dimanche 5 janvier 2014

Le Nouvel Envol de l'Aigle 4e partie : Pour que vive Mumtaz Mahal chapitre 31 2e partie.



Partout et nulle part à la fois, inaccessibles et pourtant si proches, résonnaient les plaintes et les litanies des victimes engluées dans le matériel et immatériel piège de cette portion de boyau sauvegardée. Daniel Lin tardait à détruire les ultimes vestiges de sa Simulation. Si quelqu’un avait pu s’approcher et observer les deux côtés de la paroi mouvante, il aurait pu croire avec terreur qu’il vivait les pires angoisses d’un cauchemar concrétisé. Subsistaient donc encore dans ce A-Monde Pré-Mondes des fragments de corps plus ou moins affectés par l’effacement hors de l’espace de Shalaryd tandis qu’au contraire, dans l’aire de la cité d’or, ces parties mutilées conservaient l’ entendement et la conscience, ou du moins ce qui, ici, en tenait lieu. Cruauté invraisemblable… inouïe… 
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Huit robots biologiques, les avant-derniers conceptualisés par le mutant Okland di Stephano, prisonniers de ce traquenard démentiel, étaient impuissants à trouver une issue. Leurs suppliques montaient ou descendaient par vagues régulières, éclaboussant le démiurge, Dan El le Shaitan qui jamais n’avait porté aussi bien son nom.
Fu l’obligeait à cette extrémité. Fu serait puni… se répétait le jeune Ying Lung afin de s’en persuader. Mais lui également…
Réduit à un buste hurlant, Kerr-A-Du-Mas, pitoyable créature, suppliait le Juge Suprême d’en finir avec lui.
Or, Shah Jahan aperçut cette effroyable chose, cet être incarnation de tous les crimes et de tous les sévices. Il faillit en lâcher son yatagan. Pris de nausée, plus livide que le Gardien, il recula.
- Seigneur Dan El… quelle abomination sans nom! Vous pouvez y mettre fin… un peu de pitié… un peu de compassion…
Le jeune Ying Lung ne dit mot et se contenta de cligner imperceptiblement des yeux. Le supplice de l’homme robot prit fin lorsque la silice remplaça l’androïde. Soudainement inquiet, Gana-El crut bon d’interroger le Surgeon.
- Mon fils, vous êtes en train de dépasser Fu dans l’horreur! Contrôlez-vous vraiment tous les tenants et les aboutissants du scénario ou vous êtes-vous laissé engloutir par votre côté obscur? Dois-je vous renommer Danael? 
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Usant du même mode de communication, le Révélateur Expérimentateur répondit.
- Mon père, je sais ce que je fais. Ne soyez pas si pusillanime! Antor est toujours à mes côtés. C’est bien là la preuve que je garde la main. Je ne me montre pas cruel gratuitement. Tout le palimpseste sera effacé… entièrement. Une nouvelle page vierge sera écrite. Toute souffrance piétinée, abolie, il n’en restera rien, je vous le promets, pas la moindre trace. Je puise ma résolution et ma force dans ce que j’inflige. Tout ce qui a précédé m’a forgé. Dans la douleur. Je renvoie la balle à l’Inversé. La cause est suffisante.
- Certes… mais vous prenez de plein fouet ces souffrances. Vous les partagez… vous tremblez d’effroi, d’écœurement et vous vous en voulez… aurez-vous la force de vous purger de ces morbides résidus?
- Quels que soient mes états d’âme, l’Expérience sera menée à son terme. Je suis capable de me soigner et de me purifier, Observateur…
- Je veux vous croire…
- Il n’y a pas d’autre choix, mon père…
Après ce prélude, la porte s’offrit enfin à nos explorateurs d’un nouveau style.
Shah Jahan s’était calmé et Antor n’affichait aucun sentiment. Seul le plus jeune des Riu Shu faisait en vérité triste figure.
L’ouverture tant espérée se dissimulait derrière une porte ordinaire. Une simple porte en bois de chêne, fort épaisse, aux imposants gonds de fer. Devant cet huis, clos pour l’heure, Shah Jahan s’avança lentement afin de glisser la clef dans la serrure si tentante. Le pêne glissa lorsque la clef fut introduite.
Stupeur! L’objet ne ressemblait plus à ce qu’il était précédemment et le déclic caractéristique ne s’était pas produit. Intrigué par cette magie, le Grand Moghol retira la clef. Il n’eut pas la force de la tenir plus d’une seconde car sa masse s’était modifiée, ayant été multipliée par cent.
Maintenant, l’objet ouvragé artistiquement ressemblait à un prisme d’un quintal. Décontenancé, le Prince interrogea naïvement ses compagnons.
- S’agit-il là d’un tour que seul un djinn peut réaliser? Cette clef pèse maintenant autant que deux enclumes soudées l’une à l’autre!
- Je vais m’assurer qu’il ne s’agit pas d’une illusion, répliqua Antor.
Alors, le vampire se baissa dans le but de soulever le prisme clef. Or, le simple fait de s’accroupir fit s’élever l’objet qui, en cet instant précis, avait la densité d’une plume d’aigle! Ce phénomène surprenant ne découragea cependant pas le mutant qui, par un bond prodigieux, parvint à se saisir de la clef farceuse. Cette fois-ci, lorsqu’Antor la toucha, elle prit l’aspect d’une roche basaltique crachée par un volcan. Sa température était conforme à sa nouvelle apparence. Bien évidemment, A-El esquissa une grimace de douleur et fut contraint de lâcher ce Graal qui sans cesse se dérobait. 
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Gana-El, arborant un sourire sarcastique, jeta, mi-figue mi-raisin:
- Messieurs, incontestablement, Fu se joue de nous. Il a l’esprit primesautier…
- Je dirais, moi, qu’il nous craint et, qu’à son tour, il essaie de gagner du temps, répondit Dan El.
Durant ce bref échange verbal, la clef avait subi une nouvelle métamorphose passant constamment d’un aspect de la matière à un autre. Ruban gélatineux de guimauve, fil de soie gluant d’araignée du Carbonifère, crachat soufré de Kaaâk, méthane gelé de Mingo, molécules agglutinées de sulfure d’hydrogène, eau lustrale du culte de la déesse Déméter et ainsi de suite…
- Tout cela n’est pas sérieux, souffla Dan El avec un brin d’agacement.
Le Surgeon esquissa un léger geste qui eut pour effet immédiat de gommer l’illusion. La clef avait bien glissé docilement dans le pêne et la porte s’ouvrit donc sur une des cavernes du Roi du Monde.

