dimanche 11 août 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle : 3e partie : Nouvelle Révolution française chapitre 27 première partie.



Chapitre 27

Le ciel étoilé était en partie masqué par les cimes touffues des arbres des bois qui jouxtaient le parc du château de Versailles. Tôt dans la soirée, il avait plu, juste de quoi humidifier le sol et la terre exhalait des senteurs lourdes d’humus en décomposition. Les frondaisons s’estompaient dans l’obscurité. Quelques chouettes noctambules écarquillaient leurs gros yeux ronds et ululaient dans la nuit. Au loin, un cerf esseulé bramait. Son chant vous remuait les tripes. Une oreille attentive pouvait également percevoir des crissements de feuilles mortes piétinées. Des surmulots, partis en quête de nourriture, parcouraient la forêt, au risque de voir fondre sur eux soudainement les hiboux nocturnes.
Cette nuit paisible comme il y en avait tant dans cette partie de l’année allait être troublée par le combat dantesque qui allait suivre. Déjà, des silhouettes sombres, indubitablement humaines, se profilaient derrière les troncs des arbres. Ainsi, ce qui restait de la sylve gauloise originelle, chênaie et hêtraie, serait bientôt le théâtre de multiples et sanglants affrontements.
Une voix féminine commanda sèchement.
- Arrêtez-vous. Nous sommes arrivés à la position prévue. 
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Les ninjas obéirent avec un bel ensemble. Chaque guerrier ressuscité des triades du Dragon de Jade avait pris la précaution de se munir d’armes exotiques des plus efficaces: yatagans, katanas, cimeterres, machettes, poignards volants étoilés ou sukurei, cordes à boules et bâtonnets de bois à chaque extrémité, micro-armes de poing à rayon calorique ne pouvant tirer qu’une seule fois, contenues dans un ceinturon sombre assorti au vêtement de combat, billes de verre explosives dégageant un gaz innervant, paralysant les centres moteurs. Sous les manches, étaient aussi glissés d’étroits tubes renfermant des dards. Il suffisait de presser un ressort et les fléchettes effilées, projetées avec adresse, venaient s’enfoncer dans les gorges des cibles désignées ou encore dans les yeux ou la poitrine, abattant à coup sûr l’adversaire. Quelques combattants avaient pris avec eux une sorte de poudre « magique » enfermée dans des sachets transparents. Cette poudre avait la particularité, au contact de l’air et de la chair, de s’enflammer et de transformer en torche vivante l’ennemi ainsi attaqué.
À présent, une vingtaine d’individus s’étaient embusqués en hauteur, sur les branches les plus épaisses et les plus solides des chênes ou encore se retrouvaient suspendus à des cordes, prêts à décocher promptement leurs jets mortels, les fameuses flèches transparentes, taillées dans le quartz et profilées de manière aérodynamique. Elles présentaient l’avantage de n’émettre aucun bruit et de fendre l’air avec une discrétion absolue.
Les préférés de Sun Wu, six Chinois élancés et sveltes, leurs traits asiatiques dissimulés par des masques de géomanciens, avaient opté pour une arme biologique originaire d’une autre planète, les célèbres et mortels rubans de Mingo. Il ne fallait pas être pris par les volutes sournoises et imparables de ces lianes vivantes. Elles ne vous relâchaient qu’après s’être imbibées de tous vos sucs.
Un peu en retrait, Sun Wu s’amusait à agacer l’otage, le duc de Chartres. Avec un innocent roseau, il chatouillait par instant le nez un peu fort du prince. Philippe avait du mal à rester stoïque. Il éternuait mais ne pouvait s’essuyer le visage, ses mains liées derrière le dos. 
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Ce petit jeu cruel irritait Maïakovska. Elle ordonna à son complice de cesser cette distraction puérile. Tout en grignotant une poignée de fourmis grillées, Sun Wu n’eut d’autre choix que d’obtempérer.
- Mettez-vous plutôt en position et prenez soin du conteneur d’antimatière; le commandant Wu ne va pas tarder.
La Russe se leurrait en croyant que Daniel Lin allait se livrer sur un claquement de doigts de l’espionne. Pourtant, à vingt-trois heures précises, du bruit sembla venir du côté est de la forêt. Grâce à des jumelles infrarouges, un garde distingua ce qui se passait. Il s’écria:
- Cinq hommes arrivent!
- Montrez donc, s’exclama nerveusement Maïakovska.
La jeune femme se saisit vivement des jumelles et constata qu’effectivement cinq individus approchaient. En tête, le commandant Wu, nullement stressé, désinvolte même, comme si tout cela ne le concernait pas, comme s’il ne devait pas s’impliquer dans ce qui allait suivre. Derrière, un vieil homme barbu aux cheveux roux et gris, plutôt sale d’aspect, vêtu de bric et de brocs. Craddock. Le mendiant de l’espace tenait fermement un jeune adolescent portant l’uniforme militaire de l’école de Brienne. Visiblement, ce dernier rechignait à avancer. Puis Marteau-pilon. Le colosse était armé d’une masse impressionnante qu’il caressait amoureusement. Enfin, un grand homme sec, à l’allure militaire. Lui semblait progresser étrangement, paraissant ne pas frôler le sol. On aurait dit qu’il glissait, se mouvant tel un spectre.
Parvenu à vingt mètres à peu près d’Irina, Daniel Lin lança sur un ton mi-figue mi-raisin:
- Voyez, capitaine Maïakovska, j’ai bien reçu et déchiffré votre ultimatum. J’ai eu l’amabilité de me rendre à l’heure à votre invitation péremptoire.
- Oui, commandant. Mais avant de procéder à l’échange, je vais d’abord m’assurer que vous êtes bien venus à cinq en comptant Bonaparte.
S’emparant d’un communicateur, Maïakovska demanda alors confirmation à ses éclaireurs. Rassurée par la réponse, elle rajouta:
- Très bien. Nous pouvons procéder. Faites avancer Napoléon.
Daniel Lin se tourna vers le Cachalot du Système Sol et lui dit:
- Vous avez entendu le capitaine, Symphorien…
- Oui-da, commandant. Mais qu’elle fasse de même avec ce Chartres! Je ne bouge pas d’un pouce tant qu’elle n’aura pas poussé ce prince. Je n’ai pas envie de tâter de ses janissaires à l’extrait de cirque du docteur Lao.
Fixant bizarrement Sun Wu, Irina ordonna.
- Mon ami, faites donc avancer le prince puisque ce bonhomme ridicule l’exige!
Inclinant la tête, le vieux Chinois poussa le prince vers l’avant. Du côté de Daniel Lin, Craddock s’était empressé d’imiter l’Asiatique. Il avait fini par lâcher, non sans regret, le jeune Bonaparte.
Tandis que l’Ecossais éructait des injures bien senties, l’élève officier paraissait désormais accepter son sort, résigné peut-être à la mort.
- Va donc rejoindre cette espèce d’amiral Zeng He d’eau de cale surcroupie, si tu tiens tant à goûter à ses nids d’hirondelles de cent ans d’âge! Coquelet, je ne te garantis pas que tu n’auras pas la tête tranchée dès ce soir! Mais baste! Cela ne me regarde plus!
Un bref instant, les deux prisonniers se croisèrent. Ils n’eurent pas même un regard vis-à-vis de l’autre. Indifférents, ils poursuivirent leur avancée respective dans le camp qui les réclamait.
Mais intérieurement, Irina s’inquiétait.
«  Ah! Tout marche trop bien! Je suis certaine que ce Daniel Lin là me réserve une surprise… »
La Russe marmonna alors quelque chose dans un micro écouteur. Un léger sifflement suivi d’un frôlement interrompit le silence relatif qui s’était établi. Du ciel descendait un filet usiné dans une matière encore inconnue en ce dix-huitième siècle.
Mais le piège n’eut pas le temps d’envelopper ses proies. Il se désagrégea soudainement, victime d’une distorsion.
Craddock afficha un sourire carnassier et jeta, gouailleur:
- Dis, girafe Sophie en simili caoutchouc! Tu as cru réellement nous posséder avec ton filet à la graisse de Topinambou pour un sous King Kong d’Arte povera? Nous sommes fabriqués dans un autre bois!
Dans son coin, Sun Wu se croisa les ongles, signe d’une grande contrariété.
«  Mon alliée essaie de gagner du temps, mais elle fait fausse route ».
Tandis que le filet s’évaporait dans le néant, Bonaparte s’était vivement aplati sur le sol. Mieux: il sembla se confondre avec la terre humide. Une seconde encore et il disparut à la vue d’Irina. Daniel Lin, qui n’avait pas quitté des yeux son adversaire, lui dit dans un russe parfait:
- Capitaine Irina Maïakovska, je suis peut-être venu à cinq, mais vous, vous vous êtes amenée à mille deux cents, voire même à mille deux cent un si je dédouble votre spadassin attitré Alexeï Alexandra! Vous parlez d’un renfort conséquent! Avez-vous cru que j’allais me livrer comme cela, pieds et poings liés?
Furieuse, l’espionne répliqua sèchement.
- Vous avez récupéré ce bêta de prince mais Bonaparte a disparu. Or, comme vous n’êtes que cinq…
- Ah! Ah! Vous espérez venir à bout très rapidement de cinq hommes! Mais vous savez pertinemment que deux d’entre eux ne sont pas des humains ordinaires. Quant à Bonaparte, il n’a pas disparu car il n’a jamais été ici. Violetta! Désactive ta ceinture d’invisibilité. Bravo ma fille! Tu as été parfaite.
L’adolescente s’empressa d’obéir et réapparut juste aux côtés de son père.
- Alors, papa, il paraît que j’ai bien joué mon rôle. Tant mieux!
- Hé oui, chère ennemie. Vous avez publié un détail dans votre piège; dans mon jeu, j’ai une métamorphe.
- Peuh! Une métamorphe! Une quarteronne, oui, pas même une métisse!
Maïakovska allait rajouter quelque chose lorsque des signaux d’alerte retentirent dans son contrôleur environnemental.
- Commandant Wu vous avez triché! Siffla-t-elle. Que disiez-vous? Cinq? Une dizaine pour le moins! Vous me décevez…
Effectivement, Frédéric Tellier, Gaston de la Renardière, Paracelse, Joseph Boullongne, Guillaume Mortot, Erich Von Stroheim, Benjamin Sitruk, Alban de Kermor, Louise de Frontignac, Aure-Elise Gronet ainsi que deux amis de l’ex-mousquetaire sortaient de l’obscurité, matérialisés sans téléporteur et ce, par la grâce d’André Fermat. Ils avaient été dissimulés par ce dernier dans uns dimension voisine.
   - Je pense que les choses sérieuses peuvent maintenant commencer, articula Dan El, toujours d’un calme olympien.
Même si le Ying Lung éprouvait une légère angoisse, il ne tenait pas à le montrer. Rappelez-vous. Plus la situation devenait cruciale, plus il usait d’ironie, affichant une attitude zen méritoire.
Fermat, quant à lui, restait étrangement silencieux. En fait, après avoir matérialisé les amis du Surgeon, il était en train de s’emparer du Glinka. Seule sa projection holographique ou assimilée se trouvait à Versailles en cette belle nuit d’été.
À soixante-dix mille pieds d’altitude, le vaisseau de Maïakovska subissait donc l’assaut de l’Observateur. La douzaine d’hommes d’équipage ne pouvait faire face à l’attaque d’un Ying Lung. Déjà, deux enseignes brûlaient comme des torches alors que quatre autres officiers agonisaient, leur gorge en feu.
Le capitaine Petrov eut juste le temps d’envoyer un message de détresse avant de mourir.
- Intrusion alien à bord! Je répète: intrusion alien à bord! Prise de contrôle total du vaisseau. À l’aide! Urgence numéro un.
Toujours à l’écoute grâce à ses oreillettes, Irina jeta une grossièreté dans sa langue maternelle qui signifiait à peu près « fuck! ». Toujours avec la délicatesse qui le caractérisait, Craddock rajouta de l’huile sur le feu.
- Enfoirée de mes deux! Votre capitaine va connaître une Toungouska sur Seine!
- Ce qui advient est… impossible! Jeta l’espionne. Mon vaisseau était protégé par une a-bulle!
- Pff! Un jeu d’enfant pour un Dragon de s’immiscer à l’intérieur d’une telle protection! Faudrait voir, ma belle tueuse, à ne pas nous prendre pour des ploucs de ploucs de canards de Trifouillis-les-Oies!
À peine le capitaine Craddock eut-il lancé cette remarque sarcastique que, sur un signe discret de Sun Wu, quatre ninjas jaillirent des arbres, suspendus à des cordes. Instantanément Symphorien réagit, immédiatement imité par ses amis, et tous se mirent en position de combattre ces nouveaux yakuza. Le vieil homme trouva à ses côtés Frédéric Tellier épée au poing.
- Ah! Même pas fichus de se battre pied à terre, râla le baroudeur en évitant pile poil deux poignards étoilés. Bougres de stéganopithèques de légende urbaine! Cracha-t-il ensuite dans son langage toujours aussi fleuri.
Pendant ce temps, le danseur de cordes ne paraissait nullement démonté par les masques que portaient les séides du Maître du Dragon de Jade. Il faisait preuve de son habileté habituelle.
Les assaillants arboraient pourtant les traits du roi des singes Hanuman avec un détail qui, toutefois, différait: la barbiche et les longues moustaches ondulées qui les faisaient s’apparenter à des sortes de macaques ou de magots de Barbarie.
Dépourvus désormais de sukurei, les assassins durent combattre classiquement, c’est-à-dire yatagan d’acier contre fleuret. Cependant, les bandits restaient accrochés à leur filin, ce qui leur conférait un avantage certain et accentuait la difficulté à les vaincre pour nos amis.
Toute l’équipe de Daniel Lin se battait vaillamment, y compris Aure-Elise, Violetta et Louise. Quelques géants arboraient des justaucorps d’Arlequin caparaçonnés de duracier, le visage protégé par des masques de cuir aux gueules de mâtins de Naples présentant une langue rose et blanche pendante, et coiffés de bicornes renforcés d’acier. Munis de fléaux d’armes terminés par des pointes en fer, ils les faisaient tournoyer avec la plus grande dextérité.
Paracelse, Marteau-pilon et Pieds Légers parvenaient cependant à esquiver les coups meurtriers de ces armes redoutables. Le trio faisait preuve d’une souple agilité tout à fait admirable, surtout de la part du colosse, l’ancien compagnon de chaîne de l’Artiste. Conservant tout leur sang-froid, ils étaient toutefois souvent frôlés par les terribles fléaux, leurs habits déchirés en témoignant, devenant hardes peu à peu.
