vendredi 13 mars 2009

Première partie : La clé de cristal 1.1

Chapitre premier

La pièce ressemblait à une chambre d’enfants telle qu’on pouvait en rencontrer à la fin du règne de Victoria. Les crédences, les lits, les tapis, les commodes, les armoires étaient encombrées, surchargés d’objets hétéroclites. D’un coffre à jouets ouvert, des balles de toutes tailles et de toutes couleurs, des jeux de quilles, une armée de soldats de plomb figés pour l’éternité, à la parade dans leurs uniformes rouges, débordaient.
Un peu plus loin, un cheval à bascule, en bois, se balançait tout doucement, heurtant, dans son va et vient, des automates vêtus comme pour une garden party à Balmoral. Soigneusement alignés sur une table d’acajou, des pantins représentant des polichinelles faisaient face à des ours en peluche dont les pelages variaient du brun roux au gris souris.
Près d’un lit à la courtepointe en coton blanc, quatre poupées Bébé Jumeau paraissaient converser ensemble dans ce babil charmant qui est le propre de l’enfance. Le modèle triste pleurait, un autre souriait tandis que les deux derniers montraient leurs petites dents.
http://www.museedelapoupeeparis.com/images/perm/jumeau-bb-louvre-copie.jpg

http://www.poupendol.com/imagessix/DSCF0684.jpg
Sur une commode, une maison de poupées reposait en équilibre dans le style cottage anglais du XIXème siècle. Elle était habitée par des automates animaux à la manière des héros de Beatrix Potter.
La maisonnette comportait deux niveaux : un rez-de jardin et un premier étage. Dans la cuisine, merveilles de reproductions miniatures, on identifiait, aux détails près, toute une batterie de casseroles en cuivre suspendues au-dessus de l’antique cheminée, un buffet campagnard contenant une vaisselle complète en porcelaine à motifs de roses entrelacées.
Les meubles étaient en chêne rustique authentique. Tout était exact, jusqu’au sol carrelé !
En poussant une petite porte, on pénétrait dans un salon qui faisait également office de salle à manger. La pièce était ornée d’une tapisserie fleurie, alternant avec bonheur myosotis et bleuets. Près de la porte-fenêtre, trônait un divan tandis que dans un coin une horloge sonnait régulièrement les heures. Des petites chaises fragiles, recouvertes de chintz entouraient une table ovale en acajou.
A l’étage se trouvaient les chambres et la salle de bains, toujours dans ce style victorien popularisé par Hollywood dans les années 1940.La baignoire en émail et à forme de sabot avait des robinets qui fonctionnaient réellement. Quant aux deux chambres, elles comportaient des lits à barreaux de cuivre recouverts de couvre-lit en coton crocheté à la main . Aux fenêtres des rideaux de cretonne égayaient les pièces.
Revenons à la salle à manger-salon. Dans la cheminée, un feu rougeoyait et devant le foyer un rocking chair oscillait régulièrement. Dans celui-ci, béatement allongé en veston d’intérieur, la chaîne de montre en argent accrochée au gousset, un cochon à bésicles lisait une quelconque gazette locale. Un vieux chien de chasse, au pelage bicolore noir et blanc, lui faisait face. Il portait un uniforme de capitaine au long cours. Le marin à la retraite fumait la pipe en ayant pris soin toutefois de préserver ses précieuses moustaches en forme de guidon de bicyclette. Une chatte blanche, au pelage immaculé, aux poils doux et longs, le gras de l’hiver apparent sur son cou, se tenait assise sur un tabouret, jouant du piano. Elle était vêtue d’une robe victorienne à tournure couleur puce et exécutait avec brio les « scènes d’enfants « de Robert Schumann. Les notes cristallines, parfaitement identifiables, s’élevaient dans la nursery.
http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/zoom_planche_bd/2/5/2/9782841961252_1.jpg
Dans le jardin, une souris grise, une nounou, promenait un bébé lapin qui dormait dans un landau d’osier. Sur les marches d’un escalier, trois oursons, habillés d’un costume marin bleu marine et blanc, s’amusaient à se lancer une balle tandis qu’au-dessus d’eux, une grenouille dénouait un peignoir et s’apprêtait à prendre un bain dans la salle d’eau.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhx-d0yuIHXk9zKMxUJwLnmPpszh3avnpu-uh0js9TpS3FBmwtYuOu7RMqK8519j0gyuIWw4wrNc8o6PwYN6TcGVBpVS0Z2t977EiHEHBLNS4N-k6wOx-b-hMMW7z63uu9xV8oO9542Uvs/s400/dover+fairy+and+frog+talking.jpg

