jeudi 8 janvier 2015

Le Tombeau d'Adam 2e partie : le Retour de l'Artiste chapitre 16.



Chapitre 16

Alors que les murs et le plafond avançaient, le sol s’élevait à son tour. Était-ce la fin pour l’aventurier? Transpercé, broyé, transformé en une horrible bouillie de chairs et d’os? Si le danseur de cordes dont le cerveau fonctionnait à toute vitesse, toute son intelligence sollicitée, tardait à prendre une décision, il n’aurait plus aucune option pour échapper à la machine infernale.
Au fur et à mesure que les murs se rapprochaient de leur prochaine victime, ils écrabouillaient à nouveau les momies des anciens suppliciés. Des débris d’os et de matière organique racornie jaspaient l’Artiste, l’enrobant d’une poussière putrescente. 
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Frédéric avait choisi. Il sauta dans le repaire du ligre, préférant encore lutter contre la bête féroce. N’avait-il pas conservé sa canne-épée, celle-ci représentant une chance d’en sortir vivant?
Or, le fauve, repu, en pleine digestion, les yeux mi-clos, somnolait. Indifférent, il laissa passer l’Artiste, dédaignant ce supplément de dessert. Frédéric qui n’avait jamais perdu l’animal des yeux, avait bien compté sur pareille réaction.
Mais il était plus que temps pour notre danseur de cordes qu’il s’éloignât de cet abominable piège car, alors qu’il progressait dans le souterrain, il perçut distinctement un claquement indiquant la fermeture du caveau qui lui avait été dévolu.
À ce bruit, le ligre, soudainement inquiet, rouvrit ses gros yeux jaunes et se levant, s’enfuit par l’étroit boyau. Dans l’affaire, il frôla l’Artiste en l’ignorant. 
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- Je le suis mais en restant sur mes gardes, murmura Frédéric car ce ligre n’est peut-être pas le seul fauve de ces lieux. Il y avait bien trop d’effluves sauvages en suspension là-bas.
Sa canne-épée à la main droite, Tellier emboîta le pas à la bête reconnaissant peu à peu des restes humains dévorés par plusieurs félins. Les os jonchaient le sol de terre battue.
Après un laps de temps difficilement mesurable, l’aventurier parvint à proximité d’une série de cages dont une seule avait la grille levée. Le ligre, tournant en rond, hésitait à y pénétrer. Lorsqu’il se décida enfin, l’ouverture s’abattit automatiquement.
Examinant les autres cages, l’Artiste se rendit compte que l’une d’entre elles présentait des dommages étranges. C’était là qu’Opalaand avait été enfermé. Puis, Tellier s’avança jusqu’à une porte d’un aspect inhabituel. Elle paraissait être du verre moulé mais elle avait été coulée dans du plastacier! Chose tout à fait impossible à cette époque car le plastique n’avait pas encore été découvert. Quant au plastacier, il ne serait inventé qu’au XXIIIe siècle. Du moins officiellement.
Décidément, les écrits de Danikine recelaient bien des mystères.
Comprenant que derrière l’ouverture se trouvait le laboratoire interdit du Maudit, sortant un rossignol et une pince-monseigneur de ses poches, Tellier se mit à travailler la serrure de la porte avec un calme prodigieux et une dextérité qui dénonçait le professionnel de la cambriole. L’Artiste s’activait dans le plus grand silence, à peine troublé par la respiration de l’ancien roi des cambrioleurs.
Le comte di Fabbrini avait commis une erreur. Il s’était contenté d’une serrure assez classique et n’avait pas eu recours à un système de fermeture plus élaboré. Un léger déclic, le pêne venait d’être forcé en moins d’une minute. La porte de « verre » fut poussée en douceur.
- Me voici donc dans l’antre secret du Maudit, au cœur de l’enfer. Quelles terribles découvertes vais-je y faire? Quelles machinations terrifiantes vont m’être révélées mettant mon âme d’airain en émoi?
Tout d’abord se présentèrent les freaks habituels pourrait-on dire. Troublés, tirés de leur somnolence, les sujets d’expérience du comte, sentant une présence étrangère non désirée, feulaient, rugissaient, grognaient, glapissaient ou grondaient tout en se jetant furieusement contre les parois de leurs prisons.
L’Artiste atteignit la cage de l’homme momie qui, dans un geste dérisoire de défense et de colère, brandit ses bras décharnés en un mouvement maladroit et saccadé. Frédéric ne put retenir une réflexion mêlée de pitié et d’effroi. 
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- Oh! Monseigneur que préparez-vous donc dans ce chaudron du diable avec ces déchets d’humanité? Jusqu’où êtes-vous tombé dans l’ignominie?
Il restait à notre personnage à découvrir l’indicible, le crime d’orgueil par excellence, celui de se prendre pour un dieu créateur.
Après avoir enfilé plusieurs succursales, antichambres de la monstruosité ultime, Tellier se retrouva face au dernier obstacle: une porte en titane, épaisse d’un mètre. Sur celle-ci un pictogramme en forme de tête de mort signalait la zone interdite marquant l’épicentre du laboratoire, du pandémonium du Maudit. Le dessin grossier surmontait l’ouverture d’une chambre forte qui ne pouvait être activée que par la connaissance d’un code à engrenages. Un faux geste, une oreille pas assez exercée pour percevoir les déclics presque imperceptibles et c’était la mort assurée pour l’audacieux imprudent!
- Oh! Oh! Que voilà un mécanisme bien compliqué! Digne du maléfique Galeazzo di Fabbrini. Je tente le tout pour le tout. Je ne suis pas parvenu jusqu’ici pour rester dans l’ignorance. Après tout, ne m’a-t-on pas surnommé le roi des voleurs, l’Artiste? Eh bien, il est temps de montrer que ces titres je ne les ai pas usurpés!
Avec des mouvements très lents, calculés, comme s’il caressait la redoutable serrure à clefs, l’Artiste, respirant un bon coup, s’attaqua au mécanisme. Pas une goutte de sueur ne coulait sur son front, pas un battement de cœur plus rapide que le précédent, et, pourtant, la difficulté était extrême, inouïe.
Frédéric Tellier travaillait avec méthode dans un silence oppressant, retenant même parfois sa respiration afin de mieux entendre les infimes déclics de la serrure. Tous les sens de notre homme étaient sollicités, en alerte.