Or, pas une goutte de leur sang n’avait encore coulé. Un prodige on vous dit!
Un peu plus loin, des spadassins vénitiens au masque du célèbre lion de Saint Marc, brettaient des deux mains à la fois, repoussant ainsi au fond du bois Erich Von Stroheim, qui ne déméritait pas, Gaston de la Renardière et ses deux compères. Acculé, le quatuor tomba dans le périmètre d’attaque de six ninjas. Ces derniers lancèrent à son encontre les dangereux rubans de Mingo. Pour réussir à encercler les quatre amis, les Russes, déguisés en Italiens, ouvraient leurs gueules béantes, laissant apparaître des crocs luisants visiblement enduits de poison.
Une fraction de seconde encore et c’en était fait des compagnons de l’ex-daryl androïde. Mais Gaston, son instinct de survie au paroxysme, sentit le piège juste à temps et poussa un rugissement si sonore qu’il retentit à près d’une lieue de distance!
- Ahimé!
Instantanément, le Picard passa en troisième figure de Harrtan. Il s’agissait d’un triple saut périlleux avant. Alors, l’épée qu’il tenait de la main droite empala deux hommes lions tandis que son poignard égorgeait un troisième Russe. Ce fut là le signal pour se mettre en attitude de combat helladien. Incroyablement, Erich Von Stroheim ne rechigna pas à cette façon de se battre. Mais les deux autochtones de Gaston ne le purent.
Légèrement en retrait, comme détaché de cette bataille, de ce désordre qui ne le concernait pas, Sun Wu avait sorti un cornet en papier de sa robe chinoise traditionnelle. Il y puisait régulièrement une poignée de friandises succulentes. Pour un néophyte, les bonbons avaient l’aspect de simples dragées chocolatées. Si on avait le loisir d’approcher de plus près, on identifiait des petits scorpions noirs grillés à point.
Or, Alban de Kermor qui n’était qu’à quelques coudées tout au plus du Maître du Dragon de Jade, ne put éviter un haut-le-cœur en reconnaissant l’aliment. Sun Wu s’en aperçut. Dévisageant le jeune homme avec un rien de mépris, il lui jeta en anglais:
- Face pâle d’Occidental, petit Français, tu ignores ce qui est bon pour la santé. Pareil régime allonge les années. Puisque tu es si bête, complais-toi donc avec la vermine et meurs!
Notre adolescent n’eut pas le temps de rétorquer. Huit yakuza, rien que ça, l’entouraient. Alban avait eu grand tort de se laisser distraire. Peut-être était-ce d’ailleurs là le but du vieux Chinois?
Benjamin vit la manœuvre et se porta à son secours.
Les trois femmes, quant à elles, avaient formé un triangle afin d’affronter des adversaires très spéciaux. Sun Wu, prévoyant que l’escadron féminin du sang mêlé ne resterait pas sur la touche, avait mobilisé les meilleurs marionnettistes de Cathay. Quelque peu misogyne, le Maître du Dragon de Jade avait donc refusé que le trio féminin affrontât ses guerriers, même les moins capables. Pour cette rixe dégradante à ses yeux, il avait délégué des pantins de bois!
À la pointe du triangle, Aure-Elise, à gauche Louise et à droite Violetta. Les trois jeunes femmes ferraillaient dur contre un groupe de marionnettes siciliennes, de marionnettes espagnoles des tréteaux de maître Pierre de Miguel Cervantès ainsi qu’une théorie de marionnettes de samouraïs venues d’un théâtre No perverti. En effet, ces succédanés de combattants, de taille humaine, ou légèrement supérieure, étaient armés de véritables épées et de sabres aux fers empoisonnés, évidemment, et non pas de fac-similés en bois.
Violetta s’offusqua et ragea de voir avec quel mépris on considérait l’élément féminin de l’équipe du commandant Wu.
- Non, mais! Pour qui se prend-il ce Chinois à la crème de Fu Manchu? Il va justement voir de quel bois nous nous chauffons. Mesdames, démontrez à ces messieurs ce que vous valez!
En tourbillonnant et en enchaînant avec maestria triple saut périlleux, triple boucle piquée, salto arrière et deux roues toutes simples, excusez du peu, la semi-métamorphe catapulta ses jambes anormalement étirées sur les torses de deux marionnettes japonaises. Sous la force de ce coup, le bois des samouraïs éclata tandis que, parallèlement, l’adolescente embrouillait les fils manipulés par les marionnettistes. Perdant l’équilibre, trois d’entre eux chutèrent brutalement sur la terre humide, qui se brisant la hanche, qui se cassant le bras, ou pis, la nuque.
Un pantin avait échappé au carnage. En fait, il était humain et avait opté pour un déguisement de pirate, celui du célèbre Barbe Noire, arborant ainsi deux pistolets à la miquelet non factices. 
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Les compagnes de Violetta l’avaient imitée avec, toutefois, moins de brio. Pourtant, elles aussi vinrent à bout de leurs « Pinocchio ». Ce fut la plus jeune qui tua le pseudo pirate d’une botte dite de Nevers.
Joseph Boullongne qui, de son côté, affrontait six Chinois en chair et en os, remarqua le coup invraisemblable.
- Il faudra m’enseigner ce tour, jeta le musicien escrimeur tout en embrochant sa paire de bandits.
Frédéric Tellier sourit et répliqua tout en abattant lui aussi deux spadassins.
- Oh! Cette botte n’est efficace et ne tue que lorsqu’une métamorphe dotée de la force nécessaire pour perforer la boîte crânienne d’un humain ordinaire en use!
Par instant, le bois s’illuminait soudainement par des flashs qui s’allumaient. C’étaient les sachets de poudre inflammable qui faisaient leur office, balancés contre les hôtes de l’Agartha, avec un résultat peu probant puisque, grâce à la maîtrise du Harrtan, les amis de Daniel Lin se mouvaient la plupart du temps dans le ciel nocturne avec une aisance à faire pâlir d’envie le plus doué des trapézistes.
L’air retentissait de sifflements, mais aussi de micro explosions. Le danger était partout. Ainsi, deux billes s’en vinrent heurter les bottes d’un des amis de Gaston de la Renardière. Le dénommé Gaétan, peu prévenu, eut le tort de ne pas retenir sa respiration. Il absorba donc une bonne bouffée de gaz innervant. Aussitôt, ses muscles se roidirent et il se retrouva paralysé. Le malheureux ami du maître d’armes mourut, achevé par une quinzaine de dards crachés par les manches flottantes d’un yakuza au masque de géomancien. Épinglé contre un arbre, Gaétan n’eut pas même le sentiment de mourir.
Un peu en arrière ne participant pas encore à la bataille, nous verrons plus loin pourquoi, Daniel Lin se mordit violemment les lèvres. Il n’acceptait que fort mal la mort d’un des membres de son équipe, même s’il s’agissait d’un membre rapporté.
De son côté, bien qu’il se refusât à l’admettre, Joseph Boullongne commençait à s’essouffler. Le grand Noir avait une excuse de taille. Il n’y avait que fort peu de temps qu’il avait été initié et entraîné à l’art du Harrtan. De plus, blessé et affaibli durant quelques jours, il n’avait guère eu l’occasion de se remettre à niveau pour tenir plus de deux minutes. Alors que le musicien posait un genou à terre, résolu à perdre la vie, ici, dans ce bois, mais pas, surtout pas l’honneur, et que sortant enfin de sa cachette, Alexeï Alexandra, ses deux visages figés, s’apprêtait à l’assassiner en bonne et due forme, la joie grondant dans ses deux cœurs, un bras protégé par une rondache, les trois autres armés d’un yatagan, d’une longue épée espagnole ou rapière et d’un fleuret, Benjamin se rapprochait ostensiblement du chevalier de Saint Georges dans le but de lui porter secours tout en hachant menu comme si de rien n’était deux innocents rubans de Mingo mais aussi tout en déviant la pluie de flèches de quartz que les archers arboricoles de Sun Wu projetaient dans sa direction.
Comme nous le voyons, l’ex-commandant du Cornwallis, se surpassait. Sitruk n’en revenait pas lui-même de l’exploit qu’il était en train d’accomplir.
Quant à Craddock, il brettait encore et encore, quasi mécaniquement, ne prenant ni le temps d’essuyer sa lame dégoûtante de sang ni de tourner la tête vers le Britannique. Pourtant, fort amène, il lui lança:
- Compañero, je te fais une fleur. Il t’appartient d’achever cet absurdosaure sans queue ni tête d’Epsilon Eridani.
Or, tandis que le Cachalot du Système Sol s’exprimait ainsi, Ti surgit brusquement du néant. Paisiblement, il avait attendu le signal de Sun Wu ou d’Irina.
La Russe, quant à elle, ne se mêlait pas non plus au combat, l’observant d’un air dédaigneux. Elle trouvait que cette bataille se prolongeait un peu trop et que ses hommes y faisaient piètre figure. Il est vrai que les cadavres des Potemkine et des Chinois s’entassaient avec la régularité d’un métronome furieux sur le sol herbu, plus de cent vingt déjà, dissimulant l’humus et les feuilles mortes.
Des armes fortement anachroniques juchaient également la terre; cependant nul membre de l’équipe du commandant Wu ne songeait à s’en emparer.
Devant les yeux de Maïakovska, toujours gorges et poitrines transpercées, arlequins, mâtins et Hanuman s’en venaient mourir aux pieds mêmes de leur capitaine plus ou moins impavide et immobile.
Victor de Garamont, l’ami survivant de Gaston de la Renardière, eut le tort impardonnable de s’approcher de l’espionne russe. Dotée de la force de Fu, de son seul poing, elle lui fracassa la tête.
Ce fut alors qu’un scintillement annonça ou plutôt dénonça la formation d’un champ de force. Irina venait de la brancher sans avoir eu recours à une quelconque technologie. Peu à peu, lentement et sûrement, la haine la transmutait en succédané de Fu le Suprême. Désormais, la jeune femme n’avait plus d’humain que sa coquille. Il ne restait plus rien de la jeune femme vibrante de vie et d’espoir qu’elle avait été. Maintenant, elle tentait de contrôler sa rage irrépressible, laissant cependant encore l’antimatière renfermée dans son conteneur cylindrique. Ledit fût n’appartenait pas bien sûr à notre monde.
Toujours en retrait, la marionnette de Fu, se mordant les poings, assista aux multiples duels enchaînés par Alexandra Alexeï Souvourov. Cependant, Maïakovska se demandait pourquoi Daniel Lin ou plutôt Dan El se gardait d’intervenir ne serait-ce qu’un minimum. Il s’était abstenu de ressusciter les deux amis de cette caricature de Porthos. C’était incompréhensible de la part du jeune Ying Lung habituellement si altruiste. Inquiète, la Russe ne quitta plus des yeux Daniel Lin.
L’ex-daryl androïde s’était aperçu de la lente métamorphose de la jeune femme. Il avait bien vu qu’elle avait activé le champ de force par sa seule volonté. En réalité, tout en s’économisant, notre héros agissait subrepticement et discrètement. Ainsi, il avait recueilli le duc de Chartres et l’avait endormi. Ensuite, il avait téléporté le prince à bord du Vaillant où, à présent, il reposait paisiblement sur une couchette, veillé par Saturnin de Beauséjour.
Mais tout cela n’avait guère occupé notre impétueux Dan El. Il rongeait son frein tout en se morigénant intérieurement de se montrer si impatient. Sans cesse, il devait combattre son impulsivité naturelle. Ah! Il lui aurait été si facile et si commode de tout figer en une fraction de seconde étirée à l’infini puis de tout gommer d’un seul souffle! Ou encore d’abolir le temps virtuel de cette Simulation… mais cela aurait été faire le jeu de Fu, de l’Infra-Sombre qui n’attendait que cela, qui guettait l’erreur de trop du jeune Ying Lung.
Il n’était pas temps encore pour Dan El de révéler son jeu…
Retournons à Alexandra Alexeï. L’être hétéropage s’avançait sur le pré d’un pas déterminé. Avec des moulinets et des coups d’estoc imparables, la créature faisait le vide autour d’elle, telle une superbe machine de mort, tailladant les chairs de ci de là, sans état d’âme, abattant sans remords les Potemkine qui, pourtant, étaient ses alliés, les yakuza de Sun Wu n’échappant pas non plus à cette moisson macabre. Dans son sillage, Alexeï laissait des rigoles de sang qui se transformaient en ruisseaux pourpres.
Déjà, huit Chinois gisaient, à demi démasqués, sur les souches de jeunes hêtres et comptaient parmi les victimes de l’espion de Catherine II. Quelques torses portaient d’atroces blessures. De quelques combattants, des longueurs significatives d’entrailles sortaient, dégageant une affreuse puanteur de sang tourné et d’excréments recrachés. Malgré l’heure tardive, une myriade d’insectes bourdonnait au-dessus des cadavres ayant hâte de festoyer. Parmi les morts, leur masque arraché, certains dévoilaient leurs traits. Ces masques présentaient les signes du zodiaque chinois, chèvre, cheval, rat, cochon, chien, buffle, tigre, coq…
Alexeï Alexandra poursuivait un but. Éliminer le colosse roux barbu Benjamin Sitruk. C’était pourquoi elle progressait avec cette régularité mécanique. En à peine trois coups d’épée, elle vint à bout de Marteau-pilon. Blessé cruellement, le charretier en rupture de ban hurlait. N’en pouvant plus de souffrance, l’ancien bonnet vert de Toulon se roulait sur le sol, regrettant vivement de s’être évadé du bagne alors que Napoléon le Petit devait le transférer en Guyane.
Craddock qui brettait vaillamment avec un des derniers Potemkine survivants s’avisa de la progression de l’espionne hétéropage; promptement, il ne s’embarrassa pas et expédia son adversaire du célèbre coup de Jarnac. Le Russe mourut en deux minutes chrono, son artère fémorale coupée en deux. Tandis que Symphorien essuyait la lame de sa bonne épée sur son gilet, le vieil homme n’était plus à une tache de sang près, il vit le Britannique ayant maille à partir avec un Chinois dont les traits étaient dissimulés sous le masque du dragon des signes zodiacaux de l’Empire du Milieu.
Or, Benjamin peinait à parer les bottes hétérodoxes de l’Asiatique. Il avait beau enchaîner pirouettes et triples sauts périlleux, l’homme de main de Sun Wu ne lâchait pas prise. De justesse, d’une ligne, il évita le sukurei et le katana de son vis-à-vis.