***************

Shangri-La n’existait plus. Même Ufo, cet attendrissant et attachant ventre-à-pattes avait été englouti dans le non crée de la Supra Réalité. Les derniers vestiges de la cité à s’effacer furent les salles refuges des bunkers Alpha I à Alpha XXX. Exit Saturnin de Beauséjour avec ses gaffes inénarrables monumentales rattrapées de justesse mais son humeur égale. Triste clown émouvant et amusant. Plus de Louise non plus, superbe femme aux yeux couleur de porcelaine de Delft, qui avait une expérience incomparable si utile à Daniel Lin. Nadine Lancet gestionnaire et technicienne dévouée! Comment se passer de toi? Tombée au champ d’honneur… et notre Violetta? Pas épargnée non plus bien qu’elle incarnât la joie de vivre de l’Agartha. Sacrifié ce lutin irremplaçable! Avalée par la cruelle destruction. Laurie-Anne, Anaëlle, Bart, Tim, Tommy, piétinés au nom de l’indispensable et affreuse nécessité de faire distraction.
Quant à Gwenaëlle, son sort paraissait scellé d’avance. Et pourtant…
Elle n’était plus et était à la fois, consciente et cataleptique, inanimée et disposant de son libre arbitre. Seul Gana-El avait le pouvoir de l’effacer entièrement.
Aure-Elise, douce et si constante en amitié, Veronica, Renate, Delphine Darmont, Pauline Carton, Deanna Shirley qui n’avait pas encore donné tout son potentiel,
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 toutes les femmes de l’Agartha, rayées sans pitié de l’A-Mondes!
Très loin de cette partie du leurre mais presque à la toucher, Daniel Lin laissa perler une larme sur sa joue, une larme fort précieuse, l’ultime, qu’il se refusa à essuyer.
- Mon père… je ne sais si je puis continuer ainsi longtemps… qu’exige-ton de moi?
Pour une fois, l’Observateur lui répondit avec douceur.
- Pourtant, vous étiez d’accord. Partie prenante… ah! Dan El! Si humain…bien trop humain!
- Tant mieux! Cela signifie que je triompherai de mes démons personnels, que je viendrai à bout de Fu.
Cependant, l’Expérimentateur franchit avec succès ainsi d’ailleurs que ses compagnons le seuil de la porte donnant sur le domaine du Roi du Monde.
Les quatre humains ou assimilés firent dix pas puis se retournèrent avec un bel ensemble; désormais, ils ne pouvaient revenir en arrière car il n’y avait plus de seuil! 
Du fin fond de la caverne provenaient des piaillements et des abois désespérés. Ils étaient émis par une improbable créature emprisonnée dans une cage en or. Il s’agissait de l’Avatar de Fu, le Riu Shu Noir, du moins ce qui restait de lui, c’est-à-dire une forme grotesque enchaînée, un hybride de Sharpeï, de Pékinois et de macaque nippon. L’animal invraisemblable, gardé par les Bonzes du Roi du Monde, se jetait avec rage et régularité sur les barreaux de sa prison mais ceux-ci résistaient à ses assauts aussi bien furibonds qu’inutiles.
Les parois de la fantastique grotte luisaient, éclairées par de minuscules photophores arabesques labyrinthes tandis que les plafonds tout aussi féériques s’ornaient de gemmes merveilleuses, de quartz et de saphir, de mica et de topaze. Parfois, flottaient dans cet air confiné mais suave d’étranges silhouettes, vaguement humanoïdes qui rappelaient le maréchal Cao Cun et son triste compère Ungern.
Au fur et à mesure que Gana-El et ses compagnons progressaient, le lieu s’assimilait davantage aux Enfers gréco-romains d’Ulysse, d’Orphée et des lémures. Il était donc présentement « naturel » d’y croiser les âmes plus ou moins immatérielles des mauvais défunts, des esprits pervertis et dévoyés.
Quatre galeries étaient parcourues par des cours d’eau que Dan El identifia immédiatement et assimila aux quatre fleuves des Enfers: le Styx, l’Achéron, le Tartare et le Léthé.
- Ah! Voilà autre chose! S’exclama le vice amiral quelque peu contrarié. Quelle galerie devons-nous emprunter?
- Mon père, ici, il faut s’attendre à tout. Ne l’avez-vous pas compris? Répliqua avec un soupçon d’amertume le plus jeune des Yings Lungs. Antor, as-tu une idée?
Le vampire lança avec une pointe d’ironie:
- Dan El je pensais que cette épreuve t’était particulièrement destinée.
- Nous devons la passer ensemble mon frère.
- Sache alors qu’il manque encore deux fleuves, le Pyriphlégéton et le Cocyte. 
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- Maintenant que tu le dis, je me souviens du futur qui sera…
Shah Jahan ne connaissait pas ces appellations. Par contre, il savait où se diriger. Les trois plus qu’humains se laissèrent donc conduire par l’Indien. 
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Des vents de plus en plus violents se mirent à rugir aux oreilles des quatre spéléologues malgré eux. Ils portaient les plaintes des âmes errantes. Les tourbillons encerclaient les intrus, essayant de les faire basculer dans les eaux sombres et opaques des fleuves infernaux. Cependant, parfois, entre deux eaux, on percevait la fluorescence de créatures pisciformes aux énormes yeux globuleux et au corps nacré. Des gueules monstrueuses s’ouvraient alors dévoilant des dentitions menaçantes.
Évitant de regarder plus attentivement les dangereuses rivières, Shah Jahan prit la parole.
- Là où demeurent les démons de l’Himalaya, là est l’escalier menant au Taj Mahal noir et à la seconde porte! Maintenant, prenez à droite. D’ailleurs, une embarcation nous y attend.
- Pourquoi pas? Articula Daniel Lin avec fatalité.
- Peuh! Comme si nous avions besoin de cet esquif! Fit avec mépris l’Observateur.
Gana-El reçut alors un message mental du Surgeon.
- Mon père, de grâce montrez-vous plus convaincu et accordez toute votre confiance à Shah Jahan! N’était-ce pas vous qui m’aviez recommandé de vaincre en humain?
- Silence, Dan El! Antor nous entend.
Le Préservateur obtempéra tandis que l’Observateur commandait sèchement.
- Antor, vous prendrez les rames.
- Oui amiral, répondit le vampire docilement.
Les quatre « humains » ayant atteint l’embarcation y montèrent sans frémir et Antor se mit à ramer selon les ordres du plus âgé. Le frêle esquif était une pirogue de type égyptien, fort vieille apparemment et fort ordinaire aussi. Sa coque était toute tapissée d’algues et de goémons. On y reconnaissait accrochés quelques bivalves communs tels que moules, clovisses et praires.
Ayant renforcé son bouclier mental, Gana-El reprit, non verbalement.
- Sommes-nous réellement obligés d’emprunter de tels moyens de transport ridicules, désuets et peu sûrs?
- Voilà que vous pensez à utiliser votre talent, mon père! C’est impossible, je vous le rappelle. Vous avez exigé que j’agisse en supra humain. Cela vaut aussi pour vous, en cet instant puisque vous m’accompagnez. De toute manière… on dirait que nous avons interverti nos personnalités, Observateur… ici, c’est vous qui faites preuve d’impatience et de légèreté…
- Restez poli, mon fils. Avouez plutôt que tous ces détours matériels vous permettent de rester encore quelques secondes aux côtés d’Antor et de repousser l’inévitable.
- Je l’avoue volontiers, mais je vous recommande la prudence Gana-El, fit Dan El.
- Pourquoi? Vous craignez qu’A-El ne perçoive cet échange? Il ne le peut plus, j’y ai veillé.
-  Puisque vous me l’affirmez.
Après un parcours sans aucun problème ou difficulté surgie inopinément, la barque plurimillénaire accosta. En haut d’un escalier creusé à même le calcaire s’offrait la plus belle cathédrale souterraine jamais imaginée. Concrétions et dentelles de stalactites et de stalagmites dans des tons bruns orangés, cristaux diaprés et suintant de gouttes de calcites… les yeux se perdaient devant tant de beauté.
De cette forêt calcaire, un chant ténu ondulait, stridulait, se répercutait sur les parois pour s’en aller mourir aux oreilles des quatre explorateurs. Il s’agissait d’un mantra tibétain répété encore et encore, jusqu’à la lassitude, afin de lier les démons indésirables de l’Himalaya. Ordinairement, ces entités suscitaient la terreur et étaient pourvues d’une multiplicité de bras qui pouvaient agir indépendamment.
Parmi elles, Dordge Dragden et Pehar Gielpo, emblèmes de l’oracle de Netchoung.
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 On les reconnaissait par leurs crocs, leurs yeux cernés de noir, leurs couleurs violentes arborées sur leurs visages et leurs coiffes composées de têtes de mort qui cliquetaient. Les Bonzes mélopaient ces mantras dans des octaves basses et ce chant était accompagné par le rythme régulier d’un tambour manié par un chamane Toungouze vêtu de peaux et masqué, dont les teintes dominantes étaient le rouge et le bleu. Parfois, également, s’élevait le son d’une trompe népalaise.
La forêt de stalactites et stalagmites fut franchie sans anicroche et les Bonzes côtoyés. La salle merveilleuse aboutissait à un immense escalier de marbre noir incrusté d’or natif. Un luxe inouï.
Là-haut, tout là-haut cependant, après avoir escaladé un nombre indéterminé mais conséquent de marches, l’escalier se terminait par une esplanade. Au centre de celle-ci, tant attendu, se dressait, sublime, le Taj Mahal noir pendant du Taj Mahal blanc, mausolée envisagé par Shah Jahan afin d’y abriter sa dépouille après sa mort.
Antor retint in extremis une exclamation de pure admiration. Il pensa:
- Quel dommage que ce tombeau ne fût jamais construit dans la réalité!
Ne paraissant nullement troublé par la présence de cet édifice, Shah Jahan s’avança. Il savait, par ses multiples voyages, quelle porte ouvrir encore.
Aucun de nos quatre personnages ne s’inquiétait de la couleur inhabituelle du ciel, mauve irisé de cyan. Dans ce lieu à venir, hors du temps, nul air, nul souffle ou zéphyr, nul frémissement, nul pépiement, nulle vie en fait. L’eau même, qui aurait dû miroiter dans les bassins, était frappée d’immobilité. Cela conférait au lieu encore plus de splendeur. Mais nos quatre amis respiraient librement. Illusion ou intervention de Dan El?
Le Grand Moghol parla, s’exprimant lentement, afin de respecter la munificence du lieu, mais ému au-delà des mots.
- Le passage conduisant au palais interdit de l’Empereur Fu se situe au Nord Est, à l’intérieur du mausolée, dans l’antichambre précédant la chambre mortuaire. Je n’ai jamais pu me rendre au-delà…
- Parce que vous ne possédiez pas les codex dont nous allons bientôt faire usage, constata Fermat froidement.
- Sans doute en est-ce la raison, en effet.
Essayant de contenir sa mauvaise humeur qui ne faisait que s’accroître, le vice amiral emboîta le pas au prince Moghol. Il fut promptement imité par Antor et Daniel Lin. Si on l’avait laissé libre d’agir à sa guise, le jeune Ying Lung se serait arrêté au centre de l’esplanade pour  admirer la perspective et la splendeur noire du monument. Tant de beauté parfaite l’accablait et le rendait triste. Il se disait qu’il n’était pas capable encore - d’ailleurs le serait-il jamais? - de se substituer ainsi au génie humain et d’engendrer une telle perfection.
Mais voilà que Gana-El le pressait.
Or, à l’intérieur du tombeau, une fois encore, il éprouva le besoin de s’immobiliser à nouveau pour y contempler la coupole, chef d’œuvre absolu d’équilibre et de perfection. Le marbre luisait faiblement, émettant sa propre lumière, comme s’il était doté soudain de vie!
