vendredi 5 juillet 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle 3e partie : Nouvelle Révolution française chapitre 26 3e partie.



L’hôtel particulier des Frontignac, isolé à son tour par un champ anentropique de contention mis en place par Dan El afin d’éviter une intervention violente et intempestive d’Irina Maïakovska, accueillait ce matin-là un jeune homme revêche, hautain et fier, persuadé de sa destinée royale ou impériale. Il toisait les adultes qui l’entouraient, méprisait la domesticité, répondait abruptement lorsqu’on lui adressait la parole et exigeait qu’on lui rendît les honneurs comme à un souverain régnant. Bref, ils se montrait tout à fait invivable. 
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Aure-Elise avait tenté une approche tout en douceur mais elle avait été rabrouée fort incivilement. À son tour, Louise s’était dévouée. Remballée vertement, elle avait haussé les épaules et conclu:
- Je perds mon temps avec ce freluquet!
Violetta, qui se disait que son âge serait un atout, s’était empressée de prendre la relève. Rien à faire!
- Dis, Nap… pour qui te prends-tu là? Pour le fils d’Alexandre le Grand lui-même ou quoi? Lança l’adolescente excédée après trente minutes. Excuse-moi mais je ne vois aucune cuiller en or dans ta bouche! Que je sache, tu n’as non plus aucune ascendance divine! Comme moi, tu manges, tu bois, tu dors, tu évacues tes déchets. En résumé, tu es humain. Alors, n’en ramène pas ! 
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- Mademoiselle, vous faites preuve d’une grossièreté scandaleuse envers ma personne.
- Oh! Mais toi? Tu ne m’insultes pas peut-être dans ton idiome corse?
- Je constate seulement et avec amertume que je suis prisonnier.
- Quoi? Mais pas du tout! Tu restes ici pour ta sécurité. Tu sais, mon père a pris des risques importants pour te tirer des griffes du comte di Fabbrini.
- Le comte, ce saint et vénéré grand homme, est un autre père pour moi. Il m’a révélé que je suis le véritable et légitime souverain du royaume de France.
- Mais di Fabbrini est un menteur de première. Il a fabriqué toutes les preuves nécessaires pour te faire croire à cette chimère.
- L’arbre généalogique présenté au duc d’Orléans montre bien, cependant, que je remonte, par mes ancêtres, à Pharamond et Mérovée. 
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- Arrête! Des faux, te dis-je, tous ces papiers qu’on t’a mis sous tes yeux crédules. Contente-toi donc d’être simplement Napoléon Bonaparte, le deuxième fils de Charles Bonaparte. 
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- Si je veux présentement sortir de cet hôtel particulier, le puis-je? En toute liberté?
- Que tentes-tu là? N’essaie pas de m’intimider. Je sais me battre…
Malgré sa petite taille, le jeune Napoléon ne craignit pas de bousculer fort peu galamment Violetta. Il se jeta sur elle dans l’intention évidente de l’assommer puis de lui voler la clé de sa chambre. Ensuite, hé bien, il aviserait.
Mais l’adolescente para le coup avec une maîtrise inattendue. Ce fut elle qui maintint immobilisé Bonaparte, ceci dit assez durement, allant jusqu’à lui tordre le bras derrière le dos, sans ménagement aucun.
- Alors, Nap, tu as compris ou pas? Fit Violetta narquoise. J’ai été enseigne dans la flotte. Autrefois, j’ai remporté des tournois et des compétitions de boxe française, de  judo et j’en passe.
- Lâchez-moi. Vous me faites mal. Quelle poigne pour une demoiselle!
- Quel douillet! Je vais cesser ma prise mais après t’avoir solidement ligoté.
- Voyez comme malgré vos bonnes paroles je suis bel et bien prisonnier dans cet hôtel! Songez-vous, vous et les vôtres à demander une rançon?
-  Pour quoi faire? De toute manière, ton paternel ne pourrait la payer. Je le répète: mon père et son équipe t’ont momentanément mis à l’abri. Ta vie, pour l’heure, est réellement en danger.
- L’usurpateur et sa police secrète.
- L’usurpateur, ce bonasse de Louis XVI?
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 Je ris tellement que je peine à respirer! L’usurpateur, mais c’est toi, figure-toi! Le comte a lavé ton cerveau d’une manière très efficace.
- Lavé mon cerveau? Je ne saisis pas…
- Et pour cause! Enfin! Espérons que tu reviendras bientôt à plus de raison. Avec quoi puis-je t’attacher? Ah! Donne-moi ta ceinture!
- Mademoiselle…
- Ne te montre pas si outré. J’ai dit: donne-moi ta ceinture. Rassure-toi. Je n’ai aucune envie de porter atteinte à ta pudeur et à ta vertu. Je ne suis pas une gourgandine.
Avec réticence, Bonaparte tendit la ceinture de sa culotte d’élève officier à Violetta. Rapidement, la jeune fille s’en saisit et avec l’objet, emprisonna les deux bras du futur empereur. Ensuite, elle noua ce qui restait de la longueur à un montant du lit.
À peine eut-elle achevé que la porte de la chambre s’ouvrit. Daniel-Lin se tenait debout sur le seuil de la pièce, son œil bleu gris sévère et amusé à la fois.
- Euh… papa… il m’a attaquée. Il voulait s’enfuit. Je n’ai pas eu le choix, je t’assure.
- Je sais Violetta. Tu n’as pas à te justifier. Tu as agi au mieux. Je n’interviens que maintenant car j’étais occupé.
- Merci, papa.
- Descends rejoindre Louise. Elle a de nouvelles instructions à te donner.
- D’ac. Tu vas le ramener à Brienne?
- Pas tout de suite, pas sans avoir réglé au préalable le problème Maïakovska.
Dans un ample mouvement de jupe, l’adolescente sortit, le menton dressé. Daniel Lin l’avait complimentée et cela lui suffisait.
- Monsieur de Bonaparte, reprit le commandant Wu une fois la porte close, nous allons avoir une discussion franche et utile.
- D’égal à égal? Alors que je suis attaché, que je n’ai que treize ans et que vous êtes un homme fait, jouissant de sa pleine liberté? D’abord, vous ne m’avez pas été présenté et j’ignore votre identité.
- Daniel Lin Wu Grimaud, monsieur. Je vous détache. Vous avez vu comment ma fille a eu le dessus dans la lutte de tantôt? Pour votre bien, ne tentez rien. Ne criez pas non plus. Dans cet hôtel, je vous garantis que personne ne veut attenter à votre vie, moi, moins que quiconque, bien au contraire! Y compris Benjamin Sitruk. Je l’ai convaincu que vous étiez un mal nécessaire, une victime tout autant que lui. Là… c’est mieux ainsi, n’est-ce pas? Asseyez-vous.
- Soit, monsieur Grimaud. Vos paroles sont obscures mais je reconnais que vous avez des manières de grand seigneur. Non de croquant ou de vilain!
- Laissez cela , jeune homme. À mes yeux, une vie humaine en vaut une autre. J’ai des égards pour chacune d’entre elles. Ainsi Galeazzo di Fabbrini est parvenu à vous faire accroire que vous descendiez des Mérovingiens. 
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Examinons de plus près cette hypothèse. Avec objectivité, bien sûr. Vos ancêtres sont corses et l’île a été longtemps la propriété de Gênes. Mais remontons le fil de l’histoire…
D’une voix calme et pondérée, Daniel Lin entama sa démonstration, n’usant absolument pas de ses dons de Ying Lung. Les minutes passèrent et Bonaparte, fasciné par l’érudition de son vis-à-vis, n’émit aucune objection durant la leçon.
Enfin, ayant terminé, le plus âgé écouta les questions du futur empereur.
- Selon votre discours, monsieur, une réfutation point par point des preuves du comte di Fabbrini, il apparaît que je n’ai aucunement droit à m’asseoir sur le trône de France.
- En effet. Du moins, si vous mettez en avant la légitimité de droit divin. Par contre, si vous changez d’approche, si vous voulez vous reposer sur l’idée d’un contrat social établi entre la nation, le peuple qui la compose et un gouvernement, alors, pourquoi pas? Essayez. Il suffit pour cela que vous correspondiez aux aspirations et aux attentes de la nation souveraine. Cependant, si vous vous rendez à cette option, il vous faudra lui rendre des comptes régulièrement. Attention à ne pas décevoir le peuple! Le réveil pourrait être terrible.
- Monsieur Grimaud, dites-moi… vous êtes un utopiste, un rousseauiste de la plus belle eau!
- Jeune homme, je ne suis pas dupe de votre ton condescendant. Dans votre remarque, il y a à la fois de l’ironie et du mépris. Vous avez tort. Ailleurs, vous admiriez le philosophe. Bien qu’une fois adulte, vous tordriez le cou à ses principes.
- Monsieur, pour moi, le bon gouvernement est celui qui s’appuie sur l’autorité légitime, le principe dynastique. Pourquoi cette légitimité émanerait-elle du peuple? La démocratie? Quelle idée saugrenue! Même à Athènes, les dieux avaient leur part dans le gouvernement des hommes. D’ailleurs, voyez où cela a amené les Athéniens, la démocratie. Sparte a d’abord pris le dessus, puis ce furent les Macédoniens, Philippe et Alexandre le Grand. Donnez le pouvoir directement au peuple et vous verrez très vite ce qu’il en résultera. Le désordre le plus grand, le pays à feu et à sang, les factions renaissantes toujours et encore, l’anarchie généralisée. À la populace vile et ignorante, il lui faut un maître, un vrai.
- Et ce maître, naturellement, c’est vous, dans quinze ans…
- Oui, monsieur Grimaud, c’est moi mais pas dans quinze ans, tout de suite!
- Peste! Ce me semble, vous oubliez quelques minuscules détails. Votre âge, la défaite définitive de di Fabbrini, Chartres aux mains de votre pire ennemi, son père, le duc d’Orléans, et, enfin, Sa Majesté elle-même, Louis XVI, sacré à Reims, oint par le Saint Chrême.
- Peuh! La royauté de ce benêt est sapée à la base par les écrits stipendiés de plumitifs appartenant à Philippe le Gros. Il suffira d’un bon scandale bien gras, bien sale, bien retentissant pour faire vaciller la monarchie actuelle.
- Pas mal raisonné Napoléon Bonaparte! Cependant, si cela devait advenir, ce n’est pas à vous que ce scandale profiterait, mais aux Orléans. Ils se poseraient en recours.
- Les Orléans, j’en fais mon affaire!
- Je pense qu’il est inutile d’insister davantage de ma part pour vous faire changer d’avis.
- Ah! C’est donc vous qui renoncez. Êtes-vous convaincu?
- Convaincu? S’exclama Daniel Lin d’un ton sarcastique. Oh oui! Convaincu surtout de votre naïveté, de votre sotte fatuité, mais aussi de votre précoce et dangereuse intelligence. Vous ne me laissez guère le choix.
- Quoi, monsieur Grimaud? Vous songeriez à m’abattre froidement, ici, dans cette pièce, comme un chien enragé?
- Jeune Bonaparte, si j’étais encore celui qui, autrefois, cédait à ses pulsions, à sa rage, oui, je vous écraserais telle une vipère venimeuse, un aspic! Mais j’ai évolué. Si ce monde croit avoir besoin de votre personne, qu’il s’en accommode! Après tout, je n’ai rien à voir avec les habitants de cette chronoligne! Baste! Devenez le nouvel Alexandre, le César du XIXe siècle, l’Hammourabi des temps modernes si cela vous chante! 
