mardi 11 novembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 12.



Chapitre 12

Un peu plus d’une semaine avait passé depuis la nuit mémorable qui avait vu la fuite du Maudit. Pour André Levasseur, qui se remettait trop lentement à son goût de sa blessure et dont pourtant la guérison paraissait miraculeuse aux yeux de ses amis, le printemps qui s’épanouissait dans l’air et dans les cœurs n’existait pas. Sa bien-aimée, Clémence, était entre les mains maléfiques du comte di Fabbrini. 
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Pour essayer d’oublier la colère qu’il éprouvait contre lui-même à cause de son immobilité provisoire et donc de son impossibilité à porter secours à son amour, mais aussi la haine qu’il ressentait contre Galeazzo, le journaliste lisait la presse avec avidité à la recherche du moindre indice pouvant lui indiquer le sort de Clémence.
C’est ainsi que le jeune homme apprit la relaxe de Frédéric de Grandval. Les journaux racontaient également l’étonnement du juge lors de son retour à son domicile de voir sa fille absente, otage entre les mains de di Fabbrini. Déboussolé, Grandval s’était alors rendu à la rédaction du Matin de Paris pour apprendre que le directeur du journal, Victor Martin, était parti précipitamment pour l’Italie, à la poursuite de l’auteur des méfaits qui avaient secoué la capitale et la France tout entière.
Ce qu’André ignorait encore, c’était que le rédacteur en chef avait donné une précieuse indication au juge: rendre visite au journaliste Levasseur, qui, présentement, logeait chez madame de Frontignac, boulevard Saint-Germain.
À cinq heures du soir, Grandval, vêtu avec une élégance sévère et irréprochable, fut reçu par André dans le salon bleu de l’hôtel. Levasseur, en robe de chambre, le visage amaigri, le geste encore lent, renseigna volontiers le père quant aux circonstances concernant la disparition de Clémence.
- Mais enfin, monsieur, finit par s’écrier le juge, je ne comprends pas comment ma fille a pu se retrouver mêlée à cette histoire invraisemblable. 
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- Monsieur de Grandval, il y a que votre fille s’est montrée toute dévouée envers un père qui ne méritait pas autant de risques et de sacrifices de sa part! C’est pour vous chercher et vous ramener sain et sauf que mademoiselle Clémence est devenue une proie pour le comte di Fabbrini. Or, ce dernier, son échec avéré dans la subordination des plus hauts esprits du pays, a voulu se venger. C’est ainsi qu’il est parvenu à enlever votre fille.
- Soit, admettons que vos propos soient vrais… mais pourquoi le directeur du journal Le Matin de Paris a-t-il cru bon de partir à la recherche de ma chère Clémence? Reprit le juge toujours aussi furieux. Je ne comprends pas ce geste altruiste. 
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- Mon patron s’estimait responsable du sort de mademoiselle Clémence. En effet, votre fille s’était placée sous sa protection puisque vous ne pouviez plus assurer votre rôle naturel. De plus, elle lui avait demandé son aide afin de vous retrouver. Monsieur Martin a donc pris la route de l’Italie en compagnie de madame de Frontignac, une femme très courageuse, croyez-moi…
- Oh! Je n’en doute pas s’il s’agit bien de cette aventurière qui a porté le nom de Brelan d’as, répliqua Grandval sur un ton acerbe et humiliant pour Louise.
- Monsieur, il serait grand temps d’oublier vos préjugés! S’exclama le jeune homme de plus en plus excédé. Ils n’ont plus lieu d’être vu la situation. Mais je reprends mes explications. Sermonov, l’ex-bras droit du comte di Fabbrini, qui, ici, apparemment joue son propre jeu, et un adolescent des plus dégourdis complètent le groupe parti sur les traces du Maudit.
- Ah! C’est donc ce quatuor mal assorti qui espère libérer ma fille? Vous voulez rire sans doute!
- Oh que non monsieur le juge! Voyez… Victor Martin a reçu un blanc-seing de Sa Majesté l’Empereur et il a le bonheur de connaître intimement le roi d’Italie Victor-Emmanuel II. Si nécessaire, toutes les polices et les gendarmeries des deux Etats se mettront à son service.
- Incroyable! Votre patron a donc plus de pouvoir que le Pape Pie IX! 
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- Exactement.
Sidéré, le juge préféra en rester là. Il prit congé du journaliste assez froidement.

