vendredi 17 mai 2019

Un goût d'éternité 4e partie : Franz : 1938 (1).


1938

Janvier 1938.
L’Obersturmführer SS Gustav Zimmermann se trouvait à Vienne non pas en congé mais bel et bien mandaté par sa hiérarchie. Obéissant au testament moral de Johanna van der Zelden, il traquait sans répit Hanna Bertha et sa famille. Un informateur l’avait conduit à se rendre dans la capitale autrichienne. 
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Durant des jours et des jours, il remonta la piste, sans se décourager. Pourtant, malgré son acharnement, il ne connut pas le succès. Toutefois, ce n’était que partie remise.
Or, Vienne, en ce début d’année, connaissait une vie politique des plus agitées. De nombreux membres du gouvernement avaient été travaillés par les nazis. Ils réclamaient à corps et à cris le rattachement de leur pays au Reich allemand. Il en allait de même pour la majorité de la population qui n’avait de cesse de manifester par divers moyens afin d’obtenir gain de cause.
Le 11 mars 1938, ce fut l’Anschluss. Hitler triomphait avec une facilité déconcertante, les démocraties européennes se contentant d’entériner le fait. Pendant que les troupes de la Wehrmacht entraient à Vienne sous les hourras d’une foule fanatisée, Gustav Zimmermann n’en poursuivait pas moins sa quête. Toujours sans résultat aucun. 
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Cependant, Franz ne faisait pas partie des régiments défilant dans la capitale. Au contraire d’Anna von Wissburg qui, elle, assistait à ce moment historique, des larmes de bonheur dans les yeux. Durant des heures, elle fit le salut nazi, acclama les différents corps, marquant sans retenue son enthousiasme.
Ainsi donc, la peste brune venait de s’abattre sur ce petit pays mais les grandes puissances internationales s’en moquaient ou presque. Les Etats-Unis restaient avant tout préoccupés par un nouveau ralentissement économique, le New Deal révélant ses limites. Quant à l’URSS, son attention se portait sur la suite des procès de Moscou et du bon déroulement des purges.
Après ces moments de joie, Anna fut toute à sa tâche, celle de la traque des Juifs et des opposants à l’Anschluss. Elle ne rechigna pas à participer en personne à l’arrestation de familles d’origine israélites, secondant ainsi l’Obersturmführer Zimmermann.
A ce régime, l’Autriche se retrouva entièrement assimilée et nazifiée en quelques semaines.
Quant aux habitants de la région des Sudètes en Tchécoslovaquie, ils réclamèrent leur indépendance pour les plus « modérés », leur rattachement à l’Allemagne pour les plus convaincus. Manifestement, les nazis effectuaient un « bon » travail en Europe centrale, étant passés maîtres dans la manipulation de l’opinion, s’appuyant sur des nationalistes allemands et des membres de la cinquième colonne.

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Sainte-Marie-Les-Monts. 1938. 
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Un petit village coquet pas loin de la côte normande comme il y en avait tant, avec son église typique, sa place du marché, sa mairie, vieux bâtiment construit sous Henri II et reconverti en hôtel de ville, les ruines de son château-fort, sis sur une butte, ses trois bars et bistros dans lesquels on pouvait s’enquiller un calva de derrière les fagots, sa gendarmerie, ancienne écurie reconvertie, autrefois appartenant à une auberge désormais disparue, sa rue principale goudronnée et ses maisons à colombages, aux murs égayés par du lierre ou d’autres plantes grimpantes.
C’était justement là, ou du moins à proximité, que vivait la famille Fontane.
Il est temps pour nous de faire la connaissance du brigadier de gendarmerie Michel Granier, un bonhomme des plus sympathiques qui avait le bonheur de ne pas être cantonné dans les locaux officiels de son corps mais de demeurer dans une charmante maisonnette à quatre cents mètres, pas davantage, des bâtiments de la gendarmerie.
