait le pays tout entier. Le général Gregory Williamson venait de réchapper de justesse à un nouvel attentat perpétré à Bruxelles. Tout le bâtiment dans lequel opéraient les administratifs américains affiliés à l’OTAN avait explosé. Le bilan, très lourd, s’élevait à trente-quatre morts et à soixante-quinze blessés dans un état désespéré. On ne comptabilisait plus les autres victimes moins gravement touchées. Si, inexplicablement, la voiture de service du général n’avait pas connu une panne subite, Williamson aurait été à l’heure à son bureau et aurait fait partie des morts. On pouvait dire que Gregory était un sacré veinard…

*****

1917. France.

L’offensive pour la reconquête du Chemin des Dames avait échoué.
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 Des mutineries éclataient parmi les troupes françaises. Afin qu’elles ne se propageassent pas à tous les Poilus du front ouest, le général Pétain, nouveau chef d’état-major général de l’Armée française, donna des instructions pour ménager le soldat. 
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Ailleurs, en Russie, les troupes se ralliaient aux Bolcheviks et refusaient de se battre.

*****

31 Août 1917.

Johanna von Möll avait regagné le château familial à Ravensburg.
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 Son oncle Waldemar était venu la chercher à la gare. La jeune fille avait été rappelée car l’état de santé de son grand-père s’aggravait d’une façon alarmante. Sa présence était donc désormais nécessaire et tous étaient persuadés que le décès de Rodolphe von Möll n’était plus qu’une question de semaines voire de jours. En effet, le baron en titre, cloué sur son lit de souffrance, était de plus en plus soumis à des accès de délire.
Ce fut dans cette atmosphère morbide que Johanna fêta son dix-septième anniversaire le 17 septembre. Wilhelm, qui bénéficiait d’une permission, y assista, au soulagement de sa fille si aimée.
Le colonel von Möll attendait avec une impatience non celée le décès de son père. Il rêvait de la fortune dont il devait hériter. Or, pour mémoire, celui-ci était en faveur du fils cadet, Waldemar. Wilhelm n’aurait dû recevoir que des miettes.
Toutefois, le fils aîné n’était pas dépourvu de ruse. Il savait user d’un moyen détourné, si nécessaire, pour parvenir à ses fins.
Ainsi, mettant à profit une crise de Rodolphe, il lui fit signer un autre acte testamentaire en présence de deux témoins, deux serviteurs, circonvenus et tout tremblants.
Mais qu’éprouvait le baron ? Que ressentait-il ? Que vivait-il dans ses accès de fièvre ?
Dans les brumes de son esprit, il croyait être cerné par tous les morts de tous les champs de batailles de l’histoire humaine.
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 Il les voyait sans cesse se relever, l’accuser de négligence, le désignant du doigt à la vindicte vengeresse de la divinité régnant sur les enfers, sur les ténèbres. 
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Des corps abominablement décharnés se dressaient devant les yeux du vieillard délirant. Les cadavres ambulants arboraient tous des visages terriblement défigurés par d’atroces blessures et leurs plaies dénonçaient la lâcheté de Rodolphe von Möll qui avait failli à sa mission de paix.
Les orbites vides des dépouilles formulaient des reproches muets qui venaient résonner aux oreilles ultrasensibles du baron en proie à la fièvre.
Le silence bruyant devenait intolérable et Rodolphe se mettait alors à pousser des cris.
- Non… Vous vous trompez. Je ne suis pas coupable, bégayait le vieillard aux yeux exorbités et larmoyants, aux lèvres bleuies et desséchées.
Rien ni personne ne parvenait à calmer cette souffrance, ces accès de folie.
Gerta n’en pouvait plus. Bien qu’aidée par Magda et deux infirmières qui veillaient au chevet du baron, l’épouse de Rodolphe était elle aussi au bord du burn out.
Le 29 septembre, surprise au château. David van der Zelden débarquait à Ravensburg avec armes et bagages sans prévenir. Il avait eu l’outrecuidance de s’inviter. Johanna, au lieu de marquer sa réprobation, accueillit le jeune homme avec aménité, un grand sourire aux lèvres. Rose de plaisir, elle présenta David à son père en terme exagérément flatteurs.
Quels étaient les buts du sieur van der Zelden ? Etait-il donc en train d’envisager une possible hyménée avec mademoiselle von Möll ? Wilhelm von Möll, l’héritier putatif de Rodolphe intéressait fichtrement le financier sans scrupules. A ses yeux, le colonel était la parfaite incarnation du Junker Prussien, qui pouvait promouvoir ses canons et ses armes nouvelles auprès de l’état-major.
Déjà, le si intéressé et mercantile jeune homme imaginait Wilhelm en mission chez les alliés autrichiens et turcs en train de signer de mirifiques contrats.