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Mais, lorsque l’heure sera venue, vous devrez rendre des comptes. À moins qu’en amont, ce qui se trame annule votre destin. L’homme propose, Dieu dispose, dit un proverbe. À mes oreilles, il sonne juste.
- Qu’entendez-vous par là? Vos paroles frisent la menace.
- Napoléon Bonaparte, vous vivrez, vous régnerez, vous fondrez une nouvelle dynastie qui s’enracinera dans le sol de France, vous mourrez aussi, haï et vénéré à la fois, craint et chéri. Les générations futures vous appelleront Napoléon le Grand. Vous oublierez m’avoir connu et parlé, votre captivité dans les caves de Galeazzo di Fabbrini vous apparaîtra comme un songe qui restera enfoui de longues années dans les tréfonds de votre mémoire. J’ai dit et cela sera.
L’élève officier croisa alors une ultime fois le regard lumineux et sidérant de son hôte, puis, il s’affaissa sur oreiller et s’endormit d’un seul coup, sans transition. Il allait rester dans cet état cataleptique jusqu’à son retour à l’école militaire.
Après s’être assuré que le futur empereur se portait parfaitement bien, qu’il n’avait pas forcé  la dose, le commandant Wu quitta la pièce dont il referma soigneusement la porte. Dans le couloir, Craddock l’attendait.
- Vous avez entendu, constata Daniel Lin simplement.
- Vous savez, commandant, je ne voulais pas me montrer indiscret. La fin seulement…
- Parce que j’ai usé de la voix des Yings Lungs… l’Histoire se déroulera donc…
- Pardonnez-moi, mais vous paraissez contrarié.
- Plus qu’un peu, capitaine. Vous ne soupçonnez pas les efforts que je fournis présentement pour conserver mon équanimité.
- Vous pouviez changer l’Histoire de cette chronoligne. Vous le pouvez toujours.
- Certes, Symphorien. Un jeu d’enfant pour moi… je souffle dessus et hop! Plus de Napoléonides! En fait, plus rien à vrai dire. Je me refuse à tomber dans ce piège tendu par mon orgueil. Tout cela est bien fini. Je ne désobéis plus.
- Vous ne désobéissez plus… à qui? Aux autres Yings Lungs?
- A mon père, l’Observateur, mon seul guide et conseiller. Si je ne l’écoutais pas, ce serait une fois de trop. Je ne m’en relèverais pas et l’humanité non plus. Seul cela importe.
- Merci Dan El.
- Daniel Lin, Craddock. Je dois plutôt vous remercier vous. Vous m’acceptez tel que je suis, pas très sûr de moi, parfois, si imparfait et pétri d’orgueil. Un orgueil démesuré qui se rappelle sans cesse à moi, qui me taraude et me pousse à la faute irréparable. Symphorien, j’envie vos qualités. Votre cœur naturellement généreux, votre dévouement à une cause juste à vos yeux…
- Oh! Si vous poursuivez vos compliments que je juge immérités, je vais vous supplier de me métamorphoser en souris. Ne culpabilisez plus ainsi.
- Je ne culpabilise pas mon ami, j’établis un constat objectif et sincère, c’est tout. Ah! Vraiment! Quelle situation comique! J’ai endormi ce jeune aigle pour ne plus avoir à subir ses propos stupides, ses récriminations, ses exigences et ses prétentions. Or, il y a peu, je lui ressemblais, un oison fou et enivré par le pouvoir dont il se découvrait doté. Créer à ma semblance… imaginez quelle ambroisie c’était! Aujourd’hui, je paie fort cher le retour de bâton.
- Expérimentateur? Puis-je me permettre? Vous n’êtes en rien responsable de cette chronoligne mal foutue, irais-je jusqu’à dire dingue? Elle a déraillé en dehors de votre volonté. Donc, vous ne nous devez rien à nous qui y vivons.
- Symphorien, je ne suis pas d’accord. Votre grandeur d’âme aurait dû vous mettre à ma place. Quelle mauvaise distribution des rôles!
- Encore cette tendance à vous fustiger! Décidément…
- Je suis ainsi… mon jeune âge, sans doute… le dernier des Yings Lungs… à la suite de mes expériences, de mes diverses aventures, je me suis pris d’amour pour vous, pour tous vos frères humains, et je ne puis que tout partager avec vous Craddock, Tellier, de la Renardière, Sitruk, Brelan, Violetta…
- Et Gwenaëlle…
- Oui, Gwenaëlle, précisément.
- Vous soupirez en murmurant son nom. C’est là un sentiment bien humain, Daniel Lin.
- Je l’aime d’un amour indestructible. En cet instant, elle me manque énormément. Voyez, elle me ressource. Bien sûr, je communique régulièrement avec elle. Elle me raconte tout ce qui se passe là-bas, dans la cité. Les gazouillis de Bart, les frasques de Kiku U Tu, les premiers pas dans le commandement d’Albriss. Mais ce n’est pas pareil que si j’y étais. Tenez, Symphorien puisque vous acceptez d’être mon ami, soyez mon confident jusqu’au bout…
- Gardien!
- Pas ce titre, ici, jamais! Gwenaëlle n’appartient ni à mes essais, ni à ma Simulation. Elle est le fruit du plan de mon père. Afin de me stabiliser, de m’assagir. Tous les Miens croient que j’ignore ce fait, que je suis dupe. Je joue les candides mais, en réalité, je les bénis pour m’avoir permis d’avoir à mes côtés Gwenaëlle.
- Daniel Lin, je ne vais plus oser regarder en face André Fermat.
- Sauf si je rends cette information inaccessible dans votre esprit. Hum… Voilà qui est fait. Craddock, personne ne détectera rien. Vous êtes comme avant. Vous ne pourrez aborder le sujet qu’avec moi.
- Puis-je aller me rincer le gosier avec Marteau-pilon? En voilà un douillet! Il a besoin de consolation et de réconfort. J’aimerais lui tenir compagnie.
- Capitaine, vous n’avez pas à vous saouler! Il vous faut raison garder. Tantôt, nous partons pour Versailles.
- Le message attendu et redouté est donc bien arrivé. Déjà!
- L’ultimatum a été envoyé il y a une heure.
- Comment?
- Le Soleil s’est mis à danser dans le ciel. Ses mouvements écrivaient un texte des plus explicites. Ce soir à 23 heures, dans le parc du château de Versailles. Bonaparte contre Chartres. Sinon… hop! Plus de palais, plus de Versailles ni de Paris, mais aussi plus d’humains sur 1000 kilomètres carrés. Or, je dois procéder personnellement à cet échange.
- Bigre! Elle n’en fait pas un peu trop, là, la Maïakovska?
- Irina est morte Craddock. Quand? J’en ignore l’heure exacte. La femme qui porte désormais ce nom n’est plus qu’une coque vide, une cire modelée. Fu la guide et la commande. Il se sert de sa coquille pour en finir avec moi.
- Bien sûr, il se goure.
- Oui, Symphorien. Descendons à l’office. Nous allons réviser le plan mis au point par le vice amiral.
- A vos ordres, commandant!
- Mon ami, j’apprécie votre enthousiasme.
Avec une émotion sincère, le Vieux Loup de l’Espace s’approcha de Daniel Lin et lui donna une fraternelle accolade. Sur ses joues ravinées, des larmes de reconnaissance coulaient.
- Décidément, capitaine, Violetta a raison, lança Dan El avec ironie. Celle-ci dissimulait un sentiment plus profond, un amour quasi filial pour Symphorien. Vous devriez vous raser plus souvent. Vous piquez.
Soulagé, Craddock éclata de rire. Non! Il n’avait plus soixante-neuf ans. Il se sentait jeune, en pleine possession de ses moyens, empli d’espérance. L’avenir lui souriait. Tant pis pour son passé si peu glorieux, si peu reluisant! Sa destinée était bel et bien auprès de ce sacré bon sang de saperlipopette de gamin extraordinaire, ce prodige de Dan El!
Quelques minutes plus tard, alors que le commandant Wu avait récapitulé tous les détails des prochaines actions futures à son équipe, comme Alban allait se retirer, il fit, à l’adresse du jeune comte:
- Non, Kermor, restez. J’ai à vous parler seul à seul.
Les autres membres du groupe comprirent et s’écartèrent, se trouvant soudain tous une occupation fort prenante. Baissant la tête, Alban attendit. Il savait qu’il devait opter pour un profil bas. À cause de lui, le commandant avait été en mauvaise posture. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, il lui avait semblé que Daniel Lin ne lui en tenait pas rigueur.
- Vous allez nous accompagner dans l’expédition de Versailles. Vous connaissez votre rôle.
- Oui, commandant, j’ai retenu la leçon. Déjà, j’ai prouvé que je pouvais m’en tenir à vos ordres dans la délivrance de ce Buonaparte.
- Certes. Mais là, le combat s’annonce plus rude.
- J’en ai conscience, monsieur. Je sais ce que je vous dois. Un Kermor ne manque jamais à sa parole. Je vous jure que je mourrais plutôt les armes à la main pour vous que perdre l’honneur en vous décevant une fois encore!
- Il n’est pas question de mourir mais de vivre Alban. Ainsi, pas d’intempestives initiatives! Comptez que, de mon côté, je ferai tout pour vous préserver. Toutefois, vos talents d’escrimeur me seront des plus utiles. Mais pas de panache. De l’efficacité, de la mesure, de la science et de la sérénité. Je ne vous cache pas que vous serez en danger, oh! Un bref instant, pas davantage! Mais vous vous en tirerez sans dommage si vous m’accordez une confiance totale.
- Je saisis. Vous ne pouvez être partout à la fois. Je ne dois donc ni vous entraver ni détourner votre attention à la seconde cruciale.
- Fort bien. Vous me voyez soulagé par votre attitude.
- Merci monsieur de m’octroyer une seconde chance. Heureusement que vous vous êtes interposé face à la colère de l’amiral Fermat. Sans vous, j’aurais été renvoyé à mon point de départ.
- Plus loin et pis, Alban. Dans les limbes. Mais je comprends la raison de vos velléités. Il y a peu de temps encore, j’étais tout comme vous… nous sommes plus proche que vous ne le croyez. Lorsque toute cette histoire sera finie, en hôte permanent de Shangri-La, vous accéderez au sommet de votre désir le plus secret.
- Que signifient ces paroles commandant?
- Hé bien, vous serez autorisé à rencontrer votre souverain, Charles X, mon ami. Vous aurez assez mûri pour que je vous autorise à vous rendre dans la chronoligne 1721. À vrai dire, ce sera même là votre cadeau de noces. Mais je me tais. Vos yeux effarés me rappellent à l’instant présent. Vous n’aimez point me voir endosser la fonction d’augure, d’oracle de Delphes.
- Monsieur Wu, vous me plongez dans la plus grande perplexité. Il y a longtemps que j’ai compris que vous n’étiez pas un simple mortel, un humain ordinaire. Je préfère ne pas me creuser la cervelle selon l’expression favorite de votre fille Violetta. Je préfère rester dans l’ignorance.