Michel était un individu affable, déjà âgé d’une quarantaine d’années, le visage rondouillard et la bedaine naissante. Son visage se paraît d’une moustache brune savamment entretenue – elle faisait sa fierté – tandis que ses yeux noisettes respiraient tout à la fois la joie de vivre et la bonté. Le teint rosé de notre personnage dénonçait également le fait qu’il ne dédaignait pas de temps à autre un verre de l’alcool local, mais jamais à en être ivre. Michel Granier serait passé inaperçu parmi une foule s’il n’avait pas été vêtu de son uniforme. En effet, sa taille moyenne, sa bonhomie naturelle en faisaient un Français des plus ordinaires. Toutefois, un début de calvitie qui dénudait ses tempes, son front et le sommet de son crâne étaient les seuls détails notables qui le faisaient être identifié sur des photos de famille ou de corps.
Ce soir-là, alors que sept heures avaient sonné au clocher du village, Michel ramenait à la maison un jeune cocker de cinq mois environs. 
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- D’où vient cette bête ? Interrogea l’épouse sans montrer sa contrariété.
- Du chenil. J’ai pensé que nous pourrions l’adopter.
- Tu as dû débourser une belle somme, non ? C’est un chien de race…
- Oui, c’est un cocker… Ses maîtres l’ont laissé au chenil car ils devaient regagner l’Angleterre. Mais je n’ai rien eu à payer… Bobby m’a tout de suite plu.
- Tu ne m’avais pas dit que tu voulais prendre un chien… en tout cas, il est affectueux.
- Je voulais vous faire une surprise.
- Je vais appeler Elisabeth. Elle est là-haut en train de finir ses devoirs.
Lorsque l’adolescente rousse dévala les escaliers, quelle ne fut pas sa joie de voir un jeune chien aboyer dans la maison.
- Oh ! Il est mignon tout plein ! s’exclama-t-elle. Il est pour moi ?
- Oui, ma fille. Tu as toujours voulu un chien.
- Merci, papa. Comme il est gentil. Il se laisse caresser sans aboyer. Il m’a l’air d’avoir bon caractère.
- Oui… au fait, il s’appelle Bobby.
- Bobby… je crois que nous allons être une paire d’amis tous les deux, répondit la jeune fille en prenant le chiot dans ses bras.
Bobby fut rapidement adopté par la famille Granier, la mère abandonnant ses réticences quant à la présence d’un chien dans la maisonnette. Alice Granier était une femme forte, blonde et grande, elle mangeait la soupe sur la tête de son mari selon l’expression familière, de deux ans plus jeune que son cher Michel, son premier et unique amour qu’elle avait épousé à dix-huit ans. Ce mariage s’était soldé par la naissance de deux enfants, un fils aîné, François, et Elisabeth, la cadette, qui, à douze ans, terminait ses études primaires. L’adolescente devait passer le certificat d’études à la fin du mois de juin 1938. Vive, intelligente, dotée d’une magnifique chevelure flamboyante, ors chauds et feuilles rougeoyantes au soleil couchant, des yeux noirs venant trancher sur sa peau blanche dépourvue de tous défauts, d’une taille légèrement au-dessus de la moyenne, dans quelques années, la jeune fille allait faire défaillir bien des cœurs. Mais pour l’instant, Elisabeth ignorait sa beauté naissante.
L’aîné des enfants Granier devait fêter ses vingt ans au mois d’octobre. Tout en poursuivant des études de préparateur en pharmacie, il travaillait à mi-temps à Caen, chez un chausseur et maroquinier. De caractère plutôt placide, il venait de se lier d’amitié avec un certain Antoine Fargeau qui était originaire de la capitale. Le Parisien n’avait pas fait mystère des raisons pour lesquelles il s’était retrouvé en Normandie. Apprenant cela, François avait souri et avait rétorqué :
- Espérons que cette mésaventure te serve de leçon, Antoine.