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Après une chevauchée harassante de plusieurs jours qui avait succédé à un voyage en chemin de fer à peine moins épuisant, Frédéric Tellier et ses compagnons pénétraient enfin sur les terres piémontaises du véritable comte de Castel Tedesco. Déjà, la nuit tombait, permettant aux fleurs et au sol d’exhaler leurs mille senteurs entêtantes tandis que des chouettes ululaient et que des grenouilles coassaient dans une mare toute proche. 
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Brelan actionna la cloche du pavillon des gardiens. Un vieux couple, fort superstitieux, avait la charge de maintenir le château en état. Avec entêtement, il répondit aux questions pressantes de l’Artiste.
- Mais non, signore, monsieur notre maître n’est point venu ici depuis au moins deux années, répétait Giuseppe de sa voix chevrotante.
- C’est cela, approuva son épouse. Depuis la saint Michel de l’autre année. Ce qui fait pratiquement trois ans.
Louise qui comprenait l’italien, haussa les épaules.
- Frédéric, nous devons admettre que nous avons fait une erreur. Nous avons mal interprété le mot laissé par Galeazzo. Il ne parlait pas des terres ancestrales de Castel Tedesco mais bien de celles des di Fabbrini.
- Oui, peut-être. Mais il me semble que nous devrions toutefois jeter un coup d’œil aux aîtres. Cela pourrait s’avérer intéressant.
- Entièrement d’accord avec vous, opina Sarton. Un indice supplémentaire n’est pas à négliger. Vous connaissez l’enjeu.
- Giuseppe, pourrions-nous visiter les lieux et voir de près la collection tératologique de votre maître? Commença Tellier. Cette dernière est si célèbre que sa réputation a passé notre frontière.
- Je ne sais si je dois… hésita le vieux serviteur.
- Ceci vous convient-il? Dit l’Hellados en tendant deux pièces d’or au gardien.
- Monseigneur, je suis votre très humble…
- Prenez et conduisez-nous. Il se fait tard.
Alors, la main de Giuseppe se referma telle une serre sur l’argent et le gardien, saisissant une lampe, éclaira le chemin qui menait au château. Moins de dix minutes plus tard, sous la pâle lumière de l’antique lampe, Tellier, Sarton, Pieds Légers et Louise découvraient les collections particulières et scientifiques du comte, entreposées dans de vastes vitrines alignées dans une salle d’armes du premier étage, telle une galerie des curiosités.
Extérieurement, la propriété ressemblait à de nombreux châteaux baroques du XVIIe siècle dans le style italien, mais avec une balustrade tourmentée en guise de terrasse donnant sur des fontaines désormais vides et un jardin à l’anglaise. 
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L’intérieur aurait pu être magnifique si certaines n’avaient pas été refaites et décorées dans le plus mauvais goût d’un gothique par trop présent, si à la mode dans le premier tiers du siècle. Ainsi, les boiseries et les lambris foisonnaient, assombrissant les salles meublées en pseudo XIIIe siècle. 
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Le gardien, vieillard sec et droit de plus de quatre-vingt ans, à la barbe blanche raréfiée et à l’œil bleu délavé atteint de cataracte, n’aimait pas s’attarder dans la galerie. Il s’exprimait en chuchotant comme s’il craignait la présence de fantômes.
- Oui, madame et messieurs. Souvent, la nuit, j’entends des bruits étranges qui viennent d’ici, des glissements mystérieux, des craquements, des chaînes que l’on traîne. Des plaintes également. Je vous le dis: la propriété est hantée par des âmes en peine dont les corps sont enfermés là dans ces vitrines. Elles réclament une sépulture décente. Ma foi, je l’avoue, si vous n’étiez pas avec moi, jamais je ne me serais rendu dans cette salle à cette heure! Je ne m’y hasarde qu’en plein jour, lorsque le soleil brille de tout son éclat. Mais nous voici arrivés. Je vous ouvre et vous laisse contempler ces horreurs. Vous me retrouverez au pavillon. Lorsque vous en aurez terminé, fermez bien derrière vous et revenez me rendre les clés et la lampe.
Le danseur de cordes sourit devant tant de crainte aussi innocemment exprimée mais n’osa imposer au serviteur à s’attarder davantage. Il préférait découvrir les pièces rares du comte de Castel Tedesco loin des gémissements du vieil homme.
Avec circonspection, il franchit le seuil de l’imposante porte au bois richement travaillé suivi aussitôt par le faux Russe, Pieds Légers et Louise. Le jeune garçon portait la lampe et celle-ci, se balançant, éclairait par vagues irrégulières les étagères et les vitrines où les collections de Castel Tedesco étaient offertes ce soir à la vue des curieux dans un ordre qui tenait de la maniaquerie. 
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Fossiles divers pas toujours identifiables, pierres de foudre, « celts » (autrement dit des silex taillés), feuilles de laurier, minuscules pointes de flèches, ossement devenus flûtes, squelettes de stégocéphales ou vertèbres de dinosaures, que de merveilles rarissimes aux yeux de Sarton qui détaillait chaque objet, chaque vestige d’un passé qui n’appartenait pas à sa planète. Sa mémoire prodigieuse et photographique enregistrait la longue énumération des trésors du comte italien sans rien omettre. Même le plus modeste éclat de poterie rubanée méritait l’attention de l’Hellados. 
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Céramiques néolithiques venant du Sahara
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 ou des côtes de la mer Caspienne, urnes-cabanes étrusques,
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 adorables et minuscules lampes de pierre si sobres dans leur dépouillement et pourtant si belles avec leurs lignes pures,
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 maquette exacte d’un tumulus, moulage au quart d’une tombe celte contenant, dans ses entrailles, la dépouille relativement bien conservée d’un guerrier muni d’un torque, d’un casque, de son bouclier, de sa hache, de son poignard et de son incontournable épée de bronze.
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Des hydries, des amphores du Ve siècle grec, des lécythes, des situles,
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 un menhir aux mystérieuses et envoûtantes figures sculptées, d’innombrables rouleaux de parchemin et de papyrus, une momie égyptienne dans son sarcophage de la XVIIIe dynastie faisant face à sa consœur inca, 
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des fémurs percés reliés faisant office de macabres instruments à vent, des coiffes aux plumes de perroquets, et encore bien d’autres trésors. 
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Un peu plus loin, Sarton identifia des poissons des grandes profondeurs, des mollusques d’espèces disparues enfermés dans des bocaux,
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 conservés dans du formol, des insectes
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 plus ou moins repoussants épinglés dans des cadres sentant la poussière. 
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De plus en plus fasciné, l’extraterrestre remarqua néanmoins quelques anomalies au milieu de cette collection unique au monde pour l’époque. Devant ses compagnons qui se contentaient de voir, il ne put retenir pour lui certaines de ses réflexions.
- Fascinant! Inouï! Des poissons lanternes et des poissons pêcheurs qui ne vivent qu’à mille cinq cents mètres de profondeur! Comment le comte de Castel Tedesco est-il parvenu à s’approprier de telles dépouilles alors que la technique de plongée de ce siècle ne permet pas encore aux humains de descendre aussi bas dans les abysses? Mais il y a encore plus sidérant comme anachronisme. Observez bien ce squelette intitulé dans le goût de ce siècle Homo Primogenus. Quel beau spécimen de pithécanthrope ou plus précisément d’Homo Erectus! 
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- Mais dans quelle langue il cause? S’exclama Pieds Légers dépassé par l’érudition de l’Hellados.
Se baissant pour mieux examiner les restes de l’homme préhistorique, Sarton laissa échapper sa surprise.
- C’est encore plus incroyable que je le pensais. Il ne s’agit pas là de n’importe quel squelette d’Homo Erectus mais de celui de l’Homme de Java qui, pourtant, ne sera découvert que dans vingt-cinq de vos années.
- Je ne comprends pas tout ce que vous dites, fit Tellier pragmatique, mais il me semble que nous perdons notre temps à formuler des hypothèses scientifiques non vérifiées.
- Ce que vous jugez peu important revêt en réalité une dimension primordiale. C’est là le nœud de l’affaire. Ah… comment vous expliquer?
- Essayez donc monsieur Sermonov, jeta Brelan d’une voix suave. Nous ne sommes pas si béotiens que cela, voyez-vous. Nous avons quelques siècles de retard par rapport à vous, oui, mais nous sommes loin d’être idiots.
- Les échantillons et les spécimens rangés dans cette galerie ne devraient pas s’y trouver tout simplement.
- Hum… montrez-vous plus explicite.
- Ouais… j’veux comprendre moi aussi, marmonna Pieds Légers.
- Laissez-moi donc achever jeune homme. Ces pièces n’appartiennent pas à ce temps, à cette époque, voilà tout. Elles représentent une aberration dans la chronoligne. À moins que quelqu’un d’autre que moi ne soit déjà parvenu à modifier le cours naturel des choses, le passé de Terra votre planète… mais il ne peut s’agir de cet imbécile d’Opalaand que vous connaissez sous le nom de Tchou! Quant à moi, je ne suis pas remonté aussi en arrière dans le temps. Du moins pas à ma connaissance ou … pas encore… Ou alors…
- Ou alors? S’enquit Frédéric. Votre voix se fait plus grave…
- Il y a de quoi… ou alors cela signifie que le comte de Castel Tedesco, le vrai cela s’entend, avant que le comte de di Fabbrini ne se substitue à lui, a eu dans son entourage un être qui disposait de moyens technologiques supérieurs à ceux offerts par ce XIXe siècle… Soit un Terrien du futur, mais aucun humain n’aurait logiquement intérêt à modifier le passé de sa planète car, comme l’a montré le chronovision, une des inventions de Stankin mon maître, trois avenirs seulement s’offrent à Terra, soit un citoyen d’une planète extérieure au système Sol… oui, dans ce cas, nous sommes indirectement confrontés à l’individu qui aide en secret les Haäns du XXXe siècle selon votre calendrier… je ne puis m’empêcher de penser que nos dés sont pipés et que…
- Que nous racontez-vous donc monsieur Sermonov? S’écria l’Artiste. Si le Maudit a trop lu Mary Shelley, vous ce seraient plutôt Swift, Cyrano de Bergerac ou Voltaire.
- Oh que non! S’interposa Brelan. Notre compagnon est encore plus étonnant que toutes les impossibilités que nous voyons là…
- Oui madame, vous m’avez percé à jour depuis longtemps. Ce n’est pas votre Soleil jaune qui éclairait mon monde lorsque je suis né. Ma planète tourne autour d’un astre rouge situé à plus de cent années-lumière de votre Terre. Je n’ai que l’apparence d’un humain. Je suis en fait un humanoïde appartenant à l’antique civilisation des Helladoï. Mes ancêtres naviguaient dans l’espace comme vous sur vos océans alors que les vôtres étaient encore à découvrir les techniques du coulage du bronze et à domestiquer les chevaux. Le sang qui coule dans mes veines est jaune cuivré et non rouge. Constatez-donc le vous-même et ne craignez pas non plus de prendre la paume de ma main. Ma température interne est en effet de 45,2°C. Cela peut surprendre au premier abord, je sais…
Sortant un canif d’une de ses poches, Sarton s’entailla volontairement la main afin de faire couler son sang cuivré. Sans répulsion, Louise se saisit du membre blessé de l’Hellados et dit:
- Vous me paraissez plus brûlant qu’un individu atteint d’une forte fièvre. Votre sang semble comme en ébullition. J’avais grandement raison de croire que vous étiez un être plus civilisé que nous. Vous venez du futur dites-vous. Vous n’appartenez pas à notre planète. Dans ce cas, pourquoi vous être mis au service du comte di Fabbrini? Pour détruire l’humanité? Je me refuse à le croire!
- Il n’a jamais été question pour moi d’effacer la race humaine de la surface de Terra, bien au contraire! Je lutte pour lui permettre d’avoir un avenir brillant. Aux côtés de Galeazzo, j’avais tout le loisir de surveiller l’état de ses recherches, de les freiner ou de le pousser à l’échec.
- Hem… vous nous l’affirmez mais…
- Si la Terre disparaît, si la civilisation humaine périt dans la servitude imposée par les Haäns, il en va de même pour Hellas. Nos peuples séparés ne peuvent s’opposer à l’Empire des Tsanu mais unis, ils triomphent de la mégalomanie de ceux-ci. Si nous échouons, Humains et Helladoï, alors plus de cent milliards d’êtres intelligents s’effacent du continuum espace-temps et jamais ils ne verront le jour. Voilà ce que le chronovision a révélé à Stankin d’abord, à moi-même ensuite et à tout l’aréopage qui m’a mandaté ici… lorsque nous ferons halte à la prochaine auberge, je vous montrerai quelques images enregistrées provenant de ma « vidéo ». J’ai un lecteur miniature dans mes bagages … Attendez-vous à un spectacle effrayant…
- Soit. Je retiens votre promesse. Poursuivons et accélérons notre visite, fit Tellier, le visage sévère.
- Attendez, reprit Louise de Frontignac. Le Maudit a pris la place du comte de Castel Tedesco qu’en étant certain que ce dernier ne réapparaîtrait pas.
- Oui, Galeazzo a tué de ses mains Ambrogio. Il en a convenu devant moi.
- Je m’en doutais.
Reprenant leur exploration, les quatre compagnons parvinrent devant les vitrines contenant la partie la plus intéressante de la collection du comte italien. Mais les spécimens tératologiques déclenchèrent chez Pieds Légers un léger mouvement de répulsion. Maintenant, s’alignaient devant nos amis des squelettes de géants et de nains aux mâchoires prognathes dont les membres disproportionnés étaient tordus,
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 un crâne d’hydrocéphale, un fœtus humain lyophilisé, de trois mois environ, repoussant et blanchâtre,
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 des bocaux de scorpions et d’araignées baignant dans diverses solutions macrobiotiques, des serpents de tous les continents parfaitement naturalisés, spécimens allant de la vipère à tête triangulaire au python molure 
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d’Asie. Aux côtés de ces ovipares rampants, le jeune homme découvrit avec horreur un corps humain formolé, à demi disséqué, dégageant malgré tout des effluves insupportables car les entrailles ouvertes. À l’intérieur du ventre ainsi apparent, on distinguait son frère siamois à l’état de fœtus non développé! 
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Pour ajouter au spectacle des plus sinistres, l’homme naturalisé présentait une cage thoracique sciée.
Dans le fond s’accumulaient encore des bocaux au contenu tout aussi révulsant, renfermant des visages découpés à même les cadavres! Des faces de ninjas du véhicule de Diamant? Allez savoir!
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Puis, presque à l’extrémité de la galerie, debout, comme à la parade, se dressait le corps moulé d’une femme Hottentot aux gibbosités graisseuses caractéristiques. 
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Mais le plus repoussant était encore à venir. Une collection unique et morbide de planches anatomiques et d’individus en pied, écorchés d’humains et de chevaux - un cavalier et sa monture - dans le plus pur style du cousin germain de Fragonard comme l’aimait à collectionner un esprit féru de science. 
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Des remugles de moisi, de renfermé et de chair en putréfaction vous saisissaient et vous faisaient tousser. Pieds légers, prêt à dégobiller, lança:
- Maître… c’que ça pue la mort!
- Plus précisément, renseigna Sarton doctement, cela sent le cadavre humain en décomposition avancée. Hum… j’avais raison. Voyez vous-mêmes. Il y a bien un écorché de trop dans cette vitrine. Les étiquettes des spécimens ne correspondent plus. De plus, chaque corps fixé sur une tige de métal est tenu debout par cet appareillage, les pieds reposant sur ce socle rectangulaire. Or, observez… manifestement, quelqu’un a déplacé les corps. À certains endroits, le parquet apparaît plus clair. La vitrine a été ouverte, les écorchés ont été poussés et on s’est autorisé à en rajouter un. La preuve est là: nous comptons plus de spécimens que d’étiquettes. Ah! Voici notre intrus. Remarquez avec moi que sa momification est moins avancée et moins réussie. La peau n’est pas entièrement racornie et présente une certaine souplesse. Quant aux organes et aux veines, ils n’ont pas cette teinte noire si caractéristique. Des muscles saillent encore et…
C’en fut trop pour Louise et Pieds Légers qui, victimes d’un haut-le-cœur, allèrent jusqu’à la fenêtre. L’adolescent eut juste le temps de l’ouvrir avant de vomir sur le plancher. Frédéric, qui apparemment en avait supporté bien d’autres, resta auprès de l’Hellados.
- Oh! Il s’agit du comte de Castel Tedesco! Fit Tellier comme si de rien n’était. Je reconnais son profil. La peau du menton n’a pas été totalement ôtée. Des poils blancs de barbe y adhèrent. Galeazzo s’est complu à employer les méthodes de momification des prêtres égyptiens. Comme si cela ne suffisait pas, il en a rajouté dans la mise en scène macabre. Il n’a pu s’empêcher de signer son œuvre.
- Je partage votre analyse, Tellier.
- Maintenant, j’en ai la certitude. En venant jusqu’ici, nous avons fait fausse route. Sans plus tarder, nous devons nous rendre sur les terres ancestrales des di Fabbrini qui, si je m’en souviens bien, ne sont distantes de ce château que d’une vingtaine de lieues. Allons, Louise et Guillaume, du courage! Nous partons.
Nos amis quittèrent donc la galerie, refermèrent la porte et s’en allèrent retrouver le couple de gardiens de qui ils prirent rapidement congé après leur avoir donné un dédommagement substantiel. Bien évidemment, ils turent leur macabre découverte.