Soufflant bruyamment, il prit le risque de lever un instant la tête pour s’apercevoir que son ennemi n’en avait plus désormais. Pourtant - horreur! - le corps décapité continuait à se battre, ses centres nerveux fonctionnant encore. Mais les gestes se faisaient de plus en plus désordonnés. L’être étêté se mit à tressauter et le cadavre bientôt s’effondra.
Pendant ce temps, la tête du Chinois qui était tombé brutalement sur l’herbe abondamment piétinée et souillée, avait écarquillé les yeux de surprise. Le séide de Fu avait identifié son exécuteur: Alexeï Alexandra Souvourov. Les lèvres de Xiao ne purent murmurer l’insulte qui lui venait machinalement. Deux nouveaux ruisseaux rouges vinrent humidifier et poisser un peu plus le sol gorgé d’eau et de fluides divers.
Se voyant libéré d’un adversaire plus que coriace, Benjamin soupira de soulagement. Mais lorsqu’il comprit qui l’avait délivré du Chinois, il grimaça tandis qu’une peur effrénée s’emparait de sa personne. Surtout ne pas céder à la panique! Surtout pas!
Sitruk, néophyte génial mais tout de même débutant dans le Harrtan, se retrouvait nez à nez avec le célèbre tueur de Catherine II.
L’être double afficha deux rictus de satisfaction. Il avait enfin atteint son objectif.
Au fait, petit intermède bienvenu, vous a-t-on décrit de l’être hétéropage, cher lecteur? Faisons une pause et décrivons-la, vous ne nous en tiendrez sûrement pas rigueur.
Alexeï Alexandra arborait une tenue noire mixte composée d’une robe d’amazone assez classique vêtant sa partie féminine et d’un dolman et d’un colback d’officier des hussards de la mort de nationalité prussienne, d’un astrakan brodé d’une tête de mort en argent pour sa partie masculine. Une léonté, pelisse imitant la dépouille du lion de Némée, complétait ce bel uniforme. 
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Les six armes commencèrent à s’entrechoquer, Benjamin bataillant avec une dague effilée et une bretèche prêtée par Gaston de la Renardière. Tout en ferraillant, l’espion russe avait désengagé de sa rondache un mini pistolet en nacre et ivoire, un véritable petit bijou des plus mortels. L’arme de poing s’apprêtait à cracher une balle de plomb de forme ronde.
Alors, poussé par son courage mais aussi par l’injonction de Dan El qui désirait à tout prix préserver l’ancien commandant du Cornwallis, Craddock s’interposa, faisant écran à Benjamin. En recevant le projectile qui lui brisa la clavicule, Symphorien injuria l’hétéropage:
- Octopus de mes deux! Pseudo Apollon du Belvédère! Va donc faire un tour au cirque des horreurs où là est ta vraie place!
Mais le vieux baroudeur qui avait trop préjugé de ses forces perdit connaissance et tomba dans l’herbe grasse et sale. Si Alexeï Alexandra n’avait plus de balle, il lui restait néanmoins ses armes blanches. Désormais la dague et la bretèche devaient absolument contrer le yatagan, la rapière et le fleuret du siamois russe afin de venger le mendiant de l’espace. Fouetté par la colère et la fierté, Sitruk reprit du poil de la bête. Avec une force renouvelée, il fit face à l’être hétéropage qui, ayant jeté au loin la rondache, exhibait dans sa quatrième main un coutelas à manche noir. Sur la lame était gravé un squelette accompagné d’un sablier. Un curieux aurait pu aussi y lire une étrange et peu rassurante devise: « Vincere at mort ». Sans doute signifiait-elle « vaincre avant de mourir ».
Les lames d’acier cliquetèrent de plus belle, se heurtant, s’accrochant, illuminant régulièrement mais brièvement la nuit de leurs fugaces étincelles argentées. Tierces, quartes, quintes et sixtes feintées, bottes, ouvertures, passes, fermetures, parades, glissades, esquives, sauts de carpe, entailles, estafilades, poignets liés, balafre malvenue sur le visage masculin d’Alexeï, rupture momentanée du combat, reprise soudaine de celui-ci par un quintuple saut arrière…
Benjamin multipliait les prouesses impossibles, se dépassant, atteignant le génie, transpirant, suant, mais ne prenant pas la moindre fraction de seconde pour s’éponger le front.
Notre Britannique brettait comme un héros, d’Artagnan lui-même mais à la puissance dix, cependant, il peinait, ne pouvant tenir face au prodigieux et splendide escrimeur qu’était l’espion hétéropage! Allons. Surtout ne pas s’abaisser à quémander le moindre soutien. Il s’était juré de ne pas faillir, de ne pas mourir cette nuit. Le bras gauche d’Alexandra fut transpercé. Aussitôt, l’être double rugit une insulte éloquente. Saignant abondamment, l’espionne de Catherine II abandonna la rapière mais nullement le terrain.
Toujours en retrait, presque en dehors de ces furieux assauts, Dan El observait son équipe, le dévouement dont faisaient preuve ses amis, ses fidèles petites vies qui combattaient pour lui afin d’émousser l’attention de Maïakovska. Mais son impatience grandissait, prenant des proportions gigantesques. Il bouillait, allait céder, voulant au moins sauver Benjamin Sitruk, Aure-Elise Gronet, cette presque sœur qu’il s’était donné dans cette simulation-ci, Violetta Grimaud, sa fille chérie, Louise alias Brelan, si audacieuse, une amie sincère depuis… toujours…
Mais Gana-El sentit la faiblesse du Surgeon. Se matérialisant devant lui, il lui souffla:
- N’intervenez pas maintenant. Ce serait de la plus grande imprudence. Patientez encore un peu… juste un peu… le temps qui s’écoule ou semble s’écouler a la durée que vous lui donnez. Dois-je vous le rappeler? Vous êtes ici le maître… ne l’oubliez pas. Cette bataille vient à peine de commencer dans la Supra-Réalité… attendez et suivez mon conseil.
- Pourquoi donc me lier encore? S’insurgea le plus jeune.
- Vous en savez la raison. Préservez votre énergie pour ce qui doit suivre. Vous comprenez comment ce combat-ci doit finir…
- L’engluement…
- Précisément, mon fils.
Convaincu et docile, Dan El inclina la tête, conscient de l’enjeu plus que jamais. Résigné, il reprit:
- Pas moyen d’échapper à ma destinée. Une potion bien amère que vous m’obligez à boire, Observateur. Vaincre… en humain.
- En surhumain, Surgeon.
Cet échange mental n’avait pas duré plus d’une pico seconde. À l’échelle des Yings Lungs c’était pourtant un laps de temps conséquent. Fu avait tout entendu. Etait-ce là le but de ces propos?
Dans le bois, le combat se poursuivait toujours plus âpre, toujours aussi impitoyable.  
Daniel Lin et André Fermat virent Frédéric Tellier recevoir un coup de katana absolument imparable porté par un des six poignards volants suspendus dans les cordes. Aussitôt, dans un réflexe de survie, l’Artiste coupa trois des lianes. Le yakuza au masque de chien gardien de tombe Soueï chuta pour aller s’empaler sur sa propre arme abandonnée par le blessé qui l’avait arrachée de son épaule. Tout en se redressant malgré la vive douleur, le danseur de cordes ne vit pas à temps une autre dague. Elle vint s’enfoncer dans sa paume gauche. Émettant un soupir de souffrance, Frédéric se recula. Désormais Tellier n’était plus qu’à dix pas du Britannique.   
Gaston de la Renardière, quant à lui, bien qu’il fût un escrimeur hors pair, avait mis un genou à terre depuis à peu près trois minutes. Il se tenait le flanc gauche, comprimant ainsi sa blessure nullement insignifiante, tout en continuant à ferrailler plus ou moins élégamment avec un Potemkine. Malgré la douleur lancinante qui faisait vibrer ses nerfs, il parvint à trancher la carotide du Slave. Épuisé, il souffla, heureux de ce bref répit.
Joseph Boullongne saignait d’un peu partout, son corps lacéré par les sournois et redoutables rubans de Mingo. Presque par miracle il avait réussi à retourner la poudre inflammable contre un Chinois qui, transformé en torche vivante, se roulait présentement sur l’herbe poisseuse, essayant ainsi d’éteindre les flammes implacables. Le malheureux perdait de vue qu’en agissant ainsi, il ne faisait qu’activer les autres sachets de poudre dont il était muni.
Erich Von Stroheim n’en pouvait mais, le bras serré contre le corps, le visage livide. Il n’allait pas tarder à perdre à son tour connaissance face à deux Potemkine toujours d’attaque. Sans nul doute, c’en serait bientôt fini de lui et de sa carrière de comédien à Shangri-La.
Pieds Légers et Alban, dos à dos, affrontaient silencieusement une armada de yakuzas. Courageusement, ils ne cédaient pas une ligne de terrain, tranchaient les chairs, transperçant à qui mieux mieux des adultes pourtant bien plus aguerris qu’eux. Ils avaient du mérite car le poignet droit du comte était salement tailladé tandis que le prolétaire arborait une méchante zébrure à la poitrine.
Le trio féminin en avait enfin terminé avec les dangereux pantins de bois. Désormais, les marionnettistes regrettaient d’avoir cédé à l’appât du gain. Brelan hachait menu l’un d’entre eux, Violetta assommait un acolyte et Aure-Elise tranchait la main d’un troisième sans sourciller.
Or, aucune des trois ne prit garde aux petites billes qui s’en vinrent rouler presque sous leurs pieds. Les boules de verre crachèrent leur mitraille alors que les trois jeunes femmes, en cinquième posture de Harrtan, effectuaient un quintuple piqué bouclé arrière. Ce fut ce qui leur sauva la vie. Sonnées durement, elles retombèrent assez loin sur le sentier de la clairière. Elles n’assistèrent donc que partiellement à la fin du combat épique, sombrant par lassitude dans une inconscience bienvenue.
Quant à Paracelse, ce verni, il n’avait aucune égratignure, mais lui aussi avait perdu connaissance, ayant respiré quelques bouffées de gaz innervant dégagé par les billes de verre. Cependant, personne ne s’en prit à l’escarpe, les ninjas le croyant mort.
Pendant ce temps, Sun Wu avait avancé dans son repas impromptu. Aux scorpions grillés avaient succédé les fourmis frites. Dessous cette douceur, quelques crabes de Shanghai dont la partie la plus succulente était le sexe. Pour l’heure, avec la plus grande délectation, le Maître du Dragon de Jade attaquait des vers bien juteux et bien charnus. Toutefois, s’avisant comment tournait la situation, il frotta discrètement un anneau à son majeur gauche. Ti, en séide obéissant, apparut aussitôt à ses côtés. Le Thaï avait été téléporté de quelques mètres par son suzerain cousin.
- Mon féal, montre tout ce dont tu es capable, ordonna le vieillard.
- Oui, vénéré parent.
Alors, investi par une partie du pouvoir de Fu le Suprême, Ti entra dans l’arène. L’Asiatique se mouvait tellement vite qu’un œil humain ne percevait qu’un brouillard. En une micro seconde, il se positionna face à Gana-El et à son fils. Le commandant Wu leva un sourcil. Lui voyait toutes les simagrées du Thaï. Le tueur enchaînait les mouvements les plus incongrus à une rapidité folle, se démultipliait, entrait librement dans les interstices interdimensionnels pour en ressortir reproduit à l’infini ou presque.
Or, chacune des copies pratiquait un art martial exotique différent. Détail surprenant, chaque double arborait un costume approprié. Cela allait du justaucorps très moulant au pagne, à la tunique ou au kimono.
L’air chatoyait à chaque virevolte de Ti. Mais contre qui se battait-il? Gana-El l’évitait avec une facilité déconcertante. Les cris du cousin de Sun Wu ne l’intimidaient pas, oh non, y compris les fameux « kaï » prétendument paralysants.
À la frontière du non pensé, Daniel Lin riait.
« Quel sot décidément, ce Ti! Il ne s’est pas rendu compte que Gana-El n’était pas vraiment ici, sauf sous la forme de projection. Ah! Mais voilà du nouveau ».
Tandis que le temps subissait un nouvel étirement, qu’une minute durait une semaine, l’hybride d’amazone, de hussard de la mort et d’Héraclès venait d’enfoncer son épée dans le bras droit de Benjamin et ce, à la suite d’innombrables volte-face, rebondissements et acrobaties improbables. L’être hétéropage avait su utiliser les arbres, la canopée transformés en tremplin et trampoline.
Instinctivement Sitruk lâcha sa bretèche alors que son poignard transperçait d’un coup, d’un seul et pas davantage, les deux gorges d’Alexeï Alexandra! Le Britannique venait de se fendre avec une allonge remarquable. L’espionne russe qui avait cru gagner n’avait pas pris garde à la réplique. Deux flots d’un sang pourpre vinrent éclabousser le commandant tandis que le double corps s’affaissait. Lorsque le dernier souffle de vie s’évapora, des deux plaies de la créature s’échappèrent des fumeroles noires.
Irina tendit les mains et les réceptionna dans ses paumes. Chaque atome s’introduisit dans son organisme, la bourrant d’énergie. Puis Maïakovska voulut activer son arme antimatière mais sa ceinture resta inopérante. Aucun des curseurs ne bougeait comme vissé. Avec rage, l’officier russe se débarrassa de l’objet devenu inutile.
Il y avait du Daniel Lin là-dessous.
Or, pendant ce temps, fort loin de ce lieu autrefois charmant et idyllique, Galeazzo qui n’agissait pas tout à fait dans la même chronoligne, lisait à haute voix les formules du codex.
Dans le Un se tient le Grand Tout,
Dans le Un se tient Pan Zoon, (…).
Alors, le souffle de l’Infra-Sombre murmura à l’oreille d’Irina ces paroles insidieuses:
- Pourquoi t’encombrer de cette fragile et peu fiable technologie? La preuve? Daniel Lin est parvenu à la rendre inopérante par la seule force de sa pensée! Désormais, tu es toi-même l’arme suprême.
Comment résister à pareil chant ensorcelant?
Dans les catacombes de Cluny, di Fabbrini poursuivait sa litanie qui activait les forces souterraines du Monde.
- Noosphère scinde-toi! Noosphère romps-toi! Sépare le Bien du Mal, la Lumière de l’Obscurité, la Matière de son contraire! Révèle ce qui est. Noûs, Pneuma, Energie Sombre, Infra-Ténèbres, quel que soit ton nom, ouvre-toi! Ici, présentement, maintenant, partout, dans la Totalité!