Fascinée, déjà éprise de David, Johanna buvait les moindres paroles du Hollandais. Au fond de son cœur, elle le parait de toutes les qualités. Séduite, elle le trouvait beau au-delà de l’imaginable, intelligent, instruit, raffiné. Encore quelques mois et elle tannerait son père afin qu’il lui accordât le droit d’épouser cette perle rare.
Faisant flèche de tout bois, David van der Zelden obtint un rendez-vous avec le banquier Rosenberg. Joseph n’allait pas tarder à investir des sommes importantes dans les industries d’armement dont le Néerlandais était le représentant.
Le banquier qui n’avait pas d’héritier mâle de son sang, venait tout juste de désigner Georgios comme son successeur. Joseph avait une excuse. Il voyait mal sa fille, qui relevait d’une poliomyélite, prendre la tête de son empire à sa mort.
L’automne parait d’ors, de rouille et de pourpre les arbres du parc de la propriété des von Möll. Insouciante de la longue agonie de son grand-père, Johanna prenait le soleil dans le jardin faisant face à sa chambre. A ses côtés, David faisait office de chevalier-servant. Volontiers, il poussait l’escarpolette sur laquelle mademoiselle von Möll se balançait. 
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Jouant les coquettes, Johanna se moquait à haute voix de son cousin Otto qu’elle trouvait gauche, timide, mal fagoté dans ses vêtements. Durant ces instants délicieux, elle osait aborder certains sujets et dévoilait ses espoirs à David.
- Vous savez, mon ami… Vous êtes bien mon ami, n’est-ce pas ?
- Bien sûr, mademoiselle Johanna…
- Ah ! Laissez tomber ce « mademoiselle », ce formalisme… je disais donc que l’an prochain j’aurai dix-huit ans. Mon père a promis de m’émanciper. Alors… 
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- Alors quoi ? S’enquit David avec impatience.
- Alors, je lui dirai que je vous ai choisi comme époux.
- Vous me faîtes un grand honneur… Johanna…
- Dites-moi, David, vous n’êtes pas venu jusqu’ici pour vos sordides affaires ?
- Vous êtes bien dur avec moi…
- Mais enfin, David… quand m’avouerez-vous votre amour ? Si vous m’aimez, c’est tout simple. Vous devez m’épouser, voilà tout.
- Euh… oui… j’éprouve pour vous quelque chose…
- C’est tout ?
- Je ne sais pas encore…
- Comment ? Vous ne savez pas ?
- Je ne suis jamais tombé amoureux, Johanna. J’ignore ce que cela fait…
- Moi, je vous aime. Je ne veux que vous comme mari. Ici, tout le monde m’obéit. Il en sera de même pour vous.
- Mademoiselle Johanna ! S’offusqua David.
- Quoi ? Les choses sont claires comme cela. Réfléchissez.
- Euh… je ne comprends pas très bien.
- En m’épousant, vous faites une bonne affaire. Je vous anoblis
- Quelques miens ancêtres l’étaient.
- Hem… Cela doit remonter à longtemps, lança Johanna avec cruauté.
- Pas tant que cela… au XVIIe siècle.
- C’est ce que je disais. A des lustres. Mon nom vous introduira dans tous les milieux huppés de Ravensburg mais aussi de Berlin… cela facilitera votre commerce…

Drôle façon de flirter, de courtiser… mais Johanna voulait David à tout prix. Alors… elle usait non de son charme mais de son rang et de son statut.

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samedi 26 août 2017

Un goût d'éternité 2e partie : Cécile : 1917 (1).



1917

En cet hiver 1917, l’agitation grandissait en Russie. La guerre avait ruiné l’économie et la population souffrait de la faim. Des émeutes éclataient alors que les combattants étaient affectés par les défaites militaires. 
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Tout le peuple russe aspirait à la paix, ne désirait plus qu’elle. 
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Notre chercheur américain, quant à lui, allait transgresser une fois encore les ordres de Michaël. Voyant que l’agent temporel s’éternisait dans un ailleurs non identifié, s’apercevant que le translateur était réceptif à ses ondes mentales – à croire que l’Homo Spiritus l’avait fait exprès, à moins qu’il ne s’agisse là que d’une négligence – il prit une décision lourde de conséquences.
Stephen Möll, faisant fi des recommandations de ses étudiants, Antoine Fargeau et Mohammed notamment, se retrouva donc en 1917, à Angers tout d’abord. Il voulait revoir Cécile… il se refusait à la voir mourir en 1920, son corps piétiné par une foule en colère.
Mais mademoiselle Grauillet n’habitait plus la cité angevine.