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Dan El en se remémorant cette aventure de l’Artiste ne pouvait que ressentir une douce mélancolie mais aussi une grande admiration pour Sarton, cet intellectuel Hellados dont l’esprit acéré avait remarqué les anomalies contenues dans les collections particulières du comte de Castel Tedesco.
«  Ah! C’était le bon temps comme il était coutume de s’exclamer naguère, faisait notre démiurge. À mes yeux, Sarton, le prospectiviste est bel et bien la quintessence de ce que peut faire de mieux l’intelligence humanoïde. Mais tout de même, il ne pouvait alors appréhender la véritable raison de cette accumulation d’impossibilités dans la collection du comte. Que d’anachronismes! Involontaires en fait. Ils dénotaient tous le fait incontestable que le véritable auteur de cet embrouillamini manquait encore de discernement et de maturité. En ce temps-là, je me complaisais à rassembler tout ce qui appartenait au monde de l’incongru, de l’horreur dans les sciences humaines ou supposées telles. J’étais fasciné par l’étrange et le gothique. Fol que j’étais! Que d’erreurs j’ai commises! La plus évidente étant que j’ai permis à cet Hellados de s’apercevoir que quelque chose n’allait pas. Il ne put que formuler des hypothèses pas si erronées après tout.
Bah! Tout cela appartient à un passé désormais révolu. À défaut de la sagesse, j’ai acquis la mesure de mes limites et une sérénité de bon aloi. Depuis, apaisé, j’ai passé la main. C’est mieux ainsi. Le Pantransmultivers se débrouille fort bien sans moi. Je préfère n’en être qu’un observateur détaché.
Toutefois, j’éprouve encore un attachement certain teinté de mélancolie envers celui que je fus jadis, cet enfançon jamais satisfait, sans cesse expérimentant les schémas les plus invraisemblables.
L’heure ne doit cependant pas être aux regrets. Regardons plutôt ce que donne la cent-cinquantième mouture d’un monde sans carbone… oui… la Vie y est tout de même possible. Elle est encore plus têtue que moi. Et je n’y suis pour rien dans son apparition puisque je me suis contenté de n’impulser que l’énergie nécessaire à l’éclosion de cet éclat d’un  fragment infime du Pantransmultivers cette fois-ci bien réel ».

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Volpiano à la fin d’une belle journée printanière alors que les ardeurs du soleil diminuaient voyait l’arrivée d’une lourde berline venant de France. Parmi les voyageurs et les touristes fortunés qui descendaient devant un hôtel cossu et confortable à la cuisine réputée, il y avait un homme à la silhouette replète, au sourire bonasse et au crâne dégarni. C’était monsieur de Beauséjour en personne. Il attendait qu’un serviteur prît ses bagages encombrants et les portât dans le hall du bâtiment. 
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Mais que faisait donc Saturnin en Italie? Avait-il lui aussi la prétention de poursuivre le comte Galeazzo di Fabbrini dans le but de se racheter une conduite? Ce serait faire erreur sur la nature pusillanime du personnage que de le croire!
En fait, l’ancien chef de bureau goûtait des vacances qu’il estimait méritées après toutes les émotions qu’il avait vécues. Voilà tout. Volpiano n’était qu’une étape sur la route de Stresa, au bord du Lac Majeur, ville thermale très courue par les riches oisifs de l’Europe industrielle.
L’inévitable se produisit. À la réception, Beauséjour se retrouva nez à nez avec Frédéric Tellier. Demandant à parler en particulier au bonhomme, il entraîna celui-ci dans un salon privé. Une fois la pièce fermée à clé malgré les récriminations de l’ex-fonctionnaire, l’Artiste se fit exigeant.
- Monsieur de Beauséjour, puisque le hasard ou la Providence vous jette une fois de plus sur ma route, déclara l’Aventurier d’un air sévère, je vais en profiter. Vous allez vous mettre à mon service.
- Quoi! Ah non! Monsieur Tellier, oubliez-moi, je vous prie. Après tout, je ne suis qu’un vieil homme et n’aspire plus désormais qu’à une retraite paisible.
- Certes mais vous omettez de rappeler que vous vous êtes laissé abuser par la langue perfide du Maudit et que vous vous êtes rendu complice de nouveaux méfaits si graves qu’ils mériteraient la guillotine si j’en dévoilais la teneur à Sa Majesté l’Empereur!
- Vous si magnanime, si pondéré vous useriez de chantage à mon encontre?
- Allons monsieur de Beauséjour! Soyez franc avec vous-même. N’avez-vous rien à vous reprocher? Vous connaissez pourtant ma philosophie: qui casse paie.
- Euh…
- En termes clairs, ramené à vous, cela signifie que vous devez réparer vos fautes en m’aidant à capturer le comte di Fabbrini. Pensez que le Maudit détient mademoiselle de Grandval en otage. 
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- Mais que puis-je y faire? Je ne sais ni me battre ni jouer de ruse.
- Vous vous sous-estimez cher vieil ami. Souvenez-vous donc de l’affaire de la machine de Marly. À l’époque, vous n’aviez point craint de risquer votre vie. Il est vrai toutefois que vous n’aviez plus rien à perdre. Il en va de même aujourd’hui. Voyez… la police française recherche activement tous les complices potentiels ou avérés de Galeazzo. Or, certains serviteurs qui ont réchappé à la terrible explosion des souterrains ont parlé et donné votre signalement.
- Serais-je donc un bagnard en sursis? S’inquiéta alors le bonhomme en s’épongeant le front.
- Presque. Vous n’avez plus le choix. En vous joignant à mon groupe, vous obtenez votre réhabilitation.
- Comment cela?
- Tenez! Lisez le blanc-seing que m’a remis l’Empereur lui-même. Il est à mon nom. Vous pouvez donc avoir une totale confiance en moi. Je vous soutiendrai de tout mon poids si jamais la police vous cherche des noises.
- Je connais la valeur de votre parole. Mais… Vous serai-je véritablement utile?
- Ah! Mon imagination a toujours suppléé vos faiblesses. Rappelez-vous…
- Monsieur Tellier, il me répugne grandement de vous décevoir encore. Vous êtes la seule personne qui n’éprouve pour moi aucun mépris.
- Pourquoi vous demandez-vous? Parce que mes erreurs sont bien plus grandes encore! Il ne m’appartient donc pas de juger quiconque. Accompagnez-moi présentement à l’étage afin que j’avertisse nos amis que vous vous joignez à nous.
Souriant, l’Artiste se dirigea enfin vers la porte du salon qu’il ouvrit nonchalamment tandis que Beauséjour le suivait mi-figue mi-raisin.

***************

Ce même soir, vers huit heures, rue Culture-Sainte-Catherine, le comte Alban de Kermor recevait le juge de Grandval dans son bureau de travail, une pièce meublée dans le style Premier Empire avec sur les murs des originaux du baron Gros. Sur une chaise, un peu en retrait, le journaliste André Levasseur, encore pâle, assistait à l’entretien.
- Comte, ma décision est prise, lançait Frédéric de Grandval d’une voix claire. Je ne puis tergiverser plus longtemps. Je me rends en Italie à la poursuite du ravisseur de ma fille. 
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- Vous êtes le père, monsieur, fit Alban.
- Ah! Vous m’approuvez donc monsieur. C’est par vous que j’ai appris dans quelles circonstances Clémence s’est retrouvé mêlée à cette pénible aventure. C’est ma faute si mon innocente enfant a été enlevée par cette crapule de di Fabbrini qui n’a de gentleman que la vêture et le nom et pas le comportement!
- Hum… je vois. Vous pensez qu’il vous appartient, à vous le père, de la sortir de cette difficile situation. Il n’est pas question, toujours selon vous, qu’un étranger vous ôte ce droit légitime.
- Vos paroles sont bien froides, monsieur alors que nous nous connaissons depuis vingt ans!
- Frédéric, vous faites erreur. Si vous partez pour l’Italie, je viens avec vous. Votre cœur si noble n’est nullement préparé à affronter la vilenie et les subterfuges de Galeazzo. Si vous avez été sa victime, croyez-moi, ce n’est nullement par hasard.
- Au moins, cela je l’avais compris, comte. Votre demi-frère se vengeait du fait que j’ai condamné tous les membres de sa bande aux travaux forcés après la fameuse affaire de chantage qui le révéla au monde. Je pars demain matin par l’express de sept heures.
- Je vous rejoindrai à la gare de Lyon.
- Ah! Mais je ne tiens pas à rester sur la touche, moi! S’écria Levasseur. Je me sens assez en forme pour vous accompagner messieurs.
- A quel titre donc voulez-vous participer à cette chasse à l’homme? Fit Grandval sur un ton glacial.
- C’est mon patron qui se trouve présentement en première ligne, jeta fièrement André.
- Dans ce cas, vous êtes libre de venir, répliqua Kermor empêchant toute répartie du juge.
Celui-ci, comprenant qu’il avait obtenu plus ou moins satisfaction, ne s’attarda pas davantage et prit rapidement congé.

***************

Le lendemain, alors que l’express pour Milan roulait à soixante kilomètres à l’heure entre Dijon et Mâcon, le journaliste Levasseur, confortablement installé dans un wagon de première classe, chose qu’il ne pouvait s’offrir habituellement, eut la langue un peu trop longue. Peut-être était-ce dû à une bouteille de Bourgogne qu’il avait goûtée? Le secret que le comte Alban de Kermor avait tenté de garder pour lui, André l’éventa.
- Ah! Monsieur le juge! Vous ne pouvez pas apprécier tout le sel, toute l’ironie de l’affaire!
- Que voulez-vous dire?
- Vraiment, vous ne connaissez pas la véritable identité de celui qui s’est porté au secours de votre fille? C’est si comique que cela me fait rire!
- Monsieur Levasseur, ordonna Alban, taisez-vous! Vous n’avez pas toute votre lucidité.
- Comte, que tentez-vous de me dissimuler? Trahiriez-vous une amitié de vingt ans?
- Ah! Frédéric, ne cherchez donc pas à savoir ce que je ne puis vous dire. Au nom justement de ce qui nous unit…
- Que de grands mots! Que de nobles sentiments! Pourquoi, diable, tant de mystère? Éclata André. Mon patron, c’est le Maître, voilà tout! L’homme qui en impose à tous les bas-fonds de Paris et de l’Europe!
- Le Maître? Mais il n’y a qu’un individu que la pègre nomme ainsi! C’est… impossible, bégaya Grandval. Il est mort il y a dix ans après avoir tenté de s’échapper du bagne de Toulon. Son corps a été retrouvé gonflé d’eau et méconnaissable. Il n’a pu être identifié que par un tatouage et sa tache de naissance caractéristique, la forme de l’Australie, sur sa clavicule gauche!
- Alors, reprit le plus jeune, vous le prononcez oui ou non? Vous brûle-t-il tant la gorge?
- Frédéric Tellier, dit l’Artiste, fit d’une voix sourde Grandval. S’il s’agit bien de lui, la justice doit suivre son cours. Ce bandit n’est rien de plus qu’un bagnard évadé qui doit gagner Cayenne au plus tôt! Cela fait trop longtemps que cet homme se moque de la société.
- Mon ami, quel ton dur! Quelle intransigeance! Tellier ou Victor Martin? Qu’importe son identité! Ne voyez en lui que l’homme courageux qui saura vous rendre votre fille et qui, une fois encore, une fois de plus, ose s’opposer aux machinations de Galeazzo.
- Mais quel courage y a-t-il là-dedans? Vous semblez oublier que ce malfaiteur a été jadis le bras droit de di Fabbrini!
- Certes, mais il y a longtemps qu’il a rompu avec lui. Depuis dix ans, luttant dans l’ombre, il s’est racheté une conduite. Voici pourquoi il s’est évadé de Toulon. Il a ainsi sauvé Paris des Thugs et Saint-Pétersbourg de Danikine. Pardonnez-moi, Frédéric, mais votre passé est-il donc sans taches?
- Quoi? S’offusqua le juge. Alban, de votre part, c’est un coup bas!
- Mon vieil ami, vous m’obligez à me montrer impartial! Cessons-donc là cette discussion qui met en danger notre relation et songeons plutôt à établir un plan d’action contre mon frère.
- Voilà qui est bien parlé, conclut le journaliste.
Le front soucieux, Grandval médita quelques minutes puis proposa au comte de Kermor le piège envisagé à l’encontre de di Fabbrini.