Instantanément, le comte sembla alors parcouru par de fulgurantes vrilles de douleurs, comme si son corps subissait le terrible supplice de l’écartèlement. La dissociation, plus exactement la dislocation du Un en quatre hypostases prenait naissance dans son organisme même tandis que l’Energie Noire, apparue en dernier, se répandait, se substituant à sa jumelle inversée, contaminant ainsi tout le pseudo univers. L’expansion d’un Pantransmultivers parasité, gangrené débutait donc. Ce phénomène en cours présentait la particularité d’inverser la flèche du temps.
Bien amont de ce point-ci de la chronoligne, en 161, Quintus Severus Caero perçut les échos silencieux et grondants à la fois du surgissement de l’Anti-Univers. Cette naissance hors norme le fit vibrer par-delà les harmoniques de sa programmation initiale. Les schèmes les plus confus envahirent son esprit dévié.
« L’expérience de Cléophradès a abouti quelque part dans une des pistes temporelles possibles. Or, je ne me trouve pas sur la bonne chronoligne! Le Commandeur Suprême est en train de s’étioler jusqu’au Néant ».
Parallèlement, à Versailles, la bulle qui paralysait le canon antimatière était inviolable. Tel était le résultat du maillage tressé par Dan El.
Mais cédant aux sirènes enchanteresses de l’Infra-Sombre, Irina se transmuta intégralement dans une débauche pyrotechnique du plus bel effet. Les conséquences en étaient effrayantes. En cas d’échec de Dan El, les secondes de son Humanité chérie étaient comptées.
Conscient plus que jamais de l’enjeu, le commandant Wu déglutit avec peine. Il allait devoir maintenant contrer la Russe physiquement et encaisser une souffrance dépassant l’entendement.
La transformation de l’espionne eut pour résultat une surmultiplication d’elle-même. Désormais, elle s’étendait tel un voile plus ou moins éthéré au-dessus de la forêt enténébrée. Par-dessus la cime des arbres, plus aucune étoile ne scintillait.
Ébranlée un court instant par la terrible métamorphose, Maïakovska souffla une bouffée d’antimatière et Ti, le vrai Ti reçut le coup mortel. Aussitôt, tous ses duplicatas réintégrèrent l’exemplaire original marquant toutefois leur étonnement dépité. Lorsque la fusion réunion fut terminée, le Thaï s’effondra en lui-même pour devenir un animalcule, une microscopique archéobactérie. Puis la minuscule chose régressa encore jusqu’à atteindre les acides aminés et, enfin, le stade de l’antébiotique.
Mais la dévolution se poursuivait par-delà l’espace, le temps et le Multivers. Le phénomène prenait des proportions plus que cataclysmiques. Encore une toute petite poignée de secondes. À moins de stopper totalement et définitivement le temps apparent qui continuait à s’écouler cahin caha selon un rythme de plus en plus étiré. En effet, une femto seconde durait une journée.
À Lorium, le procurateur Caero, toujours plus livide, marmonna:
«  Quelque part dans un temps indéterminé, une simple unité carbone vient de s’éteindre et non de mourir comme elle l’aurait dû, effacée de la Supra Réalité. Qui est donc à l’origine de cette Anakouklesis locale qui, maintenant, menace de s’étendre dans la Totalité? Assurément pas Johann! Frappé de cécité, je ne vois plus rien et mon entendement se délite jusqu’à être incapable de penser… ».
Gana-El qui n’était pas lesté par une enveloppe humaine auscultait la régression dont était victime Ti. Bientôt, l’individu atteignit les quarks, puis, inévitablement, les super cordes qui tendaient le pseudo Univers. À ce stade, l’Observateur ne pouvait intervenir. Cependant, il fallait stopper le processus de substitution avant qu’il ne contamine le niveau antérieur, celui de la réunification des quatre forces identifiées par les physiciens du XX e siècle terrestre. Sinon, un femto anté univers bulle non souhaité dans le Simulacre de Dan El risquait tout d’abord de se cristalliser puis de remettre en cause l’Expérience elle-même.
Daniel Lin, plus que jamais au fait de l’enjeu en ce lieu leurre et à cette heure, s’avança résolument dans le sous-bois. De par sa seule volonté, il fit sombrer dans l’inconscience tous les membres survivants de son équipe puis paralysa également les sbires du camp adverse. Ensuite, courageusement, il fit écran à Irina, gonflée, prête à éclater de toute l’Energie Sombre et qui allait tout détruire dans sa haine furieuse.
Celle qui se nommait désormais Fu Maïakovska se heurta alors et enfin contre ce mur  imperméable, infranchissable. Rebondissant contre cette paroi invisible, elle hurla sa rage, revenant sans cesse à la charge, encore et encore, dans un mouvement métronomique perpétuel. À chaque échec, bien sûr, sa furie grandissait, prenait des proportions énormes tandis que son apparence devenait fantomatique, délirante, d’une absolue horreur.
Rien ne devait détourner l’attention du jeune Ying Lung et surtout pas l’Anakouklesis en cours provoquée par Galeazzo di Fabbrini ailleurs, toujours inaccessible mais pourtant plus proche que jamais.
Dans la forêt, les monstrueux coups de boutoir se succédaient, tentant de faire céder le mur immatériel engendré par le plus têtu des Dragons. Dans ce temps quasiment figé, immobile, les ondes de choc de chaque coup de bélier donnaient naissance à des vibrations d’une force inouïe. Celles-ci se propageaient dans le sous-bois, dépassaient la clairière et le parc lui-même.
Maintenant, les arbres, secoués et torturés au-delà de l’entendement, perdaient leurs feuilles comme s’ils étaient soumis à la plus effroyable des tempêtes. Les troncs des chênes et des hêtres se tordaient jusqu’à se contorsionner absurdement, bombardés par des ondes de plus en plus puissantes et folles. Tout autour de Dan El et de Maïakovska Fu, le paysage se transformait en un lieu de désolation issu des guerres nucléaires de la chronoligne 1720.
Puis les heurts atteignirent une férocité insoutenable. Les troncs et les branches éclatèrent, projetant leurs mortels javelots, leurs mitrailles d’écorces à des milliers de kilomètres de distance.
Or, malgré le danger, bien que les flèches le transperçassent continument, Dan El poursuivait obstinément sa tâche prométhéenne. C’était la seule solution pour réussir à annihiler à la fois la cristallisation du micro ante Univers et Fu Maïakovska.
Partout sur cette Terre, il se mit à pleuvoir un déluge de lances de hêtres et de chênes. On ne comptait plus les victimes humaines tant blessées que mortes, tellement elles étaient nombreuses. Toutes avaient été transpercées par des centaines voire des milliers d’échardes.
Inexplicablement cependant, les compagnons de Dan El étaient épargnés, toujours plongés dans cette bienfaisante inconscience. Par contre, Sun Wu, qui avait vu son bras hérissé de pointes, avait été dans l’obligation de regagner l’Infra Sombre.
Plus jamais il n’en sortirait.
À leur tour, bien qu’immobilisés dans ce temps distendu à l’extrême, les Potemkine survivants ainsi que les ninjas chinois moururent, transformés en grotesques oursins, du plus parfait ridicule.
Les coups de béliers poursuivaient leur œuvre destructrice, dépassant le pire des cataclysmes. C’était comme si la planète tout entière était soumise à un cyclone de force trente, à un séisme tout aussi puissant et à un tsunami équivalent.
Mais toujours, Dan El se dressait imperturbable, insensible à cette ire divine.
Alors que l’écorce terrestre commençait à se ressentir des résonances sauvages nées de la rage noire d’Irina Fu, que les volcans s’allumaient en un brasier gigantesque, que les continents voyaient leur forme se modifier, que toutes les îles de la planète étaient englouties par la vague monstrueuse de l’océan global en formation, le Ying Lung résistait envers et contre tous, sans marquer le plus ténu signe de lassitude.
Mais une nouvelle dimension fut atteinte par la colère frénétique de Maïakovska Dragon Inversé. L’atmosphère elle-même se retrouva contaminée par tous les rejets des volcans réveillés. L’oxygène mais aussi les autres gaz qui la composaient se dissocièrent pour se liquéfier et non s’évaporer, puis, sous le zéro absolu, se solidifièrent! Sur la planète, il en fut de même pour l’océan global car toute terre avait été engloutie par l’effroyable vague.
Si jamais rien ni personne ne venait à bout de la folle et échevelée Irina, aussi haute que le plus haut des sommets des Alpes défuntes, toute forme de vie serait définitivement effacée de cette planète en souffrance.
Plus butée que jamais, Maïakovska poursuivait son œuvre d’anéantissement, vomissant et vomissant sempiternellement son énergie noire; celle-ci paraissait ne jamais devoir se tarir. C’en était désespérant.
Face à elle, Dan El ne reculait pas, tout aussi têtu que son vis-à-vis. Son mur était aussi inébranlable que l’insondable et inépuisable énergie noire.
Pourtant, maintenant, dans un maintenant tout relatif, alors que les vagues d’ondes destructrices rebondissaient et s’éparpillaient sur la muraille érigée par le Ying Lung, la créature double et maléfique se vidait de sa substance chaotique, se dégonflait de son énergie négative, reprenant taille humaine, mais s’aplatissant jusqu’à l’épaisseur d’un stencil.
Or ce phénomène ne suffit pas à faire cesser le déversement de l’inique et odieuse énergie. Dan El, debout, presque figé, les jambes écartées, faisait encore paravent, ne faiblissant pas le moins du monde au contraire de son adversaire. Plus spectral que jamais, il s’accrochait alors que son enveloppe corporelle était au bord de la déstructuration. Pourtant, il résistait, opiniâtre, sublime, ignorant les fissures de ses pseudo cellules et de ses noyaux. Inexorable dans sa persévérance à vaincre Maïakovska, à venir à bout de Fu, il tenait, coûte que coûte, faisant taire les souffrances de son être. L’Inversé ne devait pas l’emporter, un point c’est tout.
Enfin, moment tant espéré, le flot abominable ralentit, le torrent se fit ruisseau, ru, goutte et… il n’y eut plus rien, pas un atome, pas une fumée, pas un scintillement obscur.
Entièrement exsangue de toute l’énergie noire dont Fu l’avait dotée, Irina hurla:
« Non! ».
Ce cri surhumain vibra, retentit jusqu’aux frontières de l’Inde, jusqu’aux côtes de l’Océan Pacifique, par-delà les Montagnes Rocheuses.
Anéantie, réduite à sa condition première, la jeune femme pleura, déversant toute sa désespérante et impuissante colère. Elle était vaincue mais ne l’acceptait pas! Avoir eu le pouvoir total d’une divinité et l’avoir perdu, quelle frustration!
Dan El, imperturbable, nullement ému par le spectacle pitoyable offert par la Russe, la dévisagea une longue, très longue seconde, cherchant vainement en elle ce qui aurait pu la sauver du sort qui l’attendait. Mais il ne vit rien, pas la moindre trace de remords.
Déçu, il baissa les yeux. Il avait atteint ses limites physiques. Alors, il se décida à céder à sa lassitude. Volontairement, il choisit de sombrer sans connaissance et tomba sur l’herbe de la clairière dévastée. Son aspect humain en prit un coup. Son corps oscilla entre le solide et la virtualité.
Or, tout danger n’était pas écarté. Irina possédait toujours sur elle une arme de poing. Elle pouvait se reprendre et vouloir tuer Daniel Lin Wu qui l’avait vaincue.
Gana-El anticipa cela. Matérialisé sur l’arène, il sortit un prosaïque pistolet à silex d’une de ses poches et tira en direction de l’espionne. Maïakovska vit et entendit le coup de feu, l’index qui s’était inexorablement abaissé, la balle qui allait dans sa direction. Elle n’eut aucun mouvement pour échapper à la mort inéluctable.
La balle eut raison de la splendide cariatide rousse, une balle des plus ordinaires, qui alla se loger en plein cœur, l’organe déficient de la Russe!
Le temps reprit son envol. Les humains, les amis de Daniel Lin rouvrirent les yeux, aspirant avec délices une bouffée d’air pur. Tout était redevenu normal dans ce bois, tout ou presque. Il en allait de même sur la planète elle-même.
Mais André Fermat serrait contre lui le corps inanimé de son fils. Pour la première fois dans sa longue et tumultueuse existence, il s’abandonna librement au chagrin. Craddock, se tenant l’épaule, n’en revenait pas.
- Ben, mon colon! La statue a donc une âme! Je puis mourir aujourd’hui!
- Non capitaine, lui répondit le vice amiral d’une voix sourde. L’heure n’est pas venue pour vous ni pour aucun d’entre nous ici, présentement, de passer dans l’Outre-Ténèbre!
- Euh… d’accord. Avons-nous gagné la partie?
- Ce combat-ci, oui. Jugez-en par vous-même. Maïakovska est morte. Je l’ai tuée.
- Oui, d’une balle en plein cœur. Bien visé! Triste fin pour la déesse de la beauté.
- Certes. Mais Fu poursuit ailleurs ses tours. Nous remontons à bord de votre vaisseau Craddock.
- Entendu. Mais Daniel Lin? Pourquoi tant de peine?
- Mon fils vit, mais il a besoin de repos, tout simplement. Il est allé au-delà de ses forces.
- Je comprends. Il doit aussi reprendre un aspect plus humain.
- Vous ne comprenez pas, mais cela n’est pas grave, Symphorien. Plus tard peut-être. En attendant, taisez-vous et oubliez ce que vous pensez croire…
Toute l’équipe de l’ex-daryl androïde fut téléportée à bord du Vaillant. Le bois abandonné par les vainqueurs ressemblait à un charnier gigantesque qui aurait subi les assauts de tout un escadron de sorciers fous et enragés. Sous les frondaisons, dans les taillis, sous les arbres, sur les sentiers, l’herbe piétinée et plus poisseuse que jamais, des dizaines et des dizaines de cadavres s’entassaient, des arbres torturés, déformés, à demi déracinés, des éclats de flèches par milliers, des rigoles de sang asséchées, un être hétéropage et bien d’autres anomalies encore. La police de Louis XVI devrait et faire le ménage et tenter de résoudre cette insoluble énigme! 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/fe/Plantations_d%27arbres_dans_les_monts_de_Blond.JPG/220px-Plantations_d%27arbres_dans_les_monts_de_Blond.JPG

