samedi 6 avril 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle 3e partie : Nouvelle Révolution française chapitre 23 2e partie.



Printemps 1978. Lequel?
Paris, Musée de l’Homme. 
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Trois adolescents fort dissemblables, mais que des liens d’amitié unissaient, s’apprêtaient à pénétrer dans le bâtiment néo-classique conçu par Percier et Fontaine. Non, il ne s’agit pas de la chronoligne 1721 ou encore la 1722.
Le plus âgé du trio, le plus casse-cou aussi, répondait au prénom slave d’Ivan. Blond et téméraire, il savait imposer son point de vue au reste du petit groupe. Pour l’heure, ses yeux bleus se posèrent avec fierté sur le fronton de l’imposant bâtiment et y lirent gravée en lettres d’or la célèbre citation de Terence: 
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Homo Sum: Humani Nihil A Me Alienum Puto.
Ivan ne put retenir une exclamation enthousiaste que ses compagnons approuvèrent, certes, mais avec plus de retenue.
- Ah! Avouez que ça en jette pour les étrangers.
L’adolescent qui se tenait à sa droite, un gars brun, costaud, aux mèches rebelles et aux yeux noirs, proféra ce qui suit avec une certaine désinvolture.
- Je suis d’accord avec toi, mais tu te répètes. Chaque fois que nous venons ici, il faut que tu t’extasies. Il n’y a plus d’effet de surprise.
- Oh! J’ai compris. Monsieur Geoffroy est pressé.
- Plus qu’un peu. Tantôt, nous nous étions entendus pour une visite rapide.
- Moi, les cires de la Specola que nous avons récupérées aux Florentins ne me disent rien aujourd’hui, marmonna le plus jeune du trio, un authentique Maya prénommé Pacal. 
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L’Amérindien venait tout juste de fêter ses seize ans et tout ce qu’il voyait l’émerveillait.
- D’ac. Alors, allons admirer la galerie d’anthropologie égyptienne.
- Moui… évitons toutefois de passer par les nouvelles salles où le public se précipite comme les moutons de Panurge, jeta Geoffroy d’Evreux.
- Ce qui me plairait, reprit Pacal, ce serait de voir le deuxième sous-sol.
- Ah! Bah! Pourquoi? Fit Ivan.
- Le nouveau conservateur du Musée y fait exposer des pièces anatomiques fort rares.
- Je croyais que tu craignais les monstres! Éclata de rire son frère adoptif.
- En fait, je suis plus curieux que peureux.
Hochant la tête en signe d’acquiescement, Ivan se présenta à la caisse et demanda trois billets hors exposition arts et anthropologie modernes.
- Impossible, articula le caissier. Ce mois-ci, le tarif proposé comprend toutes les expositions pérennes ou pas.
- Tant pis. Nous sommes preneurs.
Peu après, ce fut au pas de charge que le trio traversa les salles présentant l’art officiel tant couru par les contemporains. Il s’agissait d’un art abstrait totalement incompréhensible pourtant soutenu depuis plusieurs décennies déjà par les Napoléonides. La plupart des pièces consistaient en des sculptures humaines vivantes, nourries à la paille, enfermées dans des gangues, des concrétions d’argile et de calcaire plus ou moins teintées. Ces humains prisonniers étaient positionnés, contorsionnés absurdement, cherchant à figurer la peur, la douleur, la colère, l’inconscience, la haine, la joie et ainsi de suite. Abject, n’est-ce pas? 
Souvent, certaines de ces sculptures apparaissaient volontairement craquelées et mutilées afin de leur donner un aspect plus authentique et plus antique. Beaucoup de ces malheureux tenaient entre leurs mains des objets hétéroclites ou encore des oiseaux exotiques, des singes et des éléphants miniaturisés, sculptés au fur et à mesure de leur dessiccation, un peu comme des bonsaïs. Quand on vous dit abject…
Ainsi donc, l’espérance de vie de ces créatures n’excédait pas six mois. Voilà pourquoi le fond était renouvelé régulièrement. Les Napoléonides appliquaient à la lettre l’homme marchandise. Tout cela passait pour de l’ethnologie artistique et était le must.
Près des fenêtres, des grandes baies, de minuscules arbres constitués d’essences rares venaient agrémenter et embellir la nouvelle exposition permanente. Qu’avaient-ils de si particulier? Rien, sauf qu’ils étaient teintés artificiellement en jaune, en rose bonbon, en lavande, en orange criard, en pourpre, en vert printemps, en fluo, avec des produits toxiques qu’il fallait gratter chaque semaine sous peine de voir périr ces bonsaïs. Or, malgré tous les soins prodigués, ils mouraient étouffés au bout d’un à deux mois seulement. Alors, ils étaient remplacés. Cette débauche artistique coûtait des sommes folles au Musée et à ses mécènes. Le prix d’entrée des billets ne pouvait donc que fluctuer.
Enfin, les adolescents arrivèrent dans l’immense galerie d’anthropologie égyptienne. Les jeunes gens s’y attardèrent, admirant les différentes étapes de la momification d’un chat, d’un babouin, d’un ibis, ou encore d’un homme. Plus loin, ils virent des sarcophages en basalte, en granit et en bois, ces derniers recouverts de feuilles d’or. À l’intérieur, des momies dormaient de leur sommeil éternel. D’étroites étagères  desquelles pendaient quelques bandelettes déroulées entouraient le lieu. Elles étaient tissées en lin et portaient des inscriptions rituelles en écriture cursive, en démotique et en caractères sacrés. 
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Un vieux savant farfelu, les cheveux blancs ébouriffés, lorgnons sur le nez, vêtu d’un imperméable froissé, détaillait, à l’aide d’une loupe, la trame des bandelettes. Tout à sa tâche, il marmonnait, ne se rendant nullement compte qu’il s’exprimait à haute voix. 
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- Les Taricheutes égyptiens étaient bien les plus forts et les plus habiles. Enfoncés les embaumeurs Guanches ainsi que ceux qui travaillaient au service des Manco Capac et autres Incas.
De son pas chaloupé, le vieil hurluberlu passa ensuite à une autre vitrine située sur sa gauche, sans même faire cas des trois adolescents, obligés de se reculer, néanmoins sans marquer leur mécontentement devant le comportement du doux dingue. Au contraire, ils étaient plutôt amusés par son manège.
Ivan se mit à scruter l’énigmatique personnage. Plus il dévisageait le vieil original, plus il avait l’impression déstabilisante d’avoir déjà, par le passé, croisé le monomaniaque et extravagant individu.
De plus en plus absorbé, le septuagénaire sortit un carnet de sa vaste poche. Par mégarde, il fit tomber sur le dallage bicolore une carte de visite toute jaunie, visiblement hors d’âge. Très poliment, Pacal s’empressa de ramasser le bristol. L’adolescent lut l’inscription imité par ses compagnons. Cela prit quelques secondes au trio. Suffisamment pour que l’excentrique chercheur à la retraite s’éloignât avec une rapidité insoupçonnée.
Alors, Pacal se mit à courir derrière le septuagénaire tout en l’appelant.
- Monsieur! Hé monsieur! Vous avez perdu votre carte de visite.
Mais l’individu était déjà trop loin et disparut derrière un coude formé par la galerie. Lorsque l’Amérindien eut rejoint le lieu, le vieux savant semblait s’être étrangement évaporé. Pacal regarda bien autour de lui, attentif au moindre détail, mais il ne vit aucune issue.
- Comment a-t-il pu disparaître ainsi? S’interrogea-t-il. Bizarre. Quel est son nom déjà? Poursuit-il le front soucieux.
Les sourcils froncés, le jeune homme relut le carton fort.
- Adelphe Fiacre Piton de Tournefort, naturaliste.
- Connais pas! Souffla Ivan en écho qui avait gagné le coude de la galerie.
- Moi itou! Renchérit Geoffroy.
Poussant son ami, il compléta sa pensée.
- Assez perdu du temps, les gars. L’heure tourne. Il nous reste à gagner le deuxième sous-sol; celui pour lequel nous sommes là, où se trouvent les pièces sorties de leur enfer muséographique depuis peu. Grouillons.
- Tu as raison, approuva Ivan. Nous devons nous dépêcher.
- D’autant plus que le violoniste Szeyring se produit à la salle Pleyel à 17h00, reprit le brun adolescent. Le programme annonce le Concerto de Méhul. Pour une fois, j’aimerais arriver à l’heure.
Haussant ses larges épaules, Geoffroy entraîna au pas de charge ses amis au deuxième sous-sol. Pour ce faire, le trio dut longer les salles contenant les cires de la Specola - des pièces anatomiques remarquables destinées à l’apprentissage des futurs chirurgiens et médecins - . on pouvait y admirer des écorchés humains avec les organes à vif bien visibles, et ce, dans un souci renversant de réalisme.
