lundi 2 novembre 2009

La gloire de Rama 4 : l'apothéose du Migou chapitre 23

Chapitre 23

Examinant de plus près le couloir qu’il lui fallait parcourir, Fermat dut admettre l’évidence. Il avait changé de lieu! Et pourtant, il n’y avait eu nul rayon de dématérialisation. Cependant, une nuance subtile de gris, une irrégularité sur les murs, tous ces infimes détails le convainquirent définitivement.

Habitué à faire face à l’imprévu, extrêmement bien formé et entraîné, ses pas sonores retentissant dans le silence, le commandant avança avec prudence. Vingt mètres plus loin, après avoir suivi un coude, il rencontra deux nouvelles ouvertures.

- Allons bon! S’exclama-t-il intérieurement. La situation se complique!

Ne perdant pas son sang froid pour si peu, il s’accroupit afin d’examiner le sol. Satisfait, il se redressa et emprunta le corridor de gauche. Une lueur diffuse lui permit de prendre un escalier qui le conduisit jusqu’à un ascenseur. Téméraire et circonspect à la fois, il appela le lift, souhaitant rencontrer enfin quelqu’un dans ce lieu inconnu.

- Tout ce que je vois m’indique que je me trouve bien encore au XXe siècle. Ah! La porte de l’ascenseur s’ouvre! Il n’y a personne. Que dois-je faire? Descendre ou monter? Je choisis de descendre. Il me faut des réponses.

Sa main effleura le bouton du niveau moins douze, l’étage le plus bas auquel il pouvait accéder. Lorsque l’ascenseur s’immobilisa, Fermat se trouva nez à nez avec un grand gars baraqué, un MP portant l’uniforme américain et affichant les galons de sergent.

- Hey! You! Fit surprit le militaire.

L’Américain n’eut pas le temps d’en dire plus. Réagissant instinctivement, le commandant Fermat avait déjà touché sa carotide et, d’une pression d’une force et d’une délicatesse insoupçonnables de sa part, avait ainsi plongé dans l’inconscience l’armoire à glace!

- Ah! Je progresse! Parfait! J’ai donc atterri je ne sais comment chez les Yankees! Mais quand exactement?

Ses yeux se portèrent alors sur une porte comportant un panneau de mise en garde peint en rouge avec une tête de mort et des tibias entrecroisés ainsi que l’inscription habituelle, « FORBIDDEN AREA. KEEP OUT ».

- Ces interdictions ne me concernent pas, jeta André avec ironie. Je dois savoir!

De sa poigne, il enfonça le loquet de la porte qui resta dans ses mains! Cette fois encore, il émit une nouvelle réflexion accompagnée d’un sifflement.

- Tiens! Un vestiaire contenant des tenues archaïques de protection. Contre quel type de radiations? Et si je me trouvais dans la fameuse et improbable base 51, qui, officiellement, n’existe pas, celle sensée abriter une soucoupe volante et des cadavres d’extraterrestres échoués sur notre fichue planète? Ah! Je n’ai plus qu’à passer une de ces combinaisons afin de pénétrer plus avant dans cette base militaire.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Quelques minutes plus tard, Fermat déambulait tranquillement dans des salles qui s’enfilaient, au milieu de gens affairés, tous protégés par des tenues anti-radiations lourdes et encombrantes, d’un modèle démodé. Le commandant observait tout, tout en faisant mine de savoir où il allait. En son for intérieur, il pensait que la sécurité des lieux laissait franchement à désirer! Puis, il avisa enfin quelques caméras qui fonctionnaient en circuit fermé. Alors, un petit frisson le parcourut moins d’une seconde, mais sa peur rétrospective s’éteignit car, si on l’avait repéré, on l’aurait déjà arrêté!

S’enhardissant, comprenant que sa tenue l’empêchait d’être identifié avec précision longtemps encore, André s’approcha d’un antique ordinateur, un de ceux qu’il avait pus admirer dans des musées, sa curiosité archéologique émoustillée. Mais une main se posa sur son épaule, le faisant sursauter. Il se retourna brusquement pour voir à qui ou à quoi il devait faire face.

- Hey, Jim, dépêche-toi au lieu de musarder ainsi! Tu vas être en retard! Dit un grand escogriffe en riant, avec l’accent du Colorado. C’est l’heure du bain de tes mannequins!

- Hein? Souffla Fermat ne saisissant pas.

- Mais oui, voyons! Rétorqua Joey. Ne me dis pas que tu ne t’es pas remis de ta bringue d’hier soir! Allez, viens avec moi! Faut pas que le patron soit au courant. Tu connais le général Patterson.

Joey entraîna son compagnon jusqu’à un quartier à très haute sécurité. Sur la vitre sur laquelle sa silhouette se reflétait, Fermat put déchiffrer son badge identificateur: James Nielström. Son ami répondait au nom de Joey Inquart. Ayant pénétré dans le saint des saints, les deux ingénieurs militaires se séparèrent, chacun rejoignant son poste. Avant de s’éloigner, Joey ajouta:

- Fais gaffe! Les docs Langham et Andreus t’ont à l’œil.

Dans l’expectative, Fermat enregistra tous les détails du laboratoire. La salle, de taille moyenne, présentait une forme cubique, avec des parois de métal aux boulons bien visibles. En hauteur et sur le côté, il remarqua aussi un vitrage de protection. Derrière celui-ci, se tenaient une jeune femme et deux hommes en blouse blanche. Ils avaient des blocs-notes sous les yeux et comparaient de mystérieux résultats.

Avisant le nouveau venu, Anne lui fit signe que tout était ok et qu’un nouvel essai pouvait commencer. Ce fut à ce moment que Fermat vit enfin ce que la pièce comportait de remarquable: deux fauteuils-couchettes munis de courroies, sur lesquels étaient allongés, dans des positions grotesques, deux mannequins, effrayants au premier abord tant ils rappelaient les écorchés classiques. Mais André ne s’y trompa pas. En eux, tout était synthétique, sauf le squelette.

- Ai-je la chance inespérée pour un esprit tourné comme le mien de me retrouver au moment historique où les Américains procédaient à des expériences sur ces squelettes et écorchés mannequins de légende répondant aux noms ridicules de REMAB et REMCAL, afin de connaître précisément les effets de la radioactivité sur les organismes? Pour parler comme à cette époque de paranoïa: combien de minutes faudra-t-il aux Soviétiques pour crever sous les bombes américaines ou inversement?

C’était REMAB qui contenait le squelette. En outre, il était doté d’une paire de poumons en plastique ainsi que d’un système de tubes creux dans lesquels circulait une solution supposée absorber les radiations comme l’aurait fait un tissu humain! REMCAL, quant à lui, comprenait les différentes répliques des principaux organes: foie, rate, reins, poumons, thyroïde… Chaque élément était rempli d’un liquide radioactif.

Parfaitement à l’aise dans la peau du technicien, Fermat ajusta les mannequins, les sanglant solidement sur leurs sièges de torture. Puis, il descendit de quelques mètres le « canon » chargé de bombarder les cobayes de particules radioactives. Se tournant vers un micro incorporé dans la paroi, il jeta d’une voix ferme:

- Opération over! Lancez le jus!

Il faillit ajouter « demi impulsion » comme à bord du Sakharov mais se ravisa à temps!

Le bombardement fut très bref. Nul rougeoiement ou lumière. Les trois laborantins s’empressèrent de noter, toujours à l’abri derrière leur vitre, leurs observations, enrichies des informations du pseudo Nielström.

Mais un grondement furieux accompagné de mots indistincts interrompit le travail des ingénieurs. Un lieutenant, en combinaison de protection, hormis le casque, se mit à tambouriner avec force contre la porte du labo tout en criant:

- Arrêtez tout! Stoppez tout, bon sang! Vous ne voyez pas que c’est moi, Jim? L’autre est un intrus, un espion!

***************

Avril 1627. Quels avaient été les divers incidents par lesquels étaient passés Uriel, Violetta et les fidèles de l’agent temporel?

L’adolescente avait poursuivi paisiblement son exploration des merveilles contenues dans le cabinet de curiosités et dans le scriptorium. Le Chinois, rendu affable par les connaissances de la donzelle qui s’exprimait couramment et élégamment en mandarin, lui avait permis de toucher les précieux rouleaux, manuscrits, volumen et codex, dont les plus anciens remontaient à Charlemagne.

Violetta allait de surprise en extase et s’exclamait régulièrement:

- Incroyable! Que de richesses! Ce monastère possède les « Dialogues sur les secrets de la nature » entre César et Alexandre, l’opus maudit de Lucilio Vanini, le médecin libertin italien! Il y a aussi toutes les œuvres de Fra Vincenzo… Impossible! Ici, j’ai sous les yeux un codex maya qu’on croyait perdu. Et cette langue? Oui, c’est bien du nahuatl. Il consigne les paroles du dieu Quetzalcóatl en personne. Et là, encore plus renversant! Un exemplaire du Popol Vuh! J’aperçois un peu plus haut sur l’étagère, un traité de chevalerie arabe d’époque abbasside…

Ainsi, la jeune fille enrichissait ses connaissances déjà grandes d’autant plus agréablement qu’elle passait de longues heures le soir à discuter avec le père Uriel. Elle lui confiait avec candeur le développement des sciences de son XXVI e siècle et lui demandait confirmation des théories admises à son époque. Avec une certaine condescendance, l’agent temporel acceptait parfois de lui répondre et de satisfaire sa curiosité. Souvent, ces conversations à bâtons rompus atteignaient un niveau théologique ou philosophique élevé.

- Pour les esprits religieux et intolérants de ce siècle, vous et vos disciples n’apparaissez que comme des hérésiarques qui doivent être exterminés, faisait Violetta un jour semblable aux autres. Pourquoi donc avez-vous choisi et ce temps et ce lieu pour prêcher et former des frères? Il n’y a là aucune logique! Éclairez-moi!

Toujours avec son demi sourire ironique, le Michaël 132 540 dit d’une voix dépourvue de toute inflexion:

- Le début du XVII e siècle offre encore de nombreuses possibilités. A mes yeux, il est l’ultime époque où l’on peut rassembler en un seul lieu une connaissance universelle venue de toutes les régions, de toutes les religions et philosophies humaines. Dès la fin de l’âge baroque, le règne de la science occidentale ainsi que celui des théories mercantiles ultra matérialistes sera sans partage. Alors, l’homme rompra les ponts avec la Nature, oubliant de vivre en symbiose avec la planète qui le porte, son berceau qu’il saccagera.

Le monde dont je suis issu l’a appris à ses dépens. Ainsi, la Grande Catastrophe de 2045 aurait pu être évitée. Mais ce n’est pas là le sujet principal de notre conversation.

- Quel est votre objectif? Questionna l’adolescente tout en tortillant une mèche brune.

- Je poursuis le but assez démentiel de synthétiser dans un syncrétisme universel les religions, les philosophies métaphysiques d’abord des peuples à écriture, puis des autres peuples à traditions orales tels les Australasiens, les Bantous, les Amérindiens d’Amazonie… certains ne sont pas encore « découverts » en cette année 1627. Pour l’instant, j’ai réussi à assembler le savoir de la Chine, de l’Inde, du Tibet, de l’Arabie, du Mexique, du Pérou et du Japon.

- Oh! Mais cette tâche exige de votre part que vous parcouriez le temps en laissant vos condisciples livrés à eux-mêmes!

- Tout à fait! Mais je travaille pour les descendants, les successeurs de ces frères, de ces fidèles qui sont prêts à tout sacrifier, non pour le salut de leur âme, mais pour l’obtention de la connaissance universelle, la sauvegarde du vivant.

- Si la véritable bibliothèque de Babel existe, c’est ici sans nul doute qu’elle se trouve!

La conversation fut interrompue par la venue du frère K’Tou Nuru qui pénétra, tout essoufflé, dans le sanctuaire. Quelque peu agité, il s’écria:

- Père très saint! Les armées du Roy sont en train d’investir l’abbaye! Venez vite!

Uriel, Nuru et Violetta se précipitèrent jusqu’à la tour du guet. Là, effectivement, ils virent un régiment royal, celui du Perche, en train d’entourer le monastère fortifié. Grâce à sa lunette galiléenne, Uriel put observer les galons qui ornaient les cols des officiers, le type exact de canons qui étaient prestement assemblés par les ingénieurs.

En tout, cinq régiments s’établirent sur les collines cernant l’abbaye. S’étaient rajoutés le Royal Picardie, le Royal Provence, le Royal Bretagne et l’Aunis. La lunette astronomique d’Uriel fixa quelques instants la tente de commandement reconnaissable à la croix qui la surmontait et à ses fleurs de lys d’or brodées. Devant elle, le père Joseph déambulait d’un pas nerveux.

- Tsampang Randong! S’exclama l’agent temporel quelque peu contrarié.

- Je ne comprends pas! Fit Violetta. Passez-moi donc la lunette… Mais c’est là l’âme damnée de Richelieu si je dois en croire le portrait que j’ai vu reproduit dans les holographies du Langevin!

- Cet être lui ressemble, certes, mais ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, un leurre! Le vrai père Joseph a dû mourir! Je puis dépasser les apparences grâce à ma véritable nature. Tsampang Randong, un maître du Temps… pourtant, son aura violette ne correspond pas… Si j’avais affaire à un clone de la sphère noire, au Commandeur Suprême?

- Expliquez-moi, une fois encore. Tsampang Randong était bien ce moine bouddhiste déviant qui fonda sa propre secte refusant de suivre Lobsang Rama?

- Au niveau humain de mon alter ego, oui… Mais cet affrontement, sa réalité dépasse le côté matériel. Dans les faits, Tsampang Randong a fait assassiner Lobsang Rama en 1449. Plus précisément, il s’agissait de l’agent temporel M 132 539 X 22 418, mon prédécesseur immédiat. J’ai encore la sensation de sa mort en moi, lorsque son énergie fut avalée par une proto étoile!

- Révérend, donnez vos ordres pour faire face à cette attaque, rappela fort justement Nuru.

- Voici les clefs de l’arsenal. Nous allons opposer aux canons d’autres canons. Les nôtres ne tireront pas que des boulets en fer!

- Attendez! Jeta Violetta. L’officier qui prend les ordres du père Joseph est une femme! Toute vêtue de noir, avec une cuirasse qui dissimule ses formes féminines. Mais il n’y a pas à s’y tromper. Je la reconnaîtrai partout. Il s’agit du capitaine Asturkruk Pamela Johnson.