http://www.bethanyroberts.com/images/benjamin_bunny.jpg
Le jardin du cottage s’animait au gré des quatre saisons, reflétant à la perfection les paysages printaniers estivaux, automnaux ou hivernaux que l’on pouvait rencontrer dans la vieille Angleterre. Pour l’heure, les pommiers étaient en fleurs tandis que les massifs de roses bourgeonnaient à peine. Nichés dans les ormes et les hêtres, les pinsons, les coucous, les rossignols poussaient leurs chants mélodieux.
http://images.replacements.com/images/images5/china/C/ws_george_victorian_cat_no_box_P0000013724S0004T2.jpg
Au fond du jardin, de la cabane à outils, une tortue sortait; son parapluie ouvert, retardant toujours de deux saisons. Vêtue d’un ciré jaune, elle se hâtait lentement, oubliant de fêter par un bel ensemble fleuri le printemps précoce et embaumé.
Au mur opposé, face à la maison victorienne, s’entassaient, en désordre, d’autres jouets cette fois-ci de garçons: maquettes de vaisseaux spatiaux de toutes les époques, depuis l’antique Spoutnik du XXème siècle
http://www.amsat-france.org/spipamsat/IMG/cache-325x292/spoutnik1-prepa-2-325x292.jpg
jusqu’à la reconstitution précise, au rivet près, du Sakharov, disparu dans des conditions mystérieuses quelques années auparavant. On pouvait même reconnaître des destroyers castorii, des raptors haäns, et des croiseurs asturkruks. Soldats antiques helladoï, guerriers féodaux haäns, châteaux-forts castorii, il y avait tout. Sur un diorama, une bataille castorii helladoï était reconstituée dans ses moindres détails.
Enfin, sur une dernière table, classés par ordre d’horreur, trônaient, à l’échelle ½4 ème, des automates fluorescents reproduisant les monstres célèbres des films d’épouvante hollywoodiens et de la Hammer de la grande époque 1930-1960; deux Dracula sous les traits de Bela Lugosi
http://whoyoucallingaskeptic.files.wordpress.com/2008/12/bela-lugosi-1931.jpg
et de Christopher Lee, deux loups-garous,
http://static.open.salon.com/files/the-wolf-man1254419594.jpg
deux momies à la décomposition plus ou moins avancée, la première ressemblant à Boris Karloff,
http://thetorchonline.com/wp-content/uploads/2009/05/mummy.jpg
la seconde, sortant d’un lac de boue, où on reconnaissait à peine le regard inoubliable du mythique acteur britannique, nommé plus haut. Il y avait même King Kong,
http://xenia.media.mit.edu/~rowan/memepark/uploaded_images/KingKong_1933_01-759207.jpg
le fantôme de l’Opéra, la créature du Lac noir, le prisonnier de Castel Marbre - autrement dit un squelette avec des chaînes dont quelques rares lambeaux de chairs et de vêtements adhéraient encore sur les os jaunis - et encore Boris Karloff - décidément à l’honneur ! - cette fois-ci en pitoyable créature de Frankenstein.
Le créateur de tous ces objets mettait la dernière touche à la reconstitution de Mister Hyde, incarné par Frederic March en 1931, mais un Frederic March à peine identifiable, le visage déformé par un prognathisme avancé. Ainsi l’acteur paraissait être un homme de Neandertal tel qu’on se l’imaginait dans la première moitié du XXème siècle et non le véritable Mister Hyde imaginé par Robert Louis Stevenson.
http://www.videowatchdog.com/home/RoundTable/Images/Jekyll/32_011.jpg
Daniel vérifiait donc minutieusement le mécanisme de l’automate miniature, pensant à juste titre que son fils Mathieu se ferait une joie de recevoir le jouet le soir même.
Un sifflement caractéristique vint interrompre ses pensées. On sonnait à la porte.
« Entrez, le code de sécurité n’est pas mis. »
Le lieutenant Uruhu pénétra dans la salle de jeu de son pas lourd et traînant, le souffle un peu rauque, en proie à une émotion évidente.
- Est-ce déjà l’heure, Uruhu ?
-Presque, monsieur. Nous sommes en vue de la base 829.
Le commandant Wu laissa là l’automate et se retourna car il avait perçu la gêne de son officier pilote.
- Quelque chose vous chagrine, lieutenant ? Demanda-t-il sur un ton doux. Peut-être cette poupée ?
- Les K’Tous ne ressemblent pas à cela, monsieur! Vous le savez ! Ce jouet est une représentation dégradante de mon espèce, nous les hommes qui marchons debout !
- Ne vous fâchez donc pas lieutenant. Pendant longtemps, les Sapiens sapiens, pour vous le Niek'Tous, ont cru que les vôtres étaient ainsi, plus proches de l’animal que de la conscience. Je n’ai jamais pensé cela, et personne ici à bord. Alors, ne soyez pas vexé. Cette poupée n’est que la représentation de la peur primitive. Chaque jour, vous faites vos preuves sur le Langevin et je suis content de vous avoir comme chef pilote.
- Merci monsieur, dit Uruhu en s’inclinant sous l’éloge. Le K’Tou savait le commandant sincère et avare de compliments.
Le lieutenant s’exprimait avec lenteur, d’une voix particulièrement grave, marquant presque une pause entre chaque mot. On sentait que le basic English était pour lui plus qu’une langue étrangère, un idiome anachronique.
Comment un authentique Néandertalien avait-il pu se retrouver au XXVIème siècle et officier comme pilote en chef du vaisseau scientifique d’exploration du Langevin ? Cela sera expliqué peu à peu au cours de ce récit.
