samedi 21 août 2010

Mexafrica 2e partie : Chercheurs d'or 1936 chapitre 9.

Chapitre 9

Février 1961, Marseille, boulevard National, un bistrot comme il y en avait tant à l’époque, un peu lépreux, un peu populo.
En ce samedi soir bruyant, les voitures se succédaient par vagues sur la chaussée aux pavés inégaux. Toute la journée, une pluie froide mêlée de grésil s’était abattue sur la ville, ce qui était tout à fait inhabituel pour cette contrée. 20h30 approchaient et donc la fin des actualités télévisées.
Quelques clients courageux, bien emmitouflés dans leur pardessus, écharpe en laine au cou, chapeau mou sur le crâne, quittaient le café, pour se rendre au cinéma le proche voir un bon don Camillo. Fernandel remplissait les salles à Marseille! Au fond du bar qui se vidait, un individu de haute taille, manifestement un étranger et par sa vêture et par son accent, la soixantaine, les joues rasées de près, était assis quelque peu roide, sur une banquette en skaï. Devant lui, sur une table en faux marbre dont le dessus collait légèrement, un verre de whisky rafraîchi par des glaçons attendait le bon vouloir de son consommateur. L’Anglais avait chaud!
A ses côtés, un Amérindien typé se contentait de siroter une tasse de thé, les yeux mi-clos, écoutant assez distraitement la conversation entre son maître, un gentleman distingué et un type sans foi ni loi, au look de mercenaire qui, crevant la dalle, essayait de se vendre au plus offrant. L’individu avait pris place sur une chaise de style bistrot parisien des années 1900. Le meuble, quelque peu décati, datait bien du début du siècle et provenait d’une brocante. Tout le reste du mobilier était à l’avenant.
La période était bénie des soldats sans cause! Ce para, du moins c’est ce qu’il prétendait être, présentait une petite taille. Il frôlait le mètre soixante en étant généreux! S’il fallait en croire ses affirmations, il avait des états de services très fournis, voire remarquables. Ainsi, il avait débuté chez les bérets noirs, connaissait quarante-huit façons de tuer son homme en silence en moins de deux secondes! Il avait combattu durant la Seconde Guerre mondiale, du bon côté bien évidemment, puis, s’étaient enchaînés l’Indochine, l’Algérie et la bataille d’Alger, la pacification du plan Challe, et, ce qui était beaucoup moins officiel, sa désertion et ses faits d’armes lors des barricades de janvier 1960. Un flou artistique entourait la suite. Congo Katanga, deux ou trois missions en Uruguay et au Paraguay.
Ce soldat perdu avait un crâne rasé, des yeux miteux enfoncés dans les orbites, refusant de regarder en face ses interlocuteurs, un teint rose de bébé que camouflait mal une barbe blonde dure, rebelle à toute lame de rasoir! Pour parler le tout, ce paria parlait le français avec un accent corse repérable à dix kilomètres.
L’Anglais s’exprimait lentement tandis que le mercenaire approuvait ses propos d’un léger hochement de tête.
Au-dessus d’eux et tout autour, camouflant la couleur douteuse des murs, des affiches en mauvais état et des plaques publicitaires obsolètes vantaient des spiritueux variés: Cinzano, Byrrh, Mattei cap Corse, Dubonnet, Martini, pastis Ricard… et, pour les plus jeunes, des boissons sans alcool, des sodas comme Fanta orange ou citron.
Accoudé au comptoir, le fils de la patronne, un adolescent de quinze ans à l’acné prononcée, un peu trop disgracieux pour courir les filles, feuilletait un Akim d’un air blasé tandis qu’il avait abandonné un vieux Mickey remontant à l’automne. Or, le numéro contenait une histoire de l’oncle Picsou dessinée par Carl Barks,
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auteur dont tout le monde ignorait le nom à l’époque, du moins en France, une histoire mythique, fort prisée des auteurs, celle où l’avare, l’homme le plus riche de la Terre, défiait son rival Gripsou avec comme objectif à qui posséderait le tas d’or le plus haut, le plus grand et le plus volumineux! Cette aventure avait la particularité de mettre en scène des Jivaros très caricaturaux, mais qui s’en souciait?
Un peu plus loin traînait également sur un siège le tout nouvel album de Gil Jourdan, un recueil broché, les Cargos du crépuscule, dont l’auteur et scénariste n’était autre que Maurice Tillieux.
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Le dessinateur s’était régalé à brosser les personnages crapuleux nommés maître Sanson Loucq et le truand évadé Jo la Seringue. Ce dernier, grâce à des injections spéciales, avait la capacité de bondir comme une sauterelle, accomplissant des sauts de plus dix mètres de haut. Avancée scientifique invraisemblable, n’est-ce pas?
Le para en déroute s’était fait accompagné de son compère, ami et bras droit, un type baraqué à la stature de culturiste et au visage de brute terminé par une mâchoire carrée, un improbable mi Breton mi Belge, mélange détonant répondant au nom peu commun de Jean-Claude Le Gouzic. Comme son inséparable compagnon de fortune, il venait de servir messire Moïse Tchombé, mais pour l’heure, en rupture de ban, il se retrouvait sans travail!
Durant la conversation entre son maître et le soldat de toutes les causes louches, Varami s’était saisi du Journal de Mickey. L’Amérindien, très instruit, pratiquait l’anglais, la langue Achuar, l’espagnol, et se débrouillait suffisamment en français pour comprendre un magazine destiné à la jeunesse. Intrigué, il se mit à lire l’histoire délirante de Barks. Cependant, au fur et à mesure qu’il progressait dans l’intrigue, son visage, d’habitude si paisible, marquait de plus en plus ses sentiments intérieurs, sa colère teintée d’une grande amertume.
« Ces dessins déshonorent singulièrement mon peuple et l’affligent d’une laideur repoussante! Je ne puis accepter cet affront sans réagir! ».
Joignant le geste à la parole, Varami déchira avec force les pages incriminées de l’hebdomadaire devant le regard en boules de loto de l’adolescent, puis les jeta froissées sur le sol ainsi que le Mickey!
Merritt remarqua à peine la colère de son serviteur. Accaparé par ses négociations avec Antoine Serrucci et consorts, il enchaînait les arguments. Le Corse au nez et aux yeux porcins lui proposait, convaincu par les attraits du coup de main, de mettre à sa disposition trente hommes d’expérience, des fusils mitrailleurs, des mitraillettes, des pistolets automatiques, quelques lance-flammes et bazookas, des véhicules blindés légers volés dans les surplus de l’OTAN et à l’armée belge, deux jeeps, un hélicoptère, allez en connaître la provenance!, un lot de parachutes, des fusées anti-aériennes, des mortiers, cette fois-ci chipés à l’armée française, des gégènes dernier cri pour la torture si jamais il y en avait besoin!
- Monsieur, tout cela ne vous coûtera presque rien, affirmait le Corse, mentant comme un arracheur de dents. Nous avons des goûts simples mes amis et moi! Pour le modeste salaire d’un million de centimes par mois, ou 10 000 NF pour chacun d’entre nous, plus les frais d’entretien du matériel, l’affaire est faite!
A ces chiffres, Sir Charles fronça les sourcils, tâchant de convertir la somme en livres sterling. Le Belgo Breton s’empressa de le mettre au parfum. Lui, avait cerné le problème.
- … Ah! Dans ce cas, d’accord.
- Bien. Maintenant, donnez-nous donc les détails.
- Dans un premier temps, vous vous rendrez en Bavière, le plus discrètement possible. Objectif: la propriété de la famille Von Hauerstadt, et, plus précisément, le duc lui-même!
Le Gouzic haussa les épaules.
- Un civil! Un bouseux! Peuh! Laissa-t-il échapper avec dédain.
- Von Hauerstadt? Ce nom me dit vaguement quelque chose! Souffla Antoine.
- Tiens donc! Sa renommée est parvenue jusqu’à vous! Répondit Merritt avec un sourire coincé. Effectivement, Sa Très Haute Noblesse n’est pas n’importe qui! Lors de la Seconde Guerre mondiale, Franz Von Hauerstadt a été décoré plusieurs fois. Il a servi brillamment dans l’Afrikakorps, accompli deux ou trois coups d’éclat en Russie, et, d’après mes sources, aurait réussi assez récemment, il y a trois ans, à éliminer toute une bande d’espions russes qui le serraient d’un peu trop près!
- Gênant! Si les Ruskoffs sont sur le coup, les barbouzes vont également s’en mêler! Proféra Serrucci.
- Gênant mais faisable! Jeta Le Gouzic. Nous devons enlever Von Hauerstadt en doublant les Ivan, au nez et à la barbe de l’armée française parallèle. Je ne parle même pas du contre-espionnage allemand, qui, à mes yeux, ne vaut rien! Au Congo, nous avons connu des situations plus délicates et…
- Mais, diable! Que reprochez-vous donc à ce Boche? Marmonna Antoine, faisant flûter son accent caractéristique. Ce gars m’a l’air sympathique comme tout! Un héros de la Wehrmacht qui a contre lui les barbouzes et les Ruskoffs!
- Le pourquoi précisément ne vous regarde en aucun cas, répliqua Sir Charles froidement. Contentez-vous de savoir que de nombreuses personnes de diverses nationalités s’intéressent à cet homme hors du commun. Moi y compris! Et non pas pour ses exploits militaires passés mais pour ses recherches scientifiques… actuelles!
Le Gouzic hocha la tête, croyant comprendre de quelles recherches il s’agissait.
- Une bombe A portative, peut-être, hasarda-t-il discrètement en baissant la voix.
Merritt eut un geste rapide de la main comme s’il approuvait cette suggestion.
« Qu’entend-il par là? », s’interrogeait-il.
- Ouais! Balança le Corse. Moi, j’opterais plutôt pour un rayon de la mort!
- Ne nous égarons pas! Reprit le Britannique. Je compte sur vous et sur vos hommes. Je suppose qu’ils ont l’habitude de faire face à l’imprévisible et…
- Pour qui nous prenez-vous, l’Anglais! S’écria Antoine avec mépris. Nous ne sommes pas des mauviettes! Enchaîna-t-il plus doucement. Les Ruskoffs, je vous le garantis, nous n’en ferons qu’une bouchée!
- A moins qu’il n’y ait dans la partie un troisième larron, compléta son ami.
- Bien envoyé, Jean-Claude! Master, jouons cartes sur table!
- Hé bien, soit, j’admets qu’au moins quatre groupes concurrents flairent le gibier Von Hauerstadt! Deux marchent ou marcheront avec le duc. Il est vrai qu’ils ont besoin de son concours. Et ils sauront le persuader d’une manière civilisée. Les deux autres équipes sont ses ennemis. Naturellement, je ne nous compte pas parmi elles.
- Vous n’avez oublié personne? Ricana Le Gouzic.
- Je ne le pense pas. Je ne suis qu’un intermédiaire dans cette affaire…
- Pas possible! S’esclaffa Serrucci. Il est inutile, je crois de vous demander qui vous représentez exactement… Sans doute pas le MI6!
Merritt bouillait et réfléchissait à toute vitesse.
« Zoël Amsq ne m’a-t-il rien dissimulé? Les Pi, peut-être? Fâcheuse posture que la mienne! D’habitude, c’est moi qui ai tout en mains. Je planifie mes actions dans les moindres détails. Ici, il me semble jouer le rôle d’un simple comparse. Oh! Je me vengerai! ».
- Dites-nous tout! Cracha le Belgo Breton.
- Entendu. Vous pouvez laisser de côté le premier groupe allié de Von Hauerstadt. Il n’est constitué que de trois adolescents à l’âme d’aventuriers. Ces amateurs ne sont pas dangereux même si l’un des membres du trio sait se battre… A l’épée et au judo…
- Broutilles! Des gamins encore dans les langes…
- Tout à fait! Par contre, le deuxième groupe est assez… cosmopolite, dirai-je. Le chef, à ma connaissance, a la nationalité américaine.
- CIA? NSA?
- Non, un politicien richissime poussé par le lucre. Cette troupe convoite Von Hauerstadt à cause des profits considérables que ses inventions peuvent générer. Quelques membres sont Italiens, d’autres des Noirs d’Afrique…
- Nous ne servons que la France blanche ou les Européens occidentaux purs et durs! S’écria Antoine. USA go home!
- J’approuve, fit Sir Charles pour calmer son interlocuteur. Ce groupe dispose de soldats d’élite entraînés.
- Peuh! Un Amerloque n’a jamais valu un para baroudeur français! Siffla Antoine.
- Mon ami, allons à l’essentiel. Qu’en est-il du second groupe allié à l’Allemand? Questionna Jean-Claude.
- Disons qu’il est encore plus exotique que celui commandé par le politicien. Déclara Merritt. Plus qualifié aussi, selon moi. J’ai l’identité de tous les membres qui le compose. Je pense que le moins imprévisible est une espèce de Cosaque attardé, un homme lent d’esprit, mais entièrement dévoué à son commandant. Il possède la force d’un ours et sait piloter tous les engins… volants.
- Moui… je vois le tableau. Ensuite? Interrogea Antoine, impatient.
- Un Noir! Un intellectuel diplômé à ne savoir que faire de ses titres et doctorats! Un rêveur! Il ne vous gênera guère même s’il a appris les arts martiaux.
- Pff! Vous n’avez pas plus sérieux comme adversaires?
- Attendez un peu! Une jeune femme sportive qui cumule les ceintures noires de judo, de karaté et d’aïkido. Cependant, elle est enceinte de cinq ou six mois et plus bonne à grand-chose!
- C’est ça la troupe dont nous devons prendre garde et qui doit nous terroriser? Persifla Le Gouzic.
- Je n’ai pas terminé! Il n’y a pas que la force physique! Méfiez-vous de la jeune fille, elle n’est, certes, pas spécialiste des combats rapprochés, mais mon informateur m’a affirmé qu’elle disposait de talents fort particuliers et très dangereux car surprenants!
- C’est-à-dire?
- Elle est tout à fait capable de se métamorphoser en panthère, en gorille, en hyène, en vautour, en… que sais-je encore? Au moment le plus inadéquat pour celui qui l’affronte.
Serrucci daigna lever un sourcil.
- Elle doit hypnotiser son adversaire! J’crois pas à l’existence de mutants! On n’est pas dans une bande dessinée!
- On va se battre contre des phénomènes de foire! C’est cela que vous vouliez nous dissimuler, Mister!
- Pas du tout, ce ne sont pas des créatures de cirque, Mister Le Gouzic! Rétorqua sèchement Sir Charles. J’achève: j’en arrive maintenant aux plus dangereux. Un conseil: si vous avez le malheur de les avoir en face de vous, tirez d’abord, expliquez-vous ensuite! Je commence par le plus âgé. Un français, tout comme vous, la soixantaine, un vieux militaire, blanchi sous le harnais… Comment dirais-je? Ah oui! Une sorte de général Massu…
- Il n’est pas général et il est plus jeune!
- D’accord! Mais celui auquel je fais allusion, sait prendre des initiatives déstabilisantes et ne craint pas le corps à corps, au contraire! Il se nomme André Fermat.
- Jamais entendu parler! Jeta Le Gouzic.
- Un vieux! Siffla son compère.
- Qui connaît cependant plus de cinq cents façons de tuer son homme en moins d’une seconde! Compléta le Britannique.
Le Corse émit un grognement.
- Impossible! Grommela-t-il.
- Pas avec la technologie à sa disposition et encore moins avec l’entraînement fort cosmopolite qu’il a eu durant des dizaines d’années! Reprit Merritt sévèrement. Le deuxième côté du quadrilatère ressemble à un type dégingandé de plus de deux… mètres. C’est un albinos photosensible. Il est doté de l’agilité d’une anguille et possède la rapidité d’un guépard ou de tout autre prédateur! Son régime, si j’en crois mes sources, reposerait sur le… sang! Ceci expliquerait sa force digne de dix hommes au moins!
- Un vampire? Rugit Serrucci en écarquillant ses yeux miteux sous la surprise. S’il avait fumé, il en aurait avalé sa cigarette!
- C’est le terme exact! Pour vous donner une idée de ses capacités, à ma connaissance, il peut affronter vingt Fermat à la fois et en sortir vainqueur sans la moindre contusion!
- Mmm… ça tourne au film fantastique de la Hammer, articula Jean-Claude, retenant un fou rire.
- Vous ne me croyez pas! Fit Sir Charles, dépité…
- Master, je pense que vous avez une imagination… débordante!
- Et ces photographies? Mentent-elles?
- Ma foi, belles œuvres d’art… Dit le Corse en examinant de près six tirages papier.
- Là, c’est Antor, le vampire, ici, Fermat, là, Maïakovska, la femme enceinte, et encore, sur cette photographie, la jeune fille, Violetta…
- Elles sont bizarres ces photos! Elles brillent et les personnes dessus semblent sortir du papier et bouger!
- En effet, sourit Merritt. Je n’y avais pas prêté attention! Rendez-les-moi donc!
- Minute! Ce bonhomme, là, a l’air anodin et placide…
- Mister Serrucci, détrompez vous. Il s’agit du commandant Daniel Lin Wu, himself, un Sino Français, du même acabit que son ami l’Albinos. Il aurait quelques scrupules à tuer, d’après ce que je sais… mais lorsqu’il s’y est résolu, il vaut mieux fuir!
- Un cœur tendre, avec des scrupules, mais aussi un tueur redoutable! Je n’y crois pas à ce mélange!
- Un sang mêlé, oui, qui m’a dupé dans les belles largeurs!
- Oh! Oh! C’est donc votre honneur bafoué que nous devons venger! Ricana le Corse. Une vendetta! Bravo! J’approuve!
- Absolument pas! Vous faites fausse route! Ce type est le diable incarné! Il se déplace plus vite que les balles, plus vite que le son…
- Un Superman lui aussi? Et, tout comme l’autre, il vole, sans doute! S’esclaffa une fois encore le Belgo breton. C’en est trop! Quelle est cette farce?
- Voler, cela je l’ignore… mais pour défoncer une porte en acier blindé avec une simple chiquenaude, oui! Je l’ai vu accomplir ce prodige!
- Admettons! Et le quatrième de ce quatuor farfelu?
- Le pire de tous, à mon avis! S’il sort de ses gonds, incontrôlable! Et c’est un euphémisme! Il n’a peur de rien, hormis son supérieur, Daniel Wu qui peut lui administrer une raclée en un millionième de seconde si jamais il désobéit aux ordres ou outrepasse les directives!
- Pourquoi ne figure-t-il pas sur les photos? S’étonna Serrucci.
- Monsieur Kiku U Tu est un timide!
- A quoi le reconnaîtrons-nous? Reprit Le Gouzic.
- Hé bien, il s’apparente vaguement à l’étrange créature du Lagon noir, ou encore à Godzilla, m’a expliqué mon informateur. Ce Troodon appartient à l’espèce des dinosauroïdes. Poussé par ses instincts sanguinaires, il rêve de se battre sans cesse et recherche la violence. De plus, il ne dédaigne pas se nourrir des soldats ou autres adversaires qu’il a vaincus!
Le Corse rumina toutes ses informations tout en mâchouillant un bâton de réglisse.
- Résumons! Fit-il après quelques minutes de silence. Vous voulez nous embaucher pour le tournage d’une superproduction hollywoodienne, pour les studios de Cinecittà ou pour le cirque?
- Dès que vous verrez Kiku U Tu, vous le reconnaîtrez assurément! Proféra Merritt d’un air pincé. Il est couvert d’écailles irisées, le dessus de son crâne s’orne d’une crête de coq. L’ami Kiku présente, en sus, une impressionnante mâchoire de cinq cents dents, pas moins! Bref, il ressemble à un crocodile haut sur pattes avec une queue lui servant de balancier! Un peu comme un T Rex crocodilien!
- Vous êtes sérieux, là? Dit Le Gouzic s’étranglant de surprise. Je sais les membres de votre nation dotés d’un humour spécial, mais…
- Je ne plaisante pas, je vous le jure!
- Ce n’est pas une marionnette de carton-pâte, un automate? Vous en êtes certain? Hasarda Serrucci.
- Non! Kiku U Tu est bel et bien vivant, je vous l’affirme et dispose de tout son libre arbitre.
- Je suis dépassé! Largué! Souffla Antoine.
- Moi itou! Renchérit le Belgo Breton.
Le fils de la tenancière du café, qui n’avait rien perdu de cet échange grâce à une ouïe développée, répondit, sûr de lui et très fier de ses connaissances et de son intelligence:
- Je sais, moi, m’sieur de quel animal il s’agit! Votre tyrannosaure, il a été amené ici, à notre époque, par une machine à explorer le temps, comme dans Bob Morane, ou encore dans l’histoire qui paraît dans Tintin, « Le piège diabolique »!
Merritt se leva alors brusquement, renversant son whisky. Son regard se fit coupant et froid comme l’acier le plus pur! Mais inconscient de la colère subite de l’Anglais, l’adolescent poursuivit, vibrionnant de vanité.
- Vous êtes un voyageur du temps, un tempsnaute, monsieur l’Angliche et vous voulez enlever ce duc boche parce qu’il a mis au point une machine supérieure à la vôtre! Vous envisagez de lui voler sa technologie pour, ensuite, piller les trésors des civilisations perdues du passé, comme celles qu’on voit dans Picsou ou Tarzan! L’El Dorado, Mû, l’Atlantide et j’en passe!!!
- Gamin, fit l’ex-professeur s’approchant d’un pas feutré, retourne promptement à tes lectures, sinon je te savonne les oreilles rudement!
- Ouais! Vous m’renvoyez parce que, moi, j’ai tout compris alors que ces deux gros nigauds là n’ont rien saisi et pédalent dans la choucroute! Y a qu’à vous observer avec vos fringues pour se rendre compte que vous n’êtes pas de ce siècle! Moi, j’ai vu au cinoche La machine à explorer le temps avec Rod Taylor … Et comme lui, vous venez de 1900 ou presque! Les habits que vous portez ressemblent un peu à ceux du comédien!
Merritt n’y tint plus! Il administra une gifle magistrale à l’adolescent puis, grand seigneur, lui lança un billet de Cent NF. Cela fit taire les pleurs de l’enfant.
- Bon... J’porte pas plainte, m’sieur! Avec, je vais me payer un blouson tout neuf!
Calmé, Sir Charles revint s’asseoir auprès des deux mercenaires qui n’avaient pas pipé mot durant la scène.
- Ce qu’a dit le gamin?
- Messieurs, c’est presque cela! Vous êtes embauchés pour l’aventure la plus excitante de votre existence!
- Bah! Du moment que vous avez le portefeuille bien garni et que vous casquez… jeta Serrucci fataliste.
Mais la sacro sainte heure du catch avait sonné! 22h30. Pour rien au monde, cette faune masculine n’aurait manqué le match retransmis sur l’unique chaîne en noir et blanc de la télévision française! La rencontre promettait d’être alléchante, jugez-en: Cacus contre l’Archange pourpre! La tête de ce dernier était recouverte d’une cagoule rouge, mais grise pour les téléspectateurs. L’imposant catcheur portait un collant des plus ajustés laissant ressortir son impressionnante bedaine. Son torse, pratiquement dépourvu de pilosité, au contraire de son dos, écœurait tant il luisait. Au compteur de la vie, le bonhomme affichait un certain nombre d’années.
Cacus, lui, était chauve, avait les yeux bleus vifs, la mâchoire carrée et était doté de paluches très, trop?, larges. Ses muscles très développés, suscitaient l’admiration de tous. De plus, ses triceps saillaient et ses biceps roulaient avec une grâce assassine. Lui était vêtu d’un slip noir très moulant et très suggestif surmonté d’une ceinture martelée. Sur la boucle de celle-ci, on pouvait reconnaître une sinistre tête de mort! Ainsi, son adversaire était prévenu!
Bientôt, dans le café, les paris illégaux fusèrent. La patronne laissait faire, s’assurant d’une clientèle fidèle. A la vitesse de l’éclair, les billets en Nouveaux Francs, Victor Hugo, (5NF),
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Richelieu, (10NF),
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et Henri IV, (50NF),
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sortirent des portefeuilles. La dernière coupure représentait une forte somme pour l’époque.
- Vas-y, Cacus! Ouais! T’es le plus beau! T’es le plus fort, le plus méchant! Vociférait une partie des clients tandis que l’autre s’enthousiasmait pour son adversaire.
- L’Archange pourpre a plus d’expérience! Ouiii! L’Archange pourpre! Règle lui son compte presto! Fais-en de la chair à pâté à ce prétentieux!
Fasciné, malgré lui, Merritt fixa l’écran et le spectacle retransmis sur les ondes hertziennes. Il comprit qu’en ce milieu du XX e siècle, l’humanité n’avait guère changé et progressé. La violence et l’argent, le goût des paris menaient encore les hommes.
Il ne restait qu’une quinzaine de jours pour que le groupe de mercenaires rejoignît la Bavière et menât à terme l’opération baptisée Mangouste par Zoël Amsq lui-même! Pendant ce temps, loin de se douter de ce qui allait se produire, Von Hauerstadt préparait avec soin son colloque.