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Comme l’avait annoncé le Commandeur Suprême, la navette Einstein était arrivée avec un mois de retard, alors que le siège de l’abbaye débutait. Déphasant légèrement son vaisseau afin qu’il ne fût pas visible aux yeux du régiment d’Aunis, le commandant Wu le posa juste derrière un colline, puis, mettant en sommeil les moteurs, il sortit après avoir pris la précaution de réveiller ses enfants et de leur ordonner de rester à bord.

Daniel avait déjà échafaudé un plan de rechange. Laissant arriver jusqu’à lui les pensées plus ou moins confuses des soldats, il avait l’intention de se faire capturer par les troupes royales dans le but évident de parlementer directement avec les chefs de cette armée. Toujours vêtu de son habit « dandy » 1900, il représentait une incongruité qui fut vite repérée par les deux gardes habillés de bric et de broc faisant le guet selon les ordres de leur capitaine.

Le plus grand des soldats pointa vivement sa hallebarde sur la poitrine de l’intrus et dit en un français plus ou moins chuintant:

- D’où sors-tu, toi, l’inconnu? J’t’avions point encore vu ici! Comment qu’t’es arrivé?

- Oh! Je passais, tout simplement! Répliqua notre personnage en badinant. J’ignorais que l’armée assiégeait ces bâtiments. Il n’y a rien de suspect quant à ma présence. Je ne suis qu’un inoffensif promeneur.

L’autre garde, méfiant, s’approcha à son tour et, sans ménagement, fouilla le prisonnier qui se laissa faire d’assez bonne grâce. Le type puait l’ail et le graillon tandis que son accent gascon rendait ses phrases difficilement intelligibles.

- Mordious! C’t’homme n’est pas armé! Cape de Diou!

- On le conduit au capitaine? Suggéra son compagnon.

- Non! Menons-le plutôt au Roué!

- Au roi? Éclata de rire Daniel. C’est exactement ce que je souhaite! Décidément, je suis verni! Après Déroulède, Louis le Juste! Que du beau monde!

La pointe de la hallebarde dans ses reins, le commandant Wu fut conduit jusqu’à la tente royale sous laquelle Sa Majesté Louis XIII achevait son déjeuner composé d’un agneau rôti et d’un flan. A ses côtés, se tenaient le père Joseph et Marillac. Onze heures du matin venait de sonner.

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Kutu avait craqué. La tentation avait été trop grande. Son effroyable mâchoire munie de cinq cents dents avait happé gloutonnement une des jambes difformes du roi des Alphaego. Aussitôt, la réplique était survenue. Gigantesque, le souverain aruspussien avait alors déroulé ses tentacules pour en envelopper le dinosauroïde.

Cependant, Kutu ne lâcha pas le roi car sa mâchoire était dotée d’une force prodigieuse. Ainsi, malgré la pression énorme qu’il subissait, il parvint à sectionner le tentacule ventral du roi vampire. Immédiatement, une lymphe gluante, pâle et irisée, éclaboussa le Troodon.

L’officier de la sécurité ressentit instantanément de cruelles brûlures comme si cette lymphe était composée d’un acide extrêmement corrosif. Aveuglé, devenu fou de douleur, Kutu eut alors le malheureux réflexe de saisir son arme désintégratrice de poche et de faire feu n’importe où! Les rayons d’une teinte orange détruisirent tout ce qu’ils touchaient: gardes Alphaego, c’est-à-dire des « zoés » d’Odaraïens, parois de la salle de commande, sièges, consoles d’ordinateurs, etc.

Au cœur d’une atmosphère empuantie par l’ozone et au milieu des crépitements des courts-circuits, les victimes s’enflammaient puis mouraient en poussant des hurlements insupportables. Un des horribles fœtus, transformé en torche vivante, fut pris d’une pitoyable danse désordonnée, un peu comme celle du tristement célèbre Bal des Ardents de Charles le VI le Fol.

L’être abominable tressautait, secouant ses flammes, cherchant maladroitement à les éteindre. Mais il ne parvint qu’à accélérer sa combustion. Il finit, au bout de longues secondes, par tomber sur le sol de plastacier et mourut totalement carbonisé. Rapidement, il ne resta plus de lui qu’une dépouille noirâtre, assez semblable à une momie, d’une laideur repoussante, recroquevillée, à peine reconnaissable.

Antor et Kiku U Tu se décidèrent à intervenir. L’ambassadeur sépara les deux antagonistes. Le roi Alphaego paraissait agoniser. Quant à Kutu, il n’était pas indemne non plus. Lui aussi franchissait les frontières de l’au-delà malgré sa très grande résistance. Sa cage thoracique avait été enfoncée par la pression exercée par les cordons ombilicaux royaux. Ce n’était pas tout. Le dinosauroïde avait été brûlé par le feu et l’acide. Maintenant, son épaisse peau racornie de lézard dégageait une insoutenable odeur de chair pourrissante tandis que ses trois cœurs pulsaient à vif!

A la seconde même où le souverain Alphaego mourut, un phénomène prévisible s’enclencha. De son énorme tête poussa une sorte de kyste grouillant de vaisseaux sanguins apparents, qui grossissait à vue d’œil, prenant peu à peu les traits du souverain défunt. Une parthénogenèse spontanée se déroulait en temps réel sous les yeux effrayés des membres du Langevin désormais sortis de leur sommeil hypnotique.

Comme Athéna sortant du crâne de Zeus, la parturition eut lieu. Le kyste se détacha d’un coup. Membres et tentacules en jaillirent et le nouveau roi s’éleva à deux mètres du sol, flottant avec une grâce irréelle. Il émit avec jubilation une pensée triomphale.

- Humanoïdes primitifs, rien ne peut m’anéantir! Nous, Alphaego, sommes le stade ultime de l’évolution! Nous absorbons tous les êtres vivants et les rendons semblables à nous afin que l’Harmonie, l’Unicité règne!

Ayant achevé, le cruel Alphaego voulut alors entraîner Antor dans l’inter dimensionnalité, mais un minime incident le fit changer brusquement d’avis. Kiku U Tu qui luttait vaillamment contre les gardes du souverain aruspussien posa son regard sur une des consoles d’alerte fonctionnant encore.

- Un des vaisseaux Asturkruks a réussi à nous suivre! Gronda-t-il avec stupéfaction.

Le souverain Alphaego parut presque sourire.

- Des proies plus nombreuses, plus tentantes! Nous allons nous nourrir, nous goberger, faire bombance!

Instantanément, les envahisseurs semblèrent s’évanouir dans le néant. En fait, les Alphaego, utilisant leurs facultés de déplacement transdimensionnel, s’étaient directement transportés à l’intérieur du vaisseau rabatteur qui avait donc réchappé au saut quantique non contrôlé.

Sur le Langevin, Chtuh et Eloum se relevèrent. Le cygne secoua lentement ses plumes et caqueta.

- Je pense que nous avons gagné un répit.

Uruhu, qui s’était planqué sous une console tactique proféra:

- Que les mânes de Bohrr et celles de Broorh nous protègent encore jusqu’à ce que le Soleil avale la Terre!

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A bord du rabatteur, tous les films gore du XX et XXIe siècles n’auraient pu rendre en détails l’horreur qui s’y déroulait. Toujours munis de leurs armures, les Asturkruks ne purent faire illusion que quelques minutes à peine face aux Alphaego. Le capitaine Dankak hurlait, furieux et abasourdi à la fois:

- Ils ont rompu le traité! Alerte totale! Tactique Wiwaxia!

Le calmaroïde oubliait tout simplement que son vaisseau avait remonté le temps bien avant la signature de l’alliance entre son peuple et les rescapés d’Aruspus. Cependant, les Alphaego, qui n’avaient nullement besoin d’une quelconque protection manufacturée, aussi agiles que leurs adversaires, trouvèrent instinctivement la parade. A l’inverse de la tactique Anomalocaris, ils pratiquèrent celle de la Dendera, du nom d’un arthropode ver qui parasitait ses hôtes. Au fur et à mesure de sa croissance, le ver changeait de corps en faisant éclater celui qui l’accueillait précédemment. Mais ici, le processus était accéléré!

L’inter dimensionnalité permettait aux Alphaego de se matérialiser au cœur même de l’organisme Asturkruk dont l’armure devenait alors parfaitement inutile. Aussitôt, l’hôte involontaire implosait en une bouillie écoeurante qui éclaboussait indifféremment Asturkruks, Alphaego et parties de cabines du vaisseau.

Certes Dankak parvint à tuer un Alphaego grâce à la tactique Anomalocaris. Le squelette du porcinoïde au crâne hypertrophié s’éjecta de sa chair, mais, finalement, le capitaine succomba comme tous ses officiers.

Leurs ennemis détruits, les Alphaego entamèrent le processus de nutrition rituelle. Avec délectation, les tentacules se collèrent, en des plops écoeurants, sur les restes sanglants et fumants des calmars humanoïdes. Avec des bruits de succion dégoûtants, ils absorbèrent ainsi les oligoéléments nécessaires à leur survie.

Quant aux Alphaego non mammaliens, ils utilisèrent pinces et embryons de bec, pour les « poulets », portant à leurs stigmates multiples les débris organiques nourrissants. Une fois tous les êtres carbone digérés, repus, les Aruspuciens envoyèrent l’épave Asturkruk à l’intérieur d’un tunnel transdimensionnel. Pour l’instant, il n’était pas question de retourner s’en prendre à l’équipage du Langevin.

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Bagne de Penkloss. Après leur victoire éclatante sur leurs geôliers esclavagistes, les rebelles tinrent une assemblée générale où fut proclamée, à l’unanimité, dans un vacarme assourdissant, une guilde. La piraterie y serait le type d’économie dominant. Dans un bel enthousiasme, le baron Haän fut porté à la tête de la république pirate, avec pour second Maximien!

Les Asturkruks survivants avaient abandonné Penkloss en laissant à la surface de l’ancien bagne des foreuses, des excavatrices et bien d’autres engins qui furent détournés de leurs fonctions d’origine. En quelques jours seulement, grâce aux précieuses compétences des nombreux ingénieurs venus de mondes différents, à la technologie spatiale distorsionnelle et supra luminique, furent montés des Praedators et des Raptors capables d’atteindre le luminique 4, ce qui suffisait amplement à nos pirates.

En quelques semaines, les Asturkruks comprirent à leurs dépens qu’il ne faisait absolument pas bon de circuler à proximité des aires de chasse de la guilde. Par ces multiples raids dans le quadrant Delta de la Voie Lactée, celle-ci se fit connaître et craindre. Les intérêts de l’Archontat furent bientôt mis en péril.

Saktar, l’Hellados, conseillait Maximien, lui apprenant la patience, mais aussi les théories commerciales. Bien évidemment, les commerçants ovinoïdes surent tirer profit du nouvel ordre apparu dans la galaxie. Afin de faire face à la concurrence de Penkloss, qui menaçait à terme leur propre réseau commercial, ils s’empressèrent de signer un traité d’alliance avec les 1045 planètes ainsi qu’un accord de neutralité avec l’Archontat! Parés des deux côtés, les Otnikaï se firent escorter par les deux adversaires durant leurs voyages d’échanges.

En six mois à peine, la guilde était donc parvenue à établir sa puissance, et chacun rêvait de l’abattre. L’amiral éléphantoïde Haarduin, qui dirigeait l’Alliance depuis l’an terrestre 2753, se vit obligé de prendre des mesures militaires drastiques.

Comment vaincre la guilde? Telle était désormais l’épineuse question qui se posait à tous. En sous-main, des négociations furent entamées entre l’Archontat et l’Empire. On établit même un contact fragile avec ce qui restait de l’hégémonie Haän. Acculé, l’amiral nomma comme conseiller et bras droit le plus grand explorateur de l’Univers.

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Mont Cenis, mars 286.

A la tête de ses légions, le coempereur Benjamin Maximien franchissait les Alpes à la rencontre des Bagaudes. Sitruk n’ignorait pas qu’Élien et ses troupes tenaient une partie des cols alpins et les vallées environnantes de ce qui, plus tard, deviendrait la Savoie, le Dauphiné et les Alpes de Haute-Provence. Un traquenard était plus que probable.

Tels les Vascons de Roncevaux, ou encore les Espagnols d’El Empecinado contre les armées napoléoniennes, les Bagaudes avaient effectivement tendu une embuscade aux légions romaines lourdement équipées, traînant péniblement derrières elles les chariots de ravitaillement. Armés d’arcs, de lances et de frondes, les paysans déserteurs assaillirent les fiers légionnaires alors que le ciel s’obscurcissait des projectiles lancés de part et d’autre du col.

Aux côtés de Benjamin, un centurion primipile, la face inondée de sang, touché en plein visage par une pierre, s’effondra. Les Romains eurent le réflexe de saisir leurs boucliers et de se protéger des projectiles. Malgré tout, quelques soldats eurent leur cuirasse percée de part en part par des lances projetées avec force.

Gardant son sang-froid, Benjamin hurla, s’époumonant presque :

« La tortue! En formation! Vite! »

Dans le même temps, il se disait :

« Ces Bagaudes refusent logiquement la bataille rangée en plaine, conscients de leur point faible. La tactique de la guérilla, le harcèlement des troupes régulières, ont permis à bien des nations fragiles de triompher. Ce que je craignais s’est produit. Je risque de perdre beaucoup d’hommes avant de faire plier ces rebelles. Je pense que le moment est enfin venu de faire basculer l’Histoire. »

Les corps à corps brutaux se multipliaient. Un optione utilisa son glaive comme un fil à couper le beurre. Désarçonné par un éclat de javelot dans l’œil, tel Henri II, un préfet d’aile de cavalerie auxiliaire fut achevé une fois à terre par trois Bagaudes enragés dégageant une forte odeur qui picotait au mieux les narines ou, au pis, vous prenait à la gorge. Cette senteur s’apparentait à celle d’un fromage de brebis fort rance. En fait, ces paysans puaient le suint, le beurre tourné et la sueur. Leurs corps musclés et trapus étaient vêtus de loques de laine hétéroclites, de braies en peau de chèvre et du fameux manteau gaulois à capuche, souvent en peau de mouton, tenant sur les épaules par une fibule en fer. Les pieds crasseux étaient protégés des chocs par des brodequins, des bandes et des lanières de cuir et de laine. Leur barbe mal taillée et mal entretenue les défigurait. Bien sûr, leur chevelure hirsute ignorait toute espèce de peigne. Pour résumer, leurs poils étaient entremêlés de terre, de foin et d’herbe. Afin de susciter davantage l’effroi de leurs adversaires, les rebelles poussaient des cris d’intimidation ressemblant à des grognements et des rugissements d’animaux sauvages, loups, ours, lynx et sangliers.

Benjamin avait compris la tactique des Bagaudes :

« Ils vont bientôt abandonner le combat et se replier en hauteur dans les alpages. », marmonna-t-il tout en taillant de taille et d’estoc comme s’il maniait la mythique Excalibur.