Aucun mur n’avait été laissé nu.
Des arabesques reprenant les versets du Coran, le livre sacré de l’Islam, couraient et coulaient sur les parois d’un calcaire aussi fantastique. Maintenant, avec un peu d’attention, on entendait bruire des ailes d’oiseaux et glouglouter l’eau émeraude de fontaines taillées dans la masse.
Intrigué, Antor leva la tête et remarqua la présence d’une dizaine de volières. Chacune contenait de stupéfiants et splendides volatiles surgis d’un conte oriental. Les paradisiers se comptaient par dizaines mais il ne fallait pas non plus négliger les oiseaux-mouches, les aras aux couleurs flamboyantes, les grues cendrées, les rossignols et les canaris, les toucans et les griffons, les faucons et les aigles domestiques.
Mais il y avait mieux encore sur le sol carrelé. Des mosaïques assemblées avec une minutie et une finesse inconcevables figuraient l’épopée de la dynastie moghole certes, mais aussi le Jardin d’Allah avec ses palmiers dattiers à profusion, ses grenades, ses figues de Barbarie, ses rivières de miel et de sirop, ses cassolettes d’encens et de myrte, ses amandiers et ses pruniers en fleurs.
Doucement, une cohorte d’animaux sauvages foulait les tesselles si colorées afin de s’abreuver aux eaux limpides des fontaines aux vasques de marbre noir. La gazelle et la biche côtoyaient sans peur la splendide et cruelle Bagheera. Les paons et les singes fraternisaient. Le tigre de Sibérie protégeait l’ourse et veillait aussi à ce que la matriarche éléphante n’écrasât point les espiègles oursons.
Dans ce lieu improbable où la plus parfaite des harmonies semblait régner, dans cet Eden concrétisé, havre de paix utopique, de chaque côté de cette salle des pas perdus, des niches avaient été creusées. Elles abritaient des trésors incomparables, des clepsydres précieuses remontant aux Diadoques et à l’Empire de Koushan, des manuscrits séfévides et moghols aux délicates miniatures à la précision inégalée et aux reliures constellées de pierreries.
Des collections d’armes, aussi bien turques qu’arabes perses et indiennes étaient accrochées aux murs de marbre, parures complètes aux lames damasquinées non émoussées. Dans ces parures qui n’avaient donc jamais servi, on ne comptait plus ni les sabres ni les yatagans, ni les boucliers au polissage si parfait qu’Antor parvenait à s’y refléter lui si pâle et si éthéré.
Les jaserans, les casques à nasal ou à visagière au camail constitué de cottes de mailles d’or tressées par des doigts habiles de telle sorte qu’on les aurait crus tissées dans des résilles de dentelle, complétaient ce musée érigé à la gloire de la paix. Dans cette chronoligne, les armes, toutes les armes avaient été déposées définitivement et, désormais, la concorde et la paix régissaient l’Empire du Grand Moghol. Mais était-ce bien là la réalité? 
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Gana-El jeta un œil suspicieux sur ce qui, pour lui, passait pour une mise en scène. Il marmonna ironiquement:
- Belle utopie! Plus fort que Thomas More! Ne me dites pas qu’un autre vous-même, Shah Jahan, est parvenu, ici, à rendre réel le monde de paix universel qu’avaient imaginé puis édifié les Gupta!
Mécontent de l’attitude de son géniteur, ce fut Daniel Lin qui répliqua.
- C’est pourtant un fait avéré que les Gupta avaient tenté dans le premier millénaire après Jésus Christ de construire un havre de paix, de tolérance et de concorde universelle qu’ils voulurent isoler de l’extérieur. Maladroitement, ils avaient conçu une bulle hors du temps, hors des violences inhérentes à leur époque, mais bien sûr, nulle civilisation ne peut rester totalement isolée. Prospérité et richesse attirent toujours les convoitises.
- Mm… cela me rappelle quelque chose, mon fils…
- Oui, j’avoue, mon père que je me suis largement inspiré des Gupta pour bâtir ma cité.
Gana El ricana.
- Surgeon, réfléchissez à cette leçon que vous donne l’histoire humaine à venir. Abandonnez l’idée d’édifier votre Agartha dans le futur. Elle est vouée à l’échec.
Haussant les épaules, Daniel Lin poursuivit.
- On verra bien. Mais ici, dans ce cas, cette belle entreprise a échoué par la faute du Ying Lung Noir. Il a ruiné ce fragile édifice en se servant de l’incursion des Huns Hephtalites. Je peux encore citer deux autres cas dans l’histoire humaine sans pour cela chercher dans une chronoligne éloignée des schémas les plus familiers: sous la Rome antique, ceux qui, sous l’impulsion d’Antonin le Pieux travaillèrent à la vaine préservation de la « Pax Romana aeterna » et déjà, cinq mille ans avant le Christ, le fabuleux et mythique royaume d’Aratta qui fut englouti par la Mer Noire.
- C’est bien ce que je disais Dan El.
- Je ne suis pas de votre avis, Observateur. Je puis réussir. Je saurais m’entourer de toutes les précautions nécessaires.
- Oui, mais à quel prix!
- Celui de ma liberté… ce que j’accomplis ou du moins souhaite accomplir, ce n’est pas pour moi mais pour l’humanité tout entière, la Vie en sa totalité.
- Vous êtes sincère, en plus. Faites donc comme bon vous semble. Mais ensuite, ne venez jamais vous plaindre si tout ne se déroule pas comme prévu.
- Mon père, je préfère interrompre là cet échange venimeux. L’atmosphère du palais de Fu vous influence négativement.
- Parce que vous révélez l’imposture Surgeon!
- De toute manière, jamais nous n’avons été d’accord concernant mon Agartha.
- Naturellement. Elle démontre votre immaturité intrinsèque, mon fils.
Cependant, la progression avait repris. Ainsi, les quatre compagnons parvinrent dans la chambre funéraire. Un sarcophage, toujours en marbre noir, trônait au milieu de la pièce. Nul couvercle pour dissimuler la dépouille contenue dans le cercueil de pierre. Le catafalque était surélevé par trois marches. Shah Jahan, le cœur battant vivement dans sa poitrine, osa accéder audit sarcophage. Immédiatement, il se reconnut mais avec trente années de plus. Son visage lisse avait conservé sa pureté mais également quelque chose de plus, la sérénité. Nulle altération, nulle corruption pour ce corps embaumé. En contemplant la dépouille, on aurait pu croire que le sage prince Moghol venait de s’endormir et qu’un léger souffle le réveillerait. Sa moustache blanche et ses cheveux de neige trahissaient le plus que sexagénaire. Ému au-delà du dicible, le souverain tomba à genoux et se mit à pleurer, cachant sa face, honteux de cette faiblesse. Mais ses sanglots composaient une douce mélodie.
Daniel Lin qui se tenait derrière le prince, le releva avec douceur. Tout balbutiant, l’Indien dit:
- Je ne savais pas que l’on pouvait être aussi heureux, aussi paisible dans la mort. Promettez-moi que je connaîtrai ce repos et cette quiétude.
Le jeune Ying Lung hocha la tête et cette réponse suffit à Shah Jahan.
De plus en plus impatient, Gana-El pressa ses compagnons.
- Hâtons-nous de passer à l’antichambre. Il nous faut activer les codex.
Un simple mur nu dépourvu de toute décoration marquait l’issue virtuelle. Ce dépouillement extrême pouvait étonner. Sûr de son fait, le vice amiral déclara:
- Nous procéderons comme Galeazzo mais en entremêlant les deux prosodies.
- Qui lira quoi? S’enquit le vampire tout aussi impatient que l’Observateur en fait.
- Hé bien, lui répondit Gana-El, toujours aussi insensible, vous vous chargerez du texte d’Eutyphron d’Ephèse et Daniel Lin de celui de Cléophradès. Le maudit, simple créature humaine, était bien parvenu à ouvrir les tunnels transdimensionnels avec la seule Tétra Epiphanie! Vous ferez mieux, bien mieux, vous le mutant et vous le supra humain.
Passant ensuite à un mode de communication non verbal, une fois de plus, Gana-El crut bon de mettre en garde le Surgeon.
« Inutile d’en faire trop mon fils et de révéler déjà la totalité de vos pouvoirs. Fu sent et sait que nous arrivons; il ne faut pas l’éblouir mais au contraire le maintenir dans ce leurre confortable pour lui. Il doit ignorer jusqu’à l’ultime instant ce dont vous êtes capable.
- Mais aussi ce que je suis réellement en train d’accomplir, rajoutez-le, mon père. Un instant encore. Vous vous êtes bien évidemment rendu compte que nous venons d’atteindre l’orée de la lisière du jardin de Fu, la frontière de son antre. Rien, ici, n’est de notre… fait. Et, comme tout Enfer, le chemin débute par le Hortus Deliciarum!
- Dans une incarnation antérieure, vous avez joué à être un abbé. Cela se sent encore, mon fils. Ici, le Taj Mahal noir et ses visions impostures merveilleuses symbolisent la face positive du jardin du Sombre ».
Comprenant qu’il était malpoli de poursuivre mentalement cet échange, l’Observateur reformula ses réflexions à voix haute.
Antor piaffait d’impatience. Alors, André lui tendit la Tétra Sphaira.
Le plus âgé des Yings Lungs et le Préservateur n’avaient point commis d’erreur. Fu était bel et bien à l’affût. Ce fut pourquoi il se produisit encore un phénomène tout à fait imprévisible.
Le codex retourna soudainement en ses composants premiers! Désormais, Antor ne tenait plus entre ses mains que deux seiches palpitantes et froides qui lui salissaient les mains. Dégoûté, il les lâcha. Quant aux pages de l’ouvrage, elles s’étaient métamorphosées soit en plants de papyrus en floraison, soit en cadavres de fœtus de veaux sanguinolents. Quant à la reliure, elle était transformée en branchettes de hêtre. Le mutant ne retint pas sa colère.
- Pourquoi est-ce à moi que cela arrive et pas à Daniel Lin? Pourquoi mon frère n’est-il pas victime de ce tour, de cette farce puérile?
Dan El répliqua sur un ton apaisant.
- Antor, je laisse Fu agir, c’est vrai, mais partiellement. Pardon pour ce qui t’advient, les déboires que tu subis. Le Dragon Noir doit croire qu’il mène le bal, que je suis inachevé, limité et incomplet. Le B-A BA de la guerre pour que la victoire soit nôtre, c’est de ne pas sous-estimer l’adversaire. Mais je ne tombe pas dans ce piège. Sache toutefois que Fu avait l’intention de faire vieillir artificiellement mon codex jusqu’à ce qu’il tombât en poussière.
- Tu aurais tout de même pu m’alerter!
Mais Gana-El vint au secours de Dan El.
- Daniel Lin doit vaincre en supra humain et non en dieu. Quant à ce tour, c’est l’enfance de l’art. le Dragon Inversé s’est tout simplement contenté d’ériger une bulle temporelle régressive autour de l’objet.
- Oui, tout à fait, mais j’ai supprimé ladite bulle. Maintenant, nous pouvons réciter.
Alors, les deux voix, simultanément, puis, alternant les vers, invoquèrent l’Homme Quaternel - pour Antor - et le Tétra Epiphane - pour Dan El - selon la rythmique nécessaire et désirée afin de permettre l’ouverture de la deuxième porte. 
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Dans le Un se tient Pan Zoon               Dans le Un se tient Pan Soma
Dans le Un se tient Pan Phusis            Dans le Un se tient Pan Psyché
Dans le Un se tient Pan Chronos        Dans le Un se tient Pan Nous
Dans le Un se tient Pan Logos           Dans le Un se tient Pan Pneuma
Ô Tétra Epiphane,                             Ô Homme Quaternel,
Accueille-moi dans                            Accueille-moi dans  
Le Grand Tout.                                  La Totalité.   