Mais le commandant Wu ne semblait pas pressé de renvoyer son subordonné. Au contraire, il fixait le lieutenant, observant ses moindres expressions.
- Lieutenant Uruhu, vous avez un problème, finit-il par déclarer. Voulez-vous m’en parler?
-Monsieur, pardonnez-moi, mais je n’aime pas lorsque vous lisez dans ma tête!
-Si votre problème met en cause la sécurité de mon vaisseau, je me dois de le faire. Allons, révélez-moi donc ce qui vous tracasse. Vos paroles ne sortiront pas d’ici.
L’officier pilote déglutit, attendit une longue minute, puis s’exécuta comme à regret. Il savait qu’il ne pouvait rien dissimuler à son télépathe de commandant lorsque ce dernier avait décidé d’utiliser son don.
- Voici, commandant. Depuis huit jours, ou plutôt huit nuits, je fais le même rêve. Je suis dans ma cabine en train de réfléchir. Je tente de me remémorer mon passé, de reconstituer les vastes étendues neigeuses de mon enfance lorsque je vivais encore parmi les miens. Et puis, peut-être est-ce parce que je me concentre trop, je ne reconnais rien de ce qui m’entoure. Et le rêve bascule alors. Je me retrouve sur la passerelle du Langevin, mais ce n’est plus elle! Le quart de nuit s’achève. L’éclairage est réduit et les consoles de surveillance clignotent doucement dans la semi pénombre. Tout me paraît étrange. Les murs ont changé de teinte. Vert foncé au lieu du beige et du gris. Je me sens lourd, j’ai mal à la tête et je transpire car il fait chaud à bord, très chaud.
- Poursuivez, lieutenant.
- Après m’être essuyé le front, je m’assure que le vaisseau garde le cap, et je regarde ensuite mes collègues de service. Alors, ma vue se trouble. Mes confrères m’observent comme si c’était moi qui avais changé. Mais pourtant ce sont eux! Tous, ils ont tous la face de Pi’Ou, le premier singe roux qui descendit de l’arbre et eut conscience de lui-même!
-Décrivez-moi exactement ces Orangs-outans.
http://khadhor.com/fr/Faune/Mammiferes/Primates/Singes/Photos/2/orang-outan.jpg
- Ils sont grands, leurs regards vous poursuivent au-delà de votre apparence extérieure. Ils sont vêtus comme dans les reconstitutions holographiques du passé romain de la Terre. Mais les couleurs de leurs uniformes ne correspondent pas. Du rouge carmin au vert printemps. Et ils me désignent, et ils ricanent. Ils s’expriment dans une langue que je ne saisis pas, moi qui, pourtant, comprends le langage des grands singes, de mes frères les demi hommes, les presque K’Tous !
- Ensuite?
- Ensuite, je bascule dans un puits et je tombe à l’envers. L’air que j’aspire me brûle. J’ai mal, très mal. J’ouvre les yeux sous la douleur. Je suis bien dans ma cabine, je viens de me réveiller. Je halète, couvert de sueur, le cœur battant follement dans ma poitrine.
- Merci, Uruhu, reprit Daniel en K’Tou; depuis le début du récit, le pilote avait retrouvé en effet sa langue maternelle.
- Monsieur, je fais ce rêve chaque fois que je m’endors, ce n’est pas normal !
- Lieutenant, ce n’est pas la première fois que vous voyez des mondes différents du nôtre, plongé dans la phase paradoxale du sommeil. Vos facultés médiumniques vous ont toujours alerté avant la révélation d’une situation dangereuse pour le Langevin et son équipage.
- J’en suis conscient, monsieur.
- Uruhu, vous avez dû vous poser certaines questions pendant mes expéditions de plus en plus nombreuses dans le passé de la Terre. Non, ne niez pas. Savez-vous ce que je cherche ? La preuve qu’une civilisation, puisant sa source non en Afrique, mais en Asie, a bien rayonné sur notre planète dans une autre temporalité. Depuis deux ans, j’ai recueilli une centaine de preuves archéologiques, des artefacts anachroniques, des fossiles qui n’avaient pas leur place dans les couches où ils étaient ensevelis. Le temps n’est pas un long fleuve continu, Uruhu, et, si je n’étais pas tenu par le secret, je pourrais vous apprendre des choses beaucoup plus surprenantes que votre présence à bord. Quant aux échos de ma mémoire double…
Le commandant s’interrompit car des petits pas précipités annonçaient l’arrivée de ses enfants. Marie fut la première à se jeter dans les bras de son père et à l’embrasser. C’était une adorable fillette de cinq ans, les cheveux auburn et raides, les yeux noirs en amande, la frimousse éveillée. Elle avait passée une simple robe rouge et blanche au tissu moelleux et chatoyant.
Après avoir câliné affectueusement son père, l’enfant se leva et alla faire la bise au lieutenant Uruhu qui se baissa pour recevoir la gentille caresse de la fillette.
- Mademoiselle, vous avez encore bavé sur ma joue! Dit-il, faussement furieux.
- Ne comprendras-tu jamais ce qu’est un baiser Uruhu ? Répliqua Marie entrant dans le jeu.
- Mademoiselle sait que les K’Tous ne montrent pas ainsi leur affection.
- Comment font-ils alors ?
-Ils se frottent le nez.
- Comme les Inuits. Jeta Mathieu péremptoire.