- Voilà qui me démontre votre récente maturité. Toutefois, je vous envie, Alban. J’envie votre innocence, votre honnêteté, votre fougosité, votre noblesse également. Qualités dont je n’étais point pourvu à l’origine.
- Vous le dites d’un air sérieux et convaincu mais je ne vous crois pas monsieur! Pas du tout!
- En tant que Préservateur, Superviseur, rôles que j’assume volontiers, nous en resterons donc là. Sachez que je conserve l’ambition de devenir votre ami.
- Vous avez déjà ma fidélité, mon dévouement et ma reconnaissance, monsieur Wu.
- Oui, mais plus tard, Alban, j’aurai aussi votre amitié.
Daniel Lin se leva , ses yeux humides et brillants à la fois. Il avait vu précisément l’avenir du comte de Kermor. Alban deviendrait son gendre en épousant Maria. Puis, il explorerait des contrées lointaines aussi bien dans les passés les plus improbables que dans les futurs les plus étranges de la Galaxie.
Mais pour l’heure, le jeune comte accepta simplement de serrer la main de l’ex-daryl androïde. Ce geste raffermit Dan El dans sa résolution. Il était prêt à affronter Irina et à l’envoyer ad patres
 
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 Quelque part dans le bassin conventionnel du Congo, le soir du 24 novembre 1888. Les coordonnées géographiques restent volontairement imprécises, les auteurs devant respecter les cartes et les connaissances de l’époque. 
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Devant la case du chef du village, un feu brûlait, éclairant la scène d’invocation des esprits de la forêt, lui conférant un aspect fantasmatique du plus bel effet. La pluie avait cessé depuis peu et, autour du brasier aux flammes dansantes, les joueurs de tam-tam accéléraient leur rythme permettant ainsi au sorcier d’atteindre la transe. Celui-ci, maigre et élancé, les traits dissimulés derrière un masque simiesque, se contorsionnait tout en agitant un étrange bâton tordu surmonté d’un pommeau sculpté à l’image de la divinité monstrueuse invoquée, proférait des cris inarticulés, rugissait, se roulait sur le sol spongieux, se relevait tout maculé de boue, se secouait, tremblait, tapait des pieds, sautait par-dessus le feu, hurlait par à-coups, bref, se donnait entièrement en spectacle, sortant le grand jeu afin de satisfaire les deux hommes blancs crédules qui avaient commandé cette mascarade. 
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Près du chef, un géant au ventre rebondi et au corps luisant, avachi sur son trône - les poncifs nombreux sont tous volontaires et totalement assumés - étaient assis un certain Hubert de Mirecourt qui avait le grade de commandant dans l’armée française, identifiable à son uniforme voyant rouge et bleu, plus si rutilant qu’autrefois, et un dénommé Boulanger qui venait de démissionner de son poste. La politique étrangère conduite par le régime républicain le décevait profondément. Désormais, Barbenzingue rêvait de se bâtir un Empire à sa mesure. Dans ce projet un peu fou, il avait reçu le soutien de de Mirecourt ainsi que de quelques bataillons d’Afrique. De même, en France des personnages de la noblesse le finançaient dont une certaine poétesse à l’esprit quelque peu dérangé.  
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Mais pour garantir le succès de son entreprise, de son complot contre son pays mais aussi contre l’Allemagne, il fallait amadouer les autochtones et les divinités protectrices du coin.
- Kikomba! Hurlait le sorcier. Kikomba! 
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Ce faisant la bave que personne ne pouvait voir coulait de sa bouche tordue.
- Réveille-toi, Kikomba, insistait le démiurge, esprit gardien de la forêt sacrée! Entends les cris de ton serviteur. Entends ton peuple qui t’appelle. Goûte à l’offrande de la nuit, cette panthère que les Kikombas-Kongos ont capturée et sacrifiée en ton honneur! Kikomba! Kikomba! Quant à toi, Kakundakari, toi qui sauvas les Kakundas-Kongos lorsque la lune fut avalée par le Rampant affamé maléfique du temps où les pères des pères de nos pères apprenaient à se tenir debout, oui, toi Kakundakari, viens aussi! Viens à nous. Chasse ceux qui commandent au feu du ciel! Cueille les enfants du Pâle et lance-les par-dessus les eaux du Kongo qui nourrit et abreuve les Kikombas-Kongos depuis toujours! 
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Boulanger ne comprenait goutte aux éructations du sorcier. Hochant la tête, il se gratta la barbe puis marmonna à l’oreille de Hubert.
- Toutes ces mômeries m’agacent. Vous m’assurez que ces « singes » se sont rangés à nos côtés, qu’ils vont nous aider…
- Oui, général, tout à fait. Ces créatures existent, n’en doutez pas. Lorsqu’on les appelle ainsi, elles émergent de la forêt et, dociles, servent les Kikombas-Kongos.
- Pouvez-vous décrire ces bêtes? À quoi ressemblent-elles?
- Hum, à en croire tous les villageois, les guerriers aussi bien que les chasseurs, ces créatures ressemblent à des gorilles de quatre à cinq mètres de haut. Leurs mâchoires s’ornent de dents pareilles à des défenses d’éléphant. Le sommet de leur crâne serait surmonté d’une sorte de corne de rhinocéros.
- Ne me dites pas que vous avalez cette description fantaisiste!
- J’aurais plutôt tendance à y prêter foi cependant. En fait, j’ai déjà bourlingué dans la région il y a dix ans, répliqua fièrement le commandant en tirant sur ses moustaches. J’ai aperçu et croisé des créatures autrement plus fantastiques et improbables que ces grands singes. Des dragons rampants, des serpents de dix mètres, des fourmis aussi grosses et aussi larges que des rats, aussi carnivores que des hyènes ou des lycaons. Alors, je suis prêt à tout gober.
- Admettons. Mais ce groupe d’explorateurs? Peut-il vraiment nous faire obstacle?
- Général, permettez-moi de vous rappeler que pour notre entreprise soit un succès il ne faut aucun témoin gênant!
- Dans ce cas… toutefois, une quinzaine à peine d’Occidentaux ne peuvent nous nuire à ce point. De plus, dans ce groupe, j’ai compté deux fillettes. Une Violetta et une Deanna.
- Je ne sais si cette Deanna est réellement une enfant…
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 Elle m’a l’air très au fait des besoins d’un homme… Mais je ne veux pas m’appesantir…
- Qu’est-ce à dire, Hubert?
- Hé bien, elle aurait tenté de me séduire qu’elle ne s’y serait pas prise autrement… mais enfin, je ne me suis pas laissé prendre par ses agaceries.
- Tant mieux! Vous me rassurez.
- Je suis entièrement dévoué à votre projet, général.
- A mon avis, dans ce lieu inhospitalier, tout le groupe sera trop occupé à essayer de survivre.
- Deux enfants ou supposées telles, mais aussi quelques adultes qui n’ont pas froid aux yeux.
- Rappelez-moi leurs noms.
- Tout d’abord, un certain Symphorien Nestorius Craddock. À n’en pas douter, un vieil aventurier qui a dû rouler sa bosse sur les sept mers et tous les océans connus. Puis Gaston de la Renardière. Lui ne craint ni Dieu ni diable. Ensuite, un dénommé Sitruk qui sait manier le fusil avec une maestria renversante.
- Sitruk… un nom à consonance juive là.
- Méfiez-vous de ce soldat. Sous ses habits civils, j’y détecte un militaire de carrière. Cependant, j’ignore dans quelle armée il peut bien servir.
- Poursuivez votre récapitulation Hubert.
- Avec plaisir mon général. Il y a dans le groupe un certain Marcel Dalio, une sorte de comprador… 
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- Un métèque doublé d’un rastaquouère…
- Sans doute… Julien Carette.
- Pas dangereux pour deux sous. Le cuistot de la bande.
- Je continue… Jean Gabin, je ne sais encore à quoi il peut être utile dans cette équipe mais enfin il m’a paru être décidé à en découdre.
- Je ne pense pas qu’il soit aussi expérimenté que ce Sitruk ou encore ce de la Renardière…
- Tout à fait d’accord avec vous, général. Il nous reste Saturnin de Beauséjour…
- Peuh! Un vieillard chauve, bedonnant et ridicule. Avez-vous vu comment il porte la tenue d’explorateur? C’est à mourir de rire!
- Ensuite, il y a, si je ne me trompe, ce mystérieux Levantin, un nom inhabituel, Spénéloss…
- Assurément un ancien trafiquant d’esclaves.
- Le bonhomme sait se battre! De plus, ce qui ne gâche rien, c’est un lettré et un fameux polyglotte. J’ai discuté avec lui pour savoir ce qu’il avait dans le ventre. Il pratique à la perfection tous les dialectes de la région comme s’il y était né. Un formidable atout, soyez-en persuadé pour le chef de cette troupe.
- Justement, le chef, parlons-en…
- Un peu de patience, général. Il ne faut pas oublier la belle Italienne, Lorenza di Fabbrini. Je me demande si elle n’est pas apparentée à un certain Galeazzo qui, en son temps, a défrayé la chronique…
- Cher Hubert, vos yeux se font rêveurs…
- Aucune chance d’avoir une aventure avec elle. Elle est en couple avec le Juif.
- Désespérant!
- Exactement. Enfin, Daniel Grimaud, celui à qui tous obéissent sans discuter, y compris ce vieux Craddock et le Juif, Sitruk. Ce civil, hé bien, je ne le sens pas!
- Expliquez-vous, commandant.
- Nous sommes d’accord. Le vieux, ce mendiant dépenaillé, il sait se défendre. Cependant, les Kikombas en viendront à bout en deux coups de cuiller à pot. De même pour de la Renardière, le Juif et le Levantin. Je n’évoque pas les autres adultes. Ils ne comptent pas. Mais celui-là, ce type aux yeux bleu gris à qui rien n’échappe, il me fait peur!
- Comment est-ce possible?
- Je le sens capable de tout. De tous les prodiges… tenez. Souvenez-vous… l’autre soir… Avez-vous remarqué?
- C’était un peu après le souper… un python s’était glissé dans la case des réserves de vivres.
- Précisément. Les guerriers ont couru prêts à tuer la bête d’une belle taille reconnaissez-le.
- Hum… près de sept mètres non?
- A peu près. Alors, ce Daniel s’est levé prestement et il est entré dans la réserve, sur les talons des guerriers. Or, il n’avait aucune arme sur lui. Les chasseurs sont ressortis de la case en courant suivis quelques secondes plus tard par le Français.
- Le python dormait paisiblement dans ses bras… il est rudement costaud ce Daniel pour porter un tel serpent sans transpirer.
- Le plus surprenant c’est que le serpent n’avait rien avalé, absolument rien!
- Moi, un peu plus tard, lorsque tout le monde dormait, je me suis glissé dans la case afin de m’assurer que tout allait bien.
- Je parie que rien ne manquait et que toutes les réserves étaient intactes.
- Vous dites juste, Hubert.
- Intrigué par ce qui était advenu ce soir-là, reprit le commandant, le matin, j’ai demandé au chef ce qu’il était advenu du serpent.
- Alors?
- Ce Nègre a paru piquer un fard! Il m’a expliqué qu’il avait voulu tuer le python pour le rôtir.
- Ensuite?
- L’animal représentait une quantité conséquente de viande fraîche. Une aubaine pour la tribu.