Intuitivement, l’aventurier savait que le mécanisme dissimulait un piège mortel.
Soudain, en moins d’une demi-seconde, il sentit une légère résistance et son instinct surdéveloppé le fit s’écarter juste à temps! Un jet d’acide jaillit d’un minuscule orifice presque invisible. Puis, il n’y eut plus rien.
À peine ému, respirant à pleins poumons, Tellier se contenta de marmonner:
- C’est bien ce que je pensais.
Comme si de rien n’était, il reprit son ouvrage. Deux minutes plus tard, le déclic tant attendu résonna mélodieusement aux oreilles de l’Artiste qui put alors pousser la lourde porte métallique.
D’un pas mesuré, le danseur de cordes pénétra dans le Saint des saints, le sanctuaire d’une entité en train de naître!
Mais un pendu grotesque et hideux s’abattit brusquement devant Frédéric. Celui-ci ne perdit pas son sang-froid et le repoussa d’une chiquenaude. Ensuite, il prit le temps de remettre ses outils de cambrioleur dans leur étui et, enfin, dégaina sa canne-épée.
Dans la chambre-forte, il régnait une lumière diffuse, tamisée, de couleur violette, néanmoins suffisante pour se repérer, voir et identifier l’innommable chose en train d’être accomplie ici.
Au milieu de la pièce de dimensions impressionnantes, comme si le volume avait été dilaté, des rubans de cuivre enroulés en spirales, accumulant une mystérieuse énergie, couraient. Ils étaient précisément établis aux quatre points cardinaux et maintenaient en suspension une sphère opalescente transparente d’une grande capacité dans laquelle baignait quelque créature informe, vaguement ovoïde. 
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Attiré, Frédéric Tellier s’avança jusqu’à la chose afin de l’examiner de plus près. Or cette dernière tendait à changer d’aspect et de couleur à chaque seconde.
Au-dessus de la sphère, une immense horloge électrique indiquait le compte-à-rebours de la mise en activité de l’être improbable qui allait naître bientôt, car, désormais, l’Artiste n’avait plus aucun doute: ce qu’il y avait à l’intérieur de ce ventre maternel artificiel vivait et s’apprêtait à sortir! 
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Son ouïe percevait distinctement de sourdes pulsations, manifestement les battements irréguliers d’un cœur encore embryonnaire.
Le cadran de l’horloge comportait une double graduation. Celle du temps de gestation humaine dans un contexte normal et celle de la créature. Or, aux yeux de Frédéric, l’aiguille semblait courir, contractant les heures et les jours.
Tellier observa de plus près les aiguilles et les curseurs. Il lut ainsi qu’il avait devant lui l’équivalent d’un embryon humain de vingt jours. Pourtant l’être mystérieux n’était âgé que de vingt minutes à peine! Une minute pour une journée…
- Ah Monseigneur! Voici que vous vous prenez pour le docteur Viktor Frankenstein!
Évoluant à une vitesse vertigineuse, l’effroyable embryon revêtait maintenant la forme d’une virgule ou d’un têtard aux fentes branchiales et à la queue développée. On pouvait également identifier un énorme cerveau reconnaissable par transparence. Sur la créature, des bourgeons de membres se dessinaient, croissaient tandis que des mains palmées se formaient de seconde en seconde. Pendant ce temps, la queue tendait de plus en plus à se résorber. 
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Le développement accéléré de la créature surdimensionnée fit peur à Tellier. Il décida de la détruire. Dans un premier temps, il essaya d’arrêter le mécanisme de l’horloge usant pour cela de sa canne-épée. Frédéric avait calculé que le monstre serait fonctionnel dans quatre heures environ. Pour lui, il allait de soi que le nouveau-né serait en possession de toutes ses facultés dès la naissance.
Il fallait donc mettre un terme à cette abomination.
Mais il lui fut impossible de stopper l’horloge même après avoir brisé le verre qui protégeait les aiguilles. Inexorablement, la créature grandissait, se développait, ressemblant sans cesse davantage à un humanoïde au teint blafard.
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L’angoisse s’empara alors du cœur de l’Artiste. D’un regard désespéré il parcourut la salle et, remarquant des cuves d’acide, il se saisit de l’une d’entre elles avec l’idée de provoquer un court-circuit et de ronger ainsi les fils de cuivre qui couraient un peu partout autour de la sphère. Il espérait également rompre les sustentateurs en recourant à ce moyen extrême. Alors, déséquilibrée, la sphère tomberait et se briserait et son diabolique contenu se répandrait sur le sol.
Le résultat du sabotage ne fut pas celui espéré, tout au contraire! De la fumée sortit des fils électriques primitifs, une odeur âcre qui prenait à la gorge envahit la salle du laboratoire tandis que des éclairs lumineux tels d’énormes tentacules de feu vinrent frapper et foudroyer l’Artiste en pleine poitrine comme si l’être inter dimensionnel avait compris qu’on l’attaquait et tout en se protégeant, se vengeait.
Sous le choc et les brûlures, l’aventurier vacilla et perdit momentanément conscience.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se trouva désorienté quelques secondes. Il toussa, se frotta le visage pour essuyer des larmes car maintenant l’atmosphère piquait, irritant les muqueuses. Puis, il se tâta pour constater qu’il n’avait aucune blessure grave hormis les brûlures sur son torse. Toutefois, ses vêtements l’avaient partiellement préservé.
Frédéric allait se relever lorsqu’un bras l’arrêta avec force. Un coup de matraque s’abattit violemment sur sa nuque. Avant de perdre connaissance une seconde fois, le danseur de cordes eut à peine le temps d’entrevoir la créature qui, avide de naître, avait poursuivi sa croissance et avait atteint en cette minute le stade d’un fœtus de soixante-cinq jours. Quelqu’un éclata de rire.
- J’ai eu raison de rôder par ici. Laszlo viens m’aider à ligoter ce curieux puis cours avertir le maître.
L’homme anguille et le nain magyar se saisirent du corps inanimé de l’Artiste et le ficelèrent avec dextérité. Galeazzo allait-il triompher?