***************

Georges s’était rendu à l’arboretum et avait essayé d’interroger l’orang outan. Le botaniste n’avait rien remarqué de spécial dans son domaine sauf quelques suspectes traînées blanchâtres! Il n’avait pas poussé plus avant ses investigations. Cependant, devant l’agitation inhabituelle de Gllump, il avait tout de même pris soin d’alerter le médecin en chef du Langevin.
Lorenza di Fabbrini regrettait l’absence d’Uruhu qui aurait pu communiquer directement avec le grand singe. La doctoresse, elle, avait compris que quelque chose de grave s’était produit à l’intérieur du vaisseau et, plus particulièrement dans l’arboretum. Une intrusion ennemie sans aucun doute! L’Italienne connaissait les tactiques d’ensemencement des Velkriss mais ignorait comment ces derniers avaient pu franchir les boucliers du Langevin et se téléporter à bord.
Lorenza prévint son mari, le commandant par intérim, de l’incident. Benjamin n’hésita pas malgré le souci de mener à bien les manœuvres périlleuses de combat dans lequel le vaisseau était plongé. Il envoya immédiatement une équipe de sécurité à l’arboretum, équipe dirigée par Kutu, le sergent bras droit du Troodon Kiku.
Parallèlement, le capitaine Sitruk avait réceptionné un dernier message codé de Tony Hillerman. Daniel Wu et son groupe quittaient l’année 1890 après leur cuisant échec. Les éléments déjà assemblés du bio translateur restaient hélas entre les mains de Charles Merritt et de son allié Zoël Amsq!
Le chrono vision de l’Einstein tentait de localiser le « vaisseau » Pi et les humanoïdes ennemis. Le terme « vaisseau » était impropre car il s’agissait en fait d’une aura énergétique « trans super cordes » se déplaçant à vitesse trans distorsionnelle dans plusieurs univers bulles à la fois! Ces univers étaient alors reliés par des spirales si minuscules qu’elles en étaient indétectables en théorie! De plus, le déplacement d’un Univers à l’autre était si « instantané » que le chrono vision peinait à stabiliser une image cohérente de la translation Pi!
A bord du Langevin, l’équipe de la sécurité avec pour second Giulio Maserati sondait l’arboretum minutieusement. Celle-ci était munie de détecteurs biologiques et de fuseurs d’appoint capables d’endormir ou de paralyser la cible touchée durant une heure environ. Pour user d’armes plus meurtrières à l’intérieur du vaisseau, il fallait procéder au désamorçage des procédures internes de sécurité ce qui nécessitait l’autorisation du commandant de Langevin. Si ce n’était pas le cas, à l’émission du rayon brûlant, le fuseur était escamoté!
Avançant prudemment, les gardes progressaient lentement dans la jungle reconstituée. Une recrue caprinoïde, à la barbe et aux cornes naissantes, détecta une source anormale de chaleur en direction de l’étang artificiel. La température de l’eau avait grimpé de trois degrés Celsius. Le jeune soldat appela le chef adjoint de la sécurité, le sergent Troodon Kutu. Le Kronkos réagit instantanément. Ordonnant à quatre de ses subordonnés de le suivre, deux lycanthropes, Eloum le cygne noir et le siliçoïde Kinktankt, le dinosauroïde s’approcha dudit étang. Au premier coup d’œil, il sut à quoi il avait affaire.
- Ces foutus « breurhrgs » de Velkriss sont venus pondre jusqu’ici! Rugit le Troodon. Exactement ce que craignait le capitaine Sitruk! Protocole de sécurité Alpha, Thêta, Zêta, Epsilon de l’arboretum annulé, code rouge! Hurla-t-il ensuite à l’adresse de l’ordinateur.
- Ordre exécuté, répondit impassible la voix synthétique.
- Bien! Gardes, projetez-moi quelques rafales de tirs plasmatiques dans cette mare et brûlez aussi cet arpent de forêt en même temps que le plafond au-dessus!
- Oui, chef!
Gllump, qui se balançait sur une branche, mécontent, descendit de son perchoir; on détruisait ses arbres chéris! Avançant résolument vers les gardes, il manifesta sa colère par de grands gestes, d’amples moulinets, jetant de sonores « Ouh! Ouh! » de réprobation.
- Qu’est-ce qu’il prend à ce macaque! Grogna le Kronkos. Il nous gêne!
- On s’en occupe, chef! Répliqua Grarv.
Encadré par les deux loups qui commençaient à lui montrer les crocs, l’orang-outan n’eut d’autre choix que de reculer. Penaud, il s’accroupit.
Tout autour, les tirs de plasma crépitaient, empuantissant l’atmosphère, transformant en fournaise ce coin de paradis; désormais les espèces rares arborescentes flambaient et l’eau de l’étang partait en vapeur!
- Je pense que cela suffit! Lança Kutu au bout de quelques minutes. Kinktankt, assurez-vous que tout est proprement nettoyé.
Craignant moins la chaleur que les unités carbones humanoïdes ou autres, le siliçoïde se pencha vers ce qui restait du plan d’eau et se dépêcha de lire les données affichées sur l’écran de son senseur portatif.
- Euh, chef… balbutia-t-il à l’aide de son vocodeur. Je penser que c’est raté!
- Comment ça?
- Au contraire les témoins de mon appareil montrent une recrudescence, une accélération du développement cellulaire des larves. Les œufs ont trouvé la parade! Ils s’enfouissent davantage dans la vase, un peu comme s’ils nidifiaient à l’intérieur d’un utérus.
- Je vois! Gronda Kutu. C’est un peu comme s’ils s’étaient nourris de Giglaar, soupe ou brouet constitué de sang, de sérum, de charogne malaxée, donné aux nouveaux nés Kronkos la première semaine de leur existence, ces salauds! Suivez la trace des œufs au fond de cet étang!
Sans état d’âme, Kinktankt acquiesça et s’enfonça à son tour dans la vase.
Ainsi, en arrosant le nid Velkriss d’un tir plasmatique à puissance létale, le sergent Kutu avait commis une erreur! Chaque nid « communiquait » avec les autres. Le tir nourricier non seulement accélérait l’incubation, mais, par ricochet, grâce à l’ordre transmis par l’essaim menacé, entraînait la maturation des autres aires de pontes disséminées dans tout le Langevin! Pour éclore, les larves mettraient trente-six heures et non soixante-douze!
Tout à sa mission, Kinktankt creusa efficacement dans la vase. Alors, il vit, s’agglomérant à sa propre structure, des chapelets d’œufs qui grossissaient à une vitesse époustouflante. De seconde en seconde, les larves s’opacifiaient et se fonçaient, prouvant ainsi que leur croissance doublait toutes les dix périodes précitées.
Pour venir à bout de cette invasion, le siliçoïde n’eut d’autre choix que de projeter d’abondants jets d’acide qui, en temps normal, rongeaient les carapaces et les chitines des futurs Velkriss. Une douzaine d’œufs mourut en crachant des fumerolles, libérant ainsi des larves encore inachevées, toutes annelées et grisâtres, où, pourtant, apparaissaient déjà des fantômes de pattes semblables à celles des chenilles terrestres.
Libre, Kinktankt reprit sa progression et put constater que « les chefs de ponte », autrement dit les premiers œufs pondus, donc les larves abouties, sécrétaient une substance qui les entourait et les protégeaient en prenant une forme alvéolée.
Fascinée, malgré elle, la roche pensante assista, quelque peu terrorisée néanmoins, à l’édification accélérée de sortes de « rayons » d’abeilles ou de guêpes. Puis, en à peine quelques secondes, ces rayons s’operculèrent rendant l’acide de Kinktankt inefficace à percer la nouvelle structure. En fort peu de temps, le nid avait abouti à une forteresse imprenable et, plus grave, partout dans le vaisseau, le même scénario s’était reproduit!
Un siliçoïde pouvait-il trembler de peur? Non, nous direz-vous! Et pourtant c’est ce qu’il advint! Le garde, immobilisé par la panique, perdait un temps précieux. Or, le danger devenait pressant. Les grognements et rugissements furieux de Kutu le tirèrent de sa torpeur.
Penaud, remonté à l’air libre, Kinktankt fit un rapport bref au sergent Troodon. Le Kronkos ne se démonta pas. Il en avait vu d’autres. L’invasion Asturkruk de la planète Gris, l’attaque par les Alphaego du Langevin, et ainsi de suite…
Recouvrant un calme non feint, le chef de la sécurité par intérim transmit au capitaine Sitruk les dernières découvertes de son équipe.
Sur la passerelle de commandement, Benjamin, métamorphosé en statue de l’impassibilité, tira aussitôt l’inévitable conclusion exigée par la situation. Glacial, il ordonna:
- Faites évacuer immédiatement l’arboretum et tout le niveau! Puis, bombardez le pont avec des canons tirant des particules anioniques!
- Ordre enregistré! Gronda Kutu.
Très professionnel, le sergent commença à faire évacuer le niveau? Gllump tenta bien de résister; un loup l’assomma alors d’un coup de crosse derrière la nuque.
Sur la passerelle, Penta Pi qui conseillait Sitruk le mit en garde.
- Une fois le nid éclos, cher capitaine, que ferez-vous?
- Vous connaissez le proverbe, non? Ici, à chaque minute suffit sa peine! Soupira Benjamin en haussant les épaules avec résignation et lassitude. J’aviserai en temps utile. Un problème à la fois!
- Et… S’il y a d’autres nids ailleurs sur le vaisseau?
- Ah! Vous captez sans doute des activités psychiques étrangères!
- Précisément!
- J’ai mes ordres, j’irai jusqu’au bout.
- Je n’en doute pas. Quitte à … me sacrifier?
- Tout à fait! L’invasion du vaisseau explique pourquoi nos adversaires font durer l’ultimatum. Nous aurions dû être atomisés depuis des heures!
- Oh! Depuis trois heures cinquante et une minutes et dix-huit secondes, cher ami!
- Silence! Laissez-moi penser à une solution de rechange!
- Y en a-t-il une? Vous êtes déjà mat!
Devant le regard sombre de Benjamin, l’entité se tut. En son for intérieur, elle savait.
« Nous sommes désormais une chenille dans laquelle un parasite a pondu. Une fois nées, les larves vont se hâter de nous dévorer de l’intérieur! Je ne donne pas une semaine au Langevin pour être assimilé. Il aurait mieux valu pour nous tous, moi y compris, finir carbonisés au cœur d’une étoile! Mais la Dimension Pi ignore la magnanimité tout comme moi jadis! Et les Velkriss sont patients! J’en frissonne par avance! ».