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samedi 13 juillet 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle 3e partie : Nouvelle Révolution française chapitre 26 4e partie.



Les Pi, ayant désormais perdu leur libre arbitre, marionnettes pitoyables entre les griffes du Dragon Noir, recrachés, ne pouvaient avoir conscience de la perte qu’ils venaient de subir. En complotant contre l’espèce humaine, ils ne se rendaient pas compte qu’ils se sacrifiaient eux-mêmes par la même occasion. En effet, lorsque toutes ces manigances auraient conduit à la victoire de Fu, Mani Aniang et consorts ne seraient plus rien, pas même la trace fugitive d’un fragile souvenir évoqué, pas même un trait de crayon tracé malhabilement sur une feuille puis effacé, pas même une ombre impalpable d’une existence passée.
Gommés de la Supra Réalité, les p n’auraient jamais, véritablement jamais vécu, pensé, rêvé, comploté, souffert, gagné ou perdu. Leur victoire ou leur défaite n’aurait pas, plus ce goût d’amertume qui titille les papilles et reste longtemps en bouche. Inanité de l’orgueil… Rien ne m’est rien. Rien, le Néant total, absolu et éternel…
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
Aurait pu penser et triompher Fu le Suprême s’il avait été sensible à la beauté des mots, à la musique des vers d’Apollinaire. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/68/Guillaume_Apollinaire_foto.jpg/220px-Guillaume_Apollinaire_foto.jpg
Or, fort loin de cet Outre-Lieu, inaccessible, le véritable souverain Dan El qui avait écrasé le mal toujours renaissant, qui avait dompté l’Hydre surgescente, goûtait quant à lui pleinement la saveur particulière et ironique présentement de cette strophe du poète mort trop tôt.
Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
A sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons…
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Les hymnes d’esclaves aux murènes
La romance du mal-aimé
Et des chansons pour les sirènes.
Après avoir achevé de matérialiser le chef-d’œuvre d’Apollinaire, le jeune Ying Lung interpréta sur son Steinway la deuxième gymnopédie de Satie puis enchaîna avec la deuxième Gnossienne du même compositeur tout en conservant dans ses yeux et ses lèvres pâles un sourire ironique et désenchanté qui en disait long sur ses états d’âme. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/58/Erik_Satie_-_BNF1-cropped.jpeg/220px-Erik_Satie_-_BNF1-cropped.jpeg
- Tout le monde s’accorde à dire que la vie est absurde. Je partage cet avis… mais rien ne peut la remplacer… Aucune expérience virtuelle, aucune simulation…
A ses côtés, Gwen lui fit tendrement à l’oreille:
- Encore tes idées noires, mon maître? Pourquoi ne les laisses-tu pas se noyer au fin fond du gouffre de feu?
- Ne t’inquiète donc pas tant, mon amour. Elles se sont enfuies bien loin à ta vue, ma princesse, ma Rosamundi.
- Rosamundi? Je ne comprends pas…
- Rosamonde, Rose du Monde, rose de mon monde, de mon Univers, mon amour…
- Mais je m’appelle…
- Chut… tu portes tous les noms qui te conviennent, Gwen, tous ceux que je veux… Tu es le résumé de toutes tes sœurs humaines…
Très doucement, la Celte  déposa un nombre incalculable de baisers dans le cou, sur le front et les paupières de son amant avant d’y atteindre les lèvres.
- Demain, nous irons planter un arbre, dit Daniel Lin à sa tendre et belle.
- Où cela, mon maître? Répondit Gwen tout en continuant son manège.
- En Bretagne, dans la mythique forêt de Brocéliande. Vois-tu, durant son existence, chaque humain devrait nous imiter.
- Certes… mais… Ensuite?
- Oh! Ensuite, hé bien, nous irons à la rencontre de vieux amis que j’ai négligés ces derniers temps, articula Dan El, se méprenant volontairement sur les attentes de la jeune femme. Merlin, Viviane, Morgane, Arthur Pendragon… 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/20/Hommage2.jpg/300px-Hommage2.jpg
- Daniel Lin… Encore un voyage… je ne…
- Ma mie, ma douce, ma moitié… Gwen, oh ma Gwen… tu n’es pas d’accord… cela n’a aucune importance… je t’aime…
- Je t’aime moi aussi mais…
- Là-bas, dans ce monde magique, nous incarnerons Morgane et Merlin un instant, une seconde, une Eternité. Les descendants des témoins de nos prodiges chanteront pour la postérité nos exploits, en broderont un conte sans fin…
- Daniel Lin, tu ne peux rester en place… tu es incorrigible. Oublies-tu que je suis grosse de plus de huit mois et que…
- Tu es belle comme la promesse d’une nouvelle vie, Gwen. En fait, je me contentais de formuler un souhait, de t’avouer mon rêve. Je le sais bien que nous ne pouvons nous permettre présentement une escapade.
- Gana-El n’est pas rétabli.
- Il est encore faible, ma chérie. Je ne puis exiger de lui qu’il prenne en charge la cité.
- Tu restes ici alors, avec moi…
- Gwen, rien ne vaut ton amour. «  Pour toi, je donnerais toutes les fleurs du monde, Tous les lilas blancs et mauves, Oui, pour toi… ». Tu es la plus belle et la plus enivrante des fleurs…
Daniel Lin n’acheva pas les vers d’un poème encore à écrire. Il avait trop à faire. Nouria accouchait. Le nouveau vaisseau d’Albriss décollait justement en cette seconde pour un premier essai et Craddock s’en revenait d’une virée aux Caraïbes. De plus, Gwenaëlle, malgré sa grossesse bien avancée, réclamait sa part de tendresse et de plaisir.
Avec mille précautions, le jeune Ying Lung entreprit de la satisfaire. Il ne fallait pas faire de mal au bébé Anaëlle et précipiter l’accouchement. Lui aussi donc, se laissa emporter par le désir. Quelques minutes plus tard, il fut comblé. Pour autant, il était parvenu à la fois à préserver la fillette et à faire en sorte que la K’Toue, à l’infirmerie, ne ressentît pas excessivement les douleurs de l’enfantement. Désormais, Shangri-La comptait deux Néandertaliens de plus, deux adorables vies nouvelles, pleines de  gentillesse venaient enrichir la communauté. Dan El s’en réjouit tout en jouissant une nouvelle fois.
Avant de sombrer dans le sommeil, Gwen entendit les vers de ce rondeau.
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.
Il n’y a bête, ni oiseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie:
Le temps a laissé son manteau!
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie
Gouttes d’argent d’orfèvrerie,
Chacun s’habille de nouveau:
Le temps a laissé son manteau.
Avant d’abaisser ses paupières ourlées de longs cils, la future mère put entrapercevoir, désormais accroché, face au lit, sur un mur de lumière, le célèbre tableau de Botticelli, Le Printemps. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3c/Botticelli-primavera.jpg/345px-Botticelli-primavera.jpg
- Mon maître, Dan El, c’est toi qui…
- En ton honneur, ma tendre Gwen. Un simple emprunt. Dors maintenant. Tu en as besoin.
- Merci, mon ami…
- Non, merci à toi, mon amour. Tu me donnes tout le bonheur du monde. Je m’en vais rejoindre Alban et Guillaume. Ils veulent me voir pour mettre au point une holo simulation sur le Paris de Charles VII.
Après un dernier baiser, le jeune Ying Lung, tout fringant et plus régénéré que jamais, s’évapora de la chambre où la Celte venait de s’endormir. Bientôt, elle rêverait d’une contrée fleurie, toute parfumée, au ciel d’un bleu parfait, seulement agrémenté de quelques petits nuages blancs pour faire joli et rompre la monotonie, d’un pays où les biches non craintives quémandaient dans les mains des femmes rousses ou blondes leur nourriture.