Le professeur ne renonça pas à sa folle idée. Il enquêta, effectua plusieurs démarches et retrouva la trace de la jeune fille dans une petite ville calme, au sud de la capitale. Empruntant l’identité d’un Canadien, il parvint même à se faire engager comme ambulancier dans le même corps que Cécile.
Lorsque Cécile reconnut Stephen, elle ne s’en étonna pas. Au contraire, elle accueillit son retour avec la plus grande joie.
Les promenades reprirent lors des rares moments de détente des deux jeunes gens. Des promenades mélancoliques et empreintes de tristesse. Stephen et Cécile déambulaient le plus souvent dans les jardins de l’hôpital où tous deux travaillaient, sous un ciel d’un bleu délavé, échangeant des propos insensés.
Un soir, alors que le crépuscule semblait s’éterniser paresseusement et que la nuit refusait de venir, le chercheur aborda enfin la question qui lui tenait tant à cœur.
- Cécile, maintenant, vous savez tout de moi… oui, je viens du futur comme le baron Rodolphe vous l’avait appris. J’ai eu des aventures avant vous, je le reconnais. J’étais immature, mais, désormais, tout cela est fini, terminé. Vous seule comptez. Je ne devrais pas vous aimer, mais je ne puis renoncer à ce sentiment qui embrase et mon esprit et mon cœur. Vous êtes le contraire des femmes que j’ai connues. Douce, bien élevée, tendre, raffinée, cultivée…
- Stephen… vous me faites rougir…
- Mes anciennes conquêtes m’apparaissent comme trop libérées, superficielles, maquillées comme des voitures volées, avec des tenues fort peu seyantes, voire vulgaires. Elles ne voient dans les rapports amoureux, Inge, Cynthia, oui, même Cynthia, , et j’en passe, qu’une guerre entre les deux sexes. Elles veulent toujours avoir le dessus, manipuler leur partenaire. Michaël m’a interdit de vous revoir.
- Vous lui avez désobéi.
- Oui ! Lança l’Américain avec force. Je veux être heureux. Qu’importe le prix à payer.
- Je vous approuve. Stephen, mon ami, je perdais peu à peu le goût de vivre. Vous savez le malheur qui m’a frappé il y a tantôt deux années…
- La mort d’Arthur de Mirecourt… je me trouve bien sot de l’avoir affronté en duel… deux coqs en train de mesurer leur taux de testostérone.
- Je ne saisis pas vos propos…
- Laissez tomber…
- Parfois, vous avez des réactions étranges, inattendues… mais cela vient sans doute du fossé temporel qui nous sépare…
- Un fossé que je désire combler, Cécile.
- Vous ne faites jamais preuve d’hypocrisie.
- Jamais.
- Vous êtes capable de souffrir autant que les autres hommes…
- Oui… je ne m’en cache pas… Mon cœur se met à nu devant vous, Cécile.
- Vous m’aimez…
- Oui, oh oui…
- Que comptez-vous faire maintenant ?
- Tous deux, nous ne pouvons rester ici, prisonniers d’un monde qui se déchire, s’en va à la dérive… avec le translateur, nous pouvons partir loin, très loin, là où tout est calme et serein, là où l’homme n’a pas encore mis son empreinte néfaste sur la nature, ne l’a pas souillée d’une tache indélébile…
- Vous me proposez de voyager dans le temps, de me rendre avec vous dans le passé… mais jamais il n’y a eu un âge d’or, Stephen !
- Si ! Avant l’apparition de l’homme…
- Avant la Création ? Avant le Déluge ?
- Bien avant ces contes…
- Stephen !
- Je ne suis pas un bon catholique. Je remets en cause bien des dogmes… mais je crois toutefois en une force, en une intelligence supérieure…
- Hum…
- Ne refusez pas mon offre, Cécile, je vous en conjure… si vous dites non, je m’en retourne en 1993, dans ce chaudron infernal, désespéré à jamais… capable du pire… quant à vous, vous marcherez vers une mort inéluctable…
- Pourquoi des paroles si dures ? Que savez-vous que vous ne m’ayez pas encore dit ?
- Cécile, votre destin est funeste, d’une cruauté sans pareille. Je ne l’accepte pas… je ne l’accepterai jamais. Vous êtes condamnée dans cette chronoligne… alors, partez avec moi… pour un ailleurs pur…
- Vous savez l’heure de ma mort…
- Hélas, c’est exact… mais je ne puis vous la révéler. Ne me la demandez pas…
- Ce n’était pas dans mes intentions, Stephen… mais vous défiez Dieu en voulant me sauver d’un sort funeste…
- Oh ! J’ai défié bien plus en m’enfuyant ainsi jusqu’ici. Les Douze Sage pour commencer… Michaël ensuite…
- Vous avez changé, Stephen…
- Je n’ai plus ces folles idées humanitaires, humanistes. Il y a moins de six mois, je voulais sauver la planète tout entière d’une Troisième Guerre mondiale… quelle absurdité ! Mais je me suis rendu compte que je combattais des moulins à vent. Aujourd’hui, c’est votre vie que je veux sauver… vous seule comptez à mes yeux, vous seule méritez une seconde chance…
- Mais vous avez une famille, des amis, des étudiants… vous vous devez à eux…
- Je m’en moque… vos yeux m’ont fait tout oublier. Votre sourire m’a rendu égoïste.