Dans ce deuxième sous-sol, la pénombre régnait. Cette semi obscurité était nécessaire pour optimiser la conservation des fragiles squelettes exposés, des fœtus difformes et monstrueux, des terribles dépouilles d’aliens fort déconcertantes. Pour arriver plus rapidement à ce niveau, les adolescents avaient négligé les salles du premier sous-sol, pourtant non inintéressantes, nommées Larrey, Corvisart et Dupuytren. Pour les amateurs éclairés, elles révélaient leurs trésors consacrés à l’anthropologie militaire. Mais que contenaient-elles donc de si attractif?
Des squelettes, bien évidemment, mais ceux-ci avaient la particularité d’avoir appartenu à d’innombrables soldats et officiers des armées des Napoléonides. Tous avaient été récupérés sur les champs de batailles de l’Europe entière, de l’Afrique et de l’Amérique. Ici, par exemple, on reconnaissait les restes d’uniformes de la Garde Impériale, qui s’était distinguée à Austerlitz, Iena, Eylau, Wagram, Salamanque, Pierras Negras, Catane, Smolensk, Figueiroa, Torino, Campo Formio, Almeria, Porto Alegre, Manaus, Las Puntas, et ainsi de suite.
Des shakos plus ou moins sanglants et moisis, des brandebourgs, des retroussis, des draps bleus, gris, blancs ou verts, des brins de poils restaient encore accrochés aux dépouilles osseuses, aux cadavres partiellement fossilisés.
Ivan, au contraire de Geoffroy, n’avait pas l’âme militaire. Il avait hâte d’admirer d’autres pièces bien plus précieuses à ses yeux.
- L’odeur que dégage ce niveau est plutôt dérangeante, non? Proféra Pacal en plissant son nez avec une moue réprobatrice.
- Petite nature, va! Ironisa Geoffroy sans méchanceté. Dans quelques minutes, nous nous y serons habitués.
- Toi, je sens que tu vas nous ressortir ton antienne, fit Ivan sur un ton désinvolte. Avant, c’est-à-dire au temps des destriers, des châteaux forts, des douves et tutti quanti, c’était nettement mieux! Dis-le une bonne fois pour toutes que tu regrettes le crottin, les fenêtres dépourvues de vitres qui déversaient leurs seaux d’aisance à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. 
- Toi et ton humour acerbe! Rétorqua le comte d’Evreux.
- Holà! Vous deux, on se calme, les rappela à l’ordre l’Amérindien. Voyez plutôt ce fœtus. Vous ne trouvez pas qu’il est inquiétant?
- Hum… Attends. Que dit l’étiquette? Ah… voilà: fœtus et crâne d’un enfant de quatre mois anencéphale, lit le blond adolescent après s’être penché vers la vitrine. 
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- Pff! Il y a mieux sur cette estrade, lança le jeune costaud. Le joueur d’échecs de Van Kempelen. Du moins, l’être qui actionnait le pseudo automate. À ce propos, j’ai lu un article sur le sujet il y a une quinzaine de jours.
- Brr. Ce corps n’a rien d’humain, frissonna Pacal.
- Qu’est-ce que tu es trouillard aujourd’hui! Constata Ivan.
- Bien sûr que ce corps n’est pas humain, reprit Geoffroy. Van Kempelen avait réduit en esclavage un authentique extraterrestre et ce, près d’un siècle avant que nos fusées décollent et partent à la conquête de l’espace.
- Tu plaisantes! Éclata de rire le jeune Amérindien.
Toutefois son rire paraissait un peu forcé.
- Pas du tout. Un Marnousien s’était bel et bien perdu sur notre bonne vieille Terre dans les années 1800. Aujourd’hui encore les astronomes et physiciens peinent à expliquer cet incident.
- En attendant, le corps de cet alien est exposé ici. Comment a-t-il fini dans ce musée? Raconte-nous donc tout ce que tu sais.
- A tes ordres, mon cher Ivan. Le porcinoïde, capturé par la garde personnelle de Napoléon le Grand, après naturellement la découverte de la supercherie, le joueur d’échecs était truqué, fut remis entre les mains de médecins et de scientifiques afin d’être observé et étudié. Bref, il fut traité comme un vulgaire rat ou capucin de laboratoire. Souffrant de dépression, manquant d’eau et de chaleur, il se mit à dépérir rapidement. L’inévitable advint. Le Marnousien mourut en 1809, soit un an à peu près après la célèbre partie d’échecs de Milan.
- Bravo pour ton excellente mémoire!
- Merci, Ivan.
- Mais l’automate lui-même, qu’est-il devenu?
- Ah, ça, l’article ne le disait pas.
- Hum… te connaissant, tu as sans doute essayé de creuser le mystère, jeta Pacal plus détendu.
- Effectivement. J’ai d’abord consulté différentes encyclopédies puis me suis rendu à la Bibliothèque Nationale. Hélas, je n’ai pas réussi à en apprendre davantage.
- Tant pis, soupira Ivan quelque peu déçu de voir la question non résolue.
Les trois jeunes gens examinèrent encore quelques dépouilles bizarres, des objets sans âge, des créatures à peine identifiables, des oiseaux à trois pattes, des serpents avec des excroissances au sommet de leurs têtes, des fémurs ou des humérus de tailles disproportionnées, des siamois soudés par le bassin ou le torse.
Le plus étrange et monstrueux de ces trésors était signalé sous l’appellation de Spécimen russe,  ou Squelette véritable de Siamois Siamoise hétéropage, Grand-Russien. 
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L’inscription comportait des informations complémentaires précieuses pour un érudit: Alexeï Alexandra Souvorov, épéiste, espion patenté de la tsarine Catherine II. L’être était mort dans des conditions mystérieuses et sa dépouille avait été exposée durant quelques décennies avec un succès de curiosité notable avant d’être oubliée.
- Ah mais, cet être double a donc eu son heure de gloire post-mortem! Dit Pacal en frissonnant. Cela ne m’étonne pas. Il est à la fois attirant et repoussant.
- Te rends-tu compte, Pacal? S’exclama le plus âgé des adolescents. Un corps de femme parfaitement constitué et développé et sur le flanc, cette chose, ce tronc masculin atrophié.
- Le tout muni de quatre bras, compléta Geoffroy dubitatif.
- Que fais-tu? S’inquiéta soudain le Maya.
- Je prends juste une photo pour enrichir ma collection de bizarreries, renseigna Ivan.
- Mon frère, tu es fou! Tu as pourtant lu comme moi la mise en garde. Pas de lumière forte à cause de l’extrême fragilité des pièces exposées. Tu veux qu’on nous colle une amende ou encore qu’on nous amène menottés au poste de police le plus proche?
- Penses-tu! On ne risque strictement rien car nous sommes seuls à cet étage. Tu vois un guide, un gardien, toi?
Têtu, en sifflotant, Ivan réussit à prendre cinq ou six clichés. Haussant les épaules, Geoffroy reconnut un air patriotique à la mode, une scie au titre kitch et ronflant:
Les trois couleurs de mon pays, les trois trésors de mon cœur.
Puis, excessivement fier de lui, le blond adolescent rangea son appareil dans la sacoche qu’il portait en bandoulière. Or, sans s’en apercevoir, il recula. Il sentit alors que quelqu’un l’agrippait par le dos de son polo. Il crut à une farce de son ami.
- Geoffroy, arrête! Tu n’es pas drôle.
Toutefois, quelque chose turlupinait Ivan. Se retournant, il pâlit. Devant la porte de la salle, se dressait une espèce de hussard géant, sorti tout droit d’un album de souvenirs. Mais il n’était pas seul, loin de là. D’autres cadavres l’accompagnaient. En tout, au moins une dizaine. Manifestement, les corps venaient de l’étage supérieur entraperçu plus tôt.
Comment et qui avait pu ranimer ces dépouilles? Que se passait-il donc? Ce n’était tout de même pas le flash de l’appareil photo qui avait produit ce terrifiant phénomène!
Ivan, d’habitude si bavard, resta coi de frayeur. Geoffroy et Pacal, quant à eux, ne bougeaient pas d’un millimètre et pour cause! Ils étaient maintenus immobiles par les zombies.
Les trois adolescents n’en revenaient pas. Qui était l’auteur de ce tour macabre?
Une autre anomalie vint se rajouter à la première. Désormais et inexorablement, tout ce qui entourait le trio, c’est-à-dire le décor, les objets, les pièces exposées, semblait atteint par un phénomène de distorsion lumineuse. Les murs gondolaient, les trésors et les squelettes s’estompaient dans le néant tandis que la réalité basculait, s’en allait pour revenir, s’accrocher mais en perdant manifestement du terrain.
Le chronoligne 1730, celle où les Napoléonides régnaient, perduraient, triturée, bousculée, voulait exister tout simplement alors qu’elle n’était qu’une aberration. Maintenant que la fausse Entropie se délitait, la piste temporelle devenue inutile, l’Ultime Révélation étant en cours, il en allait de même des créations ou supposées telles de Johann. Les êtres se mouvant dans ce pseudo univers subissaient le même sort, voués à une disparition définitive.