- En tout cas, on ne m’y reprendra plus.
Pour la famille Granier, François représentait tous les espoirs d’ascension sociale. En effet, tous escomptaient bien que le jeune homme pût aller plus loin dans ses études et qu’il finît par devenir docteur en pharmacie. Au physique, l’étudiant présentait une silhouette mince, des yeux bruns et une chevelure semblable à la teinte des blés mûrissants. L’héritier des Granier manifestait des idées nobles, mais ne se mêlait pas de politique. Antoine allait changer cela. Les événements à venir également.

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1440, un jour d’hiver. Un monastère perdu dans les Abruzzes.
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La neige était tombée en abondance toute la journée. Mais, désormais, une bise aigre soufflait, faisant frissonner tous les êtres vivants qui n’avaient pas la chance de se retrouver à l’abri du vent hurlant au-dessus des pics et des vallées. Il en allait de même dans les corridors et sous les voûtes du monastère.
Les bâtiments religieux présentaient l’agencement caractéristique mis à l’honneur par Saint Benoît il y avait déjà près d’un millénaire. Cependant, les pierres qui composaient la construction avaient été taillées dans la roche dominante de la région.
Ce soir-là, après vêpres, Fra Vincenzo demanda à parler au prieur du couvent. Le moine avait une allure plutôt repoussante. De petite taille, voûté non par l’âge mais par les privations, le visage mangé par une barbe grise assez drue, les méplats bien visibles toutefois, la tonsure ayant besoin d’être rafraichie, portant la robe grise nouée par une corde, les pieds dans des sandales usées, le regard brillant d’une lueur fanatique, tout en lui provoquait le réflexe de faire fuir les gens qui ne le connaissaient pas. 
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Mais Fra Vincenzo se moquait de la répulsion qu’il déclenchait chez les laïcs. Le moine était habité par une révélation qui avait bouleversé sa foi. Présentement, agité, nerveux, il mordillait ses lèvres craquelées, s’impatientant parce que son supérieur le faisait attendre.
Le Prieur s’en vint enfin, au grand soulagement de Fra Vincenzo.
- Mon frère, qui y a-t-il ? Etait-ce si urgent que vous ne pouviez attendre jusqu’au matin ?
- Non, mon père.
- Expliquez-vous donc, Vincenzo.
Après que le prieur l’eut invité à entrer dans ce qui servait de bureau au supérieur du monastère, le moine s’exécuta à la lueur tremblotante d’une chandelle.
Bien que prudent dans ses propos, il ressortait que Fra Vincenzo ne croyait plus aux dogmes proclamés par l’Eglise catholique. Ce qu’il avait trouvé après de longues, très longues nuits de méditation, était si invraisemblable qu’il craignait d’être devenu le jouet de Satan, d’encourir la damnation. Le prieur se voulut rassurant et tenta de réconforter le frère qui frisait l’hérésie.
- Mon frère, oubliez ce que vous croyez être la Vérité.
- Mais j’ai bien eu une vision, mon père… j’ai vu la nature réelle du Temps…
- Chimères que tout cela ! Jeûnez donc un peu moins… vous êtes d’une maigreur effrayante. Et participez davantage aux offices collectifs. Tenez… Reprenez vos travaux d’enluminures que vous avez abandonnés l’an passé.
- Recopier encore et encore la Légende dorée ou encore la charte de notre monastère…
- Oui, mon frère. Il n’y a là rien qui ne vaille votre désapprobation que j’entends dans votre voix.
- Je…
- Il n’y a pas à hésiter. Venez vous confesser ce matin, après prime… je vous donnerai l’absolution.
- Oui, mon père, convint fra Vincenzo, cédant au conseil du prieur.