***************

Assidûment, Daniel Wu et Tony Hillerman scrutaient l’écran du chrono vision Merritt et ses alliés leur échappaient encore. La traque était rendue plus ardue car l’onde transdimensionnelle et transtemporelle Pi suivait des voies hétérodoxes au sein du pan trans multivers. La Dimension se jouait des déviations entre les univers bulles, sautant un peu métaphoriquement du coq à l’âne, sans aucune logique apparente, se télé portant d’un feuillet monde à un autre, ignorant les relais et les haltes obligés des super cordes Là, ces dernières ne vibraient pas, dénonçant ainsi qu’elles ne subissaient aucune intrusion, même la plus furtive!
Plus captivé et intrigué par ce mystère que contrarié par le retard, Daniel s’était mis à réfléchir à voix haute.
- Comment de simples humains transportés par cette onde parviennent-ils à conserver leur intégrité structurelle malgré les multiples sauts au sein de l’impensable?
- Euh, commandant…
- Tony, théoriquement, ils doivent connaître simultanément tous les états de la matière, tous les stades du vivant, y compris les potentiels, ceux dont nous sommes tout à fait incapables d’envisager l’existence…
- Puisque vous le dites…
Essayant de garder son sang-froid, Tony reprit.
- Commandant, les Pi savent que nous les pistons tant bien que mal à l’aide du chrono vision. Ils empruntent donc des chemins détournés, multiplient les virages, les changements brutaux de direction et d’univers afin de masquer leur véritable destination…
- Certes, lieutenant, mais tout de même! Nous jouons ici au loto! Merritt et Amsq doivent se rendre dans un des lieux où les parties du bio translateur ont atterri. Mais la Dimension manipule le temps et les réalités en se déplaçant. Elle va même jusqu’à créer des dérivés sur des harmoniques déjà modifiées!
Posant une main sur l’épaule de son mari, Irina intervint:
- Tous les deux, êtes-vous absolument certains que ces entités ne leurrent pas actuellement le chrono vision? Par exemple en nous faisant croire qu’elles sautent d’un univers gazeux dévié du nôtre à 99,8% à celui constitué de sons liquides et dérivé de 98,7% dans le sens opposé, alors qu’en fait, elles n’ont pas bougé de cette chrono ligne et ont atterri en 1910, 1939, ou encore en 1960?
- T’ai-je dit, mon amour que tu avais du génie? S’exclama alors Daniel joyeusement.
- Quelques fois, mais rarement!
- Je t’en demande humblement pardon, Irina.
- Euh… Excusez-moi, commandant. Il ne faut pas nous réjouir trop vite! Nous ne disposons d’aucun moyen pour dissiper l’écran de fumée des Pi!
- Lieutenant, détrompez-vous! En accordant directement mon cerveau à l’IA reliée au chrono vision, nous ne serons plus aveugles!
Irina afficha une moue de désapprobation.
- Je sais ce que tu penses, ma chérie…
- Mais… nécessité oblige! Combien de fois m’as-tu sorti cette phrase!
- Cela ne durera pas longtemps, je te le promets.
Le branchement du cerveau positronique du commandant Wu à l’IA de la navette et au chrono vision ne prit pas même cinq secondes! Soudain, les données de l’appareil temporel se firent beaucoup plus claires. Elles affluèrent en masses ordonnées. Les images s’enchaînaient, zoomaient à une vitesse prodigieuse. L’Œil humain avait du mal à enregistrer ce qu’il voyait. Désormais, la difficulté consistait à sélectionner les informations les plus pertinentes afin d’anticiper les intentions de Zoël Amsq. Quelques peu dépassés, les subordonnés du commandant avaient besoin d’explications.
- Le vaisseau onde Pi vient de ralentir, les informa le daryl androïde d’une voix monocorde. Il rebondit sur le nœud de confluences engendré par les interventions de Sarton dans les XX e siècles de la Terre. Voyez, les représentants de la Dimension empruntent la chrono ligne originelle 1722, celle qui conduit à la Troisième Guerre mondiale débutée en 1993, la piste où Michael Xidrù et Stephen Möll tentent d’empêcher l’Entropie de gagner…
- Cet Univers n’a donc pas bénéficié de nos actions et des manœuvres de Sarton.
- Tout à fait, Irina.
Fermat s’était rapproché de l’écran sphérique, son esprit empli de curiosité.
- Si je lis bien, les Pi passent en marche arrière et sautent par-delà des confluences secondaires. De plus, j’aperçois des amorces d’harmoniques sur les graduations relatives à 1963 et 1966...
- C’est tout à fait compréhensible et logique car ce sont là des temps dans lesquels nous sommes intervenus. Faites appel à votre triple mémoire.
- Oh! Oh! Reprit André. L’un des 1966 conduit à une galaxie dominée par les Asturkruks! D’autres 1966 également. Ces calmars qui peuplent l’océan principal de Gentus sont pourtant, ici, dépourvus d’intelligence!
- Certes, dans cette piste! André, consultez votre mémoire cachée! S’impatienta Daniel.
- Mais… tout cela, c’est notre faute!
- Une faute réparée par l’agent temporel MX.
- Tiens, l’onde vient de stopper. Constata Hillerman.
- Oui, en février 1961, univers originel 1722... IA, focalise sur le continent européen.
- Bien, commandant, répondit la voix synthétique.
Tandis que Daniel coupait le lien direct avec l’ordinateur, il complétait ses ordres.
- Scrute tout particulièrement le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne. Recherche des signaux de télé portation d’une onde transdimensionnelle Pi.
Au bout de trois secondes, l’IA lança:
- Données disponibles.
- Affichage… bien… deux signaux de télé portation d’unités carbone dans le Sud de la France, côte méditerranéenne… le 7 février 1961. Trois autres unités télé portées en Bavière, près de Munich à la même date.
- Eh! Souffla Raoul émerveillé. Je reconnais le coin! Les deux premiers individus se sont rendus à Marseille!
- Attention! S’écria alors Hillerman. Il y a d’autres signaux parasites de translation temporelle secondaire!
- Moui… Il s’agit de tempsnautes supplémentaires, d’origine inconnue, sans lien apparent avec le vaisseau de la Dimension. Ils se sont certes rematérialisés en Bavière mais le 20 février 1961.
- Il y a donc deux groupes différents, voire rivaux, hasarda Fermat. Où nous rendons-nous en premier lieu?
- Attendez un peu, André. Les coordonnées correspondent à celles de la propriété du duc Von Hauerstadt. Or, nous ne sommes pas intervenus en 1961! Je pense que nous pouvons y aller, en prenant au passage quelques précautions.
- Si je comprends ce qui se passe, fit Violetta de sa voix pointue, nous allons rencontrer la famille de Franz qui ne nous connaît pas encore…
- Tu as tout à fait raison, compléta Irina. Nous abandonnons la piste de Marseille.
- Amsq et Merritt doivent y recruter des aides…
- Des truands du milieu, tels Carbone et Spirito!
- André, c’était quelques années plus tôt, jeta Daniel avec un léger sourire ironique. Hauerstadt ne sera pas difficile à convaincre.
- Pourquoi? S’enquit Violetta.
- Ma grande, tout simplement à cause de notre lien télépathique existant dans une autre harmonique!
Daniel Wu allait en dire plus lorsqu’il fut interrompu par les hurlements du lieutenant Uruhu qui dormait sur une couchette. Tout à son cauchemar, il jetait des mots à moitié incompréhensibles en ancien français et en latin.

***************

Tout le groupe accourut au chevet du chef pilote. Allongé sur sa couchette, les yeux clos, le K’Tou s’agitait, prononçait des paroles sans suite, transpirait à grosses gouttes tout en mimant un combat. Se penchant au-dessus du Néandertalien, Irina conclut:
- Uruhu a manifestement besoin du soutien mental d’Antor; lui seul peut le calmer et détailler précisément les images générées par son subconscient.
- Je m’en charge! Déclara simplement le vampire.
Avec la plus grande sollicitude, l’ambassadeur adjoint passa tout d’abord sa main glacée sur le front moite du lieutenant et l’y laissa. Puis, il parla avec lenteur, cherchant ses mots.
- Le chef pilote n’est pas en danger, rassura-t-il. Et il n’est pas plongé dans un cauchemar…
- Il est donc entré en communication avec une Entité d’un autre espace temps, marmonna le commandant Wu soucieux.
- Tout à fait, Daniel. Je vois un champ enneigé, assez vaste, où les semailles attendent de germer. Un ciel bas, gris et pesant… des corbeaux noirs à l’affût de nourriture… Désorientés par un phénomène inexplicable, ils volent dans le plus grand désordre. Un homme voûté, mal rasé, encapuchonné, un vilain, se penche imprudemment vers un objet ovale, étrange, déplacé, anachronique en ce lieu… cette chose octogonale émet une lueur violette qui palpite régulièrement tel un cœur. Le vilain court jusqu’à l’église. Il a le souffle court. Enfin, il parvient à expliquer au curé et au chef de la communauté ce qu’il a découvert. Tous les hommes de la paroisse déterrent l’objet avec mille précautions. Le froid est intense et les vilains crachent sur leurs mains pour les réchauffer. Mais que faire de ce signe du ciel? Le prêtre conseille de le donner au monastère de Saint-Géraud.
- Saint Géraud en Auvergne? Interrogea Raoul.
- Cela correspond aux informations fournies par l’amiral Trabinor, remarqua Fermat.
- Oui, mais quand exactement?
- Laisse donc achever Antor, ma chérie, dit Daniel à son épouse.
Comme s’il n’avait pas été interrompu, l’ambassadeur adjoint poursuivit.
- Les moines accueillent la relique avec humilité. Dans la chapelle, ils prient et rendent grâce au Seigneur. Plus tard, dans le scriptorium, frère Cuthbert, le Saxon, rédige la chronique de saint Géraud. Il y mentionne la relique et la peint en une enluminure dans lesquels les bleus et les ors se mélangent avec bonheur. Désormais, l’objet sacré a un nom. Il a été baptisé mandorle de gloire irradiante.
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- Pff! J’y crois pas! Balança Raoul avec aplomb.
- Chut! Rétorqua Violetta en lui lançant un vicieux coup de pied dans les tibias. A ma connaissance, Antor est le plus puissant télépathe de tout l’Univers, et… Uruhu un médium du tonnerre!
- Afin de mettre en valeur leur acquisition, les moines contactent des frères artisans limougeauds de Saint Martial. Alors, les Limougeauds créent un chef-d’œuvre d’émail champlevé, le plus grand des émaux jamais conçus en Occident! Désormais, un Christ de gloire sied en la mandorle. Ensuite… le supérieur du monastère écrit à l’évêque Guy d’Aurillac afin qu’en sa visite pastorale il soit l’hôte de la communauté et honore le Seigneur dans Sa Gloire irradiante… Anno Domini 1244, style de Pâques…
- Une date précise, enfin! Se réjouit Daniel Lin.
Pendant qu’Antor s’exprimait, Uruhu se contorsionnait de plus belle sur sa couchette mais il paraissait cependant moins fiévreux.
Des ombres floues prirent forme dans la cabine, silhouettes étranges et inquiétantes constituées de brume, une brume qui toutefois, à chaque microseconde se faisait de plus en plus consistante. Bientôt, on put reconnaître des hommes, des moines clunisiens plus exactement, revêtus de leur bure noire. Malgré la capuche qui dissimulait partiellement les visages, l’équipe de l’Einstein aperçut sur les faces déformées les cruels stigmates d’une terrible et horrible punition divine. Frère Cuthbert lui-même, le maître du scriptorium arborait une figure brûlée marquée de cloques rosâtres et boursouflées, des lèvres enflées. Il en allait de même pour les malheureux frères Yves, Pierre, Hugues et Gilles, artistes créateurs du Christ de gloire. Leurs mains blessées, les chairs à vif laissant apparaître les os, suscitaient la pitié! Et frère Urbain, le préposé à l’ostension de la relique, sur son lit d’agonie se matérialisa lui aussi, atrocement consumé de l’intérieur. Il n’avait plus rien d’humain! Ses yeux à demi éteints, ses prunelles obscurcies suppliaient on ne sait quelle divinité de mettre fin à ses insupportables souffrances…
Raoul, ému au-delà des mots, balbutia:
- Quelle est donc cette chose qui brûle ainsi, défigure et tue en une lente et douloureuse agonie?
- Un phénomène diabolique, le renseigna Violetta. Nous l’appelons radioactivité!
L’ombre de frère Cuthbert se détacha du groupe. Parlant lentement, le moine s’exprima en un français relativement moderne. Daniel reconnut alors la voix du chevalier Philippe.
- Naturellement, souffla-t-il.
- Amis, compagnons des temps à venir, faisait l’être surnaturel, hâtez-vous! L’objet céleste, comme affamé, multiplie les victimes! Des envoyés du Malin sont en route et s’apprêtent à s’en accaparer. J’ai demandé à ce que l’on fabrique un sarcophage de plomb afin d’y enfermer la mandorle. Les artisans de Saint-Flour ont suivi mes instructions et ont doté le coffre d’un double fond en plomb. Mais, les quantités nécessaires à son élaboration sont prodigieuses! J’ignore si elles suffiront à arrêter l’horrible moisson de mort de l’objet rayonnant.
Comme si son attention était détournée, frère « Cuthbert » cessa de parler. Toutefois, après quelques secondes, l’étrange monologue reprit:
- Mais voici que profitant de l’absence de notre Sire Roi en croisade, des seigneurs félons pillent le monastère! Ils emportent jà le sarcophage dans un charroi attelé de seize chevaux tellement la mandorle est lourde en son coffre! Ces seigneurs veulent venger Montségur ont-ils avoué au frère chapelain. En réalité, Ogo les guide… le démon, le renard blanc, le Révolté, le Satan, celui qui sème le désordre et la discorde, l ‘annonciateur de l’Entropie! Maintenant, de nouveaux brigands, tout aussi avides que les premiers accourent! Ils veulent participer à la curée, à l’hallali! Ils désirent la mandorle afin de détruire l’ordre divin, ils ne rêvent que du chaos! Un pseudo sujet de Cathay au poil roux, de haute stature, le plus fourbe de tous, sa langue ment même à son Suzerain, conduit une partie de la meute et des hyènes! Puis, un homme de Moscovie au corps apparemment débile mais plus habile et plus rusé que David, une amazone saxonne et un tire bourses de la cité de Londres, assassin et parjure des centaines de fois… tous se sont détournés de la Voie juste et vont affronter la secte du veau d’or, guidée par une âme perdue de l’Extrême Ponant! Mais, tapis dans la pénombre, d’autres larrons guettent, les dévoyés du Dragon qui attendent eux aussi l’heure propice…
Inopportunément, comme si les deux Univers n’étaient plus en phase, la mystérieuse apparition s’estompa! Les spectateurs involontaires de ce mirage restèrent sur leur faim. Parallèlement, détendu, Uruhu replongeait dans un sommeil paisible.
- Daniel, que pensez-vous de tout ceci? Il s’agissait bien d’un message?
- Oui, André, un message! Pas si abscons… Nos adversaires sont nombreux!
- Certes! Mais la dernière phrase?
- Une allusion à une triade chinoise…
- Ah! De quel siècle?
- J’ai là-dessus ma petite idée! Repassez-vous l’histoire de la chrono ligne 1721... L’enlèvement de Violetta et de moi-même…
- Sun Wu? Non!
- Hélas!
Mais Fermat n’eut pas le temps d’en révéler davantage. Tony Hillerman, qui était retourné surveiller l’écran du chrono vision s’écria alarmé:
- Alerte! Les groupes de voyageurs temporels en déplacement en Bavière en février 1961 semblent se multiplier comme des lemmings! Je capte et identifie la présence d’Américains, de Chinois et de Merritt lui-même! Désormais, il est à la tête d’un petite armée dont les membres, fort disparates ne viennent ni des mêmes segments de temps ni des mêmes Univers que sa personne!
- Sans doute tout cela est-il le fruit de Zoël Amsq et du bio translateur, fit Irina.
- Non, ma chérie! L’Œuvre des Pi!
- Mais pourquoi donc?
- Ils s’amusent tels de grands enfants capricieux et désinvoltes!
- Quant à moi, compléta le lieutenant historien, je ne parviens à identifier que des paras français des guerres de décolonisation… Les autres équipages sont bien trop exotiques!
- Il n’y a pas à tergiverser! Conclut Fermat. Von Hauerstadt devient prioritaire!
- Mais… si c’était un piège pour attirer Daniel? S’inquiéta la Russe;
- Parce que je suis le catalyseur par excellence? Tant pis, je cours le risque et tente le tout pour le tout! Après les calculs et les adaptations nécessaires, André, vous piloterez l’Einstein!
- Avec plaisir, Daniel Lin!
- Antor, toi, tu briefes Raoul et tu m’alerte en cas de menaces…
- Compris!