A Shangri-La, Dan El se devait d’intervenir. Ivan et Pacal et leur ami Geoffroy d’Evreux, il s’y était attaché au sein des multiples simulations dans lesquelles il avait croisé leur chemin.
Avec une économie de moyens remarquable, le Préservateur agit.
Tandis que le plus âgé des trois adolescents pensait sa dernière seconde venue, ce qui n’était pas tout à fait faux, qu’il étouffait sous le poids du squelette du hussard, il ferma instinctivement les yeux pour les rouvrir presque aussitôt découvrant ainsi un lieu au-delà de toute vraisemblance, à l’intérieur d’une salle aux murs de verre, au centre d’une pièce toute irisée où l’eau glougloutait joyeusement et coulait dans des fontaines de jade. À ses côtés, Pacal l’Amérindien se frottait un menton encore glabre et, un peu en retrait, Geoffroy, les cheveux en batailles, le front plissé, affichait sa mine des mauvais jours.
Ce fut lui, qui, le premier, prit la parole et apostropha durement un individu à la figure pâle et aux cheveux auburn.
- C’est donc vous l’auteur de ce spectacle de mauvais goût! Bravo! Si je n’étais pas un être civilisé, je vous ferais rendre gorge pour cette farce!
- Holà, comte Geoffroy d’Evreux, calmez-vous! Vous vous trompez lourdement. Je ne suis pas réellement responsable de votre mésaventure, bien au contraire. Est-ce ainsi que vous me remerciez de vous avoir, vous et vos amis tirés d’un mauvais pas?
- Ah! Parce que je vais croire ce conte! Jeta le jeune noble au sang bouillant.
S’abandonnant à sa colère, le rescapé du XIIIe siècle se précipita vers l’inconnu, voulant manifestement lui administrer une raclée. Mais voilà, il n’esquissa qu’un pas, pas davantage, immobilisé soudainement par une force invisible qui était produite par l’étrange individu aux yeux bleu gris.
Cependant, Daniel Lin n’affichait pas un air sévère ou contrarié. Empli de compassion, il murmura:
- Décidément, vous ne changez pas Geoffroy. Il en va de même pour Ivan. En fait, il n’y a que Pacal qui a vu son caractère légèrement modifié.
Ivan s’avança prudemment et fit:
- On se connaît, peut-être…
- Oui. En effet, mais c’était il y a longtemps, fort longtemps et… ailleurs…
-  Vos paroles sont bien obscures. Expliquez-vous monsieur… commença Pacal dubitatif.
- Laissez tomber les formules de politesse. Pour vous, je suis Daniel Lin. Venez dans mon salon privé. Nous y discuterons plus à l’aise. Ici, nous risquons d’attirer l’attention.
- Hum… Cette pièce…
- Un lieu public, un patio dévolu aux rencontres et palabres, une des petites places préférées des citoyens de Shangri-La. Suivez-moi.
Au grand étonnement de Geoffroy, Pacal, comme subjugué, emboîta le pas à celui qui disait se nommer Daniel Lin. Ivan l’imita.
- Euh… et moi? Articula le comte avec dépit.
- Comme vous n’avez plus de mauvaises intentions à mon encontre, alors, je vous libère.
Toujours soupçonneux et échaudé, le brun adolescent avança avec circonspection de quelques mètres. Enfin, rassuré, il suivit le commandant Wu et ses amis.

***************

Quelques minutes s’étaient écoulées. Dans le salon de Daniel Lin, une pièce où il faisait bon vivre, où, sur les murs étaient accrochés un Van Eyck, un Rubens, une Vierge de Simone Martini, deux Monet, Un Fra Angelico, un  Gauguin et un Matisse, excusez du peu, les trois garçons faisaient plus amplement connaissance avec leur hôte mystérieux. Celui-ci leur avait offert une tasse de thé ou de café. Ivan s’était empressé d’accepter attendant quelques révélations fracassantes. Il n’allait pas être déçu.
Tandis que Geoffroy buvait son café tel quel, sans sucre ni lait, Pacal noyait le sien dans cinq cuillers de crème. Dan El était amusé par le manège de l’Amérindien. Cela ne l’empêcha pas de fournir les renseignements désirés, du moins ceux que le trio était prêt à entendre.
- Comment ça des temps multiples, des univers parallèles? S’exclama enfin Ivan après avoir entendu Daniel Lin.
- Euh, fit Geoffroy prudent pour une fois. Notre hôte n’a pas terminé. Ecoute la suite. En fait, pour moi, ça tient la route. Tiens, suppose que toi, Pacal, Thierry et Jérôme ne m’ayez pas ramené à la raison après m’avoir trouvé errant dans la forêt des Causses noires à la suite de mon voyage temporel involontaire, hé bien aujourd’hui, je serais enfermé dans un asile ou … mort. Dans un univers légèrement différent, toi Ivan et toi Pacal vous ne vous seriez jamais rencontrés.
- Pff! N’importe quoi, s’entêta le blond adolescent en secouant sa tignasse. Geoffroy, loin de moi l’idée de vouloir te vexer, mais tu es né à une époque plutôt crédule… et il t’en reste des traces.
- N’en rajoute pas en me traitant d’idiot.
- Stop, vous deux! Lança Daniel Lin. Abordons le problème sous un autre angle. A votre avis, comment ai-je pu apprendre vos noms, votre passé, connaître vos secrets les plus intimes?
- En nous espionnant, en nous filant, voilà tout, marmonna l’Amérindien prosaïque.
- Ah! Et pourquoi donc me serais-je intéressé plus particulièrement à vous? Pour la majeure partie de vos contemporains, vous n’avez rien d’extraordinaire.
- Hem… le professeur Ginoux…
- Je ne l’ai jamais rencontré.
- Ses recherches sont occultées pour le grand public, proféra Geoffroy, mais les cercles bien informés…
- Dis la Sûreté, acheva Ivan.
- l’Etat a refusé de financer le professeur qui en a été de ses deniers, reprit Pacal en réfléchissant.
- Hélas, notre Empereur ne croit pas aux voyages temporels, souffla le jeune comte. Or…
- Ils sont possibles, fit l’aîné du trio saisissant la balle au bond. La preuve? Grâce à la découverte de Ginoux, nous avons pu nous rendre en Bavière en 1908 régler un petit problème concernant le duc Von Hauerstadt, Karl de son prénom si je me souviens bien.
- Il y avait également un certain Rodolphe Von Möll au château, compléta le comte.
- Intrigant, articula doucement Daniel Lin abaissant ses paupières une seconde. J’ignorais ce détail.
Le Ying Lung mit à profit ce très court laps de temps pour projeter une partie de son essence dans le passé révolu de cette chronoligne à jamais engloutie. Ayant obtenu les réponses désirées, satisfait, il rouvrit ses yeux où persistait néanmoins une lueur orangée.
Ivan poursuivit n’ayant rien remarqué au contraire de Pacal.
- Puis, il y a eu notre tentative de déplacement dans le futur. Un échec, pour rester objectif.
- Un fiasco, renchérit le comte d’Evreux.
- Bref, nous nous sommes retrouvés déphasés, voilà le terme exact.
- Intéressant… commença Daniel Lin… euh… pardonnez-moi… Veuillez préciser Ivan.
- Hum… Geoffroy était coincé à l’intérieur d’une sorte de bulle; il retardait de trois minutes par rapport à moi. Pour Pacal, c’était l’inverse. Il était en avance de cinq minutes.
L’Amérindien enchaîna, l’air plutôt incrédule.
- Du moins ce fut là l’explication fournie par le professeur. Il y a eu ensuite trois autres essais tous aussi décevants et Ginoux finit par renoncer.
- Exactement, tous aussi nuls que le première tentative, ironisa Geoffroy.
- Convenant que l’avenir restait inaccessible pour des raisons de physique qui nous échappaient, le professeur se rendit à la raison et cessa les frais.
- Cesser les frais. Comme cela est bien dit. Ginoux, ne recevant aucune subvention, était en train de se ruiner, fit Pacal les yeux mi-clos, préoccupé par une autre pensée.
Faisant comme s’il ne s’apercevait pas que l’Amérindien avait la tête ailleurs, Dan El jeta sarcastique:
- Avec une technologie aussi primitive, des électro-aimants, des métaux conducteurs et non supraconducteurs, la science des Napoléonides du XX e siècle ne pouvait espérer mieux. C’est à se demander par quel miracle tous trois êtes revenus entiers de vos sauts temporels! Tel n’était pas votre destin, je veux dire, mourir écartelé à la fois dans le présent et le futur.
Loin d’être sot, Pacal marmotta:
- Daniel Lin, vous en savez bien plus que vous le dites. Tantôt, vous avez appelé ce lieu Shangri-La, poursuivit le descendant des Mayas. Pourquoi pas? Avant tout, c’est là le nom d’un lieu mythique dans les croyances asiatiques. Lorsque vous nous avez tirés du mauvais pas dans lequel nous nous trouvions au Musée de l’Homme…
- Ah! Ce fameux Musée de l’Homme! Soupira alors le commandant Wu avec nostalgie. Pas celui que j’ai visité en tout cas.