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Le comte di Fabbrini était désormais certain de la mort de celui qui l’avait longtemps combattu. C’était pourquoi, fébrile et perdant de plus en plus le sens des réalités, il avait décidé de hâter ses noces et d’épouser Clémence de Grandval dès cette nuit sinistre de mai entre toutes où la pluie et le vent mêlés devenaient tempête comme si les dieux, offensés par l’impudence du Maudit, laissaient éclater leur colère.
Galeazzo se préparait pour la cérémonie et enfilait un costume magnifique fait de brocart, d’or et de velours, réplique exacte d’un habit porté jadis par un de ses ancêtres ayant vécu au Quattrocento. Opalaand lui tenait compagnie pressé de mettre la main sur les écrits de Danikine mais capable cependant d’attendre le moment propice.
Pendant ce temps, dans les sous-sols enténébrés du château multiséculaire, Kermor et ses amis progressaient méthodiquement et ce, grâce à Sarton. Ainsi, le groupe emprunta un escalier dérobé en colimaçon décoré de vieux écus déformés à la peinture en partie effacée et de tapisseries mangées par les rats. Ledit escalier conduisait aux appartements de Galeazzo et aboutissait à une penderie truquée donnant sur le cabinet de toilette du propriétaire des lieux.
Reconnaissant la voix de son demi-frère à travers la mince paroi, Alban s’immobilisa afin d’écouter ce qu’il disait, imité par ses compagnons.
Le comte di Fabbrini avait achevé de passer ses atours: une chemise à col de dentelle gaufrée, un gilet de velours et brocart, une tunique bleu de roi, des hauts-de-chausses assortis, un manteau court doublé retombant gracieusement sur ses épaules tel une cape, un lourd collier d’or ressemblant à ceux portés par les chevaliers de l’ordre de saint Michel et des bottes de daim couleur fauve, bref un parfait don Juan en vérité qui connaîtrait une fin inattendue. Tout en parachevant sa tenue, Galeazzo s’adressait au Haän d’une voix joyeuse.
- Oui, cher Opalaand, vous m’avez rejoint à temps car, désormais, vous voici dans le camp du Grand Victorieux! Mon triomphe est total. À cette heure, Tellier est mort. Sa vanité l’a perdu. Il a voulu affronter ce qu’il croyait n’être que des moulins à vent. Ah! Pathétique don Quichotte! Moi, le seul, l’unique, le seul Galeazzo, plus étincelant que l’astre le plus brillant, je puis dès maintenant dresser fièrement ma bannière incomparable jusqu’au firmament. Elle claquera au vent de ma renommée qui jamais ne s’éteindra. Écoute cette tempête. Les éléments se déchaînent une ultime fois avant de reconnaître que je suis leur Maître et qu’ils obéiront bientôt à ma volonté. Tremble monde devant ma puissance retrouvée! Je suis la nouvelle divinité et je me proclame l’Anticréateur!   
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Alors que le Haän s’inclinait avec une déférence simulée devant le Maudit, dans le cabinet de toilette, les intrus éprouvaient une vive émotion. Brelan saisit avec force le bras de Kermor et murmura:
- Serait-ce possible? Frédéric serait… je n’ose poursuivre, la voix me manque…
- Mort? Non! Tellier ne peut disparaître ainsi. Plutôt dans le silence et la discrétion et parce qu’il l’aura choisi… notre aventurier est trop malin et mon frère trop sûr de lui. Écoutez plutôt la suite.
Opalaand, après avoir fait acte d’allégeance, se permettait d’émettre quelques remarques.
- Certes, comte, cet humain doit être bel et bien mort. Toutefois, vous n’avez pas vu de vos yeux le corps de votre ennemi.
- Ah! Faraud! Rabat-joie! Cesse d’assombrir mon bonheur au sein de cette nuit sans pareille! C’est celle de ma victoire! Je l’attendais depuis une éternité. De toi, ridicule danseur de cordes, équilibriste qui a  une fois de trop nargué la camarde, à cette heure, que peut-il donc rester de ce que fut ton existence, si ce n’est un corps méconnaissable sanglant et tout déchiqueté? Une bouillie atroce, pitoyable dans son horreur? Peut-être auras-tu l’heur de te transformer en micro nutriments digérés par les sucs gastriques d’un bâtard de ligre! Cesse donc de me retarder Tatar sélénite venu des confins du cosmos avec tes doutes! Tes questions et tes réflexions ne sont point celles d’un féal. Je ne dois pas faire attendre davantage ma douce et charmante fiancée. Ah! Quelle nuit splendide, emplie de promesses d’un avenir radieux! Moi le Maudit, le paria de l’humanité, le Solitaire, j’aurai, avant l’aube, une épouse et un fils.
- Un fils? S’étonna le guerrier Haän. Quel fils? Comment? Par quel procédé? De quelle cuve naîtra-t-il?
- Mon vassal, comment sais-tu qu’il a été conçu dans une cuve? Qui te l’a dit? Qui m’a trahi? Comment as-tu eu le temps de m’espionner? Hurla Galeazzo hors de lui, secouant le Haän par le col. Parle, maraud! Sinon, je t’embroche avec cette épée! 
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Réussissant à échapper à l’étreinte furibonde du comte, Opalaand, tout en reculant, ricana.
- Ah! Humain archaïque et vaniteux! Oublies-tu donc que je viens du futur? De par ce fait, je connais les tenants et les aboutissants des travaux de cet escroc de Danikine. Oui, comme toi, le Russe n’a fait que voler sa science!
- Que veux-tu dire par là, représentant de la race des étoiles? Que je ne suis qu’un pâle expérimentateur du véritable génie, du découvreur de la nature de la matière dont les siècles ont perdu le nom? Moi un simple voleur, moi l’immense, l’insurpassable comte di Fabbrini qui puis, d’un claquement de doigts faire disparaître tout ton Empire céleste en fumée?
- C’est justement cela que je dois éviter, comte. Galeazzo, crois-tu réellement détenir ce pouvoir? Un humain, un microbe aux yeux des éons, un étron né dans un siècle obscur, ce XIXe siècle qui précéda la décadence des membres de ton espèce! Ah! Si les Haäns pouvaient rire devant cet humour involontaire dont tu fais preuve! Apprends donc puisque tu y tiens que le faux prince Danikine avait dérobé les secrets des antiques Tibétains dépositaires ultimes de la science multimillénaire de la mythique civilisation Mû, la Mère universelle de ce que tu penses n’être qu’une légende déformée de l’Atlantide par l’accumulation des siècles. Oui, le Russe a mais la main sur les textes sacrés de Lobsang Rama le mystérieux, le dernier descendant de ces géants tant au niveau du savoir que de la force. 
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- Quelle fable oses-tu me conter là? Comment as-tu l’impudence de m’insulter de la sorte? Sélène maudit je vais te donner comme jouet à mon fils dès qu’il sera né! Il s’amusera avec toi puis te cassera comme si tu étais en verre.
Une interruption vint à propos sauver la vie non pas d’Opalaand mais de di Fabbrini. Une porte s’ouvrit et Laslo entra sans saluer.
- Que signifie? S’écria le comte.
- Maître, répondit le serviteur sans obséquiosité, gardant son calme, nous venons de capturer un intrus dans la chambre de gestation de l’Homunculus. Il s’agit de celui qui se fait appeler Victor Martin.
- Quoi? Tellier n’est donc pas mort? Aurait-il eu l’audace de ressusciter? Ah! L’aurais-je donc toujours devant moi, l’affrontant jusqu’à la fin des temps, tel le remord de ce que je ne serai jamais? Porteur de mauvaises nouvelles, tu mériterais que je te foudroie sur l’heure!
- Maître, reprit le Magyar, l’homme caoutchouc et moi avons ligoté et enfermé votre ennemi dans un des tombeaux encore intacts de la salle des gisants.
- L’Artiste s’est laissé faire? Impossible! Un seul homme et une demi-portion l’ont terrassé? Je rêve! Quelle dérision! Quelle chute pour le roi de la pègre! N’est-il donc plus le défenseur de tous les déshérités de la Terre? Le démiurge? Bon sang! Son face à face avec mon ligre l’aurait-il donc affaibli à ce point?