Soudain, par delà les cris et les bruits de la bataille, une sonnerie de corne retentit : c’était le signal de la retraite. Instantanément, les bergers et les paysans refluèrent, laissant l’armée romaine panser ses plaies et compter ses morts. Maugréer contre ces rudes montagnards était tout à fait vain.

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Sa majesté Louis le Juste était assis sur son siège de campagne, ses jambes croisées moulées dans des bottes du cuir le plus fin, son torse frêle emprisonné dans une armure de métal bruni.

Après s’être incliné, le Béarnais obligea le prisonnier à s’agenouiller devant le souverain par une pression puissante de ses mains sur les épaules de Daniel qui obéit obligeamment.

- Jarnicoton, Sire! Cet espion a été capturé alors qu’il rodait autour du camp!

- Merci, Gaspard, fit le roi sereinement. Je vais interroger moi-même cet homme.

Lentement, Louis XIII scruta de pied en cap l’inconnu toujours habillé de son impeccable costume gris perle et noir façon 1900. Le commandant Wu ne baissa pas les yeux ni ne cilla lorsque son regard crois celui du Roi.

- Quel étrange vêtement par ma foi! Se disait Louis. Monsieur de Buckingham n’en a point de pareil! Quelle impudence chez ce sujet que je dévisage! Il n’a point l’air faraud ou terrorisé à ma vue!

Enfin, Sa Majesté reprit la parole.

- Es-tu à la solde de ces hérétiques qui narguent mon autorité royale? Leur sers-tu d’éclaireur ou d’espion? Réponds!

- Sire, point du tout! Répliqua Daniel avec un léger sourire ironique sur les lèvres.

Le daryl androïde avait eu largement le temps de lire les pensées de Louis XIII et savait à quoi s’attendre. Il reprit toujours sur ce ton affable et léger qui le caractérisait.

- Votre Majesté, je ne suis le commensal de personne!

- Ici, tout le monde me doit allégeance! Que faisais-tu donc précisément aux abords de ce camps alors que je mène un siège? Dis-moi la vérité! Si tu te montres réticent, je puis te livrer aux mains de Monsieur de Paris!

Le père Joseph intervint alors.

- Sire, avec tout le respect que je vous dois, il vaudrait mieux que ce soit l’Église qui se charge d’une telle tâche! Ne sommes-nous point en train de conduire le siège aux déviants du monastère de Sainte-Catherine?

- Père Joseph, je n’ai point sollicité votre conseil! A qui donc croyez-vous parler ainsi? Attendez que je vous interroge avant de donner votre avis! Pour l’heure, contentez-vous d’observer! Oui, Marillac?

- Votre Majesté, peut-être devriez-vous me laisser le prisonnier! Mes hommes sauront lui extirper ses secrets!

- Holà! S’exclama Daniel. On dirait, qu’ici, tout le monde se dispute la faveur de me torturer! Je le proclame haut et fort : je ne suis pas d’accord! Un mien parent essaya jadis et ailleurs d’appliquer sur mon corps les supplices chinois. Il s’en repentit pour l’éternité, je vous l’assure!

- Monsieur, répliqua Louis XIII fort marri, si vous ne voulez point subir la question, révélez donc de votre plein gré ce que vous faisiez en ce lieu!

- Rien de spécial!

- Certes, mais encore? Oh! Et si nous commencions par le tout début? Vous avez bien un nom? Pourtant, vous n’êtes point vêtu comme une personne de noble ascendance…

- Sire, ne vous fâchez point mais mes ancêtres remontent plus loin que les vôtres! Pour l’instant, vous pouvez m’appeler Daniel Grimaud. Mais je n’ai aucun lien de parenté avec le valet du comte de La Fère!

- Le comte de La Fère? Jamais je n’ai ouï ce nom! A supposer que vous disiez vrai, pourquoi rôdiez-vous, aux alentours?

- Je n’ai aucune mauvaise intention! J’abhorre toute forme de violence. Votre Gaspard m’a fouillé. Il peut donc…

- Je le sais, monsieur. Il n’a trouvé sur votre personne aucune arme, aucun flacon suspect…

-Vous le voyez! Je puis donc vous révéler que ma venue n’est pas un accident. Il faut absolument que je pénètre dans le monastère…

- Pourquoi donc , monsieur Grimaud? Pour prendre langue avec ces hérétiques?

- J’en serais marri si vous ne m’en accordiez point l’autorisation! Ces moines retiennent ma nièce Violetta!

- Pensez-vous naïvement que je vais croire pareille fable?

- Je vous assure cependant de ma sincérité la plus grande!

- Sire! Jeta en cet instant le père Joseph qui n’en pouvait mais. Je me permets de vous mettre en garde contre les talents de persuasion de cet homme…

- Gaspard, reprit Louis XIII, ignorant la sortie furieuse du religieux et se tournant vers le garde, vous confirmez que cet individu n’avait rien sur lui de dangereux et de prohibé lorsque vous l’avez capturé?

- Exactement, not’ Sire!

- Puisque je m’escrime à vous répéter que je ne suis pas une menace!

- Majesté, se mêla alors Marillac, peut-être qu’après tout, nous n’avons véritablement rien à craindre de cet homme seul!

- Il peut être un messager! Insinua le père Joseph.

- Je n’ai pas dit que nous cédions à sa requête! Rappela sévèrement le roi. Milady de Glenn nous a certifié que les moines allaient bientôt se rendre faute de munitions!

- Espérons qu’elle ne se trompe point! Que me conseillez-vous, Marillac?

- Tout simplement de garder cet homme à vue, soigneusement ligoté!

- Judicieux conseil que je vais suivre, mon garde des sceaux!

- Sire, s’écria le père Joseph qui faisait montre d’une agitation étonnante de sa part. Pardonnez-moi, il faut que je sorte au plus vite!

Après un salut rapidement expédié, le prêtre passa la porte de la tente pour se heurter à Pamela Johnson!

- Enfin, vous voilà! Que tramiez-vous donc?

- Votre Uriel! Il prépare quelque chose! Avant qu’il s’échappe, ordonnez l’assaut!

- Holà, ma chère! Je ne me nomme point Louis XIII! Ici, je ne possède pas son autorité!

- Vous, le Commandeur Suprême du Temps, avez commis une erreur de ce calibre! Avouez que vous craignez cet MX!

- La question n’est pas là, souffla vexé, le clone. Je dois préserver ma couverture! Bon, je me rends à votre désir… je passe outre mes scrupules. Je m’en vais me transporter directement dans le scriptorium.

- Vous m’en voyez soulagée.

- Cependant, ne vous réjouissez pas trop vite! Surveillez plutôt Daniel Wu. Il a réussi à remonter notre piste.

- Cet empêcheur de tourner en rond va regretter d’être né!

- Oh! Je pense toutefois qu’il est affaibli après s’être mesuré à mon autre clone…

- Dans ce cas… je m’empresse d’utiliser mes pouvoirs télépathiques afin d’influencer Louis XIII. Nous vous rejoindrons tantôt. Désormais, l’assaut final ne saurait tarder…

***************

Le dispositif de surveillance de frère Uriel, efficace, avait permis de détecter l’arrivée du commandant Wu. Dans l’expectative, l’agent temporel se hâta d’en informer Violetta.

- Ainsi, ce que vous prévoyiez est survenu. Mon oncle vient de se jeter volontairement dans la gueule du loup. Allez-vous continuer à résister aux troupes royales?

- Certes, mais pas de la façon dont vous l’entendez! Ce qui m’importe, je ne puis vous dire pourquoi, c’est la vie sauve du commandant Wu. Le véritable danger ne provient pas des troupes de Louis XIII. Vous vous doutez bien que si je l’avais voulu, il y a longtemps que j’aurais anéanti ces humains ordinaires.

- Puisque vous le dites…Vous dissimulez vos sentiments.

- En ai-je? Le piège s’est refermé, soit, mais la proie n’est pas celle que vous pensez. A son tour, Pamela Johnson s’est amenée, attirée par l’aimant Daniel.

- Oh la la!

- Mon enfant, du calme. En suivant la trace de votre oncle, mais cédant aussi à son tempérament vindicatif, Johnson a perdu de vue quelques instants son but réel, celui de manipuler le multivers à satiété. Quant à moi, depuis le début, je savais que j’étais le gibier du Commandeur Suprême. Ne le sentez-vous pas? Il est déjà dans ces murs!

- Je saisis! Seul ce combat vous préoccupe, en vérité! Vous nous abandonnez et jouez cruellement avec nous.

- Que non pas! Voyez ce qui va advenir. Méditez. De plus, vous êtes capable de vous en sortir sans dommage aucun.

Inopinément, frère Timothée, le parfait ascète, surgit. On aurait cru que l’agent temporel l’attendait. D’un calme olympien, le moine annonça :

- Vénérable, l’assaut est donné.

- Suivez mes ordres. Il faut retarder les troupes royales le plus longtemps possible.

- Nous mourrons avec joie, mon père!

Repartant de son pas furtif, le frère rejoignit ses condisciples. Ceux-ci s’étaient réparti les armes, utilisant à bon escient toutes les ouvertures possibles afin de viser les assaillants. A la grande colère de Marillac, les canons des mousquets parvinrent à maintenir un tir cadencé, et ce, grâce à la dextérité de ces moines soldats, qui, depuis quelques années déjà avaient été entraînés par frère Uriel. Ils visaient avec une précision remarquable et faisaient mouche à chaque coup. Disposant aussi de nombreuses bouches à feu, les boulets fauchaient les gens du roi comme paysans au temps des moissons. Ainsi, un mestre de camp du Royal Perche fut blessé et mutilé en vidant les étriers ; de même, un anspessade et un trompette moururent tandis que les fantassins s’égayaient comme une volée de moineaux apeurés par la mousqueterie.

La canonnade s’intensifia, l’artillerie royale répliquant quelque peu dans le désordre. Nuru, le moine néandertalien, frémissait à la fois de rage et de frayeur. Néanmoins, fort habile au maniement des armes, chacune de ses balles tuait sa cible. Il abattit sans aucun remord un grand escogriffe blond au visage criblé de taches de rousseur et un tambour, un adolescent âgé d’une quinzaine d’années à peine.

Toutefois, malgré cette résistance acharnée, un boulet royal atteignit les assiégés, faisant s’effondrer une partie de la muraille derrière laquelle s’étaient nichés le moine au lupus et un novice aux cheveux châtains et au visage boutonneux. Frère Gilles fut tué net tandis que le moinillon eut les jambes écrasées par les pierres qui l’ensevelirent à demi.

Du côté sud, les soldats royaux étaient parvenus à glisser des échelles par des brèches et par des fenêtres. La troupe pénétra dans les cuisines et dans l’herboristerie. Frère Laurent se porta alors à la rencontre de l’ennemi mais une cornette ne lui laissa pas le temps de résister. Il fut descendu d’une balle en plein front par un pistolet à rouet.

Rapidement, il apparut que les moines assiégés avaient désormais le dessous, face à une troupe galvanisée télépathiquement par Pamela, qui, de son côté, ivre de sang et de fureur, grimpait à son tour les barreaux d’une échelle, ne voulant pas être la dernière à admirer de près un Homo Spiritus.

Quant à Daniel Wu, il était toujours prisonnier sous la tente de Louis XIII, l’agent temporel lui ayant intimé l’ordre de ne pas intervenir tout en lui garantissant que Violetta s’en tirerait saine et sauve. L’Homo Spiritus savait déjà comment son affrontement avec le Commandeur Suprême allait se terminer : par sa défaite, mais il s’en moquait. En effet, il voyait son successeur combattre à son tour la Sphère Noire. Après un long échange mental avec Michaël, le daryl androïde accepta d’obéir à son injonction.

Enfin rassuré sur ce point, frère Uriel commanda alors aux moines survivants de se replier vers le scriptorium, le cœur névralgique du monastère, qui depuis une dizaine d’années avait été aménagé pour cet instant précis. Tandis que la dernière robe de bure se faufilait dans la salle, et que les lourdes portes étaient rabattues, le Supérieur vérifia que Violetta ne manquait pas à l’appel.

Le scriptorium lui-même était précédé par un sas dont les portes métalliques n’avaient que l’apparence du fer. Toute la pièce était truquée. Obéissant aux ondes vocales d’Uriel, les parois pivotèrent pour laisser apparaître une salle tout à fait nouvelle. Les panneaux des rayonnages des livres ainsi que le cabinet de curiosités avaient disparu. Il en alla de même pour les moines qui basculèrent à l’intérieur d’un monte-charge formé des murs mêmes du scriptorium retourné. Sur un ordre muet de leur Supérieur, les frères s’étaient saisis des précieux manuscrits et objets d’art afin de les sauver d’un autodafé inévitable. Une fois tous les rayonnages vidés, le monte-charge put descendre automatiquement dans les profondeurs souterraines. En haut, il ne resta plus que frère Uriel et Violetta.

- Mademoiselle, je vous invite à suivre mes fidèles.

- Frère Uriel je puis détourner l’attention de cette troupe de sauvages qui nous assaille, gagner ainsi de précieuses minutes qui vous permettront vous et vos hommes d’être en sécurité. Laissez-moi agir!

- Violetta, j’ai promis à votre oncle…

- Je m’en doute. Mais tout à l’heure encore, vous disiez que j’étais capable de m’en tirer seule…

- Qu’envisagez-vous?

- Voyez cette robe abandonnée là. Je la revêts et je défie maintenant tout humain du XVIIe siècle de m’identifier!

L’agent temporel apprécia à sa juste valeur la métamorphose de l’adolescente.

- Vous êtes douée! Se contenta-t-il de murmurer.

Violetta ne vit même pas le MX disparaître. Elle n’en avait cure. Repassant de l’autre côté du monte-charge, elle attendit de pied ferme les troupes royales et le courageux capitaine gascon qui conduisait le détachement accompagné de Milady de Glenn. Les soldats s’étaient arrêtés, immobilisés par l’obstacle constitué par les lourdes portes de métal. De longues minutes durant, ils essayèrent de manipuler les serrures compliquées ou encore d’entamer ce qu’ils prenaient pour du fer.

D’une voix qui perdait patience, Pamela leur lança:

- Ôtez-vous de mon passage! Cette porte n’existe pas pour moi! Hop!