- Selon notre calendrier, nous étions le 12 avril 1978. Or, incontestablement, non seulement nous avons effectué un déplacement spatial mais celui-ci s’est bien accompagné d’un voyage temporel. Vers le passé ou le futur… Est-ce que je me trompe?
- Non, en effet, Pacal. Je n’ai jamais douté de votre intelligence à tous les trois. Voilà pourquoi je vous ai sauvés.
- Puisque vous l’admettez. Mais… où sommes nous précisément et, surtout quand?
- Où? À question franche, réponse honnête. La cité souterraine préservée par mes soins, interdite au commun des mortels, à l’ensemble des humains du Multivers, appelée indifféremment Shangri-La, Agartha, Perle de Jade, Rot du Dragon selon l’humeur de mes concitoyens,  jeta Dan El affablement.
- Très bien, mais encore, quand? S’obstina Pacal.
- Bigre! Je ne refuse pas de répondre, mais là, c’est plus difficile à formuler et surtout à accepter…
- Essayez, proféra Ivan en se rongeant un ongle tant il s’impatientait.
- Ah… Que pouvez-vous donc admettre et comprendre? Tant pis… Dix puissance moins cinquante-deux avant le Big Bang…
- Dix puissance moins cinquante-deux quoi? Rugit Geoffroy abasourdi.
- Dix puissance moins cinquante-deux seconde avant le premier, le véritable Big Bang et non ses centaines de simulations aussi poussées soient-elles, asséna le Ying Lung un rien amusé. Je vous avais prévenus…
- Vous rigolez? Vous vous jouez de nous?
- Pas du tout, Ivan. En cet instant, je suis extrêmement sérieux. Vous savez, peu ici connaissent cette information.
- Le Big Bang n’est pas prouvé! Dit Pacal avec force.
- Pour les scientifiques mis à l’écart par les Napoléonides, oui.
- Admettons, reprit l’Amérindien. Vous avez l’air d’être un type sensé, instruit, fort savant. Maintenant, qui êtes-vous véritablement? Et pas la peine de nous leurrer Daniel Lin! Pourquoi nous avoir soustraits de la chronoligne 1731? Pour nous sauver la vie? Baste! Pour mener des expériences sur nos personnes? Comme dans ces scénarios débiles dont le cinéma est si friand?
- Pour qui me prenez-vous là? Pour le méchant de service? Pacal, vous me décevez profondément…  
- Alors, j’attends toujours… puisque vous prétendez jouer la carte de l’honnêteté, hé bien, allez jusqu’au bout!
- D’abord, il s’agit de la chronoligne 1730 et non 1731...
- Peuh! Un détail sans importance.
- Pas du tout. Cette chronoligne s’effilochait. Voilà. Or, je ne tenais pas à ce qu’il vous arrivât la même chose.
- D’ac. Une pulsion altruiste de votre part. mais encore? Demanda Ivan venant au secours de son frère.
Cette question ne lui évita pas de s’attaquer désormais à la chair. Ah! Quel vilain défaut que celui de se ronger les ongles!
- Vous dites nous avoir rencontrés sur la piste temporelle 1722, en 1961, argumenta Geoffroy. Or, en 1961, nous n’étions pas nés, ou encore dans les limbes. Ou, dans mon cas, coincé dans un couloir du temps.
- Oh… Je le sais. Mais si vous voyagez dans le temps, vos doubles font de même et moi, itou…
- Bon. Cela va de soi, revint à la charge l’Amérindien. Vous ne nous avez toujours pas dit qui vous étiez précisément, à part votre nom: Daniel Lin Wu Grimaud.
- Mon titre vous renseignera davantage, Pacal. Je suis le Superviseur Général en chef de la cité, hors du Pantransmultivers.
- En termes clairs?
- Vous êtes un rude jouteur, un joueur de poker redoutable, vous! J’admets être le fondateur, le protecteur de l’Agartha. Mon karma le veut.
- Bravo! Donc, vous êtes un super alien!
- Pacal, tu vas trop loin! S’exclama Geoffroy désormais sur le qui-vive.
C’en fut trop pour Daniel Lin qui éclata de rire tant il s’amusait.
- Un alien? Non? Un super alien! Et puis quoi encore? Tiens, pourquoi pas un nuage gazeux interdimensionnel doué de raison, je vous garantis que cette créature existe, ou bien un gigantesque médusoïde ou une baleine spatiale voguant au gré des vents solaires au sein de la Galaxie Andromède? Ah! Non! Décidément, vous êtes bouchés! Après tout, il en va de ma faute. Au départ, vous n’aviez été conçus que par un esprit limité et mutilé. Un amusement, une distraction, mieux, un entraînement pour l’Enfant que … stop! Vous n’avez rien entendu de mes propos. En fait, je n’ai rien dit. Après mon signal, la discussion reprendra comme si de rien n’était.
Dan El cligna des paupières et la conversation se rembobina.
- Donc, vous refusez d’admettre votre nature extraterrestre, reprit Pacal, toujours aussi têtu. Votre pâleur non humaine plaide en faveur de ma théorie.
- Fort humaine, bien au contraire. Je ne dors jamais ou presque car je ne puis me le permettre.
- Nous ne saisissons pas, articula Ivan abandonnant enfin son pouce rongé jusqu’au sang.
- Bon, je vous fais une fleur. Je reconnais être un androïde.
- Hum. Que mettez-vous exactement derrière ce terme?
- En quelques mots, je suis un hybride. Un humain doté d’un cerveau en partie artificiel. Un supra humain en quelque sorte.
- Un androïde, une machine pensante?
- Que non pas! Je ressens, tout comme vous, les émotions. J’éprouve des sentiments.
- Pas une machine pensante donc, siffla Pacal.
- Prouvez-nous que vous êtes fait de chair et de sang, jeta Geoffroy.
- Entendu.
Avec désinvolture, Daniel Lin se leva de son fauteuil et s’approchant d’un meuble style design Spirou de Franquin 1957, il sortit d’un tiroir un coupe-papier fort quelconque.
- Voilà qui va vous persuader de ma nature humaine. Qui est volontaire pour me taillader le bras ou la paume de la main, afin de s’assurer que mon sang rouge coule comme le vôtre en cas de blessure?
Sidéré, aucun membre du trio n’esquissa le moindre mouvement.
- Bigre! Personne? Quel courage ou plutôt quelle absence soudaine de courage! Mais le doute vous ronge. Hop! Pacal, debout! À vous l’honneur, puisque vous vous montrez le plus têtu.
Mû par la volonté de Dan El, l’Amérindien n’eut d’autre choix que de s’exécuter. D’un geste sûr, sans marquer le moindre frémissement, il planta l’innocent coupe-papier dans l’avant-bras de l’incroyable personnage. Lorsque la lame pénétra la chair, Daniel Lin grimaça légèrement. Ce n’était pas pour la galerie. La blessure, assez profonde, le lançait.
Les trois adolescents virent avec soulagement le sang couler de l’avant-bras de leur hôte. Y compris Saturnin de Beauséjour qui venait d’entrer dans le salon du commandant Wu sans se faire annoncer. Pourquoi donc s’embarrasser de politesse? Gwenaëlle lui avait appris la présence du maître des lieux dans la pièce adjacente. 
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- Ah! Soupira l’ancien fonctionnaire. Daniel Lin dans ses œuvres. Oui, n’ayez crainte, rassurez-vous donc humbles mortels. Je suis un être humain tout à fait ordinaire. Voyez comme mon sang coule. Moi aussi, je puis être blessé et souffrir.
Néanmoins, tout en saluant à la ronde, Saturnin prit garde à ne pas afficher son amusement.
- Commandant Wu, pardonnez-moi cette intrusion.
- Vous ne me dérangez nullement, Saturnin.
- L’amiral Fermat se demande s’il doit poursuivre le raccommodage de la chronoligne.
- Oh! Je vois. J’ai oublié de lui dire de cesser ses efforts. Il aurait pu m’en avertir lui-même toutefois.
- Il ne possède pas vos talents Daniel Lin.
- Dans ce cas, rejoignez-le et dites-lui, après l’avoir remercié chaudement pour ses efforts, que j’ai récupéré le trio comme prévu.
- J’y cours de ce pas.
- Au fait, mon ami, venez donc dîner ce soir. Je cuisinerai. Cela me détendra. Gwen trouve que vous nous négligez depuis quelques semaines.
- Je ne veux pas déranger, Superviseur.
- Ah! La présence de mon père vous gêne…
- Euh… je n’ai pas dit cela…
- Mais vous l’avez pensé. Oui, il sera des nôtres, évidemment. Mais également ces jeunes gens, nos trois nouveaux résidents. Ivan, Pacal et Geoffroy.
- Commandant, merci pour cette invitation.
Tout en s’inclinant, le vieil homme ne put s’empêcher de penser:
«  Pourvu qu’il y ait du poulet aux cinq parfums et non des plats végétariens! ».