Ce moine de cette première moitié du XVe siècle serait à l’origine des nouvelles théories sur la nature du temps, théories énoncées clairement par Antonio della Chiesa quelques siècles plus tard. Il y avait même plus. Fra Vincenzo serait aussi l’un des tous premiers maillons conduisant à la Quatrième Civilisation post-atomique…

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mercredi 1 mai 2019

Un goût d'éternité 4e partie : Franz : 1936-1937 (3).


1937. 

Le Front Populaire agonisait. Antoine Fargeau se désespérait de voir Léon Blum obligé de quitter le gouvernement. 
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Toutefois, l’ex-étudiant de Cal Tech avait bien d’autres préoccupations. En effet, il agrémentait ses journées et ses soirées fort agréablement, filant le parfait amour avec la fille cadette de son employeur, Camille, une châtaine ravissante, aux yeux bleu saphir et au sourire irrésistible.
Cependant, alors qu’il officiait au comptoir de l’épicerie de son patron, il côtoyait beaucoup de ses compatriotes qui ne se doutaient pas – bien évidemment – qu’une sorte de fin du monde n’allait pas tarder à s’abattre sur eux. Parmi les nombreux clients, Antoine avait vite remarqué un dénommé Marc Fontane, originaire de la région de Caen, pour l’heure terminant sa médecine. Il était parvenu à nouer amitié avec ce fils de paysan qui faisait tout pour s’élever dans la société de l’époque. Mais Marc ne manquait pas de s’étonner de constater chez un simple commis en épicerie de si grandes connaissances en sciences. Antoine n’avait-il pas réparé gracieusement, en un éclair, le poste à galène de l’étudiant ?
Jean-Luc Mirmont, le fils aîné de l’épicier, s’étant fait repérer par la police, effectuait un séjour en prison. Sa peine de cinq mois serait commuée à seulement deux mois. Le jeune homme s’était rendu coupable de bris de vitrines contre des commerçants juifs et d’insultes sans oublier d’autres voies de faits.
L’amourette de Fargeau s’acheminait sur une mauvaise pente. Enfin, monsieur Mirmont se rendit compte du manège de son commis. Antoine se montrait trop assidu avec Camille, n’hésitant pas à lui demander de le rejoindre dans la cave ou le cellier pour lui conter fleurette ou pour des jeux un peu plus physiques.
Ainsi, un beau soir, le père surprit les deux amoureux dans une posture plus qu’équivoque. Alors, fusil en mains, il le menaça de tirer l’amant comme un lapin s’il ne cessait pas de tourner autour de Camille. La malheureuse amoureuse, en pleurs, suppliait son paternel de lâcher son arme… Antoine, courageusement, fit front et parvint à désarmer momentanément monsieur Mirmont. Puis, n’ayant pas d’autre choix, il prit les jambes à son cou et courut se réfugier chez Marc, qui vivait dans une chambre de bonne près de la Sorbonne.
Le futur médecin comprit qu’il devait secourir ce jeune homme si entreprenant.
- Mon vieux, tu n’as pas d’autre choix que de te tirer d’ici, vite fait, bien fait, fit Marc Fontane.
- Euh oui… si je tiens à ma peau, je dois partir. Mais pour où ? Répondit Antoine. Je n’ai personne chez qui je puis trouver le gîte et le couvert.
- Je vois. De plus, tu es fauché comme les blés, je parie…
- Tu devines bien.
- Ecoute-moi. J’ai bien une solution…
- Dis-la moi.
- Va à Caen…
- Oui, mais…
- Là-bas, je sais quelqu’un qui te tirera d’affaires…
- Qui ?
- Le fils aîné d’un gendarme… un gendarme natif du même village que moi… Sainte-Marie-Les-Monts…
- Comment s’appelle ce bon Samaritain ?
- François Granier, le fils de Michel Granier…
- Je ne veux pas jouer l’incruste…
- Tu peux avoir confiance, Antoine.
- D’accord…
- Pour les frais de voyage, je t’avance la somme. Tu me rembourseras plus tard… ne t’en fais pas…
- Ai-je le choix ?