En un millième de seconde, la jeune femme se retrouva de l’autre côté, ses troupes ne réagissant pas à ce tour de magie, toujours plongées dans un état second. L’ex-lieutenant Johnson se contenta d’examiner le mécanisme quelques instants avant d’en trouver le fonctionnement. Puis, dans une succession de grincements inquiétants, la porte s’ouvrit, laissant ainsi le passage libre aux soldats du roi. Le capitaine gascon s’étonna:

- Sangrediou! Mais il n’y a rien d’intéressant ici! Une paillasse infecte, un moine sénile en haillons, une bougie, un missel qui tombe en poussière… Holà, le vieux!

Sans ménagement, il secoua le vieillard, lui projetant ses postillons à la figure.

- Où sont donc tes frères?

Le vieil homme ouvrit alors une bouche édentée, rit sottement, puis psalmodia.

- Gloire à Dieu au plus haut des cieux! Et paix sur la Terre aux hommes qui L’aiment!

- Mordedious! As-tu compris ce que je t’ai demandé?

Un sergent répliqua.

- Laissez-le, mon capitaine. Visiblement, il est gâteux.

- Dans ce cas, ne nous attardons pas. Essayons plutôt de trouver une porte dérobée.

- Déodat, très cher, fit alors Milady de Glenn. Vous vous laissez abuser par les talents de cette jeune personne. Voyez comme je dis juste! Contemplez maintenant la réalité!

Mais Pamela, dans son orgueil, avait oublié la rapidité des réflexes de la métamorphe. Violetta avait anticipé les paroles perfides de Winka. Au lieu d’apparaître sous l’aspect d’une adolescent innocente brune ou rousse selon son humeur, elle revêtit la forme effrayante de l’Améranthropoïde, l’atèle géant imaginaire d’Amazonie. Tous crocs dehors, la bête hurla comme si elle protégeait ses petits.

- Un démon! S’écrièrent les soldats royaux en reculant, en proie à une terreur justifiée.

L’hypnose de Pamela semblait s’atténuer.

***************

Pendant ce temps, les moines en fuite avaient atteint une grotte illuminée par des torches suspendues aux parois par des crochets. Uriel, qui les avait rejoints, leur commanda de l’aider à placer les tonneaux de poudre emmagasinés aux endroits névralgiques de la roche. Cette tâche accomplie, il leur dit, serein:

- Allez, mes frères! Montez maintenant sur la plate-forme du fond et souvenez-vous de moi. Frère Huang, vous prendrez la tête de la communauté et transcrirez pour les siècles des siècles les secrets conduisant à la Lumière et à la Vérité. Que la Sagesse soit toujours avec vous!

Résignés, un à un, les moines baisèrent la main de leur révérend en guise d’adieu puis se placèrent sur ladite plate-forme. Ensuite, nimbés par un halo venu de nulle part, ils se dématérialisèrent avec leurs précieux bagages.

Ce fut alors qu’un rire sardonique retentit dans la grotte.

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samedi 24 octobre 2009

La gloire de Rama 4 : l'apothéose du Migou. Chapitre 22

Quatrième Partie : L’apothéose du Migou.

Chapitre 22

Dix-sept mars 1627.

La curiosité poussa Violetta jusqu’au cœur de la cérémonie initiatique. Elle quitta d’un pas feutré les sombres corridors voûtés de l’abbaye pour pénétrer au centre de la chapelle, à quelques pas à peine de l’autel devant lequel un prêtre officiait.

Dissimulée derrière un pilier, l’incorrigible adolescente vit alors une étrange assemblée de moines vêtus à l’unisson de bures couleur rouille, le capuchon cachant partiellement leurs visages. Bien évidemment, aucune présence féminine n’était tolérée dans ce lieu.

Après avoir fait le tour des moines, les yeux fouineurs de la jeune fille se portèrent sur les hétérodoxes et inattendus objets de culte disséminés dans la chapelle. Certes, au-dessus de l’autel, il y avait suspendu le Christ en croix, selon les canons de l’Église catholique. Puis, aux pieds de Jésus crucifié, la Mater Dolorosa, le visage creusé par le chagrin. Mais, un gigantopithèque

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revêtu d’une tunique à l’antique afin de préserver sa pudeur, soutenait de ses bras puissants et velus la Vierge douloureuse! D’autres détails hérétiques se présentaient encore dans le jubé. S’il y avait bien les saints reconnus tels Pierre, Jean le Baptiste, Luc, Antoine, François d’Assise, les dieux hindous se dressaient également parmi eux! Çiva, Rama, Brahmâ, sans oublier le Bouddha du Petit Véhicule, et ainsi de suite!

Tandis que sous la surprise, Violetta écarquillait des yeux ronds comme des billes, le prêtre officiait toujours, psalmodiant le rite repris en chœur par les moines.

- Gloire à Dieu et à Rama au plus haut des cieux!

- Que retentissent pour les siècles des siècles leurs louanges!

- Du haut de l’Éternité, qu’Ils protègent le singe roux!

- Le singe réconcilié avec l’homme!

Le point culminant de la messe advint. Violetta s’attendait à la classique Communion, au partage du pain et du vin, mais ce qui suivit ne ressemblait aucunement au culte latin si chère à sa mère. Le prêtre ouvrit majestueusement et solennellement un reliquaire qu’il venait de poser avec respect et dévotion sur l’autel de marbre immaculé. Il s’agissait d’une œuvre d’art inestimable, entièrement recouverte de feuilles d’or, d’un style indéfinissable, mêlant le roman, le mozarabe et le tibétain d’avant le lamaïsme.

- Face de Rama, clama alors le prêtre, contemple la Lumière divine! Vois tes serviteurs dévoués rassemblés une fois encore afin de célébrer Ta Gloire et Ta Vie éternelle!

Alors, l’officiant, faisant jouer les serrures séculaires, ouvrit les portes du reliquaire tandis que les moines se prosternaient avec humilité puis rabattaient un à un leur capuche protectrice. Ainsi, ils offrirent leurs visages plus ou moins couturés, plus ou moins laids et rabotés au regard de la divinité miséricordieuse, une divinité qui n’était autre que le crâne authentique d’un Ramapithèque si vieux, si poli par les millénaires que les os en étaient jaunis et avaient pris une teinte ivoirine!

En dévisageant attentivement les moines, Violetta eut du mal à retenir un cri de pure stupéfaction. En effet, les vingt-quatre adultes ne présentaient pas une figure humaine ordinaire, banale. Parmi, il y avait un vieillard particulièrement émacié, aux yeux creusés, profondément enfoncés dans les orbites, à l’âge incertain, le menton recouvert d’une barbe grise mangeant la plus grande partie de la face, la bouche édentée. Cet homme, qui approchait les cent ans, répondait au nom de frère Timothée.

Un deuxième religieux arborait une figure boursouflée, vérolée et pustulée d’un rouge malsain. Son nez fleuri bourgeonnait, non pas qu’il s’adonnât, le malheureux, à la dive bouteille, mais par les effets néfastes de cruelles radiations. Ses yeux ressemblaient à ceux d’un poisson mort. Il était connu sous le nom de frère Laurent.

Le troisième était visiblement atteint d’une horrible maladie dégénérative. Un corps affreusement décharné supportait une repoussante tête de mort au crâne chauve et au teint cadavérique. Bientôt, l’abominable et intraitable maladie gagnerait le cerveau et frère Gilles sombrerait dans la folie.

Un quatrième moine était affligé d’un bec de lièvre qui le défigurait méchamment. Cet être oublié des bienfaits de la nature, souffrait également d’une microcéphalie! A peine capable de se tenir debout, frère Sébastien ne pouvait que marmonner « hu hu » perpétuellement. S’il se retrouvait dans cette secte, c’était parce qu’il avait été recueilli enfant par frère Déodat, et devenu oblat, il était donc voué à servir l’hérésie de Rama sans qu’il n’eût rien demandé!

Justement, frère Déodat était à ses côtés. C’était un géant à la forte corpulence et au corps dépourvu absolument de la moindre pilosité, d’un eunuque en résumé, mais qui s’était châtré volontairement et impitoyablement afin de faire taire des pulsions inavouables! Lorsqu’il chantait, sa voix d’ange vous envoûtait, vous faisant entrapercevoir les portes du Paradis.

Un peu à gauche, un être massif d’un mètre soixante-cinq, au jambes légèrement arquées, au saillant sus-orbital parfaitement reconnaissable, autrement dit un K’Tou, un peu plus âgé qu’Uruhu, était le plus souvent à contretemps! Il répondait au nom de Nuru. Comment était-il parvenu jusque dans ce lieu? Pour les autres moines, Nuru appartenait à l’espèce des velus médiévaux, à une humanité originaire des lointaines et inexplorées forêts d’Asie, dont quelques parcelles avaient été cependant évangélisées par le mystérieux prêtre Jean.

Poursuivant l’examen de l’étrange cercle, les yeux de Violetta se posèrent sur un Asiatique de pure souche ; il s’agissait d’un sino-mongol, au teint cuivré, aux paupières bridées et aux cheveux gras et noirs. Son visage aurait été quelconque si une longue balafre ne le défigurait pas, une entaille à la joue droite qui jamais ne cicatrisait véritablement! Sans doute résultait-elle d’un cruel coup de sabre? Frère Huang Xiao n’était pas le moins fervent de cette assistance de réprouvés. Au sein de la secte, il occupait la fonction de lettré et il tenait le scriptorium, traduisant avec soin les mystérieux traités tibétains et chinois dans un latin savant et raffiné!

Enfin, Violetta s’attarda sur l’officiant, l’abbé de la secte, le dénommé frère Uriel. Grand, blond, les yeux très clairs, très aryen, très nordique, le visage glabre, les traits réguliers comme sculptés dans un marbre de Carrare, l’homme n’affichait aucune émotion. Bref, il résumait la beauté parfaite selon les canons d’Arno Brecker!

- Oh! Dieu de mon père! S’écria Violetta, n’y tenant plus. Lobsang Rama dans toute sa splendeur! Mais que fait-il ici? Il n’appartient ni à ce temps ni à ce lieu!

Puis la jeune fille lança à l’assistance.

- Pourquoi écoutez-vous cet imposteur?

Frère Déodat, le premier, réagit. Il se retourna vers l’intruse, tout frémissant de colère.

- Le Sanctuaire sacré souillé par une femelle impie! Jeta-t-il sur un ton indéfinissable.

Uriel ou Lobsang Rama calma alors ses frères de sa voix mélodieuse.

- Frères de Rama le très saint, ne soyez pas troublés par cette intrusion inattendue. Maîtrisez votre colère. Et appréhendez cette jeune créature égarée avec douceur. Ne la molestez pas. Visiblement, elle n’est encore qu’une enfant poussée en ce lieu par la curiosité. Je conduirai personnellement l’interrogatoire.

Baissant alors la tête avec humilité, les frères hérétiques obéirent à leur supérieur. La stupeur la paralysant, l’adolescente n’esquissa aucun mouvement de recul ou de répulsion lorsque les moines la saisirent avec un certain ménagement. Pourtant, le cerveau de la métamorphe travaillait à toute vitesse. Elle se souvenait encore des cours d’histoire des religions donnés par son oncle Daniel. Ainsi, elle était certaine que ledit Lobsang Rama appartenait au Tibet du XVe siècle, selon le calendrier occidental, mais il vivait dans une autre harmonique! Le commandant Wu admirait l’œuvre de cet étrange humain, si toutefois il en était un, et n’en faisait pas mystère!

Violetta, quelque peu dubitative, se laissa donc capturer, ignorant quand et où elle se trouvait précisément. Si, en cet instant, elle avait appris que dans le scriptorium tenu par frère Huang Xiao, était précieusement enfermé le traité précieux et évidemment hérétique de Fra Vincenzo, volé en 1900 par Pamela Johnson, elle se serait empressée de le récupérer illico!

***************

Au palais du Louvre, dans les appartements privés du Cardinal de Richelieu,

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situés au même étage que ceux de Louis XIII, Armand Du Plessis recevait le père Joseph. Son Éminence, frileusement pelotonnée dans son fauteuil favori, entourée de chats, caressait machinalement un félin roux, blotti su ses genoux, près d’un âtre où flambaient de grosses bûches de chêne. D’un signe, le prince de l’Église pria son fidèle majordome de sortir après avoir servi une tisane de verveine. L’homme, âgé d’une soixantaine d’années, qui avait élevé Armand, s’empressa d’obéir.

Après quelques secondes de silence, le Premier Ministre demanda des nouvelles fraîches à son bras droit qui, la bure poussiéreuse - il revenait d’un mystérieux voyage - n’avait même pas pris la peine de secouer ses sandales.

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- Hélas, murmura le père Joseph d’une voix sourde, mon enquête confirme nos soupçons! L’abbaye Sainte-Catherine sise à quatre lieues et demi de Saint-Flour, abrite bien une communauté hérétique qui met en péril notre très sainte Catholicité ainsi que le Trône de France! Le chef de cette secte, frère Uriel, a pris langue auprès de Monseigneur Gaston d’Orléans, frère de Sa Majesté. L’affaire Chalais n’a apparemment pas servi de leçon à Monsieur, cet éternel insatisfait! Fort, vraisemblablement du soutien de la Reine Mère, le prince renoue ainsi les liens d’un complot qui vise à le porter, enfin, sur le trône.

- Père Joseph, je comprends fort bien votre émoi. Mais je ne puis décemment faire embastiller Monsieur! Et non plus commander l’enfermement de la reine Marie! Sa Majesté, vous le savez comme moi, y répugne. Louis ne veut passer ni pour un mauvais fils ni pour un mauvais frère! Par contre, en tant que Principal Ministre, je puis conseiller l’organisation, au plus vite, d’une campagne militaire qui ferait d’une pierre deux coups : anéantir les protestants de La Rochelle et les hérétiques auvergnats! Nous commencerions par ces derniers…

- Ah! Ce serait là une excellente décision! En effet, ces moines ne passent pas tout leur temps en prières. Mes espions m’ont appris que les hérétiques avaient à leur disposition au moins une centaine de tonneaux de poudre ainsi que des mousquets et des fusils en conséquence sans parler de cinq canons.

- Entendu! Dans ce cas, inutile d’attendre la réunion du Conseil des Ministres. Je verrai Sa Majesté ce soir même et lui demanderai de contresigner l’ordre de mise en marche de deux régiments, le Royal Bretagne et le Perche. Certes, ces moines sont hérétiques, mais en quoi précisément consiste leur déviance?

- Ils affirment, comme le médecin Vanini, qui a été brûlé à Toulouse en 1619, que l’homme est parent … du singe! Mieux encore! Il aurait usurpé la place qui revenait au singe roux au sein de l’Eden. Leur sainte trinité se compose, Dieu me pardonne mes propos, outre Notre Seigneur, de deux divinités païennes, Rama à la face simiesque, et Çiva, le dieu hindou qui danse avec le monde.