- Nous n’avons pas eu grand mal, reconnut le domestique. Victor Martin était déjà aux trois quarts étourdi par les éclairs sortis des sustentateurs de l’œuf.
- Oh non! Mon fils! Idiot! C’est maintenant que tu me dis cela!
Devenu livide, Galeazzo bouscula sans façon le Haän et Laslo et se précipita, affolé, dans les escaliers menant à la chambre secrète. Il fut suivi par Opalaand qui avait hâte plus que jamais de mettre la main sur les résultats des expériences issues des écrits de Danikine.  
Le nain leur emboîta le pas tant bien que mal.
Une fois seuls, Kermor et ses compagnons sortirent de leur cachette et entamèrent une courte discussion.
- Que faisons-nous? Partons-nous sur les talons de mon frère afin de voir ce qu’est ce fils mystérieux?
- Ne vaudrait-il pas mieux rechercher où Tellier et Levasseur sont retenus prisonniers, proposa Brelan. Qu’en pensez-vous, vous Sarton?
- Je n’ai aucun avis personnel. Mais l’expérience génétique conduite ici me semble d’un intérêt majeur. De plus l’amiral Opalaand nous précède…
- La vie du journaliste ainsi que celle de Frédéric ne tiennent peut-être plus qu’à un souffle! Jeta Louise.
- Brelan a raison, conclut Alban sur un ton catégorique.
Le dilemme tranché, le comte de Kermor s’engagea dans les escaliers afin de rechercher la fameuse crypte. Il fut imité par la jeune femme et l’Hellados. Pieds Légers fit de même quelque peu soulagé par la décision prise. Celui qu’il appelait le Maître allait être sauvé sans plus tarder.
Or, pendant ces quelques minutes, Galeazzo, ignorant toujours la présence d’Alban, avait conduit tout droit Opalaand devant la lourde porte d’acier donnant dans le Saint des saints. Elle ne s’ouvrit que par les vibrations émises par la voix du Maudit, voix enregistrée sur un phonographe à cylindre quelque peu en avance d’une dizaine d’années sur la date officielle de la découverte du procédé. Les intonations de la voix du comte di Fabbrini identifiées après avoir été  gravées permirent aux contrepoids actionnant la porte de descendre. Un piston se mut avec un sifflement d’air comprimé et ladite porte coulissa enfin sans émettre un seul bruit.
Entré dans le cœur du laboratoire, toujours suivi par le Haän et par le nain Magyar, Galeazzo, quelque peu essoufflé, constata avec effroi le grand désordre qui régnait dans la salle. Il reconnut également l’odeur caractéristique de l’acide et du caoutchouc brûlé puis remarqua ensuite que le mécanisme d’ouverture de la porte avait été forcé du fait que le parquet portait la trace indélébile d’un jet de vitriol.
- Quelle stupide imprévoyance de ma part! L’Artiste n’a pu rejoindre le cœur de mon antre que par le chemin des cages. J’avais oublié son premier métier, celui de cambrioleur. Pourvu que l’Homunculus n’ait pas souffert! 
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Le comte italien jeta alors un regard angoissé en direction des sustentateurs supportant la sphère et poussa un soupir de soulagement. Certes, le monstrueux et improbable appareillage était déséquilibré mais l’être, à l’intérieur de l’incubateur géant, poursuivait sa croissance selon le diagramme prévu, du moins en apparence.
Ses battements de cœur amplifiés chantaient une douce mélodie aux oreilles de son créateur, le prélude sans nul doute d’une symphonie célébrant sa victoire.
Le fœtus, déjà d’une taille d’un mètre cinquante, alors qu’il n’avait que dix-huit semaines, ressemblait assez à ce qu’il me faut bien appeler un démon.
Cependant, émerveillé, en extase, le Maudit fit retentir sa joie.
- Ah! Ma chère progéniture née d’un cerveau génial! Tu es sauve! Huitième merveille du monde, tu seras le fer de lance de l’homme nouveau, le prototype de ce que devra être l’humanité dans sa splendeur recouvrée! Instrument imparable de ma vengeance, tu deviendras l’Homo Spiritus Premier de beaucoup d’autres qui détruira les vestiges ridicules de l’ancienne et pitoyable race humaine!
- Chapeau bas, comte, s’exclama Opalaand. Pour un représentant biscornu humanoïde d’une civilisation à peine pré atomique, vous me la bayez belle!
- Te moquerais-tu une nouvelle fois de moi, sélénite? S’offusqua le comte. Prends garde à ma colère!
- Mais non, Galeazzo, s’empressa d’enchaîner le Haän. Au contraire, je m’incline fort bas devant votre intelligence… votre science est sans égale. Jamais je n’ai encore contemplé pareil spectacle moi qui viens du XXXe siècle selon votre calendrier. Maintenant, expliquez donc à votre humble serviteur ce dont il s’agit exactement… qu’êtes-vous donc parvenu à mettre au point ici, dans ce chaudron du diable?
- Tu fais donc amende honorable? Sincèrement?
- Sincèrement! Selon la foi jurée!
- Très bien, j’accepte ta soumission. Ma magnanimité, vois-tu, n’a d’égale que mon intelligence. Mon génie! Écoute et rapporte à ton peuple. Moi, Galeazzo di Fabbrini, présentement âgé de cinquante-deux ans, l’Unique, j’ai réunifié les quatre éléments qui étaient dissociés depuis l’aube des temps, la terre, l’eau, le feu et l’air dans un ciron, un atome œuf portant en lui à la fois la vie et la mort, la destruction et la renaissance, l’alpha et l’oméga, grâce aux écrits de Danikine que j’ai sortis de l’oubli! Ainsi, après maints tâtonnements, j’ai enfanté l’être multiforme que cette sphère contient, une créature modelable à l’infini, capable de se mouvoir librement aussi bien dans l’espace que dans le temps, dans toutes les dimensions existantes, autrement dit dans cet univers et tous les autres, ici et maintenant, là-bas et ailleurs, au-delà de tout ce que mon imagination peut concevoir et comprendre. Mon fils, tout dévoué à ma personne, n’est-ce pas à moi qu’il doit son existence après tout, un autre moi-même, va faire de moi le dieu absolu de toutes les civilisations à venir… et pourquoi pas celles du passé également.
Dans sa folie qui prenait dorénavant des proportions gigantesques, dans son orgueil démesuré, le Maudit leva les bras en direction de la tour nord, indiquant par ce geste l’emplacement précis de la chambre secrète à laquelle un escalier dérobé menait directement. Or, ladite pièce contenait toujours les précieux papiers du Russe enfermés dans le coffret d’ivoire. Dans le cerveau du Haän, une tempête rugissait, grondait et devenait impossible à stopper. 
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- L’insensé! Le fol! Il a recréé l’atome potentiel… traduisait Opalaand. L’ante big bang… l’arme universelle par excellence… celle dont rêve mon incomparable souverain bien-aimé Tsanu XV le Splendide! La réunification des quatre forces, ce qu’aucun chercheur terrestre n’a réussi et encore partiellement à faire qu’au XXIIIe siècle! Une fois cette découverte établie, elle a été placée sous séquestre… par tous les démons de la cosmogonie Haän, l’Enfer est avec moi! La chasse s’avère encore plus intéressante que je l’espérais. Décidément, il faut que je m’empare de ces écrits.
L’amiral, ses brillants d’une satisfaction et d’une envie mauvaises, reprit à haute voix:
- Comte, c’est ce que j’attendais… tu as été le sot qui inespéré travaillant pour un autre, en l’occurrence moi!
Alors, se jetant sur le Maudit et le renversant grâce à sa force surhumaine, Opalaand le projeta ensuite juste sur l’aiguille de l’horloge programme contrôlant le développement de l’Homunculus. Restant suspendu dans une position humiliante, Galeazzo tenta de se décrocher mais ne fit que détraquer encore davantage le mécanisme et accélérer ainsi le développement de la créature qui, désormais, grandissait dix fois plus vite que sa programmation d’origine.
Tandis que l’Homunculus entrait en phase terminale, Opalaand, d’un pas précipité, grimpait les premières marches de l’escalier dérobé. Il ignorait que Sarton, n’ayant pas suivi jusqu’au bout le comte de Kermor, avait aussi emprunté le chemin de la tour nord et n’allait pas tarder à se heurter à lui.