- Tu peux toujours te faire descendre…
Puis Marc partit d’un rire si franc qu’il le communiqua à Antoine.
- D’habitude, c’est plutôt moi qu’on voit comme un don Juan.
Antoine se garda bien de répliquer.
Vingt-quatre heures plus tard, le jeune homme si entreprenant débarquait à Caen,
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 chez François Granier, muni d’une lettre de Marc. Le futur médecin avait fait plus encore. Il avait écrit à son père et Gaspard allait user de son appui pour fournir à l’ancien commis en épicerie un emploi chez le marchand de chaussures et de maroquinerie dans lequel travaillait déjà le fils du gendarme.
Tout cela avait été volontaire… Antoine n’avait fait que suivre à la lettre les instructions de Michaël. Désormais bien introduit chez les Fontane et chez les Granier, l’ex-étudiant de Cal Tech put fêter Pâques chez le nouveau maire de Sainte-Marie-Les Monts, le sieur Gaspard. Petit détail qui a son importance, le paysan avait judicieusement investi dans l’achat de terres bien situées et qui lui rapportaient des sommes importantes pour l’époque, les louant en métayage.  

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3 Juillet 1937. Lac de Côme, Italie. 
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Le jeune sous-lieutenant Franz von Hauerstadt passait ses congés dans la petite cité touristique si agréable en cette saison. Ainsi, ce matin-là, il se promenait sur le lac à bord d’un bateau à moteur. La matinée, splendide, invitait au farniente et à la rêverie. Une douce brise venait rafraîchir la température de ce début d’été tandis que quelque chose d’indéfinissable mettait en joie le cœur des hommes qui avaient les moyens de savourer les attraits de ces eaux paisibles.
Le hasard plaça le jeune officier près d’une jeune femme fort belle, âgée d’une vingtaine d’années tout au plus, dotée d’yeux d’un bleu profond, d’un teint clair parfait et d’une magnifique chevelure brune retombant librement sur des épaules qu’on aurait pu croire sculptées par Praxitèle en personne. Assis aux côtés de l’inconnue, Franz put admirer à loisirs sa voisine. La touriste, vêtue à la perfection d’une robe plissée de couleur rouge à pois blancs, une tenue portée avec une suprême élégance, laissait parfois son regard accrocher celui de son voisin. Tandis qu’une légère brise soufflait, la demoiselle, il n’y avait en effet aucune alliance à son doigt, portait régulièrement ses longues mains délicates à sa chevelure afin d’y retenir un amour de petit chapeau de paille orné de fausses cerises.
Alors que la traversée du lac se déroulait sans problème, voilà soudain le pilote obligé de stopper brusquement le moteur de l’embarcation afin d’éviter un canot qui dérivait tranquillement sur les eaux calmes. Sous la secousse inévitable, la jeune femme fut précipitée malgré elle dans les bras de Franz. Aussitôt, elle s’excusa, les pommettes rouges d’émotion.
- Ce n’est rien, mademoiselle. Vous ne m’avez pas gêné, fit le comte en allemand.
- Oh ! Vous êtes aussi un citoyen du Reich ? S’étonna Anna von Wissburg.
- En effet. Mais pas seulement. Je profite d’un congé pour visiter le nord de l’Italie, une région que je connais fort mal.
- Un congé ? Comment cela ?
- J’appartiens à la Wehrmacht, mademoiselle…
- Anna von Wissburg, se présenta alors la touriste avec un sourire.
- Enchanté. Je suis Franz von Hauerstadt…
- Ah… Seriez-vous apparenté au duc du même nom ?
- C’est exact. En tant que fils aîné du duc Karl, j’ai droit au titre de comte mais je n’en fais pas usage… ce qui importe à notre Allemagne, ce sont les mérites personnels des hommes, non ce qui est dû à l’héritage des ancêtres…
- Comme c’est bien dit, souffla Anna.