- J’en suis conscient. Mais allez au but!
- Or, le dénommé Grimaud connaissait les intentions de ce poussah! Il s’y est opposé vivement. Le chef a fin par lui obéir, tout tremblant. Comme s’il avait cagué dans son froc.
- Sauf que, bien sûr, il ne porte pas de pantalon.
- Tout juste. Mais le Kongo a reconnu benoîtement avoir eu la peur de sa vie! Il a marmonné un nom… une fonction, je crois… Préservateur. Puis il a enchaîné par une autre identité, celle d’un Dragon de Feu… il m’a dit aussi qu’il avait failli commettre un sacrilège en s’opposant au Français. Il avait peur d’être puni…
- Bigre! Par qui? Ce dragon?
- Oui… maintenant que le sieur Grimaud et son groupe nous ont quittés, Kandu s’est résolu à invoquer les grands esprits vengeurs, c’est-à-dire Kikomba et Kakundakari.  
- Il veut oublier et l’humiliation et sa peur.
- Pas seulement. Il veut aussi se protéger.
- Cette invocation est bonne pour notre projet, n’est-ce pas?
- Je l’espère. Il vaut mieux accepter les simagrées et les rites de ces indigènes, croyez-moi.
- Ah! La cérémonie s’achève enfin. Elle m’a paru plutôt longuette.
- Mon général, je perçois quelque chose, un bruit… cela vient de l’est. Ce grondement s’amplifie. Un gros animal s’approche…
- Bah! Un éléphant…
- Pas dans cette forêt!
- Alors un gorille.
- A Dieu ne plaise! Un Kikomba.. Non… plusieurs…

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Au cœur de l’Ifra-Sombre, le Roi Noir mettait au monde deux créatures asservies et maléfiques. De son essence même naissait un fil ténu, qui devenait filin puis filet, résille, maillage et, enfin, réseau tout en prenant une forme humanoïde. Peu à peu, un observateur éventuel aurait pu reconnaître un squelette dont l’ossature se densifiait, s’enrobait de chair, de nerfs, de muscles et de sang, d’organes tout palpitants. Désormais, le cœur battait et les poumons s’emplissaient d’un hypothétique air, la peau revêtait le corps, la pilosité s’installait.
Bientôt, Ungern ouvrit les yeux sur le Chaos et l’Informé.
- Attends ton compère, ordonna le souffle de Fu. 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/27/Qinshihuang.jpg
La dure parturition reprit. Sous l’effort, tout le Palais vibrait, tout le décor et le paysage gondolaient, basculant dans la souffrance. Les canaux ornés de nénuphars se troublaient et prenaient une vilaine teinte fuligineuse, les argousiers perdaient leurs fruits et se dénudaient, les pies s’immobilisaient, l’œil éteint, et cessaient de jacasser, les enceintes protégeant le parc oscillaient en une danse lente et macabre.
Dans le firmament ou ce qui en tenait lieu, les grues cendrées stoppaient leur vol, se figeant à leur tour au-dessus des cerisiers en fleurs qui pleuraient tout leur saoul. Des pétales délicatement rosés, arrachés par une brise imperceptible, tombaient en pluie sur les allées sablonneuses, leur conférant une beauté triste.
Les hiboux et les chouettes n’ululaient plus tandis, qu’au contraire, les gardiens statufiés s’animaient, prenant des poses grotesques et tourmentées. Tout bruissait, tout se métamorphosait. La rumeur enflait imperceptiblement, devenait menace et s’étendait dans l’Outre-Nulle-Part. Le Maître donnait la Vie…
Enfin, Cao Kun émergea de la toile anthracite. L’Asiatique, jouet de la volonté de Fu, n’affichait aucune volonté. Il était bien la caisse de résonance de l’Incomparable et Suprême Dragon…
- Tous deux, vous avez maintenant vos ordres. Vous savez à quoi vous en tenir, pensa l’Être négatif. Pénétrez dans l’Agartha, trouvez-en la faille et semez le désordre.
- Seigneur, il en sera fait selon votre volonté, opinèrent les deux humains à l’unisson ou plutôt leurs copies anticipées.
Instantanément, les deux séides quittèrent la Réalité a-Réalité et se retrouvèrent au fond d’un cône dont l’ouverture donnait sur la Cité encore préservée.

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Le Roi Noir avait plusieurs fers au feu. Il savait pertinemment que le Surgeon était le plus abouti et le plus puissant des Yings Lungs bien qu’incarné dans l’avatar de Daniel Lin. Alors, une fois encore, il se scinda en plusieurs entités et partit à la rencontre de la dimension pi. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4a/3rd_century_BC_Eastern_Zhou_bronze_and_silver_flask.jpg
Les vingt-quatre, conduits par Mani Aniang, Malipiero et deux autres anciens de Shangri-La, avaient presque oublié leurs origines humaines. Cependant, au fond d’eux-mêmes, ils conservaient une profonde aversion, inexpliquée, pour ceux qui, durant un battement de cils, avaient été leurs frères. Ainsi, ils passaient leur temps à observer la Terre, et, parmi ses milliards d’habitants, un dénommé Daniel Lin Wu Grimaud. Ah! Qu’ils haïssaient cet humain ou prétendu tel, ce daryl androïde à qui tout réussissait, ce commandant de la flotte spatiale de l’Empire des 1045 Planètes!
Alors, après avoir étudié les travers et les habitudes des Terriens, ils fomentèrent mille et un complots afin d’entraver l’essor de l’humanité. Ils inventèrent également mille et une astuces pour tourmenter le pseudo Daniel Lin. Cela marchait, oui, mais pas toujours car le Prodige de la Galaxie, sur le chemin de la redécouverte de soi, trouvait la faille et s’en tirait sans dommages ou presque.
Pi Epsilon rageait de tous ces échecs. Il avait beau se faufiler dans les interstices de la multi réalité, il voyait toujours se dresser devant lui, vaillant et déterminé, ce commandant de légende et son vaisseau protéiforme et invincible.
Penta p, quant à lui, se montrait plus circonspect. Il hésitait trop souventefois à détruire l’espèce maudite et oscillait entre l’admiration et la détestation envers ces entêtés d’humains qui s’obstinaient à s’accrocher à la vie quoi qu’il fît.
Or, la Terre 1720 s’était déjà condamnée elle-même à la suite d’une Quatrième Guerre mondiale tout à fait suicidaire. La Grande Catastrophe du 15 avril 2045 avait rayé toute vie de la surface de la planète. Du moins, telle semblait être la réalité appréhendée par le p. En irait-il de même pour le biseau tronqué du miroir 1721 du Pantransmultivers? Qu’adviendrait-il si Daniel Lin Wu Grimaud ne voyait pas le jour?
Pour réussir pareil exploit, il fallait que l’être déca dimensionnel s’attaquât à l’Hellados Sarton d’abord puis à Tchang Wu. Mais auparavant, Penta p devrait mieux jongler avec les paradoxes temporels.
Pour l’heure, l’ex-Zoltan Pradesh, rétrogradé au cinquième rang de la dimension à la suite de ses atermoiements et de ses échecs, en était là de ses réflexions amères, lorsqu’une sombre nébuleuse l’aborda et engagea avec lui un surprenant échange qui, bientôt, ravit la créature déca dimensionnelle. Penta p, aiguillonné par l’Inversé, n’allait pas tarder à frapper un grand coup.
- Qui me garantit que ce stratagème va fonctionner? Demanda toutefois le p avec prudence.
- Observe donc de près tous les motifs mosaïques des potentiels et des devenirs de la tapisserie multi temporelle. Puis, ose et projette-toi sur les chemins non encore empruntés. Marche sans crainte sur les sentiers inexplorés des plus improbables impossibles.
- Volontiers. Mais pourquoi, là, maintenant, y vois-je une bulle a-bulle contenant des humains par milliers? Une bulle hors du flot temporel, en dehors de la Création, bien antérieure au Big Bang?
- Ne te pose pas tant de questions et écoute plutôt leurs propos!
- L’un d’eux n’est autre que moi… sous l’identité d’Axel Sovad. Il passe un accord avec une poignée de ces proto humains.
- Certes, mais sache que cet accord ne se produit qu’une fois sur quinze millions de probabilités. Qu’en dis-tu?
- Je dois en référer au Un et au Deux avant de m’hasarder.
- Dépêche-toi!
Un vacillement imperceptible de la lumière. Les deux p ainsi sollicités venaient de rejoindre leur frère. Des traces ferrugineuses, des fragrances suaves et mortifères, des vapeurs envoûtantes, des surbrillances transcendantes.
- Tu as toute liberté pour agir, murmura le Premier.
- Bien. Cela me va.
- Attendez, fit la Sombre Nébuleuse. Maintenant, venez à moi. Cette unique victoire dans cette chronoligne ne peut suffire à combler votre appétit et le mien. Il nous faut élaborer quelque chose de plus vaste, de plus définitif qui embrassera la totalité du Réel.
- C’est-à-dire? Questionna le Deuxième.
- C’est-à-dire d’user du frère contre le frère, du double contre le double, le sinistre et infréquentable Daniel Deng.
- Ah! Intéressant! Créer un aîné maléfique… développez donc la tapisserie du nouveau Multivers…
- Un voici, mais venez à moi…
Fasciné, Mani Aniang s’approcha et toute la dimension p l’imita. Bientôt, elle fut happée, avalée en son entier par le Sombre.

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dimanche 23 juin 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle 3e partie : Nouvelle Révolution française : chapitre 26 2e partie.



Le beau soir d’été touchait à sa fin. Dans les rues, les quinquets s’allumaient tandis que les badauds rentraient dans leurs foyers goûter un repos mérité après une longue journée de labeur. Certains préféraient s’attarder à lire les dernières nouvelles assis à l’un des cafés proches du Palais Royal. Les serveurs ne cessaient d’apporter le breuvage amer ou le chocolat sucré et parfumé à la vanille, à la cannelle ou encore à la fleur d’oranger pour les clients les plus gourmands.
De petits groupes se formaient autour des tables. On pouvait y reconnaître certaines figures plus ou moins célèbres de la grande ville. Beaumarchais, la tête penchée sur une feuille, écrivait fébrilement quelques répliques d’une prochaine pièce. Un peu en retrait, Restif de la Bretonne, malgré son allure peu soignée, avait été accepté dans ce lieu à la mode et lui aussi remplissait quelques pages d’un calepin noir. Vers le fond, un certain Fabre griffonnait ce qui ressemblait bien des vers appartenant à un couplet d’une chanson. Celle-ci débutait ainsi:
Il pleut, il pleut bergère,
Rentre tes blancs moutons. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/79/Eglantine.gif
Cette chanson déjà plus ou moins connue des roués de Chartres devait encore être peaufinée. Elle traverserait les siècles mais en ayant perdu ses sous-entendus scabreux.