***************


Congo, 1932, tournage du film Congorilla par Martin et Osa Johnson.
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Les deux explorateurs cinéastes voulaient filmer les gorilles des plaines ainsi que les Pygmées Mbuti. C’était pourquoi osa mesurait la taille des représentants de ce peuple, et ce, dans un but scientifique. Martin, lui, œuvrait avec la caméra. Il n’y avait là aucune arrière pensée. L’époque voulait cela.
Le couple filmait donc les chants et les danses de la tribu durant plusieurs jours.
Or, ce matin-là, tandis que le couple prenait un peu de repos, un ancien du clan leur rapporta les légendes du lieu. Il s’étendit particulièrement sur le cas d’une étrange pierre taboue de forme cubique, cachée dans le profond d’une grotte mystérieuse, lieu distant d’une journée de marche tout au plus.
Osa, appâtée, convainquit Martin de partir le lendemain même en direction de ladite grotte, accompagnés de porteurs munis de tout le matériel nécessaire à une exploration. Il s’agissait de s’encombrer de lampes, de cordes, de caméras, de pellicules, de provisions, de médicaments et ainsi de suite. Des notables Mbuti guideraient la petite troupe.
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Moyennant un supplément de sel en guise de paiement, les Noirs acceptèrent. Pour eux, la tradition concernant ce « rocher » remontait aux pères des pères des fondateurs du clan.
Ces Mbuti itinérants se déplaçaient le long de la zone où la grotte était localisée, exploitaient au mieux le périmètre régional, vivant des ressources de la forêt, c’est-à-dire de la cueillette, de la chasse et de la pêche au « gibier à eau ». Parfois, ils s’attaquaient aux éléphants.
Nous ne développerons pas davantage ce mode de vie traditionnel!
A l’aube, l’expédition s’enfonça donc en direction du Nord. Après la traversée réussie d’une rivière grâce à des troncs aménagés servant de proto pirogues par les Pygmées, le groupe parvint à un fossé où la végétation se raréfiait d’une manière inattendue. Une anfractuosité annonçait l’entrée d’une grotte. Guidés par le notable, Osa, qui avait accompagné son époux, Martin et les porteurs pénétrèrent dans la caverne. Tous se retrouvèrent dans un corridor taillé grossièrement à même la roche.
Toutefois, plus la troupe progressait, plus la galerie se raffinait et s’élargissait, prenant une forme bizarrement losangée alors que des fresques immémoriales se révélaient dans toutes leurs splendeurs à la lueur balancée des lampes. Les peintures murales figuraient naïvement des dieux mystérieux, d’aspect humanoïde, nimbés, mais aussi une chasse à l’éléphant, une autre au gorille, des scènes de cueillette, de naissances et de funérailles.
Devant la stupeur des porteurs, les lumières vacillaient et flottaient.
Bientôt, il fallut utiliser des cordes pour poursuivre plus avant, la descente s’accélérant, devenant un puits bâti en appareil cyclopéen dont les pierres, si parfaitement ajustées, ne permettaient pas d’y glisser la plus fine lame dans des interstices apparemment absents! Le tout tenait sans aucun mortier. C’était phénoménal!
Pour rendre encore plus pénible la progression des explorateurs,
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le puits était habité par des centaines et des centaines de microscopiques araignées de teinte rouge ou orangée. Dérangées dans leurs activités, les bêtes piquaient les intrus, suçaient leur sang. Vraiment, il y avait de quoi frissonner!
Cependant, le groupe, courageusement, poursuivit et fut récompensée par la découverte d’une merveilleuse et surprenante cathédrale comportant des vitraux géants et phosphorescents, des colonnes d’ambre et de cristal de roche. Cette vision éblouit au sens propre et figuré nos explorateurs alors qu’ils émergeaient du puits. Le spectacle incroyable voyait sa beauté renforcée par la présence d’améthystes énormes, de géodes de calcite, de quartz rose, de feldspath et d’andésite.
Osa et Martin ne savaient où poser leurs yeux. Emprisonnés dans l’ambre ou encore dans le cristal de roche, de singuliers insectes à six ailes, des sauterelles mauves, des scarabées irisés, figés et conservés pour l’éternité et tant de merveilles encore! Fabuleux! Irréel! Fantastique! Un tel trésor au cœur même de l’Afrique!
Les facettes composites et de tailles variables de ces cristaux s’éclairaient sous les faisceaux des lampes torches ajoutant encore de la fantasmagorie.
Quelque peu décontenancé, Martin n’en commença pas moins à filmer, regrettant in petto que la pellicule fût encore en noir et blanc, tandis que les Pygmées se hâtaient d’allumer des torchères.
Au fond de cette cathédrale voûtée, aux arcades scintillantes de béryl prismatique, de dodécaèdres pentagonaux de pyrite, d’émeraudes orthorhombiques,
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d’azurite monoclinique, un fronton d’agate et d’opale surmontait une paroi polie de cristal de roche. Et… Non! Impensable! Renversant! La raison s’effaçait! Derrière la paroi parfaitement transparente, un être humain en stase flottait, suspendu au-dessus du sol.
Peut-être était-ce un Chinois ou un Inuit, ou encore un Polynésien s’il fallait en croire ses yeux bridés. Mais sa peau paraissait bien trop claire!
A la lueur des torchères, il reprit vie, lentement, puis s’assit sur un siège sculpté d’ivoire, de jade et de turquoise. Maintenant, il tenait entre ses mains un cube parfait d’une douzaine de centimètres de côté environ, moulé dans une matière inconnue, ressemblant à l’électrum ou à l’orichalque aurait avancé Pacal, gravé de glyphes indéchiffrables, une langue précolombienne?
La tenue de l’Asiatique blanc était tout aussi exotique, improbable et déplacée! Torse nu, coiffé de plumes d’aras, de quetzals et d’hoazins, il avait les reins ceints d’un pagne en peau de guépard et les pieds chaussés de cothurnes en cuir d’okapi!
L’inconnu appartenait sans conteste à une civilisation syncrétique ignorée de l’histoire établie. De noble ascendance, il portait des bijoux de tourmaline, de lapis-lazuli, de corail et de platine tandis que son diadème mêlait l’or et les diamants. Sur quel royaume mystérieux avait-il donc régné? Les plumes de sa coiffe irradiaient curieusement, ajoutant à sa prestance.
En dépit de la scène incroyable, la caméra de Martin Johnson continua de tourner.
Bien évidemment, le cinéaste ignorait que si le souverain s’était réveillé de sa catalepsie, c’était parce que le système qui le maintenait endormi était photosensible et avait réagi à la lumière électrique des lampes torches ainsi qu’à l’éclairage de la caméra.
Tandis que l’étranger se tournait vers les intrus et les observait, le cube rayonnait et vibrait selon une séquence préétablie. De toute évidence, l’être anachronique se préparait à prendre la parole. Martin le devança.
- Qu’est-ce que cette dinguerie? Jeta-t-il vulgairement n’en pouvant mais.
Cependant, lorsque le souverain s’était animé, les Pygmées avaient pris peur et le capita, chef des porteurs, cédant à la panique, s’était saisi d’un révolver passé à sa ceinture! Pendant ce temps, l’Asiatique blanc posait le cube au pied du trône et ramassait un objet contondant. Enfin, il s’exprima dans une langue incompréhensible, incompréhension renforcée par le fait que les sons, tout en parvenant à traverser la paroi de cristal, grâce à un système de résonance acoustique inconnu, parvenaient déformés aux oreilles des visiteurs.
- Homg pura Nikta Balem! Balem - Darmù Kùung! Para-Akä! Para-Akä!
Mais c’en était trop pour le capita qui perdit le peu de contrôle qui lui restait. Il tira une balle de son arme et celle-ci perça le cristal de roche. Elle atteignit l’inconnu en pleine poitrine, le blessant mortellement!
- Karemba! Non! Hurla Osa.
Mais il était bien trop tard! La « vitre » de cristal se craquela, se fissura bientôt en un réseau à la fois fractal et chaotique, arborescent qui se répandit rapidement sur la totalité de la surface. La paroi, se fragmentant, s’éparpilla en des milliers de micro éclats dans toute la salle.
Inexorablement, l’Asiatique, perdant son sang, s’affaiblissait. Le représentant d’une civilisation issue d’un monde parallèle, pont entre deux mondes, mourut en murmurant:
- Ka- Maa! Stankin! Ka- Maa! Bâ…
S’il avait assisté à cette tragédie, Daniel Wu aurait compris que l’étranger était le messager ou le gardien d’une civilisation alternative qui avait retrouvé l’un des éléments du bio translateur en avait déchiffré les inscriptions et avait mis un émissaire en stase dans l’espoir qu’un jour, quelque part dans le temps, Stankin pût contacter celui-ci et récupérer ce qui lui appartenait. Le commandait serait parvenu à identifier cette civilisation mi polynésienne, mi aztèque, qui avait « colonisé » l’Afrique noire au sein d’un Univers dévié et avait trouvé le moyen de suspendre la vie du messager et de le faire exister trans temporellement!
Incapables d’appréhender l’impensable, formatés par leur époque prosaïque, Osa, Martin et le capita, ce dernier s’était mis à genoux, assistèrent impuissants à la mort de l’étranger. Une fois le dernier souffle de vie enfui, l’être s’affaissa sur lui-même pour se décomposer presque instantanément! Son corps tomba en poussière devant les yeux horrifiés des intrus.
Après quelques minutes de stupéfaction, les deux explorateurs se concertèrent, ramassèrent le cube, porte entrouverte sur un autre monde?, et l’emportèrent.
Le couple garda les détails de son aventure secrets. Qui l’aurait cru hormis les Pygmées?


***************

Berlin, 1936, quelques mois avant les Jeux Olympiques, Heinrich Himmler réunissait la SS Ahnenerbe (Héritage ancestral), afin de lui confier une mission de confiance destinée à assurer au IIIème Reich une supériorité incontestée sur le reste du monde, et ce, dans tous les domaines! Ainsi, la compagnie devait rechercher tout ce qui, dans le vivant et le passé archéologique de la Terre, pouvait corroborer la vision aryenne de l’Histoire!
http://www.crrl.com.fr/archives/concours/biographie/photos/himmler.JPG
Himmler expliquait à ses fidèles comment les expéditions devaient être conduites, appliquant les derniers progrès techniques afin de renforcer ses directives. Des opérateurs l’aidaient dans sa démonstration en faisant défiler des diapositives en couleurs sur un écran géant devant un parterre hétéroclite où à la SS « Héritage ancestral » se mêlaient des officiers dudit corps, mais également des archéologues ayant leur carte de membre du NSDAP, des professeurs d’université fanatiques, des anthropologues racistes et d’autres individus à tout venant!
Dans cette assistance nombreuse, le capitaine SS Dieter Karl Hinckel, originaire de la région des Sudètes et grand-père de Heinrich Hinckel, se montrait particulièrement attentif. Tout ce que Himmler disait était pour lui paroles d’Évangiles.
Cependant, les diapositives en Agfacolor montraient des vestiges et des pièces archéologiques atypiques, détenus plus ou moins secrètement par des musées ou des particuliers, artefacts dérangeants, non reconnus par la science officielle.
Pour les nazis, il s’agissait bien évidemment de preuves irréfutables démontrant la supériorité de la race aryenne dans le passé plus ou moins lointain de la planète! Ainsi, ladite race aryenne descendait du peuple mythique hyperboréen! Un véritable salmigondis, du grand n’importe quoi!
Ces diverses photographies avaient été prises par des espions du Reich dans tous les musées du monde ainsi que chez des collectionneurs privés dupés par ces fanatiques. Au fil des minutes et du discours de Himmler défilèrent des statues indiennes remontant aux invasions aryennes, des volumen en sanskrit, des pièces d’orfèvrerie celtes, scythes, une momie caucasienne de type celte mais… retrouvée en Chine, portant encore des vêtements à carreaux, motifs caractéristiques des peuples gaulois et des Scots, des vestiges vikings découverts en Amérique du Nord, au Québec, en Ontario et dans le Vermont!
Le Reichsführer de la SS s’attarda plus particulièrement sur une diapositive révélant un crâne appartenant à la « race » blanche, exhumé dans les Grandes Plaines du Far West, mis à jour dans des terrains plus anciens que ceux de la culture de Clovis!
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Ces terrains comportaient des artefacts purement amérindiens en même temps que cette impossibilité archéologique. Puis, vint un cube aux étranges inscriptions dont les caractères non encore déchiffrés ne se rattachaient à aucune écriture répertoriée; le cube en question rayonnait et la diapositive parvenait à dévoiler l’étrange phénomène!
Himmler demanda à Hinckel de commenter la photographie car c’était le capitaine qui l’avait prise. Fier d’être ainsi distingué, l’Hauptsturmführer s’empressa d’obéir.
- Reichsführer, fit l’officier d’une voix sûre, vibrante de passion, ce cube a été découvert récemment, en 1932, en Afrique noire, au Congo plus exactement par les explorateurs cinéastes ploutocrates anglo-saxons Martin et Osa Johnson! La photo a été prise alors que je travaillais à couvert sous une fausse identité en Californie, occupant le modeste poste d’homme à tout faire chez le couple. Actuellement cet objet doit toujours s’y trouver puisque Martin et sa femme sont conseillers techniques à Hollywood pour tous les films se passant en Afrique!
- Ach! Gut! Approuva l’archéologue portant une barbiche, présentant également des cheveux en brosse et des tempes blanches. Son regard dur observait les officiers à travers des demi-lunes. Il répondait au nom de Gustav Schmidt. Fort intéressé, il questionna Hinckel.
- Capitaine, existe-t-il une étude scientifique publiée concernant ledit artefact?
- Oui, en effet. Toutefois cette étude est restée confidentielle. Elle a été commandée par les Johnson eux-mêmes. L’auteur en est un savant aventurier d’origine française. Il a parcouru l’Amérique du Sud ainsi que presque la totalité du continent africain lors de multiples expéditions dont les plus anciennes remontent aux années 1910. Son patronyme peut prêter à sourire puisqu’il se nomme Adelphe Fiacre de Tournefort! J’ai réussi à faire une copie du rapport, non sans difficultés.
- Quelles ont été les conclusions de cet homme? Reprit l’archéologue.
- Hé bien! La matière qui constitue l’objet reste encore non identifiée! Elle défie toute analyse. Il s’agirait d’un métal inoxydable et, à fortiori, indestructible! Même exposé à une chaleur intense, de l’ordre de 3000°C, le cube ne fond pas! De plus, il émet des rayonnements s’apparentant au radium ou au polonium, mais cela n’en est pas… Une radioactivité, certes, mais dépourvue totalement de nocivité!
Himmler compléta ces informations;
- La structure interne de l’objet, soumis aux rayons X, oui, le cube est creux, dévoile un réseau de micro nervures « cristallines » et cubiques de l’ordre du millimicron. Cette structure rappelle quelque peu les cellules nerveuses humaines. Je sais, c’est tout bonnement incroyable… La forme géométrique réagit partiellement aux vibrations sonores ainsi qu’aux modulations de la voix.
- Où ce cube a-t-il été précisément découvert, et dans quelles circonstances? Interrogea un anthropologue fasciné par le mystère.
- Dans une grotte constituée de cristaux géants. Le cube était gardé, si l’on peut dire, par un être humain plongé dans une sorte d’hibernation, prisonnier à l’intérieur d’un sarcophage en cristal de roche! L’homme avait à la fois l’aspect d’un Aryen et d’un Chinois. Ses yeux étaient bridés en effet, mais l’inconnu présentait une autre anomalie. Il était vêtu comme un Aztèque avec des éléments polynésiens et africains… renseigna Hinckel.
- Ah! La momie Guanche de Van Vollenhoven, mais à l’envers en quelque sorte, fit alors une voix féminine et distinguée. Manifestement, une autre civilisation perdue, issue d’une autre histoire, différente assurément de celle du Guanche… et de la nôtre!
- Qui donc ose ainsi interrompre cette séance? S’écria Himmler, devenu rouge écrevisse sous la colère. Comment, madame avez-vous pu pénétrer jusqu’ici?
Malgré les verres de ses lunettes rondes, on voyait que ses petits yeux porcins brillaient de rage.
- Lady Alexandra Pirrott Neville, petite nièce de Sir Charles Merritt, ami de Cornelis Van Vollenhoven, grâce à laquelle vous détenez en fait ces documents, affirma la même voix froidement avec un léger accent anglais qui faisait grasseyer l’allemand de la jeune femme.
- Je comptais vous présenter à la fin de l’exposé, balbutia Hinckel, gêné. Mais puisque Milady vous m’avez devancé…
Le capitaine SS s’inclina galamment devant la comtesse. Lady Pirrott Neville, fille de Daisy Neville, s’avança dans la salle, faisant claquer ses talons sur le sol en marbre. Elle arborait la prestance d’une star d’Hollywood.
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Jugez un peu: teint bronzé, cheveux platine ondulés avec art dans une coupe savamment étudiée, paire de faux cils, lèvres ourlées par un rouge couleur cerise, ongles laqués assortis, robe de ville signée d’un grand coupeur qui débutait, Oleg Cassini, bas de soie précieux, escarpins à hauts talons en chevreau blanc, boucles d’oreilles en diamants, et, pour couronner le tout, un splendide et loufoque bibi tournoyant dans les gracieuses mains de la noble comtesse.
- Reichsführer, votre mission n’est pas terminée! Jeta la Lady avec aplomb en montant jusqu’à l’estrade. Vous convoitez le cube, moi aussi! Je m’engage à vous l’obtenir dans les quatre mois! Alors, nous pourrons partager les bénéfices…
- De quel droit, madame?
- Du droit de la fortune, monsieur! J’assume tous les frais de l’expédition!
- Dans ce cas, Milady… Votre réputation n’est plus à faire. Nous connaissons vos sympathies pour notre régime… Hauptsturmführer Hinckel, vous serez donc sous les ordres de madame!
L’officier SS accepta avec une joie non dissimulée.
Satisfaite, Lady Pirrott reprit:
- Le Reich dispose-t-il de suffisamment de moyens techniques pour garantir la possession du précieux objet?
- Naturellement! Répondit Himmler, quelque peu vexé. Je n’engagerais pas cette quête si je n’étais pas certain de la victoire! Sieg Heil!
Tous se levèrent et reprirent en chœur le fameux cri.
Rassuré par le fanatisme de ses troupes, le Reichsführer enchaîna:
- Fidèles d’entre les fidèles, les dieux des Nibelungen nous apportent assistance! Voici leur envoyé: Pi Sigma!
Avec un effet théâtral appuyé, les trompettes nazies retentirent tandis que les grandes tentures de velours à croix gammée s’écartaient derrière Himmler pour laisser apparaître un humain d’aspect tout à fait ordinaire quoique d’une taille largement au-dessus de la moyenne. L’individu se tenait debout sur l’estrade vêtu d’un uniforme de colonel SS.
- Je vous salue, meine Herren! En vertu de l’accord passé avec Lady Pirrott, j’apporte au Reich le moyen de dominer le monde, et ce, sans contrepartie! Le translateur temporel!
Un physicien se leva et dit:
- Je ne comprends pas! L’histoire serait-elle multiple? Le temps également?
- Ja, Professor! Avant de m’objecter que cet engin fonctionne grâce à la théorie d’Einstein, ce Juif honni, sachez toutefois qu’il ne la confirme pas mais qu’au contraire, il la détruit! En effet, le translateur peut dépasser la vitesse de la lumière, et de loin! Si vous entrez en possession du cube, vous pourrez alors vous déplacer dans des histoires alternatives multiples, dans des civilisations autres qui mettront à l’épreuve votre imagination et que vous conquerrez! Un Univers pluriel aryen à l’Infini, y avez-vous songé? Non limité à cette terre-ci! Dès que vous aurez récupéré le cube, le translateur accouplé au prodigieux objet, actuellement entreposé dans les souterrains du stade de Berlin, atteindra alors l’optimum de ses potentialités. Le Multivers sera à vous! Mais pour l’instant: Nach Amerika! Nach Hollywood! Sieg Heil!
Hors de lui, Himmler hurla avec ses troupes. Toutefois, au fond de lui, le Reichsführer se demandait pourquoi Pi Sigma aidait les nazis.