***************

Quelques jours plus tôt, Clémence de Grandval reprenait ses esprits dans une immense salle voûtée, une crypte appartenant à une chapelle nobiliaire de la fin du XV e siècle édifiée dans le plus pur gothique flamboyant. Seule, allongée sur un lit de repos à la façon de madame Récamier,
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 elle ouvrit les yeux. Ce fut pour voir, dans un halo trouble une statue à l’aspect proprement effroyable, enfermée dans une niche, ouvrage manifestement sculpté par une âme tourmentée, en fait une commande du propriétaire des lieux alors, le comte Giancarlo di Fabbrini, qui vivait dans les années 1530. Il s’agissait d’une représentation du seigneur donateur lui-même, trois ans après sa mort, un cadavre debout donc, Le Squelette, une œuvre macabre dans le goût morbide d’un Moyen Âge tardif. 
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La pseudo dépouille apparaissait dans toute l’horreur de la phase terminale de la putréfaction. Ainsi, ses mains décharnées tendaient son cœur vers Dieu. Sur les os, des lambeaux de muscles et de vêtements y adhéraient encore, parfaitement reconnaissables.
Lorsque Clémence réalisa enfin ce qu’elle avait en face d’elle, elle se releva subitement tout en poussant des cris d’orfraie et tourna la tête pour échapper à cette saisissante vision.
Malheur lui en prit car elle découvrit alors une autre œuvre d’art toute aussi repoussante. Une fresque du XIVe siècle peinte par un élève siennois de Simone Martini, représentant le mythe des trois morts et des trois vifs. Trois jeunes gens de la noblesse, parés de leurs riches atours, se bouchaient les narines devant trois cercueils ouverts contenant leurs cadavres futurs plus ou moins décomposés. 
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- Mon Dieu! S’écria la jeune fille, le cœur en émoi, les yeux emplis de larmes. Je ne me souviens de rien… où suis-je donc? Chez quel artiste à la conscience hantée, chez quel esthète fasciné par la mort? Comment suis-je arrivée ici?
Tentant de se mettre debout, elle constata avec effroi que la peur l’en empêchait. Elle était sans forces. Vouée à n’être qu’un regard paniqué, Clémence s’aperçut en tremblant qu’elle n’était entourée que de gisants et de transis plus ou moins ordonnés dans cette immense crypte voussée, à peine éclairée par un chandelier d’argent oublié sur une table d’offrandes.
La jeune fille, malgré elle, ne put ôter ses yeux d’un des gisants présentant une face recouverte de crapauds, tandis que des vers saillaient de ses bras déjà décharnés.
Puis, lentement, son regard glissa vers un transi à sa gauche, remarquable du fait que le cadavre, nu cela allait de soi, n’avait qu’un pagne autour des reins pour cacher son intimité. La cage thoracique fort prononcée, la tête décharnée aux lèvres et aux cartilages du nez absents, quelques touffes de cheveux cependant encore rattachées à la calotte crânienne, tel avait voulu être représenté dans la mort l’évêque Fabrizio di Fabbrini, enlevé en ce monde en l’année du Seigneur 1412. 
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À ses côtés, encore un transi, celui du gonfalonier Ercole, premier comte di Fabbrini, n’ayant plus que les muscles et les os tandis qu’au fond de la salle, presque dans l’obscurité, le gisant de la comtesse Maria Estella di Fabbrini, trépassée en 1550, semblait appeler Clémence à la rejoindre dans l’au-delà. Le sculpteur n’avait pas craint de représenter la défunte sous l’aspect d’un corps récemment autopsié, aux ouvertures à peine recousues. 
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C’en fut assez pour la jeune fille. Elle parvint enfin à se tenir debout puis à se traîner jusqu’à une porte cloutée. Mais las! Celle-ci était fermée à clé de l’extérieur. Bien trop faible pour tambouriner sur le bois vermoulu, Clémence allait céder au désespoir lorsqu’un bruit venant de l’autre côté de la porte la fit reculer. Son cœur battit alors la chamade. Des pas lourds et irréguliers, un souffle court, un cliquetis de clés, une serrure qui grince alors que la porte massive était poussée maladroitement. Sous l’embrasure, la lueur tremblante d’une bougie déformant les silhouettes, se tenaient une vieille servante ainsi que le maître du château, un sourire indéfinissable sur ses lèvres minces.
Alors, la jeune fille, sa mémoire revenue soudainement, reconnut son ravisseur. Elle porta sa main droite à sa bouche afin de retenir un cri de détresse. Puis, elle fit deux pas en arrière tandis que l’homme avançait jusqu’à elle, lui barrant ainsi la sortie.

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samedi 1 novembre 2014

Le Tombeau d'Adam 2e partie : Le Retour de l'Artiste chapitre 11



Chapitre 11

Dans le sombre et étroit cagibi qui servait d’archives au Matin de Paris, André parcourait fébrilement les anciens numéros du journal. Il remonta ainsi jusqu’à la période 1853-1854. Ce fut ainsi qu’il glana des renseignements sur le Bees’club. Le demi-frère de Galeazzo, le comte Alban de Kermor avait mis fin aux agissements de cette bande de bandits de haut vol qui rackettait, faisait chanter les représentants de la grande finance et de la noblesse. Levasseur apprit ainsi l’adresse de Kermor: rue Culture Sainte-Catherine.
Fort de son nouveau savoir, avec l’aplomb qui le caractérisait, notre plumitif se présenta chez le comte où il fut reçu sur l’heure. Alban était un homme de taille élevée, âgé d’une cinquantaine d’années, l’œil bleu et le cheveu encore blond, vêtu avec un raffinement de dandy. 
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Prié de s’expliquer, le journaliste entra dans le vif du sujet. Il résuma en phrases rapides tout ce qu’il savait sur l’affaire des mystérieuses disparitions et apprit au comte que son demi-frère s’y trouvait mêlé une nouvelle fois. Il l’informa également de l’emprisonnement possible de son patron et d’un jeune voleur répondant au nom de Pieds Légers.
- Donc, c’est mon aide que vous venez solliciter, conclut Alban.
- Oui, monsieur le comte, mais tout d’abord, j’aimerais que vous m’éclairiez sur un point: une jeune fille dont je suis épris, mademoiselle de Grandval, dont le père a été élevé, a été recueillie par madame veuve de Frontignac qui fut connue autrefois sous le sobriquet de Brelan d’As.
- Poursuivez, monsieur Levasseur.
- Or, depuis hier, peu après la disparition du directeur du Matin de Paris, madame de Frontignac semble avoir changé. Elle est sujette à des réticences, des pertes de mémoire…
- Oh… je vois où vous voulez en venir. Vous pensez à une substitution ou à une mise sous influence.
- Oui… un échange avec une autre jeune femme est-il possible?
- Hélas oui, mon ami. À ma connaissance, il n’existe qu’une personne qui ressemble suffisamment à Brelan pour prendre sa place. Il s’agit de Camélia, sa demi-sœur. Pourtant, les deux jeunes femmes s’étaient rabibochées. À moins qu’une nouvelle fois Galeazzo ait exercé une pression sur cette Camélia…
- Est-elle dangereuse?
- Elle est capable de tuer si c’est cela que vous voulez dire.
- Ouille! Dans ce cas, monsieur le comte, il n’y a pas une minute à perdre. Clémence est en grand danger, je le sens…
- Je vous suis dans mon tilbury. Dans deux minutes, nous serons en route. Vous m’indiquerez le chemin. 
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Quelques instants plus tard, tout en conduisant le coupé d’une main experte, Alban demandait:
- Et pour votre directeur? Connaissez-vous le lieu probable de son emprisonnement?
- Il nous faut pénétrer dans les Arènes de Lutèce et emprunter un souterrain où les pièges pullulent.
- Monsieur Levasseur, sachez que, depuis le début, je me suis intéressé à cette affaire d’enlèvements réapparitions. Mais je ne comprends pas pourquoi votre patron s’est senti obligé de s’attaquer à mon demi-frère, au risque de sa propre vie.
Le comte se tut pour s’enfoncer dans ses pensées quelques minutes. Son visage était sombre et il fronçait les sourcils. Maîtrisant mal son impatience, le journaliste finit par rompre le silence.
- Monsieur de Kermor, Victor Martin n’agit pas seul contre Galeazzo. Il a sous ses ordres toute une bande de voleurs repentis ou pis encore, des gens qui ont connu les bagnes de Brest ou de Toulon.
- Monsieur Levasseur, n’ajoutez rien. Celui qui s’acharne ainsi à combattre mon demi-frère le fait en toute connaissance de cause. Frédéric Tellier s’oppose à lui encore une fois. Mélange de Mandrin et de Robin des bois, il se voudrait le Vidocq de Napoléon III comme l’oncle a eu le sien.
- Hem…
- A supposer que Victor Martin ait réellement existé, il a dû mourir depuis un long moment et le plus grand bandit de notre siècle, celui que les gazettes des tribunaux ont surnommé à juste titre l’Artiste, ou encore le Danseur de cordes, avec le panache qui le caractérise, mi-crapule mi-homme du monde, véritable enfant des barrières, a pris la place du si fréquentable directeur du Matin de Paris, membre de l’Institut, officier de la Légion d’Honneur, intime de Leurs Majestés Impériales, et aujourd’hui, a portes ouvertes aussi bien à Saint-Pétersbourg qu’à la Wilhelmstrasse ou encore à Buckingham Palace. Mes propos n’ont pas l’air de vous surprendre…
- Je sais depuis peu que mon patron est cet être fabuleux, quasi mythique. Il me fascine depuis l’adolescence et jamais je n’avais osé le côtoyer d’aussi prêt.
- Oubliez pour quelques instants encore votre admiration et racontez-moi plutôt comment votre attaque s’est soldée par votre échec. Tantôt votre récit était trop succinct.
Levasseur s’exécuta de bonne grâce. Cependant, le coupé s’était arrêté devant l’hôtel particulier de madame de Frontignac et, d’autorité, les deux hommes s’introduisirent dans le salon bleu, forçant le passage. À la vue du comte de Kermor, Camélia pâlit subitement et balbutia:
- Vous! Vous ici…
Alban saisit brutalement le bras de la jeune femme et, oubliant toute galanterie, le lui tordit derrière le dos.
Pendant ce temps, Levasseur avait couru comme un fou jusqu’à la chambre de Clémence pour constater son absence. À bout de souffle, il revint dans le salon, mort d’inquiétude.
Le comte accentuait sa pression sur le bras de Camélia et celle-ci, sous la douleur, finit par avouer l’impensable.
- J’ai poignardé mademoiselle de Grandval! Cette mijaurée m’avait percée à jour. Elle avait découvert le pot aux roses.
- Quoi? S’écria hors de lui le journaliste. Où est-elle? Qu’avez-vous fait de son corps? Est-elle encore en vie?
- Comte vous me faites mal inutilement. Clémence repose dans la buanderie, au rez-de-chaussée, à côté de l’office. Mais j’ignore si elle est toujours vivante.
Ne la laissant pas même terminer, André se précipita dans les communs, enfonça la porte de la buanderie à coups de pieds et découvrit alors son amour, la poitrine ensanglantée, gisant sur une table de repassage.
Le jeune homme se rapprocha et saisit le corps qu’il pressa contre son cœur. Puis, délicatement, il le souleva et le transporta au premier étage.
Là, le comte de Kermor, qui avait été officier de marine, et qui avait donc des notions de médecine, s’assura que Clémence respirait. Il prit soin de la panser sommairement. Enfin, il pria Levasseur d’aller quérir promptement son médecin personnel qui logeait rue de Rivoli.
Camélia, quant à elle, toute velléité de résistance envolée, était assise sur le canapé, attendant le bon vouloir du comte.
Le journaliste parti, Kermor se tourna vers elle pour lui dire durement:
- Ma belle, vous n’avez plus rien à perdre! Si vous voulez sauver votre tête, il faut tout me raconter.
Penaude, la voix sourde, la femme de mauvaise vie obéit.