Près d’une cheminée à l’âtre éteint, un avocat à la tête de taureau, d’une grande laideur donc, fumait une pipe tout en méditant, les yeux dans le vague. Il avait abandonné la lecture d’un pamphlet imprimé sous le manteau. Georges en connaissait la prose par cœur toutefois puisqu’il était l’auteur de ce texte ordurier remettant d’une manière explicite l’honneur du roi et de la reine. Il fallait un sacré toupet à Danton pour oser se montrer avec un contenu aussi explosif sur soi alors que les espions de la police pullulaient dans le quartier. Mais notre futur grand homme, du moins dans une autre ligne temporelle, ne manquait ni d’audace ni de courage. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b1/Georges_Danton.jpg/220px-Georges_Danton.jpg
Pour l’heure, les chuchotements allaient bon train, formant une douce berceuse capable d’endormir plus d’un quidam.
Visiblement, Georges attendait quelqu’un. Chartres sans doute, ou encore une de ces plumes vendues au plus offrant. Au bruit que fit un nouveau venu, le jeune Champenois tourna la tête.
- Tiens! Par ma foi! Quelle figure intéressante que nous avons là! Pensa alors l’homme de loi à la vue d’un mendiant ou ce qui y ressemblait alors qu’il pénétrait d’un pas chaloupé et sonore dans le café. Comme je regrette de ne point savoir dessiner! Je brosserais son portrait aussitôt. Mais baste! Billaud traîne par trop. Les mouches de la police vont finir par me repérer. Que fais-je? Je commande un autre café ou je m’en vais?
Pendant ce temps, le vieil homme, avec ses yeux ronds et glauques, faisait le tour de la salle commune. Il s’attarda sur la silhouette de l’avocat et réprima un juron.
- Un plumitif antiroyaliste! Diable! Si je me souviens bien de mon histoire, ce Georges Jacques Danton-ci finira sa carrière comme ministre de la censure de Napoléon le Grand en 1818. Mais cela ne fait absolument pas avancer mes affaires! Voilà déjà huit cafés que je visite. Pas moyen de trouver ce Caron de Beaumarchais! On m’a pourtant certifié qu’il était un habitué du quartier. À moins que… ouiche! Là! Cet homme bien portant, la mine réjouie, les doigts tout tachés d’encre. Alléluia!
Vivement, Craddock s’avança vers l’écrivain, éditorialiste à ses heures, et horloger de profession. Derrière le vieux baroudeur, Saturnin de Beauséjour haletait. Son estomac lui remontait. On comprendra pourquoi après avoir appris que le bonhomme incorrigible avait avalé douze cafés à la crème en deux heures, autant de chocolats chauds et croqué dix gaufres. Admirez donc le bel appétit de l’ancien fonctionnaire!
- Beauséjour, jeta Symphorien peu amène, je me demande encore pourquoi je me suis encombré de votre personne. Votre gourmandise me retarde bigrement!
- Capitaine, répliqua Saturnin sur le même ton, ce qui montrait qu’il était grandement vexé, je ne vous retarde nullement. Au contraire, c’est vous qui musardez. Boire une bouteille entière de cognac a suffi à vous ôter toute raison et toute prudence! Si je vous accompagne, c’est afin de respecter la règle numéro un édictée par Daniel Lin. Être deux au cas où un imprévu surviendrait. Ainsi, le deuxième pourrait toujours alerter Le Vaillant et appeler les secours.
- On dit ça! On dit ça! En réalité, vous vouliez vous rincer l’œil en zyeutant les prostituées du Palais, les plus accortes et avenantes bien sûr, toutes pourvues en appâts. Vieux cochon, je ne suis pas dupe! Je connais votre passé. L’âge ne vous a pas assagi. 
 http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/joconde/0421/m110400_27113-14_p.jpg
- Craddock, vous, c’est l’alcool qui vous embrume l’esprit! Si vous poursuivez sur ce ton, je vous abandonne tout de suite. De plus, vous parlez tellement fort qu’on va finir la nuit dans une geôle du commissariat le plus proche.
- Taisez-vous, vous aussi! Rugit le Cachalot du Système Sol. Là, enfin, Beaumarchais! Il y a longtemps que je vous cherche, théâtreux de mon cœur! Poursuivit l’aventurier en s’étant approché de l’écrivain. Pourriez peut-être faire mon bonheur…
- Monsieur, je ne vous connais point. Vous me dérangez en pleine inspiration qui plus est.
Sans façon, faisant comme s’il n’avait pas compris, Craddock s’affala sur la chaise qui faisait face à Caron de Beaumarchais. Il insista lourdement.
- Mon ami, mon beau, seriez-vous pas en train d’écrire Le Mariage?
- Le mariage?
- Oui! Le Mariage de Figaro! C’est de cela que je veux m’assurer. Permettez, très cher… 
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Toujours aussi rustre, le capitaine s’empara alors des feuillets jonchant la table de sa main crasseuse.
- Bravo! J’avais raison! J’adore cette réplique! Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie! Magnifique! Vraiment! Et celle-ci… Beauséjour, écoutez. Qu’avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus. Tenez, mon cher, penchez-vous que je vous embrasse.
Totalement sous l’emprise de sa joie admirative, Symphorien se jeta dans les bras de Beaumarchais qui n’en pouvait mais et se mit à l’embrasser sur les joues mais aussi dans le cou.
- Monsieur, s’écria Caron en mauvaise posture, ne comprenant pas l’épanchement d’affection de la part de ce parfait inconnu, je vous en prie, laissez-moi!
Derrière, Beauséjour tentait de tirer le capitaine et de calmer ses ardeurs. Rouge comme une pivoine, il marmotta:
- Oh! Mon Dieu! Jésus! Marie! Joseph! Nous allons échouer à la Bastille pour le moins! Ce scandale, ces répliques révolutionnaires… une lettre de cachet et, hop! Notre sort sera réglé. Plus de Saturnin de Beauséjour! Escamoté. Ni de Symphorien Nestorius Craddock. Itou pour Caron de Beaumarchais. Cette fois-ci, il ne faudra pas compter sur la mansuétude du commandant Wu, et encore moins sur celle du vice amiral Fermat. Avec justesse, tous deux diront que nous étions en tort. Ah! Seigneur!
Saturnin fit alors un bond en arrière car un homme tout de noir vêtu venait de poser une main pesante sur son épaule. Trois autres individus du même acabit avaient agi de même avec Craddock et Beaumarchais.
- Police du roi, articula le plus âgé. Suivez-nous.
- Police de mes…
- Pardon, fit alors une voix calme, noble et fière. Messieurs, je suis le propriétaire de ce lieu.
Le ton en imposait, la mine aussi.
- Ces hommes sont sous ma protection, reprit le prince. Vous n’allez pas remettre en cause l’édit du roi qui m’accorde le droit de recevoir qui bon me semble chez moi!
- Monseigneur, répliqua le sergent en civil, ayant reconnu le duc de Chartres dans cet homme grand et fortement charpenté, être le cousin de Sa Majesté ne vous autorise nullement à soustraire à la justice du souverain des fauteurs de trouble.
- Monsieur le policier, insista le prince en appuyant sur le dernier terme d’une manière dédaigneuse, vous entendez? Dehors! Ou je donne l’ordre à mes laquais de vous bastonner!
Sous le regard courroucé du prince de sang, les quatre argousins durent se retirer.
- Fort bien, messieurs, proféra Chartres après quelques secondes de silence. Si, maintenant, nous nous présentions en honnêtes gens?
Empli de reconnaissance pour son sauveur, Saturnin de Beauséjour s’avança le premier.
- Votre Haute Noblesse, Monseigneur, comment vous remercier pour votre fort opportune intervention? Je me nomme Saturnin de Beauséjour, rentier de mon état. Quant à mon ami, veuillez d’ailleurs excuser sa conduite, répond au sobriquet de capitaine.
- Quoi? Grogna Craddock. Sobriquet? Sobriquet toi-même, foutu bougre de mal embouché!
Furibond, Symphorien, enfin debout, qui avait lâché Beaumarchais, toisa l’ancien fonctionnaire ainsi que le cousin du roi. Dans ses yeux, des flammes couvaient.
- Capitaine? Comme c’est intéressant! S’exclama Philippe, ignorant ostensiblement la colère et les postillons du Vieux Loup de l’Espace.
Plissant les yeux, le duc venait en effet de reconnaître l’espèce de mendiant qui brettait comme un dieu lors de la fameuse nuit du Châtelet, celle de l’évasion de Kermor. Son cerveau échafauda rapidement un plan. Allons, son ami, son féal, Galeazzo di Fabbrini serait déstabilisé, démonté devant le tour que lui, le véritable futur souverain de la France lui réservait. D’une pierre deux coups! Chartres affirmerait d’abord sa supériorité sur le Piémontais et celui-ci serait alors dans l’obligation de lui livrer ce Napoléon Bonaparte, cet encombrant jeune homme gardé sous cloche par le comte italien. De plus, cerise sur le gâteau, il tiendrait sa revanche sur cet adversaire insaisissable, ce Daniel Lin Grimaud Wu, ou l’inverse, cet escrimeur splendide, ce magicien qui avait eu l’outrecuidance de s’interposer dans cette affaire dynastique en jouant le rôle de bouclier de cette baudruche de Louis XVI!
Comme s’il se trouvait dans la galerie des glaces du palais de Versailles, tout en souriant aimablement, le prince de sang se nomma en s’inclinant légèrement. Tout ému à l’énoncé des titres du personnage, Beauséjour se mit à bégayer.
- Monseigneur… honoré… profondément…
- Moi, pas du tout! S’écria ce rabat-joie de Craddock.
- Oh! Craddock, taisez-vous donc par la malemort!
De son côté, Beaumarchais savait depuis longtemps l’identité du personnage. Il riait sous cape, oubliant peu à peu l’aspect gênant de cette rencontre. Au contraire, il tâchait de mémoriser le plus grand nombre possible de détails de manière à pouvoir fidèlement retranscrire la scène dans une de ses prochaines œuvres.
- Monsieur Craddock, et vous aussi monsieur de Beauséjour, fit fort civilement Chartres, ne voudriez-vous point me suivre dans un lieu plus discret? Nous pourrions faire plus ample connaissance sans que les mouches de la police de mon cousin écoutassent aux portes nos propos. Mon père possède pas loin, à quelques pas à peine, dans ce Palais royal, une sorte de cabinet de curiosités des plus surprenants.
- Un cabinet de curiosités? Lança Beauséjour tout alléché. Je rêve d’en voir un depuis ma jeunesse.
- Oh! Il s’agit là de quelque chose d’assez modeste. Certes, je l’avoue, la pièce renferme quelques écorchés de cire de Pinson. Si l’anatomie vous attire…
- Des écorchés de cire? Comme ceux de la Specola de Florence? 
 http://www.msn.unifi.it/upload/sub/specola/img/scorticato_home.jpg
- Un peu dans ce genre-là, monsieur, en effet. Vous me paraissez posséder une grande culture, monsieur de Beauséjour… Vous avez fait vos lettres sans doute…
- Comme tout le monde, Monseigneur…
- Au fait, Caron de Beaumarchais, vous êtes déjà venu en ce lieu, ce me semble… Non?
- Oui, Monseigneur, répondit l’écrivain. De toute manière, il se fait tard et on m’attend chez moi.
- Parfait. Je n’insiste donc pas.
D’un pas altier, Son Altesse sortit du café, précédée de deux gentilshommes. Derrière le prince, Beauséjour s’empressa de lui emboîter le pas, obligeant ainsi Craddock à l’imiter. Le Cachalot du Système Sol respira bruyamment, aspirant à pleins poumons un air parfumé, embaumé par les marronniers. À chaque inspiration, il recouvrait sa lucidité.