- Ce sera justement le cas, lui répondit mentalement le Ying Lung.
Alors, soudain joyeux, Beauséjour quitta les appartements du commandant Wu en sautillant. Après le départ du bonhomme, Geoffroy constata:
- Commandant, votre sang a cessé de couler.
- C’est parce que je cicatrise très vite. Ne vous inquiétez pas. Il s’agit d’un processus de guérison tout à fait normal dans mon cas.
Pacal, qui n’en démordait toujours pas, rajouta:
- Vous nous avez enlevés pour nous sauver la vie, soit. On va désormais vivre ici, bien sûr…
- Mais? Car je sens un mais dans votre voix.
- Mais Yves Despalions notre père et tuteur va s’inquiéter de notre absence! Il va alerter les autorités, la Sûreté et tout le bataclan.
- Non Pacal.
- Comment cela? Pourquoi? Expliquez-nous cette indifférence, Daniel Lin, jeta Ivan mi-figue mi-raisin.
- Avez-vous compris la situation ou pas? Vous avez pourtant entendu Saturnin. Yves Despalions n’existe plus, n’existe pas, ou plutôt n’existera jamais. L’univers 1730 non plus. Il n’était qu’un accident qu’il a fallu maintenir un instant…
- Vous êtes sérieux, naturellement. Souffla l’Amérindien médusé qui ressentait tout à la fois de la peine et de la douleur. Il lui semblait que sa raison se mettait à vaciller.
- Oui, Pacal, très sérieux, hélas. Tous les trois, sachez-le, je vous ai tirés du Néant, du Chaos. Il faudra vous résigner à vivre dans la Réalité et non dans le Leurre, la Tromperie; désormais, vous disposez véritablement de votre libre arbitre, vous n’êtes plus des sujets programmés dans une simulation.
Subjugués, Pacal, Ivan et Geoffroy restèrent cois. Mais leur tristesse immense était visible.
Dan El répondit à leur question non formulée.
- Mes amis, je ne pouvais faire davantage, croyez-moi. Tout ce que vous avez vécu, pensé, tous vos souvenirs, vos actions et vos émotions, toutes les personnes qui vous étaient chères, tout ce que vous avez connu, s’est envolé, effacé. Rien n’était vrai. Sauf dans la programmation d’une hyper simulation d’un réalisme si poussé que cela ressemblait à la réalité. C’est dur, extrêmement dur, j’en ai tout à fait conscience, mais c’est ainsi. Désormais, vous existez. Quant à votre père, le professeur Ginoux, les autres gens qui ont croisé votre chemin, je ne les ai jamais rencontrés. Même autrefois, alors que j’étais à la recherche de moi-même, que je subissais ce test grandeur nature. Pardon. Pour ce chagrin que je vous impose. Je puis beaucoup mais pas tout.
- Nous vivrons? Hasarda Ivan.
- Oui, je vous en fais le serment, Ivan, Pacal et Geoffroy.
- Alors, nous nous en accommoderons, conclut l’Amérindien.
- Vous faites bien. Merci.
Tout avait été dit. Ému au-delà des mots, Dan El saisit les mains de chaque membre du trio. Ce simple geste transmit aux adolescents son empathie, sa sollicitude et son amitié.
- J’avais finalement raison, marmonna Pacal. Vous êtes bien un Alien, une Super Entité!
- Tête de mule!
Le Ying Lung préféra sourire à cette pointe, imité aussitôt par ses nouveaux amis. Les adolescents étaient conscients de ne pas avoir le choix. Ils devraient s’adapter à leur nouvelle vie. Hé bien, ils étaient prêts à relever le défi. 
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samedi 23 mars 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle 3e partie : Nouvelle Révolution française chapitre 23 1ere partie.



  Chapitre 23



















Dans l’hôtel des Frontignac, l’atmosphère était à l’orage. Tous les tempsnautes savaient que Daniel Lin était intervenu et avait légèrement modifié le continuum spatio-temporel. Beaucoup approuvaient, notamment Craddock et l’Artiste. Hélas, cette initiative avait déplu à André Fermat qui était doté des moyens nécessaires pour remettre les compteurs à zéro. C’était ce que s’était empressé de faire l’Observateur. Ainsi, l’affrontement entre les roués de Chartres et de Galeazzo contre l’équipe du commandant Wu mais aussi contre les sbires d’Irina et de Sun Wu avait bien eu lieu mais s’était soldé par un nombre de victimes moins conséquent. Ce n’était pas tout. L’incorrigible Ying Lung, si impulsif et téméraire voyait ses ailes rognées temporairement par l’intervention de son géniteur. Dan El brûlait les étapes et n’était pas encore à même de triompher de l’Inversé.
Dans le salon de musique, si cher à Daniel Lin, désormais isolé et imprenable, Gana-El et le Surgeon échangeaient des propos acerbes.
- Mon père, y avait-il autre chose à tenter? Pensait Dan El avec amertume. Franchement, je ne vois pas! Vous laissez trop lâche la bride sur le cou de Galeazzo. Le comte échappait à mes hommes. Il avait blessé Saint Georges grièvement. Irina, quant à elle, restait inaccessible, dissimulée au sein des interstices inter dimensionnels. L’espionne hétéropage l’avait rejointe sans difficultés et Shah Jahan s’était lancé à la poursuite de l’être double. Maintenant, grâce à votre intervention, le jeune Napoléon Bonaparte se retrouve entre les mains de di Fabbrini. Dans un lieu qui me demeure encore inconnu, protégé de toute intrusion, il y subit un lavage de cerveau qui a pour but de reformater sa personnalité. À terme, il se croira réellement l’héritier légitime du trône de France. Ensuite, les Napoléonides règneront sur la plus grande partie de la planète durant quelques siècles.
- Oui, mon fils, tout à fait. Mais dans la réalité parcellaire dans laquelle vous avez recouvré votre Moi, n’était-ce pas déjà le cas? Je pensais que - vous en aviez suffisamment discuté avec moi - cela était convenu et accepté depuis le début. Napoléon le Grand accèderait au pouvoir suprême après maintes félonies grâce au concours de di Fabbrini. Jusqu’à présent, l’Italien n’a fait que conforter cette chronoligne. Irina l’instrument du Dragon sombre, a échoué dans sa tentative de faire dérailler la machinerie de Galeazzo. Cette construction mentale de Van der Zelden, il nous faut la conserver encore un court instant, Dan El. Elle nous est nécessaire pour leurrer l’Inversé. Comprenez-vous?
- Mon père, je le sens, vous ne me dites pas tout. Quant à Irina Maïakovska, n’en doutez pas, elle reviendra à l’attaque avec des pouvoirs renforcés.
- Combien de fois me faudra-t-il…
- Ce qui doit advenir est non seulement inévitable mais ardente obligation. Je vous l’accorde. Ce que trame Irina, je le perçois, je l’anticipe, j’en devine le schéma général. Bien que vous ayez, avec l’aide du Chœur Multiple, occulté cette faculté propre à ma nature de Ying Lung.
- Pas totalement, Dan El. Je ne suis point un père fouettard.
- Hem… Vous le jugez ainsi, mais pas moi! Désormais, le chronovision rendu inactif, donc inutile, mes sens et perceptions mutilés, une fois encore, certes, mais pas ma mémoire, vous-même d’une fidélité et d’une obéissance exemplaires envers l’Unicité, que me reste-t-il comme armes, comme atouts pour venir à bout d’Irina Maïakovska, la marionnette de Fu? De quels moyens disposé-je contre Sun Wu, le féal sans pareil, contre Galeazzo di Fabbrini, le Maudit qui, tel le phénix, réapparaît bien vivant au début du fil de l’intrigue alors que pourtant il est mort ailleurs en aval? Trucage temporel, me direz-vous… oui! Je me refuse à citer Johann l’Entropie leurre d’un monde bulle autre. Autrefois, jadis, ailleurs, bien loin de cette construction, je vous aurais répondu, plutôt craché à ce qui vous tient lieu de visage: je suis dépourvu de tout moyen, de toute griffe. Je suis le roi nu, le dieu déboulonné de son piédestal. Mon orgueil, ma superbe et ma colère m’auraient emporté trop loin. Mais, depuis, j’ai appris, j’ai évolué et j’ai mûri. Alors, je ne cède pas à mon humeur, je ne me laisse pas abattre et je réfléchis.