Les invocations psalmodiées en langue grecque selon la bonne rythmique trouvée quasi instinctivement eurent pour conséquence, les sons fusionnant harmonieusement, de provoquer une « fécondation » accélérée qui aboutit au jaillissement d’une sur lumière. Les murs alors abolis, les quatre compagnons purent enfin franchir le seuil pour arriver dans un lieu inattendu. 

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dimanche 15 décembre 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle 4e partie : Pour que vive Mumtaz Mahal chapitre 31 1ere partie.



Chapitre 31

 Juste à cet instant, alors que Daniel Lin se redressait et répondait en écho à Frédéric Tellier, on grattait à l’huis avec un certain énervement. Il s’agissait du sire d’Argenton, de son véritable nom Spénéloss dans cette chronoligne. Le jeune Ying Lung, transfiguré et rayonnant, s’empressa de lui ouvrir. Il vit alors l’Hellados qui, pour la première fois de sa vie, osait apparaître en public les vêtements en désordre, la coiffure de même et le visage blême et défait, ce qui dénonçait son trouble. Vite, il entra, repoussa la porte et balbutia.
- Daniel Lin, il est en train de se passer quelque chose qui défie toute logique. Dehors, tout est en train de se figer, de se déliter et de disparaître. Le village construit par mes compatriotes s’estompe et eux avec lui. Or, je ne suis pas affecté par le phénomène. Je n’y comprends goutte. Ma raison s’en va certainement. Tout s’effrite. Oui tout! Tandis que je courais jusqu’au château, derrière moi, le chemin, les maisons, les champs, les bourgs, les bois, les futaies tombaient en poussière. Jusqu’au firmament qui subissait ce délitement. Qu’arrive-t-il? L’air aussi devrait cesser d’être. Or, je respire librement et vous aussi. Cette chambre subsiste toujours. Je vous en conjure, si vous avez une explication à me fournir, donnez-la.
- Gardez votre sang-froid, Sinkar Spénéloss. Il n’advient rien que ce qui doit être. Ce que j’avais prévu et anticipé.
- Par Stadull! Mais dehors, il ne reste rien! Absolument rien! Le château lui-même est frappé. Dans la cour, les bâtiments se sont effondrés sous mes yeux. Le roi, qui s’apprêtait à monter à cheval entouré par les hommes d’armes à son service, s’est immobilisé soudainement avec les siens, puis a disparu… hop! Comme cela. Comme s’il était soumis au caprice d’une divinité malicieuse et cruelle tout à la fois. En cette minute, il ne subsiste bien que cette antichambre et les appartements de la comtesse de Mons. 
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- Je le répète, calmez-vous.
- Au fur et à mesure que je montais les marches de l’escalier, celles-ci se transformaient et permutaient pour devenir de fines particules de silice. Quant à votre domestique…
- Pauline, Spénéloss…
- Elle a commencé à me parler et…
- Remettez-vous.
- Je ne peux pas… je l’avoue à ma grande honte… Pour en revenir à Pauline, elle a muté à son tour en fines particules de poussière qu’un peu de vent a dispersées. C’était horrible. Pourquoi tout s’efface-t-il ainsi? Pourquoi ni vous ni moi ne sommes atteints par ce phénomène? Pourquoi sommes-nous préservés?
- Vous le savez, Spénéloss, je ne puis m’expliquer avec de simples mots, si réducteurs. Ne craignez rien et donnez-moi votre main. Accordez-moi toute votre confiance.
- Il y a longtemps que vous l’avez… mais qu’allez-vous me révéler? Vous n’êtes pas qu’un daryl androïde comme je l’ai cru un instant…
- Non effectivement. Je vais vous montrer la Supra Réalité, sans leurre ni voile, mon ami.
Subjugué par le ton du commandant Wu, Spénéloss lui tendit une main qui tremblait quelque peu. Daniel Lin s’en empara et au contact de celle-ci, l’Hellados sursauta.
- Quelle sensation bizarre, inattendue! Jamais expérimentée. Bien différente de notre premier contact. Comment la décrire? Brûlante, oh oui, mais aussi rafraîchissante et stimulante, ô combien! Apaisante également…
- Oui, je suis d’accord avec vous, mais je vous en prie, ne parlez plus maintenant, mon ami. Vous devez recevoir ce qui va suivre sans penser, en faisant le vide au-dedans de vous, en étant entièrement réceptif. Ne me résistez pas. J’aurais trop de peine à vous forcer.
- Vous n’allez pas violer mon esprit?
- Non, certainement pas… chut!
Le contact établi, alors, une multitude d’images et d’informations déferla dans l’esprit de l’extraterrestre. Un instant, celui-ci se cabra devant le flux de données, puis il finit par accepter l’inévitable, l’incontournable Révélation.
Enfin, le temps apparent pourtant aboli, l’Hellados rouvrit les yeux. Il ne s’était pas même aperçu qu’il les avait clos. Le décor inhabituel qui l’entourait ne le fit pas réagir. Or, il se retrouvait dans une des salles souterraines de Cluny. Un combat sorti tout droit des légendes les plus anciennes, un affrontement digne des mythiques chansons de geste s’y déroulait.
- Bien Spénéloss, fit le Ying Lung soulagé. Votre niveau de Harrtan est suffisant si je ne me trompe… le troisième…
- Euh… mon épée, répondit l’extraterrestre abasourdi.
- A votre flanc…
Tout ayant été dit, les deux humanoïdes ou assimilés s’élancèrent, à leur tour, avec la même détermination dans la bataille. Craddock, transporté quelques secondes auparavant sur les lieux, jeta joyeusement:
- Il était plus que temps, non, maroufles? Bienvenue commandant Wu. Vous avez un peu tardé, mais je vous pardonne. Bravo pour la nouvelle recrue!