- Où allons-nous de ce pas? Demanda Symphorien à Saturnin.
- Chez Chartres. Une pareille aubaine ne se refuse pas.
- Êtes-vous devenu fou ou quoi?
- Pourquoi tant d’inquiétude de votre part? Nous visitons, nous buvons une tasse de café et… nous partons.
- Vous peut-être… moi, je me tire! Puisque les courbettes vous chantent, allez-y!
Craddock entama alors un demi-tour. Il n’eut pas le temps de l’achever. De l’ombre sortirent quatre laquais en livrée, des hommes particulièrement costauds. Symphorien comprit. Il tâta son flanc gauche et constata, dépité, qu’il avait oublié de prendre son épée. De même, il était démuni de toute arme de poing. Le Loup de l’Espace ne put que souffler et se résigner.
Moins de dix minutes plus tard, dans ce fameux cabinet des écorchés de cire, Beauséjour s’extasiait.
- Parole, Monseigneur, tout y est! On croirait voir de véritables corps dépouillés de leur peau et de leur chair. Celui-ci est particulièrement effrayant. Il ne manquerait plus qu’il respirât!
- Oh! Oh! N’en rajoutez pas tout de même Saturnin! Nous ne sommes ni dans le Musée des horreurs ni dans une bonne vieille salle de spectacles mondanienne.
- Mondanienne? Quel nom étrange! Mister Craddock, vous avez la nationalité anglaise, je ne me trompe pas, n’est-ce pas?
- Euh… je suis écossais d’origine. Toutefois, mes ancêtres ont quitté les Îles britanniques il y a des lustres.
- Ah! Voici mon majordome. Gontran, du thé au citron.
- Monseigneur…
- … avec une petite collation. Du pain, du jambon, des noix et des fruits bien sûr.
- Et du whisky, vous avez?
- Certes… monsieur, dit Gontran ne laissant rien transparaître de son jugement négatif sur les invités de son maître.
Très stylé, le domestique sortit remplir son office, c’est-à-dire avertir six roués du prince qu’ils étaient requis au plus vite. Craddock et Beauséjour finiraient la nuit dans un lieu sûr, sous la garde de geôliers privés. C’est cela que signifiait le message de Chartres.
Lorsque le thé fut servi, copieusement arrosé  de whisky pour Symphorien, Philippe croisa le regard du factotum. Encore deux minutes tout au plus et les lascars seraient mis en cage. Courage! Il fallait poursuivre cette conversation ennuyeuse et ridicule encore quelques instants.
« Obligé de me commettre avec de tels individus! Pensait Chartres en son for intérieur. La future couronne de mon père mérite sans doute ce sacrifice ».
Tout sourire, Philippe reprit après avoir bu délicatement quelques gorgées de thé.
- Ainsi donc, mister Craddock vous avez voyagé jusqu’aux confins du monde. Vous vous êtes peut-être rendus aux Amériques tous les deux?
- Que non pas! Répliqua Saturnin l’index levé. Plutôt à la frontière de la Chine et du Tibet. Enfin… je crois…
- Réellement intéressant! Comment avez-vous fait pour pénétrer dans ce royaume mythique, mystérieux et interdit aux étrangers?
- Euh… je… Difficile à dire.
- Là-bas, s’élèvent de très hautes montagnes, pratiquement impossibles à franchir. Le froid qui y règne doit être mortel.
- Pour ça, oui! Le jour de mon arrivée, il faisait vingt-cinq degrés Celsius en dessous de zéro!
- Bon sang, Saturnin! Grogna Symphorien.
- Quoi? Pourtant je ne dis que la stricte vérité! Il gelait à pierre fendre alors que le printemps… Zut! C’était l’automne… qui s’amorçait.
Devant la maladresse de l’ancien fonctionnaire, Craddock fulminait et mourait d’envie de le boxer. Il se retenait d’extrême justesse. Pour ne pas succomber, il lampa sans aucune gêne le liquide fortement alcoolisé de sa tasse.
Alors que le vieux Cachalot du Système Sol léchait la dernière goutte de son thé amélioré, un cliquetis aussi soudain qu’incongru le fit sursauter. Relevant la tête, il vit, effaré, dix hommes, des Asiatiques, fortement armés, vêtus à la manière des Ninjas, le toiser de leurs yeux bridés. Le plus petit des inconnus s’avança et ordonna ce qui suit en anglais:
- Messieurs, suivez-nous! Vite! Sun Wu, mon maître, n’aime pas attendre.
- Que signifie? S’exclama alors Chartres tout en laissant échapper des mains sa soucoupe qui alla se briser et répandre son contenu sur le parquet.
- Nous vous enlevons pour la plus grande gloire du Maître du Dragon de Jade, pour l’Incomparable Maïakovska et pour la Splendeur éternelle de Fu!
- Il n’en est pas question! Rétorqua le prince de sang. À qui croyez-vous donc avoir affaire? Holà! Voici mes forts à bras! Antoine! Chassez ces farauds et ces coquins après les avoir fustigés comme ils le méritent!
Les six séides du duc, encadrés par des laquais d’une taille impressionnante, venaient d’apparaître à point nommé.
Un combat étrange débuta dont l’issue prévisible coulait de source. Il s’acheva rapidement par la victoire des affiliés du Dragon de Jade sous les yeux ébahis de Philippe de Chartres et de Saturnin de Beauséjour. Notre capitaine de rafiot de cale, quant à lui, s’attendait à cette fin. Cette échauffourée qui avait à peine duré une minute avait vu les roués du prince être abattus et tomber sur le sol dans les positions les plus hétérodoxes.
- Maintenant que vous avez compris la leçon, reprit le chef des sbires, vous allez nous suivre sans résister et silencieusement. J’ai l’ordre de vous ramener vivants mais pas forcément conscients et indemnes.
Avec aplomb, Xsa fixait de ses yeux en amandes le prince de sang. Beauséjour, le premier, obtempéra, comme à l’accoutumée, murmurant, tout tremblant:
- Digne représentant de l’Empire du milieu, vous constatez que je vous obéis. Notez bien que je ne résiste pas! Vous ferez part à vos maîtres de ma bonne volonté.
Notre inénarrable Saturnin s’avança jusqu’à se glisser littéralement entre les bras d’un des tueurs du Dragon de Jade tout en prononçant ces paroles lâches et stupides.
- Non! Mais quel sot! Ce n’est pas le courage qui t’étouffe, fonctionnaire mal couillu! Hurla Craddock hors de lui. Quant à moi, chinetoques de pacotille, vous n’aurez de moi que mes guenilles du flower power! Attrapez-moi vivant si vous le pouvez!
- Capitaine? S’insurgea Saturnin. Pourquoi faire le fier-à-bras?
Les trémolos pitoyables de l’ancien chef de bureau étaient insupportables.
- Rappelez-vous, Symphorien, poursuivit le couard, vous n’avez pas d’arme!
- Foutrebleu! Mais qu’il est bête! Crétin des Alpes, plus gribouille que toi, il n’y a pas!
Déjà, quatre Ninjas entouraient le vieux baroudeur, l’empêchant ainsi de tenter une action désespérée. Cinq autres attachaient Philippe de Chartres qui ne put réprimer un geste de répulsion lorsque les mains des brigands asiatiques le touchèrent.
Que pouvait espérer notre sympathique Craddock? Rien avant quelques heures. Il avait commis une énorme bévue en oubliant de se munir d’un témoin de rappel. Or, il ne venait même pas à l’esprit trouillard de Beauséjour d’utiliser le sien! Il y avait franchement de quoi se fracasser le crâne contre l’un des murs du cabinet de cires.
- Ah! J’accepte de me livrer bande de gargouilles à la sauce au chien! Mais pas touche! Bas les pattes! Vous comprenez? Hurla de plus belle Symphorien en un mélange d’anglais, d’argot et de « basic language » spatial.
Xsa s’inclina et ordonna ensuite à ses hommes en pur mandarin :
- Restez vigilants. Ne lui laissez surtout pas un pouce de liberté.
Ce fut à cet instant que se produisit alors un nouveau coup de théâtre comme il était habituel dans les pièces de cette époque. Il fallait conserver l’attention du public par ces artifices invraisemblables et ridicules, n’est-ce pas?
Sans coup férir, sur le rebord de la fenêtre, se tenaient désormais deux inconnus, enfin, pas tout à fait, de bonne taille. L’un, proche de la quarantaine, l’œil gris et vif, pétillant d’ironie, mince à l’extrême, caressait la lame de son épée d’une main experte, tâtant la souplesse de son fer, tout en souriant d’une manière qui en disait long sur ses intentions. L’autre, plus âgé et plus massif, la barbe rousse et l’œil bleu, dans un rictus inquiétant, dévoilait ses dents de prédateur à l’assistance médusée.
Frédéric Tellier et Benjamin Sitruk étaient apparus comme sur un coup de baguette magique. Le plus jeune articula ceci avec le plus grand sang-froid. Pour lui, il s’agissait d’une vérité banale, incontestable.
- Messieurs les Chinois, vous allez décamper immédiatement ou… tant pis pour vous!
Le dénommé Xsa réagit aussitôt.
Un nouvel affrontement s’amorça au grand dam de Chartres qui craignait pour la précieuse collection de son père. Il avait tort.
Avec une rapidité remarquable et une non moins brillante maestria, le danseur de cordes et Sitruk vinrent à bout de neuf des acolytes de Sun Wu en quarante secondes chrono! Les armes blanches des bandits de la triade s’étaient ici avérées d’une inefficacité évidente face au Harrtan.
Tandis que Craddock insultait une dernière fois Xsa qui râlait près d’une statue d’écorché, Beauséjour était prêt à embrasser les bottes de Benjamin.
- Merci! Ah! Grand merci de m’avoir tiré de ce piège cruel!
- Monsieur de Beauséjour, ce n’est rien, fit l’ancien commandant du Cornwallis, assez gêné par cette reconnaissance fort démonstratrice.
- Hâtons-nous au lieu de nous congratuler, recommanda l’Artiste.
- Bien parlé, mon gars! Toutefois, je vous informe, si vous ne l’avez pas encore remarqué, que la dernière face de carême vient de se carapater avec ce foutu prince de sang!
- Tant pis! Nos instructions, fort claires, stipulaient seulement de vous tirer de là, et non de sauver ou de récupérer Chartres.
- Ouah! Quel cynisme! Ça pue le maître espion là.
- Vous vous trompez, Craddock. Les ordres émanaient de Daniel Lin lui-même. Je pense toutefois que le commandant Wu a anticipé le coup, conclut Tellier avec, sur ses lèvres, un sourire amusé.
Nos quatre tempsnautes quittèrent donc le cabinet de cires sans aucun remords alors que, derrière eux, restaient vingt-deux corps sans vie. Encore un mystère à élucider pour la police secrète de Louis XVI et le cabinet noir du roi. Le souverain n’allait pas tarder à regretter que ce ne fût plus Sartines qui commandât ses argousins!

***************

  
Aux abords du château appartenant à Galeazzo di Fabbrini à environ une lieue de Pontoise, quarante-huit heures après la scène précédente.