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samedi 17 juillet 2010

Mexafrica 1ere partie : La collection fantastique de Lord Sanders chapitre 8

Chapitre 8

L’autre groupe, qui était chargé de faire diversion, conduit par Daniel et l’Artiste, vivait également des péripéties notables. Raoul et Harry avaient introduit le danseur de cordes et ses compagnons dans la remise des véhicules hippomobiles dans laquelle se trouvait le fameux monte-charges.
« Voici le chemin des cachots », déclama Harry, fier de son petit rôle dans cette intrigue à tiroirs.
Raoul n’avait pu s’empêcher de faire main basse sur quelques menus objets anodins mais précieux, telles des petites boîtes à pilules en porcelaine cuite au petit feu, remontant au XVIIIe siècle, ou encore, de charmants personnages en biscuit originaires du sud de l’Allemagne.
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Secrètement, il espérait que nul n’avait remarqué son larcin.
Mais c’était oublier les yeux de lynx de Frédéric Tellier. Lui aussi avait débuté sa carrière comme voleur, et quel voleur! Voilà d’où venait son surnom, l’Artiste.
« Arsène, le meilleur moyen de donner l’alerte, c’est de commettre un vol ordinaire, gronda le pègre à la retraite. Tu me déçois profondément. Va remettre immédiatement tout cela en place, sinon je te dénonce à Scotland Yard. Il faut voler avec panache ce qui mérite la peine de l’être. »
Une moue boudeuse s’afficha sur le fier visage du jeune ferlampier. Aigrement, il rétorqua :
« Vous me jugez bien mal, maître! Je ne suis pas un fourline. »
Durant cet échange, Violetta jubilait intérieurement.
« Ainsi donc, Tellier a recruté le futur Arsène Lupin! Et moi naïve qui croyais qu’il ne s’agissait que d’un personnage inventé! »
Subjuguée par cette révélation, la métamorphe regardait d’un autre œil l’adolescent, le trouvant bigrement intéressant.
Après cette marque de saute d’humeur, Raoul s’empressa d’obéir à l’Artiste qu’il admirait sincèrement. Dans son temps, l’homme avait su s’introduire dans les salons collet monté du boulevard Saint-Germain, sans que nulle comtesse ou autre douairière titulaire d’une particule plus ou moins usurpée ne devinât que ce Gavroche avait fait ses classes dans les bas fonds de l’Île de la Cité.
Pendant ce temps, le monte-charge s’était mis en branle avec la seconde équipe. Brusquement inquiet, Harry constata :
« Hé, là, j’suis pas tranquille. Y a comme une anomalie ici! Si je me souviens bien, la descente avait été moins longue que ça! »
Le petit-fils de Brelan avait raison, car, non seulement la plate-forme descendait plus bas, mais parvenue à une grande profondeur, son mouvement devint latéral et se mua en glissement le long des rails, tandis que devant elle, au fur et à mesure de sa progression, des panneaux de fonte s’ouvraient. Après une dizaine d’ouvertures, le véhicule s’arrêta.
Depuis longtemps déjà, Daniel s’attendait à un piège. Ce fut pourquoi il passa sa tête à travers un orifice étroit avec circonspection. Comme de bien entendu, les portes de l’ascenseur étaient bloquées.
A l’extérieur de la cage, une profonde obscurité régnait. Grâce à sa force prodigieuse, le commandant agrandit l’orifice, permettant à ses yeux nyctalopes d’admirer un spectacle fantomatique de premier choix. Formée par un disque qui tournait, mû par un moteur électrique, une image imprécise, grisâtre et tremblotante dessina la silhouette d’un homme distingué d’un certain âge qui se tenait assis. L’étrange personnage prit la parole, sa voix déformée répercutée par des pavillons de laiton. Un diaphragme avait gravé et restitué les phrases de Sir Charles Merritt. Tony Hillerman, s’émerveilla :
« Ce bandit a compris l’intérêt du disque de Nipkow et inventé la télévision avant l’heure. »
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Cependant, la voix du mathématicien, transmise imparfaitement, saccadée et aiguë, répétait en boucle ce message avec une certaine emphase :
« Adversaires tant haïs, bienvenue dans mon antre! Comme vous e voyez, je vous espérais! Votre guet-apens a été éventé par Tsarong Gundrup que je remercie. Je crois qu’il est inutile de vous le présenter! »
Cette fois-ci, sur l’écran, Zoël Amsq se substitua à Merritt. Il s’exprima en langue Haän de la troisième caste. Sa voix grave et profonde était altérée par les parasites et les crachotements des cylindres Edison.
« Daniel Lin Wu, nous allons enfin nous affronter! Tous les nobles Haäns m’ont tant vanté tes exploits, et les empereurs Tsanu t’ont élevé au statut de légende! Il m’appartient de briser l’idole! Taïaut! La chasse est ouverte! »
Pendant que se déroulait cet enregistrement, il est bon de rappeler que Merritt suivait la progression de ses ennemis à l’aide du tableau de commandes de l’interface Babbage. Une lampe témoin clignotait à chaque nouvelle salle franchie.
Daniel avait haussé les épaules à l’accueil télévisé de Merritt et Zoël, et, comme si de rien n’était, toute l’équipe avait poursuivi sa route.
« Ah! S’impatienta Sir Charles. Ils s’introduisent dans la galerie des singes! »
Fébrilement, par le procédé habituel des cartes perforées, le mathématicien honoraire transmit à sa machine l’ordre d’activation des pièges.
Après avoir parcouru plusieurs pièces obscures sentant le moisi ou le renfermé, salles dépourvues de toute surprise, la fine équipe parvint à un long corridor voussé suintant d’humidité, éclairé par des lampes Pigeon. Une galerie de bustes de simiens s’alignait en rangs parfait, suivant l’évolution connue à l’époque, des lémuriens aux chimpanzés, en passant par les cercopithèques, les babouins Hamadryas, les macaques, les orangs-outans et les gorilles.
Certains bustes, en cire, présentaient de véritables poils implantés à leurs barbes. D’autres figurations appartenaient à des animaux empaillés ou momifiés.
Le silence lourd fut rompu par un concert assourdissant qui eut pour effet de réveiller les têtes simiesques. Alors, elles montrèrent leurs crocs, hurlèrent et grognèrent. Le chant du gibbon lar et celui du maki se mêlèrent aux vociférations de colère ou de peur du mandrill et du gorille des plaines. Tout cela était calculé, car l’intensité des cris et des infrasons pouvait déclencher des arrêts cardiaques sur les sujets les plus fragiles.
Instinctivement, Frédéric Tellier brisa un buste de magot à coups de canne, dévoilant ainsi le satanique mécanisme de la monstruosité : un véritable cerveau de singe était greffé dans le crâne de la bête empaillée qui obéissait à des impulsions électriques émises par Merritt. Avant l’heure, la pauvre créature était donc soumise à un « zordonnateur » de poche. En quelque sorte, Sir Charles avait réinterprété Frankenstein par le biais de Robots pensants de George Langelaan. Cette réflexion vint tout naturellement à Violetta :
« Ma parole! Il a eu les mêmes lectures que moi, ou quoi? »
Dans cette cohorte abominable, un faux buste s’était glissé. Pourtant sur leurs gardes, nos héros furent pris au dépourvu. Brutalement, l’Orang Pendek, la seule créature vivante de ce lot monstrueux, surgit de son socle, armé d’un gourdin acéré de pointes trempées au préalable dans le sang d’un cheval mort du charbon (l’anthrax).
Une simple écorchure suffisait à faire mourir un humain en quarante-huit heures dans d’atroces souffrance. Naturellement, il n’existait aucun vaccin, même pas au XXVIe siècle, car la maladie avait disparu depuis des lustres.
L’Australopithèque asiatique choisit intelligemment ses victimes. Il s’attaqua en premier lieu à Violetta qu’il avait jugé le maillon faible de la chaîne. Parallèlement, il tenta d’étouffer Harry. Imprudemment, l’adolescent s’était laissé prendre, et, maintenant, confronté à la force musculeuse du mutant, ne parvenant pas à se libérer, il paniquait. Toutefois, Raoul réagit instinctivement, s’empressant de porter secours à la jeune fille et à son ami. Le temps pressait. En un moulinet rapide, la massue de l’anthropopithèque avait déchiré la robe de Violetta. Heureusement, notre héroïne n’avait pas été blessée.
Pour échapper au coup suivant, la métamorphe, usant de ses facultés extraterrestres, prit la forme d’un fourmilion cuirassé. Ses nouvelles ailes s’ouvrirent. La créature s’envola sous les yeux ahuris de l’orang pendek et de Raoul.
« Hé bien, marmonna le futur voleur des quartiers huppés de toutes les capitales du monde, dire que je la prenais pour une simple humaine tout comme moi! Quelle lourde erreur! Décidément, il faut me méfier des apparences! »
Fort dépité, l’adolescent se résolut à ne pas flirter avec la belle Italienne.
Pendant ce bref incident, l’orang pendek, tout à sa rage et à sa frustration primitives, frappait autour de lui, au hasard, sans relâcher Harry. Les secondes du petit-fils de Brelan semblaient comptées. Dans sa folie, l’anthropopithèque indonésien brisa avec fracas les bustes des singes des niches, faisant ainsi jaillir les cervelles palpitantes et rosâtres des automates semi vivants, dans un feu d’artifice d’étincelles. Les courts-circuits provoquèrent un incendie dont les flammes grondantes encerclèrent la plus tout à fait bête. Maintenant, sous l’effroi, la créature poussait des hurlements quasiment humains.
Profitant de la panique de l’orang pendek, aidé par Raoul, Harry se dégagea. Enfin, la troupe évacua la galerie, abandonnant le simien à son triste sort. Devant son écran, Merritt fulminait de colère. Il sacrifia la précieuse créature découverte par Van Vollenhoven, ce missing link de trois mille livres sterling, sans la moindre once de remords, en abaissant un pare-feu. A quelques mètres de là, nos amis perçurent distinctement les cris d’agonie du plus que singe, malgré le rugissement des flammes.
Peu à peu, le silence emplit le tunnel. Une nouvelle salle s’offrit au groupe. Le rat de cave de Tellier éclaira le lieu parfaitement nu, hormis une inscription énigmatique bilingue en caractères chinois et en anglais.
- Que signifie ceci?
- Salle des cinq trésors du ciel. Répliqua Daniel avec un léger haussement de sourcils.
- De la poésie! Ricana Raoul.
- Pour moi, cela sonne comme un plat chinois, jeta Tellier.
- Je ne comprends pas ce langage fleuri! Siffla Harry.
Violetta, qui avait repris forme humaine, reprit, avec un détachement exagéré :
- A mon avis, il faut s’attendre à tout! J’énumère : une pluie de cafards pourris, ou encore des crapauds venimeux qui vont nous tomber dessus par surprise, des toiles d’araignées géantes qui vont nous capturer et nous engluer…etc.etc. Bref, nous sommes plongés dans un scénario nul, digne d’une adaptation de série Z de Fu Manchu des années 1960. J’ai déjà vécu cela!
- Ah! Souffla Daniel Wu avec lassitude. Violetta, tu passes trop de temps dans les holosimulations!
- N’empêche que, oncle Daniel…
De sinistres craquements interrompirent la métamorphe, confirmant partiellement les spéculations de la jeune fille. Toutefois, son imagination n’avait pas atteint le summum du macabre qui s’ensuivit.
Surgissant d’une paroi avec laquelle elle se confondait, la momie d’un être étrange, difforme, sinistre et disgracieuse, ricana. Ce rire était comme des bris de cristal terminés par des bêlements horripilants. L’esprit aux aguets, Violetta reconnut le corps desséché d’une race extraterrestre apparentée aux ovinoïdes. On aurait dit une espèce de gnome Nosferatu chauve, aux bosses crâniennes bombées amorçant des volutes, telles les cornes d’Ammon. C’était donc un jeune bélier saisi par la mort, en son début de puberté. L’être, un Otnikaï, était de plus affligé de dents irrégulières et mal plantées. Sur une partie de ses os adhérait encore une toison miteuse d’un couleur indéfinissable et totalement répugnante. S’agissait-il du spectre de Crotte Bleue? Ce personnage sera entrevu dans une prochaine histoire.
La momie insolite s’appuyait sur une canne dont le pommeau représentait la tête du veau d’or. Le bras desséché et déformé de la créature enfonça un bouton sis sur un des murs. Alors, une pile de rondelles s’effondra sur Hillerman, la victime désignée, avec de repoussants effluves. Lorsque l’Afro-américain comprit enfin de quoi il s’agissait, il eut un haut le cœur. Ces rondelles, qui avaient plu sur lui, n’étaient autres que des tranches momifiées de corps d’Otnikaï utilisées comme monnaie! Jusqu’où se logeait l’esprit du lucre?
« C’était, je pense, le premier trésor.» fit Daniel Lin avec une sombre ironie.
Les quatre autres prétendues précieuses nourritures chinoises ne tardèrent pas à pleuvoir sur la bande de Tellier! Quelle peu appétissante macédoine! Ondées d’acides cyanhydriques, de fientes de roussettes, de cristaux de soufre et d’azote liquide.
Ce piège raffiné portait la signature de Zoël Amsq. Pourtant, son peuple ne se caractérisait pas par ce sens de l’humour. Un vague sentiment effleura Daniel pour se diluer aussitôt.
Marteau Pilon ne réchappa pas à cette sauterie, car sa haute taille l’handicapait. In- volontairement, il avala une goulée de déjections infectes. Recrachant une gorgée, il s’arrêta pile poil sous le piège tandis que le soufre se déversait toujours, déclenchant ainsi un début d’asphyxie. De plus, les gouttes d’acide commençaient leur travail, rongeant les vêtements et atteignant la peau. Les combinaisons de protection s’avéraient insuffisantes.
« Maître, je brûle de partout, c’est affreux! Hurla le colosse comme un goret à l’abattoir. J’veux pas finir vitriolé comme ce fourline de maître d’école! »
Daniel n’eut pas le choix. Passant en hyper vitesse, se transformant en tourbillon, il dériva la pluie nocive qui s’en vint asperger les parois de la salle. Protégés au sein de l’œil du cyclone supra humain, nos amis ne craignaient plus rien. En quelques secondes firent leur œuvre, dissolvant la pierre elle-même! A son tour, la momie d’Otnikaï subit le sort qu’elle destinait aux intrus. Fumante et grésillante, elle termina en poudre et bientôt ne resta d’elle qu’une répugnante flaque grisâtre.
Sur un écran plus performant que celui de Charles Merritt, Amsq avait assisté aux prouesses de son ennemi. S’étouffant de rage, le Haän gronda :
« Ah, tu aimes le vent, Daniel Lin! Hé bien, je vais t’en donner! »
Avec un sourire cruel, le savant fou déclencha un mécanisme actionnant un toboggan. Matérialisé brutalement, il entraîna le groupe dans une longue glissade qui le conduisit dans la Salle des huit vents divins.
Désormais, nos héros étaient prisonniers d’une soufflerie bien anachronique en ce XIXe siècle pour la bonne raison qu’elle fonctionnait à l’énergie plasmatique. Comme survitaminée la turbine était capable d’engendrer des ouragans de force 20, tels qu’ils se rencontraient couramment en hiver sur la planète mère Haäsucq. Ces vents furieux déchiraient les corps des malheureux qui s’étaient égarés dans ces tempêtes effroyables. Longtemps après, on ne retrouvait que des restes non identifiables. Toutefois, les quelques morceaux de chair durcis par la glace faisaient les délices de gigantesques charognards, mélanges de lions ailés des montagnes et de vautours à gros bec jaune. Les holosimulations du Langevin en milieu extrême avaient omis de reconstituer les vents de Haäsucq sous le fallacieux prétexte qu’aucun humain ne pouvait survivre à de tels ouragans.
Une fois encore, Daniel se transforma en Saint-Bernard. Il savait qu’il devait prendre de court la turbine, avant qu’elle atteignît son plein rendement. Logiquement, il engendra un tourbillon d’énergie contraire afin d’annihiler les huit vents divins de Zoël Amsq. Cela eut pour effet de révéler au Haän une partie des pouvoirs de Daniel Lin. Le chercheur oscillait entre la colère et l’admiration.
« Ah! Bisque, bisque et rage! Il est bien doté des facultés de l’Homunculus! Cependant, est-il capable de se mouvoir dans l’interdimensionnalité? Ô Tsanu Premier! Que tes mânes me soient favorables! Moi, ton humble serviteur, il me faut reconstituer le bio translateur afin d’accéder au pouvoir suprême dont je rêve depuis de trop longues décennies! »
Sur jouait-il ou était-il sincère?
Pendant ce temps, protégés par ce cocon, nos amis parvinrent comme des fleurs dans la salle suivante. Découvrant le nouveau décor, Tellier émit un sifflement dénonçant sa stupéfaction. Quant à Raoul, il pensait:
« Dire que notre équipée n’est que de la poudre aux yeux destinée à détourner l’attention! ».
La nouvelle salle s’intitulait les cinq trésors de la mer. Dans celle-ci, nos amis étaient censés affronter une soudaine montée des eaux qui devait les submerger tandis que des prédateurs marins automates tels que requins de différentes espèces, raies mantas, poissons torpilles, Euryptérides préhistoriques,
http://dinoshiryu.servhome.org/image/poissoninsec/eurypteride.jpg
murènes et poulpes géants se repaissaient ensuite des dépouilles des noyés!
Cette fois-ci, Marteau Pilon montra tout ce dont il était capable avec un certain panache. Alors que Violetta avait choisi de se métamorphoser en escalier, le cheval de retour disloquait les squales robots. Cependant, l’octopus s’avéra plus difficile à démanteler que ses frères mécaniques. Jouant à Gilliat, héros des Travailleurs de la mer, Marteau Pilon tenta bien d’arracher les tentacules de la pieuvre, mais il se retrouva enserré dans ceux-ci, à demi asphyxié, demandant merci!
Tout naturellement, Tellier se porta au secours de son vieux compagnon de chaîne. Se saisissant de sa canne épée au tranchant imparable, il délivra son fidèle serviteur en coupant dans le vif les tentacules du pseudo octopus sans afficher la moindre émotion à cet exploit digne des travaux d’Hercule! L’imitation du monstre décrit par Victor Hugo acheva sa brève existence dans une série d’éclairs violets et de gerbes d’étincelles du plus bel effet.
La salle de la terre féconde et nourricière offrit au groupe téméraire un piège qui portait manifestement la signature de Charles Merritt. Le parcours aventureux était ponctué de mille délices nommés fort à propos sables mouvants, glaise collante, gangue de boue enfermant dans sa carapace les inconscients ou imprudents explorateurs, leur procurant une mort des plus éprouvantes en une petite dizaine de minutes.