***************

Shah Jahan, chevauchant le Baphomet, affrontait les impitoyables tempêtes du temps. Devant son véhicule et tout autour de lui, des tourbillons noirs, menaçants et monstrueux prenaient forme, s’étiraient et s’étendaient pour s’amalgamer et se fondre en un ouragan affamé. Notre intrépide cavalier, aussi aguerri et  courageux fût-il, peinait à conserver un équilibre de plus en plus précaire. Le maelstrom infernal spiralait en bouches géantes et goulues, augmentant davantage sa vitesse de rotation à chaque seconde qui passait, lançait des tentacules préhensibles en direction de tout ce qui passait à sa portée pour l’engloutir tel le gosier jamais rassasié d’un ogre gargantuesque.
Naturellement, ce cyclone était artificiel.
Dans son périple mouvementé, le prince Moghol voyait s’ouvrir périodiquement d’énormes gueules dentées qui émettaient des grognements inarticulés et furieux  qui lui étaient destinés. Mais les sons assourdissants se fractionnaient, déphasés. Ces rugissements, comme passés au travers d’un prisme sonore a-temporel, devenaient inopinément matériels, tangibles, miroitaient, s’effeuillaient et réapparaissaient ailleurs, dans un lointain inaccessible, par-delà les dimensions et les réalités, pour revenir soudain à toute vitesse comme des boomerangs désaxés afin d’assaillir le valeureux souverain. 
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Mitraillé, criblé de toute part, Shah Jahan n’avait d’autre recours que de courber les épaules et d’enfoncer la tête dans ses mains afin d’échapper au maximum à ces coups de boutoir, tandis que ses vêtements, déchirés par les vents quantiques devenaient hardes, haillons multiséculaires, loques informes, exposant la chair du malheureux téméraire aux myriades de morsures anentropiques.
Mais bientôt, le corps mis entièrement à nu, lacéré, sanglant, fustigé par le knout des puissants et furibonds tourbillons temporels, épuisé, le prince s’effondrerait pour basculer dans la gorge démultipliée à l’infini du perfide Dragon Vengeur dont l’opalescence anthracite se devinait à chaque souffle furieux de la tempête ensorcelée.
Tapi, dissimulé derrière une improbable nébuleuse, partout et nulle part à la fois, Fu savourait par anticipation son triomphe inéluctable. Pour lui, faire souffrir Shah Jahan, le traquer ainsi, ce n’était qu’un jeu cruel, un amusement enfantin, une distraction sans conséquence. Cet humain sans talent particulier, qui avait pourtant réussi à s’approprier ce véhicule interdit, devait être puni, pour le fun!
L’Incomparable Fragrance sombre et délétère savait qu’en s’en prenant au Grand Moghol, en s’acharnant sur lui, elle affaiblissait et l’humanité tout entière et l’Exilé volontaire.
Désormais, les sons encore plus fragmentés, ce qui aurait paru impensable il y a une attoseconde encore, débités à une cadence infernale, bombardaient en rafales houleuses, sur un staccato accéléré le prince aventureux. Encore une femto seconde, pas plus, et c’en serait trop tard pour le fou amoureux, l’inconséquente petite vie qui avait osé défier l’Equilibre du Pantransmultivers projeté.
Torturé au-delà de tout entendement, le visage tordu par la douleur, Shah Jahan avait fermé les yeux et ses paupières closes laissaient perler des larmes de honte et de souffrance mêlées. N’y avait-il personne, aucun dieu miséricordieux pour faire cesser cette cruauté?
Or, la mort se dérobait à l’appel du prince. L’audacieux Moghol ne devait escompter aucun soutien, pas même le néant. Pourtant, son serviteur fidèle l’attendait là-bas, en son Palais et dormait, à n’en pas douter d’un sommeil confiant et paisible. Allah le Grand ignorait les tourments du présomptueux. Depuis longtemps, lassé de ces défis, il l’avait abandonné. Tant pis pour toi. Tu as bien cherché ce qu’il t’arrive! Tu as nargué les forces obscures, leur as fait un pied-de-nez… maintenant, les djinns se vengent. Tombe et succombe… oui, là, en cet instant!
Mais l’inévitable ne survint pas. Les perfides et meurtriers traits, les cascades aiguillons, les flèches blessantes disparurent d’un seul coup. La souffrance subie n’avait jamais été prodiguée.
Choqué, ne croyant nullement qu’il était tiré d’affaire, Shah Jahan rouvrit ses yeux noirs, persuadé être le jouet d’une illusion. Les gueules avaient pourtant laissé la place à des spirales serpentiformes, d’une luminescence surbrillante. Désormais, les torons scintillants caressaient avec tendresse le corps si éprouvé du prince amoureux. Le jasmin et la rose, répandus en abondance sur le Grand Moghol, mêlaient leurs senteurs parfumées, masquant ainsi l’odeur âcre et acide du sang qui gouttait encore des innombrables plaies du martyr.
- Me comprenez-vous? Fit une voix en farsi.
- Oui… je… êtes-vous Vishnou, Shiva ou un vénéré hadj? Je ne vous vois point. Où êtes-vous?
- Autour de vous. Je ne vais pas tarder à apparaître. Dès que j’aurai rassemblé les lambeaux de mon avatar. Il y a si longtemps que je n’avais revêtu forme humaine! Vous me voyez maintenant, non?
- En effet, je vous distingue parfaitement. Vous êtes assis à mes côtés. Cependant, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais rencontré durant tous mes voyages. Vous m’avez sauvé mais vous n’êtes pas un dieu.
- Je m’appelle Antor. Tel fut mon nom jadis, dans un futur à venir qui, pour moi, appartient au passé. J’étais en route pour rejoindre un ami, mon frère parmi les étoiles, un autre moi-même perdu depuis des éons, un frère que j’avais presque oublié. Présentement, il a besoin de moi… je vous ai croisé sur mon chemin subissant la colère de…
- De?
- Laissons là son identité. J’ai osé m’interposer, espérant être de taille. Alors, ne provoquons pas davantage votre tourmenteur, voulez-vous? Je pense que nous nous rendons dans le même lieu et à la même époque. Plessis-Lès-Tours en l’an 1473 de l’ère chrétienne.
- C’est cela, en effet. Vos yeux, vos cheveux, votre teint, vos habits… tout en vous est étrange! Votre corps n’a aucune substance. Êtes-vous donc un djinn échappé d’un conte arabe?
- Je n’ai pas achevé ma matérialisation, prince, voilà tout. Pour moi, cet exercice est désormais plus difficile que de maintenir à distance l’Ennemi, le Seul et Unique. En fait, vous avez à vos côtés l’image de celui que je fus un instant autrefois. Un Albinos d’origine occidentale. Quant au Baphomet qui vous conduit, je l’ai longtemps cherché. Ainsi, c’était vous qui le déteniez!
- Allez-vous me le reprendre?
- N’ayez aucune crainte, Shah Jahan. Je n’en ai nulle utilité maintenant. Contez-moi plutôt comment ce véhicule vous a échu.
- Il s’agit d’une longue histoire prince Antor.
- Antor, tout court. Mais ici, nous disposons de tout le temps nécessaire.
Avec un sourire fort mélancolique, Shah Jahan exécuta donc.
Depuis toujours, le prince avait été fasciné par les récits merveilleux de l’Orient arabe et par les contes des Mille et Une Nuits. À la tête d’une fortune incalculable, aimant par-dessus tout la beauté, il rêvait de posséder les objets les plus rares, les plus raffinés, empreints d’une magique et attrayante puissance.
Après avoir accumulé les vases précieux, les gemmes de toutes tailles et de toutes couleurs, les perles, les statues, les coquillages, les livres magnifiquement ouvragés et illustrés, les ivoires et les jades, il était tombé amoureux d’une jeune femme aux yeux en amande, au teint d’un exquis velouté, au teint de pêche, aux dents semblables à des perles fines et nacrées, aux cheveux soyeux couleur d’ambre doré.
Son père s’était rendu à son désir et il avait pu épouser Mumtaz Mahal. 
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Son bonheur avait duré longtemps. Mumtaz lui avait donné une nombreuse progéniture.
Devenu souverain régnant à son tour, il en avait oublié sa charge et ses devoirs, refusant de se consacrer à la conduite d’un peuple tumultueux.
Avec Mumtaz Mahal, il passait des jours entiers dans les jardins et les appartements d’un luxe raffiné de son amour, de son autre moitié. Ainsi, il paressait à l’ombre des arbres, trempant ses doigts dans l’eau des bassins tout décorés de nénuphars.
Sans cesse, après l’amour, il offrait à son élue des roses, des magnolias, des fuchsias ou du jasmin. Ses ministres s’inquiétaient, à juste titre, lui rappelant les tristes et trop lourdes affaires de l’Etat. Lui s’en moquait, soupirait auprès de l’Aimée, envoûté par son charme, se perdant dans sa contemplation, ne parvenant pas à la quitter.
- Que voudrais-tu, ce jourd’hui, ma mie?
- Cet oiseau-lyre, ce ruisseau qui vient danser à mes pieds…
- Mais encore?
- La lune en son croissant, ces musiciennes jouant si joliment de la flûte et de la cithare.
- Ma douce, je dois me rendre en mon Conseil…
- Non! Reste et donne-moi ces mousselines légères, ton cœur et ta présence…
Alors, fou d’amour, jamais rassasié, le prince cédait d’autant plus volontiers que la santé de Mumtaz s’était dégradée à la suite de grossesses à répétition. Épuisée, la jeune femme demeurait allongée sur des coussins de soie, s’apprêtant à donner encore la vie.
Mais, lors de l’accouchement, tout se passa très mal. L’insidieuse et cruelle fièvre s’empara d’elle.
Un soir sinistre, inoubliable et maudit, alors que la pluie fouettait durement le sol, le transformant en bourbier gras et nauséabond, que de putrides senteurs envahissaient le Palais, Mumtaz Mahal jeta son dernier soupir en même temps qu’elle expulsait, dans un suprême effort, son fruit mort hors de ses entrailles.
Accablé, fou de chagrin, Shah Jahan hurla des nuits entières, refusant de s’alimenter, sombrant ensuite dans l’aphasie. Puis, pris d’une activité désordonnée et fébrile, il se mit à lire tous les récits qui lui venaient d’Alep et d’Alexandrie, de Damas et d’Ispahan.
Il finit par tomber sur ces quelques lignes fort étranges mais au contenu bien explicite:
«  Avec lui, Temps et Mort n’imposeront plus leur loi d’airain.
Figure bicéphale, il indique la Voie des non humains.
Du fond des Âges, il délivre l’homme
Et de la sagesse, il ne se montre prud’homme ».
Après d’autres nuits sans sommeil, relisant sans cesse le texte, Shah Jahan fit venir tous les astrologues, magiciens et fakirs, tous les nécromants et les alchimistes, les sorciers et les charlatans du Ponant, du Levant et du Septentrion.
Enfin, un certain Ismaïl Oban lui dit que cette description se rapportait au Baphomet.
- Au Baphomet? Trouve-le!
- Splendeur de l’Orient, le Baphomet a disparu depuis des lustres, lors du Djihad contre les Roumis, les Francs, du temps de la poussée des Turcs Seldjoukides, bien avant que Stamboul devînt la ville capitale du calife ottoman.
- J’ai dit: trouve-le! Puise dans mes coffres, va aussi loin que le monde est vaste, franchis les frontières du royaume de Chine s’il le faut, celles de l’Afghanistan, de la Perse et de l’Egypte, passe la mer océane! Tu seras récompensé au-delà de toute attente.
Oban obéit. Il partit près de cinq ans. Pendant ce temps-là, le Taj Mahal blanc s’éleva près d’Agra, ses murs se reflétant dans les eaux moirées du ruisseau dompté, assagi et canalisé. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c8/Taj_Mahal_in_March_2004.jpg
Au retour d’Ismaïl avec ledit Baphomet, le Grand Moghol n’afficha aucune satisfaction. Il avait tant attendu et l’expédition lui coûtait près de cinq ans de revenus et près de trois cents hommes!
Mais là, désormais, sous les yeux froids du Prince, l’étrange idole brillait sous la lumière des torches et semblait dotée de vie.
Dans l’expectative, suspicieux et prudent, Shah Jahan chassa alors de la chambre tout son entourage et s’attela à trouver comment fonctionnait le Baphomet.
Cher lecteur anxieux, il est bon qu’auparavant tu saches quelle récompense reçut le dévoué Ismaël Oban. Hé bien! Sa tête fut tranchée nette par le yatagan personnel du Prince. Shah Jahan était ainsi! Qui a cru naïvement que nous racontions un conte de fée, une mièvrerie sentimentale dont Hollywood se repaissait? Bon sang! Nous ne sommes pas dans un dessin animé estampillé Disney!
Après de longues heures de réflexions, de tâtonnements et d’essais malheureux, le Grand Moghol sut enfin se servir de la maléfique ou bénéfique idole, ce portail ouvert sur tous les mondes, tous les potentiels réalisés.
Mais, là, tout se compliqua. Le fruit empoisonné, le délice inaccessible! Voyager dans le temps, ce n’est pas comme prendre l’omnibus ou le métro! Marier à la fois l’islam saint et l’hindouisme non plus. Effacer la mort de Mumtaz Mahal, un rêve de plus en plus fumeux malgré les nombreux chemins empruntés. Une songerie d’un mangeur d’opium, voilà comment se concrétisait la quête du prince.
Malgré les sauts répétés et enchaînés, les voyages recommencés, le Taj Mahal subsistait, ou se dédoublait au profit de son jumeau, le Taj Mahal noir. C’était à en perdre la raison.
En dehors du Palais, la révolte grondait, devenait menaçante. Pendant ce temps, les tablettes de l’Histoire se fragmentaient, les croisades sombraient dans le néant ou, encore, voyaient la victoire des mécréants.
Des pluies de météorites foudroyaient le royaume, incendiant aussi bien les villes que leurs habitants, répandant partout la terreur.
Dans le ciel enténébré, la Lune gondolait, se contorsionnait en une danse étrange, rapetissait ou,  au contraire, se rapprochait.
Maintenant, l’Afrique tout entière avait été conquise par les Romains à une date lointaine mais, pourtant, le Taj Mahal toujours s’obstinait à se dresser, insolent dans sa beauté.
Pour l’heure, l’Inde était sous la botte de la Perse, la Chine dominait jusqu’à la Mer Rouge, Gengis Kahn s’était perdu dans les méandres du Temps, ce dieu protéiforme. Là-bas, en occident, à présent, un Plantagenêt régnait tandis que Londres, Paris et Rome accueillaient triomphalement leur souverain légitime.
Malgré ces bouleversements, le Taj Mahal persistait à défier le chagrin inextinguible de Shah Jahan!
- Tous ces efforts, cette quête… n’ont mené à rien. Que d’erreurs j’ai commises!
- En fait, vous n’avez réussi qu’à perturber les chronolignes 1717 à 1730 de la Supra- Réalité, conclut Antor avec justesse. Seul mon ami Daniel Lin pourra remettre un peu d’ordre dans les pistes temporelles chamboulées.
- Ce métis, cet hybride… c’est lui que je poursuis et que j’essaie de protéger. Des forces obscures le traquent, voulant sa perte. Déjà, je suis intervenu, ou, du moins, ai-je essayé… ainsi, je me suis rendu dans un lieu indescriptible. Il y avait un éléphant de bronze gigantesque, qui, sous mes yeux, s’est changé en plâtre! Puis, un de mes hommes a disparu dans le futur, à une distance de plus d’un siècle de mon époque. Une femme rousse, la Mort incarnée, le pourchasse.
- Je sais tout cela, prince. Unis, ensemble, nous serons plus forts que le Dragon Inversé. Ayez confiance.
- Mais Mumtaz Mahal? La retrouverais-je?
- Je ne vous promets rien. Sachez toutefois que tout est possible à l’Exilé. Il lui suffit de triompher.

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Un triste matin d’automne débutait. Le ciel, chargé de lourds nuages, devenait gris plombé. Désemparé, un homme errait dans les rues de Milan. Son costume de soie, de satin et de brocart dégoulinait sous la pluie battante. Il y avait longtemps que ses chaussures de cour, en cuir délicat, avaient rendu l’âme. Quant à ses bas, maculés et souillés d’une boue infâme, tirebouchonnaient sur ses mollets amaigris. Quant à ses pieds, ils pataugeaient dans les flaques d’eau glacée.
L’homme, qui tremblait de froid et de fatigue, levait parfois la tête en direction du ciel, observaient les maisons qui encadraient les rues, les ruelles plutôt, puis proféraient des imprécations venimeuses en langue corse et, enfin, se mordait les poings sous une rage incontrôlée.
L’inconnu avait faim, son estomac gargouillait et sa tête tournait. Mais voilà, il n’avait sur lui pas la plus petite pièce de monnaie, aucun ducat, aucune pistole! Pas même du billon ou des blanches! Sort-on comme un vulgaire bourgeois avec une bourse en poche lorsqu’on est Empereur et que l’on règne sur la moitié de l’Europe?
Non, évidemment! 
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Pour Napoléon Premier le Grand, tout était gratuit. Hélas! Pas pour le métèque, l’étranger nommé Napoleone Buonaparte dans ce monde fou dans lequel les Bourbons, Incompréhensiblement perduraient!
Voilà pourquoi le piteux ex-souverain, le ventre criant famine, traînait ses basques dans ce Milan métamorphosé, n’osant mendier un quignon de pain. Parfois, la lassitude s’emparait de lui, l’accablant davantage encore si possible. Jamais il n’avait ressenti une telle fatigue, même pas après Eylau. Ce n’était pas normal!
Un tavernier eut pitié du malheureux. Il lui permit de s’asseoir sur un humble banc de bois, lui apportant une soupe de fèves et un broc empli d’eau. Chose surprenante: le mendiant, au lieu de remercier abondamment son bienfaiteur, l’insulta vivement dans son patois. Il y mêla des mots de français et d’italien que l’autochtone reconnut.
- Pour qui me prends-tu, variqueux vérolé? Pour un quelconque miséreux? Pour un laissé-pour-compte? Va te faire foutre sur la première borne! Tu pues tellement l’ail et le graillon que ta maritorne doit t’encorner chaque matin! Ta charité, je m’assois dessus. Sais-tu à qui tu fais l’aumône d’un verre d’eau? À Napoléon Premier lui-même! Le tsar me mange dans la main. Pareil pour l’Empereur d’Autriche que je maintiens en captivité à Lyon. Je ne te cite pas le pape Pie VII, ce jean-foutre qui tourne en rond dans sa prison de Valence. Oui, je règne sur l’Europe! Alors, ce roi Bourbon, cet usurpateur, il peut crever! Avec la bénédiction du diable!
La faim et le désespoir avaient eu raison de Napoléon. Ne contenant plus sa fureur, il hurla et fracassa la fragile vaisselle, renversa le banc et la table pour, finalement, se jeter au cou de Paolo et, tout bonnement, tenter de l’étrangler.    
Heureusement, dix gendarmes, qui patrouillaient encapuchonnés dans de vastes manteaux cirés, entrèrent dans la taverne pour ceinturer illico presto le forcené. Assommé promptement, le fou sombra dans une inconscience bienvenue. Ensuite, le panier à salade transporta la troupe jusqu’à un pavillon isolé sur une colline. La construction présentait la particularité d’être entourée et protégée par de hauts murs à moellons irréguliers. On accédait à la propriété par de solides grilles. Sur le fronton du bâtiment, on pouvait y lire l’inscription suivante: maison de force pour les aliénés.

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La salle commune dans laquelle allaient et venaient les malades mentaux et les laissés-pour-compte de cette civilisation occidentale dominée par les Bourbons-Tudors, était tout à la fois sinistre et sordide. Une puanteur insoutenable se dégageait du carrelage souillé d’excréments et ces effluves nauséabonds s’exhalaient par les fenêtres grandes ouvertes malgré le temps maussade, ouvertures grillagées et munies d’épais barreaux en acier. 
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Beaucoup d’aliénés, presque nus, bavaient, roulaient des yeux, rugissaient, se frappaient la tête contre des murs maculés de taches suspectes, se mutilaient avec leurs dents, se jetaient et se roulaient sur le dallage infect, ou encore, se battaient malgré la présence de sévères gardiens. Les gardes et les aides-soignants faisaient claquer régulièrement leurs fouets sur le dos des forcenés, afin de les calmer, mais en vain.
Cependant, parmi toute cette agitation, un nouveau venu détonait. En retrait, prostré, il fermait obstinément les yeux. La barbe lui mangeait le visage et des parasites nombreux couraient sur son corps, se nourrissant de sa chair et se repaissant de son sang. Lui aussi puait, mais il n’en avait cure.
En fait, il se demandait comment s’extraire de ce cauchemar qui s’éternisait. Il se sentait tel un papillon enfermé dans une bouteille en verre et il devait affronter un monde inconnu, hostile et effrayant. L’angoisse lui nouait les entrailles tandis que sa respiration saccadée devenait sourde et de plus en plus ténue.
Soudain, un aliéné de taille respectable se jeta sur Napoléon et se mit à le rouer de coups. Tant bien que mal, l’ex-empereur essaya de répliquer à son assaillant. Mais il était trop petit et manquait d’énergie.
Alors, n’ayant pas le choix, le Corse usa de l’arme des faibles. Il griffa et mordit le colosse, tentant par la même occasion de lui arracher les yeux et lui tordre le nez. En résumé, il se battait comme une femme.
Hélas, tous les efforts de Napoléon s’avérèrent inutiles. Inexorablement, l’ancien souverain voyait ses forces fondre. Bientôt, il ne lui resta plus qu’une solution honteuse: l’appel au secours.
Humilié, il s’y résolut. Quatre gardiens accoururent et séparèrent brutalement les deux lutteurs. Sauvagement, ils assénèrent également des coups violents sur la nuque des forcenés, sans distinction, les obligeant ainsi au silence.
Une inconscience bénie s’abattit sur Napoléon. Il oublia tout, la nausée qui l’envahissait, le bruissement de son sang qui l’assourdissait, ce monde sens dessus dessous dans lequel il s’était retrouvé.
Le gardien-chef ordonna d’enfermer les deux fous dans d’étroits réduits qui servaient de cellules de contention. Napoléon fut alors jeté sans ménagement dans l’un d’entre eux. Les heures passèrent, une nouvelle journée débuta.
Lorsqu’on se soucia enfin de sortir le patient inconnu de la cellule, on ne retrouva sur le dallage grossier, glacé et nauséabond, qu’une large flaque d’un liquide verdâtre. L’exilé du temps s’était, non évaporé, mais bel et bien transmuté en fluides. Il avait fondu comme un cornet glacé sous le soleil de juin.
Cette dimension avait eu raison de Napoléon Bonaparte. Elle l’avait rejeté tel un intrus indésirable et inadapté. La chronoligne 1717 refusait les paradoxes temporels.