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vendredi 12 décembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 15.



Chapitre 15


Le canon de son arme braqué en direction du pseudo Tchou, di Fabbrini laissa éclater librement sa colère, celle d’un mâle qui découvrait qu’il avait un rival.
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- Qu’allais-tu entreprendre contre celle qui doit être bientôt mon épouse? Comment as-tu osé poser tes vilaines mains toutes poilues sur cette douce créature ainsi que ton regard concupiscent, la souillant de ton contact et de tes pensées impures?
Au lieu de répondre à cette diatribe, Opalaand se pencha sur le corps toujours inanimé de Clémence gisant sur le sol glacé.
- Ah! Ne la touche pas, être monstrueux! Tu n’es pas même humain! Cette vierge n’est pas pour toi. Elle m’est destinée depuis l’aube des temps et rafraîchira mon âme tourmentée, du Maudit que je suis.
Alors, se redressant, le Haän serra ses poings énormes et grogna, plus menaçant que jamais, se moquant du pistolet dérisoire qui le visait.
- Comme les filles de la Terre sont belles, fit-il sur le mode exclamatif. Certes, elles ressemblent à des fleurs fragiles mais cela me change des femmes de mon monde. Je la veux pour moi seul. Ce n’est pas un humain ridicule, un crapaud difforme comme toi qui m’empêchera d’en faire ma compagne! Je suis un Haän, comte di Fabbrini, un guerrier dont la noblesse vaut largement la tienne. J’appartiens à la plus haute classe de l’Empire Haän!
Opalaand esquissa un pas et Galeazzo avec un sourire dévoilant ses dents tira. Le Haän eut juste le temps de rouler en boule sur le sol pour échapper au projectile. Puis, rampant à une vitesse prodigieuse jusqu’à la pièce la plus proche, un salon de forme circulaire orné d’antiques épées et armures héritées des ancêtres du comte actuel.
Inévitablement, les deux antagonistes en vinrent à s’affronter à l’arme blanche dans un duel sans merci dont le vainqueur recevrait Clémence en récompense. Apparemment, l’amiral avait perdu de vue les raisons de sa présence en ces lieux et sa récente évasion. Les écrits de Danikine ne l’intéressaient plus. Le désir fouetté par ce combat selon l’ancienne tradition du mariage de la féodalité Haän, l’extraterrestre se métamorphosa en un adversaire, un concurrent sauvage, dépourvu d’honneur, usant et abusant des coups les plus traîtres! Comme le véritable guerrier qu’il était, il maniait le fer en expert. 
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Mais Galeazzo, nullement sans ressources, savait se défendre avec brio et ne cédait pas d’un pouce devant son adversaire aussi exotique fut-il.
Le comte bougeait, virevoltait, semblant être du vif-argent face à un Opalaand, certes excellent, mais trop puissant et manquant de souplesse.
Autrefois, le comte di Fabbrini avait été le maître d’escrime de Frédéric Tellier. Il lui avait appris bien des tours, des feintes et des parades. Aujourd’hui, alors que l’âge mûr aurait dû le ralentir, ce n’était pas le cas visiblement.
Ce fut pourquoi, dans une splendide torsion du poignet, aussi soudaine qu’inattendue, le Maudit parvint à désarmer le Haän, prêt à lui transpercer la poitrine de son acier cruel.
Dégrisé et quelque peu humilié, le vaincu n’eut d’autre choix que de se soumettre.
- Comte di Fabbrini, aboya l’extraterrestre, je reconnais que vous êtes le plus fort et que vous êtes tout à fait digne d’appartenir à mon peuple! Cessons-là ce stupide duel. Je ne suis pas ici pour la femelle.
- Quoi? Rugit Galeazzo, Clémence de Grandval une femelle? 
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- Ecoutez-moi donc au lieu de vous égosiller ainsi! Je fais amende honorable, vous dis-je…
- Que veux tu? Répliqua le comte baissant sa garde mais l’œil toujours aux aguets. Par quel moyen as-tu réussi à t’évader de mon entrepôt? Que cherchais-tu réellement en venant sur mes terres? À me voler? Mais quoi précisément?
- Oui-da, mon sire! Vous voler les secrets de Danikine ce faux prince. Je joue franc-jeu, comme vous voyez… mais ce combat m’a fait changer d’avis.
- Je ne sais si c’est une habitude des êtres de l’espace, mais la trahison me paraît être le lot commun chez les habitants des étoiles.
- Ah! Comte, vous ignorez à qui vous avez affaire. Laissez-moi vous expliquer.
- Pour me laisser séduire par ta langue de serpent et tes paroles lénifiantes? Je ne tomberai pas dans ce piège grossier! Le menteur suprême ici, c’est moi!
- Justement… Si vous désirez réellement la puissance, la vraie, faites-moi la grâce de m’accorder les minutes nécessaires à vous expliquer dans quel combat vous vous retrouvez mêlé. Moi, pour vous convaincre, je ne suis pas Sarton et ne puis donc user du talent de télépathie comme il l’a fait…
- Très bien. Je t’octroie cinq minutes, pas davantage? Si tes déclarations me satisfont, je t’accorde la vie sauve.
Quelque peu soulagé, Opalaand entama alors le récit des aventures qui l’avaient conduit sur Terra.
Après plusieurs minutes, ses explications achevées, le Haän se tut, attendant le verdict de son interlocuteur. Soit qu’il fût séduit et réellement convaincu, soit qu’il jugeât que l’aide d’Opalaand lui serait précieuse, Galeazzo acquiesça à l’idée d’avoir l’extraterrestre à ses côtés.
- Puisque ce problème est désormais réglé, suis-moi dans la crypte après que j’aurai installé ma fiancée dans sa chambre.
En souriant, le Maudit reposa alors son épée puis souleva le corps toujours inconscient de la jeune fille. Tout en accomplissant cette tâche, le comte poursuivit:
- Je détiens un complice de Tellier, le journaliste Levasseur, ce benêt amoureux transi de l’élue de mon cœur. Voici, par ma foi, un beau et succulent fromage qui saura attirer la souris Frédéric dans le piège. Présentement, ce jeune homme trop curieux et trop sensible est prisonnier à l’intérieur d’un sarcophage dans lequel reposent les ossements d’Eugenio di Fabbrini, ôté à ce monde en l’an de grâce 1293. Son gisant le représente vêtu d’un haubert, le heaume pur treizième siècle à ses pieds, comme il était coutume de faire en  ce temps-là. 
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Comme les deux hommes approchaient de la crypte, ils entendirent des coups sourds qui provenaient dudit tombeau précédemment décrit.
André venait juste de se réveiller pour constater avec terreur qu’il était enfermé dans une sorte de cercueil de pierre en compagnie d’un vieux cadavre. N’ayant de l’air que pour deux heures tout au plus, il commençait d’ailleurs à suffoquer. Cela augmentait sa terreur mais plus vaillant qu’il n’y paraissait, le journaliste, s’étant saisi du crâne d’Eugenio, il en frappait avec le couvercle du sarcophage de toutes ses forces, rajoutant ses cris à ce tapage.
- Sortez-moi de là! Bon sang! Délivrez-moi. Au secours! Au secours!

***************

La souris Frédéric Tellier avait certes mordu au fromage mais comme on le sait l’aventurier n’était pas démuni de ressources.
L’Artiste et Brelan pénétrèrent dans la propriété du comte di Fabbrini avec six heures de retard sur les prévisions les plus pessimistes tout en sachant cependant qu’Alban suivait derrière avec Sarton et Pieds Légers.
Habituellement riante, la campagne, ici, présentait des terres sèches et désolées, abandonnées, comme frappées par une malédiction. Seuls les corbeaux et les corneilles semblaient peupler la contrée et s’y plaire. Sur un champ désormais en jachère, un vieil épouvantail branlant, laissant sa paille se perdre lentement par les multiples déchirures de ses haillons, n’effrayait plus aucun volatile. La preuve? Un corbeau affamé était en train d’arracher le foin de son bras droit avec son énorme bec jaune et d’en faire son repas. Soudain, entendant le martèlement de deux chevaux, le corvidé s’envola en jetant un croassement sinistre.
Il faisait déjà nuit.
Une ombre furtive s’introduisit par un soupirail opportunément entrebâillé dans l’antre de la sombre forteresse médiévale dont la tour en partie ruinée paraissait défier le ciel.
Quelques mètres plus loin, une silhouette féminine ayant revêtu des habits d’homme gardait les chevaux, les flattant d’une main gantée afin de les calmer et d’éviter tout hennissement intempestif de leur part.
En parfait cambrioleur, Tellier avait passé des semelles de feutre sur ses bottes de cavalier et avait également pris la précaution de se munir de rossignols et d’un rat de cave qu’il tenait dans sa main droite.
La lumière avare et tremblotante de son lumignon éclairait chichement les lieux, leur conférant un aspect fantasmagorique. Frédéric avait du mal à identifier le bric-à-brac qui s’offrait à ses yeux dans une lueur dansante. Objets cassés, délaissés, depuis longtemps oubliés, en partie recouverts par d’épaisses toiles d’araignées et de couches de poussière, fûts éventés, coffres aux serrures brisées ou rouillées, pièces d’armures démantelées, la liste pourrait s’allongeait mais Tellier n’avait pas le loisir d’étudier de près ce capharnaüm.
Soudain, des bruits ténus à peine perceptibles… c’étaient des rats qui fuyaient tout en couinant, aveuglés par la maigre lumière, ayant toujours vécu dans la plus complète obscurité, dérangés dans leur mystérieux travail. Durant un bref moment, la flamme vacillante du rat de cave accrocha l’éclat d’un œil rouge puis l’anima disparut.
Toujours avec la plus grande prudence, l’Artiste s’approcha de la vieille tapisserie moisie - datant des Guerres d’Italie - qui finissait lentement dans les estomacs des rongeurs répugnants. Rien ne se dissimulait derrière elle, pas même une issue dérobée. 
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Rassuré, le danseur de cordes reprit sa progression méthodique dans le sous-sol du château.
Mais une odeur tout à fait écœurante vint brutalement assaillir ses narines. Il n’y avait pas à s’y tromper. Les effluves puissants et alcalins appartenaient à des fauves qui avaient semé leurs nauséabondes déjections dans ces sombres corridors.
- Ainsi, mon ancien maître fait garder son antre par quelques lions ou panthères. C’est bien dans son style. Ce serait plus prudent pour moi d’emprunter un autre chemin. Je connais trop bien mon Galeazzo. Fort de son impunité, il doit laisser les bêtes errer en liberté. Or je ne suis pas venu jusqu’ici pour finir sottement sous les crocs de ces fauves mais pour délivrer Levasseur et Clémence de Grandval.
Avisant les marches d’un escalier, ’Artiste s’y engagea sur le qui-vive plus que jamais, mais bientôt une porte blindée lui barra toute l’aile gauche du château.
- C’est là sans nul doute que se trouve le laboratoire de celui qui se veut le Prométhée des temps modernes. Je ne puis m’attaquer à cette porte car mes minutes sont précieuses. Tant pis! Prenons donc l’autre direction.
Sachant ce qu’il risquait, Frédéric n’en redescendit pas moins l’escalier et, marchant lentement, parvint à quelques mètres de la salle aux gisants. C’est alors que des bribes  d’une conversation vinrent troubler le silence oppressant des lieux.
Éteignant son rat de cave, l’aventurier se dissimula derrière une tenture à moitié pourrie afin d’écouter.