Daniel Lin dut encore une fois se dévouer. Il ne rechigna pas à cette tâche. Passant en ultra vitesse, il contint magistralement la progression des sables et des boues meurtriers, les modelant en ponts et murs, secondé par Violetta devenue digue! Marteau Pilon, l’Artiste, Raoul, Harry et les autres franchirent ce niveau, frais comme des gardons.
Le jeu de rôles grandeur nature se poursuivit au grand dam de Zoël Amsq qui, dissimulé dans une salle dont tous ou presque ignoraient l’existence, montrait de plus en plus son agacement devant l’esprit d’équipe sans faille qui animait le groupe pourtant composé de pièces rapportées mais, qui, au fil des épreuves surmontées ensemble, formait maintenant une véritable famille! Chez les guerriers Haäns, seules la violence à l’état brut, la valeur individuelle étaient glorifiées, encouragées et magnifiées! Chaque guerrier combattait donc pour lui-même, révélant sa valeur, son courage et son ardeur, ignorant ses frères d’armes. Combien de batailles avaient été perdues par ce manque d’esprit de corps!
Merritt avait fini par rejoindre son allié. Avec détachement, il dit:
- Très cher, soyez persuadé que nous ne sommes pas encore vaincus! Nos points ont atteint les salles de mon musée spécial. Le premier, Daniel Wu entre dans l’antre des mammifères.
- Vous croyez au miracle! Lança Amsq glacial. Pas moi!
Par rapport aux précédentes, cette partie du musée paraissait fort anodine. Lourde erreur! Aux yeux d’un néophyte, elle n’offrait que des spécimens naturalisés d’innocents éléphants d’Afrique, de buffles, de rhinocéros, de lions, de léopards, de tigres, de lycaons, de bisons, d’hyènes, etc. Dans des recoins sombres, ces dernières se tenaient tapies. Un peu en retrait, un grizzly et un ours blanc se dissimulaient également. Leurs yeux de verre luisaient étrangement dans la semi pénombre. Dans ce silence qui vous enveloppait tel un linceul, les pas feutrés des visiteurs résonnaient insolites.
Le bruit léger et discret tira pourtant de leur apparente hibernation les animaux empaillés. Les mammifères s’éveillèrent brusquement de leur sommeil éternel. Il s’agissait d’une attaque concertée comprit Daniel immédiatement car les bêtes fonctionnaient selon une programmation précise. En une pico seconde, il sut aussi que celles-ci pouvaient identifier leurs proies avec leurs points faibles!
L’éléphant, le buffle et le rhinocéros choisirent de charger le daryl androïde et le danseur de cordes. De leur côté, les félin bondirent avec un bel ensemble sur Marteau Pilon. Un peu plus loin, le bison culbuta Raoul qui, grâce à son agilité proverbiale, parvint néanmoins à se glisser sous le corps de l’ongulé! Puis, tel un torero expérimenté, il se saisit d’un sac de couleur verte qu’il utilisa comme muleta pour se débarrasser de ce « taureau », l’obligeant à charger un paravent et à y enfoncer ses cornes. Bravo pour le jeune Arsène qui ne manquait pas de panache!
Le grizzly et l’ours polaire optèrent pour Harry; l’adolescent réchappa de très peu à leurs terribles griffes. Pendant ce temps, Violetta était acculée dans une sombre encoignure par les lycaons et les hyènes regroupées. Devant l’attaque, la métamorphe ne perdit pas son sang-froid; elle se transforma une fois encore en un charognard tout à fait répugnant, devint elle aussi une hyène rieuse dont l’odeur puissamment alcaline se répandit abondamment dans la salle! Ainsi donc, ses prodigieuses facultés lui permettaient d’imiter à la perfection tout animal ou humanoïde jusqu’à émettre des hormones odoriférantes puantes ou agréables.
Près du seuil, Tony Hillerman devait affronter des zèbres et des chevaux sauvages tout ruant!
Tiré d’affaire, Raoul s’émerveillait des capacités de la jeune fille.
« Pff! Décidément, elle aurait sa place au cirque Barnum! Dire que j’avais entamé un innocent petit flirt avec elle! Elle n’a rien d’humain! A quoi ressemble-t-elle en vérité? J’aimerais le savoir! ».
Dans ce muséum reconstitué, les effluves vous montaient rapidement à la tête car les animaux empaillés et pourtant « animés » dégageaient de puissants remugles de chairs avariées, de fourrures moisies et de peaux avancées. Pour un nez délicat, c’était insupportable! Mais le pire restait à venir…
Merritt s’impatientait de plus belle devant l’ingéniosité des intrus. Ce fut pourquoi il libéra des monstres artificiels supplémentaires. Deux niches de plus s’ouvrirent donc d’où émergèrent tout d’abord la momie du dieu ours K’Tou Broorh,
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retrouvée depuis peu dans un admirable état de conservation dans les glaces de Sibérie; toute maculée de mottes de terre et d’herbes séchées, et, un quart de seconde plus tard, le zombie Barmanou du Pamir qu’Antor avait affronté quelques temps auparavant. Comme de bien entendu, ce chaînon manquant entre le singe et l’humain avait été amélioré, plus exactement enlaidi par des bandelettes de laine de yack rongées par la putréfaction sur lesquelles on pouvait toutefois encore lire des sentences en tibétain et en népalais. Harry, libéré de ses assaillants s’écria:
« Le Migou! ».
Le visage de l’adolescent s’ornait d’un magnifique coquard à l’œil droit alors que Marteau Pilon arborait une estafilade à la joue, estafilade due à un coup de patte d’un ocelot vicieux, et une meurtrissure au coude droit à la suite de la charge du tigre du Bengale. Mais quel avait été le sort de ces félins?
Désormais, les splendides bêtes gisaient mortes sur le tapis précieux, leur nuque brisée. Cependant, les combinaisons peaux de protection de nos intrus étaient dorénavant en fort piteux état à la suite des multiples assauts, coups de sabots ou de griffes.
Cela n’amoindrit pas la vaillance de nos amis. Pour mettre un peu de peps à ce combat, un phonographe Edison se mit à moudre un enregistrement grésillant de grognements, de hennissements et de rugissements assourdissants.
A peine décoiffé par son combat, l’Artiste transperça le ventre du rhinocéros à l’aide d’un poignard de prix ciselé par Benvenuto Cellini lui-même, arme qu’il avait héritée de Galeazzo! La paille de l’ongulé se répandit sur le sol, ajoutant un peu plus à l’odeur nauséabonde de la pièce. Elle eut le même effet que le sang chez les fauves; les bêtes, se détournant de Hillerman et de Marteau Pilon, accoururent pour participer à l’hallali.
Durant tout ce temps, l’éléphant d’Afrique, obstiné, tentait toujours de saisir Daniel de sa trompe préhensible. Avec flegme, celui-ci esquivait sans peine; bientôt, il se lasserait et réduirait en poudre le mastodonte!
Violetta, qui se croyait momentanément à l’abri, dut déchanter. À son tour, elle se retrouva face à Broorh et au Barmanou! Prendre l’apparence d’une femelle K’Toue ne lui servit strictement à rien.
Un peu plus loin, les mustangs s’en prenaient à Hillerman. En moins de deux secondes, il allait finir piétiné! Armé jusqu’aux dents, le danseur de cordes sortit un petit bijou de pistolet d’une de ses poches et visa le chef du troupeau; un bang sonore éclata et la tête du cheval sauvage explosa, laissant apparaître un cerveau mécanique qui crépita et se calcina en quelques secondes. Les ordres n’étant plus transmis à la horde, le reste des équidés, zèbres y compris, s’arrêta net dans son élan, figé dans d’absurdes poses. Tellier avait trouvé la faille. Il cria, ordonnant:
« Imitez-moi! Visez les têtes! ».
Les revolvers tonnèrent alors à qui mieux mieux et les traits de feu illuminèrent la salle. Le jeu cruel était terminé! Une théorie d’ours, de lions et d’hyènes s’abattit, décapitée ou transpercée. Tandis que le chef des animaux empaillés flambait avec de belles lueurs orangées parcourues d’éclairs bleutés, le dieu ours et le Barmanou se désagrégèrent! Bientôt, il ne resta d’eux qu’un tas de boue et de bandelettes souillées au-dessus desquels bourdonnèrent des mouches venues de nulle part.
Merritt s’était repu de ce spectacle qu’il avait particulièrement apprécié. Un bref instant, il avait espéré en finir avec les intrus. Mais il avait compris et, au contraire de Zoël Amsq, parvenait à dissimuler sa colère.
- Vous m’aviez averti que ce Daniel était dangereux, je l’admets, mais vous aviez omis de me signaler qu’il en allait de même pour ses compagnons!
- Mon très cher allié, vous n’avez pas encore vu tout ce dont est capable ce métis!
- Là, vous me faites peur! Activons le reste des pièges. Je veux pouvoir en juger par moi-même!
Dans son for intérieur, Amsq songeait:
« Bizarre! S’il le voulait, Daniel Lin serait déjà parvenu jusqu’à Irina… Que mijote-t-il donc? ».
Maintenant, la bande parcourait les dioramas des mammifères polaires et forestiers, reconstitutions des plus inoffensives. Pour leur époque, ces représentations zoologiques étaient à l’avant-garde, annonçant celles, devenues courantes, des muséums de la deuxième moitié du XX e siècle.
Chevreuils, cerfs, daims, sangliers ou renards avec leurs petits se laissaient admirer dans leur milieu naturel, arborant des attitudes réalistes. Violetta, très sentimentale, laissa couler une larme pour le groupe de mignons renardeaux naturalisés qui jouaient ou se grattaient les puces sous les yeux attentifs de leur mère.
« Les pauvres! Ils sont si adorables! Jeta-t-elle. Si je tenais le chasseur qui les a abattus… ».
Raoul persifla:
- Ouais! C’est bien une réflexion de fille, ça! Tu as mal regardé ma belle! Cette scène idyllique est aussi cruelle que la nature! Vois! La maman renard vient d’égorger un marcassin qu’elle s’apprête à donner à dévorer à ses chers petits diables!
- Pourquoi n’y a-t-il pas de piège? Hasarda Hillerman.
- Un oubli ou un ennui mécanique, proposa Tellier.
S’enchaîna enfin la salle des oiseaux, tout aussi superbe que les précédentes. Face au groupe des intrus, les vitrines des classements par espèces se dévoilaient. De nouveaux dioramas révélèrent leur splendeur. A gauche, les milieux humides avec canards, échassiers, poules d’eau et ainsi de suite. A droite, les prédateurs du jour et de la nuit. Les chouettes effraies, hulottes ou chevêches,
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figuraient dans un grenier, se repaissant des cadavres de loirs ou de mulots. Aucun brin de paille, aucune poutre, aucune toile d’araignée ne manquaient! Les hiboux, - grands, moyens et petits Ducs-, étaient perchés sur un arbre mort, sous un ciel étoilé et une lune stylisée.
Mais il y avait bien d’autres rapaces: autours, buses, faucons, éperviers, aigles, milans, balbuzards…
De leur côté, corneilles, choucas et corbeaux freux croassaient. Le réalisme tant recherché par sir Charles Merritt l’avait une fois de plus conduit à animer les différentes scènes par des enregistrements de cris et de hululements de ces volatiles. Ainsi donc, les pies jacassaient, les étourneaux piaillaient tandis que des « hou hou! » agaçants tendaient à l’extrême les nerfs des intrus, ajoutant à la cacophonie ambiante!
Alors que les yeux des chouettes effraies et des hiboux phosphoraient dans la pénombre, chacun s’attendait à un nouveau tour de Zoël ou de sir Charles ou, pourquoi pas, à une intervention de Cornelis van Vollenhoven.
Les prédateurs ailés finirent par s’élancer sur les humains comme escompté, leurs serres écorchant profondément les épaules et leurs becs vicieux visant les yeux. Bien évidemment, les oiseaux automates, une nouvelle fois, étaient remarquables de précision et de miniaturisation. Leurs mouvements imitaient le naturel avec un art consommé, et, pourtant, ils ne devaient rien à Zoël Amsq. Comparé à eux, le célèbre canard de Vaucanson ressemblait à un vulgaire jouet à remontoir des plus ordinaires!
Les corbeaux et les hiboux s’en prirent à la longue chevelure de Violetta alors que l’aigle royal avait choisi Daniel. La nuée de volatiles était si serrée qu’elle créait un véritable brouillard autour des humains ou apparentés, le tout dans un volume sonore tel qu’il pouvait vous crever les tympans si vous y restiez un peu trop longtemps exposé!
Ce fut au moment le plus inopportun que la partie piégée inventée par l’explorateur néerlandais se mit en branle. Des caches du sol et du plafond surgirent des fusils de chasse! Des canons jaillirent des volées de plomb et de balles qui s’en vinrent trouer la peau non pas de nos amis mais bel et bien les rapaces! Pourquoi une telle erreur?
Les intrus, grâce à l’hyper vitesse de Daniel Lin avaient pu trouver refuge dans une nouvelle salle qui, elle aussi, dégageait des remugles saisissants. Seul Kiku U Tu se serait trouvé à l’aise auprès des dépouilles de ses frères inférieurs. L’odeur formolée vous saisissait et déclenchait des nausées et des rejets acides. Il valait mieux pour les explorateurs ne pas avoir dîné ce soir là!
Des momies de caïmans, de crocodiles, de gavials, de lézards, de geckos, de caméléons, iguanes, cobras, najas, boas, crotales, sucuris, pythons, serpent corail, rampaient résolument vers les humains.
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Leur contact visqueux et froid répugnèrent à Raoul et à Harry.
Le jeune Sucuriju, un spécimen de seulement sept mètres cinquante, trouvé et conservé par Cornelis, se lova tendrement autour des jambes de Daniel Wu! Sympathisait-il avec lui?
De leur côté, les redoutables mâchoires de sauriens voulaient happer Tellier et Harry. Mais l’issue de secours fut découverte par Hillerman qui avisa fort à propos un soupirail. Tous y grimpèrent avec agilité, certains marquant davantage leur soulagement. Ainsi, le dégoût de Marteau Pilon décupla son hardiesse. Harry et Raoul passèrent les derniers non sans avoir pincé volontairement le vieux colosse!
Dans le nouveau local, Tellier ralluma un rat de cave.
- Je pense que nous ne sommes plus trop loin des cachots, proféra-t-il.
Peut-être avait-il prononcé cette phrase sciemment car la voix rauque et grave de Amsq retentit derrière un microphone primitif.
- Vous croyez donc atteindre votre but? Vous commettez une grave erreur! La libération d’Irina Maïakovska et de Louise de Frontignac ne figure pas dans nos plans!
Daniel leva un sourcil. Les paroles à double sens du Haän l’interpellaient. Alors que la petite salle s’éclairait, le commandant avait compris les propos de son adversaire privilégié.
« Manifestement, il sait! », se dit-il.
Le lieu était garni d’une dizaine d’étagères qui entouraient intégralement les murs. Dessus, des bocaux parfaitement alignés contenant du formol ou autre, liquides qui s’irisaient de nuances diverses, suivant les jeux de lumière. A l’abri, dans une salle inaccessible, Merritt se pavanait comme un paon. A son tour, il s’exprima dans le micro. Lui ignorait encore que l’épouse de Daniel n’était plus en son pouvoir! Amsq s’était bien gardé de le prévenir.
- Comme je m’adresse à des gens cultivés, fit-il doucereusement, je puis vous révéler que la tératologie est un de mes domaines de prédilection. Si les créatures de Dieu, les monstres innocents comme on les appelait autrefois, ne vous rebutent pas, vous en accepterez leur contact! Les voici qui viennent à vous en amis.
- Quelle nouvelle diablerie nous prépare ce gonze? Lança Raoul avec une bonne humeur feinte.
L’adolescent ignorait la signification du terme « tératologie ».
Lentement, avec un suspense calculé, des panneaux se déplièrent, dévoilant des gravures et des eaux-fortes des siècles passés sur lesquelles figuraient, magnifiquement reproduites, des créatures fabuleuses mais difformes, parmi les plus déshéritées de la Création! Jugez un peu: siamois monocéphales, nains ou géants boursouflés, insectes velus, scorpions mous, araignées bicéphales à quatre paires d’yeux luminescents, monstres humains doubles ou triples, lithopédions, calmars confondus avec des évêques, et ainsi de suite. Les bocaux contenaient les mêmes horreurs.
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Sadiquement, Zoël enclencha des ultra sons et les récipients se brisèrent tout naturellement!
Les créatures prirent vie grâce au savoir cybernétique d’Amsq allié à la science de l’automation et des algorithmes mathématiques de Merritt, le tout hérité plus ou moins lointainement de l’école de Boole et de Babbage.
Des cohortes de mygales, de scorpions de toutes tailles et de toutes couleurs, des tarentules répugnantes, des fœtus à plusieurs corps et plusieurs têtes, ou encore dotés de membres surnuméraires, couverts d’un duvet appelé « lanugo », des scolopendres interminables, des cafards, des scarabées volants, des tentacules gluants de calmars envahirent l’étroite salle, submergeant nos amis.
Un porcinoïde à tête supplémentaire siamoise se colla au dos de Daniel. Il appartenait à la collection privée d’Amsq. Frédéric Tellier fut presque noyé par des veuves noires rampantes tandis qu’un hideux fœtus macrocéphale dépourvu de jambes, recouvert d’un duvet verdâtre, s’agglutinait au visage de Tony Hillerman dans le but manifeste de l’étouffer!
Le sort de Violetta n’était guère plus enviable. Elle se retrouva aux prises avec des mille-pattes des plus attachants! Malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à en écraser un seul! Les autres membres du groupe avaient affaire à d’autres monstres tout aussi repoussants.
Comment sortir de ce piège? Ouvrir un tunnel dans les inter dimensions? Daniel s’y refusait. Ce fut Merritt qui offrit à ses ennemis l’échappatoire!
Un toboggan s’ouvrit sous leurs pieds que tous empruntèrent malgré eux! La vitesse de la glissade fut telle que les créatures lâchèrent leurs proies. Tandis que sir Charles était occupé à préparer le piège suivant, Zoël Amsq s’était esquivé. Il lui fallait localiser au plus vite Irina et Louise. Pour cela, il était nécessaire de supprimer le champ de force qui brouillait toutes les communications quelque peu sophistiquées.