A ces mots, le capucin se signa pour éloigner de lui ces tentations démoniaques.

- Père Joseph, reprit le Principal Ministre de Louis XIII, il serait bon que nos régiments soient encadrés par deux de vos frères, pour préserver la vraie foi de nos soldats. Encore une question : ce singe roux ne serait-il pas l’homme de la forêt aperçu par les Portugais et les Hollandais en Insulinde?

- C’est exact. Mais en aucun cas, cet animal au poil de feu infernal ne peut être rapproché de l’homme, que Dieu a créé à Son Image! Il est pourchassé par les indigènes qui lui coupent les mains pour en faire des porte-bonheur ou des aphrodisiaques.

***************

Violetta avait été conduite dans le scriptorium bibliothèque de l’abbaye, où, impatiente, elle attendait son interrogatoire. Étrange lieu en vérité, dans lequel, à côté de rangées impressionnantes de manuscrits provenant de tous les pays, aussi bien de Cathay que de Cipangu ou encore du Tibet, sans omettre l’Arabie, l’Empire ottoman ou la Perse, le Mexique avec deux codex aztèque et maya, on remarquait l'imposante présence d’un cabinet de curiosités.

Cette sorte « d’armoire » vitrée, ornée de colonnettes mêlant la marqueterie, le bronze doré et l’ivoire, aux formes lourdes et disgracieuses, contenait des trésors hétéroclites et occupait tout un mur dudit scriptorium. On y trouvait toute une collection de fossiles, ammonites, trilobites, brachiopodes, poissons, des défenses d’éléphant, de morse ou de narval, présentées comme des cornes de licornes, des fragments de météorites, d’innombrables coquillages de toutes tailles et de toutes formes, aux couleurs variées, des pierres semi-précieuses, opales, turquoises, améthystes, agates, béryls, des roches cristallines, quelques ossements, des bronzes antiques, étrusques ou romains, des restes de poterie grecque ou des marbres, des statuettes, une momie d’écorché de fœtus humain qui faisait face à une dépouille desséchée d’un chimpanzé nouveau-né, une tête naturalisée de gorille- venue de Chine?!!!-, une carapace de tortue de mer et ainsi de suite…

De merveilleux coraux complétaient la collection: corail bleu ressemblant vaguement à une éponge, corail orgue d’un pourpre sombre, un Galaxea d’un blanc immaculé, un Stylophora…

Violetta se saisit au hasard d’un imprimé du XVIe siècle, traité d’Histoire naturelle, sorte de bestiaire merveilleux et fantastique aux gravures fantaisistes qui mélangeaient les « sauvages » réels ou imaginaires, Topinambous, Patagons, Éthiopiens, Arawaks, ou Negritos d’Asie, mêlés aux hommes singes de Bornéo et de l’Afrique centrale encore inexplorée, et les chimères terrestres ou marines, moine de mer, évêque de mer, basilic, phoenix, loup-garou, vache marine, sirène, oiseau Rokh …

L’adolescente rangea l’ouvrage et remarqua alors un volume manuscrit qui semblait remonter au XVe siècle. Il s’agissait bien évidemment des écrits de fra Vincenzo sur la création, qui expliquait en termes fleuris et abscons une théorie de l’évolution terriblement hétérodoxe! Il était logique qu’en tant que médecin, érudit italien, Vanini avait entendu parler du moine qui avait succombé en 1441 aux mauvais traitements infligés par la Sainte Inquisition!

Violetta allait s’emparer du traité « maudit » lorsque Uriel accompagné de frère Huang Xiao pénétra dans le scriptorium. Le prêtre prit la parole.

- Je vois que votre curiosité est plus que satisfaite, fit-il mi-figue mi-raisin, un petit sourire plein d’ironie sur ses lèvres.

L’homme avait eu largement le temps de jauger l’adolescente qui se tenait debout devant lui, affichant un aplomb qui dissimulait sa grande gêne. Fort civil, il la pria de s’asseoir, non dans un fauteuil confortable, mais sur un tabouret. Violetta s’exécuta, toujours vêtue à la mode 1900, arrangeant gracieusement et minutieusement les plis de sa tenue encombrante.

Le supérieur du monastère s’était exprimé en un français atemporel. Se tournant vers son acolyte, il lui intima l’ordre en mandarin de prendre des notes sur la conversation qui allait avoir lieu. Nullement démontée, la jeune fille regarda droit dans les yeux celui qu’elle nommait Lobsang Rama et lui lança sarcastique:

- Vénérable, ce n’est vraiment pas la peine de chinoiser! Je pratique le mandarin depuis l’âge de trois ans grâce aux leçons de mon oncle!

- Oh! Il n’est pas dans mes intentions de vous dissimuler quoi que ce soit, mademoiselle Violetta Sitruk! Puisque l’heure est à la franchise, poursuivons donc.

- Soit, très saint homme! Naturellement, vous connaissez mon nom parce que vous l’avez lu dans mon esprit! J’aimerais disposer des mêmes avantages!

- Pour mes subordonnés, je suis Uriel, tout simplement! Mais vous pensez que je m’appelle Lobsang Rama.

- Pourquoi? N’est-ce pas le cas? D’après mon oncle Daniel Lin Wu, il s’agit bien là de votre nom officiel qui apparaît dans les écrits retrouvés par le commandant. Il soupçonne que vous êtes un Homo Spiritus chargé de garder, de protéger l’humanité. Bref, en quelque sorte un protecteur du continuum espace-temps, un saint Bernard de l’Univers. Il m’a dit que c’est grâce à vous que nous avons pu échapper aux manipulations maléfiques de l’agent Asturkruk Pamela Johnson.

- Pourtant, je ne suis pas intervenu dans vos mésaventures!

- Je ne comprends pas…

- Il s’agit d’un de mes confrères, d’un de mes doubles certainement, un MX plus avancé…

- Ah! D’accord! Voici pourquoi Winka est parvenue à m’expédier ici! Votre confrère à qui était dévolu les XIX e et XX e siècles devait être trop occupé à détourner quelques missiles à têtes nucléaires des grandes agglomérations d’une piste parallèle suicidaire!

- Tout à fait… Cependant, il ne s’agit encore que d’une facette du Multivers. Comme vous l’avez saisi, le cours-ci de cette histoire ne mène pas à cet holocauste atomique.

- Une fois encore, je ne me trouve pas dans un passé qui correspond à celui de mon monde! Cela devient lassant! Combien y a-t-il de voies différentes?

- Une infinité, mademoiselle Violetta! Autant qu’il y a de photons! Chacun est un Univers à lui tout seul. Tous les chemins tous les réseaux s’enroulent, se croisent, s’interpénètrent, s’écartent, se rejoignent, convergent, divergent pour former d’étranges et splendides arabesques concentriques, des enchevêtrements et des lignes parallèles. Toutefois, cette description sommaire ne rend pas compte de l’Intrinsèque Réalité, tout à fait inappréhendable, indiscernable pour un esprit limité. En fait, le Multivers n’est qu’un fugitif instant, un fragment de rêve volé à la Divinité! Cette Divinité, je la nomme la Vie! Par tous les moyens, partout, elle veut être, exister! Elle y parvient car elle est fort têtue. Elle cherche, elle tâtonne, elle lutte, elle s’accroche, elle crée et modifie! Elle veut aussi se connaître. Nous ne sommes que les éclats d’un miroir, le miroir, le mirage de ses recherches.

- Le mirage? Bigre! Ne sommes-nous pas réels?

- Nous le croyons, c’est l’essentiel.

- Toutes ces belles paroles philosophiques ne m’expliquent toujours pas pourquoi Pamela m’a expédiée ici!

- Pamela Johnson, Winka, n’est qu’une infime partie d’une entité négative qui poursuit avec constance un seul objectif: annihiler tous les possibles, le Multivers dans son intégralité! Nous ne devons pas oublier que chaque médaille est pourvue aussi d’un revers! Pour l’instant, elle n’a pas pris conscience de ce qui la pousse véritablement. Mais cela ne saurait tarder. Elle croit servir l’Archontat Asturkruk et être sous les ordres directs du colonel Kraksis, son supérieur immédiat. Ce dernier veut empêcher la naissance de Daniel Lin Wu, et pas simplement dans votre dimension. Dans tous les temps alternatifs où ce dernier vit et agit! Pamela commet une erreur en ne voyant en votre « oncle » qu’un surgeon d’Homo Sapiens amélioré. Elle n’a pas su mesurer toute la valeur du commandant Wu. Parce qu’elle ignore elle-même ce dont elle est capable.

Actuellement, toutes les actions de Pamela aboutissent à modifier le cours de l’Histoire de la Terre et de la Galaxie. Pas l’intégralité du Pan Multivers, pas ses devenirs! Elle se contente de refuser l’existence à l’espèce Homo Sapiens. Ainsi pense-t-elle comme l’Archontat Asturkruk qui se voit libre d’étendre son hégémonie sur la Voie Lactée. Grave erreur! Tous deux oublient un détail qu’il m’est interdit de vous révéler. Sachez cependant que Winka croit raisonner en plusieurs dimensions. Pourtant, elle reste prisonnière d’un schéma de pensée assez archaïque, jugeant les K’Tous tout à fait incapables d'atteindre le niveau technologique de la conquête spatiale. Et je n’évoque pas les orang lords. Au fond d’elle-même, elle méprise ces êtres, ne leur accordant aucun crédit, valorisant seulement les aptitudes guerrières, alors qu’elle clame orgueilleusement agir en leur nom! Or, pour la Vie, qu’importe le Temps nécessaire aboutissant à la conscience! D’aucuns diraient que cette dernière n’est pas la Finalité du Multivers…

- Pour un Homo Spiritus, vous me la baillez belle! Cependant, votre raisonnement me semble calqué en partie sur celui d’oncle Daniel. D’après Winka, celui-ci n’existerait que dans une poignée de dimensions…

- Erreur communément admise par la grande majorité des Asturkruks. Si l’Homuncula s’amuse à substituer aux possibilités Sapiens les mondes K’Tous ou gigantopithèques, elle se retrouvera vite désappointée lorsqu’elle constatera que les univers « effacés » pré existeront toujours, sur un autre plan dimensionnel, et avec eux, le daryl androïde Dois-je vous rappeler que le Pan Multivers est infini non seulement par sa taille mais aussi et avant tout par son potentiel?

- Vos propos me rassurent. Pamela n’a donc pas assimilé parfaitement la théorie des univers bulles. Cela signifie qu’elle peut être vaincue!

- Tout à fait! Pour détruire la cellule ou, plus précisément les cellules dans lesquelles Daniel Lin Wu existe, et pas seulement sous une apparence humanoïde sous un avatar humain, il lui aurait fallu lire attentivement le traité que j’ai écrit il y a une vingtaine de décennies ou… l’anticiper!

- Euh, si je m’en souviens bien, ce traité parle de recherches interdites concernant les voyages temporels et la fabrication de daryl androïdes

- Effectivement. La clé de la destruction d’un Univers potentiel, parmi une multitude, réside en la surcharge de l’Intégralité du Pan Multivers. Cela revient à mélanger le Tout, en une seule fois, toutes les séquences, les virtualités possibles, tous les fragments en « un instant » unique, étiré, prolongé, occupant tout l’espace-temps…

- J’en frissonne. Mais n’est-ce pas déjà le cas? Winka ne l’a-t-elle pas déjà tenté?

- Non, pas encore. Heureusement.

- Elle peut entendre nos propos, non?

- En cet instant, il n’y a aucun risque. Mais j’achève ma démonstration. Pour parvenir à la destruction totale, irréversible de la Création, il faudrait à un malin démiurge télé porter une fractale de « temps » quantique ante Big Bang, du « pré temps » dans lequel Tout se trouve confondu, virtuel et pourtant existant, au sein d’une séquence déjà bien établie, dans le but de déclencher la réaction qui, jadis ou plus tard, provoqua l’émergence de l’Existence, mais qui, ici, dans ce cas spécifique, aura pour terrible et définitive conséquence l’éclatement du Multivers mosaïque.

- Une re- Création?

- Le terme est impropre. Cette « re-création » comme vous dites ne sera pas désirée par la Vie! Véritablement, ce sera le chaos! Tout sera et n’existera pas, à la fois et simultanément. Les tensions seront telles que le Pan Multivers, hors de ses repères, finira par s’effondrer sur lui-même, s’effacer, s’annihiler! Alors, il n’y aura plus rien! Aucune trace fantôme!

- J’en tremble! Êtes-vous absolument certain que personne, hormis votre moine ne peut vous entendre et vous comprendre?

- Violetta, je vous rappelle que je suis tout de même un Homo Spiritus! Pamela est, pour l’instant, encore loin de ce lieu et de ce temps. Elle traque Daniel Lin Wu. Je ne l’intéresse pas! Présentement, la seule entité aboutie, capable de mettre en danger la Vie, car le Pan Multivers c’est la Vie elle-même, ne s’intéresse pas au stratagème que je vous ai décrit, du moins pas à ma connaissance. Elle se contente d’agir à la fois plus brutalement et plus subtilement, d’une manière assez classique!

- De qui parlez-vous? Dans le Musée Grévin, j’ai vécu une expérience dont les débuts, les ressentis, approchaient votre description. Des passages accélérés d’un temps alternatif à un autre, en une sorte de ronde folle. Les temps, sans cesse, s’éloignaient davantage de mon univers familier. Si Pamela a déjà accompli cela, elle recommencera.

- Violetta, ce que vous avez subi précédemment ne s’est pas produit forcément à l’instant où vous en avez ressenti les effets! Winka, je vous l’assure, n’a pas encore agi. Son action sera postérieure tout en appartenant à votre passé. Elle a été épaulée par ma Némésis…

- Naturellement, vous refusez de m’en révéler son identité…

- Vous la connaîtrez bien assez tôt, mademoiselle. Je préfère revenir à mon explication. Disons que nous serons confrontés à une onde qui se propage et dans le passé et dans le futur, à partir d’un point précis, un point nodal…

- Un peu comme…

- Tout à fait, comme dans cette série de science-fiction américaine de la fin du XX e siècle de l’Univers 1722.

- 1722 univers!

- Une appellation relative, repère choisie en fonction de plusieurs éléments dont le plus significatif est l’existence d’Homo Sapiens, voilà tout. Maintenant, je puis vous révéler que le commandant Fermat est toujours en vie, mais ce n’est pas celui que vous avez connu, prisonnier à l’intérieur d’une bulle de temps quantique depuis le 17 juillet 1995... Celui de votre deuxième mémoire, appartenant à l’Univers 1721.

- Dieu de mon père! Quel destin cruel!