***************

La profonde voix de basse appartenait sans conteste à celui que le danseur de cordes connaissait sous le nom de Tchou. 
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- Oui, je consens à vous accorder toute mon aide. Cela ne nuit pas à mes ordres, bien au contraire! Mais pourquoi épouser cette Clémence?
- Elle fera une très belle comtesse di Fabbrini, un précieux ornement pour mes vieux jours. Comme je serai l’homme le plus admiré de la nouvelle Terre, je ne puis décemment rester célibataire! Mon cœur est las de ne rechercher que le pouvoir et la puissance. Ce sont là des liqueurs fort enivrantes, je ne le nie pas mais elles ne suffisent plus. J’ai soif d’amour!
- Ainsi, vous êtes persuadé qu’elle acceptera vos avances alors que vous détenez son fiancé…
- Mais justement,  c’est cela qui la fera céder! Ah! Amiral, manifestement vous ne pratiquez pas le cœur des femmes! Mademoiselle de Grandval ne tardera pas à me manger dans la main lorsqu’elle connaîtra le sort peu enviable que je réserve à André Levasseur si elle refuse de se montrer une compagne docile.
Ignorant la présence toute proche de l’Artiste, les deux hommes quittèrent la salle, frôlant la tapisserie où il se cachait. Une fois partis, le danseur de cordes, retenant un éternuement, s’avança dans la crypte, attiré par les sourds gémissements provenant d’un sarcophage où apparemment un homme y était retenu contre son gré à l’intérieur.
Tout en s’orientant à l’ouïe, Frédéric se mit à examiner les gisants. Enfin, il atteignit le cercueil de pierre dans lequel le journaliste était enfermé. 
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Trop tard car, déjà, le Maudit revenait, tenant fermement le bras de Clémence, Opalaand toujours sur ses talons. Tellier n’eut alors d’autre ressource que celle de s’accroupir derrière un gisant et de retenir son souffle.
La scène envisagée par Galeazzo se déroula comme il l’avait prévue. Le chantage pour faire céder la jeune fille réussit à merveille lorsque Clémence vit André Levasseur partiellement ligoté et allongé dans son tombeau.
- Très chère, si vous contrecarrez mes projets matrimoniaux, dit le comte d’une voix chargée de sourdes menaces, je referme aussitôt le couvercle. Ainsi, votre amoureux transi deviendra alors la reproduction parfaite d’un de mes illustres ancêtres.
- Je ferai tout ce que vous exigerez de moi, souffla la jeune fille, les yeux emplis de larmes, mais je vous en supplie, comte, libérez-le! André ne représente pas une grande menace pour vous.
- Mademoiselle, vous vous trompez. Je ne puis le relâcher. Vous semblez ignorer de qui il est l’employé. Une fois libre, ce jeune homme n’aura qu’une hâte, celle d’aller retrouver le danseur de cordes.
- Je vous promets qu’il n’en fera rien! Je vous le jure!
Malgré la situation désespérée dans laquelle il se trouvait, Levasseur était aux anges. En l’appelant par son prénom, Clémence lui révélait qu’il comptait à ses yeux et qu’elle éprouvait pour lui le plus doux des sentiments. Néanmoins, refusant de paraître pleutre, il allait jeter à la face du comte quelques insultes bien senties lorsque celui-ci reprit la parole tout en le bâillonnant.
- Ma tendre et douce Clémence, je veux bien faire un effort… je ne vous accorde que sa vie. Sans plus! Par ma foi, cette crypte est une très bonne cellule. Mais que ces jérémiades me fatiguent! Je les fais cesser.
Après avoir placé un bâillon dans la bouche du journaliste sans que celui-ci pût s’y opposer, le Maudit sortit une paire de gants d’un coffret en ivoire. Prenant garde à ne pas respirer l’entêtant parfum qu’ils dégageaient, il les enfila. Puis d’un geste ample et régulier, il se mit à presser les tempes du reporter qui roulait des yeux effrayés ne tentant pas même de dissimuler sa peur.
Peu à peu, une torpeur l’envahit, s’insinua jusqu’aux tréfonds de sa conscience tandis qu’une intense brûlure se répandait dans tout son organisme. Bientôt, le journaliste sombra dans une inconscience sans rêves.
Clémence, encore plus terrorisée que ne l’avait été André, laissa ruisseler ses larmes sur ses joues au modelé encore enfantin.
- Monstre! Vous l’avez tué!
- Mais non, ma toute douce. Je ne l’ai qu’endormi. Maintenant, votre amoureux transi est plongé dans un sommeil cataleptique dont je suis libre de l’en tirer dans une heure comme dans un an!
Soudain, un rire frais plein de jeunesse et d’audace éclata sous les voûtes de la crypte, provenant de derrière un gisant à deux mètres à peine du comte. Surpris, Galeazzo laissa tomber ses gants et se retourna, imité par Opalaand et mademoiselle de Grandval qui, en reconnaissant l’intrus, recouvra le sourire.
Debout, saluant avec panache, la tête légèrement inclinée, l’Artiste dit avec ironie:
- Messeigneurs, bonsoir! Gente dame, je suis à vos pieds. Demandez-moi l’impossible, pour vous, je l’accomplirai!
Puis, toujours aussi détendu et paisible, comme s’il s’apprêtait à assister à un bal de la Cour, il fit quelques pas, jouant nonchalamment avec le pommeau de sa canne-épée. Enfin, prenant la main de la jeune fille, il y déposa un léger baiser tout en murmurant:
- Je n’aime pas les larmes.

***************

Or, au même instant, le comte de Kermor, Sarton et Pieds Légers pénétraient à leur tour sur les terres du Maudit. Depuis le matin, ils chevauchaient à bride abattue sur des montures de race très endurante.
Le ciel sans étoiles menaçait plus que jamais, fusé çà et là d’éclairs, ajoutant encore au lugubre de la nuit. Le galop se faisait de plus en plus furieux tandis que les éperons déjà ensanglantés des cavaliers labouraient sans pitié les flancs des chevaux.
À une centaine de kilomètres de là, Beauséjour et Grandval tentaient de rattraper les quatre heures de retard qu’ils avaient sur le groupe de Kermor. Le juge, comme on le voit, n’avait pas obéi à son ami, quelque peu vexé mais surtout désirant faire amande honorable. L’ancien chef de bureau avait bien été obligé de le suivre! Mais il geignait à chaque minute qu’il passait sur son cheval. Pour lui, c’était la pire des épreuves. Depuis Turin, piètre cavalier, le vieil homme avait renoncé à comptabiliser ses chutes.
Pendant que Grandval pestait une nouvelle fois devant la maladresse de son compagnon qui venait, comme à l’accoutumée de vider les étriers, Alban s’était arrêté juste devant Louise de Frontignac. La jeune femme commençait à s’inquiéter fortement. L’absence de Tellier durait trop à son goût. D’une voix emplie d’angoisse, elle informa le comte sur le dernier acte de courage, à ses yeux insensé, de l’Artiste.
- Le Maître est-il armé? Demanda le gamin des barrières avec naïveté.
- Je ne le pense pas, répondit la jeune femme. Je ne lui ai vu qu’une canne. Son sens de l’honneur lui interdit toute dague ou pistolet. Rien dans les mains, rien dans les poches!
- Alors, c’est du suicide, frémit Pieds Légers.
- Détrompez-vous, rassura Sarton. Tellier est plus rusé qu’il le paraît. Sa canne est une épée à la lame redoutable. Ne me demandez pas comment je le sais. J’ai sondé l’objet, c’est tout.
- Tant mieux, soupira Alban, je préfère cela.
- Un moment, interrompit Brelan. Comment cela se fait-il que vous arriviez maintenant à peine? Je croyais que vous pouviez vous rendre n’importe où en un éclair ou presque!
- Oui, cela est vrai. Mais j’ai jugé qu’il n’y avait pas ici urgence. Je n’allais pas violer la règle numéro 1 de mon gouvernement pour pas grand-chose: pas de civils n’appartenant pas à mon siècle à bord du Stankin! Mais arrêtons-là ce jeu stupide de questions-réponses. Désormais, je l’avoue, le temps presse. À notre tour, il nous faut pénétrer dans l’ultime repaire de Galeazzo di Fabbrini. Je me méfie plus que jamais de l’imagination vicieuse de cet humain dévoyé. Mon senseur que voici nous sera fort utile dans l’affaire.
- Ah! Soupira Kermor. Clémence de Grandval! Son âme si pure en contact avec le brasier ardent de l’esprit de mon frère maudit! Que restera-t-il d’elle, de sa personnalité si nous ne mettons pas fin à ce cauchemar?
Pieds Légers perdit patience.
- Monsieur le comte, pardonnez-moi mais c’est pas simplement l’âme de la d’moiselle qui risque quelque chose! Clémence de Grandval est en danger de mort. Le Maître aussi d’ailleurs… ainsi que Levasseur.
Avec le moins de bruit possible, le groupe s’introduisit dans les caves du château, Sarton ouvrant la marche, Brelan la fermant. Les chevaux, attachés à une pierre, se gardaient seuls.