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Dans le 1476 dévié, la France des Valois avait connu la Troisième Ligue du Bien public deux années auparavant à la suite de la loi salique cassée par Louis XI de Valois. Ainsi, la jeune princesse Anne avait été déclarée seule héritière légitime du royaume. Alors, avait officiellement pris la tête de la ligue, le duc d’Orléans, à peine âgé  de douze ans. En fait, celle-ci était conduite par Charles, l’impétueux duc de Bourgogne. Ce dernier, qui avait tout intérêt à affaiblir un tant soit peu le roi de France, avait fait courir le bruit que le souverain avait commandé l’empoisonnement de son terrible frère, Monsieur Charles, duc de Berry puis de Guyenne. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/95/Anne_Beaujeu.jpg/220px-Anne_Beaujeu.jpg
Cependant, Louis n’était pas resté sans appui dans cette guerre qui ensanglantait une nouvelle fois son royaume. Il était parvenu à conclure un accord secret avec sa Sainteté, le pape Sixte IV.
Or, en cette année 1476, le sire Philippe de Commynes était justement pressenti comme ambassadeur à Florence. Il avait pour mission de nouer une alliance avec les Médicis contre la Ligue du Bien public. Laurent aurait-il l’intelligence de refuser ou de s’abstenir, évitant ainsi l’internationalisation  d’un conflit qui, après tout, ne concernait que la France et la Bourgogne?
De son côté, le pape n’était pas de cet avis. Il méditait un complot contre Laurent de Médicis, anticipant ainsi de quatre années sur la chronoligne source 1721 ses manigances à l’encontre de Florence. Si Commynes échouait dans son ambassade, il avait l’accord tacite de Louis XI.
Après ce bref cours d’histoire parallèle nécessaire pour comprendre ce qui va suivre, rendons-nous chez Philippe de Commynes. 
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Dans la salle à vivre, pièce centrale de la gentilhommière du sire d’Argenton, Charles Maurice restaurait ses forces en déjeunant tardivement d’un énorme pâté de jambon arrosé d’un petit rosé pétillant et léger, accompagné de gaufres au miel. Tandis que le prince de Bénévent bâfrait ainsi, paraissant oublier son savoir-vivre, son hôte se contentait d’un austère plat de fèves. Cependant, tout en mangeant, les deux hommes devisaient fort civilement. L’Hellados racontait ce qui était advenu à la Cour de France depuis l’année fatidique 1473.
- Tout d’abord, cette année-là débuta bien mal, faisait Spénéloss d’une voix sans timbre. Le dauphin tomba malade. Or, le roi venait juste de perdre son deuxième fils de la tuberculose. Puis, il advint une tempête sans précédent qui détruisit l’antique palais du Louvre. Quelques mois plus tard, le petit Charles succomba à son tour d’une fièvre tierce, d’après les médicastres. En fait, la phtisie avait aussi fait son œuvre chez cet enfançon.
- Je vois. Sa Majesté se retrouva donc sans hoir.
- Sans hoir mâle. Mais il restait le duc de Berry et de Guyenne, Monsieur Charles, comme potentiel successeur légitime.
- Le jeune frère du roi. Combien de fois n’a-t-il pas comploté, celui-ci? Attendez un peu… un détail ne va pas! Ce Charles-là mourait en 1472, pas en 1473, si mes souvenirs sont bons.
- Monsieur, sans doute votre mémoire a-t-elle été altérée par le saut quantique…
- Peut-être. Mais poursuivez votre récit.
- Louis XI pria et pria encore. Charles disparu à son tour à la fin de l’été 1473, le roi n’eut d’autre recours que de casser la loi salique.
- Cela n’a pas dû être facile. Mais je comprends fort bien les enjeux. Le plus proche parent mâle du Valois n’est autre que le jeune duc d’Orléans, Louis…
- Tout à fait. Vous savez ce qui en a résulté.
- En tout cas, je le devine. Les Etats Généraux ont entériné l’édit royal. L’héritière est désormais la princesse Anne.
- Unie à Pierre de Beaujeu. 
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- Donc, le royaume, en ce jour, affronte une énième guerre des Grands.
- Plus précisément, une Troisième Ligue du Bien public.
- Joli nom pour qualifier des ambitions personnelles, inavouables! Osa lancer sans rire Talleyrand.
- Officiellement, à sa tête se trouve le jeune duc d’Orléans. En réalité…
- Charles de Bourgogne mène le bal.
- Peste monsieur! Votre mémoire est bien meilleure que je le pensais. À moins que… un temps autre… une déchirure dans le continuum… Par Stadull, comment est-ce possible? Mais laissons cela pour l’instant. Aujourd’hui, mon souverain est décrié dans tout l’Occident. Seule Sa Sainteté, le pape Sixte IV n’a pas accordé foi aux rumeurs que Charles le Téméraire fait courir à propos de l’empoisonnement supposé du duc de Berry par Louis le Onzième.
- Dites-moi, messire de Commynes, vous semblez en savoir beaucoup sur les affaires de l’Etat. Vous avez assurément l’oreille du roi, mais plus encore… je me trompe?
Spénéloss conserva son impassibilité. Or, il était détenteur d’un secret qu’il ne pouvait révéler à l’ancien évêque. Ce fut pourquoi il se contenta de reconnaître ce qui suit.
- J’ai mené, il y a quelques mois, une ambassade auprès de la papauté de Rome. Puis, je me suis rendu à Milan, et, enfin, à Florence. J’ai pris bouche avec Laurent le Magnifique. Hélas! Le Médicis a préféré l’alliance avec Orléans et Bourgogne.
- Cependant, vous ne vous êtes pas avoué vaincu.
- Effectivement, je suis retourné à Rome où une affaire est en cours…
À ces mots, Charles Maurice ne put s’empêcher d’esquisser un sourire tandis que ses yeux brillaient d’amusement.
- Une affaire… hum! Un euphémisme, cher Spénéloss! Avouez donc qu’un complot visant à renverser Laurent est en train! Or, ce complot a pour âme le pape en personne.
- Oui-da. La dissimulation n’est pas mon fort, monsieur de Talleyrand. Vous l’avez tout de suite compris. Sixte IV prévoit la fin du Médicis pour décembre au plus tard.
- Ainsi, Louis assure l’assise du trône de France à Anne de Beaujeu.
- Oh! À condition de gagner la campagne contre le Téméraire! Actuellement, deux de nos armées marchent sur la Bourgogne. De plus, Sixte IV a mis à la disposition du roi Valois quatre mille hommes à pied, deux cents cavaliers et vingt-cinq bombardes. 
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- En me révélant cela, vous paraissez contrarié.
- Un Hellados le serait à moins! Mon espèce déteste la guerre et la violence. Mais j’ai des instructions et je m’y conforme.
- Des instructions? Émanant de quelle autorité?
- Du conseil des observateurs. Pérenniser les Valois sur le trône de France grâce à une alliance avec la papauté. Plus tard, les Bourbons règneront.
- Cette fin-là, je la connais.
- Bien. À votre tour de me conter votre Histoire de France.
Sans hésiter, Charles Maurice  s’exécuta tout en avalant la dernière gaufre.

***************

Tapi dans le fond du ciel, Fu traquait Charles Maurice de Talleyrand. Quel sort lui réservait-il? Sans effort aucun, il percevait tous les sentiments contradictoires qui se bousculaient dans la tête du prince de Bénévent. Le Dragon Noir affûtait ses armes. Il allait jouer avec cette ridicule petite vie, l’obliger à commettre faute sur faute. Puis, lorsque la stupide créature humaine serait à bout, il se nourrirait de son essence. Mais voilà! Talleyrand possédait le génie du ressort. Toujours, il s’en tirait, quelle que fût la situation.

***************

Ce soir-là, un nouveau concert était donné dans la cité de l’Agartha. Dans le grand patio, la foule prenait place sur les gradins tout en échangeant des propos joyeux. Qui donc se produisait pour attirer tant de monde? Tout d’abord, un sympathique groupe de jazz formé de Chtuh, Uruhu, Benjamin, Chérifi et Hillerman. Puis, venait Louise de Frontignac accompagnée au piano par Daniel Lin dans des mélodies de Schubert et de Brahms. Dans un troisième temps, précédant l’entracte, Craddock lui-même se commettait à la cornemuse dans un pot-pourri de musiques traditionnelles écossaises.
La deuxième partie s’avérait encore plus éclectique. En duo, à la harpe helladienne Stamon et Albriss. Enfin, des pièces à quatre mains ou des arrangements pour claviers de Debussy, Bach, Civaliriuu - un Castorii du XX e siècle terrestre - du Ravel, du Mozart et du Satie, bien sûr, avec Morceau en forme de poire, Gnossiennes 1 à 3, Gymnopédies 1 et 2. Fort à l’aise, Aure-Elise faisait merveille avec son partenaire Daniel Lin. La complicité entre les deux musiciens atteignait la perfection. Tous  deux se complétaient admirablement. 
Enthousiaste, Lorenza n’en revenait pas. Elle marqua son admiration bruyamment.
- Quelle virtuosité! Quelle musicalité! Aure-Elise a bien changé.
- Disons qu’elle pris plus d’assurance, répliqua Nadine Lancet sotto-voce.
- Elle s’est révélée, confirma Raeva, l’époux de la concertiste.
- Les bis, maintenant, dit Violetta avec impatience. Les Suites anglaises, ce me semble.
- Je dirai plutôt un arrangement de la Grande Chaconne de Bach, murmura O’Rourke, connaisseur.
- Vous avez raison Denis, conclut la doctoresse.
Lorsque le concert s’acheva, ce fut sous de folles acclamations, tout à fait impensables lors d’une représentation traditionnelle en Occident. Ivan, Pacal et Geoffroy ne furent pas les derniers à applaudir, au contraire. Depuis ses débuts dans la cité, le trio avait mûri et s’était aguerri. Désormais le blond jeune homme et son compère le brun affichaient tous deux vingt-cinq ans et l’Amérindien vingt-quatre. Pour expliquer ce vieillissement assumé, il n’y avait pas plus simple. De nombreux séjours prolongés dans les multiples pistes temporelles. Cependant, nos trois aventuriers allaient mettre les pouces. Ils s’installaient en pères de famille. Mais l’aventure allait vite rappeler l’un d’entre eux.
Lorsque tous les interprètes vinrent saluer l’assistance, certains rougissant, émus, d’autres ne dissimulant point leurs larmes de joie, des hourras les accueillirent. Ce fut un succès sans précédent, les ovations méritées refusant de s’éteindre durant de longues minutes.
Violetta, montée sur la scène, offrit un magnifique bouquet de fleurs à Aure-Elise. Maria, habituellement maussade, agit de même vis-à-vis de Louise avec un sourire sincère. Toute la durée du concert, elle avait eu Alban à ses côtés.
La soirée mémorable s’acheva par quelques échanges verbaux impromptus, nombreux étant les spectateurs s’attardant dans le patio.
Michel Simon, ses yeux emplis d’ironie, bavardait avec Craddock et Pierre Fresnay. Frédéric Tellier et Paracelse devisaient sans façon avec Gaston de la Renardière et Brelan. Alexandre Dumas, Guillaume et Alban ne quittaient plus Benjamin et Albriss au bras de Renate.
De son côté, Lorenza félicitait Aure-Elise, lui demandant des détails sur son interprétation toute en retenue et en nuances des pièces de Debussy. Détendue, la jeune femme répondait volontiers à toutes les questions.
En retrait, André Fermat ne partageait pas la liesse générale. Daniel Lin s’approcha de son géniteur.
- Pourquoi cette mine si sombre? Mon père, il faut savoir profiter de l’instant, surtout lorsqu’il est aussi riche et heureux.
- Certes, Surgeon. Mais je n’ai pas votre expérience en la matière. Ce n’est pas facile pour moi de savoir que…
- Mais André, rien n’est définitif! Surtout ici! Vous voici humain, entièrement, or cet état ne durera pas.
- Hum… je veux bien vous croire… désormais, je suis mortel et doté d’un corps fragile. Pour prolonger cette piètre existence, je ne puis plus m’attarder dans les différentes chronolignes du Pantransmultivers.
- Autrefois, jadis, vous aviez expérimenté la mort des milliers et des milliers de fois…
- Dans des simulations, tout comme vous! Je savais inconsciemment que je renaîtrais et que ma mémoire se réveillerait, intacte, le jour anniversaire de mes treize ans. Or, je n’ai plus même cet espoir puisque la Simulation est terminée. Ce corps-ci périra et mon essence avec lui. Voilà tout.
- Votre Avatar. Vous avez sacrifié votre Eternité Infinité mais…
- Mais?
- Mais ne suis-je pas l’Ultime Gardien? En tant que dernier des Yings Lungs, je puis me rendre une fois encore Outre-Nulle-Part plaider votre cause auprès du Chœur Multiple. Bien sûr, il faudra attendre qu’il soit rétabli de son engloutissement.
- Dan El, je vous le déconseille vivement.
- Mon père, vous viendrez avec moi.
- Mendier n’est pas dans ma nature, Surgeon!
- Dans la mienne non plus! Rétorqua Daniel Lin fermement. Toutes mes mésaventures en témoignent. Mais je saurai plaider votre cause et l’Unicité ne fera que vous rendre justice.
- Pénétrer Outre-Lieu une fois encore? Vous semblez perdre de vue que vous ne pouvez vous décharger de votre rôle de Préservateur de l’Agartha et que…
- … et que je ne suis pas encore entièrement apte après mon affrontement de l’autre jour, André. J’en ai parfaitement conscience. Mais cette absence, fort brève, n’est pas à l’ordre du jour.
- Qu’entendez-vous par là?
- Comptez en temps réel, dix puissance moins cinquante-et-une secondes avant le Big Bang…
- Chut, Dan El… Nous nous exprimons à haute voix…
- Personne ne comprend ce que nous disons. Nous discutons en langue Haän de la première caste depuis que vous m’avez donné mon véritable nom.
- Donc, le délai est conséquent. Dois-je m’en réjouir?
- Vraiment, mon père, il faudrait savoir ce que vous voulez! Vous redoutez ce retour, vous craignez une mort définitive, mais, parallèlement, vous estimez le délai trop long et vous piaffez d’impatience.
- Décidément, mon fils, je ne puis rien vous celer.
- Pourtant, je me garde bien présentement de lire dans votre psyché. Cependant, vos réactions et vos sentiments sont si faciles à interpréter.
- Ah! Dan El, vous m’avez dépassé, et de loin, alors que vous atteignez seize ans en terme dévolution mentale. Vous êtes  meilleur que moi.
- Mon père, permettez-moi de vous contredire. Vous restez le modèle par excellence. Ce que je suis devenu, c’est à vous que je le dois. Cela, je ne l’oublierai jamais! Vous m’avez forgé, j’ai parfois regimbé, je l’avoue, mais aujourd’hui, je vous en suis sincèrement reconnaissant.
- Les êtres d’exception ne naissent que dans la souffrance.
- Hem… cette fois-ci, je suis d’accord. Bien. Ne restez pas à l’écart de mes amis. Acceptez donc ce jus de mangue.
- Du simple jus de mangue, Daniel Lin, vraiment?
- Craddock a bien essayé tantôt de le relever en y ajoutant du rhum.
- Oui, cela ne m’étonne pas de lui. Alors?
- Euh… j’avoue que je l’ai laissé faire.
- Bravo Daniel Lin! Vous devenez plus humain que moi.
- C’est possible.
- Au fait, votre mariage…
- Vous désapprouvez?
- Absolument pas! Sur ce point, je suis même conservateur.
- Mon mariage aura lieu la semaine prochaine, mercredi.
- Surgeon, j’ai hâte de voir les différentes cérémonies prévues.
- Ne m’en parlez pas! Un marathon! Je ne veux décevoir personne.
- Bien sûr; ce n’est pas votre style.
- Tout à fait.
- Gwen, comment prend-elle la chose?
- Elle a un peu fait la moue mais elle a fini par se rendre à mon point de vue.
- Comme toujours. Vous avez usé d’une arme imparable…
- C’est cela.
- Que sait-elle à votre propos?
- Tout! Ma nature, mon âge réel, ma fonction dans le Pantransmultivers, ma véritable apparence…
- Elle n’a pas peur de vous?
- Pas du tout. Elle m’adore littéralement.
- Je vois. Vous êtes un dieu à ses yeux naïfs.
- Un dieu incarné qui la comble et qui jamais ne l’abandonnera.
Alors, le commandant Wu éclata d’un rire jeune et franc puis embrassa son père avec une affection toute filiale. Puis, les deux hommes  rejoignirent Gwenaëlle et Uruhu qui discutaient amicalement. Bras dessus bras dessous, ils participèrent sans arrière-pensée à la conversation.