- Stephen, vous éprouvez un tel sentiment pour moi ? Avec une telle force ?
- Oui, Cécile… Si vous craignez de vous retrouver perdue avec moi au cœur de la préhistoire, je suis prêt à vous faire une concession.
- C’est-à-dire ?
- Dans mes livres d’histoire, la France provinciale des années 1880 était décrite d’une manière idyllique. 
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- Détrompez-vous…
- Oh ! J’ai pleinement conscience qu’on y a gommé les crises, la misère ouvrière, les grèves et les scandales… Pour vous, je peux avoir tout l’or du monde… je puis devenir riche, très riche… je veux connaître la paix… du cœur, de l’esprit, du corps, du monde. Je n’aspire plus qu’à être à vos côtés, je n’aspire plus qu’à vous…
- Stephen, je n’éprouve pas pour vous un amour aussi intense. Arthur a eu droit à cela… mais jamais il n’y a eu…
- Concrétisation ?
- Vous dites cela d’une manière… indécente…
- Je ne vous demanderais pas de… enfin, vous voyez, si vous n’en avez pas envie…
- Non… Pas encore… Plus tard, peut-être… Je ne vous promets rien…
- Je vous jure que je saurai me contenter de vous avoir tout simplement auprès de moi.
- Alors, Stephen je vous dis oui…
- Pourquoi ?
- Parce que, à moi aussi, ce monde pèse… je veux l’oublier… je veux oublier Arthur bien que je sache cela impossible. Peut-être y parviendrai-je en vous suivant dans le passé, n’importe quel passé.
- Est-ce vrai ? Vous ne le regretterez pas ?
- Non ! J’en suis certaine, tout à fait sûre.
- Dans ce cas, partons. Dès ce soir, dès cette nuit. Le translateur nous attend pas loin, légèrement déphasé, invisible. Mais j’ai le témoin de rappel.
- Oui, tout de suite ! S’écria Cécile avec un entrain soudain. N’emportons rien avec nous… rien…
- Rien que notre cœur.
Stephen Möll avait obtenu l’assentiment de Cécile Grauillet. Fou d’amour, il n’avait pas réfléchi aux terribles conséquences, refusant d’envisager qu’en agissant ainsi, il mettait en route une autre harmonique temporelle, déchirant le tissu du continuum espace-temps, mettant en péril l’équilibre du Multivers. Si son action réussissait, toutes les civilisations post-atomiques s’effaceraient, oui, certes, mais également sa propre existence, celle de Cécile, celle de cette Terre-ci. Le cours du temps ne supportait pas les paradoxes. Pour un espoir chimérique, il allait tout sacrifier… et Michaël l’avait laissé faire… en quelque sorte… l’esprit ailleurs… préoccupé par ses propres émois.
Nous nous trouvions dans la nuit du 2 mars 1917.
Les deux jeunes gens, sanglés sur leurs sièges, à bord du translateur, s’apprêtaient à défier les lois de la physique multidimensionnelle.
- Cécile, fit Stephen à l’instant où il enclenchait les moteurs de son fabuleux engin, avez-vous peur ?
- Non, point du tout. Avec vous, je me sens en sécurité, lui répondit la jeune fille avec son sourire candide.
- Dans ce cas, allons-y.
Tandis que l’improbable véhicule était déjà en route vers les années 1880, que ses deux passagers voyaient défiler à rebours les jours et les mois d’un calendrier virtuel, surgit alors de particules en suspension, une tête quelque peu défigurée mais néanmoins tout à fait reconnaissable, arborant un rictus effrayant par son cynisme affiché, surmontant un torse bien développé.
Johann van der Zelden se démasquait enfin. Le financier lança sur un ton jubilatoire :
- Stephen, ah Stephen ! Tu es le plus grand niais que j’ai connu. J’ai saboté ta machine… Cela a été pour moi un jeu d’enfant avec les moyens à ma disposition… Moi aussi, j’ai su mettre à profit l’absence de ton ange gardien… à vrai dire, je l’avoue, je suis parvenu à influencer son mental. Tu as eu grand tort de croire qu’il était inaccessible à tout sentiment, à toute émotion. C’est même là son point faible. Mon supérieur le savait…
- Johann ! Démon ! Hurla le professeur Möll impuissant.