Le garçonnet avait suivi sa sœur. Plus âgé, neuf ans, il était également d’une nature calme et réfléchie nettement au-dessus de son âge. Lui avait hérité des yeux bleu gris de son père, de ses pommettes hautes, du teint cuivré et des cheveux noirs de son oncle Georges. Et parce qu’il était moins expansif que Marie, mais tout aussi aimant, il se contenta de serrer la main mais de manière chaleureuse du K’Tou et de donner un baiser furtif à son père.
- Maman nous a dit que tu étais ici, fit le jeune garçon,
- Monsieur, puis-je regagner mon poste ?
- Naturellement, Uruhu. Je vous rejoins d’ici un quart d’heure.
Quelque peu gêné, le K’Tou salua le commandant Wu et se retira.
- As-tu fini mon programme? Demanda Marie, sautillant avec impatience. Tu m’avais promis…
- Holà fifille, je n’ai que deux mains! Tiens, laisse-moi d’abord donner ceci à ton frère.
- Oh! Merci papa! L’automate est tel que je l’espérais. Aussi hideux que celui de la bibliothèque holographique. Mais j’y pense… Uruhu l’a vu. Il ne s’est pas vexé au moins?
- Un peu, mais il sait que je l’apprécie et que je ne suis pas raciste.
- Et moi, tu m’oublies?
- Mais non, Marie. Le programme est entré depuis une heure dans l’ordinateur de la nursery. Que veux-tu voir? Les héros de quelles séries?
Tous! Tout à la fois. Gédéon, Moustache et Trottinette, Tom et Jerry - ceux de « Cat Concerto » - , Mickey pompier, Picsou de Barks,
http://home.planet.nl/~kieff003/Afbeeldingen/Donaldduck/Barks/Barks5.jpg
le Marsu de Franquin.
-Tu es bien compliquée, Marie. Benjamin Rabier, Calvo, Hanna et Barbera, Carl Barks et André Franquin ont des styles qui ne se mélangent pas. Fais un choix.
-Alors, je veux Marsu ! Répondit Marie en zézayant un peu.
Acquiesçant, Daniel mit en marche la simulation. Puis, tandis que le centre de la salle de jeux se modifiait, il observa la réaction de ses enfants. Il se réjouissait autant qu’eux, communiant avec Marie et Mathieu dans le même émerveillement. Mais sa joie se teintait de mélancolie. Son enfance à lui était loin, et, hormis les moments passés avec son grand-père Li Wu, elle n’avait pas été heureuse. Trop de choses à apprendre, à assimiler, trop d’heures dans la plus grande solitude à se demander pourquoi il était différent. Des parents trop occupés : un père biologiste et informaticien, toujours en conférence, une mère botaniste, cachant un pénible secret, un frère aîné autiste qu’il fallait amadouer, soigner et guérir…
Revenant au présent, Daniel soupira silencieusement. Il ne devait pas ressasser un passé douloureux mais savourer avec un sentiment de joie intense chaque seconde de sa vie actuelle. Il avait tout ce que son cœur désirait: une femme tendre, dévouée, intelligente, ressemblant à cette actrice suédoise du XXème siècle - Ingrid Bergman -
http://www.cinematicworld.co.uk/editorials%20archive/editorialsgraphics/Bergman.jpg
, sauf pour la teinte des cheveux, qui partageait la même passion que lui pour l’exploration de l’Univers, qui travaillait à ses côtés et à qui il pouvait déléguer en toute confiance son commandement, deux enfants splendides, presque aussi parfaits que s’ils étaient sortis tout droit d’un roman de la comtesse de Ségur, un frère enfin équilibré qui s’assumait, et un ami qui le comprenait parfois plus que lui-même, qui était presque un autre lui-même!
Antor serait à bord du Langevin dans moins d’une heure! Quant à ses supérieurs, les amiraux Prentiss et Venge en tête, ils lui reconnaissaient enfin le droit d’assumer sa différence. Ils venaient de le charger de la mission tant convoitée par les centaines de commandants de la flotte interstellaire de l’Alliance de voyager hors de la Voie Lactée et d’explorer une galaxie étrangère. Ainsi, son équipage et lui-même seraient les ambassadeurs de l’Empire des 1045 planètes. Honneur si recherché que Daniel connaissait au moins dix officiers capables de l’assassiner pour prendre son poste!
Au centre de la nursery avait surgi une forêt sempervirente sud-américaine, la forêt palombienne où vivait cet être mythique, le Marsupilami. Elle était reproduite à la perfection, telle que l’avait imaginée Franquin, il y avait près de six cents ans. Des papillons aux ailes multicolores et fragiles, des aras au caquetage agaçant, des scolopendres, des serpents endormis, un jaguar toujours affamé, à l’affût sur un tronc d’arbre, au bord d’un lac peuplé de piranhas, des Indiens plus civilisés que les habitants des grandes cités inhumaines, un chasseur cruel et intéressé, des chercheurs d’or pitoyables, le nid des Marsupilamis, et le frère et la sœur modernes Robinson Crusoé, rien ne manquait à cette bande dessinée animée tridimensionnelle, bien supérieure au film Mary Poppins!
- Bon, cela fonctionne, Dit Daniel. Les enfants, je vous laisse; mon service m’appelle.
- Ne t’inquiète pas papa, Répondit Mathieu. Nous jouons une heure puis nous nous couchons. Je sais éteindre la simulation.
- Je n’en doute pas. Je passerai vous donner le bonsoir plus tard. Amusez-vous mais n’oubliez pas que le jaguar peut vous blesser.
- Oh ! S’écria Marie.
- Je plaisantais fifille. Les sécurités sont branchées naturellement.
En souriant, le commandant Wu partit rejoindre la passerelle.