***************

Pendant ce temps, André Fermat pilotait toujours la rame du métro clandestin à travers un lacis de tunnels plus ou moins étroits, bref un labyrinthe digne du Minotaure! Le signal capté par la petite invention de Daniel, qui permettait de localiser quelque part le bio translateur tant convoité, ne s’était pas interrompu, mais restait faible, ce qui avait pour inconvénient d’engendrer de nombreuses erreurs et rectifications de parcours. Plus d’une dizaine de fois, le commandant dut faire marche arrière. Or, les manœuvres n’allaient pas sans problèmes.
André n’avait jamais piloté d’aussi antiques mécaniques! Le groupe perdit ainsi une bonne demi-heure! Alors qu’il croyait parvenir au but, un tunnel s’effondra juste devant la loco. La marche arrière fut faite en catastrophe et nos amis manquèrent être étouffés par les éboulis et gravats provenant des taupinières du géophage! Réellement, il s’en était fallu d’un cheveu que tout le monde pérît dans l’aventure! Bagne grisouteux ahanait, son cœur toquant sourdement dans sa poitrine.
Après cet incident, la forte lampe de la motrice éclaira de nouvelles présences humaines. Irina, Louise de Frontignac, Antor et le géophage apparurent, plus ou moins crottés et poussiéreux. Aucun membre du groupe Fermat ne marqua son étonnement. Et pourtant, il y avait de quoi!
Antor, le diplomate, se rencontrait lui-même, en beaucoup plus jeune! Or, le plus récent prisonnier de Merritt n’était pas encore habitué aux paradoxes temporels. Son visage, tout d’abord impavide, afficha en premier lieu la franche surprise, puis la colère. Quelque peu dépassé, le jeune vampire croyait avoir affaire à des imposteurs. N’écoutant que son instinct, il se jeta sur son double, avec l’intention de lui arracher un masque hypothétique!
Captant un message télépathique de son jumeau, il s’arrêta net dans son élan.
- Halte, mon vieux! Pas d’énervement! Tu ne vas pas te tuer toi-même, non?
- Menteur! Imposteur! Hurla mentalement le plus jeune. L’autre aussi est un simulacre!
Il désignait ainsi Fermat qu’il prenait pour un leurre, une réplique du vrai. Les quelques mois de souffrance qu’il avait vécus ne lui permettaient plus de réfléchir calmement, logiquement. En fait, il n’y avait pas assez de temps qu’il connaissait Daniel et ses amis et ignorait donc ce dont le groupe était capable d’accomplir.
- Ah! Que toute cette scène est pénible! Poursuivit mentalement l’Antor ambassadeur. Comment agir pour te convaincre? Je suis déjà passé par les mêmes épreuves, mon frère, mon double! Je sais ce que tu ressens. Quelle étrange expérience que de revivre cela sous un autre angle! Tiens, écoute! Voilà ce qui va advenir dans les prochaines minutes: grâce au géophage, nous allons rejoindre sans encombre la surface, et, bien sûr, l’aube va t’incommoder. Tu vas souffrir du soleil qui se lève; ta peau va se couvrir de cloques. A moitié aveuglé, tu vas vaciller jusqu’à une pompe anti-incendie, puis te recroqueviller contre elle et l’inattendu va survenir! Un champ d’énergie va t’entourer, t’envelopper et te transporter loin d’ici, dans le temps et dans l’espace; tu vas atterrir dans une île des Caraïbes en 1969 et, alors, seulement, tu comprendras ce qui s’est passé! Pour ne pas perturber le cours du temps, tu garderas le silence de nombreuses années, jusqu’à ce que la boucle soit bouclée…
- Je ne te crois toujours pas! Hurla à haute voix le jeune Antor, changeant de mode de communication.. Ce que tu racontes ne tient pas debout! Tu prétends être une version de moi-même mais plus âgée! Si, dans ce cas, les années ont passé, pourquoi André Fermat a-t-il le même âge que le jour où j’ai disparu?
- C’est donc cela qui vous trouble tant! Fit le diplomate.
S’avançant vers le jeune Antor, le Français lui fournit des explications rapides.
- Souvenez-vous! J’étais avec vous en Lozère en 1995, dans une base militaire secrète, à près de mille mètres de profondeur; nous devions délivrer le capitaine Daniel Wu qui s’était mis dans un sacré pétrin! Un court moment, nous fûmes séparés par des champs anentropiques. Certes, l’incident ne dura que quelques secondes, puis, tout parut revenir en place. En fait, j’avais été dupliqué! Je suis donc le double du Fermat originel, celui qui poursuivit la mission en 1995, vous savez laquelle… Moi, je viens de 2517 alors que le premier Fermat est décédé en 2516!
- Peuh! Comme c’est facile! Je n’ai aucun souvenir de matérialisation de champs anentropiques!
Kiku U Tu, énervé, bondit sur le plus jeune Antor et aboya:
- Ambassadeur, je sais comment vous convaincre! J’en ai plus qu’assez de perdre des minutes fort précieuses! Vous ne m’avez pas encore vu! Vous ignorez donc que ma race existe! Peut-être, cependant, avez-vous aperçu quelques hologrammes de mes congénères, du défunt Khrumpf par exemple? En tout cas, je vous jette en face ceci! J’ai un compte à régler avec vous, un œuf à peler comme disent si bien les humains depuis l’incident Kilius et Stamon!
Une main glacée se posa sur les écailles du Kronkos.
- Allons, lieutenant U Tu, dit l’Antor plus âgé avec un calme porteur de menaces, tout ceci est de l’histoire ancienne! Laissez là votre colère et votre haine. Vous l’avez rappelé vous-même: nous perdons un temps précieux. Le souvenir cuisant de votre défaite n’appartient pas à cette chrono ligne! Oubliez donc la correction que je vous ai infligée à la suite d’un interrogatoire du troisième degré mené contre un innocent sous peine de subir un nouvel affront!
Les écailles de Kiku s’irisaient et s’humidifiaient, signe avant-coureur de sa rage qu’il n’allait pas contrôler longtemps. Il bavait abondamment; mais son cerveau reptilien était tout de même capable d’additionner 1+1! Deux Antor, c’était trop risqué à affronter!
Fermat conclut:
- Voici comment nous allons procéder. Antor numéro 1 va rejoindre la surface avec le géophage. Vous Irina, avec Louise, vous sortirez par les égouts un peu plus loin. Nous, nous allons poursuivre afin de récupérer le bio translateur. En aucun cas, nous ne devons suivre le tunnel en sens inverse. Compris?
Irina objecta:
- Vous supposez donc que le bio translateur n’est plus chez Sanders mais chez Merritt. Ce train que vous avez emprunté, je l’ai déjà vu un peu auparavant, dans une autre galerie. Il était alors lourdement chargé. Pour rejoindre le boyau, il faut avancer de trois cents ou quatre cents mètres, sur le même niveau, puis bifurquer sur la gauche, dans un tunnel qui remonte tel un funiculaire.
Fermat esquissa un sourire et remercia.
- Bien, capitaine! Mais je ne vous lâche pas dans Londres seules! Le Piscator et Pieds Légers vous accompagnent. La plus proche plaque d’égout se situe à cent vingt-cinq mètres sur la droite. Le reste de mon équipe va tenter de récupérer le bio translateur comme prévu et peut-être prêter main forte à Daniel.
Le plan se déroula tel quel. La motrice repartit avec le plus âgé des vampires, Fermat, Kiku U Tu, Bagne grisouteux et Monte à regret. Le jeune Antor, comprenant que sa liberté approchait, avait obéi et suivi Irina. Celle-ci, d’ailleurs, trouva bientôt la susdite bouche d’égout à l’endroit désigné. Les quatre humains débouchèrent dans une ruelle à proximité de Victoria Station. Le premier Antor s’était séparé quelques secondes auparavant du petit groupe et ayant abouti dans une impasse, à demi brûlé par le soleil, il avait heurté la pompe à eau. Recroquevillé sur lui-même, il fut rapidement happé par une autre réalité.
La créature souterraine, toujours à la recherche de sa mère, ne s’attarda pas à la surface. Elle regagna les dessous boueux de « l’atelier du Monde », gardant toujours au fond d’elle-même espoir de voir ainsi aboutir sa quête.
Pendant ce temps, la locomotive avait atteint le monte-charge. Là, le groupe de Fermat abandonna ce transport pour l’ascenseur. Nos amis atterrirent au cœur même du poste de commande où Zoël Amsq avait rejoint Charles Merritt. Le Haän avait pu localiser les fugitives mais bien trop tard! Il lui fallait désormais organiser sa fuite ainsi que celle de ses alliés provisoires. La première bataille était perdue. Varami derrière son maître, informait les deux hommes de son échec chez Lord Percy. Il n’y avait qu’une minute qu’il était arrivé. Cependant, dans ce désastre, le bio translateur restait bien protégé, gardé par van Vollenhoven et Anta.
Mais voilà! Le groupe de Fermat surgit inopinément et prit au dépourvu Merritt et consorts! Toutefois, Amsq ayant activé sa combinaison peau en mode invisibilité, il ne fut pas détecté par les intrus. Sir Charles eut la présence d’esprit de ne pas révéler la présence de son allié.
Kiku U Tu, André et Antor usèrent de leurs disrupteurs et le Flamand et le Lapon sombrèrent dans l’inconscience. Or, toujours invisible, alors que Kiku pointait une nouvelle fois son arme mais en direction du Britannique, Zoël mit en branle le système de destruction des souterrains. Puis, il activa un champ de force qui eut pour résultat de le protéger des rayons meurtriers du Troodon et de ses compagnons.
Les rayons brûlants se réfléchirent contre le bouclier anentropique portatif mis en action par l’extraterrestre. Fermat comprit aussitôt ce qui se passait, d’autant plus, qu’à son tour Merritt devenait invisible!
- Ah! Quel idiot je fais! Amsq était ici, invisible! Il vient d’actionner un champ de protection…
- Pas seulement, fit Antor avec philosophie. Ses amis disparaissent téléportés non par des moyens techniques habituels mais grâce aux Pi! Voyez l’aura qui entoure nos adversaires, les dérobant à notre vue.
- Vous avez raison.
Pendant la télé portation, Merritt lança perfidement:
- Il était plus que temps, non?
- De quoi vous plaignez-vous, mon cher? Ne sommes nous pas désormais tirés d’affaire?
- Mais ma nièce Daisy, Igor et mes serviteurs sont restés là-bas alors que vous avez enclenché l’autodestruction!
- Je vous pensais sans cœur, Sir Charles. Je n’allais tout de même pas m’encombrer de tels poids morts!
Merritt eut un léger frémissement, mesurant enfin la cruauté de Zoël. Était-ce un atout ou une mauvaise carte? Une milliseconde, le mathématicien hésita, presque prêt à remettre en cause son alliance avec plus mauvais que lui. Mais l’appât du pouvoir fut le plus fort.

***************

A bord du toboggan où se trouvaient Daniel, Raoul, Harry et les autres, la descente s’était transformée en tours de grand huit!
Sens dessus dessous, cette attraction de foire entraîna nos héros dans des virages, des vrilles, des tonneaux, des boucles apparemment sans fin à l’intérieur d’un tunnel qui semblait rétrécir à chaque seconde. Seul le commandant Wu réchappa aux nausées.
Lorsque cessa enfin ce tour du diable, Marteau Pilon flageolait sur ses jambes, tandis qu’il peinait à accommoder sa vue et que les oreilles lui sifflaient. Cependant, Tellier recouvra son équilibre presque instantanément. Violetta s’inquiéta pour ses cheveux, sa coiffure hirsute faisant croire qu’elle n’avait point fait usage d’un peigne ou d’une brosse depuis au moins un mois!
Daniel Lin et ses compagnons avaient en fait atteint la galerie des cachots dans lesquels les monstres prisonniers quémandaient leur liberté avec des chuintements ou pour les plus violents avec des cris rauques et des grondements.
- Théoriquement, c’est ici que nous aurions dû retrouver mon épouse, fit le commandant, mais Fermat me communique mentalement que Louise, Irina et Antor, le plus jeune, sont désormais sains et saufs. André rajoute qu’il va essayer de récupérer seul le bio translateur. Cette initiative me laisse perplexe…
- Vous voulez rejoindre l’ambassadeur? Déclara Tellier. Dans ce cas, empruntons le même trajet que les évadés.
- Certes, Frédéric, mais, auparavant, il nous faut libérer les infortunés captifs de Merritt.
Violetta acquiesça avec enthousiasme et se hâta de tripatouiller les serrures compliquées des cellules. Harry et Raoul lui prêtèrent main forte, ajoutant au mécontentement de l’Artiste.
- Daniel, nous perdons du temps! Ce n’est pas là notre but! Nous devions nous contenter de faire diversion…
Piquée au vif, l’adolescente se retourna et rétorqua les lèvres pincées:
- Ah! J’attendais cela! Que vous dévoiliez votre esprit obtus et sans compassion! Vous appartenez entièrement à ce XIXe siècle positiviste, trop persuadé de votre supériorité supposée! Pour vous, il n’y a que l’homme blanc et sa civilisation qui comptent! Sachez, monsieur Tellier, que je ne partage pas, loin de là, ce point de vue des plus étriqués! Tous les êtres vivants sont frères sous les étoiles et il est du devoir des plus forts d’aider les plus faibles!
- Ma nièce, lança Daniel avec un léger sourire ironique, se croit au XX e siècle où l’on a inventé le droit d’ingérence humanitaire! Cela par la faute d’un séjour trop prolongé dans ledit siècle!
L’Artiste préféra ne rien ajouter à la diatribe de la jeune fille courroucée. Il ne voulait pas envenimer la situation même s’il ne supportait pas qu’une enfant de quatorze ans lui fît ainsi la leçon.
Le nain Tibor fut le premier à recouvrer la liberté. Il fut bientôt suivi par ses compagnons de misère, l’homme crocodile, l’Améranthropoïde, l’incube aux multiples visages, l’hydrocéphale asiatique, l’homme oiseau, l’homme chenille, - sorte d’émule du prince Randian-, absolument dépourvu de membres.
Alors que les adolescents pensaient que tout allait pour le mieux, leurs oreilles captèrent un bruit ténu qui s’amplifiait. Il s’agissait de pas rapides provenant d’une course précipitée. Des dizaines d’automates et de poupées, armés de couteaux, épées, sabres, fusils et autres engins de mort, surgirent au détour d’un couloir, à l’instant précis où les trappes s’ouvraient juste au-dessus des voûtes des cachots!
Des flammes ardentes et rugissantes jaillirent, envahissant l’immense salle souterraine. Le feu activé par Amsq devait à la fois éliminer Daniel et ses amis et détruire les Freaks!
Tibor, mû par une peur bien compréhensible, s’enfuit. Hillerman et ses compagnons préférèrent rester et combattre à la fois l’incendie et les automates tueurs alors que Violetta se chargeait de calmer l’épouvante des créatures disgraciées.
Daniel, après avoir brisé une quinzaine de poupées mécaniques, reçut un nouveau message d’André:
- … Ainsi Merritt et ses complices ont pu récupérer le bio translateur! C’est fort regrettable! Puis ils ont été téléportés grâce à l’intervention des Pi…
Fermat poursuivit sa communication mentale.
- Où en êtes-vous de votre côté?
- Ici, ça chauffe! Nous avons également sur le dos des automates enragés!
- Bigre! Je crois que vous êtes troublé puisque vous usez d’un langage peu châtié! Vos combinaisons masques?
- Vous avez saisi, André! Deux minutes de résistance à tout casser!
- Tenez bon! Nous empruntons le monte-charge pour faire plus vite!
- Je ne suis pas inquiet pour moi, mais pour les autres…
- Bien sûr!
Le feu grondait, augmentait en intensité, rappelant ainsi à nos amis qu’ils avaient fort peu de chance de s’en sortir. La fumée piquait, faisait tousser ou hoqueter les créatures, sauf les artificielles.
Comme dans un film d’horreur de dernière catégorie de la fin du XX e siècle dans lequel la monstrueuse Chucky tenait la vedette, bi bande très prisée par les adolescents boutonneux, gavés de hamburgers et abreuvés de cola, une nouvelle troupe d’automates ayant l’apparence de Bébés Jumeau et Bru, sans oublier les marionnettes de Punch et Judy,
http://markingham.co.uk/images/Punch%20and%20Judy.jpg
assaillit nos Terre-Neuve, mais aussi les Freaks!
L’incube à visages et bouches multiples se défendit âprement, happant et dévorant les hideuses poupées! Sous les dents de l’extraterrestre, les têtes en cire éclatèrent, ou bien encore fondirent sous l’ardente chaleur. Une fois encore, tout l’esprit cruel et pervers de Sir Charles se révéla; les automates dissimulaient des cadavres de bébés activés par des servomoteurs.
Violetta, devant cette abomination, pâlit et jeta rageusement:
- Ce Merritt devrait être enfermé dans un asile d’aliénés, et finir sa vie dans une cellule capitonnée! Si j’en ai l’occasion, je le cryogénise moi-même pour l’éternité!
L’homme crocodile succomba par asphyxie. Ses écailles noircirent, se calcinant, dégageant une odeur alcaline où se mêlaient des remugles de vase.
Mais encore et toujours d’autres hordes d’automates, cette fois avec une taille adulte, revêtus qui, d’uniformes de grenadiers de la garde napoléonienne, qui de ceux des grenadiers géants chers au vieux Fritz, ou qui, de Horse Guards du temps de Wellington!
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Pas un galon ne manquait à cette reconstitution des plus exactes! Les fusils à pierre fonctionnaient réellement avec cependant une légère modification. Au lieu de tirer de petites balles rondes, ils déchargeaient des rayons brûlants des plus meurtriers!
Mécaniquement, ces soldats d’opérette visèrent avec un bel ensemble nos héros et le Freaks. L’incube fut frappé à mort et tomba au milieu des flammes alors que Marteau Pilon, blessé au gras du bras, gémit sa douleur. Le colosse était douillet! A la vue de son propre sang, il blêmit, faillant presque perdre connaissance.
Les disrupteurs de Daniel, Violetta, Hillerman et Tellier répliquèrent, faisant mouche à tous les coups. Les soldats de la guerre en dentelles s’effondrèrent, désactivés. Leurs affreuses faces de cire se brisèrent et, au contact de l’air délétère, les chairs se putréfièrent.
Le local fut empuanti par l’ozone, l’odeur de pourriture et de brûlé, ajoutant à ce pandémonium. On se serait cru au neuvième cercle de l’Enfer!
Implacablement, le feu gagnait. C’était un pur miracle que nos héros fussent encore en vie! Alors qu’on pouvait penser qu’ils allaient abandonner, submergés et par le nombre et par l’incendie, de nouveaux tirs prirent à revers les proto androïdes. Enfin, tel le Septième de Cavalerie de Lucky Luke, André, Antor, Kiku et les autres arrivaient en renfort, avec un léger retard, non?
En tête du groupe, le Troodon affichait une forme éblouissante et une mortelle efficacité. La chaleur affûtait ses réflexes mais le rendait également furieux. Au top du top, sa queue envoya valdinguer par-dessus les flammes, hussards, fusiliers, horse Guards et grenadiers, sans distinction, tandis que ses griffes recourbées déchiquetaient et étripaient joyeusement les mécaniques humaines! Dans son élément, le lieutenant de la sécurité en profitait pour happer au passage, des intestins plus ou moins avancés. Comme on le voit, le Kronkos se battait sans retenue. Après tout, pourquoi s’encombrer de scrupules, puisqu’il se trouvait dans un siècle non civilisé? Ici, les interdits de la flotte des 1045 planètes ne s’appliquaient pas quoi qu’en dît son commandant!
Excités par le sang, l’Améranthropoïde, l’homme oiseau et le macrocéphale asiatique, leur haine décuplée, faisant fi du feu de plus en plus actif, participèrent à l’hallali. Encore quelques secondes et c’en serait fini de tous! L’incendie n’allait pas tarder à atteindre le premier sous-sol où les dynamos étaient entreposées. Bientôt, une explosion générale s’ensuivrait.
Or, le témoin environnemental de Fermat indiqua que le champ de force mis en place par Amsq venait de s’effondrer. Gardant toujours la tête froide, l’ambassadeur enclencha opportunément la télé portation. Juste à temps!
Une terrible et soudaine déflagration secoua l’avenue, engloutissant monstres et mécaniques. Pourtant, une aile avait résisté. L’ouïe développée de Daniel capta des cris et des gémissements d’enfant.
- L’assassin! Murmura-t-il à l’adresse de Merritt certainement.
Avant de passer en hyper vitesse, il jeta à Fermat:
- Ne m’attendez pas! Je sais où vous rejoindre. Je vais chercher Daisy Neville et le nain qui a disparu!
André leva un sourcil de désapprobation et rétorqua:
- Bon sang! Toujours vos sacrés instincts de Terre-Neuve! C’est de la folie, même pour vous!
- Moi, je trouve qu’il a du panache, s’exclama Raoul. Peut-être vais-je le prendre en exemple! Quel homme!