La conversation dura au-delà de la traversée du lac. Fluide mystérieux, sympathie réciproque, Franz invita Anna à déjeuner avec lui. La jeune femme ne refusa pas. Attirés l’un vers l’autre, les deux touristes allaient se revoir souvent. Franz obtint même de ses supérieurs une prolongation de son séjour.
Tandis que Anna et le fils aîné des von Hauerstadt enchaînaient les sorties agréables, les visites dans les sites les plus remarquables de la contrée, les soirées au restaurant ou au cinéma, le sous-lieutenant voyait ce qu’il prenait pour de l’amitié se métamorphoser en amour. Un amour qui allait embraser son âme. Toutefois, malgré lui, il ressentait que sa compagne n’éprouvait pas tout à fait les mêmes sentiments pour lui. Pourquoi donc ? Etait-elle promise à quelqu’un d’autre ailleurs ?
- Non, je ne suis pas fiancée, Franz, l’informa Anna, un soir, alors que tous deux s’en revenaient enlacés vers l’auberge où la jeune femme avait loué une chambre.
- Quelle heureuse nouvelle ! Alors, vous êtes libre…
- Libre sur le plan sentimental, Franz, c’est exact.
- Que voulez-vous dire ?
- J’exerce un métier… sensible…
- Sensible ? Je ne comprends pas…
- Il m’est interdit d’en dire plus.
- Ah… vous êtes ici en service commandé…
- En quelque sorte… mais chut !
- Vous travaillez pour les services de renseignements…
- Voulez-vous donc vous fâcher avec moi, mon ami ?
- C’est cela, j’ai compris…
- N’insistez pas…
- Soit… Changeons de sujet, Anna. Puisque j’ai deviné votre métier, vous me devez un gage.
- Un gage ? Quel gage, Franz ?
- Un baiser, pour commencer…
- Euh…
- Vous me refusez ?
- Que non pas !
Se penchant vers le visage de sa compagne, Franz l’embrassa sur les lèvres. Le baiser se prolongea durant une minute.
- Anna, murmura le jeune homme dans le cou d’Anna, je vous aime…
- Moi aussi, reconnut l’espionne au service de l’Abwehr.
- Est-ce vrai ? Bien vrai ?
- Oui…
- Dans ce cas, embrassez-moi encore…
Anna s’exécuta.
Après ce nouvel échange, les deux jeunes gens se mirent d’accord pour aller plus loin. Montant ensemble jusqu’à la chambre d’Anna, ils vécurent des heures passionnées.
Fou d’amour, Franz était bien décidé à braver tous les obstacles, qu’ils provinssent de sa famille ou de celle de mademoiselle von Wissburg.
- Je suis orpheline, mon amour, lui dit Anna un matin alors qu’ils partageaient le petit-déjeuner au lit.
- De père et de mère ?
- Oui, hélas… mes parents se sont suicidés en 1931, après avoir fait faillite. J’ai été élevée par l’assistance publique.
- C’est affreux, émit le jeune sous-lieutenant, sincèrement ému.
- C’est pour cela que je me suis engagée dans les services secrets. Par reconnaissance envers mon pays.
- Tu as eu grandement raison, Anna. Mais, désormais, tu ne vas manquer de rien…
- Que veux-tu dire ?
- Euh… je te propose le mariage…
- Franz !
- Tu ne veux pas ?
- Là n’est pas le problème, mon chéri.
- Il n’y a aucun problème, mon amour. Tu es libre, majeure, tu peux donc épouser qui te plaît…
- Certes, mais… toi ?
- Je n’ai que faire du quand dira-t-on, Anna. Ma famille devra se plier à ma volonté.
- Les barrières sociales qui nous séparent sont trop hautes…
- Je m’en moque…
- La différence d’âge… j’ai déjà vingt-trois ans, et toi, pas même vingt ans.
- Et alors, quelle importance ? C’est toi que je veux…
- Entendu… mais tu as des obligations… tu es un officier, aux ordres de Hitler.