- Un espoir demeure toutefois… Dans cette bulle sans cesse remodelée, André est étiré, contracté, bombardé, incarnant à la fois tous les états de la matière et toute la biodiversité du Pan Multivers…

- Vous dites cela avec un détachement qui me fait froid dans le dos… Uriel, ne pouvez-vous le délivrer? Un homme si remarquable ne mérite pas un sort aussi abominable!

- Il ne m’appartient pas de le tirer de cette prison. Je ne suis pas l’agent terminal…

- Vous me lancez un argument spécieux que je me refuse à valider!

- Jeune fille, ne vous fâchez pas! Il sera libéré tantôt, mais pas par mon fait…

- J’y compte bien! Attendez, votre ennemi est plus puissant que vous, si j’ai bien saisi… Ce monastère, si isolé, si camouflé, vous sert de refuge.

- Oui, mon enfant. J’ai effectivement choisi ce lieu pour me cacher du Commandeur Suprême du Temps. Il me piste à travers les méandres des histoires de la planète Terre.

- Qui est-il? Qui l’a créé?

- Au début de mon existence, lorsque j’ai accédé à la conscience, j’ai cru que les Douze Sages l’avaient créé. Que non pas! En fait, jamais je ne suis parvenu à cerner précisément l’instant de son apparition.

- Le Commandeur Suprême du Temps…

- Pour me pister, il doit emprunter de nombreux avatars. Autrefois, moi ou un de mes confrères l’a croisé sous la pelure de Tsampang Randong…

-Cet affreux moine hérétique, illuminé qui imposait une ascèse mortelle à ses disciples!

- Vous êtes parfaitement informée.

- Dans un futur qui n’est peut-être pas le vôtre, il revêtira l’apparence du « gros homme », Humphrey Grover.

- Le Commandeur Suprême use et abuse de toutes les identités à même de lui fournir une couverture lui procurant une conséquente liberté d’action.

- Si, en cet instant, il vous recherche, qui peut-il être présentement?

- Désolé, mais je l’ignore!

- J’opte pour un personnage puissant: Richelieu!

- Non! Le Principal Ministre de Louis XIII est bien trop en vue.

- Admettons! A part votre disparition, que veut cet ennemi? S’agit-il de votre Némésis?

- Ma Némésis est assurément aussi celle de Daniel Lin Wu. Oui, il veut mon annihilation. Toutefois, en me tuant, il active automatiquement mon successeur. L’Ennemi, le Vrai, est l’Entropie, une entité qui s’est incarnée… Et que vous rencontrerez bientôt…

- Vous me « fichez » la trouille!

- Je n’y peux rien. En tant qu’agent temporel, je vois ce qui doit se produire dans cette piste-ci. Pour l’instant, vous ne craignez rien. Pamela vous a expédiée ici afin d’attirer votre oncle.

- Or, il n’est pas encore parvenu ici. Au fait, comment se nomme cet endroit?

- L’abbaye de Sainte-Catherine, ma chère enfant, et nous sommes en 1627.

- Bigre! Quel saut temporel! Dois-je souhaiter que le commandant Wu ne me retrouve pas?

- Oh! Si c’est pour me dire qu’ainsi Pamela ne viendra pas, hé bien, vous serez déçue, mademoiselle. Daniel Lin viendra, avec un peu de retard, c’est tout!

- Comme le Septième de Cavalerie, quoi!

***************

Dans le bagne de Penkloss, les bio scarabées et les taupes grillons étaient arrivés pour aussitôt entrer en action contre les esclaves révoltés. Surgissant de multiples tunnels creusés par leurs pattes fouisseuses monstrueusement développées, les arthropodes bioniques envahirent brutalement le quartier général des rebelles. Entre trois et cinq mètres de hauteur, leurs pinces acérées et leurs pièces buccales faites pour fouir les sols les plus durs, leurs carapaces renforcées par du titane, ils émettaient, tout en avançant inexorablement avec une lenteur mécanique, des crissements insupportables qui pouvaient rendre fous. Au fur et à mesure qu’ils progressaient dans les tunnels et les cavités artificielles, ils abattaient, insensibles, des pans entiers de constructions ainsi que des monticules de terre, puis grimpaient par-dessus les déblais de leurs pas terrifiants et grotesques.

Ainsi, ces mécaniques impavides, dépourvues d’âme, capturèrent des insurgés qui moururent broyés, démantibulés, la cage thoracique écrasée. Kaalk, le Kronkos obtus ne fut pas épargné par ces machines tueuses. Ses compagnons de combat l’entendirent pousser un ultime rugissement d’agonie, un grognement de rage et de haine qui s’acheva en un absurde et surprenant couinement étouffé par les crissements des bêtes mécaniques.

Un petit groupe de rebelles, tous anciens esclaves, réussit, malgré cette attaque punitive, à se faufiler, non sans pertes cruelles, parmi les décombres. Menés par l’Hellados, les rescapés atteignirent le centre névralgique du bagne. Là, ils durent affronter une vingtaine de gardes Asturkruks, armés jusqu’au bec de fusils laser, de fuseurs, de phasers et de bras foreurs à forte chaleur plasmique. Malgré son courage, un Haän termina sa courte existence chauffé à blanc dans son armure protectrice, sa carapace fondant sur lui et l’enveloppant de métal brûlant.

Cependant, le baron Haän ne se laissa pas démonter par la perte de son ami. Il hurla, au contraire:

« Ces bras foreurs, il nous les faut! Haaiaiay! »

Galvanisé par ce cri sauvage, il se rua sur les gardes Asturkruks comme s’il était devenu subitement invincible, immédiatement imité par ses compagnons d’infortune. L’élan des rebelles fut alors tel qu’il les porta jusqu’au cœur même de l’armurerie où, malgré la défense acharnée de la chiourme, un véritable carnage suivit qui se solda par la victoire des forçats!

Quelques heures auparavant, les insurgés avaient pris la précaution de dérober quelques tenues de protection. Ce fut ce détail mais aussi le sentiment de lutter pour la vie et la liberté qui firent la différence.

Possédé par la fureur du combat, ivre de colère et de haine, hors de lui-même, Maximien accomplissait monts et merveilles, utilisant les armes du XXVIIIe siècle avec une aisance inouïe, les manipulant comme s’il s’agissait de simples et antiques glaives de bronze. Avec un sabre laser, frappant d’estoc et de taille, il découpa en plusieurs tronçons deux gardes qui s’étaient un peu trop approchés de lui, croyant présomptueusement en finir rapidement avec cet humain pas suffisamment caparaçonné! Méconnaissable, défiguré par le feu de la lutte, Maximien tuait et tuait encore.

Enfin, après de trop longues minutes, une fois l’ennemi anéanti, l’Hellados se précipita vers les panneaux de commande et établit la communication avec la salle principale de Penkloss dans laquelle les autres rebelles affrontaient avec plus ou moins de bonheur les bio synthé insectoïdes.

- Courage, compagnons! Proféra l’extraterrestre. Voici les armes de secours! Usez maintenant de la tactique Anomalocaris groupée et pas de quartier! Que Stadull soit avec vous!

Aussitôt ce message émis, Saktar envoya par télé portation interne des bras foreurs et des armures équipées pour ladite tactique Anomalocaris. Avec soulagement, les rebelles survivants s’emparèrent de cette manne. Obéissant aux conseils judicieux de l’Hellados, ils pratiquèrent donc ensuite des attaques ciblées et groupées contre les machines bioniques.

Puissamment armés, les forçats vinrent à bout des insectoïdes robots, et ce, en quelques minutes à peine. Autonomes, les bras foreurs étaient téléguidés sur les faces ventrales des bio scarabées après que les appendices préhenseurs des attaquants les eussent retournés sur le dos. Puis, la chitine renforcée de titane fut percée comme du beurre et les organes vitaux des bêtes mécaniques déchiquetés, ce qui entraînait une mort instantanée.

D’autres êtres bioniques qu’on ne parvenait pas à retourner et à basculer, étaient harcelés simultanément par une centaine d’appendices préhenseurs qui, finalement, finissaient par faire éclater les êtres machines, leur pulpe interne éjectée ainsi que leur chair sans oublier leur lymphe!

En vingt minutes, le triomphe des révoltés sur les arthropodes artificiels fut total. Un silence étrange après tout ce bruit s’abattit alors sur le bagne.

***************

Gaule, 286. Un camp romain, quelque part en Lugdunaise. La garnison s’était mise sur le pied de guerre à la suite d’une attaque inattendue d’une patrouille par des brigands bagaudes, paysans et colons ayant déserté les champs et les villae pour rejoindre les partisans d’Élien, chef pillard qui voulait se tailler un Empire. Ces raids se multipliaient depuis quelques semaines et tendaient à s’étendre dans diverses parties de la Gaule. Les Bagaudes s’en prenaient aux marchés, aux villae, aux villages, aux marchands, aux convois militaires, se constituant peu à peu un butin considérable.

Il fallait donc que Dioclès agît rapidement et ce d’autant plus que les bagaudes avaient multiplié leurs exactions depuis les cols alpins qu’ils tenaient, se répandant de ces points d’appui jusqu’en Provence, dans le sillon rhodanien, atteignant Lugdunum et menaçant d’autres provinces.

Or, dans le Nord, d’autres brigands vagabonds, émules d’Élien, s’étaient également organisés. Il ne fallait pas oublier non plus les Barbares, Francs et Saxons qui pratiquaient le brigandage endémique sur les côtes gauloises et bretonnes de la Mer du Nord et de la Manche. Ils ne dédaignaient pas la piraterie, terrorisant les navires marchands cabotant dans ces mers.

Dioclès réagit après un temps de réflexion. Cet Empire qu’il avait conquis de haute lutte, il voulait le conserver et le renforcer. Dès la nomination de Maximien comme César, il le chargea de combattre les Bagaudes tandis que Carausius avait pour tâche de débarrasser les côtes d’Armorique, de Bretagne, des pillards et des pirates Francs et Saxons. Il en allait de même pour l’Océan. Bien évidemment, le dénommé Carausius allait bientôt se comporter en usurpateur!

Dioclès appela donc Benjamin Maximien pour lui confier personnellement ses ordres de mission. Nous étions au début de l’année 286.

Sur une table basse en marbre précieux de Carrare, l’Empereur étalait avec soin une grande carte en parchemin représentant la Gaule. A la droite de Dioclétien, Benjamin soupirait.

« Comme ces contours sont peu précis! Si j’osais… », pensait-il.

Sous les auspices de Jupiter tonnant dont la statue chryséléphantine de deux mètres cinquante de haut veillait sur la salle du palais impérial, Sitruk écouta avec attention les ordres de Dioclétien qui montrait les positions respectives supposées des Bagaudes et des Légions le long du sillon alpin, en Narbonnaise, en Lugdunaise et en Belgique!

Soudain Benjamin ressentit un étrange malaise.

« … Et tu devras obtenir des résultats tangibles pour les Ides de Matamea- Mars dans la langue de Rapa Nui -, anniversaire de l’assassinat du Tiki Tarau Cesarao… Mais que t’arrive-t-il Maximaiea? Te voilà bien pâle!

Clignant des yeux, Benjamin focalisa tant bien que mal sur l’Empereur. Une suée glacée le parcourut. Dioclès avait subi une rude métamorphose et était devenu Diocletea. Maintenant, ses traits avaient le type polynésien et son « armure »-, la cuirasse anatomique romaine-, portait le pagne bariolé hawaïen. Les salles du palais s’ornaient de tapas et le Moai bienveillant de Tiki Piterea imposait sa force à tous. Cette statue de Rapa Nui, munie d’une barbe stylisée, avait un « foudre » sculpté sur le flanc droit.

- Où suis-je tombé? Pourquoi ce mélange inattendu de romanité et de civilisation micronésienne? Se demanda Sitruk.

Mais un nouveau vertige s’empara de lui. Alors, il eut l’atroce sensation de ne même plus posséder un cerveau humain! Ses schémas intimes de pensée s’effaçaient peu à peu, ses facultés et son entendement également. Son corps lui-même ne lui appartenait plus, désormais étranger, tout à fait inconnu, autre… Il lui semblait baigner dans un élément liquide tiède et salé à la fois.

En fait, Benjamin avait revêtu un aspect innommable et monstrueux. Une trompe étrange, terminée par une pince remplaçait son nez. Quant à sa vision, elle aussi avait été modifiée. Il était fort éprouvant pour lui de capter l’ensemble de son environnement par tous les côtés, avec ses cinq yeux à facettes! Cette disparition des membres, ce corps désormais vermiforme, segmenté, il n’y avait pas à s’y tromper…

Face à lui, Binopâa ordonnait par ondes, des ondes combinées à des mouvements de trompe et de queue, ce qui suit.

- Pars demain dès que le Soleil aura réchauffé les eaux de surface…

« Je suis un Odaraïen, et je perds peu à peu le raisonnement humain… Mon cerveau est en train de muter… Les Opabinia ont gagné et dominent la Terre… Je… »

Et aussi brutalement que la modification était intervenue, tout se remit en place! Dioclès achevait ses palabres. Maximien, saluant, était prêt à prendre la tête de la campagne contre Élien et ses brigands, avec, en cas de victoire, la promotion à l’Imperium, la qualité d’Auguste et le Principat!

C’était la seconde fois que notre Maximien Benjamin subissait de telles interférences, comme si les temps tendaient à s’interpénétrer accidentellement, et ce, de manière croissante. Passe encore la civilisation romano polynésienne, pascuane et latine, déviée de moins de 0,002% par rapport à la chrono ligne source, mais un univers où le schiste de Burgess avait abouti au triomphe des Odaraïens, divergent de plus de 75% du monde habituel où l’humanité sévissait, c’était absolument insupportable, voire invraisemblable!

***************

A la surface d’Aruspus, cela faisait dix-sept minutes que le vaisseau Langevin avait « cassé du bois ». Les rapports convergeaient vers Antor qui constatait, imperturbable, que les dégâts n’étaient pas aussi graves qu’il l’avait cru. Si le vaisseau pouvait disposer d’un délai de huit jours, il serait capable de repartir pour l’espace profond. Mais voilà! Il fallait compter avec les autochtones! Munis de forces parapsychiques phénoménales, ils avaient ressenti l’intrusion survenu dans leur monde natal alors que, pourtant, le crash avait eu lieu sur le continent désertique de la planète, une région soumise à des vents excessivement violents et glacés soufflant à plus de trois cents kilomètres à l’heure en moyenne.

Ainsi donc, la coque extérieure du vaisseau subissait de plein fouet les assauts d’une tempête de « sable » de glace. Dans l’infirmerie principale, le docteur di Fabbrini contrôlait un à un les scanners, les dopplers et les écrans de visualisation. Soudain, un appel mental émis d’urgence par le professeur médusoïde lui parvint.