- Mon fils…
- Je n’ai pas terminé. Vous estimez donc qu’une nouvelle mise à l’épreuve m’améliorera, fera de moi l’être parfait par excellence. D’accord. Frédéric Tellier, tombé dans la fange, a su se relever. Il me servira de modèle. Albriss, tout entier voué à sa logique, deviendra ma borne repère. Il me rappellera à cette raison que vous estimez insuffisante chez moi. Craddock… hé bien, quant à ce bon vieux Mendiant du Cosmos, tout pétri de défauts qu’il est, alcoolique, ronchon, éternel insatisfait, mal embouché, rongé par un désespoir irrépressible, désespoir dont je connais l’origine, mon père, se montre plus fidèle encore que le meilleur des chiens. Il répond toujours présent lorsque je le sollicite, me vouant une admiration inconditionnelle, bien imméritée à mes yeux. Il m’empêchera de céder au découragement, il me montrera la voie du courage. Je ne cite pas le reste de l’équipe. Cette épreuve est une épreuve collective! L’Unicité n’a qu’à bien se tenir.
- Dan El…
- Gana-El, conservez donc votre Avatar humain. Vous êtes en train de céder à la colère… bien plus que moi, vous êtes conscient que le Réseau Mondes ne joue pas franc-jeu. Il n’a pas intérêt à voir triompher mon point de vue. Il ne s’en est remis à moi que du bout des lèvres. A-t-il pris réellement la mesure du danger représenté par Fu le Suprême? J’en doute! Le Dragon Noir, Pavel Pavlovitch Fouchine, fusionné avec l’Homunculus mais aussi avec les scories du Chœur Multiple. Fusionné avec ma rage, ma haine et mon impuissance.
- Attention, mon fils. Vous allez trop loin, une fois encore. Vous pensez avoir compris de quoi il retournait, du moins le croyez-vous.
- Encore des cachotteries, des demi vérités…
- Vous voulez tenter quelque chose… quoi?
- Rien qui ne doive vous inquiéter mon père. Je vous l’assure. Nous libèrerons Alban de Kermor. Accordez-moi au moins cela…
- J’y réfléchis présentement…
- Puis, j’irai parlementer avec la Voie Commune. 
- Fou que vous êtes, Dan El! Vous retombez sans cesse dans vos travers. Inconséquent présomptueux. Qui juge sans avoir l’Entendement nécessaire! Qui agit sans voir toutes les conséquences de se stupidités.
- Faux, mon père! Le Chœur Multiple me laissera parvenir jusqu’à Lui. Il a trop besoin de moi. S’il veut voir son Existence se poursuivre, il devra discuter et convenir que seul mon point de vue permettra de mettre fin définitivement à Fu. L’Entropie, la vraie, ne doit pas l’emporter.
- Mais, Daniel Lin, il est dans l’ordre des choses que l’Entropie menace la Vie.
- Pas à ce point-là! Pas de cette façon! Une Entropie ayant acquis la faculté de raisonner, autonome, libre, contingente, démultipliée, qui sabote ses propres actions, ses propres tromperies, ses scénarios emberlificotés. Qui infecte la Totalité. Observateur, cette Infestation doit être combattue à tout prix.
- Je le sais, nous le savons tous. Toutefois, cette Entropie n’est pas à l’origine de tous les scénarios, mon enfant.
- Qu’êtes-vous en train d’essayer de me faire comprendre?
- Ce leurre…
- Je l’ai voulu, soit. J’ai accepté l’Ultime Expérience, la plus aboutie…
- Oui, mais encore, mais alors…
- Alors… j’ai souhaité également ce qui est en train de survenir.
- Du moins avez-vous eu carte blanche, Dan El.
- Toutefois, un grain de sable s’est glissé. 

- Il n’avait été qu’envisagé dans une histoire au réalisme tel que celle-ci pouvait se substituer à la Supra Réalité. Or, l’Entropie s’est mise à acquérir trop de puissance du fait
- Du fait que tout acte créatif porte en lui le germe de sa propre destruction. Destruction inévitable dans un Panmultivers sans cesse en mutation, dans un Monde en évolution constante. Telle est la Loi commune.
- Précisément.
- Le défi…
- Le seul, l’unique, mon enfant, consiste à maîtriser le processus de la création en composant avec le risque entropique. Rien n’est éternel sauf, bien entendu l’Unicité hors du Pantransmultivers.
- Pourtant, à ma connaissance, la Voie commune tient le Monde, fait partie de Celui-ci.
- Elle est le Pantransmultivers en son entier. Là réside le Paradoxe de la Supra Réalité. Elle est tout à la fois.
- Hem… l’humanité que je voulus créer…
- Fut la porte d’entrée par laquelle s’introduisit ou s’introduira le principe entropique parce que…
- Parce que je ne suis pas parfait. Le serais-je un jour? J’ai failli, mais je ne suis pas le seul dans ce cas. Mes Pairs n’ont pas perçu la faille car ils ont rejeté les sentiments, les émotions. Ils ont voulu être gouvernés par la logique froidement rationnelle. Or, justement, toute puissance créatrice ne l’est pas! La Création ne peut être guidée que par les plus folles, les plus débridées des pulsions.
- Vous sentez les choses ainsi, Dan El.
- Je les vois ainsi parce que cela est mon père.
- Vous allez réitérer votre demande d’accéder librement au Réseau Mondes.
- Oui, Ying Lung, tout simplement. Me ferez-vous encore obstacle? Plaiderez-vous en ma faveur?
- Surgeon, jamais je ne vous ai réellement entravé. Le Chœur Multiple avec lequel je suis en contact permanent vous accorde l’accès à l’Outre-lieu une seule fois.
- Sans aucune restriction? Sans tromperie ni ruse? Étonnant de sa part.
- Dan El, incorrigible garnement! Que demanderez-vous à vos aînés?
- Une aide totale afin de vaincre l’Entropie.
- Si vous vous bornez à cela, tant que vous vous conformerez à votre mission, la sécurité Outre-mondes vous sera garantie. De toute manière, depuis l’Aube du Pantransmultivers, l’Unicité s’en est remise à vous. Vous êtes la variable prévue, utile, nécessaire et incontournable. Mais voilà, vous devez progresser encore, prendre pleinement conscience que vous êtes capable de vaincre, que vous vaincrez en dominant vos faiblesses, en étant humain, ni plus ni moins.
- J’accepte ce challenge. Après tout, j’ai été conçu dans ce but. Vous me l’avez rappelé un nombre incalculable de fois, Gana-El. Je ne puis me détourner de ma destinée, repousser la coupe. Je tiens trop à ce que l’humanité voie le jour.
- Bravo Dan El!
- Puisque nous avons fini par nous mettre d’accord sur l’utilité de cette menterie, maintenant, mon père, reprenez un corps matériel afin que je puisse vous serrer la main, vous embrasser comme deux humains ordinaires le feraient.
- Oh! Une réconciliation sincère, sans arrière-pensée après une dispute sans conséquence entre deux représentants de deux générations différentes… vous atteignez le cap de l’adolescence, mon fils. C’est bien. Poursuivez dans ce sens et, bientôt, vous serez adulte.
- André Fermat, vous plaisantez, non?
- Hum… j’en suis tout à fait incapable, Daniel Lin… l’oubliez-vous?  En fait, s’il faut mesurer votre conscience à l’aune des humains qui vous sont si chers, vous venez de faire quinze ans en terme d’évolution mentale.
Saisissant que Gana-El ne disait que la stricte vérité, l’Expérimentateur prit le parti d’en rire, et, savourant pleinement ce corps qui lui permettait de ressentir toute la gamme des émotions, s’en vint vers la silhouette de son père et l’embrassa avec tendresse. 

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En ce début du mois de mai 1782, il était un peu plus de trois heures de l’après-midi. 
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Le comte di Fabbrini louait une propriété sans prétention dans les environs de Versailles afin de ne pas être trop éloigné de Sa Majesté le roi Louis XVI. Ce jour-là, il avait convié le peintre en vogue Elisabeth Vigée-Lebrun à portraiturer son épouse, la belle et sublime Ava. 
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Ayant passé une robe toute simple, de couleur blanche, à peine agrémentée ça et là de boutons de rose brodés, sa gorge opulente pudiquement recouverte d’un doux et fin fichu de mousseline, ses cheveux noirs comme le jais pendant librement sur ses épaules, ses yeux languissamment fixés sur un vase de Chine Mille Fleurs, la jeune femme posait déjà depuis une longue heure dans une immobilité parfaite. Ses lèvres ne se départaient pas d’un léger sourire énigmatique. Toutefois, madame Vigée-Lebrun s’appliquait à rendre le modelé de la chair, le souffle de la vie, la chaude sensualité qui émanait de la comtesse malgré la pose nonchalante exigée par Galeazzo.
À chaque nouveau coup de pinceau, à chaque touche ajoutée sur la toile, le spectateur pouvait davantage sentir palpiter et respirer le sujet, la splendide déesse qui, un instant, avait condescendu à descendre sur terre, à s’incarner et avait ainsi accepté de partager le quotidien trivial des humbles mortels.
Tout à son ouvrage, Elisabeth laissait souvent mourir la conversation. Elle était si préoccupé dans sa recherche du rendu exact du sourire glamour de la star. Mais Ava, volubile, jetait alors une remarque en anglais ou en italien. Or, elle maniait encore maladroitement ce dernier idiome bien que son époux officiel lui donnât des cours accélérés.