***************

Malgré les recommandations de son soupirant, mademoiselle de Grandval s’était montrée fort imprudente. Collant son oreille contre la porte du boudoir, elle avait ainsi surpris une conversation explicite entre la fausse Louise et la domestique Annie.
- Madame Camélia, il nous faut prendre les nouveaux ordres de monsieur Sermonov. Le Russe sera sans nul doute mécontent car nous avons laissé filer ce curieux de journaliste.
- Peut-être pas Annie. Attends six heures et rends-toi rue de Valois. Tu expliqueras la situation au bras droit du comte et…
Un fracas soudain vint interrompre Camélia qui sursauta. Le bruit provenait du salon jaune situé à côté. En fait, désirant qu’aucune parole ne lui échappât, Clémence s’était fortement appuyée contre le chambranle de la porte, ne prenant pas garde à une desserte comportant un service à orangeade. L’ampleur de sa jupe avait fait le reste. Maintenant, le carafon et trois verres gisaient brisés sur le parquet fraîchement ciré.
Annie fut la première à réagir. Ouvrant violemment la porte, elle fit perdre l’équilibre à la jeune fille et, l’empoignant sans aucun égard, la traîna jusqu’à la demie sœur de Brelan.
Mais, Clémence, téméraire, au lieu de trembler et de gémir, invectiva la fausse Louise.
- Vous n’êtes pas madame de Frontignac! Vous m’avez trompée. Qu’avez-vous fait de mon amie, de ma bienfaitrice? Je vous préviens. J’ai des appuis et…
- Tais-toi donc péronnelle! Annie, attache-la avec les cordons du rideau.
Rapidement, la jeune fille se retrouva bâillonnée malgré les coups de pieds qu’elle envoyait à la domestique soudoyée. Clémence avait beau se débattre, elle était impuissante face à la force musculeuse d’Annie qui n’avait pas toujours été femme de chambre. Tout ce charivari mettait les nerfs de Camélia à rude épreuve.
Finalement, la femme perdue se saisit d’un coupe-papier et l’enfonça de toutes ses forces dans le sein gauche de Clémence, ratant le cœur d’un pouce. Heureusement, la lame glissa sur une côte. Mais la blessure fut cependant suffisante pour que la jeune fille perde connaissance.
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La pensant morte, les deux complices transportèrent le corps inanimé dans la buanderie, Camélia ayant décidé d’aviser plus tard quant à la conduite à observer.

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Lorsque le médecin mandé par Kermor ausculta Clémence de Grandval, il prononça un diagnostic réservé espérant seulement en la jeunesse de la patiente. Celle-ci fut veillée par Emily.
Alors, Alban et André conduisirent Camélia et Annie à la préfecture de police où le comte avait ses entrées.
Malheureusement, profitant d’un embarras des rues, la domestique parvint à sauter de la voiture et à s’enfuir. Kermor, jugeant que Camélia était plus dangereuse, retint le journaliste qui voulait se lancer à la poursuite d’Annie.
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Pressés d’avoir une explication sérieuse avec l’envoyé du tsar Dmitri Sermonov, Alban et André se postèrent aux abords de la préfecture de police afin d’aborder le Russe. La chance les servit car, bientôt, la haute silhouette de Sarton, si caractéristique, fut en vue. Nonchalant, savourant la splendide journée printanière tout embaumée, l’Hellados flânait parmi les passants.
Le comte de Kermor ordonna discrètement à son cocher de suivre le pseudo Russe de près.
Or, au bout de dix minutes de ce manège, Sarton se sentit guetté. Le journaliste et son compagnon n’eurent d’autre choix que de passer à l’action, mettant à profit le fait que le trio se trouvait maintenant dans une rue déserte. Ainsi, en moins de trois secondes, Sermonov fut capturé sans aucune résistance de sa part. En fait, l’Hellados espérait cet instant depuis plusieurs jours déjà. Tout en laissant ligoter, en son for intérieur Sarton pensait que tout se déroulait selon son plan.
« Stadull continue de m’assister. Je puis donc dès aujourd’hui trahir Galeazzo sans remords et me débarrasser d’Opalaand par la même occasion. Faisons en sorte que le comte de Kermor, car il s’agit bien de lui avec les pensées que je capte, et la bande de Frédéric Tellier mettent le siège devant le laboratoire de di Fabbrini. Celui-ci, dans un geste de fureur désespérée, enclenchera l’allumage des charges explosives que j’ai installées, détruisant les aboutissements matériels anachroniques des recherches de Danikine tout en ensevelissant les témoins gênants de cette histoire. Toutefois, auparavant, il me faudra entrer en possession des carnets du pseudo prince russe ».
Encadré par Alban et le journaliste Levasseur, sous la menace d’un pistolet brandi par Kermor, l’Hellados fut interrogé.
- Monsieur Sermonov, votre attitude est fort étrange, vous en conviendrez, fit le comte lentement.
L’extraterrestre se contenta d’opiner de la tête.
- Apparemment, vous vous attendiez à notre filature et à votre enlèvement. Quel jeu jouez-vous? Pourquoi vous être mis au service de mon frère maléfique?
- Comte, je ne suis au service que de moi-même! Répliqua Sermonov fièrement. Ce n’est pas l’ambition qui me guide.
- Alors, l’argent peut-être? Hasarda Levasseur maladroitement.
- Là, vous m’insultez, jeune homme.
- Dans ce cas, expliquez-vous plus clairement, monsieur l’envoyé du Tsar!
- Ce qu’a entrepris Galeazzo di Fabbrini menace l’ordre de l’Univers même!
- Mais mon frère est loin de posséder le bagage scientifique nécessaire pour aboutir dans ce projet. J’en conclus que vous l’avez aidé dans les calculs et le côté technique de la chose.
- En partie seulement, avec réticence et dans le but de l’entraîner dans un échec retentissant.
- Il m’est extrêmement difficile de vous croire.
- Je partage le sentiment de monsieur de Kermor, asséna André. Avec toutes vos machinations, Clémence de Grandval est mourante!
- Ah! Camélia n’a donc pas pu se contrôler, murmura Sarton avec contrariété. Écoutez, messieurs… accordez-moi votre confiance pour une heure seulement, pas plus… conduisez-moi vite auprès de la jeune fille. Je puis la sauver, je vous l’affirme!
- Comment cela? Par un coup de baguette magique?
- Non monsieur Levasseur! J’ai étudié la médecine dans mon cursus avant de me consacrer à la prospection.
- Vous voulez que j’accepte ce nouveau mensonge? S’écria le journaliste hors de lui.
- Taisez-vous, jeta Kermor d’un ton sec ce qui eut pour effet immédiat d’éteindre la colère d’André.
Puis, le comte articula lentement:
- Au point où nous en sommes, soit… monsieur Sermonov, vous avez l’heure demandée…
L’Hellados ne manifesta aucune émotion tandis qu’Alban ordonnait à son cocher de rejoindre l’hôtel de madame de Frontignac. Ce problème réglé, la conversation reprit d’une façon plus civile, Levasseur ruminant silencieusement son ressentiment.
- Comte, puisque vous semblez plus évolué que ce chien fou, je vais vous indiquer les accès des souterrains ainsi que les lieux exacts des repaires secrets de votre frère. Après avoir délivré Brelan naturellement.
- Oh! Je vois… sans doute craignez-vous que je vous livre à la police après vous avoir obligé à tomber le masque!
- Décidément! Quelle piètre opinion vous avez de moi comte de Kermor. Toutefois, je ne puis vous le reprocher. En m’engageant dans cette histoire, j’étais tout à fait conscient que j’allais me confronter au mépris des hommes, mes presque frères.
Puis Sarton s’enferma dans un long mutisme qui ne s’acheva que par l’entrée de la voiture hippomobile dans la cour de l’hôtel particulier de Louise de Frontignac.