- Oui, mais toi aussi, ma belle Anna.
- Nous pouvons être affectés loin de l’autre. Je ne pourrais pas toujours me dérober, Franz.
- Je le sais bien. Alors, nous devons agir vite… nous marier dès que possible… d’ici la fin de la semaine… partages-tu mon idée ?
- Ah ! Mettre au pied du mur tous ceux qui pourraient s’interposer entre nous deux ?
- Oui !
- Franz, mon amour, je te suis dans ton projet insensé.
- Anna, mon Anna, jamais je ne te trahirai, jamais…
Attendrie par les baisers du jeune homme, Anna entra dans le jeu de Franz. L’après-midi même, le comte informa ses parents de la résolution prise. Sa lettre circonstanciée ne dissimulait rien ou presque. Le père, Karl, fut atterré. La mère, Amélie, versa quelques larmes mais n’osa pas s’opposer à cette union mal assortie.
- La prochaine fois, que va-t-il nous sortir cet écervelé ? Eructait le duc.
- Karl, conservez votre sang-froid, plaidait la mère.
- Décidément, je me demande de qui il tire pour commettre une telle folie ! Pas de moi, cela est certain… ni de vous, je pense… il va se marier avec une moins que rien…
- N’exagérez pas… Anna est d’ascendance noble, assurément…
- J’en doute…
- Elle n’a pas eu de chance dans la vie…
- Franz ne nous apporte que des avanies… quelle sera la prochaine ? Quel déshonneur ?
- Il n’a en rien déshonoré notre nom, mon ami…
- Pour l’instant… mais dans le futur ?
Amélie préféra ne pas répondre. Doucement, elle s’en vint auprès de son époux et lui caressa tendrement le visage. Karl s’en aperçut et la récompensa d’un léger sourire.
Cependant, en Italie, les choses s’accéléraient. Anna n’éprouvait pour Franz que de l’attendrissement. Certes, elle était émue par cet amour sincère mais la jeune femme savait pertinemment que son métier la contraignait à rester célibataire. Un jour en poste en Italie, le lendemain en Espagne, quelques mois plus tard en Grande-Bretagne ou encore en France, impossible d’avoir la bague au doigt. Le célibat, soit, mais pas question de rester seule, sans aventure…

*****

5 Août 1937.
Cet après-midi-là, deux jours avant le mariage supposé des deux tourtereaux, malgré l’orage qui menaçait, Anna et Franz canotaient sur le lac, parlant de choses et d’autres, évoquant leur prochaine union, se touchant les mains, se serrant l’un contre l’autre, s’étreignant, ignorant la tempête qui s’en venait à tire d’ailes. Le ciel chargé de gris avait perdu ses teintes céruléennes si romantiques. Le vent commençait à souffler en rafales mais les deux amoureux n’en avaient cure, préoccupés par leurs caresses.
Or, une brusque bourrasque jeta à l’eau un petit panier en osier offert par le jeune comte à sa maîtresse. Dans ce panier, Anna y avait déposé son bouquet d’œillets, ses fleurs préférées.
Ne calculant ni une ni deux, Franz, voyant l’objet flotter sur les vagues d’une eau assez agitée, plongea dans le lac afin de repêcher le précieux cadeau. Naturellement, excellent nageur, il récupéra le panier mais, hélas, pas les œillets, trempés et perdus, emportés par le courant. Lorsque le jeune homme regagna l’embarcation, on aurait pu tordre ses vêtements tellement ils étaient gorgés d’eau. Si la température était clémente, il n’en allait pas de même pour les eaux du lac.