mercredi 11 février 2009

Prologue 1.1

"Commandant sur la passerelle!" Cria le lieutenant Warchifi, un Noir de deux mètres de haut, originaire du Kenya.
L’équipage se raidit, poursuivant sa tâche, qui au pilotage, qui à la navigation, qui aux consoles d’ingénierie et de défense.
D’un pas rapide, le commandant Wu s’avança jusqu’au siège principal, au centre de la passerelle circulaire. La jeune femme rousse qui officiait se leva et lui céda la place.
http://drx.typepad.com/psychotherapyblog/images/2007/10/26/ingrid_bergman_multilingual.jpg
Tous les paramètres convergent, déclara-t-elle. Nous pouvons effectuer le saut quantique maintenant.
-Merci capitaine Maïakovska, répliqua Daniel. Enclenchez l’hyperluminique 17. Saut dans douze minutes.
- Oui monsieur . Répondit l’ingénieur Anderson.
Se penchant vers le commandant Wu, Irina Maïakovska lui dit:
- J’ai à te parler. C’est urgent.
- Comme tu veux Irina. Warchifi, vous avez la passerelle. Je serai de retour dans dix minutes.
Warchifi prit le siège du commandant tandis que Daniel et Irina se rendaient dans le petit bureau adjacent. Il était 20h12, heure locale. La porte de la pièce refermée, le commandant s’adossa contre celle-ci, attendant ce que sa femme avait à lui dire. Cette dernière l’examinait pour être bien certaine qu’il était en bonne santé. Elle avait devant elle un homme de type européen aux yeux bleu gris, aux cheveux châtain roux, au nez un peu long, au menton volontaire, à la taille élevée-1m82- âgé de quarante ans à peu près mais paraissant dix années de moins. Seules ses pommettes un peu hautes et proéminentes mais aussi son teint légèrement cuivré dénonçaient ses origines asiatiques. En effet, Daniel était de père chinois et de mère française.
- Une semaine sans nouvelles ! J’étais à bout!
- Irina, je suis là, sain et sauf, comme toujours.
-Parfois, tu me rends folle d’inquiétude. Tes expéditions archéologiques! As-tu du moins trouvé ce que tu cherchais ?
-Pas exactement. Mais je tiens une piste sérieuse.
-Ah! Est-ce si important?
-Ce que je soupçonne peut remettre en cause toutes nos conceptions sur le passé ou plutôt les passés de notre planète.
- Je ne te comprendrai jamais Daniel!
- Mais tu m’as épousé malgré tout.
- Je ne pouvais faire autrement, je t’aimais. Et je t’aime encore. »
Irina se serra contre la poitrine de son mari.
- Que comptes-tu faire? Demanda-t-elle.
- Corriger les données contenues dans les mémoires de l’IA centrale, données concernant la première guerre sino-japonaise, répondit Daniel se méprenant volontairement sur le sens de la question. Les informations que je détenais étaient fausses.
- Après tout, six siècles nous séparent de cette époque pré stellaire!
- Oui, sans doute. Mais dans quelques minutes, nous serons de retour dans notre année 2517.
-L’amiral Prentiss a contacté le Langevin durant ton absence.
- Et ?
- Nous avons enfin le feu vert pour mettre le cap sur la base 829.
- Merveilleux! Quelle excellente nouvelle !
- Nous pourrons alors entamer les préparatifs pour la mission!
- Deux ans que j’attendais cela Irina. Hyper-supra-luminique à fond! La galaxie M33 à portée de main! L’exploration de mondes inconnus, le contact avec d’autres civilisations, d’autres intelligences.
- Modère ton enthousiasme, mon amour. Ce voyage nous prendra tout de même vingt ans!
- Qu’importe! Je crois que je n’ai vécu jusqu’ici que pour lui…et pour toi, rajouta Daniel voyant la moue d’Irina.
Il fit taire les reproches de la jeune femme par un tendre baiser.
Remettant de l’ordre dans son uniforme, le commandant ouvrit la porte, rejoignant la passerelle, suivi par son épouse. Les dix minutes étaient écoulées.

mardi 3 février 2009

Prologue 1.0

Shanghai, 29 juillet 1937, 18h30.

Dans les ruelles poussiéreuses et encombrées de la vieille ville, loin des concessions internationales et des quartiers européens, une foule nombreuse, ignorant la chaleur étouffante de ce jour d’été, s’affairait, allait et venait, sans aucun ordre. Tout n’était que bruit, mouvement et parfums exotiques.
Au loin, dans la baie et sur l’embouchure de l’impassible Yang tsé Kiang, le soleil miroitait, jetant ses feux sur une mer d’huile. Les jonques et les sampans flottaient au gré des vagues. Hauts dans l’azur laiteux, les cormorans et les mouettes volaient, poussant parfois de brefs cris aigus qui ne parvenaient pas à couvrir les mille rumeurs de la cité, les interpellations des conducteurs de pousse-pousse,
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a4/Tsingtau_Taxameter_1914.jpg

les appels des commerçants,les interjections des portefaix lourdement chargés de palanches à paniers.