***************

- Papa, elle est encore longue ton histoire? Murmura une voix enfantine de garçonnet. Dis, ils vont s’en tirer tous, Frédéric, Alban et tous les autres?
- Ah! Tu t’inquiètes pour eux. Pourquoi? Tu n’aimes pas les histoires qui finissent mal? Répondit Daniel avec un sourire amusé. Pourtant, dans la vie réelle, cela arrive bien trop souvent.
- Non! Je ne peux accepter que ce soit le méchant qui gagne! Ce serait injuste.
- Qui, dans cette histoire reconnais-tu comme méchants?
- En général, un méchant c’est quelqu’un qui veut tout pour lui et abuse de sa force. Il n’aide pas les faibles et leur fait du mal. Il est violent, aime faire souffrir et tue. Ici, c’est le comte di Fabbrini…. C’est facile de l’identifier dans son cas… pour l’amiral, je ne sais pas…
- Mathieu, je constate que tu as des idées parfaitement définies… quant à Opalaand, il ne fait qu’accomplir son devoir, mais… qui t’apprend à distinguer le bien du mal?
- C’est maman…
- Hum… c’est une bonne chose. Mais toi, Violetta, n’as-tu rien à ajouter?
- Les choses ne sont pas aussi simples, oncle Daniel. Cela je l’ai compris il y a déjà longtemps. Je pense en avoir fait l’expérience du temps de Franz  et d’Axel Sovad… je ne me trompe pas, non?
- Non, ma fille.
- Voilà qui explique les hésitations de Mathieu concernant le rôle de l’amiral Opalaand… et les tiennes aussi, mon « oncle ».
- Euh… Tu as raison, ma grande. Ainsi tu gardes des souvenirs de cette période appartenant pourtant à une autre chronoligne?
- Oui, un univers parallèle avec une double mémoire…
- Sois franche. Est-ce que cela te trouble? Veux-tu en parler avec Morales, le psychologue du bord?
- Mon oncle, je n’ai pas besoin de béquilles mentales! Je me suis habituée depuis belle lurette à vivre avec cette mémoire contraire! Ne te fais pas de mouron pour moi. Ah! Voici tante Irina.
- Encore avec ce récit qui n’en finit pas? Es-tu tout à fait certain que les enfants peuvent entendre cette histoire sans dommage? Prononça la géologue et numéro 2 du Langevin avec une pointe de colère.
- Irina, ma chérie, pourquoi leur mentir? La vérité…
- … vient bien assez tôt lorsqu’on n’a que huit ans, Daniel!
- Mais Mathieu peut très bien supporter les révélations concernant la genèse de notre chronoligne.
- Comme tu voudras. Après tout, tu es le seul juge. Puisque tu as la capacité de lire dans les pensées des êtres vivants, rien de ce qui constitue leur psyché te reste inaccessible.
- Précisément. Notre fils est sain et parfaitement équilibré.
- Cela je le savais déjà, Daniel. Ne sois pas fâché.
- Je ne le suis pas. Simplement quelque peu agacé. Pas par ce que tu viens de dire. J’ai eu des nouvelles de Fermat il y a une heure…
- J’ignorais…
- Par Antor. Je te raconterai plus tard. Les enfants attendent la fin du suspens de la soirée. Je vais donc satisfaire leur impatience…