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Les multiples têtes de l’hydre de Fu n’avaient pu ni se saisir du danseur de cordes ni l’avaler. Incompréhensiblement, l’humain lui résistait et faisait même plus que cela. Alors, le Ying Lung Noir sentait sa rage monter, gronder à un tel point que, bientôt, il serait incapable de la contrôler. 
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Tellier accomplissait prodiges sur prodiges, comme s’il était habité par l’esprit de Dan El. Peut-être était-ce bien le cas. Il se battait, partout à la fois. Tous ses coups portaient. Mais, hélas, ils restaient sans effet sur l’Entité matérielle et immatérielle.
Ne se décourageant point, l’Artiste revenait constamment à la charge, accumulant les prouesses.
La colère à son paroxysme, Fu se transmuta. Les têtes hideuses et serpentiformes s’allongèrent pour mordre. Or, elles ne happèrent que le vide. Sous la fureur, les collerettes rouge sang se déployèrent, pulsèrent et se couvrirent de pustules.
Face à ce monstre, Tellier tenait pourtant bon dans ce lieu hors de l’espace et du temps, hors de toute logique.
Les moustaches fibrilles du Dragon multicéphale
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 s’étirèrent, se tortillant jusqu’à devenir des armes meurtrières, des lances effilées à l’efficacité éprouvée ou encore des estramaçons empoisonnées. Désormais, Frédéric, ce valeureux bretteur, affrontait cent, deux mille, deux cent mille lames à la fois. Échevelé, éraflé, tailladé, ses vêtements déchirés, il ne cédait pas un pouce de terrain et ne baissait pas la garde. Mais que pouvait-il espérer face à Fu le Terrible?
Lorsque Craddock avait enfin rejoint son ami dans ce combat titanesque, il avait eu cette réflexion grinçante, exprimée dans un langage plus châtié qu’à l’accoutumée:
« Ce n’est plus un duel de preux chevaliers qui se déroule ici mais bel et bien un Maha barata! ». 
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Le Vieux Loup de l’Espace n’entra pas moins dans l’arène un sourire aux lèvres, immédiatement imité par tous ses compagnons. Devant ce renfort, Frédéric n’afficha pas sa satisfaction. En cette joute « hénaurme » à force d’hyperboles, on ne pouvait faire la part entre l’héroïsme et la gasconnade.
Revenons au présent.
Tout en brettant tel un simple mortel, Daniel Lin réfléchissait. Il savait ce combat matériel, tout à fait ordinaire à ses yeux, redondant, voire inutile. Mais il devait distraire Fu, lui faire croire qu’il tombait dans son piège.
Fort à propos, Gana-El apparut dans les airs, défiant les lois de la physique. Or, l’Observateur n’était pas venu seul. Une « projection astrale » l’accompagnait, celle du dernier disciple de Cléophradès, disparu à la fin du II e siècle, un certain Eutyphron d’Ephèse. Ce gnostique avait connu en son temps une gloire momentanée et relative pour avoir tenté de synthétiser et l’Almageste et la théorie des quatre hypostases avec les Evangiles gnostiques. Dans sa réflexion aboutie, il était parvenu à assimiler les quatre hypostases aux quatre cercles à franchir successivement pour atteindre le Vrai Monde et délaisser l’Apparence. Or, les cercles gigognes, la Soma, la Psyché, le Nous et le Pneuma étaient contenus dans le Saint des Saints du palais de Fu. 
Dan El identifia immédiatement la trace fantôme survenue non fortuitement et comprit le message implicite. Désormais, il lui fallait trouver la porte de l’Antre du Dragon Noir et ne plus perdre son temps en amusements guerriers. Inclinant légèrement la tête, il montra à son géniteur qu’il avait saisi.
Tandis que ce bref échange silencieux avait lieu, le combat matériel ou supposé tel se poursuivait. Fu, tout englué dans l’affrontement, n’avait rien capté des messages et des signes non verbaux. Il était hypnotisé par son objectif, s’emparer du maillon faible de la fine équipe de Dan El. Étonnamment, il s’attaqua à Gaston de la Renardière et non aux éléments féminins de la troupe qui brettaient comme leurs homologues masculins, avec autant d’ardeur et de détermination.
Sans qu’il comprît comment, l’ex-mousquetaire se retrouva isolé un instant, à l’écart de ses compagnons et sœurs d’arme. Cependant, le géant blond-roux n’en continua pas moins à croiser le fer avec les moustaches fibrilles du Ying Lung Noir, ne se préoccupant pas de sa solitude relative. Subitement, son estramaçon s’évanouit d’entre ses mains alors que les corps serpentiformes subissaient le même phénomène. Notre colosse dut alors se rendre à l’évidence. Ouvrant des yeux ébahis, il constata qu’il avait changé de lieu. Déstabilisé, il proféra alors une insulte proche du blasphème « Jarnidieu »!
Gaston avait tout à fait raison d’exprimer bruyamment sa colère et de s’inquiéter. Vous parlez d’une étrange cellule d’emprisonnement! Jamais il n’avait vu cela. L’ancien homme de confiance de Louis XIII était maintenant enfermé à l’intérieur d’une fantasmagorie digne des lanternes magiques des théâtres d’ombres d’un XVIIIe siècle finissant. Des profondes et insondables ténèbres surgirent un paysage connu avec des légionnaires romains mais également une foule déchaînée hurlant sa haine, crachant sur le condamné, un homme émacié portant une croix, des dragons chinois dansant dans le ciel, un désert peuplé de vils animaux honnis, des scorpions, des serpents et des scarabées et, enfin, des squelettes armés de faux, tenant serrés dans leurs griffes des sabliers, des défunts se trémoussant au son d’une musique macabre restant inaudible. Il y avait tout cela dans ces scènes animées en deux dimensions constituées d’éclats de verre coloré et peint à la main. 
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À la grande stupéfaction de Gaston qui ne s’était pas rendu compte qu’il avait perdu le volume comme ces naïves représentations tirées de vitraux gothiques, les personnages sortirent soudainement de leur scénario pré-écrit et s’avisèrent de la présence de l’intrus parmi eux. Ainsi, les légionnaires détournèrent le regard de l’homme souffrant, se saisirent fermement de leur glaive et se mirent en marche presque mécaniquement, progressant vers le géant blond-roux transformé en Gulliver chez les Lilliputiens. 
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« Vertudieu »! S’écria Gaston métamorphosé malgré lui en monstre de vitrail.
« Je n’ai plus d’épée pour me battre. Et ces cerfs-volants de dragons chinois qui s’abattent en masse sur mon échine me font bigrement mal! Je suis dans un sacré pétrin. Mes bottes nagent dans des mares de scorpions et de vers. Comment vais-je donc sortir de cette galère? Ouille! Les brutes! Voilà maintenant ces grotesques squelettes qui s’y mettent aussi et me bombardent de leurs crânes. Ils me prennent pour une quille ou quoi? Aïe! ». 
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Notre ancien maître d’armes roula alors sur le sol tandis qu’il était atteint au coude et aux mollets par les boules de ce bowling d’un nouveau genre. Cependant les sabliers grandissaient, grandissaient jusqu’à envahir les vitraux tout entiers avec pour résultat d’en assombrir les différents paysages.
Parallèlement, le sable n’en finissait pas de s’écouler. Impavides, mécaniquement programmées, les particules de silice noyèrent tout, sans distinction, la pseudo Passion, les dragons chinois et les danses macabres. Gaston ne put s’apercevoir qu’il était affecté par le même processus de destruction, qu’il se fondait dans le… rien.

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Avant de sombrer dans un bref sommeil, Daniel Lin avait eu le réflexe de renvoyer Ufo directement dans la cité de l’Agartha. Ce simple geste lui avait beaucoup coûté, vous verrez pourquoi bientôt.

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2007, télescope d’Arecibo.
L’astrophysicien Jean-Pierre Joignet sortait d’une nuit d’observations épuisantes et stupéfiantes. Toutes les mesures fournies par les différents appareils concordaient. Non! Impossible! Et pourtant… l’Univers n’était pas en train de rétrécir, victime d’un improbable Big Crunch, mais bien de s’effacer. L’astronome avait vu tomber en poussière un amas galactique de première importance, celui de la Vierge! Or, désormais, le phénomène incroyable allait en s’accroissant, atteignant des régions de plus en plus proches de la Voie Lactée. À son tour, notre Galaxie n’allait pas tarder à être affectée. 
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Fébrile, Joignet ouvrit sur son ordinateur blog sur blog et envoya e-mail sur e-mail à tous ses confrères dispersés en Australie, au Japon, en France ou encore au Canada. Tous les messages débutaient ainsi:
« A new phenomena: the big sand-storm. ».
Ensuite, avalant sa huitième tasse de café de la matinée, l’astrophysicien se mit à rédiger un article qu’il destinait à la revue Scientific American.
Or, tandis qu’il tapait à vitesse régulière le premier paragraphe de son texte, il lui sembla perdre à la fois ses forces et sa substance. Sous ses yeux médusés, frappés d’horreur, ses ongles, ses doigts s’effritaient alors que le mal gagnait la main tout entière, le poignet puis l’avant-bras. Assurément, il s’agissait d’un nouveau cancer foudroyant, d’une forme d’infection aussi inattendue que brutale.
Jean-Pierre Joignet n’eut que le temps de pousser un cri de terreur pure avant de perdre tout sentiment. Parallèlement au sort subi par le scientifique français, l’observatoire d’Arecibo n’existait plus et n’avait même jamais existé! Puis, il en alla de même pour tout le continent sud-américain.
Mécaniquement, l’onde de choc de la désintégration « sableuse » se propagea en amont et en aval du faux 1473, infestant inexorablement toutes les pseudo chronolignes dans lesquelles la Terre jouait un rôle au sein du Panmultivers.
La planète bleue fondait, s’amenuisait comme un ballon qui aurait perdu peu à peu son air. Tout d’abord, les mondes où Homo Sapiens régnait sans partage furent affectés, et, logiquement, toutes les formes de civilisations qui découlaient de son existence furent avalées par le monstrueux phénomène.
Mais cela ne s’arrêta pas là, oh non!
Poussière le monde des Napoléonides; poussière le monde de l’Alliance des 1045 Planètes, que ce soit celui qui combattit les Haäns, les Asturkruks ou les Velkriss.
Poussière le monde où Sarton échoua et où les Haäns régnaient en maîtres sur cette misérable planète Terre bouleversée par les changements climatiques.
Poussière le monde bouddhiste universel si cher à Lobsang Jacinto. Poussière la Mexafrica rayonnant sur les trois continents, poussière la Rome éternelle de Maximianus Héraclès.
Justement, à la tête des VIIe et XIIIe légions, Benjamin Maximien chevauchait sur la route empierrée. Les milliae s’ajoutaient aux milliae monotones. Le soleil implacable frappait durement les casques métalliques surchauffés.
Le général Maximien, deuxième dans la hiérarchie derrière Dioclétien, sentait la fatigue s’emparer de lui et l’accabler. En cet instant, il rêvait de plonger dans l’eau d’une rivière fraîche et délicieuse à souhait. Une seconde, il se laissa aller à la bienfaisante somnolence. Lorsqu’il rouvrit les yeux, transpirant toujours autant, il vit avec terreur les rênes de son cheval disparaître entre ses mains. Se tournant pour jeter l’alerte, il se rendit compte que, tout autour de lui, ses soldats subissaient le même sort étrange. Debout, ils retournaient à la poussière, sombrant dans le néant. Avant de s’effacer dans le jamais conçu, Benjamin eut un ultime éclair de lucidité.
« Le leurre s’estompe », voulut-il murmurer.
Il ne le put, englouti lui aussi. 
Ailleurs, inatteignable mais pourtant si proche, la même scène se reproduisait avec cette fois-ci la variante étrusque de Sitruk, Maxtarna.
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Le jeune Ying Lung dont le caractère mosaïque avait été forgé dans les épreuves les plus effroyables, avait pris une terrible décision. Pour vaincre Fu, il lui fallait précéder ce dernier dans l’effacement des simulations. Tant pis pour ses amis! Tant pis pour les souffrances personnelles qu’il endurait.