- Tu vas te désintégrer dans les spirales infinies du temps avec ta chère Cécile. Adieu, mon ami, adieu et souviens-toi de moi lorsque tu sentiras ton corps et ton esprit s’effacer… reste conscient jusqu’à l’ultime milliseconde.
Aux derniers mots de l’Ennemi, Cécile avait poussé un cri d’effroi et porté les mains à son visage.
Mais alors un rire sinistre, démentiel, semblant sorti tout droit de la gorge d’un ange déchu, conclut cette sortie et envahit tout l’habitacle tandis que le translateur poursuivait sa course folle à travers l’incommensurable éternité. Jamais l’appareil ne pourrait stopper, jamais…
L’incroyable machine se multipliait encore et encore au sein de l’infini, revenant toujours à son point de départ, en une espèce de boucle temporelle fermée, en une boucle de néant, repartant sans cesse, son énergie jamais épuisée, accomplissant des milliards et des milliards de fois ses circonvolutions dans un Univers qui naissait,
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 qui se refroidissait, qui mourait, qui s’éteignait, empli de ténèbres, dans un Univers en expansion, en contraction, encore et toujours, éternel recommencement,  dans un schéma toujours semblable et toujours différent, prisonnière à jamais de ce cercle immuable de l’enfer.
Les deux passagers avaient sombré dans l’inconscience. Mais ils existaient encore, s’obstinaient à être… combien de temps ce manège allait-il durer ?
Enfin, Stephen rouvrit les yeux, reprenant contact avec cette réalité écartelée. Avec terreur, il vit ce qu’il ne devait pas voir, des milliards et des milliards de translateurs renfermant deux squelettes
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 ou deux bébés vagissant, deux fœtus au sexe indéfinissable,
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/34/Embryo_7_weeks_after_conception.jpg/170px-Embryo_7_weeks_after_conception.jpg
 deux vieillards à la peau tannée et desséchée, deux adolescents, deux adultes, deux embryons, deux momies pétrifiées,
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 deux neurulas, deux cellules en train de se diviser et cela répété, reproduit et dupliqué encore, à l’infini et au-delà.
La conscience de Stephen était à la fois à l’intérieur de ce corps impossible et à l’extérieur… du maelström…
Le professeur Möll, doté du don d’ubiquité temporelle, était désormais l’énergie vitale, moteur de l’Univers, cette lueur fragile qui s’éteignait, à bout de souffle, invisible ou en train de le devenir, impalpable et tout à fait improbable.
Mais voici que se produisait dans la tête du fou, du rêveur, de l’amoureux qui avait osé défier l’impensable, une explosion, un renversement, un sens dessus dessous. Assommé, Stephen retomba dans l’inconscience, affalé sur son siège en simili cuir, tel un pantin désarticulé. Mort et vivant, et non mort ou vivant, logique quantique intriquée jusqu’au bout, tout au bout de la raison, existant et n’existant pas… dans un tourbillon effréné, dans une spirale lumineuse, plus brillante que mille super nova, plus sombre que l’infra mondes.
Chaque fois que Stephen n’était plus, le Multivers sombrait, basculait dans le Néant… mais… en même temps, il était… 
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Enfin, si on peut écrire en toute liberté cet adverbe dans cet espace-temps qui défiait la raison, la logique, la compréhension bornée de l’humanité, dans ce temps qui se confondait avec lui-même, qui revenait sur lui-même, qui s’invaginait, qui se rejoignait toujours, s’obstinant à bégayer, dans cette dimension insaisissable, le translateur cessa sa course folle, vidé de son énergie…
Mais… mais… qui était parvenu à épuiser cette énergie ? Quelle volonté avait pu accomplir pareil exploit ?
L’agent temporel Michaël Xidrù… au prix de, mais vous le saurez bientôt…
Employant toutes les ressources dont il disposait, y compris en volant celles qui n’étaient pas à sa portée, faisant fi de toute déontologie, l’Homo Spiritus avait réussi à arrêter le tourbillonnant et invincible manège.
Le translateur retourna sagement dans la nuit du 2 mars 1917, son déplacement temporel n’ayant duré apparemment que la seconde nécessaire à une pâquerette de se refermer. Se posant en douceur sur une herbe verte, l’appareil se fit plus que jamais silencieux. Dans le ciel, les nuages s’étaient enfuis vers l’est et la nuit brillait de mille éclats argentés.