- Alerte! Trois Alphaego sont en train d’envahir les coursives menant jusqu’à l’infirmerie! Ils ont commencé leur reproduction! Cela les rend deux fois plus agressifs encore! Or, nos Kronkos ne sont pas assez nombreux pour faire face avec succès. Quant à nos armes de poing, elles n’ont jamais été efficaces contre ces êtres doués de la faculté d’inter dimensionnalité.

Antor, qui avait maintenu le contact télépathique avec Schlffpt, sut instinctivement pour quelle tactique opter face à cette invasion généralisée du Langevin.

- Professeur Schlffpt, émit-il à son tour, nous allons diffuser des ondes qui vont plonger en sommeil pré comateux tous les membres actuellement conscients de l’équipage. Je suppose que vous-même pouvez imiter la transe profonde…

- Bien entendu. Mais ce que vous suggérez comme manœuvre me paraît fort risqué! Les Kronkos sont en effet assez rétifs à ce genre d’hypnose. De plus, il aurait fallu que nous soyons plus nombreux pour garantir le succès de notre émission d’ondes.

- Il suffit, professeur! C’est le meilleur choix qui s’offre à nous!

Réticent, le médusoïde obéit cependant. Alors, de la passerelle et de l’infirmerie, simultanément, les ondes mentales spécifiques se propagèrent et se croisèrent pour former une sorte de réseau qui emprisonna aussi bien les esprits des membres de la sécurité que ceux du personnel médical ou encore des officiers du centre de commandement. Dinosauroïdes, néandertalien, cygne, humains et humanoïdes s’abattirent telles des poupées de son sur le plancher de plastacier. Il était temps!

Un individu blanchâtre, de quatre mètres de hauteur, franchement hideux, se matérialisa sur la passerelle à la seconde même où Antor simulait à merveille la catalepsie. L’être apparut, suivi de sa cohorte protectrice. Il s’agissait visiblement du chef des Alphaego. Avec circonspection, la monstruosité plana au-dessus des corps inanimés du personnel du Langevin, examinant avec soin les inconscients.

Les Aruspuciens n’avaient pas tous des ancêtres humanoïdes. L’un d’eux présentait l’aspect particulièrement repoussant d’un fœtus d’oiseau aux yeux saillants et globuleux, au réseau veineux transparent. Il arborait encore des trous fantômes de rémiges. L’oviparité de l’oiseau faisait que sa néoténie, au lieu d’engendrer la pousse de « cordons ombilicaux », avait eu pour résultat de donner naissance à des artères autour du corps, des artères charriant un liquide, du sang à peine rosâtre. L’esquisse d’oiseau était flanquée d’un compagnon d’origine porcinoïde reconnaissable à l’ébauche d’un groin écrasé.

Le plus terrifiant des intrus était un « alevin » dont la poche nourricière proéminente se projetait en avant à chaque saut de son propriétaire. La cohorte comprenait également des Alphaego d’origine invertébrée. Ainsi, un être vermiforme au corps flasque, sans doute un insectoïdes se déplaçait sans grâce à cinquante centimètres au-dessus du sol de plastacier dans une reptation serpentine. Fermant la queue de l’escorte royale, une douzaine de crustaçoïdes - peut-être des Odaraïens -, redescendus au stade régressif de la zoé planctonique, translucides, protégeaient la cohorte et le souverain des Alphaego.

Maintenant, le roi flottait au-dessus du corps affalé d’Uruhu. Il s’attarda auprès du Néandertalien, analysant minutieusement tous les phéromones dégagés par le rescapé du Paléolithique. Même en transe cataleptique, Uruhu produisait un fort taux d’adrénaline. Mais comme le chef des Alphaego ne captait aucune onde mentale consciente, il s’éloigna avec un mouvement qui pouvait ressembler à celui d’un haussement d’épaules.

Enfin, il se retrouva au-dessus de Kiku U Tu. Le chef de la sécurité gisait sur le dos, ses pattes recroquevillées, toutes griffes sorties. La gueule ouverte, le Kronkos aux cinq cents dents émettait un ronflement sonore caractéristique qui faisait vibrer les fines parois de ce qui lui servait habituellement de siège.

Le roi ne s’attarda pas. Le dinosauroïde ne l’intéressait pas. Il allait pour inspecter le poste de commandement lorsque son regard accrocha un autre Kronkos, qui, lui, ne gisait pas sur le dos! Kutu ressemblait bien à un énorme crocodile en train de guetter sa proie sur les bords du Nil! Les ondes psychiques d’Antor s’étaient-elles avérées insuffisantes pour le plonger dans le sommeil cataleptique ou bien le sergent était-il encore plus rétif que son supérieur? Ne parvenant plus à simuler, ses nerfs cédant à la peur et à ses instincts ancestraux de prédateur sauvage, Kutu attaqua brutalement, happant dans sa gueule puissante une des proto jambes livides et crayeuses du roi d’Aruspus!

***************

A bord de la navette Einstein, le commandant Wu s’apprêtait à passer en « vitesse » trans distorsionnelle afin de rejoindre Violetta dans le passé. Mais, à l’instant crucial, les commandes du vaisseau semblèrent se figer, refusant de fonctionner comme si l’appareil était prisonnier à l’intérieur d’un univers où le temps ne s’écoulait plus!

Alors que Daniel s’interrogeait sur ce nouveau phénomène particulièrement contrariant, il entendit distinctement résonner, juste à ses côtés, sur le siège du copilote, un ricanement sardonique. Peu après, la silhouette corpulente d’un homme d’un âge certain apparut. L’humain, s’il en était bien un, avait revêtu le costume du parfait dandy de l’époque du Régent George. L’être ressemblait quelque peu à une statue de cire mais, toutefois, ses traits rougeauds lui conféraient l’identité usurpée de Jérémy Bentham, le pape de l’utilitarisme, mort en 1832. Il tenait dans ses mains aux doigts boudinés la tête momifiée dudit personnage qu’il caressait machinalement.

- Me reconnaissez-vous? Demanda l’apparition dont les yeux brillaient d’une mauvaise malice.

- Je n’ai pas l’heur de vous connaître! Rétorqua Daniel sur le même ton, n’affichant ni son trouble ni sa contrariété.

- Sovadia Island, avril 1970 ; ça ne vous rappelle rien, vraiment?

- Oh! Comment savez-vous ce détail qui appartient à mon autre vie? Vous n’êtes pas Bertrand Rollin même si vous souffrez comme lui d’obésité!

- Puisqu’il faut décliner mon identité… Humphrey Grover!

- Ah! L’entité négative, mi IA mi ordinateur, aux ordres de l’Entropie, qui ne poursuit qu’un objectif….

- Exactement, mon ami… Je savais que vous ne pourriez vous empêcher de vous égarer une fois encore sur mon terrain de chasse… Une fois de trop!

- J’ai toujours été jugé comme un empêcheur de tourner en rond, Commandeur… Cependant, présentement, si je contrarie une nouvelle fois vos plans, vous m’en voyez fort marri! Ce n’était pas dans mes intentions…

- Que vous dîtes! Jadis, à Sovadia, vous m’avez contraint à lâcher mon allié, Penta p avec quelques années d'avance! Puis, vous avez eu l’incroyable audace de passer un accord avec lui. Il n’est pas dans ma nature d’oublier… je vous guettais et maintenant, l’instant est venu de vous rendre à l’état qui devrait être le vôtre!

- Que de défauts chez vous, Commandeur Suprême! Haineux, vindicatif… dans votre souci de singer les humains, vous leur avez emprunté leurs plus mauvais côtés.

- Selon votre point de vue, Daniel Wu. J’ai été créé pour connaître… Pour connaître ce que je dois effacer! Impavide, j’accomplis ma tâche, ce que pour quoi j’existe… Décemment, vous ne pouvez me le reprocher! Les unités carbones ne sont que des parasites qui seront annihilés L’absolue perfection réside dans… le Rien!

- A mon avis, cela reste à prouver!

- Vous parlez ainsi parce que vous êtes terrorisé!

- Pas possible! Et vous? Non, vous avez besoin d’être reprogrammé, tout simplement… Je pourrais m’en charger, je suis assez bon dans ce domaine…

- Quelle présomption orgueilleuse! Prenez garde!

- Comptez-vous donc m’anéantir ici, à cette heure? En avez-vous reçu l’ordre? A la limite, je serais prêt à accepter ce sort… mais j’ai des vies à préserver, des humains à protéger, des innocents à préserver! Ne serait-ce pas dépenser de l’énergie pour pas grand-chose que de vouloir m’anéantir? Réfléchissez qu’en me supprimant, vous éveillez l’attention de votre adversaire!

- Justement, c’est là ce que je souhaite! Votre présence inopportune modifie mes données de l’algorithme prévisionnel concernant l’élimination de l’agent temporel MX 132 540, celui qui, précisément, a usurpé l’identité de frère Uriel. Mais j’ai déjà incorporé les nouveaux paramètres. J’admets également que l’effacement de l’agent précédent m’a occasionné quelques difficultés.

- Naturellement! On ne s’attaque pas impunément au Gardien de la Vie! Que sera-ce donc lorsque vous aurez en ligne de mire l’agent terminal, le plus aboutit? Fit Daniel ironique.

- Que de soucis pour ma tâche? Ce Michaël n’appartient à aucun des temps que vous avez modifiés… Mais les Homo Spiritus se multiplient comme des lemmings! Je suis contrarié!

- Tiens donc! Les S se méfient et élèvent des barrages… Vous admettez être freiné, vous progressez, Commandeur.

- Daniel Lin Wu Grimaud, vos connaissances sur cette chrono ligne dans laquelle les Homo Spiritus agissent sont surprenantes… Qu’en dîtes vous?

- Moi, rien… j’ai eu cependant le loisir de parler avec Franz…

- Ah! L’élément neutre du XXe siècle! Je me vois contraint de passer à l’attaque dès cette pico seconde, mon cher!

- Surprenant! Vous osez enfreindre les ordres de votre maître!

- Réfléchissez à la raison précise qui m’y oblige, daryl androïde ou supposé tel! Regardez et frémissez de terreur! Les spectres de vos victimes de 1995 réclament vengeance!

Grover se tut tandis que des ectoplasmes grimaçants, surgis du néant, envahissaient subitement le vaisseau scout, semblant flotter à l’intérieur de bulles de savon. Dans la cabine contiguë, Marie et Mathieu étaient plongés dans un sommeil artificiel contrôlé par l’ordinateur de bord. Ainsi, ils ne surent rien des événements qui advinrent dans la navette.

Les zombies s’incarnèrent, prenant une consistance solide. Parmi eux, Daniel reconnut le triste sire Benoît Fréjac, cet homme qu’il avait broyé comme une vulgaire noix, d’une seule main, et ce, à mille mètres sous terre. Ce forfait avait été accompli dans une autre vie, une vie dont il devait assumer les erreurs et les crimes. Mais aussi cette brute de l’écran hollywoodien, au crâne rasé, « Scurvy Dick », tel qu’il était apparu dans le mémorable « Traquenard à Silicon Valley ». Ou encore David Ben Choueb, le roi des faucons, le sanguinaire Premier Ministre israélien, qui, avec ses idées extrémistes, avait déclenché la reprise des hostilités entre Hébreux et Palestiniens.

Au milieu de ce ramassis d’hommes plus ou moins probes, se profila la silhouette caractéristique du Russe Igor Panine, l’alcoolique notoire. Mais au lieu d’être emprisonné pour l’éternité à l’intérieur d’un tonneau de vodka, il se prélassait dans un fauteuil relax, un verre de sa boisson favorite à la main. Son air béat et son visage cramoisi dénonçaient de nombreuses et abondantes libations. Soudain, son corps imposant et flasque s’enflamma instantanément, dégageant une atroce odeur de chair et de graisse brûlées. Une seconde fois donc, Panine mourut, victime d’une combustion spontanée. En quelques secondes, il ne resta du chef de l’État que quelques os carbonisés, des cendres noires nauséabondes ainsi que quelques lambeaux de peau racornie.

Nullement démonté par toutes ces illusions horrifiques, Daniel n’en exprima pas moins son mécontentement.

- Vous trichez, Humphrey Grover! Vous modifiez les décès de ces individus douteux et vous m’attribuez des victimes des dents d’Antor! Je l’aime comme un autre moi-même, mais n’exagérez pas! Farid Téké n’appartient pas à mon palmarès! Cet odieux représentant d’une Afrique équatoriale corrompue! Et ces spéculateurs coréens, Hong Kongais, taiwanais et j’en oublie! Ou Thomas Payne! Pour ce dernier, je me suis contenté de le relier à ses chers ordinateurs! Il a brûlé comme de l’amadou! Est-ce ma faute si son cerveau n’a pu supporter le flot continu de données? Ces expériences m’ont appris… la différence entre le bien et le mal… Effectivement, je suis devenu le Neutre, le successeur de Franz von Hauerstadt, auquel vous pensiez tout à l’heure Commandeur! J’ai saisi où vous vouliez en venir…

- N’éprouvez-vous aucun remords face aux crimes que vous avez accomplis? Proféra un spectre sur un ton sentencieux.

-Pourquoi donc? C’était moi, certes, une partie de moi, et, parallèlement ce n’était pas moi! Je ne suis plus ainsi! Un enfant cruel qui joue avec les allumettes, qui se complait à observer la souffrance des autres, qui s’octroie le droit de juger…

- Tuez-le au lieu de discourir, stupides créatures! Jeta alors Grover excédé. Je veux que Daniel Wu périsse dans une mort quantique digne de lui! Que chacun de ses quarks s’éparpille dans les différentes harmoniques du Multivers!

Aussitôt, obéissant à l’injonction qui les avait flagellés, les morts vivants s’amalgamèrent à Daniel, tentant de fusionner avec le daryl androïde, espérant ainsi provoquer en lui une entropie fatale qui restructurerait ses cellules jusqu’à leur vieillissement et à leur pourrissement.

- Grover, décidément, vous faites preuve d’une naïveté surprenante pour une intelligence telle que vous! S’exclama le commandant. Vous jouez avec moi, oubliant ma véritable nature! L’Homunculus du pseudo prince Danikine était un de mes ancêtres, un ancêtre que j’assume désormais!

- Certes, je ne l’ignore point; mais tu omets de rajouter que tu comptes parmi ta parentèle une sœur bâtarde!

Grover eut à peine le temps d’achever sa phrase. Daniel Lin avait en fait déjà déserté ce segment dimensionnel. Utilisant toute son ultra vitesse ainsi que son déphasage maximum, il se démultiplia en autant de cellules qui le composaient, passant ainsi dans le Pan Multivers, dans lequel le Commandeur Suprême peinait lui à se mouvoir!