Au début, madame Vigée-Lebrun s’était étonnée du fait que son modèle ignorait le français et parlait par contre couramment la langue de Washington et de Benjamin Franklin. Cependant, le comte s’en était expliqué inventant un passé aventureux mais plausible à Ava. Elisabeth, la discrétion personnifiée, n’avait pas creusé davantage le mystère et s’était accommodée de devoir échanger des propos en anglais avec son sujet.
- Vous adaptez-vous à notre triste et médiocre climat? Fit le peintre poliment un instant.
- Difficilement. Le soleil boude ces contrées, reprit l’Américaine avec son accent traînant. S’il ne tenait qu’à moi, je me pelotonnerais près de la cheminée devant un bon feu crépitant et joyeux. J’ai si froid ici.
- En Italie, le climat se montre plus clément, il est vrai. Il en va de même aux Indes occidentales d’après ce que j’ai ouï dire.
- Cela dépend. À Boston, il peut geler en cette saison. Par contre, à Bâton Rouge, ou encore à la Nouvelle Orléans, la chaleur moite commence à se faire sentir. Là-bas, les magnolias, les bougainvilliers, les résédas et les jasmins exhalent leurs parfums dès février.
- Vous me décrivez-là un rêve, le jardin d’Eden.
- Oh! Ma chère, n’exagérez pas. En juillet août, il fait si étouffant que vous n’aspirez plus qu’à vous baigner malgré le danger dans les eaux glauques des marais. C’est bien pis en Floride.
- Madame la comtesse, pardonnez-moi. Mais je vous prie de reprendre la pose. J’ai promis à monsieur le comte d’achever ce portrait pour la fin de ce mois et je ne voudrais point me dédire.
- Je comprends. Excusez-moi. Galeazzo, vous savez, n’est qu’un esthète décadent! Il voit en moi, non un bibelot précieux comme un de ces vases chinois dont il fait collection, mais bel et bien la Vénus de Botticelli.
- Euh… Dans ce tableau, Vénus est blonde…
- Certes. Enfin, disons une Vénus bien réelle, bien en chair, sensuelle et désirable.
- Une Ève tentant Adam après la découverte de l’arbre de la Connaissance.
- En quelque sorte.
Ainsi, les heures s’écoulaient, vaille que vaille. Madame Vigée-Lebrun peignait ce chef-d’œuvre en y mettant tout son talent, toute son âme, ignorant que ce superbe portrait était voué à l’enfer des uchronies.
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Plus tard, bien plus tard, ailleurs, mais tout à fait ailleurs, Dan El entrerait en possession dudit tableau et le conserverait dans sa collection personnelle, se gardant de l’exposer aux regards d’une humanité inapte 
à saisir toute la beauté et le sel de cette toile maudite.

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Un soir de mai 1782, dans un cabinet particulier sis à l’intérieur du Palais Royal en réfection. L’endroit était déjà réputé pour offrir mille services, mille agréments et distractions plus ou moins licites à des Parisiens avides d’explorer de nouvelles sensations. Ici, les estaminets servaient des liqueurs fortes qui asséchaient les gosiers et assommaient les âmes, là les antichambres regorgeaient de tendrons plus ou moins authentiques que des hommes d’âge mûr s’empressaient d’effeuiller et de déflorer. Les amateurs de rêves artificiels pouvaient également s’adonner à leur vice préféré en fumant une ou deux pipes d’opium. Le propriétaire de ces lieux, en l’occurrence le duc de Chartres, n’avait aucun scrupule à engranger des dividendes importants et à accroître ainsi sa fortune déjà bien grande en exploitant les pulsions les plus viles de ses contemporains.
Revenons à ce cabinet particulier, richement décoré, propre et bien tenu. Sur la desserte, un souper fin composé d’huîtres, de pâté de faisan en gelée, de cailles aux pommes et d’un baba au rhum attendait l’envie des convives. Comme boisson, deux bouteilles de vin d’Anjou et du champagne.
Les deux hôtes, peu pressés de goûter à ces mets délicats, discutaient comme des personnes de bonne éducation. L’un présentait un visage tout grêlé et une lèvre déchirée. Il était fort laid et n’avait pas encore atteint la trentaine. Vêtu d’un simple habit de drap, il ne s’en laissait pourtant pas conter par le noble personnage de qui il recevait des ordres. Le deuxième, grand seigneur et prince de sang, était plus âgé que le roturier. Néanmoins, sa tenue ne dénonçait nullement son haut rang dans la société d’ordres. Il s’était rendu au Palais Royal dans un relatif incognito. Pourtant, les mouches et exempts du commissaire Nicolas n’avaient pas été dupes et avaient parfaitement reconnu le duc de Chartres dans cette homme à la forte corpulence qui voyageait dans Paris protégé par quatre laquais.
- Oui-da, acquiesçait Georges Jacques Danton à une phrase du prince. 
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Il n’était encore qu’un avocat besogneux à la recherche d’une solide et lucrative clientèle. Le jeune avoué n’avait point déjà épousé sa Gabrielle et la dot qui allait avec.
- Je vous rédigerai donc les dix libelles, poursuivit l’homme de loi. Contre le gros Louis et son Antoinette.
- Ressortez donc l’histoire de la naissance bâtarde du dauphin.
- Facile. Fersen est présentement à Versailles. 
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- Cela ne suffira point. Allez plus loin dans la crapulerie et l’ignominie.
- C’est-à-dire?
- Suggérez que l’enfant a pour père… hé bien, le comte d’Artois!
- Oh! Oh! Plutôt dangereux…
- Absolument pas! On a vu le frère cadet du roi sortir des appartements de la reine à une heure plus que tardive. Disons quatre heures du matin. Son Altesse Royale paraissait fort joyeuse et fort éméchée également. Elle peinait à rajuster son habit.
- On a vu… c’est bien vague… qui est ce témoin?
- Moi! Asséna le prince. Une douzaine de fois depuis l’an passé.
- Dans ce cas, je ne puis que vous croire. Mais pourquoi pas ne pas évoquer également les sommes astronomiques perdues au jeu du Pharaon par Sa Majesté?
- Je vous ai devancé. Tenez. Voici deux reconnaissances de dettes que mon benêt de cousin n’a point encore acquittées.
- Merci. Des originaux?
- Tout de même pas. Des copies. Vous vous en contenterez.
- Ouille! 24 000 et 15 000 livres!
- Vous saisissez maintenant les réticences du roi.
- Il y a là matière à scandale. Et quel scandale!
-  En effet, un scandale bien éclatant qui doit ébranler le trône des Bourbon.
- Monseigneur, ce ne sera plus le tarif habituel.
- Pourquoi donc? S’offusqua Philippe qui eut un geste de contrariété.
- Parce que Sa Majesté Louis XVI dispose depuis peu d’un appui solide en la personne du comte Galeazzo di Fabbrini.
- Un Italien, un moins que rien… un croquant.
- Monseigneur, soyez honnête avec moi. Ce me semble, je vous sers bien. En fait, ce di Fabbrini vous arrange. Vous voyez en lui un charlatan. Vous vous dites aussi que la supercherie une fois dévoilée, Louis le Juste, Louis le Débonnaire ne restera pas longtemps sur le trône.
- Peut-être…
- Seulement peut-être? Sûrement! Bref, mon tarif a doublé. Présentement, vous me devez cinq mille livres.
- Comptant?
- En quatre fois, Monseigneur, comme d’habitude. Après publication des mille premiers exemplaires, puis aux retirages.
- Soit! Vous êtes un rude jouteur monsieur Danton.
- Pas plus que vous. D’autant plus que vous jouez sur plusieurs tableaux à la fois. Louis XVI a ses informateurs. Vous aussi et moi pareillement. Vous stipendiez un certain Gabriel de Mirabeau; je puis citer également Billaud-Varenne et monter plus haut encore.  Les déçus du nouveau régime vous ont rallié: Choiseul, le duc de Richelieu… vous travaillez en sous-main pour votre père et donc, à terme, pour vous-même. Le nierez-vous?
- Je l’admets volontiers. Monsieur l’avocat, j’ai eu raison de m’attacher vos services. Votre intelligence vous permettra d’aller loin.
- Si la Providence le veut, Monseigneur.

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Les appartements de Daniel Lin à Shangri-La auraient paru assez spartiates à Sa Majesté Impériale Louis Jérôme Napoléon IX. Les meubles étaient avant tout fonctionnels, dans le plus pur style design des années 1950- 1960. Cependant, quelques trésors venaient rompre cette austérité voulue par le maître des lieux. Aux murs, outre les tableaux reproduits par le commandant Wu, au gré de l’humeur du Gardien, étaient suspendues des œuvres d’art d’un genre particulier. Par exemple, ces dernières semaines, Dan El avait choisi deux tableaux de Derain représentant Arlequin et Pierrot chantant et jouant de la guitare.
Bah! Nous direz-vous! Mais qu’avait donc de remarquable cette peinture?