***************

- Ainsi, fils dénaturé, tu as fini par me retrouver? Je ne sais si je dois applaudir car tu as tardé quelque peu, s’exclama Galeazzo avec des accents de ravissement dans la voix. Te connaissant, j’escomptais ta venue. Sache cependant que tu n’as été qu’une marionnette dont j’actionnais les fils, ô cavalier blanc impétueux qui prétend représenter le Bien dans cette histoire! Que je m’amuse! Mais poursuivons la comédie. Puisque ton courage que je n’ai jamais remis en cause et que ton sens de l’honneur t’ont conduit jusqu’à ma demeure, je veux que ma future épouse assiste à tes exploits et t’applaudisse de ses jolies mains gantées de dentelle fine. Oui, fils indigne, tu as ravi le premier rôle dans cette pièce, ou plutôt dans ces jeux du cirque dont j’ai ressuscité les divertissements sanglants et pourtant si fascinants. Alors, l’Artiste, sois fidèle à la réputation de ton surnom, dépasse-toi, accomplis des prodiges, toi le magicien, le danseur de cordes, le funambule lunaire, mais toi surtout et avant tout l’ancien bagnard évadé de la chiourme de Toulon! Cependant, sois sûr de la triste fin inéluctable qui t’attend. Vois-tu, lorsque je jugerai que le jeu aura trop duré, que je serai lassé de tes tours, j’y mettrai un terme. Alors, tu t’écrouleras comme une pitoyable poupée désarticulée, un pantin ridicule à qui j’aurai ôté l’illusion de la vie… une vie éphémère, faussement libre et condamnée par avance.
Toi qui vas mourir, Frédéric, salue ton bourreau et souviens-toi, ce faisant, des paroles proférées devant César par les gladiateurs: morituri te salutant! 
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- Par ma foi, quel grand et beau discours monseigneur! Il vous dévoile tout entier. Sous votre masque de comte, vous apparaissez nu et ce que j’y vois est repoussant! Quelle noirceur! Quelle abomination que votre âme! Vous avez l’ambition d’être le diable mais vous ne réussissez qu’à ressembler à ces traitres pathétiques de carton-pâte du Boulevard du Crime! Vous parlez bien, vous avez la parole facile, mais il y a longtemps que vous avez cessé de m’impressionner. Je préfère mille fois être cette marionnette, cet Artiste qui vous défie encore et toujours que cet éternel vaincu que vous incarnez à merveille, allant d’échec retentissant en fiasco cataclysmique, tout cela par la faute d’un orgueil démesuré.
Allons, mademoiselle, puisque le seigneur de ces lieux l’a ordonné, je vais me battre et Lancelot n’attend de vous qu’un sourire en récompense. 
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Le danseur de cordes, tout en s’inclinant devant Clémence, avançait un pas après l’autre, lentement mais sûrement, approchant ainsi dangereusement du sarcophage au regard d’Opalaand. Le Haän esquissa un geste pour l’arrêter.
- Non, mon nouvel ami, fit Galeazzo un sourire machiavélique sur ses lèvres pâles. J’ai mieux.
Portant un sifflet à sa bouche, il souffla dedans. Aucun bruit perceptible pour les oreilles humaines n’en sortit. Néanmoins, Opalaand grimaça, captant les ultrasons émis, se bouchant ces organes sensibles plus développés chez les Haäns que chez les Terriens.
Au signal, une dizaine de trappes s’ouvrit d’où émergèrent d’étranges pénitents noirs à la robe de bure reconnaissable, gigantesques spectres venus de temps révolus.
À leur vue, Tellier n’eut pas un tressaillement. Il se contenta de jeter ce qui suit:
- Puisque vous avez décidé de me sacrifier, faites-le rapidement mais en échange, montrez-vous magnanime et libérez ces deux enfants!
- Non, il n’en est pas question, répondit di Fabbrini sèchement. Ma joie serait incomplète. Je veux te voir te battre le cœur gonflé d’un espoir insensé puis t’effondrer, défait et suppliant!
- Cela jamais!
Au commandement de leur maître, les pénitents noirs aux mains de marbre, coiffés d’une cagoule pointue ornée d’un glyphe en forme de tau, s’élancèrent sur leur proie désignée avec un ensemble parfait, tels des zombies dûment conditionnés. 
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Aussitôt, déjà sur le qui-vive, l’Artiste projeta sa cape noire doublée de soie blanche en direction de ses deux plus proches assaillants puis bondit de gisant en gisant, aussi agile qu’un chamois, alors que les deux adversaires, aveuglés, étaient mis hors-jeu durant quelques secondes.
Mais voulant poursuivre obstinément la lutte, le premier, tête baissée, heurta violemment une tombe et chuta sur le sol dallé. Le deuxième, aussi malchanceux, tomba dans une fosse de sable mouvant qui l’engloutit fort rapidement. C’était là un des pièges de Galeazzo. Une main squelettique aux doigts crochus eut le temps d’esquisser le signe de l’anathème avant de disparaître pour l’éternité.
Cependant, un troisième pénitent, se portant au secours de ses frères, fit un faux pas et devint la victime involontaire d’un autre piège du Maudit. Il fut presque instantanément dévoré par une colonie de fourmis rouges.
Pendant ce temps, poursuivant ses sauts de sarcophage en sarcophage, tel un gymnaste, Frédéric actionna le mécanisme infernal secret, arme favorite d’un ancêtre du comte, un inquisiteur vivant à l’époque du Concile de Trente.
Du sol et du plafond saillirent des pieux et des lances comme à l’infini dont les pointes étaient enduites d’un poison imparable. Un faux mouvement et les projectiles empaleraient l’imprudent.
Mais ne se laissant pas démonter pour si peu, le danseur de cordes parvint à se suspendre à un luminaire et après s’être balancé de plus en plus vivement, atterrit de l’autre côté  de la crypte tandis que son poursuivant immédiat recevait brutalement deux pieux dans le dos, lui transperçant la poitrine. Le cadavre ainsi traversé de part en part glissa alors sur les dalles, laissant deviner le visage de l’Orion aux yeux rouges. 
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Or un phénomène inattendu se produisit soudain. Inexplicablement, un des pénitents disparut à son tour. En fait, il ne s’agissait que du Doppelganger de l’extraterrestre.
Les autres cagoulés, sidérés et immobiles, n’osaient plus faire un geste, craignant visiblement de finir empalés comme leur congénère.
Dans son coin, en retrait, le comte di Fabbrini souriait en esthète décadent, appréciant à sa juste valeur le spectacle incomparable que lui offrait son ennemi. Justement, celui-ci l’avait rejoint.
- Monseigneur, dit-il d’une voix grave, ces gants que vous avez récupérés, donnez-les-moi!
- Pour qui me prends-tu, fils ingrat?
Opalaand, quant à lui, retenant à grand peine sa colère, faisait preuve de moins de panache. Il voulut tordre le bras de Tellier. Mais alors, di Fabbrini régla ce problème en effleurant subrepticement une moulure en forme de bucrane du sarcophage le plus proche de lui. Instantanément, le sol se déroba sous les pieds de l’Artiste mais également sous ceux aussi du Haän et des pénitents survivants! Tel était le comte.
Toutefois, Opalaand, mû par in féroce instinct de conservation, parvint à actionner sa ceinture anti gravifique et put ainsi retomber avec douceur à quelques centimètres du Maudit.
- Comte, escomptiez-vous me trahir? Gronda l’amiral. Je ne suis pas né de la dernière pluie comme disent les humains.
- Pas du tout, mon allié. J’ai trop besoin de vous… (encore quelques heures pas plus) rajouta in petto Galeazzo.
Il va de soi que Frédéric et ses compagnons n’eurent pas cette chance de retomber sans heurts sur leurs jambes. Ils firent une chute brutale de sept mètres et atterrirent sur un sol heureusement spongieux, ce qui leur évita des fractures des membres inférieurs. Dans ce nouveau souterrain, l’atmosphère y était méphitique.
À peine eurent-ils recouvré leurs sens, qu’ils identifièrent non sans ressentir une certaine frayeur des grondements furieux de fauves qui allaient en se rapprochant. Un lion manifestement affamé bondit sur les pénitents. Il jeûnait depuis plus d’une semaine.
Se débattant avec l’énergie du désespoir, dans cette lutte inégale pour la survie, les frères perdirent leurs cagoules. Alors, un des aides de Galeazzo dévoila une figure borgne à la laideur repoussante, ravagée par de terribles et cruelles radiations, la chair à vif et les veines saillantes. Il s’agissait d’un cyclope mutant.
Le deuxième, plus affreux encore si possible, présentait un crâne ovoïde transparent dont les traits fœtaux esquissaient un semblant de visage à la bouche absente.
Alors que le malheureux se débattait vainement sous les crocs imparables du fauve, le cerveau hypertrophié de la créature palpitait de plus en plus frénétiquement, tous ses neurones en action, parcourus de lueurs fugitives.
Cette scène abominable avait lieu sous les yeux médusés de Tellier qui peinait à réchapper à la fascination morbide qu’elle exerçait sur lui.
Le ligre, eh oui, Galeazzo avait réussi à capturer cette bête croisement d’un tigre et d’un lion, acheva son repas en dévorant un troisième pénitent.
Finissant par s’arracher à ce spectacle atroce, Frédéric rampa jusqu’à une autre cavité emplie de cadavres momifiés surpris par la mort dans des postures grotesques. 
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Mal lui en prit! Apparemment, ses instincts de survie s’étaient émoussés.
Toutefois, les corps en putréfaction plus ou moins avancée qui s’entassaient dans le plus grand désordre n’étaient pas les restes de reliefs des repas du ligre.
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 Ils semblaient en fait avoir été broyés ou transpercés par une bien étrange machine sortie de l’imagination d’un sectateur de la question. Giancarlo di Fabbrini avait œuvré à sa fabrication.
Tellier comprit trop tard le sort qui lui était réservé alors que retentissait une ultime fois à ses oreilles le rire inextinguible si caractéristique du Maudit qui s’écriait avec une intense et sadique satisfaction:
- Tel Icare, tu t’es trop approché du soleil. Allons, mon fils, le spectacle est terminé. Le rideau tombe. Il te faut saluer ton public une dernière fois. Meurs mais avec panache!
Un sinistre craquement empli de promesses létales conclut ces paroles tandis que Clémence de Grandval, suppliait, gémissait, oubliant toute retenue:
- Non, comte di Fabbrini, s’il vous plait, si vous voulez que je sois votre épouse, épargnez-le… ayez pitié. Je vous en prie… je vous le demande à genoux…
- Moi avoir pitié, jeune fille? Mais la pitié, c’est là un sentiment pour les faibles!
- Tout à fait! Applaudit Opalaand. C’est le luxe des couards…
Durant ce bref échange, l’Artiste voyait se rapprocher inexorablement, avec une lenteur exacerbant les nerfs, les parois et le plafond de ce qui devait constituer son tombeau, des surfaces hérissées de clous mues par un mécanisme aveugle et impavide que rien maintenant ne pouvait stopper.

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