Sohttp://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/24/LePrinceKoromyslo.jpg/220px-LePrinceKoromyslo.jpgudain, au milieu de ce grouillement humain, une motocyclette fit éclater sa pétarade sonore. Puis un crissement de pneus indiqua que l’engin s’arrêtait brutalement devant une échoppe discrète. Le side-car, maculé de boue et de poussière, avait parcouru une
longue distance avant d’achever sa route dans cette rue.
http://www.monet-goyon.net/Pictures/SidecarBordino-Recto.jpg
La petite boutique anodine ne payait pas de mine avec sa peinture écaillée, son enseigne à demi effacée : celle-ci portait comme inscription, en mandarin : pharmacie traditionnelle.
Avec une lenteur calculée, reflétant mal le caractère du personnage, le motard descendit de son side-car et prit soin d’y placer un antivol, bloquant une des roues du puissant engin. Tout fut accompli sous le regard d’un misérable conducteur de pousse-pousse, Chinois typique des classes populaires de Shanghai, grand, décharné, la poitrine creuse, la chemise sale et ouverte, les pieds nus souillés par les nombreux kilomètres déjà parcourus durant cette paisible journée estivale, les traits tirés et désabusés, le cheveu gras et rare.
Toujours aussi calme et précis, le geste mesuré, l’inconnu ôta ses lunettes de route, les essuya méticuleusement, puis retira son casque de cuir de pilote. Vêtu d’un pantalon à l’occidentale, de bottes d’une teinte brun chaud, d’un blouson minutieusement fermé jusqu’au menton, laissant à peine deviner une chemise couleur crème, en soie, l’intrus jeta un rapide coup d’œil autour de lui avant de se décider à pousser la porte de l’antique échoppe. Toutefois, avant d’entrer, il tapa les talons de ses bottes sur le sol afin d’y faire tomber la poussière.
L’aspect du motard n’éveilla aucune méfiance dans l’esprit du conducteur de pousse-pousse. En effet, l’inconnu semblait être un compatriote fortuné et occidentalisé. Paraissant une trentaine d’années, ses traits doux dénotaient la confiance en soi, l’équilibre et même la compassion. Ses cheveux noirs quelque peu indisciplinés, auraient eu besoin de brillantine.
D’un pas sûr, l’étranger pénétra dans la boutique de Ling Huang, le maître des lieux. Avant d’actionner la petite cloche posée sur le comptoir, Daniel Wu fit vite le tour de la minuscule pièce. Ses yeux enregistraient le moindre détail.
« Un véritable capharnaüm extrême-oriental! » pensa le visiteur en parcourant la boutique.
http://alaintruong.canalblog.com/albums/la_cour_imperiale/m-tau_thay_thuoc.jpg
En effet, dans un désordre indescriptible, s’entassaient des pots de porcelaine ancienne, comportant d’étranges inscriptions, des bocaux transparents où on devinait, baignant dans une solution huileuse, des lamelles de serpents, d’orang-outan, des embryons de rats, de mangoustes, de souris. Des flacons de toutes formes renfermaient de la poudre de corne de rhinocéros, des défenses d’éléphants, des lézards séchés, des hippocampes naturalisées.
Suspendues au plafond, achevant leur dessiccation, Daniel avait reconnu des peaux de pythons, de crotales, de cobras, de vipères à trois cornes, des dépouilles de crocodiles du Nil, des gavials, des varans de Komodo, des tigres de Sibérie.
Près de la clochette, trônaient sur le comptoir des mains et des têtes de gorilles, desséchées, pratiquement momifiées. Des carapaces de scarabées, de tortues, de tatous, de carabes, finissaient d’encombrer le tout.
Parmi les pots contenant les plantes et les herbes médicinales, Daniel y releva la gentiane,
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b6/Gentiana-clusii-ClusiusEnzian.jpg