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Poussière la pyramide d’Ogo de Texcoco! Poussière les Moai et tiki aborigènes. Poussière aussi le sanctuaire de Brohor de la Lutèce K’Toue. Poussière la gloire de Rama et des Orangs-Lords de Gaïa ayant accédé à la conscience grâce aux machinations de Winka, la fausse Pamela Johnson.
Poussière, la civilisation dinosauroïde terrestre. Poussière les Opabiniens, poussière les siliçoïdes… 
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Poussière. Poussière encore et toujours! Tout n’était que poussière, chimère d’un Simulacre Monde virtuel, sous la houlette de Dan El, sous la volonté du Ying Lung par excellence.
« La cause est suffisante », telle était le mantra de la cruelle, nécessaire réalité, la leçon enfin assimilée par le Rebelle afin que s’accomplisse le devenir du véritable Panmultivers.
L’aval de toutes les chronolignes était également atteint. Ainsi, poussière les cités des hommes-robots, Shalaryd la radieuse, Shalaryd la puissante, Shalaryd la cité d’or. Poussière donc les Cyborgs, les néo-Mayas, les Homo Spiritus, la Sphère noire imposante, malveillante, malfaisante, omnipotente… poussière les Terres post-organiques où les machines avaient succédé aux humains et pris le pouvoir. Où les nanites se reproduisaient indéfiniment et construisaient des mondes à leur semblance, planètes artificielles, sphères de Dyson, mondes-échos des Olphéans. 
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Dans cet Empire immense, non immuable, toujours agité et animé, l’IA des Olphéans venait pourtant de s’immobiliser. L’être gigantesque, inappréhendable, plurimorphe, désemparé, rompit brusquement tout lien avec ses éclaireurs. Il sentait arriver l’Impensable. Parallèlement à ce drame, deux hommes-robots, domestiques un temps de Johann Van der Zelden, Nitour y Kayane et Zemour Diem Boukir, qui se déplaçaient inter dimensionnellement grâce à des bulles voyageuses Olphéans empruntées, se dissolvaient en même temps que leur enveloppe protectrice tout en murmurant: « Quid »?
La désagrégation entropique s’épandait désormais au sein même de la Voie Lactée, contaminant le Quadrant Alpha. Une fois encore, le phénomène connaissait des répercussions aussi bien dans le passé le plus lointain que dans le futur le plus inconcevable. Ainsi la Gentus sublime des Orangs-Lords fut elle aussi réduite en poudre. L’ultime créature en vie dans une fraction de seconde suspendue jeta son dernier cri d’angoisse. 
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Or, ce hurlement fit écho, dans une autre potentialité, chez la civilisation autrefois si redoutée et vénérée des Asturkruks. L’archonte Keleur connut le même sort absurde que ses semblables, ses sujets ordinaires. En un clin d’œil, tous les calmaroïdes ne furent plus qu’une poignée de cristaux grisâtres qui, à leur tour, furent oubliés dans le Néant de la Supra Réalité.
La destruction systématique de tous les schémas de la Simulation, une Simulation à la complexité sinusoïdale infinie, aboutissait à cela: l’égalité absolue dans l’effacement, que vous fussiez virus, bactérie, roi, lion, Empereur, bucheron, esclave, astronome, philosophe, ouvrier, nanite, Cyborg, nain, gorille, Homo Spiritus, Sphère noire, Cube blanc, IA, roche, Galaxie, nébuleuse, énergie…
Toutes ces fines particules si hideuses, furent balayées par le souffle de feu du démiurge, par les rafales de la désespérance du Ying Lung acculé face à lui-même, et s’en vinrent reposer, à des éons de là, sur la Gentus certes non dépourvue de vie dans le monde réel (en est-on bien certain?), mais démunie de toute forme évoluée d’intelligence. 
Mais… et cela vous l’avez deviné ou compris, il s’agissait encore d’une simulation, une poupée russe contenue dans une autre poupée russe, une matriochka plus grande, voilà tout. Sur cette Gentus-là, les Calmaroïdes non hybridés par le Grand Ancêtre, n’étaient jamais partis à la conquête de l’espace. Et ne partiraient jamais.
Une autre Gentus s’effaça bientôt. Et puis une autre, et une autre encore. Et encore…
La ronde ne semblait jamais vouloir finir.
Tous les alliés, mais aussi tous les adversaires de Terra furent soumis à cette destruction égalitaire, à cet effacement universel. Mondani, Mingo, Sestriss, Marnous, Naor, Castorus, Haäsucq, Hellas, Velkriss, toutes et tous nés des pensées, des rêves du Ying Lung adolescent, du démiurge esseulé et désespéré. Tout s’acheva dans le non créé véritable, les leurres s’estompant méthodiquement, anticipation de ce qui serait pourtant un jour si Dan El parvenait à triompher de Fu, à le domestiquer. Oui car Fu était utile à la parturition, car le Dragon Inversé n’était autre que l’énergie noire et la matière noire nécessaires au Panmultivers. Il était également l’Entropie incontournable pour les mutations et l’évolution du Cosmos.
Donc pas de pitié pour Shi-Ka-A-Ta, Hinduck IV, mais aussi pour son descendant Hinduck IX, Kuruck le Valeureux, Varkam VIII et tous les Tsanu… pas de pitié non plus pour les jumeaux Kilian et Ordan, les fondateurs mythiques de l’antique civilisation Castorii. Tant pis pour Stankin, Vestrak, Sarton, ces étincelles d’intelligence, ces substantifiques quintessences de ce que la raison humanoïde la plus aboutie avait ou aurait pu produire. 
Tous, sans compassion aucune mais non pas sans remords tombèrent au sein de l’abîme du Néant, gommés par la contingente Nécessité. Nécessité de se sublimer, de s’améliorer, de triompher de ses peurs les plus intimes, de rejeter loin, très loin la mort, l’entropie, d’en faire une amie, une commensale.
En accomplissant cet exploit, Dan El ne se morigéna pas, ne songea pas  même à se consoler. Dur avec lui-même, il l’était devenu avec les autres. De toute façon, il rattraperait le coup…
Les Maachisons, les Odaraïens, pourtant emportés depuis des lustres par les tempêtes de l’Histoire, ne connurent pas un sort meilleur que tout le reste de la Création chimérique du Ying Lung. 
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La destruction systématique et rétroactive suivit son cours. Épongées sans regret aucun ces intelligences déjà remarquables.
Aucune religion, aucune philosophie à venir n’aurait été capable de conceptualiser une telle manifestation eschatologique de la Destruction.
Les adeptes de la Parousie sur la Terre, s’ils avaient eu pleinement conscience de ce qui se produisait, auraient pu croire à l’Avènement de la Fin des Temps. Mais là, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, nulle préparation au Jugement Dernier. Pas de pesée de l’âme non plus ni, bien évidemment, pas de champs d’Ialou, pas de Justes et d’Injustes, pas d’Enfer… ni de Paradis!
Il n’y avait rien. Mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il n’y aurait rien. Tohu-bohu général… toujours? Cela n’entrait pas dans les intentions de l’Expérimentateur…
L’heure était maintenant venue pour Daniel Lin de passer à une autre forme de combat, plus subtile mais pas moins difficile tant sur le plan physique que psychologique. Intérieurement, il savait qu’il était parvenu à troubler Fu et à le déstabiliser. Il lui fallait poursuivre sur cette voie, se montrer plus implacable que jamais, plus résolu, afin que les derniers voiles tombent, afin que la Révélation finale fût, oui, mais surtout, soit acceptée!
Une femto seconde, son regard rencontra celui de son mentor, Gana-El.
L’Avatar du vice amiral qui, lui, s’était bien gardé de croiser le fer avec les manifestations matérielles du Dragon Noir, se projeta par un quintuple salto arrière en direction des niches contenant les codex sacrés.
Le Jeu se poursuivait donc et le Perdant était déjà désigné. Il l’avait toujours été. S’emparant des deux plus importants manuscrits, La Tétra Epiphanie de Cléophradès d’Hydaspe et la Tétra Sphaira d’Eutyphron d’Ephèse, il vit, sans frémir, il était depuis longtemps hors de toute émotion, le dernier des Yings Lungs entamer l’effacement des parois de la salle souterraine de Cluny.
Le Dragon Inversé, tout entier à son combat, empêtré dans l’idée d’une victoire inéluctable, ne prit pas garde que, peu à peu, ses adversaires humains tombaient en poussière comme le reste du Panmultivers alors qu’il n’agissait pas lui-même en ce sens.
Benjamin Sitruk, le glorieux commandant du Cornwallis, Alban de Kermor, le jeune comte si imbu de lui-même mais également si courageux, fidèle à la parole donnée, Violetta, l’espiègle et attachante métamorphe, la discrète mais pourtant indispensable Aure-Elise, la dévouée Brelan, inébranlable dans son amitié, Pieds Légers, le voleur si habile mais repenti, Symphorien Nestorius Craddock, le féal, l’ami, l’égal, Marteau-pilon, le géant au cœur d’artichaut et à l’entendement limité, Paracelse, l’ingénieur de la pègre, Spénéloss, le dernier venu mais pas le moins cher dans le cœur du Ying Lung, tous se déstructurèrent, devinrent des grains de silices, d’infimes particules avalées par le Néant.
Lorsqu’il ne subsista plus que Frédéric Tellier, Shah Jahan, le prince Moghol qui refusait si obstinément le lot de la condition humaine, André Fermat et Daniel Lin, tous encore constitués de chair et de sang, du moins apparemment pour l’un d’entre eux, et bien sûr Antor, réincarné à son corps défendant en vampire, Fu fut obligé de s’immobiliser. Puis, comprenant ce qui était en train de se passer, il rugit, feula et gémit.
À son tour, aspiré par le précipice béant qui donnait dans le domaine du Roi du Monde, maître chthonien des forces chamaniques de l’Asie centrale, il dut accepter de reprendre pied dans ce lieu. Le duel allait reprendre, mais aux conditions imposées par Dan El… à moins que…
Métamorphosé en créature hybride mi-chien mi-singe, à la fois Sharpeï, Pékinois et macaque, il fut ligoté un instant par des chaînes d’antimatière. Sort humiliant s’il en fut. Quelle erreur avait-il donc commise? Comme escompté par Dan El, l’Avatar noir était tombé dans le piège de la matérialité. Saisissant la vanité de toute résistance, le simulacre du Riu Shu réagit enfin et opta pour une solution originale afin de se libérer: il se dégonfla comme une baudruche. Son esprit n’eut ensuite qu’à rejoindre la coquille de l’Empereur quelque part dans un Palais hors du temps et hors du monde, hors en fait de toute logique.