Stephen rouvrit les yeux. L’engin fabuleux n’émettait aucun bruit, aucun souffle. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler les dernières minute, heures ou autres. Il constata, sans réaction, que la ceinture de son siège s’était détachée… il ne se rappelait pas avoir fait ce geste. Machinalement, il jeta un coup d’œil sur le fauteuil où devait dormir Cécile. Mais…
Mais sa compagne avait disparu. Comment ? pourquoi ? Que s’était-il donc produit ?
Affolé, tout tremblant, il se leva pour s’apercevoir qu’une silhouette sans connaissance gisait à deux mètres de lui. Une silhouette masculine… celle de Michaël…
Alors, n’écoutant que sa haine, comprenant plus ou moins que la disparition de Cécile devait être imputée à l’agent temporel, son visage déformé par un violent sentiment de haine, ses yeux brillant d’une lueur mauvaise, il se jeta sur son descendant et se mit à le secouer avec toute la force dont il était capable.
Michaël ne réagissait pas. Obstinément, il dormait ou paraissait plongé en léthargie, son corps bien matériel. Furieux par cette absence de réaction, Stephen gifla l’agent temporel et le gifla encore… manifestement, le professeur Möll avait occulté l’intervention de Johann, sa Némésis.
Tandis que Michaël était toujours endormi, Stephen poussa le corps à l’extérieur du module temporel et se mit à boxer le visage de son souffre-douleur.
Alors, l’homme du futur eut comme un soupir et s’étendit avec délices sur l’herbe déjà printanière. Clignotant des yeux, il fit :
- Il fallait que je vous sauve, Stephen… oui, il le fallait… de vous-même… pour sauver l’humanité tout entière… tous ses représentants, des plus primitifs aux plus aboutis… il fallait que je sauve les miens, tous les miens, moi-même…
- Salaud de bâtard ! Qu’avez-vous fait de Cécile ? Répondez moi…
- Ne recommencez plus… je vous en prie… vous n’avez pas assez d’intelligence pour comprendre ce que vous avez risqué, ce que, par votre faute, mais aussi par ma négligence, l’Univers a risqué… prenons cela comme un test… un super méga test…
- Cécile, fumier ! Où est-elle ?
- Votre machine ne repartira plus… du moins tant qu’elle ne sera pas réparée… mais je doute de pouvoir le faire actuellement… dans mon état présent…
- Cécile ! Pourquoi fais-tu la sourde oreille ?
- Cécile est partie directement pour le 1er Mai 1920… 
 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53037050m/f1.highres
- Quoi ? Rugit le chercheur hors de lui.
- Pardonnez-moi. Logiquement, elle a cessé de vivre… le tissu de la réalité a été réparé…
- Je n’en ai rien à foutre de la logique… de l’équilibre du… je ne sais trop quoi…
- L’amour que vous éprouviez pour elle a failli perdre l’Univers, le Multivers tout entier… C’était pour moi la seule solution, raccommoder brutalement, à gros points, l’étoffe de la réalité quantique… mais… je suis allé trop loin, bien au-delà de mes capacités… je n’ai plus de force… je me sens vide… vide… je crois que je pars… que je m’éteins… je remets mon sort entre vos mains… je vous en prie… essayez de comprendre… de me comprendre… je ne veux plus rien… plus rien… que dormir… dormir… laissez-moi dormir… Mourir peut-être… mourir… et rêver…
Alors, chose incroyable, Michaël ferma les yeux, totalement épuisé, à bout de souffle, aussi blême qu’une statue de cire, perdant le contrôle de son apparence mais aussi une partie de sa matérialité. Son corps revêtit alors la forme d’une lumière brillant par intermittence, une silhouette vaguement humanoïde, tout prêt de s’éteindre.
Stupéfait par le prodige, Stephen conservait néanmoins sa fureur vis-à-vis de son sauveur. Toutefois, il saisit confusément que l’agent temporel avait accompli un miracle. Alors, il prit le parti de s’asseoir aux côtés de l’inconscient et d’attendre… quoi ? Il n’en savait rien.

*****

3 Mars 1917, gare de Zurich. 
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Un train en provenance de la Haye accostait. D’un des wagons cossus de première classe, un jeune homme élégamment vêtu, âgé environ de vingt-sept ans, descendit les quelques marches de son compartiment et héla un porteur. Celui-ci s’empressa de prendre en charge ses sacs et ses valises.
Parvenu à l’extérieur, l’inconnu se présenta au chauffeur d’une puissante automobile, une Mercedes, venu l’attendre avec un panneau à son nom.
- Je suis l’homme que vous êtes venu chercher, fit le jeune étranger sans le moindre accent alors qu’il s’exprimait en allemand. Je m’appelle David van der Zelden. Veuillez me conduire au meilleur hôtel de la ville. Une fois tous mes bagages déposés, vous m’amènerez au café Métropole.