- Par l’Entropie! Murmura ce dernier avec dépit! Il est capable de se démultiplier dans tous les possibles! Il est plus habile et plus fort que moi, que tous les Michaël que j’ai exécutés! Même le Neutre qui transcende le Temps et l’Espace ne peut accomplir un tel prodige! Alors qu’est-il? Il l’ignore comme moi. Mais pour combien de temps encore? Mon maître doit mettre à profit cela s’il veut réussir… Et agir vite!

Cependant, les spectres étaient partis à la poursuite du daryl androïde telles des créatures obéissantes dépourvues de libre arbitre. Toutefois, le Commandeur Suprême, comprenant que ses subordonnés couraient à leur perte, voulut rappeler à lui ses sbires si dociles. Or, c’était déjà bien trop tard car quelques uns d’entre eux subissaient une destruction totale! Ainsi, en un hurlement strident à vous glacer les sangs, la représentation de Benoît Fréjac s’éparpilla en fragments décomposés et éclatés semblables à des morceaux de verre coloré, venus d’un vitrail brisé! Quant à Scurvy Dick, le visage déformé, avalé ou presque par ce qui paraissait être un serpent gobant un œuf d’autruche, il explosa, répandant ses pseudo fluides à travers les tunnels transdimensionnels. Il connut donc, juste retour es choses, la même fin que ses victimes cinématographiques, des victimes innombrables.

David ben Choueb subit lui aussi une exécution remarquable, celle d’une mort quantique digne de la démonstration du célèbre chat de Schrödinger. Son organisme fut à la fois momifié, putréfié, foetalisé, gangrené, néoténisé, rendu sénescent et ainsi de suite… Sa plainte bestiale d’agonie, frémissante et insupportable telle celle du grand Lion d’Israël et de l’Armageddon qu’il avait voulus incarner, se répercuta longuement sur les parois des tunnels inter mondes, étirée sur des milliards d’années et de possibilités, résonnant profondément au sein des big bang consécutifs…

Quant à Thomas Payne, transmuté en un réseau neuronal d’amas de Galaxies, il fut avalé par un gigantesque et tera trou noir qui sommeillait au cœur d’une Création sans cesse remodelée. Franchement, que signifiait désormais posséder la plus importante fortune de la Terre quand on n’était plus rien, quand il ne restait plus de vous qu’une vague et infime trace d’une minuscule molécule de carbone? “Vanité des Vanités” était-t-il écrit dans l’Ecclésiaste.

N’y tenant plus, le Commandeur Suprême éprouva la tentation de rejoindre à son tour sa proie à travers ce Pan Multivers démentiel. Mais il se retint, sachant mieux que quiconque ce qui l’attendait là-bas. Les données qu’il allait recevoir ne s’arrêteraient jamais, et ses circuits, nullement conçus pour réceptionner toutes les informations simultanément, surchaufferaient et grilleraient, laissant ainsi le champ libre à l’Homo Spiritus d’abord, au véritable meneur de jeu de tout cela ensuite! Il n’en était pas question!

Rendu furieux par son impuissance révélée, l’ordinateur émit une pensée binaire d’une force inouïe.

- J’admets votre supériorité, Daniel Lin Wu, pseudo neutre, avatar. Cessons là présentement ce jeu mortel. Revenez donc. J’ai quelque chose à vous montrer. Un événement qui s’est produit il y a des décennies et qui concerne Sarton, l’être que vous admirez par-dessus tout!

- Sarton? S’exclama le commandant, reprenant contact avec le monde normal, du moins celui qu’il prenait pour réel. Encore un de vos nouveaux tours. Vous pouvez faire croire que le jour est nuit et vice versa!

- Que non pas, présomptueux génie! Je ne suis pas Ed Wood! Ce que vous allez voir s’est réellement passé. Votre mentor a subi la géhenne pendant de trop nombreux siècles.

- Ah! Est-il encore en vie dans mon XXVIe siècle?

- Je ne puis vous fournir qu’une réponse de Normand, mon cher. Il est tombé entre les mains des Asturkruks de votre futur. Voyez!

***************

La planète mère de l’Archontat Asturkruk, Gentus géante tellurique, du moins c’est-ce qu’il paraissait d’après les images, dont une partie avait été terra formée avec succès, apparut, matérialisée sur le mini écran sphérique de la navette. Sarton, le Sarton âgé de trois cents années environ que Daniel avait jadis rencontré à l’Académie de Vientiane, était relié à une espèce de sphère éthérée et nuageuse, et ce, depuis déjà deux cent quatre-vingt années helladiennes. Lors d’un raid des Asturkruks sur Hellas, le conseiller et chercheur avait été capturé par le colonel Kraksis en personne. Celui-ci s’était rendu dans le passé dans ce but.

La sphère soutirait une à une toutes les informations concernant l’hellados tant sur le plan génétique que psychique. Peu à peu, ainsi, elle vidait sa victime de ses connaissances malgré la résistance non dépourvue de courage qu’elle lui opposait. Une résistance vaine. En fait, c’était comme si l’identité de Sarton s’effaçait, comme si cet être de sagesse et de logique mêlées sombrait lentement dans le néant, perdant insensiblement toute conscience de lui-même. Certes, les prodigieuses capacités télépathiques de l’humanoïde lui permettaient de rester encore en vie, mais, bientôt, l’impavide sphère aurait atteint son objectif: obtenir la clé du code d’ouverture du cube de Moëbius, cube qui renfermait l’effrayant Homunculus danikinensis.

Dans la prison moléculaire et gazeuse à la fois, l’Hellados se tordait de douleur, son noble visage déformé par un rictus de souffrance, son corps autrefois vigoureux parcouru de spasmes violents, tout son être recouvert d’une infime et insane pellicule de sueur. La torture abominable ne semblait jamais devoir s’achever. Et l’ancien conseiller avait bien évidemment perdu toute notion du temps.

Une fraction de seconde, une ombre vint troubler l’opacité lumineuse de la sphère. Un intrus s’interposait entre la machine prison qui contenait sa proie et la géhenne. Un être hideux s’avançait de sa démarche chaloupée si caractéristique, mélange d’humanoïde et de calmar, la face blême et le teint crayeux, les yeux saillants d’un noir d’encre. Kraksis lui-même, frémissant d’impatience, venait accentuer et accélérer la torture.

Se contentant de fixer l’Hellados tout cassé et tordu par la douleur, il trouva rapidement la longueur d’onde adéquate des pensées du prisonnier. Doté lui aussi d’une grande capacité télépathique, il parvint ainsi jusqu’aux tréfonds les plus intimes de Sarton. Un viol mental, voilà exactement comment nommer ce à quoi procédait l’Asturkruk, et ce, sans répulsion aucune!

Méthodiquement, Kraksis sonda les schémas psychiques cohérents de l’Hellados, puisant dans ses souvenirs les plus lointains, dans les replis de ses secrets les plus enfouis, tout en lui infligeant les conceptions du monde propres aux Asturkruks. En effet, la façon de penser des deux espèces différait du tout au tout parce que l’anatomie et le fonctionnement de leurs cerveaux n’étaient pas les mêmes tout simplement, tout en étant dotés, tous deux, la victime et le bourreau, de talents parapsychiques identiques!

Après un laps de temps indéterminé, Kraksis se retira, avec ce qui paraissait être un rictus affiché de satisfaction. Cyniquement, il laissa sa proie quasi inconsciente, une partie du cerveau supérieur définitivement détruite! Certainement, l’odieux colonel avait-il obtenu ce qu’il cherchait, le lieu précis où se tenait quantiquement dissimulé le cube de Moëbius ainsi évidemment que le code d’accès qui en permettait l’ouverture!

Se retirant dans son bureau, le colonel Kraksis réfléchit un long moment avant de se mettre en liaison directe avec l’Archonte. Le seigneur des Asturkruks acquiesça aux suggestions de son subordonné et décida de réunir au plus tôt le Conseil militaire. De celui-ci, il en sortit que la race Asturkruk devait faire alliance avec l’espèce en voie de disparition des Alphaego, l’aider à se régénérer et optimiser les informations obtenues par l’indispensable et précieux colonel.

L’Archontat, qui se déplaçait librement dans les méandres du Temps, n’avait cependant pas encore atteint la capacité de voyager dans les inter dimensions. Mais avec l’accord survenu avec les survivants Alphaego, ce handicap ne fut bientôt plus qu’un souvenir! Grâce à l’aide de ses nouveaux alliés, la valeureuse armée Asturkruk s’empara sans difficulté du cube de Moëbius et par là même de l’Homunculus danikinensis!

Après avoir permis au daryl androïde de visualiser toutes ces scènes, remuant le couteau dans la plaie, le Commandeur Suprême ajouta ce commentaire ironique et cruel.

- Très cher Daniel Lin avez-vous appréhendé totalement tous les prolongements de ce fait apparemment anodin, la possession de l’Homunculus originel par les Asturkruks? Votre Multivers s’en trouve assurément bouleversé, mais mes alternatives quantiques également! L’Archontat a désormais la possibilité de créer à loisir des anti-Daniel, des anti- mondes, des anti-temps! Comment pouvez-vous supporter cela? Pamela Johnson n’est que l’esquisse de ce qui adviendra bientôt si vous ne réagissez pas: une multitude d’Homunculi! Dans mes mondes, le surgissement inopiné de cette créature altérée a déclenché la lutte acharnée entre la Vie et l’Anti-vie, entre l’Être et l’Entropie, déséquilibrant l’Atome primordial, déchirant le Neutre!

- Oh! Je saisis parfaitement! Johann et Michaël, séparés à jamais, cherchant à s’annihiler mutuellement sans qu’aucun, bien sûr, ne remporte une victoire décisive! Vous, ordinateur, n’êtes qu’un prolongement de cette Entropie-ci, une Connexion, si j’ose dire de la Mort! A chaque vague, à chaque secousse de ce combat, votre Maître engendre les Temps, les Univers alternatifs, dans les dimensions que vous régissez. Et ce phénomène s’étend comme un cancer, une lèpre, atteignant, corrompant peu à peu le cœur même du Pan Multivers, de la Supra Réalité.

- Précisément, rétorqua fièrement le Commandeur Suprême tout en souriant malicieusement. Mais, commandant Wu, je vous ai distrait! Voyez ce qu’affiche l’écran de votre chrono vision: vous avez pris un mois de retard sur votre destination temporelle d’origine. Or, comme je viens de bloquer les commandes de la navette, vous ne pouvez modifier ce changement. De plus, étant donné que votre combat contre mes spectres dociles vous a vidé, débrouillez-vous avec cette nouvelle situation!

Humphrey Grover disparut, tout simplement, comme il était accoutumé de le faire! Daniel, dépité, ne put que constater que le gros homme n’avait pas menti. L’abbaye Sainte-Catherine, en bas, sur la Terre, était en état de siège. En cette fin du mois d’avril 1627, cinq régiments royaux tentaient de pénétrer dans le monastère forteresse alors qu’une pluie drue et glacée tombait, rendant encore plus difficile la tâche des valeureux soldats.

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Mars 1969. Dans le grand salon du château des Malicourt, Franz regardait distraitement les informations de la première chaîne de télévision. Le journaliste commentait à loisir la décision du chef de l’État. Mais qu’avait bien pu dire le général dans son style inimitable? Pour être en phase avec la Nation, le président de la République avait annoncé au peuple français l’organisation d’un référendum portant sur la réforme nécessaire du Sénat, la régionalisation et la participation des ouvriers aux bénéfices des entreprises!

Cette annonce s’accompagnait d’une menace assez claire: si le général de Gaulle n’obtenait pas la confiance renouvelée des Français, il démissionnerait après la proclamation des résultats dudit référendum. Une resucée de « moi ou le chaos »? Sans doute!

Or, voici que l’image retransmise par le poste de télévision se mit à sauter comme si le journal n’était pas diffusé en direct, bref comme s’il s’agissait d’une bande magnétoscopée! Puis, un vieillard larmoyant à lunettes, au ton sentencieux et grandiloquent, personnage assez falot en somme, se substitua au général. Il s’agissait de Marcel Barbu, le bon dernier des candidats lors des élections présidentielles de 1965. Lui dans le fauteuil de de Gaulle! Pourtant, il arborait la tenue d’apparat de la fonction de chef de l’État. Le cordon de la Légion d’Honneur se détachait platement sur l’habit queue de pie!

Franz sursauta, quelque peu étonné, cherchant qui pouvait bien être cet inconnu. A l’instant même où il appelait son épouse à la rescousse, l’image du poste de télévision se brouilla une nouvelle fois. Ensuite, l’écran montra une figure étrange, dans le style cubiste, copiée des portraits fameux d’Arcimboldo sur les quatre saisons, hommes faits de fruits, de légumes et de fleurs. Cet être composite alliait à la fois les traits des cinq candidats aux élections présidentielles de 1965, mais également ceux de quatre autres hommes politiques dont la candidature n’avait pas aboutit: Gaston Defferre, Guy Mollet, Jean-Jacques Servan-Schreiber et Waldeck Rochet. Se décomposant toujours davantage, l’être finit par amalgamer des pièces de costumes ou d’uniformes d’opérette ainsi que les traits de politiciens divers et de descendants de prétendants royaux!

Parallèlement à ce phénomène, le duc von Hauerstadt ressentait maintenant de plein fouet les effets d’un univers quantique déstructuré. Se démultipliant lui aussi, il semblait occuper en d’innombrables exemplaires tout le salon, doubles plus ou moins fantomatiques effectuant ensemble, mais toutefois légèrement décalés dans le temps, des gestes identiques. Autant de Franz, autant d’harmoniques temporelles, de possibilités matérialisées…

Alors qu’Elisabeth qui venait d’entrer poussait un cri de frayeur et de stupeur mêlées devant ce spectacle incroyable, une déchirure se produisit au niveau du continuum spatio-temporel, résonnant jusqu’aux origines du Pan Multivers.

Et… le commandant Fermat, celui du 1995 bis qui, aux côtés d’Antor tentait de délivrer le capitaine Daniel Wu des griffes de Benoît Fréjac se retrouva seul dans ce qu’il pensait être encore la base secrète française, située quelque part au fin fond de la Lozère!

André avait la désagréable sensation de se réveiller d’un long et pénible cauchemar. Se retournant, il ne put que constater l’absence d’Antor. Il remarqua aussi qu’il était toujours vêtu de l’armure Asturkruk modifiée, celle optimisée pour le combat à mort!

- Qu’est-ce là? S’interrogea l’officier de la flotte. Un tour de ma Némésis invisible?

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