***************

Paris, fin septembre 1782, quelque part dans les catacombes de Cluny. Depuis plusieurs jours, Galeazzo s’y terrait. Il avait réchappé de peu à l’ire de l’Artiste. Certes, ce dernier l’avait proprement embroché avec son épée, croyant ainsi lui infliger une blessure mortelle. Mais le comte di Fabbrini, en émule du phénix, n’avait reçu qu’un simple coup qui n’avait atteint aucun des organes vitaux. Notre ultramontain avait la chance d’avoir son cœur positionné à droite. En fait, il y avait eu beaucoup de sang pour pas grand-chose! 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/3f/Catacombes_de_Paris_-_Passage_dit_des_doubles_carri%C3%A8res_1.jpg/130px-Catacombes_de_Paris_-_Passage_dit_des_doubles_carri%C3%A8res_1.jpg
Durant presque une semaine, Galeazzo avait repris des forces, et, sa blessure, cicatrisée partiellement, l’empêchant d’explorer plus avant son refuge, il avait dû se contenter d’eau suintante et de pain rassis pour boisson et nourriture. Pas du tout dégoûté non plus, il était parvenu à tordre le cou à quelques vieux rats dont il avait fait rôtir les dépouilles sur un feu qu’il entretenait tant bien que mal. Comme nous le voyons, le sire di Fabbrini aurait mérité la médaille de la survie et de l’opiniâtreté.
À la nuit tombante, Galeazzo s’aventurait parfois dans le quartier pour y dérober les déchets des maraîchers, des fruits, des salades et des racines, oubliant ses manières policées. N’ayant pas le choix, il se comportait donc comme un vulgaire crève-la-faim et non comme un comte titré riche à millions. Toutefois, il ne s’abaissait pas jusqu’à pousser jusqu’au marché aux poissons, non à cause de son aversion pour ces mets, mais bien parce que la fraîcheur halieutique de ces aliments laissait à désirer.
Mais la chasse à la nourriture laissait à notre comte de nombreux loisirs puisqu’il ne pouvait s’aérer qu’à la nuit. La journée, il s’occupait selon son humeur. Il sommeillait ou explorait les aîtres, étant maintenant remis de sa blessure. De plus, sa vue s’était habituée à la pénombre.
Ainsi, ce matin-là, date mémorable, le survivant découvrit le pilier des nautes entrevu précédemment mais plus tard dans la chronoligne 1730. Intrigué, il se mit à palper la colonne, poussé sans doute par une intuition et, en tâtant la représentation d’Esus, il déclencha l’ouverture d’un passage secret qui dévoila un long escalier de briques, un opus testaceum donc, s’enfonçant dans l’inconnu. Sans le savoir, Galeazzo précédait ainsi le comédien Olibrius de plus de quarante années.
Après une cinquantaine de marches, le Maudit aboutit à une galerie en plein cintre. Cette galerie avait la particularité d’être maçonnée en opus caementicium. Malgré la vison nyctalope dont il était doté, di Fabbrini avait pris soin de se munir d’un rat de cave. Pour éviter toute mauvaise surprise, il l’alluma et ce fut à cette lueur tremblotante qu’il remarqua quelques fresques, fort belles au demeurant.
Certaines figuraient de la gent volatile: paon semi endormi, pinsons, tourterelles tenant en leur bec des rameaux d’olivier. Un peu plus loin, une mer avec des vagues hautes, et, au milieu de cette étendue d’eau, des baleines ainsi que d’étranges poissons volants aux nageoires irisées en forme d’ailes de libellule. Bien que le temps se fût écoulé - plus de quinze siècles - les couleurs de ces fresques restaient vives et s’animaient sous le fanal précaire de Galeazzo.
Après une trentaine de mètres, la galerie formait un coude et se terminait par un escalier à vis qui comptait exactement quatre-vingt-et-une marches creusées dans le roc. Sans appréhension aucune, le comte s’y engagea. Il avait l’âme d’un explorateur. Les parois luisaient de concrétions calcaires, de jaspe et de mica. Tout en bas, un réseau de couloirs s’amorçait. Certains embranchements étaient impraticables car éboulés. D’autres, fragiles, à peine étançonnés. Quelques uns, rares, paraissaient plus sûrs. Sur les murs, un paléontologue averti aurait atteint le septième ciel en détaillant les trésors qui y étaient encastrés: des dizaines et des dizaines de fossiles comme des nautiles, des trilobites, ou encore des méduses, Opabinia, 
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Odontogriphus,
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/be/Odontogriphus.jpg/767px-Odontogriphus.jpg
 même des graptolites.
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 Le tout dans le plus grand désordre chronologique.
Toujours muni de son quinquet, Galeazzo emprunta un couloir étroit, différent de celui pris par Olibrius quarante-trois ans plus tard. L’Ultramontain allait de découverte en découverte. Bien souvent, émerveillé, il s’arrêtait devant des fresques et des mosaïques de toute beauté, celles du Bon Pasteur, des Justes dans le sein d’Abraham, de l’Arche de Noé, de Jonas et la baleine. Les silhouettes noires se détachaient tandis que les beiges, les ocres et les bleus dominaient. Des personnages étaient peints dans le style particulier des portraits du Fayoum. Leurs noms étaient inscrits en graffiti latins. Jacques, frère du Seigneur, Luc, Paul, Jean de Patmos, mais aussi des identités qui étaient plutôt connues pour leurs tendances gnostiques ou déviantes. Marie-Madeleine, Jean le Baptiste, Valentin, Basilide, Marcion…
La fresque la plus surprenante représentait un prophète ou chef d’école inconnu, Cléophradès recevant les quatre épiphanies. Debout, de face, en position d’orant, il était nimbé et barbu. De chaque côté, l’encadraient deux colombes placées au niveau des mains et des pieds. Elles apportaient au prophète ou à l’orant des rameaux de paix. En réalité, elles figuraient l’Esprit Saint venant sanctifier Cléophradès. Son nom était écrit en grec. 
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La scène qui s’enchaînait était plus surprenante encore. La foudre abattait les ennemis de l’orant et ceux-ci étaient désignés en inscriptions latines. On pouvait y lire les noms d’Antoninus Imperator, Justinus, Ireneus… et bien d’autres encore.
Puis venait, sous forme de mosaïque cette fois, une représentation des débuts de la Genèse, aux citations latines antérieures au texte de la Vulgate de saint Jérôme.
Tenebrae super faciem abyssi.
Et spiritus Dei ferebatur super aquas.        
Chose tout à fait anormale, ici, la colombe de l’Esprit Saint se multipliait en quatre sosies.
Enfin, après ces magnifiques représentations et étranges figurations, la nécropole proprement dite venait. Là, s’y accumulaient des sarcophages en marbre, tous sculptés, des inscriptions funéraires encore parfaitement lisibles sur des plaques, mais aussi de surprenants et inattendus cercueils de plomb rappelant ceux des Martres d’Auvergne, plus précisément pour un spécialiste les Martres-de-Veyre, d’où émergeaient des corps plus ou moins bien conservés, revêtus de leurs vêtements métissés gaulois et romains, aux cheveux coiffés en tresses et aux chaussures adhérant aux pieds. 
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Mais ce n’était pas tout, loin de là!
Il y avait également des alignements de statues ex-voto de pierre de facture plus ou moins grossière, de tailles diverses, certaines représentant explicitement la guérison d’affections sexuelles touchant les femmes enceintes avec les figurations naïves de fœtus sculptés à l’intérieur des ventres. Alternant avec les fresques et les mosaïques, des niches contenaient des restes d’ossements dans différents états de conservation. Quelques crânes sortaient du lot et se caractérisaient par des déformations rituelles spécifiques. 
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Dans cette atmosphère assez lourde, une vague odeur de pourriture flottait. À savoir depuis quand quelqu’un s’était aventuré dans cette galerie désormais oubliée des hommes? La poussière des siècles s’entassait sur le sol et, au fur et à mesure de la progression de Galeazzo, elle venait se déposer sur ses bottes de chasse.
Au fond de la nécropole, le passage donnait sur une salle circulaire d’une superficie de vingt mètres carrés environ. Maintenant, les relents douceâtres et légèrement écœurants du début de l’exploration se faisaient insoutenables. Toutefois, l’atmosphère quasi méphitique du lieu ne découragea point le comte conduit par une curiosité studieuse qui, souventes fois, le caractérisait. Ah! S’il avait utilisé son intelligence dans la recherche désintéressée du passé de la Terre!
Les vapeurs délétères et nauséabondes étaient émises par des dépouilles décomposées partiellement incorporées à la roche calcaire. Malgré toute sa volonté pour poursuivre, Galeazzo fut obligé de sortir un mouchoir d’une de ses poches et de se protéger avec ce bout de tissu le bas de son visage.
Au centre de la salle se dressait un autel à l’antique sur lequel reposait une niche comportant sept codex. Avec précaution, l’Ultramontain s’approcha du petit édifice et sortit un à un les précieux volumes. Ébahis, ses yeux parcoururent un texte considéré comme perdu depuis mille cinq cents ans. Contre les chrétiens, du jeune Celse, écrit en latin vers 178.
De plus en plus fébrile, on le comprend, le piémontais ouvrit un autre codex, la Tetra Epiphanie de Cléophradès d’Hydaspe. Ayant effectué brillamment ses humanités, notre comte n’eut aucune difficulté à déchiffrer le psaume d’ouverture rédigé en grec. Ce texte va vous rappeler quelque chose.
Dans le Un se tient le Grand Tout.
Dans le Un se tient Pan Zoon.
Dans le Un se tient Pan Phusis.
Dans le Un se tient Pan Chronos.
Dans le Un se tient Pan Logos.
Inconsciemment, en lisant ainsi à haute voix, Galeazzo avait retrouvé la rythmique et l’orchestique grecques. Inévitablement, la mélopée scandée sur le rythme d’invocation de la divinité déclencha un phénomène dépassant la raison et la logique cartésienne restrictive.
De rien naquit un souffle noir qui, prenant forme rapidement, vint s’enrouler et tourbillonner autour de l’humain bien hardi. Puis, la chose indescriptible se scinda en trois portails distincts. L’un s’ouvrit sur le Taj Mahal blanc qui s’élevait vers 1637 sur le site d’Agra au bord de la Yamunâ. Cette œuvre était le fruit de plusieurs architectes dont le plus connu se nommait Ustad Ahmad Lahori. Or, dans l’eau de la Yamunâ se reflétait le Taj Mahal noir. Le deuxième donna sur l’antre souterrain du Roi du Monde, dans un univers et une dimension indéterminés tandis que le troisième aboutissait à la Lutèce des Antonins.
Trop ému par ce qu’il voyait, le comte en négligea les autres codex, les Evangiles de Judas, de Thomas, de Philippe et de Marie. Quant au dernier recueil, pas moins inintéressant, il s’agissait des épîtres de Cléophradès adressées à Justin, Marcion, Tryphon et Celse.
Maintenant, une substance humide et inconnue humectait le visage du comte. Or chaque gouttelette de vapeur gémissait, murmurant en anglais:
- Galeazzo… oh! Galeazzo! Galeazzo, I am nothing! I am nobody!
Toutes ces supplications avaient les intonations de Johan Van der Zelden, la défunte Entropie.
Tandis que le comte faisait cette découverte renversante, il ne pouvait se rendre compte que le temps s’abolissait, se contractant et subissait une ellipse. Qui la provoquait?

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