***************

Le même soir, Clémence de Grandval était sur le chemin de la guérison. Ce miracle était dû à un appareil médical issu de la technologie du XXIIIe siècle.
De retour, Brelan veillait la jeune fille, se conformant aux ordres de Sarton quant aux soins à donner à la blessée. Camélia croupissait dans une cellule de la prison pour femmes de Saint Lazare sous l’inculpation de tentative d’assassinat.
Vers onze heures ce même soir, eut lieu la jonction des hommes du comte de Kermor et de la bande de Frédéric Tellier. Levasseur, qui voulait rester auprès de son amour, ne participerait pas à l’assaut envisagé. Sarton, surveillé par Alban et Milon, servait de guide à ces combattants de l’inconnu qui allaient une fois encore affronter les souterrains truffés de pièges plus diaboliques les uns que les autres.

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Dans le boyau mitoyen des caves de l’hôtel particulier du comte de Castel Tedesco, rue de Valois, le nain magyar était à son poste habituel, assis devant un pupitre d’alarme - installé par le faux Russe - comprenant une série de lampes témoin reliées à une carte des souterrains et des diverses salles de laboratoires. Ainsi, chaque point clé des lieux figurait sur ledit plan.
Soudain, la lampe correspondant aux Arènes de Lutèce se mit à clignoter. Le nain comprit que des intrus avaient emprunté le souterrain interdit aux profanes. Actionnant aussitôt un levier, il dévoila un miroir qui était l’aboutissement d’un relais de glaces permettant à l’observateur en place à son pupitre de voir ce qui se passait dans les lieux occultes appartenant au Maudit. S’emparant d’un cornet acoustique, le Magyar avertit son maître. Galeazzo reçut fort mal la nouvelle.
Quelques instants plus tard, le comte di Fabbrini avait rejoint son séide dans le souterrain et observait les images transmises par le jeu des miroirs. Avec colère, il identifia son demi-frère mais également Sarton.
- Alban! S’exclama-t-il. Toi! Tu es donc toujours sur mon chemin au moment où je m’y attends le moins. Et c’est cet étranger à qui j’ai accordé ma confiance impunément qui t’a conduit jusqu’ici! Tu te dresses devant moi une fois de trop. Ah! Si je pouvais rire! Ton courage est si grand, si remarquable que tu t’entoures de deux cents hommes pour lancer la curée contre Galeazzo le loup solitaire. Mais, Alban, mon cher frère, je ne suis pas encore battu. Allez! Courez, chiens que vous êtes! Flairez, débusquez jusque dans sa tanière le sanglier ensanglanté mais toujours debout, toujours vaillant et plus résolu que jamais! Vous ne ferez connaissance que de plus près du feu céleste que je vais déclencher. Votre poil va griller et bienheureuses les générations futures qui pourront identifier vos cendres dans un ou deux siècles. Il est temps de mettre en route le dispositif de Sermonov. Quel retour du sort! Ce traître sera parmi les premiers à faire l’essai de sa propre arme. Moi, j’ai encore le temps de récupérer les précieux écrits de Danikine. Heureusement que j’ai pris soin de dissimuler leur nouvelle cachette à ce faux-cul! Mais… Si jamais il réchappait à son propre mécanisme? Non… pourquoi m’inquiéter? Pareille chose est impossible. Je rejoins ensuite les terres de mes ancêtres afin de reprendre ma tâche et la terminer. Puis-je m’attarder pour saluer l’Artiste avant qu’il parte en fumée? Oui… je ne vais pas me priver de cette satisfaction… après tout, le dispositif est une lente mise à feu et la déflagration n’aura lieu que dans quelques minutes.

***************

Galeazzo avait eu grand tort de laisser l’Artiste et Pieds légers sous la garde de Saturnin de Beauséjour sans les bâillonner. L’Aventurier mit à profit cet atout. Assis paisiblement dans sa cage comme s’il ne se souciait nullement de son sort, Frédéric observait son geôlier improvisé les yeux mi-clos.
L’ex-fonctionnaire, livide, glacé et transpirant à la fois, faisait les cents pas tout en s’épongeant régulièrement le front. Durant ce manège, il évitait de jeter un œil sur les dépouilles naturalisées.
- Mon cher monsieur de Beauséjour, vous m’étonnez fortement, émit l’Artiste pince sans rire. J’avais en mémoire un bonhomme pusillanime à souhait et vous voici aujourd’hui tout gaillard, empli d’un magnifique courage, allant et venant au milieu de ce décor d’épouvante. Mon ami, je vous félicite. Cependant, dormez-vous bien la nuit?
Beauséjour ne répondit que par un long soupir qui valait tous les discours.
- Comment? Poursuivit Frédéric avec son ton moqueur. Vous souffrez d’insomnie? Ah oui! Cela doit être vrai car votre teint me paraît bien blafard. Quant à vos yeux… je les distingue à peine tant vos cernes sont profondes. Mais vieux compagnon, ne soyez donc pas si nerveux! Vous tremblez. De froid, sans doute. Cette cave est si humide. De plus, vous ne rajeunissez pas. Voyez, je reconnais volontiers que moi-même je boirai bien une tasse de café chaud.
Les paroles du Danseur de cordes achevèrent de déstabiliser le plus que sexagénaire. Enfin, celui-ci se permit de céder à la panique et aux remords.
- Ah! Monsieur Tellier vous n’avez pas idée combien je regrette mon instant de faiblesse! J’en ai assez de ce rôle de garde-chiourme dans ce lieu immonde empli de monstres. Qui me dit qu’ils ne vont pas tantôt se réveiller et me dévorer?
- Allons, monsieur de Beauséjour, montrez-vous fort! Ainsi, vous en avez assez de servir de factotum au comte?
- Oui, confirma Saturnin d’une voix chevrotante.
- Il y aurait bien une solution. Mais je n’ose la formuler à haute voix.
- Osez, monsieur Tellier, osez, c’est tout ce que je demande!
- Délivrez-nous, Tchou, Pieds Légers et moi-même! C’est aussi simple que cela. Je saurai me montrer reconnaissant et oublierai volontairement votre égarement passager.
- Hum… le comte di Fabbrini ne me pardonnera pas cette trahison. Jurez-moi que vous me protègerez contre son ire.
- Bien sûr, Saturnin. Ai-je déjà failli à la parole donnée?
Convaincu, l’ancien chef de bureau allait actionner les leviers qui commandaient la descente des cages lorsque Galeazzo surgit inopinément, tel un diable sorti de sa boîte, les yeux flamboyants et l’écume aux lèvres.
- J’arrive à temps, ce me semble, gronda le Maudit.
Le Piémontais apparaissait sans son maquillage devenu superfétatoire.
- Je le savais! J’ai eu tort de vous accorder une fois encore ma confiance, monsieur de Beauséjour! Grand tort! Vous ne pouvez être qu’un bouffon pitoyable, un clown triste et ridicule qui n’est pas même capable de tirer des larmes et des cris de joie à Margot!
Tandis que le comte éructait, le malheureux vieillard s’était mis à genoux et sanglotait.
Cette terreur n’eut pour résultat que d’accentuer la rage de l’Italien.
- Aucun d’entre vous ne sortira vivant d’ici! J’en fais le serment! J’ai enclenché la machine infernale fruit du savoir de Sermonov. Ce soir, Paris sera rayé de la carte du monde civilisé!
- Quoi? Encore? Persifla l’Artiste.
- Cesse donc de railler, Danseur de cordes! Oui, cette nuit, dans deux heures au plus tard, l’orgueilleuse capitale de la France ne sera plus que ruines fumantes. Alors le nom de Galeazzo, comte di Fabbrini retentira au son des trompettes du Jour du Jugement Dernier. Je deviendrai le nouveau Josué. La première explosion se produira dans dix minutes, ici, au cœur même de Paris. Ce ne sera qu’une mise en bouche, une répétition de ce qui attend les Parisiens. Puis, par réaction en chaîne, comme un collier de perles, les explosions se propageront dans les sous-sols et les souterrains minés par mes soins jusqu’à Bougival, où se trouve le repaire de ta bande, Vincennes, Boulogne, Courbevoie et j’en oublie! Sous les soubresauts de ma vengeance, la ville lumière s’engloutira jusque dans les profondeurs de la terre. Quels instants magnifiques! Quelle fin pour cet histrion d’empereur!
Mais Galeazzo fut contraint de s’interrompre quelques brefs instants afin de reprendre son souffle. Comme nous le voyons, il était bel et bien persuadé de la destruction imminente de Paris, ignorant que ce scénario n’entrait absolument pas dans les vues de Sarton. D’ailleurs, ce dernier était parvenu à leurrer le Maudit.
- Ah! Savourez vos ultimes minutes de vie, clama le comte se voulant magnanime, mais plus dément que jamais, misérables écureuils égarés qui avez cru pouvoir vous attaquer au Loup blanc de Sibérie
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 sans en subir les conséquences! Appréciez les tout derniers battements de vos cœurs, écoutez-les. Ils résonnent inexorablement dans les horloges du temps qui vous est compté. Adieu, humains ordinaires, vils et peureux! Saluez la camarde de ma part lorsque vous la verrez!
Alors, poussant une pierre coulissante, Galeazzo s’engouffra dans un passage dérobé tandis que son rire diabolique s’éloignait avec lui. Mue par un mécanisme secret, la dalle retrouva vite sa position première.
Beauséjour se lamentait toujours. Mais Tellier le rappela à l’ordre avec sévérité. Comprenant qu’il devait se reprendre, qu’il subsistait une minuscule chance pour qu’il s’en sorte vivant, le triste bonhomme se résolut enfin à activer le levier qui faisait descendre les cages. Puis, il ouvrit les serrures avec les clés adéquates.
- A quoi bon, monsieur Frédéric? Gémit le bonhomme. Il est trop tard, nous allons tous mourir! L’issue secrète s’est refermée et j’ignore où se trouve la pierre qui met en mouvement le mécanisme.
- Il est vrai que je n’ai pu voir exactement ce que faisait Galeazzo, rétorqua l’Artiste placidement. Mais il doit exister une autre sortie. Cherchons-la tous, le temps presse.
Galvanisé par la franchise de ces paroles, Tchou obéit sans hésiter immédiatement imité par ses compagnons. Tous se mirent à sonder le sol et les murs. Or les secondes s’écoulaient inexorablement se transformant en minutes.
Les autres victimes du comte poursuivaient leur sommeil et jamais ne se réveilleraient. Galeazzo avait pris la fuite, les abandonnant à leur sort, s’esquivant sans gloire malgré son discours grandiloquent. Ses complices étaient également condamnés comme s’ils ne comptaient pour rien.
Beauséjour geignait.
- Je suis trop jeune pour mourir! Pas tout à fait soixante-six ans. Je ne me suis pas préparé. Sortir! Partir loin d’ici! Mais comment? Bon sang! Comment? Il me faut une lueur de génie…
Pendant que Saturnin emplissait le repaire de ses gémissements lassants, l’Artiste inspectait méthodiquement les voûtes de la cave, grimpant pour ce faire sur une cage qui se balançait dangereusement dans le vide. Ainsi, il finit par remarquer un orifice d’aération aménagé qui permettait aux miroirs placés dans l’ouverture de refléter les scènes se déroulant dans les souterrains.
- Pieds Légers, viens me rejoindre! Ordonna-t-il à son jeune ami. Je crois que je tiens le moyen de nous échapper.
- Mais, Maître, c’est diablement risqué! Jamais la cage ne supportera notre poids.
- Ah oui? Tu préfères sauter sans doute! Tchou, fais taire cet idiot! Il m’empêche de me concentrer.
- Avec plaisir, l’Artiste! Répliqua le faux Chinois heureux.
Ayant escaladé le treuil, le jeune voyou put porter Tellier sur ses épaules. En équilibre instable, il vacillait mais courageusement serrait les dents et tenait bon. De son côté, l’Artiste ne chômait pas. Le poing enroulé dans un mouchoir, il brisait l’un des miroirs, en ôtait les éclats afin de dégager l’orifice, puis, après un périlleux rétablissement, rampait à l’intérieur de l’étroit boyau.
Une trentaine de mètres plus loin, le Danseur de cordes rencontra un deuxième miroir qui bouchait le conduit. L’appareil subit le même sort que le premier. Voyant que la fuite était possible, Frédéric revint en arrière et appela ses compagnons d’infortune.
Tchou dut porter Beauséjour jusqu’à la cage et le hissa à la force des poignets jusqu’au conduit d’aération. Assommé, le vieil homme était un véritable poids mort mais le Haän s’en souciait peu.
Cependant, alors que le pseudo Chinois s’engageait dans le boyau et y poussait l’ex-fonctionnaire, ce dernier recouvra ses sens. Il comprit vite qu’il devait ramper s’il voulait sauver sa peau. Il le fit donc mais sa bedaine gênait sa progression.
- Allons! Pressons! Le temps fuit, s’écria Tchou, excédé tout en plaçant quelques coups de tête dans la partie la plus charnue de Beauséjour.
Cela eut un effet véritablement miraculeux puisque le bonhomme accéléra.
Après une avancée de cent cinquante mètres et le bris de six miroirs supplémentaires, nos personnages entendirent une première explosion provenant d’en bas dont le fracas se répercuta dans le boyau d’évacuation. Le sol se mit à trembler sous l’effet des fortes secousses. De la fumée se répandit également jusqu’aux quatre fugitifs tandis qu’une coulée de terre issue des parois annonçait un prochain effondrement du conduit salvateur. Mais un autre danger menaçait.
- Tout flambe en bas, jeta Tchou de sa voix caverneuse. La température monte et devient insupportable. Il nous faut absolument atteindre la sortie. Avance donc plus vite gros tas!
Offusqué, Beauséjour voulut répliquer mais n’en eut pas l’occasion car une brusque bouffée de chaleur lui donna des ailes. En effet, les flammes n’étaient plus qu’à quelques centimètres du postérieur de Tchou et elles commençaient à lui lécher les pieds.
- Tenez bon! Je sens de l’air frais, s’écria Tellier. Courage! Plus que quelques mètres… Moins de dix peut-être…
Il était temps. L’incendie ronflait, talonnant les quatre rescapés alors que l’air devenait irrespirable. Opalaand et Saturnin toussaient sans pouvoir s’arrêter, au bord de la suffocation alors que la température frôlait les soixante-dix degrés Celsius.
L’artiste déboucha le premier dans une cavité servant de poste d’observation avancé. Elle se prolongeait par une espèce d’annexe du laboratoire principal où étaient entreposés divers produits volatils ainsi que des explosifs qui n’allaient pas tarder à sauter: éther, fulmicoton, nitroglycérine, et bâtons de dynamite avec quelques décennies d’avance!
Or la station d’observation était occupée par un individu à la haute stature, revêtu d’une fausse peau de yéti à tête naturalisée munie de crocs sanguinolents. L’homme répondait au nom de Makoudou. Deux de ses acolytes l’encadraient: le gros chauve et le lanceur de poignards. 
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La lutte, inévitable, fut brutale, ponctuée par les rougeurs de l’incendie qui grondaient. En effet, les flammes avaient atteint la cavité.