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À l’intérieur de son palais interdit, au cœur même de la salle la plus secrète, aux murs d’ivoire authentique et de porphyre, de turquoise et de lapis-lazuli, de jade et d’ambre, de jaspe et de corail, de nacre et d’ailes de papillons, de soie, de fourrure de vair, d’argent, d’or natif et d’orichalque, de vermeil et de gaze, Fu le Suprême, Fu l’Incomparable, Fu la Splendeur Clarissime, Fu la Noirceur Etincelante, Fu l’Airain, Fu Ahenobarbus caressait machinalement les bosselures délicates de la ceinture du Baphomet, se repaissant de l’échec de ses machinations. Mais tout n’était pas terminé. Déjà le Rebelle se profilait à l’horizon et il n’avait pas eu le courage de venir seul.
L’Inversé avait configuré l’automate en mode chronovision. Les yeux du joueur d’échecs s’étaient métamorphosés en fenêtres ouvertes sur le réticulé inextricable du buissonnement démentiel encore à venir du Pantransmultivers. La double fenêtre laissait ainsi apercevoir un amas luminescent jaune orangé, parcouru de fluides agglutinés, protéiforme, mouvant, pulsant tel un cœur monstrueux, tels des neurones se connectant inexorablement, devenant un énorme cerveau-mondes, un réseau labyrinthique à souhait, imparcourable et vierge. 
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L’image de l’Unicité? L’Unicité elle-même? La Déité innommable? L’Imprononçable?
Entre les multiples sentes, les spirales, cordes et chemins, les pentes, le vide, le noir, le rien, la matière sombre intrinsèque partie de la Pensée, de la Volonté avouée et inavouable, dépendante et indépendante, quantique et multidimensionnelle, transcendante et présente… on pouvait voir ou deviner naître un monde en gésine… le verbe poussait, tirait, s’insinuait, gagnant du terrain, phagocytant le réseau en son entier, l’obligeant à s’étendre, à s’agrandir toujours davantage, l’énergie à se répandre… C’était un besoin irrépressible… contrôlé et incontrôlable, une nécessité poursuivant obscurément un but…
À la périphérie, les connexions les plus fragiles étincelaient un court instant, surbrillaient et puis… s’éteignaient… quelle déception pour la parturiente divinité!
Mais pas pur Fu qui souriait devant l’indicible, le fantastique spectacle de sape. Il en venait à s’applaudir lui-même, à se congratuler car il gagnait… ou du moins le croyait-il. Déjà, il avait oublié son précédent échec.
Malencontreusement, son attention se porta sur la ceinture elle-même du Baphomet. Un phénomène non désiré se produisait. À chaque extinction d’une liaison synaptique entraînant simultanément celle d’une chronoligne potentielle, d’un univers bulle, à chaque mort d’un toron de la Seule et pourtant Multiple Intelligence, à chaque disparition d’un tunnel du Pluri Mondes, un symbole de la ceinture correspondant à une virtualité et à un neurone détruits, à la volonté anéantie, s’estompait et retournait dans le jamais advenu, le jamais envisagé et pensé.
- Mais ce n’est pourtant pas moi qui agis là! Hurla l’Entité dépassée. Si tout s’efface, que me restera-t-il? Tous deux, que nous le voulions ou non, Dan El, Danael, nous sommes attachés l’un à l’autre… c’est ainsi! Toutes tes ruses ne me feront pas renoncer…

***************

Loin du palais et pourtant si proche, Dan El eut alors un sourire ineffable comme s’il avait perçu le cri angoissé de Fu. Antor se rapprocha de son frère.
- Tu me parais bien réjoui! Tout va-t-il comme tu le souhaites?
- Pour l’instant, oui…
Tellier jeta, pragmatique:
- Il nous faut sortir d’ici, bien que j’ignore ce qu’est exactement cet ici.
Shah Jahan à son tour s’exprima.
- Le chemin le plus court vers le palais de Fu passe par deux portes. La première s’ ouvre, par une clef classique, et donne, au sein même de votre cité, sur une portion de la grotte du Roi du Monde où je me suis déjà rendu il n’y a pas si longtemps. Cette grotte, il faut que vous le sachiez, fait désormais partie du souterrain situé sous le Taj Mahal noir. La deuxième porte n’existe que dans ce mausolée apparu sans que j’aie le souvenir de l’avoir fait édifier.
- Minuscule détail qui sera réglé, soupira Daniel Lin presque malgré lui. Intéressant. Ainsi, votre souterrain est donc une entrée permettant l’accès aux jardins de la cité interdite que j’ai entrevus ailleurs.
Fermat précisa.
- Surgeon, vous ne fûtes pas le seul à vous y rendre en pensée. Le clone de Sydney Greenstreet
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 y fut prisonnier une seconde et rapporta ce fait à Galeazzo qui se contenta de hausser les épaules et de prendre ses propos pour ceux d’un fou, jeu de mots!
Dan El daigna lever un sourcil devant le calembour plutôt lourd de son père. Il comprit que celui-ci tâchait de détendre l’atmosphère. Gardant son sérieux, le Ying Lung reprit:
- La porte numéro 1 n’est concrétisée, mon père, que dans la réalité alternative où Shalaryd existe à la place de l’Agartha.
- Concernant la seconde porte, enchaîna le prince Moghol inquiet, je n’en possède pas la clef.
- Nous nous débrouillerons, proféra Daniel Lin.
- C’est logique, pensa Fermat. Pas de Taj Mahal noir, pas de porte, donc pas de clef. Je n’ai pas dérobé ces deux codex vainement. Ils nous serviront de passe-partout. N’est-ce pas Dan-El?
- Oui, André.
Le plus âgé tendit alors les rouleaux au jeune Ying Lung.
Tellier murmura.
- Une logorrhée qui s’avère en fait être la clef comme pour Galeazzo! Réciter des prières, des incantations encore une fois? Pourquoi pas? J’ai fait plus difficile jadis.
Alors, Frédéric se rapprocha de Fermat avec la volonté évidente de commencer à lire lesdits codex. Après tout, il pratiquait le grec et le latin depuis quelques années déjà et ce, avec une facilité déconcertante. Daniel Lin était prêt à accepter cette aide mais le vice amiral qui avait son idée s’interposa froidement.
- Non Tellier, pas vous. Vous ne pouvez nous suivre là où nous allons. Désolé de ne pas pouvoir s’encombrer d’un simple humain supplémentaire…
- Hé bien, dans ce cas, je vous attends ici, avec Shah Jahan à mes côtés, répondit placidement le danseur de cordes sans montrer sa déception.
- Vous n’avez pas compris. Le prince nous accompagne puisqu’il possède la première clef.
- Quant à nous attendre ici, ma fois, si vous le voulez ou le percevez ainsi, conclut Dan El avec un rien de tristesse.
À peine le jeune Ying Lung eut-il prononcé ces mots que l’Artiste se pixélisa lui aussi sous le regard à la fois étonné et effrayé du Grand Moghol.
- Que signifie? Articula le prince avec difficulté.
- Ne vous inquiétez pas pour lui, répliqua Gana-El sévèrement. Lorsque nous aurons réglé son compte à l’Empereur, Frédéric Tellier ne se souviendra pas de ce qui lui est advenu!
- Mais enfin, reprit Shah Jahan, il n’existe plus…
Antor s’avança et se saisit du prince.
- En route! Ne nous retardez pas davantage.
Comme à regret, l’Indien obtempéra.
« Mon père, émit Dan El, cet effacement me paraît superflu…
- C’est là votre point de vue, Surgeon. Je ne partage pas votre avis. Mais vous avez suivi mes recommandations…
- Je crois bien que jamais je ne me le pardonnerai…
- A vous de le recréer, mon fils… Vous en éprouverez bien la nécessité, non?
- Vous faites preuve d’une cruauté inimaginable, Gana-El…
- Pas vous, Dan El? Allons. Ne vous mentez-pas à vous-même! Soyez honnête!
- Je n’ai pas le choix face à Fu. Mais Frédéric, tout de même… je suis allé trop loin.
- Ainsi l’Inversé ne remettra pas en cause votre détermination. Il sait le sacrifice que vous vous imposez.
- Merci pour cet aveu, Observateur… ».