Lorsque Craddock émergea du tunnel transdimensionnel, il s’ébroua comme un chien. À ses côtés, Gaston de la Renardière secouait sa tête tout en dénouant le cordon qui maintenait en place ses longs cheveux blond-roux. L’ancien mousquetaire affichait sa mine des mauvais jours, il ne fallait donc pas lui chercher noise! Quant à Boullongne, il tenait déjà la poignée de sa brette, apparemment pressé d’en découdre. Ses blessures, totalement cicatrisées, n’étaient plus qu’un mauvais souvenir. Ainsi, il avait à cœur de rendre coup pour coup aux sbires du comte ultramontain et à la non moins diabolique espionne hétéropage Alexandra Alexeï.
Le danseur de cordes, à contrario, ne montrait aucun sentiment. Depuis son séjour dans la cité de l’Agartha et la miraculeuse guérison de Victor Francen, Tellier avait saisi qu’il ne détenait plus le premier rôle. Il savait que les décisions ne lui appartenaient plus. Intelligent et intuitif, il se contentait donc d’être un bon lieutenant du commandant Wu, quel que soit le véritable patronyme de ce dernier. S’il accordait sa confiance pleine et entière à Daniel Lin, il était plus réticent vis-à-vis de cet étrange vice amiral Fermat qui refusait de se sustenter depuis plusieurs semaines déjà et qui, parfois, peinait à maintenir une forme humaine. Naturellement, notre aventurier s’était gardé de faire part de son trouble à sa troupe, à Guillaume Mortot, Paracelse, Marteau-pilon, et encore moins aux comédiens Erich von Stroheim, Delphine Darmont et Pauline Carton. Présentement, les deux femmes étaient restées à l’hôtel des Frontignac en compagnie de Violetta et d’Aure-Elise.
De son côté, Sitruk acceptait de bon gré de prêter main-forte à l’équipe déjà rodée de celui qui avait été longtemps un ennemi à ses yeux. Courageux, vaillant, avide d’aventures, il ne se posait aucune question. Ah! Si! Au moins une… s’il devait se battre contre Irina Maïakovska? Que ferait-il? Oserait-il la regarder en face et l’affronter? Le chronovision avait beau lui avoir révélé que son épouse mourrait de la main du vice amiral Fermat, il arrivait à Benjamin d’en douter.
Cela le rongeait. Or, il voulait être ferme dans sa résolution. Il ne faillirait pas. Détruire les Napoléonides. Détruire les Napoléonides! Il y parviendrait, il se l’était juré, même s’il lui fallait tout d’abord délivrer le futur monstre corse!
Benjamin avait choisi le bon camp, les bons alliés, les bonnes raisons. La preuve, Daniel Lin Wu Grimaud l’avait incorporé dans sa garde rapprochée en lieu et place d’Albriss à qui une autre tâche avait été dévolue. Une preuve de confiance de taille, n’est-ce pas? Manifestement, le daryl androïde, le Prodige de la Galaxie ne pouvait se tromper sur son compte.
Tandis que Sitruk avançait pensivement de quelques pas sur l’herbe sèche, Dan El scrutait les environs, usant de son talent supra-humain.
- Aucun danger dans l’immédiat, souffla le commandant Wu à l’adresse de ses compagnons. Présentement, ici, il n’y a que des quidams ordinaires. Quant à notre jeune aigle, il dort, épuisé par le trop long visionnage de scènes pseudo historiques.
- Parfait, répliqua Fermat. Mais les hommes du comte? Greenstreet, Stewart?
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cb/Stewart_Granger_in_Young_Bess_trailer.jpg/290px-Stewart_Granger_in_Young_Bess_trailer.jpg
- Lambesc, Dumoutiers, Grandval, Saint-Firmin, Rougeville et Chaumont se relaient pour garder Napoléon Bonaparte. Les autres ne comptent pas. Quant à van der Zelden, je ne détecte rien. Il s’est délité quelque part.
- Formidable! S’exclama Craddock. Alors, dans ce cas, puisque tout baigne, pourquoi ne donnons-nous pas l’assaut tout de suite?
- Parce qu’il y a deux obstacles de taille devant nous capitaine! Vous les percevez aussi, amiral…
- Je les vois distinctement. Je puis même en franchir un. Quant à l’autre, il reste, pour l’heure, hors de ma  portée. Après tout, je ne suis qu’un modeste Observateur! Pas le guerrier ultime.
Les deux dernières remarques avaient été prononcées en mandarin.
- Euh, faites excuse, murmura Symphorien en insistant, mais ils consistent en quoi vos obstacles?
- Là-haut, déphasé, se tient le Glinka, le vaisseau personnel de Maïakovska. À bord, s’y trouvent la Russe, Sun Wu, Alexandra Souvourov et un tas de clones, proféra Dan El avec un détachement remarquable.
- Je me charge des clones, fit Gana-El avec son sourire coincé.
- Au fait… j’oubliai… le Glinka est déphasé à l’intérieur d’une bulle atemporelle. Mais cela sera relativement facile de crever ladite bulle de protection, compléta Daniel Lin comme s’il était simplement question de participer au marathon de Paris ou de New York sous la présidence de Jacques Chirac ou de George W. Bush sur la Terre 1721. Il n’y a aucune inquiétude à avoir concernant ce petit obstacle. Par contre, ce que cette bulle dissimule…
- Oui, Surgeon… une a-bullle, et une autre, et puis encore une autre, et ainsi de suite.
- Stop! J’ai saisi! Jeta Symphorien en se grattant le nez. Il n’empêche. Votre ex ne passe pas à l’attaque. Pourquoi par l’Ankou et le Grand Coësre?
- Sans doute n’est-elle pas prête, avança le jeune Ying Lung.
- En réalité, elle attend des renforts, précisa Gana-El.
- Mais surtout… hasarda Craddock.
- Surtout, là, en cet instant, le château de maître Galeazzo se retrouve isolé à l’intérieur d’un champ plus que spécial.
- Plus que spécial, Daniel Lin? Expliquez-vous au lieu de nous faire tous languir, sacrebleu!
- Il s’agit d’un champ anentropique de contention d’une puissance inouïe, mis en place depuis l’origine de cette chronoligne. Or, comme il se doit, Maïakovska est incapable de le franchir seule.
- Magnifique. Pourquoi?
- La jeune femme porte la marque de l’Inversé… le véritable Ennemi…
- Un champ anentropique de contention. Fabuleux. Ça se fabrique ce machin-là? Oui, évidemment. Vous l’aviez d’ailleurs déjà évoqué.
- Vous vous souvenez Craddock. Sachez, mon ami, que tout être mû par la vraie et unique Entropie évitera de se frotter à un tel mur.
- Je pense que van der Zelden a créé ce mur, rajouta Fermat lentement. S’il avait été l’Entropie, il en aurait été tout à fait incapable.
- Les explications vous suffisent-elles Symphorien? Demanda Dan El.
- Ouiche… pour l’instant. Une dernière chose. Tantôt, vous nous avez plutôt bousculés; mais maintenant, vous prenez le temps de discuter le bout de gras avec moi. Je ne pige plus.
- Capitaine, dans ce lieu, le temps est suspendu. Une seconde dure une heure ou une journée, ce que vous voulez. Vous n’aviez pas remarqué? Observez le Soleil, les ombres portées, les oiseaux en plein vol, la brise qui ne souffle pas, le grésillement des insectes qu’on n’entend plus… convaincu?
- Diable… Vous avez tout à fait raison Daniel Lin. Qui est donc l’auteur de ce tour de sorcellerie? Vous commandant? Ah! Il paraît que non. Vous alors amiral. Comment? Non plus? Bougre de chinchilla et d’orphéon de Patagonie! Je donne ma langue au chat.
- Le Réseau-mondes s’est résigné à nous donner un coup de main, conclut Dan El sur le même ton désinvolte. Allons. Il est temps pour moi de chercher la serrure ou la faille de ce champ de contention. Il nous faut bien entrer dans le repaire de Galeazzo, non?
Un silence pesant s’établit permettant au Ying Lung incarné de se concentrer sur ce défi. Cependant, Gana-El poursuivait la communication mentale avec son fils.
- Surgeon, loin de moi de remettre en cause votre manière d’agir, mais vous êtes conscient que c’est là ce qu’attendaient Irina, Sun Wu et Fu?
- Naturellement, mon père. Je prends un risque calculé car je juge que le temps est venu de bousculer la fourmilière.
- Soit. Poursuivez vos tâtonnements et vos ajustements.
- Si j’ai besoin de renfort…
- Comptez sur moi ainsi que sur toute l’Unicité.
- Alors, je préfère m’en passer!
L’échange mental cessa. En effet, Dan El devait accentuer son effort de concentration afin d’identifier la résonance adéquate permettant l’ouverture de l’a-bulle. Une fois introduit à l’intérieur, cela lui serait plus facile de la déstructurer. Le Prodige savait pertinemment qu’ainsi démarrerait la nouvelle manche de ce combat hors normes.
Bien que le temps fût suspendu, Craddock piaffait d’impatience. Sitruk, lui, se contentait d’observer le commandant Wu. Il le vit donc crisper imperceptiblement sa mâchoire alors que son regard s’assombrissait.
- Cela ne doit pas être une partie de plaisir! Pensa le Britannique.
Le jeune Ying Lung, usant de ses talents bridés partiellement, luttait contre des combinaisons plus que surprenantes de résonances de fréquences totalement inclassables et inconnues. Un instant, tant la tâche lui paraissait ardue, il crut devoir abandonner sa forme humaine. Son essence pure pourrait alors s’infiltrer sans difficultés dans la sphère de contention. Or c’était là commettre une erreur irréparable en cédant à cette solution de facilité indigne de lui. Manifestement, l’Entropie espérait cette faute. Quid alors de son incognito relatif? Qui lui garantirait ensuite qu’il recouvrerait son corps humain auquel il s’était habitué?
Haussant figurativement les épaules, laissant la sérénité prendre possession de tout son être, ignorant les signes d’énervement des humains qui l’accompagnaient mais aussi le questionnement impatient de son géniteur, Dan El s’obstina, s’acharna et, soudain, la bulle de contention s’étiola, se flétrit et finit par s’effondrer sur elle-même.
Aussitôt, des nuées noires et menaçantes s’en vinrent obscurcir le ciel.
- Vite! Tout droit! Dans le bâtiment central. La quatrième cave. Bonaparte y sommeille, commanda l’ex-daryl androïde.
Daniel Lin n’eut pas à réitérer son ordre. L’équipe se rua en direction du château. Mais quelques mètres furent franchis, pas davantage. Impossible d’aller au-delà. Apparemment, le parc était protégé par un système d’alerte que ni le jeune Ying Lung ni son mentor n’avait détecté.
De manière inattendue, vingt hommes surgirent des communs et des pièces du rez-de-chaussée. Tous étaient solidement armés. Parmi eux, Stewart Granger ou son émule, ainsi que Sydney Greenstreet.
Des duels s’engagèrent tout aussi inracontables que les précédents. Pour Sitruk, il s’agissait d’une expérience nouvelle dans laquelle il devait faire ses preuves. Son premier vrai combat. Celui du cabinet des écorchés de cire n’avait été qu’un entraînement, une répétition générale. Mais le géant roux, un mètre quatre-vingt-dix-huit, ne déçut pas Daniel Lin. Il croisa le fer avec Saint-Firmin, un as de l’escrime, un duelliste réputé qui comptabilisait soixante-dix victoires.