***************

Devant l’entrée du souterrain menant au repaire du comte di Fabbrini, dans les arènes de Lutèce, Kermor rappelait à tous les ordres qu’il avait déjà donnés quelques minutes auparavant. Sarton profitait de ce temps pour neutraliser les pièges diaboliques du corridor.
Enfin, le groupe plutôt imposant s’introduisit dans le sous-sol et parvint rapidement dans le premier laboratoire contenant les zombies confiés à la garde vigilante de l’hercule morave, remarquable par ses volumineuses moustaches en forme de guidon de bicyclette, son crâne rasé et sa nuque portant un catogan, ses yeux torves, ses bras et son torse puissants et velus.
Le colosse se précipita sur Alban qui avait pris la tête de l’expédition. Le comte, qui était pourtant versé dans l’art de la boxe, eut du mal à venir à bout de son adversaire qui semblait trempé dans de l’acier. Pourtant, il sentit enfin celui-ci mollir contre lui comme une poupée de chiffon alors qu’il tentait d’esquiver un coup qui lui aurait brisé la mâchoire. C’était là le fait de Sarton qui avait usé d’une prise helladienne pour débarrasser Alban d’un adversaire plus que coriace!
- Que lui avez-vous fait? Demanda Kermor s’avisant de la présence de Sermonov à ses côtés.
- Rien de spécial. Votre colosse est endormi. Il en a pour plusieurs minutes, cela doit vous suffire.
Pendant ce temps, le reste du groupe se répandait dans le laboratoire. Là, les hommes furent confrontés aux cuves contenant les sujets d’expérience en léthargie de Galeazzo.
- Pouvez-vous les ranimer? Questionna Marteau-pilon.
- Bien entendu, répliqua l’Hellados en pénétrant à son tour dans la salle. Mais cela nécessite un temps dont nous ne disposons pas. En effet, il faut d’abord évacuer le liquide amniotique avant de réchauffer peu à peu et de l’intérieur le corps. Enfin, par fibrillation, il faut faire repartir le cœur qui réoxygènera le cerveau. De plus, il faut veiller à assister le système respiratoire. Pour moi, il s’agit de l’enfance de l’art. Mais comme je le disais, il faut compter deux couples d’heures pour mener à bien cette opération d’étudiant de deuxième année de médecine.
- Je veux bien vous croire sur parole, s’inclina Alban. Mais… écoutez ce grondement.
Des secousses se faisaient sentir dans tout le laboratoire alors qu’un bruit sourd et inquiétant par sa puissance.
La lumière vacilla tandis que, sous les tremblements, des étagères et des vitrines déversèrent leur atroce contenu sur le sol dallé. Écorchés, organes formolés, fœtus hybrides tératologiques, et ainsi de suite… le cuves, déstabilisées, se brisèrent jetant liquide et morts-vivants à terre dans un terrible fracas.
Le groupe fit son possible pour échapper au cataclysme. Tous se protégèrent comme ils le purent alors qu’un souffle brûlant dû à l’explosion de la matière diabolique embrasa la salle.
Instantanément, tout l’air du laboratoire s’enflamma alors qu’à cause de la température de fournaise qui régnait dans la caverne circulaire les bobines bunsen et Ruhmkorff éclatèrent.
Bientôt, à l’intérieur, tout ne fut plus que ruines et feu.
Or, incroyablement, le comte de Kermor ainsi que la plupart des membres du groupe étaient toujours en vie. Comment expliquer ce miracle? Mieux! Aucun d’entre eux ne suffoquait et tous respiraient librement.
En se relevant, Alban exprima la pitié qu’il éprouvait pour les cobayes humains victimes de la colère de son demi-frère.
- Les malheureux sujets d’expérience de Galeazzo n’ont pas eu notre chance! Désormais, ils sont bel et bien morts.
Effectivement, les zombies gisaient au milieu des flammes, achevant de se carboniser. Incrédule, Marteau-pilon se tâta puis fit part de son étonnement. 
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- Je n’ai rien de cassé; ça alors! Et je ne sens même pas la chaleur!
Sarton se permit de sourire intérieurement. Grâce à une ceinture magnétique qui ne le quittait jamais, il avait enclenché un champ de force répulsif assez puissant pour le protéger lui et ses alliés. Néanmoins, il se sentit obligé de fournir quelques explications sommaires à ses compagnons afin de leur démontrer qu’il avait bien changé de camp et qu’il était de leur côté.
- Hum… le comte di Fabbrini, voyant la partie perdue, désirant se venger, a enclenché l’explosion de la bombe dont j’avais pris la précaution de réduire la force de destruction sans l’en avertir. Cette explosion, comme vous avez pu vous en rendre compte, était de nature classique et non issue d’une bombe à fragmentation. Si cela avait été le cas, Paris serait en train de s’effondrer dans les profondeurs de la terre à l’instant où je vous parle.
- Certes… mais Frédéric Tellier? Où est-il? Qu’est-il advenu de lui? Frémit le comte de Kermor.
- Je l’ignore… en fait, je crains fort qu’il n’y ait plus d’espoir pour lui et ses amis.
- Cela, je ne puis l’accepter! S’écria le Piscator hors de lui.
Ne contrôlant pas sa colère légitime, le Marseillais se jeta sur Sermonov mais recula soudainement comme si un serpent l’avait piqué.
- Quelle est cette nouvelle diablerie? Trembla-t-il.
- Je ne fais que me défendre, cher monsieur, répliqua Sarton de sa voix posée. Sachez que lorsque je me laisse approcher c’est que cela entre dans mes vues.
- Monsieur Sermonov, jouez franc jeu! Éclata Alban. Avez-vous désiré la disparition du Danseur de cordes?
Tout en disant cela, il maintenait le Piscator de sa poigne de fer.
- Vous formulez votre question d’une façon que je qualifierai de simpliste… disons que je n’avais pas le choix car, voyez-vous, Frédéric Tellier était prisonnier au même titre qu’un certain Tchou. Or, je pourchasse cet homme depuis des années. Mais il n’est pas impossible qu’il y ait des survivants. Des acolytes de Galeazzo par exemple, acolytes que j’ai recrutés il y a quelques semaines à peine et qui n’étaient au service de votre frère que parce qu’ils avaient besoin d’argent. Mais il y a aussi les disparus enfermés à Vincennes dans les caves de la vieille Tellier, caves servant d’entrepôts secondaires. Je suggère donc de nous hâter… il faut s’attendre à une mauvaise surprise de la part de di Fabbrini…
- Décidément monsieur Sermonov, reprit Kermor, vous êtes doté d’un grand talent de persuasion. Mais je refuse de vous céder. Nous continuerons donc à fouiller ces souterrains avant de nous rendre à Vincennes.
- Comme vous voudrez, s’inclina l’Hellados.