Dès le soir même, Franz dut s’aliter, victime d’un gros rhume. La fièvre le terrassa durant trois jours. A tel point, qu’il fallut reculer la date du mariage. Bien qu’Anna soignât son amant avec assiduité, l’obligeant à avaler des potions plus ou moins amères, passant toutes ses nuits à son chevet, lui rafraîchissant le front, le frictionnant lorsque c’était nécessaire, lui faisant aussi parfois la lecture ou lui racontant ses souvenirs d’une enfance heureuse, la jeune femme n’en était pas moins désolée de ce qu’elle allait devoir faire. En effet, le lieutenant von Wissburg avait reçu l’ordre de ses supérieurs de précipiter son départ pour Vienne. Alors, pas question de faire ses adieux à Franz. Tant pis pour cette trahison. Anna était parfaitement consciente d’accomplir là un acte odieux, mais elle n’avait pas le choix. Après avoir passé une partie de la nuit au chevet du malade, elle le quitta comme si de rien n’était, lui mentant en lui disant qu’elle regagnait sa chambre à l’auberge.
Bien sûr, Anna n’en avait rien fait. Elle était montée dans le train en partance pour Vienne. Comme l’absence de sa maîtresse se prolongeait, qu’elle ne répondait pas au téléphone, Franz dut se rendre à l’évidence. Anna était partie pour une destination inconnue, l’abandonnant au prix d’un terrible mensonge. Malgré sa faiblesse, le jeune officier se rendit à l’auberge dans laquelle Anna von Wissburg avait loué une chambre, une pièce agréable où là, le comte avait connu les heures les plus délicieuses de son existence, et apprit que celle-ci était déjà réservée à deux touristes hongrois.
- Dupé ! Elle m’a dupé ! Pourquoi donc au nom du ciel ?
Vacillant, la tête ailleurs, alors, Franz regagna son hôtel et, au lieu de monter dans sa suite, se précipita jusque vers la piscine dans laquelle il se jeta tout habillé, avec l’intention de se noyer… désir absurde vu qu’il nageait comme un professionnel.
La première et la dernière tentative de suicide de Franz von Hauerstadt se soldait par un échec.
Or, parallèlement, tandis que le jeune éploré était secouru par trois membres du personnel de l’hôtel, à des dizaines d’années d’écart et à des milliers de kilomètres, aux Etats-Unis, ID – l’IA de l’Ennemi – informait son maître de ce ratage.
- Opération numéro 1 terminée. Echec total. Opération numéro 2 enclenchée.
- Bien, ID. Le coup était prévu. 
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Cependant, en Italie, le spleen du comte von Hauerstadt s’aggravait d’autant plus que, désormais, ce n’était plus d’un gros rhume dont il souffrait mais d’une pneumonie. Toutefois, de solide constitution, il se remit de cette maladie. Sur le plan mental, ce fut autre chose. Sa dépression devait persister plus d’une année. Vainement, il tentera de comprendre pourquoi Anna l’avait ainsi trompé. Il essaya de se mettre à sa place, de saisir les enjeux qui l’avaient obligée à le laisser seul face à son chagrin, mais il n’y parvint pas.
Désespéré comme on pouvait l’être à vingt ans, il se jura de ne plus jamais tomber amoureux, de n’avoir que des amourettes sans lendemain, et se voua corps et âme à son métier de soldat.
Ce fut avec un vif soulagement que les von Hauerstadt apprirent le dépit amoureux de leur fils aîné. Du moins le père. Amélie, au fond d’elle-même, comprenait les souffrances de Franz. Elle aussi était passée par là.

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21 Décembre 1937.
Un rapide entrait en gare de Washington. Un inconnu en descendit. Il avait voyagé en première classe. A la main, il tenait une valise de grand luxe.
Quelques jours plus tard, le même voyageur entrait au service de Georges Athanocrassos en tant que secrétaire personnel, tout dévoué. Désormais, le banquier se retrouvait sous le contrôle total de Johann van der Zelden à quelques décennies dans le futur. Le nouveau secrétaire répondait au nom de Paul Manson. Mais sa véritable identité était celle de l’homme biologique synthétique Xaxercos.

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