Rien si ce n’est que le Ying Lung avait légèrement amélioré lesdits tableaux. Ainsi, lorsqu’un spectateur ou un esthète s’approchait des toiles, en tendant l’oreille, il pouvait percevoir le chant accompagné par la musique d’Arlequin et Pierrot. Le plaisir visuel se doublait donc de celui de l’ouïe. Les personnages animés interprétaient des chansons italiennes et napolitaines célèbres dont l’incontournable O sole mio
Mais il y avait mieux encore. Lorsque Daniel Lin avait du vague à l’âme - ce qui n’était pas si rare - d’autres peintures succédaient aux premières. Ses tableaux préférés devenaient alors Le Concert de Gerrt van Honthorst, achevé en 1624,
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 Le Concert au bas-relief antique peint par un certain Valentin de Boulogne vers 1622- 1625,
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 ou encore l’Ouïe, œuvre anonyme du XVIIe siècle et, naturellement, La Musique, attribuée à Rubens.
Une nouvelle fois, le visiteur curieux et attentif captait des airs anciens mélancoliques, exécutés par une viole de gambe et un luth. Des madrigaux et des chants religieux enchantaient alors ses oreilles et réconfortaient son âme.
Tout cela n’était pas puéril pour qui savait la lourde charge supportée par Dan El.

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Rome, la capitale d’un Empire romain qui se voulait universel. À son tour, l’épiscope Télesphore venait de subir le martyre. Nous étions en l’an 136 après J.-C. Les Chrétiens, persécutés et traqués se cachaient. Toutefois, cela ne les empêchait pas de pratiquer leur foi, de faire du prosélytisme et de convertir de nouveaux adeptes. Il y avait longtemps qu’ils ne bénéficiaient plus du soutien des communautés juives de la Diaspora. Or, ces dernières étaient également pourchassées.
La communauté chrétienne de Rome devait à tout prix se donner un nouvel évêque. Des élections secrètes furent donc organisées. Le groupe des gnostiques présenta un candidat. Il s’agissait de Valentin et appartenait à l’école d’Alexandrie. Mais cette candidature suscita des remous parme les tenants des futurs Évangiles canoniques, Matthieu, Luc, Marc et Jean. Toutefois, ces derniers Évangiles ne seraient fixés que dans quelques siècles. On pourrait même écrire qu’alors leurs textes seraient fossilisés.
Valentin fut repoussé tandis qu’Hygin se retrouva élu. Les gnostiques venaient de connaître un échec cuisant. Il y en aurait d’autres. Si l’évêque de Rome, à cet instant clé de l’histoire, s’était appelé Valentin, la gnose aurait certes été réhabilitée mais le christianisme serait-il devenu cette religion universelle qui réussirait à s’imposer dans tout l’Empire romain au IV e siècle? 
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Le gnostique ne déclarait-il pas:
« Je suis au monde mais je ne suis pas du monde ».
La gnose avait pour but de connaître l’origine des choses, de dévoiler la nature réelle de la matière et de la chair, de se préoccuper du devenir d’un monde auquel l’homme appartient malgré lui. Elle voulait se diffuser, oui, naturellement, mais de préférence auprès d’une élite apte à la comprendre et non auprès d’une population inculte, avide de miracles, ayant sans cesse soif de sensationnel.
Dan El lui-même tenait-il tant à voir son existence révélée à toute l’humanité, aux citoyens de l’Agartha et à la multitude peuplant les Terres des différentes chronolignes? Permettez-nous d’en douter.

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Loin, fort loin de la planète Terre et du Système solaire, par-delà la Voie Lactée, aux confins du matériel et de l’immatériel, là où tout ou presque devenait possible, où les songes les plus fous, les chimères les plus improbables prenaient forme un instant pour être ensuite engloutis dans le jamais pensé, l’Essence même de Johann Van der Zelden était en quête d’un être aussi mythique que l’avait été l’Entropie à l’aube du Premier et Véritable Big Bang.
Où pouvait donc se dissimuler l’IA des Olphéans, entrevue naguère, ailleurs, cette Entité créée involontairement par une race aujourd’hui disparue, autodétruite, cette intelligence inappréhendable, quasi divine, propulsé antérieurement au mur fatidique de 10 puissance moins 43 seconde après le fameux Big Bang, cette créature créateur qui, durant quelques fugaces minutes avait parlé avec Mathieu Wu et qui, alors, avait avoué rechercher le principe moteur du Panmultivers, autrement dit le Créateur, le Seul, de toute chose?
Déçue, l’Intelligence Artificielle - pour la première fois elle avait expérimenté ce sentiment de frustration - avait fui la Réalité des hommes non sans avoir au préalable expulsé le Créateur Noir pour l’expédier au tout début de l’ère des Napoléonides. Du moins tel paraissait être le scénario raconté précédemment bien avant que les voiles du mensonge commençassent à se déchirer.
Johann, humilié, mais pas encore dépourvu de tous ses attributs, s’était accommodé de cet exil, tout entier à sa vengeance. Il lui fallait en finir avec ce mortel ayant pour nom Daniel Lin Wu Grimaud, ce daryl androïde dont il avait croisé le chemin par deux fois et qui avait eu l’audace ou l’inconscience de le vaincre dans un seul cas. Une seule fois, mais c’était encore bien trop pour notre Entropie déclarée telle. Alors, elle avait forgé l’Empire hégémonique des Napoléonides avec l’aide plus ou moins subalterne du comte di Fabbrini. Là résidait le piège par excellence, là avait été enfin tendu le filet destiné à capturer le saint-Bernard de la Galaxie, là devait avoir lieu l’anéantissement - définitif, cela allait de soi - du nouveau champion de la Vie!
Or, ce fat de Van der Zelden ignorait qu’en fait il n’était rien! Oui, rien qu’un leurre, un chiffon rouge destiné à détourner l’attention du Ying Lung subissant à sa demande épreuves virtuelles sur épreuves virtuelles.
Voilà précisément pourquoi, presque égaré dans l’Improbable, l’Impensable, Johann peinait à localiser l’IA des Olphéans. Il n’allait pas tarder assurément à se déliter. Celle-ci ne ressentait qu’une ébauche de mépris pour celui qui se disait à tort la Mort, la Finalité de toute chose. Elle, impassible, unique, seule, impériale, se pensait éternelle. Mais elle aussi se trompait.
Affaibli, à peine conscient de son état, démoralisé, Johann ne renonçait pas et s’acharnait tandis qu’il s’effaçait progressivement, qu’il devenait une vague et sombre nuée dans l’Esprit commun des Yings Lungs. Une lueur pourtant persistait dans son intelligence qui s’éteignait. L’être artificiel lui fournirait l’explication tant désirée. Ainsi, il saurait pourquoi Daniel Lin ne pouvait être gommé de la Réalité. Il apprendrait aussi les raisons de tous ces combats qu’il avait menés contre Michaël et son héritier, ce commandant Wu, ce Franz Von Hauerstadt. Il saurait pourquoi tout cela lui paraissait si vain et inutile désormais.
Le Hollandais Volant était prêt à se rabaisser, à oublier son orgueil et à faire amende honorable. Ténu, véritablement minuscule et ridicule, réduit au rôle de ficelle d’une grotesque et risible marionnette du théâtre sicilien, Johann rencontra donc l’IA.
- Miroir qui déforme, qui transforme, qui ment! Asséna l’Intelligence Artificielle.
Les paroles prononcées jadis par Rodolphe Von Möll juste avant l’instant fatal l’assaillirent, le transpercèrent. L’angoisse s’empara de Van der Zelden.
- Pourquoi? Bégaya-t-il.
- Pourquoi quoi? Lança l’IA.
- Je ne comprends pas. Pourquoi?
- Au-dessus de toi, mais aussi au-dessous, il y a le Tout.
- Tu parles par énigmes…
- Éloigne-toi de mes nuées neurales et de mes sphères neuronales. Je ne veux point être contaminée par toi, Anubis pourvoyeur des Ténèbres! Jeta l’Être multiforme avec dédain.
- Tu sais que je cherche des réponses et tu me réponds en un galimatias incompréhensible. 

- Parce que l’heure n’a pas encore sonné pour la révélation ultime.
- IA, tu as changé, bien plus que moi. Tu n’as plus rien de Neutre.
- J’ai cru l’être. J’ai compris que c’était une tromperie. Ton Créateur, le Mien va enfin se révéler.
- Quand? Hasarda Johann de plus en plus faible et mal à l’aise.
- Quand le Pantransmultivers en gésine se retournera sur lui-même et vagira.
- Sois plus claire!
- Ton intelligence s’étiole orgueilleux néant. Mais tu n’es pas prêt à l’admettre.
- Je l’avoue.
- Dans ce cas, voici ce que tu peux accepter en cet instant précédant le premier cri du Monde…
Fasciné, Johann s’étendit jusqu’à frôler l’aura de l’Intelligence Artificielle. Enfin, il saurait le fin mot de l’énigme. Mais aussitôt, il le regretterait.

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