la menthe, les clous de girofle, le thym, le poivre vert, gris ,blanc, noir, les piments, la cardamome, l’oignon, mais aussi des sachets de sucs plus ou moins concentrés de poisson.
Tout cela formait mille senteurs composites qui vous agressaient les narines, où, cependant, le moisi, la décomposition et la poussière dominaient. Mais notre étranger avait vécu des expériences autrement déplaisantes. Nullement découragé, il se retourna lorsque son ouïe fine entendit des pas feutrés s’approcher.
Ling Huang sortit lentement de l’arrière-boutique et s’avança jusqu’au comptoir. C’était un petit vieillard affable, à la longue barbe blanche, son nez surmonté d’une paire de lorgnons, revêtu de la traditionnelle robe chinoise en soie noire, si usée qu’elle en était luisante. Coiffé d’une calotte de même couleur, les mains cachées dans ses larges manches, Ling Huang salua poliment l’acheteur éventuel. Ses yeux à demi-fermés évaluaient la richesse du client et la somme qu’il pouvait lui soutirer. Absolument pas dupe de l’examen qu’il subissait, Daniel Wu demanda en mandarin, sans émotion perceptible et dans une pureté d’expression qui dénonçait le fait que l’étranger pouvait appartenir à la classe des lettrés :
- Ai-je affaire à l’honorable Ling Huang lui-même?
- C’est moi-même, honorable étranger, répondit en s’inclinant le vénérable commerçant reconnaissant la supériorité intellectuelle de son client. Que puis-je pour vous?
- L’inestimable Fong m’a recommandé vos produits.
- Fong de Canton?
- Précisément. Votre marchandise la plus précieuse se trouve dans l’arrière-boutique. Ici, vous n’avez que les produits pour attraper les Occidentaux.
- Certes, mais il s’agit de marchandises rares, précieuses, comme vous dites et fort chères.
- Ce détail m’importe peu. Avez-vous des dents de dragon authentiques?
- Article dispendieux… »
Pour décider Ling Huang, sortant d’un portefeuille bien garni une liasse de billets de banque, Daniel la fit miroiter devant le commerçant.
« Des dollars! Des billets de cent dollars! S’exclama le vieillard.
- Je vous assure qu’ils sont vrais! » Le rassura Daniel.
Ling Huang tendit une main avide, se saisit d’un billet et l’examina attentivement. Satisfait, il dit de sa voix chevrotante :
-Attendez-moi quelques instants. Je vais vous chercher mes bocaux spéciaux.
-Faites, je vous en prie.
Une minute plus tard, l’honorable Ling Huang, chargé de quatre bocaux, revint et les déposa avec précaution sur le comptoir. Se penchant, Daniel identifia des dents de Tarbosaurus,
http://learners.in.th/file/51010212200/tarbosaurus_efremovi_aa.jpg
sorte de Tyrannosaure asiatique, une mâchoire de Sinanthrope, une clavicule de Gigantopithèque,
http://www.ldi5.com/i/paleo/gigant.jpg
un bec de Protoceratops, et même l’empreinte d’une queue de dinosaure à plumes, animal qui, cependant, ne volait pas. Sa curiosité éveillée, il demanda:
- Où vous êtes-vous approvisionné, Ling Huang ?
-A Pékin, près du marché aux fleurs, répondit le marchand en fronçant les sourcils, pensant à tort que l’affaire ne se ferait pas.
-Mille dollars pour le tout me paraît une offre correcte, répliqua pourtant Daniel en tendant ladite somme au vieux Chinois qui s’empressa de saisir les billets américains. Puis, recouvrant son impassibilité apparente, Ling Huang cacha ses mains entre les manches de sa robe de soie.
-Pour ce prix, très honorable client, je vous donne aussi l’adresse de mon fournisseur. Il s’agit de Tchang Huo.
Lentement, le plus jeune sortit un calepin, un crayon et prit note en anglais des coordonnées. Souriant, Ling Huang se décida à compléter les renseignements déjà fournis en tendant une photographie jaunie à Daniel Wu. Le document, âgé d’une trentaine d’années, était tout racorni. Il présentait maître Tchang Huo posant devant ses trésors.
-Excellence, reconnaissez-vous ceci ? Pouvez-vous débourser jusqu’à dix mille dollars américains ?
-Sans doute, mais, cependant une telle dépense !!!
- Observez bien cette autre photographie. Ce qui est fixé dessus les vaut.
Daniel se pencha sur le deuxième document et lut à haute voix la légende :
-Homme des neiges du Népal ou migou. Aucun trucage dans ce cliché, je ne décèle rien.
http://albuga.free.fr/im/prehistoire/patou-mathis/im08y.jpg
-Ne doutez pas de la probité de mon confrère, répliqua Ling Huang. Tchang est dans le métier depuis tantôt quarante années. Il a succédé à son père, et, avant lui, le père de son père pratiquait la même activité.
Le plus jeune cachait son trouble et sa jubilation. Il avait identifié le squelette entier et dans un état de conservation remarquable d’un K’Tou, autrement dit d’un néandertalien. Dans son for intérieur, il pensait:
« Ma quête s’achèverait-elle enfin? »
Tout heureux, Daniel acheta non seulement les quatre bocaux de Ling Huang mais aussi quelques flacons tarabiscotés et compléta la somme élevée par une mirifique commission. Avec empressement, le vénérable marchand ouvrit le chemin à son client et le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique. Saluant cérémonieusement, avant de prendre congé, il demanda:
- Comptez-vous vous rendre à Pékin, Excellence ?
-Sur l’heure, maître Huang.
-La nuit ne va pas tarder, honorable client et les routes ne sont pas sûres. La radio a annoncé ce matin que le Japonais menaçaient la ville. Le trajet est long. Ne mettez point votre précieuse vie en danger et retournez chez vous.
-Les Japonais ? A Pékin ? Déjà ? Aurais-je commis une erreur dans ma localisation temporelle ? S’exclama en anglais Daniel. Se ressaisissant, il reprit en mandarin :
-N’auraient-ils pas un peu d’avance ?
-Seigneur, les Japonais ont attaqué le pont Marco Polo le 7 Juillet. Et depuis, leurs intentions belliqueuses ne font plus aucun doute. D’où venez-vous donc pour ignorer que la Chine vit sous la menace d’une invasion nippone ? Les derniers bulletins officiels disaient que ce n’était plus qu’une question d’heures pour que l’armée d’Hiro Hito s’empare de l’ancienne cité impériale.
- Maître marchand, j’ai vécu ces derniers mois loin de mes racines. Mais je prends le risque. Je verrai bien. De toute façon, je sais me défendre.
- Honorable client, vous courez au suicide! Mourir si jeune!
- Vénérable Ling, Bouddha me protège! Dit Daniel en souriant.
Sur ces mots, le motard se recoiffa de son casque souple, remit ses lunettes tandis que Ling Huang soupirait :
« Ha! L’inconscience de la jeunesse! »