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Le dernier carré des preux de Shangri-La combattait avec une rage désespérée les envahisseurs. Jamais la paisible cité n’avait connu une telle violence, un tel acharnement et une telle fureur. Que ce fût Sitruk, ou encore Frédéric Tellier, Alban de Kermor, Albriss, Pierre Fresnay, Erich Von Stroheim, ou bien Craddock, Paracelse, Fernand Gravey, Gaston de la Renardière, Guillaume Mortot, Marteau-pilon, ou chose plus surprenante encore, Kilius, Uruhu, Tenzin Musuweni, Jacinto, Raeva, sans oublier Eloum, Chtuh et Spénéloss, Stamon, Grronkt et tant d’autres courageux mortels, y compris Denis O’Rourke qui avait délaissé ses bistouris et rejoint ses amis, tous multipliaient les exploits incroyables, les coups les plus improbables, les embrochages réussis des Cao Cun démultipliés, des barons Ungern décuplés à foison, des Malipiero, des Mani Aniang dupliqués à l’infini ou presque. Tout cela pour laisser le laps de temps nécessaire au Préservateur pour qu’il puisse en finir définitivement avec l’Inversé.
Avaient également surgi des innombrables pistes temporelles désormais imbriquées et entrechoquées en ce lieu impossible, les magnifiques guerriers de Tsanu V et de Hinduck IX, la garde rapprochée du Très Précieux Timour Singh, les cohortes maudites de la SS Ahnenerbe, les esclaves de Shalaryd sous la conduite de Zemour Diem Boukir et de Xaxercos, les poursuivants échevelés de Gwenaëlle avides de vengeance, brusquement revenus à la vie, vêtus de braies à carreaux caractéristiques comme leurs descendants, leur torse paraissant sculpté dans le marbre, seule concession à leur résurrection démoniaque, brandissant cependant d’imposantes et prosaïques haches de cuivre à double tranchant.
À cette foule sauvage dont la violence et le sang étaient le pain quotidien, dont l’adrénaline était la drogue indispensable, dont les sens exacerbés déclenchaient de viles jouissances lors des massacres perpétrés à la chaîne, à ces hyènes et tigres humains, surexcités et rendus fous par les fumets d’une bataille toute proche, il fallait y rajouter la horde d’or mongole, les soldats de l’armée populaire de Chine au col Mao et à l’uniforme vert - ici, le service de sécurité de Sun Wu fils - les Huns Hephtalites - ceux-là mêmes qui ruinèrent l’Empire Gupta des Indes - les chasseurs Toungouze, les régiments de Qin, l’armée Arya védique, mais aussi les Bonzes desséchés et répugnants de Tsampang Randong dont les membres du squelette vous happaient avec une puissance insoupçonnée, les Niek’Tous dravidiens à peau noire, armés et vêtus à la manière des chasseurs cueilleurs aborigènes, papous et andamans. 
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Ainsi, tout ce qui avait existé ou qui, un jour existerait dans le but de tuer, de se repaître d’étripages et de meurtres, s’écoulait dans la brèche béante de l’Agartha où tous les temps de tous les Multivers culbutaient, semblant échapper au contrôle mental du plus jeune des Yings Lungs.
À quel dessein appartenait réellement ce tohu-bohu généralisé?
Les corridors de la cité autrefois préservée, mais, qui, désormais ne l’était plus et ne le serait peut-être jamais, résonnaient de cris, d’imprécations, de hurlements, de rugissements. Tous étaient émis par les soldats de cette bataille titanesque, dépassant, et de loin, tous les récits mythique du Maha barata et de l’Iliade, allant des Canciones sobre El Cid Campeador aux pièces de Shakespeare.
Dans les couloirs aussi bien que les patios, les gymnases que les jardins, ou encore les salles de repos et les appartements  privés, on pouvait y croiser les combattants de toutes les civilisations qui avaient ou qui, dans un jour lointain et incertain, devaient opter pour Polemos comme guide de conduite.
Les citoyens de Shangri-La, autrefois privilégiés, payaient un lourd tribut à ce méli-mélo digne des films de Sam Peckinpah, Cesar Romero, Quentin Tarentino et j’en oublie… pour preuves, les dizaines et dizaines de cadavres éparpillés dans tous les niveaux de la cité empuantie par l’odeur entêtante du sang et de la mort. Tous les corps présentaient d’affreuses blessures létales.
Exit Frédéric Tellier, deux lances et trois haches au milieu de la poitrine, embrassant fraternellement dans les bras de la Grande Faucheuse un Albriss démembré dont tout le sang jaune soufré s’était répandu sur le sol mosaïque de lumière. Exit Fernand Gravey et Pierre Fresnay, Michel Simon et Chtuh, tous les quatre décapités par les Huns Hephtalites.
Morts empalés Kilius, Uruhu, Tenzin Musuweni… crucifiés au plafond Eloum, Raeva, Jacinto et Spénéloss… écrasés sous les décombres Marteau-pilon, Stamon, Grronkt et tant d’autres. Dépecé Denis O’Rourke.
Kiku U Tu n’avait pas fui face aux vagues d’invasion. Longtemps, il s’était battu, mais, maintenant, la mâchoire pantelante, la queue sectionnée, il gisait dans l’atrium et le sang qu’il avait répandu sans avarice mettrait longtemps à sécher.
Près des salles de maintenance de l’ingénierie, Paracelse butta sur l’énorme corps de Khrumpf, le dernier Troodon à avoir respiré une bouffée d’air…somme toute virtuelle. Près de sa gueule formidable et grande ouverte, étaient étendus sans vie quarante-cinq répliques, pas une de moins, de Zoltan Pradesh. Un peu plus loin, Guillaume Mortot avait succombé sous les glaives de huit Spartiates égarés dans le Rot du Dragon. le jeune homme n’avait pas démérité comme on le voit.
Benjamin, quant à lui, n’avait pu triompher de cent dix Hyksos projetés dans cet univers par inadvertance. Son corps étêté s’en était allé s’embrocher sur un harpon alors que sa tête avait roulé jusqu’aux pieds du chef Hittite.
Le sang versé généreusement imprégnait à cette heure tous les murs de l’Agartha. D’elle émanaient des soupirs et des râles, des pleurs et des sanglots qui ne voulaient pas s’éteindre. Car la cité était vivante, car Shangri-La, blessée, martyrisée, souffrait à l’unisson avec ses résidents, sa prolongation animée et incarnée. Les teintes mauves, groseilles, pourpres, marron des liquides hématiques se mêlaient en une étrange soupe, dessinant de bien fascinantes et repoussantes arabesques.
Épinglée sur la porte d’un sas, on pouvait reconnaître la dépouille de Gravv, le Lycanthrope courageux qui n’avait pas failli bien que ses ennemis fussent deux cents Cimmériens bien musculeux, bien gigantesques, qui prenaient leur pied en écorchant leurs victimes. Il est bon de savoir que le roi de cette tribu présentait une ressemblance évidente et voulue avec un acteur bien connu des films de genre des années 1980 de la chronoligne 1721 bis, nous parlons là d’Arnulf Überschnaps.
Dans cette foire à l’hallali s’étaient perdus trois équipages de navires Vikings, cinq tribus mexicas portées sur la cardiotomie, deux impies Zoulous dont l’un venu en droite ligne d’Islandwana, et de nombreux  autres assassins du même acabit, tous considérés comme des héros parmi leur peuple.
Les guerriers envahisseurs survivants brandissaient les fourrures et les peaux encore dégoulinantes et tièdes de sang des vaillants loups qui avaient eu pour noms Guerreure, Murgrav, Murdir et Rhuhrr. Tous auraient mérité de voir leur patronyme brodé avec des fils d’or sur les étendards de la gloire et de l’immortalité.
On pouvait penser que Dan El avait perdu l’esprit de laisser ainsi sa cité édifiée avec tant de soin subir les horreurs de l’invasion, à moins que, submergé par l’Energie Sombre, il ne parvînt plus à dompter celle-ci. En fait ce sacrifice appartenait à un stratégie mûrie longuement, durant des éons.
Du dernier cercle, il ne restait plus debout - mais pour combien de temps encore? - que le fidèle, le dévoué, le magnifique Symphorien Nestorius Craddock, tailladé de toute part, perdant son sang par cent blessures différentes mais ayant encore assez de force pour beugler, invectiver l’adversaire, dague laser et disrupteur aux poings.
- Zapotèques à plumes de Cirque Maxime! Pirates de calebasses à trous! Poubellosaures de décharges de latomies de Tsanu II le Copronyme! Dégustez-moi ça! Et encore ça! Hoplites de carton-pâte allez brûler en enfer!
La main gauche du capitaine du Vaillant parvenait encore à larder et larder toujours le Haän, le Spartiate, le Zoulou, le Viking, le Cimmérien, le SS, le Grognard, le grenadier géant du vieux Fritz, le Cao Cun numéro 2723, le samouraï. Sa dague laser s’était métamorphosée en épée de sang.
Hélas, trois fois hélas! Le disrupteur en vint à se décharger totalement.
Alors, ce fut la curée.
Craddock le Vaillant, Craddock le Sublime, qui donc chantera tes exploits, tes prodiges dans les siècles qui ne seront pas?
Symphorien mourut, oui mourut, en proférant une ultime insulte:
- Archéopithèques de mes deux! 
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Le flot d’injures se tarit brusquement et l’œil gauche arraché du capitaine d’eau de cale assista à l’effondrement des corridors de Shangri-La, toute la cité devenue sable. Tout ne fut plus alors que Néant et, au milieu de ce rien, dépourvu de couleurs, des miaulements amplifiés, renvoyés en échos dans le vide, pitoyables gémissements émis par un gros chat noir et blanc au poil mi-long et aux yeux bleus, déclenchaient chez le maître des frissons de regrets et des tsunamis de remords.
- Miaouuuu!
Ce qui signifiait à peu près en langage félin « seul? Tu me laisses seul? »…
Comme suspendu dans le vide, au-dessus de l’effroyable abîme, Ufo ne parvenait pas à atteindre le couloir spiralé qui subsistait à trente-cinq mètres à peine de lui, brane épargnée de Shalaryd non pas par la mansuétude problématique de Fu mais par Dan El qui ne se résolvait pas à la disparition de son animal familier.
Accablé par toutes les souffrances qu’il était obligé d’infliger, toutes les atrocités supportées par ses amis et féaux, écartelé par le regret, désirant repousser l’abomination, il pleurait, pleurait encore mais ne cédait pas à sa faiblesse.
Mourir pour renaître! Cette fois-ci pour de bon…

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