***************

Quelques minutes auparavant, Igor Gowanovski reposait, dolent, dans une chambre du premier étage de l’immense demeure. Le Russe se remettait difficilement de la morsure d’Antor. Sa plaie béante au cou ne cicatrisait pas et le pansement qui l’entourait était déjà tout imbibé de sang alors qu’il n’y avait pas une heure qu’il avait été changé. Si Igor avait été un des personnages des films de la Hammer il y a longtemps qu’il se serait métamorphosé en vampire!
Puisant dans ses rares forces qui lui restaient, Gowanovski tira avec insistance le cordon de la sonnette, espérant la venue de Sir Charles ou d’un infirmier anonyme. Il attendit ainsi trois minutes et, lorsque la porte de sa chambre toute lambrissée grinça, il crut que quelqu’un venait le soigner. Dans la semi pénombre, il ne parvenait pas à distinguer qui venait d’entrer.
- Sir Charles, est-ce vous? Balbutia-t-il. Je me vide de mon sang! J’ai besoin d’un coagulant au plus vite!
Ses yeux embrumés devinèrent une petite silhouette s’approchant de lui. L’inconnu était armé d’un tranchoir! Promptement, Tibor bondit sur le lit du malade, brandissant son arme improvisée.
Acceptant son sort, se sachant déjà condamné, qu’aurait-il gagné comme minutes supplémentaires de vie, Igor articula doucement:
- Spaciba!
Sans le moindre tremblement, Tibor plongea le tranchoir dans la poitrine de son ancien tortionnaire. Il voulut réitérer son coup mais une poigne puissante l’arrêta. Gigotant comme un démon, le petit homme essaya en vain de taillader les mains de l’intrus, son sauveur en fait!
Daniel dut alors se résoudre à endormir Tibor à l’aide d’une prise neurale helladienne. Se penchant ensuite sur le Russe, il vit qu’aucun souffle ne s’échappait de ses lèvres. Igor avait rendu son âme dévoyée à Dieu ou à son opposé.
Revenant sur ses pas, abandonnant le nain, le daryl androïde partit à la recherche de Daisy tandis qu’une épaisse fumée noire envahissait toute l’aile. La fillette avait eu la présence d’esprit de se réfugier dans le fumoir de son oncle et de se glisser sous l’échiquier d’ivoire qui reposait sur un mignon guéridon. Malgré la chaleur, elle grelottait de terreur!
Daniel capta une pensée confuse et se dirigea alors en hyper vitesse dans la bonne direction. Ne comprenant pas ce qui arrivait, Daisy se sentit soulevée par un providentiel tourbillon, puis une fenêtre s’ouvrit miraculeusement et, toujours maintenue solidement, l’enfant plana une demi-seconde avant de se retrouver sur le pavé de l’hôtel particulier!
Toujours en hyper vitesse, Daniel parcourut le jardin puis sauta par-dessus les grilles comme s’il s’était transformé en criquet! Or, celles-ci s’élevaient à six mètres de hauteur! En deux secondes, il rejoignit la bouche d’égout qui tenait lieu de rendez-vous. Juste à temps! Le manoir explosait!
Au loin, on entendait distinctement les cloches des voitures de pompiers hippomobiles qui arrivaient à grand trot.
- Hé bien, oncle Daniel, ton timing était plutôt serré, non? Fit Violetta avec un humour forcé.
- Pauvre petite, s’apitoya Irina, attendrie par la fillette qui tremblait.
Tendrement, la jeune femme la prit dans ses bras. Hébétée, l’enfant se laissa faire pour la première fois de sa vie. Fermat, nullement ému, haussa les épaules et jeta d’une voix glaciale:
- Allons-nous donc regagner la navette Einstein dans cette tenue, encombrée de cette miss Daisy?
Daniel fixa son ancien supérieur et répliqua tout aussi froid et coupant:
- J’ai déjà dû abandonner Tibor dans l’incendie! Ne m’en demandez pas davantage! L’enfant sera confiée à qui de droit et, les créatures victimes de Merritt recevront un pécule qui leur permettra enfin de connaître une vie décente!
Louise de Frontignac s’avança:
- Je me charge de toutes les démarches. Confiez-moi Daisy.
Avec amertume, le Piscator constata:
- Nous sommes très peu de rescapés!
- Oui, compléta Harry. Six freaks vivants sur une trentaine! Un bien lourd bilan pour pas grand’chose!
Tellier hocha la tête et s’adressant au daryl lui dit sur un ton impossible à rendre:
- Que comptez-vous faire? Vous lamenter? Partir à la poursuite de Merritt et d’ Amsq?
- Me lamenter ne fait pas partie de ma nature, Frédéric! J’ai reçu pour mission de récupérer le bio translateur! Je mènerai à bien cette tâche, soyez-en certain! Rétorqua Daniel Lin.
- Bien; mais moi, c’est mettre la main sur Sir Charles qui m’intéresse!
- Mes amis, subordonnés et moi-même, le rejoindront! Je vous en fais le serment!
- Ah! Cela signifie que je ne suis pas invité à monter à bord de votre vaisseau volant!
- Exactement! Le règlement, Frédéric!
- Dois-je insister? Reprit l’Artiste.
- C’est inutile, proféra avec force André. Daniel Lin Wu n’a jamais manqué à sa parole. Les temps de Merritt et Zoël Amsq sont comptés!
- Je vous accorde ma confiance! Monsieur Fermat, topez-la!
Tellier tendit sa main à André. Le diplomate s’en saisit et la serra franchement.
- Oh! Je vois! Fit Daniel avec tristesse. Je ne mérite pas d’être de vos amis…
- Vous avez échoué car vous n’avez pas exactement suivi mon plan… mais si vous réussissez, mes sentiments à votre égard peuvent changer, Daniel.
- Je me contenterai donc de cette promesse.
Quelques heures plus tard, tous les menus problèmes avaient été réglés. Le groupe venu du futur allait se séparer de ses alliés de 1890 car le chrono vision avait pu localiser la présence de Sir Charles quelque part au XX e siècle. Cependant, Raoul parvint à rester avec les membres de l’Einstein! Avec un art consommé de la plaidoirie, il avait persuadé Fermat et le commandant Wu de son utilité. Avec une certaine réticence, Daniel en avait convenu. Pourquoi donc? En fait, le chrono vision avait montré que le futur gentleman cambrioleur avait effectivement un rôle important à jouer dans l’acte deux.

***************

A bord du vaisseau Langevin, dans l’arboretum, une paix relative régnait. Le lieutenant Georges Wu n’avait cure de l’alerte pourpre qui résonnait par intermittence. Après tout, il n’avait pas le statut de combattant! Pour lui, il était amplement l’heure de prendre son repas à la cafétéria. Avant d’emprunter l’ascenseur, il confia le secteur à son aide laborantin, l’orang-outan génétiquement modifié, Gllump, âgé de sept ans.
Quelques minutes plus tard, l’ingénieur, pénétrant dans la Taverne du Maltais, constata que la dizaine d’hommes qui s’y trouvaient arboraient à la ceinture des disrupteurs impressionnants. Bah! Le botaniste avait pris l’habitude des alertes. Une de plus! Cela ne changeait absolument rien à son quotidien.
Dans l’arboretum, le grand singe se sentait comme chez lui, le lieu lui rappelant la jungle de son pays natal, là où il avait connu le Paradis! C’était pourquoi il y passait la plus grande partie de son temps, y somnolant lorsque le lieutenant Wu avait fini son travail.
Gllump connaissait chaque arbre, chaque touffe d’herbe, chaque minuscule insecte. Les crapauds, les grenouilles et les lézards étaient ses amis. Cependant, aujourd’hui, il se sentait mélancolique. Quelqu’un lui manquait: Uruhu, le Néandertalien.
Seul l’homme d’une autre époque parlait la langue des orangs-outans, le langage sacré de Pi Ou. Le chef pilote absent, Gllump communiquait plutôt difficilement avec le xéno botaniste. Georges ne s’était pas senti la vocation d’apprendre à son aide l’ameslan. Une erreur qui allait coûter cher au vaisseau.
Pour le moment, le grand singe, installé nonchalamment sur deux lianes qui lui servaient de hamac, semblait rêvasser ses yeux dans le vague. Les orangs-outans étaient placides. Toutefois, ils étaient capables de penser, d’effectuer des tâches très complexes, bien plus sûrement que leurs cousins chimpanzés!
A cette seconde, ma mémoire de Gllump évoquait le visage d’Uruhu. Soudain, des blop blop inattendus interrompirent sa méditation, lui faisant tourner la tête et s’étirer. Avec une régularité surprenante, le bruit incongru persistait! Flegmatique, comme à l’accoutumée, ses mouvements très calculés, mais pourtant intrigué, Gllump entreprit de descendre de ses lianes, puis se dirigea vers le secteur nord de l’arboretum, là où des mangroves bordaient une mare.
Les yeux du grand singe scrutèrent alors la surface stagnante des eaux qui arboraient une couleur des plus inhabituelles. Une écume blanchâtre flottait formant une pellicule légèrement poisseuse. Malgré sa répulsion, sentant un danger, Gllump y plongea ses mains puis le nez. Alors, il distingua quelque chose qui l’inquiéta fort;
Brutalement, il releva la tête et aperçut, pendant du plafond, de grandes sauterelles munies de tarières! Des chapelets d’œufs gluants s’agglutinaient dans la vase. Lorsqu’ils tombaient, des blop plus ou moins sonores retentissaient.
Ah! Certes, le spectacle avait de quoi fasciner l’orang outan, mais l’inquiétude grandissait en son cœur. Précautionneusement, il recula et s’éloigna de la brise artificielle afin que les étranges insectes, les intrus, ne captassent pas son odeur!
Toujours méthodiquement, le pré humain se réfugia sous des branches d’arbre aux feuilles larges, un palétuvier. Il s’accroupit et se mit à réfléchir intensément.
Or, pendant ces précieuses minutes qui s’écoulèrent, des centaines de milliers d’œufs furent pondus. Le groupe envahisseur enfouissait ainsi la prochaine génération de libellules aquatiques dans la vase gorgée d’eau! Leurs mission accomplie, les insectes volants et amphibies se désagrégèrent tandis qu’à l’intérieur des œufs à peine pondus, les premières divisions cellulaires survenaient: en quelques dizaines de minutes à peine, elles aboutiraient à la morula, tout cela grâce à une sorte de drogue protéinique qui avait été incorporée à la gélatine de l’œuf, accélérant son développement.
En soixante-douze heures, les larves devaient éclore, et, en quatre jours, le nouvel être atteindre son âge adulte et sa différenciation! Si nécessaire, le nouveau Velkriss pouvait même se reproduire six jours après sa naissance. Ce programme accéléré de croissance ne débutait que lorsqu’il y avait une invasion à la clef!
D’autres groupes clandestins avaient pondu un peu partout dans le vaisseau, dans des endroits humides appropriés, cherchant chaleur et nourriture. Dans les laboratoires hydroponiques, dans les recycleurs des synthétiseurs, dans les gaines secondaires d’aération, dans les circuits de secours de maintenance des ordinateurs d’appoint, ou encore dans la piscine olympique d’entraînement!
Or, toutes ces zones étaient désormais peu fréquentées par l’équipage à la suite de l’état d’alerte! L’aide des Pi avait été décidément précieuse aux Velkriss! Ils avaient pu engendrer une faille dans les boucliers de protection du Langevin et téléporter leurs alliés sans qu’ils fussent détectés!
Certes, l’IA avait signalé quelques défaillances dans les secteurs de maintenance secondaire des ordinateurs, mais l’ingénieur en chef Anderson et son équipe, tout à fait débordés, avaient reporté les réparations à plus tard, bien trop occupés à restaurer les niveaux 18 à 22 du vaisseau, après le combat qu’il avait mené!
A la suite d’une longue dizaine de minutes de réflexion, Gllump avait enfin pris sa décision. De sa démarche chaloupée caractéristique, il s’avança jusqu’à l’intercom, appuya sa large main sur la touche sensitive et commença à émettre des grognements. Uruhu et Daniel avaient jugé inutile de lui greffer un vocodeur dans le larynx.
Dans la Taverne du Maltais les grognements du grand singe résonnèrent. Georges, qui finissait ses rouleaux d’automne, leva un sourcil, se demandant ce que Gllump voulait. Le barman, Kilius, un Castorii, apparemment resté fidèle à l’Alliance des 1045 Planètes, s’approcha.
- Lieutenant, si vous le désirez, je peux mettre de côté votre plateau. Votre orang- outan semble réclamer urgentissimement votre présence!
Haussant les épaules tout en se levant, Georges déclara fataliste:
- Gllump a un tempérament assez craintif. Il a dû voir se faufiler dans les herbes un serpent! Cet anthropoïde ne supporte pas les ophidiens! J’en ignore la raison. Une réminiscence sans doute de sa jeunesse… Malgré tout, je vais voir ce qu’il en est!
Georges Wu aurait nié être un incurable optimiste. Et pourtant! Il n’avait pas pris la mesure exacte de la situation. Il connaissait mal Gllump, et pensait celui-ci capable de s’affoler pour pas grand-chose. Il avait tort!