Après avoir récupéré la motocyclette et ôté l’antivol, le voyageur téméraire, faisant fi des conseils du vieux sage, empressa de prendre la route de Pékin. Le crépuscule embrasait le ciel de feu et d’or.
Enfin, parvenu dans les faubourgs de Shanghai, la route déserte, Daniel enclencha la modification de son véhicule. En effet, la moto, d’origine allemande, était aussi un engin volant très perfectionné, sorte de coléoptère supersonique. En quelques secondes, le side-car, à deux cents mètres d’altitude, atteignit sa vitesse de croisière, soit 1200 km à l’heure. En moins d’une heure, le conducteur se retrouva dans la campagne pékinoise. Alors, atterrissant il freina pour ne pas dépasser 50 km heure. La route, encombrée par un flot toujours plus compact de réfugiés apeurés, fuyant l’avancée impitoyable des troupes japonaises, menait au cœur même de l’ancienne capitale.
Daniel progressait avec de plus en plus de difficultés, se heurtait à la foule pitoyable et résignée. A pieds, à vélo, en pousse-pousse, en carriole, les Pékinois défilaient, se bousculaient d’autant plus pressés que leur parvenaient, dans le soir naissant, des bruits de canonnades, d’explosions, de combats.
Quelque peu inquiet, Daniel s’informa auprès d’une vieille femme, le visage plus ridé qu’une pomme.
- Ah! Seigneur, fuyez! Faites demi-tour comme nous tous! Les tigres japonais ont atteint la place TienAnmen! Ils fusillent et massacrent tous les Chinois!
- Merci, vénérable femme. Mais je dois absolument trouver Tchang Huo. Je risque le coup. Après tout, ces Japonais ne sont armés que de simples fusils et d’antiques canons. Ma tenue devrait suffire à ma protection.
Ce que Daniel Wu ne disait pas, c'est que sa combinaison de niveau 2 pouvait faire face à des armes plasmatiques et énergétiques courantes au XXVIe siècle d’où il était originaire.
Un peu plus tard, notre voyageur temporel se faufilait avec habileté dans une rue autrefois commerçante, malgré les balles qui crépitaient et sifflaient à ses oreilles. On pouvait croire qu’il avait la baraka. Mais, à peine avait-il eu le temps de s’aplatir derrière une charrette qu’une main lourde pesa sur ses épaules et commanda en japonais, puis en mauvais chinois :
« Retourne-toi, chien! Que fais-tu ici, alors que tes semblables ont fui comme des lapins terrorisés? »
Avec calme, Daniel obéit et se laissa méthodiquement fouiller par le lieutenant nippon qui, sur un ton arrogant, interrogeait l’impudent qui avait eu l’audace de s’aventurer jusqu’à cet avant-poste. Il était évident que le lieutenant, prenant Daniel pour un espion, avait déjà résolu sa mort. Pourtant, le voyageur répondit d'un air affable et quelque peu ironique aux questions, dans un japonais distingué et châtié qui dénonçait le lettré.
http://www.dinosoria.com/tragedie/nankin_005.jpg
- Je me trouvais là par hasard, lieutenant. Je suis un simple client, un collectionneur d’antiquités.
- Et tu penses, chien puant, que je vais croire ta fable! Pourquoi n’as-tu pas de papiers d’identité? De passeport? Comment connais-tu ma langue?
- J’ai vécu une partie de mon enfance près de Sapporo!
- Décidément, tu me prends pour un imbécile!
- Vous avez grand tort de refuser de me croire, non noble représentant d’un Empire bientôt vaincu!
Cette fois-ci, c’en fut trop pour le lieutenant. Il sortit son automatique et allait appuyer sur la détente. Il n’eut pas le temps d’achever son geste. Sans qu’il comprît comment, il atterrit brutalement, les quatre fers en l’air, sur les fils d’un poteau télégraphique. Quant à ses hommes, peu après, ils gisaient sur le sol boueux, plus ou moins assommés, tentant de reprendre leurs esprits.
Daniel, sa mèche rebelle sur les yeux, ne jubilait même pas. Son visage soucieux reflétait le désappointement.
« Allons! Il va me falloir quitter ce lieu sans ce que je suis venu chercher! » Soupira-t-il.
Mais il releva brusquement la tête avisant un engin blindé qui progressait dans sa direction, la tourelle de son canon pointée vers lui, tout cela dans un grondement menaçant. Le char stoppa à deux mètres à peine de l’étranger. Le tankiste s’apprêtait sans nul doute à passer sur le corps du voyageur.
« Ce n’est que de l’acier blindé! » fit Daniel Wu avec mépris.
Il tendit alors un index vers le canon. A la seconde même, six rayons lumineux et bleutés éclairèrent la nuit, matérialisant, atome après atome, six Troodons
http://peregrinacultural.files.wordpress.com/2008/12/troodon1140459314.jpg
ou Kronkos, vêtus tant bien que mal d’uniformes standards de la sécurité de la flotte interstellaire. Ces uniformes laissaient apparaître, ça et là, les écailles phosphorescentes et verdâtres des gardes du commandant Wu.
Le petit groupe, à la tête duquel se trouvait Kiku-u-Tu, le chef de la sécurité du Langevin, entoura son commandant. Le lieutenant Kronkos ainsi que ses semblables, avaient un aspect repoussant. Imaginez des dinosauroïdes de près de trois mètres de haut, frôlant la demi tonne, à la mâchoire saurienne surdimensionnée, pourvue de cinq cents dents! Les gardes de la sécurité étaient véritablement terrifiants pour qui les voyait pour la première fois!
Les yeux globuleux du lieutenant Kiku firent le tour de la rue puis s’arrêtèrent sur Daniel Wu avec une expression de colère et de désapprobation vite réprimée cependant.
" Commandant, rugit le lieutenant, avec tout le respect que je vous dois, je suis obligé de vous dire que vous vous montrez souvent trop imprudent! "
Sa voix ressemblait à des grognements d’ours furieux et des grondements de lion mixés ensemble.
- Lieutenant, vous vous inquiétez pour rien. Je suis de taille à me défendre, je vous le rappelle. Tenez, voyez cette fière armée japonaise! Elle fuit, maintenant, devant la manifestation de six Ri-yu apparus comme par magie. Désormais, vous allez figurer dans les annales de Hiro-Hito comme l’incarnation des fils du divin Gozilla.
-Monsieur, j’avoue ne pas comprendre.
-Je vous expliquerai plus tard. Ah! Voici mon annihilateur d’ondes cérébrales.
Ouvrant ce qui ne paraissait n’être qu’un stylographe, Daniel actionna le minuscule appareil qui dégagea dans la nuit des lumières infrarouge.
- Heureusement que je pense à tout. Les témoins de cette achronie vont oublier ce qui est arrivé pendant les dernières trente minutes.
- Remontons-nous, monsieur?
- Oui, lieutenant. Et récupérez également mon side-car!
- À vos ordres, monsieur.
Le même phénomène se reproduisit, à l’envers cette fois-ci. Les six Troodons, Daniel Wu et sa moto disparurent du présent de 1937 comme s’ils n’avaient jamais existé.