Un peu plus loi, Craddock, Guillaume et Von Stroheim brettaient ferme contre Stewart Granger, Sydney Greenstreet et Grandval. Il en allait de même pour tous les tempsnautes qui avaient face à eux de rudes escrimeurs. Même le jeune Alban parvenait à maîtriser sa fougue habituelle et à accomplir d’authentiques prouesses.
Daniel Lin, quant à lui, ignorant toute cette agitation, s’était élancé en direction de ladite cave.
- Je reste en arrière, lui communiqua Gana-El par la pensée. Irina envoie ses troupes.
- Je l’ai senti également mon père. Gare à Boullongne. Il veut se venger de Souvourov.
- Je n’interviendrai qu’en dernière extrémité. Maintenant, j’amorce le processus de démultiplication anarchique des copies.
- Irina risque de ne pas se remettre de ce tour.
- Kermor? Lui accorder une seconde chance n’est-il pas prématuré, fils?
- Ne vous inquiétez donc pas ainsi Gana-El. Le comte a retenu la leçon. L’adolescent devient adulte.
- Tout comme vous. Il mûrit.
Sur ce, Dan El pénétra à l’intérieur des communs, tous ses sens aux aguets. Tellier, à dix pas derrière, l’imita avec moultes précautions. L’ex-daryl descendit une quinzaine de marches et vit enfin une porte close. Or celle-ci avait la particularité d’être blindée.
- De l’acier. Cinquante centimètres d’épaisseur. Tout juste. Oh! Oh! Ce n’est pas tout. Quel cachottier, ce comte! Un mini champ de force. Par Lao Tseu et Bouddha, où Galeazzo puise-t-il l’énergie nécessaire pour le fabriquer et le maintenir en place?
Prudemment, le Ying Lung incarné toucha le blindage. Le champ de force le brûla mais la douleur resta supportable.
- Bien sûr, une combinaison d’isolation de niveau douze aurait été la bienvenue comme jadis sur Ankrax, soupira l’exilé avec nostalgie. Mais comme je n’en ai point à ma disposition… pas question de me ménager et de me montrer douillet. Localisons plutôt la source énergétique.
Lentement, calculant chacun de ses gestes, Daniel Lin s’assit tranquillement sur le sol de tommettes rouges, puis ferma les yeux.
- Dois-je assurer vos arrières, commandant Wu? Demanda l’Artiste qui ne s’étonna pas de l’attitude du Supra-Humain.
- Oui, merci, Frédéric. Galeazzo sort de sa cachette. Il s’est armé d’une épée, d’une dague, d’un poignard et de deux révolvers anachroniques. Ah! J’allais oublier… un taser est aussi dissimulé dans son gilet, une sorte de pistolet paralysant qui électrise l’ennemi.
- Ainsi, je suis prévenu. Je vous retourne donc le merci.
À l’extérieur, la situation devenait assez confuse. Les fameux soldats Potemkine et les clones des clones étaient apparus sur le pré. Conduits par Ti, ils essayaient de prendre le dessus à la fois sur les troupes de Fermat et sur les roués de Galeazzo.
Spectacle fabuleux, sorti tout droit d’une fantasmagorie éthylique! Deux, vingt, cent Stewart Granger cliquetant, ferraillant les uns contre les autres… même situation pour Sydney Greenstreet. Il y avait de quoi se pincer ou s’enfoncer la tête dans un trou. Surtout si l’on prenait le temps d’examiner plus en détails les copies.
Au fur et à mesure que la duplication s’accélérait, chaque exemplaire perdait de sa substance, devenant semblable à un ectoplasme, à un morceau de fromage quasiment fondu! Cet état n’empêchait toutefois pas les sosies de bretter, de bondir, de crier, de virevolter. Les épées fendaient l’air, les passes s’enchaînaient, le sang coulait et jaspait l’herbe sèche, les gémissements s’amplifiaient.
Guillaume, au contraire d’Alban de Kermor, peinait à conserver tout son sang-froid. Peu aguerri encore, il écarquillait les yeux, se frottait parfois les paupières, rompait à la dernière seconde, parait d’une demie ligne une passe mortelle. Il était plus qu’évident qu’il était dépassé.
Devant Pieds Légers cinq pseudo Prisonniers de Zenda le talonnaient, le pressaient, le poussaient à la faute tout en l’acculant contre la porte d’une dépendance. Mais le jeune Kermor qui venait juste d’en finir avec son adversaire s’en vint à la rescousse de son compagnon. Unis à cette heure, le prolo et l’aristo firent merveille et estourbirent les clones.
Un peu en retrait, Sitruk et Craddock s’étaient également alliés. Rougeville, mort, avait cédé la place à Chaumont et à Lambesc.
Toute la science du Harrtan nouvellement acquise par les tempsnautes n’était pas de trop dans ce double duel. À croire qu’ici, en ce lieu, dans la propriété de di Fabbrini, chacun avait à cœur de se dépasser, de satisfaire le Prodige.
Pirouettes, roulades arrière, roues, quartes, sixtes, poignets qui se touchaient une seconde, lames emmêlées, qui s’esquivaient et se dégageaient, qui se renouaient, parades, bottes hétérodoxes, contre parades, saltos arrière, toupies, toutes les figures, toutes les postures possibles et ce, jusqu’à l’épuisement.
Toujours suspendu et sans fin, le temps refusait de s’écouler. Il se faisait gluant, brûlant, insupportable à tous les escrimeurs mais qu’importe! Poursuivre ce combat. Poursuivre pour vaincre, annihiler l’adversaire.
Adossé contre un marronnier, se tenant en dehors de cette bataille, du moins apparemment, en fait Gana-El menait le bal. Sous son impulsion, les clones devenaient multitude tout en atteignant désormais le stade de l’esquisse. 
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c3/Duerer_-_Ritter_zu_Pferde.jpg/220px-Duerer_-_Ritter_zu_Pferde.jpg
Des êtres informes, vieillis avant l’heure, des sortes de momies desséchées, des troncs tourmentés et ravinés, des statues molles et distendues, de la craie et de la poudre, de la cendre et du stuc, du carbone et de la lymphe, de la chaux et des acides, des cristaux de sodium et de la calcite, de la poussière et des flaques d’eau, des rognures et des souffles nauséabonds, des jades brisés et des éclats d’émeraudes, selon l’humeur et la volonté, selon le caprice et le goût de l’Observateur pleuvaient du ciel ou du néant.
Ainsi de Gloria, ne resta-t-il plus, bientôt, que quelques infimes traces de poudre irisée qui allait en se ternissant. Idem pour Stewart Granger, Sydney Greenstreet et de Ti.
Mais où donc était passé l’original du cousin du Maître du Dragon de Jade?
Pendant ce temps, Alexeï Alexandra, ses deux têtes rouge pivoine, soufflant comme deux forges, les yeux étrécis, était parvenu à percer le flanc de Paracelse. Marteau-pilon, agenouillé, se tenait le poignet. Le colosse, peu habitué à la douleur, pleurait comme une madeleine. Quant à Boullongne, tailladé de toutes parts, il brettait toujours, la mâchoire serrée, la haine inscrite sur son visage dur.
Désormais, l’herbe du parc, saupoudrée de cristaux scintillants, dégageait l’ineffable et douceâtre parfum de la mort. Les Potemkine s’entassaient près d’un pont ruiné. Dans le ciel, le Glinka maintenait sa position.
Un ululement s’éleva dans le soir. Souvourov fut alors aspiré par le rayon émis par le vaisseau de Maïakovska. Dépité et fou de rage, ne maîtrisant plus sa colère, le chevalier de Saint Georges jeta son épée au loin dans un mouvement brusque et se mit à courir inconsidérément en direction dudit rayon qui s’était déjà pourtant estompé tout en poussant des cris d’insultes.
- Fille de bas étage! Salope! Maritorne poivrée! Pustule puante! Étron informe!
- Du calme! Siffla Fermat à l’adresse du Noir. La partie s’achève là pour vous.
- Ah! Par la malemort! Ce n’est pas le courage qui étouffe ce monstre de foire!
- Joseph, reprenez votre souffle. Asseyez-vous à mes côtés. Vous saignez de partout.
- Peuh! Des écorchures. J’aurai sa peau! Elle crèvera, cette guenon, vous m’entendez?
Sitruk et Craddock rejoignirent alors le vice amiral et le bretteur musicien qui brandissait vainement le poing en direction du ciel.
- Tiens. Le parc reprend vie, on dirait, constata Benjamin. J’entends le chant d’un oiseau.
- Un rouge-gorge, le renseigna Gaston. Le ruisseau coule à nouveau. Alors, qui l’a emporté, finalement?
- Nous, lui répondit Daniel Lin à voix haute.
Le daryl androïde venait de réapparaître hors du bâtiment central. Il portait dans ses bras Napoléon Bonaparte toujours endormi. Le jeune homme, malgré le tapage de la bataille, ne s’était pas réveillé. Tellier suivait le Ying Lung incarné en boitillant. Son épaule droite perdait quelques gouttes de sang.
- Galeazzo est parvenu à s’enfuir, fit le danseur de cordes d’une voix sourde. Toutefois, je ne sais s’il ira loin. Il a mon épée enfoncée dans la poitrine.
- Certes, mais le comte a traversé les frontières et les chemins interdits, compléta sombrement le commandant Wu.
- C’est-à-dire?
- Il s’est réfugié dans les tunnels transdimensionnels. Des tunnels forgés par Fu, assurément. L’Empereur Qin se joue de moi, mais pas seulement. Je n’ai pu suivre di Fabbrini car l’entrée s’est brutalement refermée juste sous mon nez.
- Parce que l’heure n’était pas encore advenue, jeta Gana-El froidement.
- Toutefois, vous êtes parvenu à récupérer le jeune Bonaparte, émit Sitruk.
- Oui, piètre consolation. Au fait, Greenstreet, le stipendié de Galeazzo a été aussi avalé par un trou de ver subitement matérialisé devant lui, poursuivit Daniel Lin, troublé. Étrange, n’est-il pas?
- Hum… nous savions que ce n’était point là le dernier round, articula l’Observateur dubitatif.
- Je ne le sais que trop bien. Irina va nous lancer un ultimatum. Nous serons au rendez-vous, dit le commandant Wu avec fermeté.
- Bref, nous avons gagné un répit, conclut Craddock prosaïquement. Foutrebleu! Il est mérité, mon gars.
- Sans doute avons-nous tous besoin d’un peu de repos, lança Sitruk.
- Pour l’heure, en route pour…
- Pour? Marmonna le capitaine de rafiot rouillé tout en épongeant avec le pan crasseux de sa chemise son visage ruisselant de sueur.
- Pour Paris d’abord, Symphorien, chez Brelan, puis pour Versailles ensuite. Demain est un autre jour.
Cette fois-ci, le baroudeur décati avait pris soin de se munir d’un témoin de rappel. Il l’activa donc avec soulagement et le Vaillant put donc accueillir son équipage.
Les quelques heures qui viendraient seraient bien employées. En effet, il fallait panser les plaies, faire le point, donner quelques instructions supplémentaires à Louise, Aure-Elise et Violetta, et tâcher de dormir un peu si possible avant la réception du message de la sombre Irina.

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