- Ja, mein Herr.
Après avoir donné un pourboire généreux au porteur, David s’installa sur le siège arrière de la grosse cylindrée. La voiture démarra ensuite lentement et le chauffeur engagea le véhicule en direction du centre-ville.
Quelques heures plus tard, van der Zelden était attablé au café Métropole, devant une tasse de Earl Grey, discutant affaires avec des révolutionnaires extrémistes russes. Ne vous étonnez pas de cela. David était ainsi. L’argent n’avait pas d’odeur pour lui et il se moquait parfaitement de l’origine de ses clients. Expliquant avec assurance qu’il était un des représentants de la maison Krupp,
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 il disait être prêt à conclure une vente importante.
- Da… répondit le bras droit de Lénine. Wieviel ? (Combien) ?
- Presque rien, souffla David avec un sourire. Cent mille marks.
- Vous n’allez pas de main morte, jeta le révolutionnaire durement.
- Ce n’est pas moi qui fixe les prix, rétorqua l’homme d’affaires.
Après un temps de réflexion, le Bolchevik accepta le montant assez exorbitant de la transaction. Lénine était prêt à acheter les armes nécessaires à sa révolution à n’importe quel prix.
Cette affaire conclue avec succès, David choisit de se détendre. En effet, sur les nerfs depuis trois jours, il avait besoin de se changer les idées.
Le Néerlandais effectua une marche hygiénique qui dura tout l’après-midi.
Puis, son estomac se rappelant à lui, le jeune homme avisa alors un restaurant de bonne mine à l’aspect vieillot et familial à la fois. Il décida d’y dîner, un bon dîner bien roboratif. Aussitôt passé la porte aux vitres taillées en biseaux, ses narines furent ravies des délicieux fumets qui se dégageaient des cuisines.
Commandant une choucroute et une tarte aux poires, David entama son repas tout en lisant un quotidien local.
Sa table faisait face à celle occupée par une frêle et gracieuse jeune fille blonde, aux grands yeux mélancoliques et doux, vêtue avec chic d’une robe bleu pastel comportant un large col brodé ainsi qu’un ourlet de jupe embelli de camélias noirs stylisés. Une large ceinture d’un blanc tout virginal venait compléter cette toilette luxueuse, achevée par le port d’un chapeau assorti à la teinte de la robe et le couvre-chef agrémenté par une voilette noire relevée. Aux pieds de la fragile enfant, de mignonnes bottines blanches et noires, bien cirées, nullement salies par la poussière des trottoirs. Nous étions en Suisse, que diable !
Fasciné par la délicate beauté de la jeune fille, David ne la quitta pas des yeux durant tout son dîner.
- Wunderbar ! Pensait-il le plus sincèrement du monde.
Mais voilà que l’inconnue était prise de vapeurs. En bon chevalier servant, David van der Zelden s’empressa de lui porter secours. Le jeune homme était toujours muni de sels, allez savoir pourquoi. Vite, il les fit respirer à la jeune fille.
Après avoir repris une respiration normale, la jeune Allemande donna son nom à ce si serviable convive.
- Merci, monsieur. Je suis Johanna von Möll, la fille du colonel von Möll et la petite-fille du baron Rodolphe von Möll.
- Euh… Enchanté, murmura David, aux anges. Je me nomme David van der Zelden et suis citoyen Néerlandais.
- Enchantée de même…
- Rodolphe von Möll… ce nom ne m’est pas inconnu, jeta David avec un froncement de sourcils. Ne s’agirait-il pas de cet homme qui milita bien avant la guerre actuelle en faveur du pacifisme ? Mais aussi d’un chercheur réputé en matière d’électricité ?
- Hélas, oui, monsieur, articula Johanna avec regret. J’avoue volontiers que Grand-père n’est pas un bon Allemand… au contraire de mon père Wilhelm qui fait son devoir dans les armées du Kaiser. Un brillant officier qui a reçu la croix de guerre… et tout ça…
- Mademoiselle, vous devez avoir une gouvernante, non ?
- Oui, c’est exact. Elle dîne dans l’autre salle… je déteste manger en compagnie des domestiques, voyez-vous…
- Je comprends… mais à part cette dame de compagnie, vous êtes seule ici, à Zurich ?
- Ma mère m’y a envoyée. Comme vous avez pu le remarquer, je suis de santé fragile et sujette souventefois à des malaises. Le bon air de la Suisse me revigore…
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 au château familial, à Ravensburg, la vie n’était plus possible pour moi.
- Pourquoi donc, mademoiselle ?
- A cause de mon vieux grand-père. Il devient sénile. Ce n’est pas sa faute car il atteint soixante-quinze ans. Mon médecin personnel a conseillé ce changement d’atmosphère. J’ai obéi avec un pincement au cœur… quitter ma mère Magda, si dévouée, si gentille… mais il le fallait…
- Comment trouvez-vous Zurich ?
- Ennuyeuse ! Je ne me promène plus dans les larges allées ombragées du parc et je ne monte plus ma jument préférée… de plus, les vêtements de Paris sont rares et difficiles à trouver dans ce trou. Je trouve les autochtones mal attifés. Mais, vous-même, pourquoi êtes-vous venu ici, en Suisse ? Oh ! Pardon… je fais preuve d’indiscrétion…
- Mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que je suis dans les affaires… je représente une grande maison, une firme très riche et très puissante… mais, ce n’est pas pour cela que je me suis rendu à Zurich, mentit alors David.
- Ah ? Marqua poliment Johanna.
- Oui… en cette saison, le climat de La Haye m’est nocif. Je suis atteint d’une affection, sans gravité, je vous rassure, mais gênante. Je souffre de crises d’asthme… j’ai besoin de respirer un air pur, loin de toutes les fumées d’usines. Voilà, c’est tout simple.
- En effet.
- Cette année, j’ai choisi Zurich… l’an passé, je me trouvais à Bâle… la Suisse est un pays magnifique que vous connaissez mal. Ses paysages sont splendides, grandioses et ses habitants fort accueillants.
- Sans doute, du moins à vos yeux, répondit Johanna sans y croire.
Toutefois, mademoiselle von Möll, sans comprendre pourquoi, se sentait attirée par David van der Zelden. Elle le trouvait sympathique, distingué, portant au mieux des costumes coupés à la perfection. Vite, elle fit tout pour devenir son amie, en tout bien tout honneur.
Ce fut donc pourquoi, les deux jeunes gens se retrouvèrent régulièrement les jours suivants, Johann ayant ses habitudes dans ce restaurant. Mais ce n’était pas tout. David et la jeune fille effectuèrent quelques courses ensemble, partagèrent de délicieuses promenades dans les ruelles et les alentours de la pittoresque agglomération.
Au fil de leurs rencontres, Johanna finit par faire des confidences à son compagnon, de terribles confidences. Elle lui avoua qu’elle attendait la mort de son grand-père, une mort qui mettrait fin aux différends nombreux existant entre Rodolphe et Wilhelm. David, quant à lui, reconnut qu’il travaillait pour Krupp, bref, qu’il était un marchand d’armes qui ne se mêlait pas de politique.
- Vous êtes au service des Krupp ? Cela me convient, monsieur… vu ma position, je ne puis que souhaiter la victoire de mon pays…
- En fait, je m’y emploie… indirectement…
- C’est vrai si vous représentez bien la famille Krupp.
- Je ne vous dis que la stricte vérité.
- Oh ! Je vous crois, David… cette guerre qui s’éternise, c’est décourageant. Nous pensions tous, en 14, que ce conflit serait bref. Mais nous avions tort. Nous avons sous-estimé les Français… une démocratie dégénérée qui tient tête à nos armées, au Kaiser ! Il n’y a là aucune justice…C’est le monde à l’envers…
- Mademoiselle, je comprends votre rancœur… tantôt, je vous ai laissé sous-entendre que j’essayais de donner la victoire à l’Allemagne. Hé bien… ah ! C’est si délicat à formuler.
- Euh… lancez-vous…
- Disons que même si la Triple Entente recevait le renfort des Etats-Unis, le bruit sur cette probabilité devient de plus en plus persistant, elle n’aurait pourtant pas la partie gagnée.
- Comment ?
- Dans les prochains mois, il va se produire sur le front de l’Est quelque chose d’inattendu qui va bouleverser la donne actuelle. La Russie pourrait fort bien faire défection.
- Oui… et alors ?
- Alors, les troupes allemandes seraient rapatriées sur le front ouest avec toutes les conséquences pour les Français et leurs alliés.
- Un renfort à même d’écraser ces gueux ?
- Vous avez compris…
David van der Zelden était particulièrement bien informé.
La première révolution russe éclata. Les émeutes ne purent être réprimées efficacement car les régiments passèrent du côté des manifestants. Des ministres tsaristes furent arrêtés et emprisonnés.
Nicolas II abdiqua le 15 mars 1917 en faveur de son frère Michel alors qu’un gouvernement provisoire était formé avec, à sa tête, le prince Lvov.
Toutefois, la nouvelle équipe constituée décida de poursuivre la guerre. Mais ce n’était que partie remise…
Or, à des milliers de kilomètres de la Russie, le 2 avril 1917, au cours d’une séance solennelle du Capitole, le Président démocrate Wilson obtenait l’autorisation de déclarer la guerre à l’Allemagne. 
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