****************

Dans l’annexe désormais cernée par les flammes, Frédéric Tellier, Pieds Légers et Tchou combattaient Makoudou et ses complices. Quant à Beauséjour, recroquevillé, il se contentait de se cacher la figure dans ses mains afin de ne pas voir le spectacle de la violence se déchaîner autour de lui. En fait, le vieil homme n’avait pas tout à fait tort car, dans l’animation de la bataille, une étagère fut renversée sur le Noir qui, alors détrempé par de dangereuses substances inflammables, prit feu à cause de son déguisement de yéti composé d’étoupe, de laine et de poils de chimpanzé. Le malheureux serviteur de Galeazzo périt donc d’une façon atroce transformé en torche en poussant des cris inhumains.
L’Artiste tenta bien de lui porter secours mais il était trop tard! Bientôt, il ne resta plus de Makoudou qu’une vague forme rabougrie plus ou moins calcinée dégageant une odeur de graisse et de chairs brûlées des plus écœurantes. Elle venait se rajouter aux effluves nauséabonds et toxiques de maints produits mystérieux.
Pendant ce temps, le faux Chinois luttait au corps à corps avec le colosse gras et répugnant. Opalaand poussait des grognements sauvages afin d’effrayer son adversaire tout en plaçant ses coups les plus vicieux. Il allait de soi que l’humain n’allait pas tarder à être vaincu.
De son côté, Pieds Légers avait affaire au lanceur de poignards. Toute son habileté lui était bien utile pour simplement se maintenir en vie. Mais le voyou voyait la lame d’acier se rapprocher dangereusement de sa gorge. Mais, soudain, le danseur de cordes fit dévier d’un revers de manchette le bras du tueur alors que ce dernier croyait avoir déjà terrassé l’adolescent. Le poignard virevolta et alla s’enfoncer dans la nuque du lutteur obèse qui s’effondra, tel un pantin, sur Tchou qui, furieux, rugit de voir son ennemi tué par un autre que lui. Le colosse était mort sur le coup sans avoir eu le temps de réagir.
Le lanceur de poignards, immobilisé par une clé au bras administrée par l’Artiste roulait des yeux emplis de haine tandis que Pieds Légers le fouillait méthodiquement.
Sous la menace de Frédéric commandant au bandit de leur indiquer la sortie d’abord en français, puis en anglais et enfin en russe, l’assassin conduisit nos amis à un escalier qui aboutissait à un puits. Le triste sire, maintenu par la poigne de fer de Tellier, était forcé d’obéir.
Le puits était en réalité une bouche d’aération qui donnait dans un jardin. Pour grimper à l’intérieur de cette cheminée, Tchou s’empara des quatre ceintures de pantalons, les noua ensemble et lança la corde ainsi obtenue jusqu’à ce que la boucle d’une des extrémités s’accrochât solidement à un arbuste.
Comme on s’en doute, l’ascension de Beauséjour ne fut pas une sinécure. Quant au lanceur de poignards, au lieu de suivre Tellier docilement, voulant certainement réchapper à l’acier de la justice, il préféra se jeter dans le vide alors qu’il avait déjà escaladé la plus grande partie du puits. L’Artiste se contenta de hausser mentalement les épaules à ce suicide et parvint le premier à l’extérieur. Il aida ensuite Beauséjour à s’extraire du boyau.
Une fois les quatre compagnons d’aventure sur la terre ferme, dans la nuit, sous un ciel étoilé, il fallut prendre une décision. Frédéric Tellier, craignant la venue d’autres explosions, entraîna le groupe dans une allée qui l’éloignait du centre souterrain du laboratoire. En courant, tous les quatre débouchèrent dans un passage dégagé pour se heurter au comte de Kermor et à Sarton!

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A Vincennes, dans les caves de Grand-maman Tellier, les événements allaient également se précipiter. La vieille femme ronflait la bouche ouverte, affalée sur une chaise en partie dépaillée, cuvant son absinthe.
Un bruit étrange et répétitif, des remous et des lamentations plus ou moins articulées provenant des alcôves finirent pourtant par la tirer de son sommeil éthylique.
Les zombies se réveillaient. Mus par l’instinct, tous les cobayes du Maudit brisaient leurs chaînes qu’ils laissèrent choir bruyamment sur le sol et, tels des spectres ranimés par des forces inconnues, se levaient mécaniquement, automates libérés de la volonté du Maître.
Absinthe d’Amour, les yeux écarquillés, la figure livide, assista à cette scène de grand guignol immobile, métamorphosée en statue. Enfin, l’horrible femme parvint à se lever et courut, affolée, dans ses caves, hurlant de terreur et appelant en vain à l’aide. Durant sa fuite, elle brisa ses précieuses bouteilles d’eau de vie et projeta malencontreusement son chat contre un mur. Le félin, le corps pantelant, retomba sans vie dans un tonneau vide.
Pendant ce temps, les morts-vivants, tous dressés et quasiment aveugles, saccageaient tout sur leur passage, à la recherche de l’issue de ce lieu sordide. Mais, inexorablement, ils se rapprochaient d’Absinthe qui, cédant entièrement à la panique, n’arrivait plus à mettre la main sur la clé qui ouvrait la porte doublée de fer. Lorsqu’enfin, après un laps de temps indéterminé, la vieille femme retrouva l’objet, elle put actionner la serrure. Mais il était déjà trop tard pour elle. Un zombie la saisit avec une telle force qu’il lui cassa un bras puis l’étreignit jusqu’à lui briser l’échine. Grand-maman Tellier mourut dans un ultime cri qui fut entendu jusqu’au bout de la rue.
Mais la porte était ouverte et les victimes du comte di Fabbrini se retrouvèrent bientôt à l’air libre. Alors, elles s’égaillèrent dans la nuit étoilée, se répandant comme une nouvelle peste dans Vincennes endormie, sourde menace pour le genre humain.
Or, les appareils qui les maintenaient en léthargie et sous la dépendance mentale du Maudit étaient dorénavant détruits lors de l’incendie qui grondait à même moment au cœur du repaire de Galeazzo. L’inévitable survint. Peu à peu les morts-vivants recouvrèrent leurs esprits. Quel choc ce fut pour eux! Ils ne comprenaient pas ce qui leur était arrivé et ignoraient où ils se trouvaient.
Parmi les désorientés, il y avait le père de Clémence, le juge Frédéric de Grandval.

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Seul représentant de l’autorité parmi les égarés qui venaient de retrouver leur lucidité à défaut de la totalité de leur mémoire, Frédéric de Grandval prit sur lui de rassembler ses compagnons d’infortune et de les conduire au poste de police le plus proche. 
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C’est ainsi que le petit groupe, une fois rendu au commissariat, eut quelques problèmes avec les agents en uniforme. Finalement, le commissaire de police, tiré de son lit moelleux, dut se rendre à l’évidence. Tous les disparus ou presque des derniers mois étaient bel et bien devant lui. Après un court interrogatoire de Grandval, le policier se rendit à Paris, à la Préfecture.
Moins de trois heures plus tard, les rescapés de la machination du comte di Fabbrini furent conduits devant les préfets de police et de la Seine, en panier à salade, sous l’escorte de tout un escadron de gendarmes à cheval.
Les victimes de Galeazzo ne seraient remises en liberté qu’après plusieurs jours d’interrogatoires sévères.

***************

Dans les Arènes de Lutèce, l’Artiste, Tchou, Beauséjour et Pieds Légers furent accueillis par des hourras de la part de la bande d’anciens bagnards tandis que Kermor et Sermonov se montraient plus réservés. Une vive explication s’ensuivit car Alban n’avait pas gardé un bon souvenir de ses précédentes rencontres avec le roi de la pègre.
Cependant, le comte parvint à résumer la situation en quelques mots faisant fi de ses ressentiments à l’égard de Frédéric. Ayant achevé, il demanda:
- Galeazzo? Qu’est-il devenu?
Ce fut le faux Russe qui fournit la réponse, une réponse peu précise.
- Je sais que le comte di Fabbrini avait pris ses dispositions de fuite depuis longtemps déjà. Ainsi, ses malles étaient toutes faites et déposées dans une berline de voyage prête à être attelée. Je dois avouer que j’ai commis une erreur de jugement. En me faisant votre guide, j’ai laissé échapper les écrits secrets de Danikine. Tout est donc à recommencer.
- Les écrits secrets de Danikine ayant abouti avec ton aide, fumier! Hurla alors Opalaand furieux.
Aveuglé par une rage qu’il ne contrôlait plus, le Haän voulut se précipiter sur Sarton dans le but manifeste de l’étrangler. Mais une main de fer le retint de justesse. Elle appartenait à Alban.
- Holà! Du calme tous les deux, jeta celui-ci. Ma foi, vous semblez fort bien vous connaître. Un Russe et un Chinois.
- Comte de Kermor, j’ai le pressentiment que nous perdons notre temps, reprit Tellier d’une voix ferme. Di Fabbrini court en liberté et cela est fort dangereux. Ici, ce n’est ni le moment ni le lieu de résoudre certains mystères. Nous verrons plus tard. Courons au plus vite chez madame de Frontignac. Galeazzo aura pris la précaution de ne pas partir tout seul.
- Je n’y avais point songé, admit Alban du bout des lèvres.
Ce fut une chevauchée effrénée à travers les rues de la capitale alors que le ciel pâlissait et que l’aube pointait. Le Haän qui ne voulait pas devenir la prochaine victime de l’Hellados profita qu’il n’était pas monté dans la même voiture que son ennemi pour sauter en marche du fiacre et s’évaporer dans le jour naissant.
Quelques minutes plus tard, nos amis arrivèrent dans la cour de l’hôtel particulier de Louise de Frontignac. Toute la façade était éclairée et une grande agitation régnait à l’intérieur des murs. De nombreux domestiques allaient et venaient ne sachant quoi faire tandis que d’autres s’interpellaient. Emily, reconnaissant Victor Martin, s’approcha de lui en s’exclamant:
- Ah! Monsieur! Vous voici enfin! Quel drame affreux! Le diable en personne est venu dans cette maison. Il a tué Annie, la femme de chambre qui s’était montrée bien peu fidèle à madame, a blessé grièvement monsieur André, a assommé ensuite ma pauvre maîtresse et a enlevé mademoiselle.
- Le personnel ne s’est pas opposé à ce furieux? Interrogea Alban en s’adressant à toute la domesticité.
- Monsieur, madame de Frontignac a bien pris une épée et a tenté de s’interposer. Elle a fait ce qu’elle a pu pour défendre mademoiselle. Quant à nous tous, nous étions paralysés par la peur, je l’avoue, fit humblement le majordome. Mais comprenez-nous. L’homme aux yeux de feu était accompagné d’un horrible monstre, noir de peau, qui lançait des fléchettes empoisonnées, d’une femme qui commandait à un cobra, de deux géants à grosse tête et au teint crayeux, capables, d’un souffle, d’abattre des murailles.
- Oui, c’est exact, approuva Emily. Annie a prêté main forte à l’enlèvement de mademoiselle de Grandval. Mais à la vue de monsieur André tout sanglant car il avait reçu une balle dans le poumon, elle s’est mise à paniquer et s’est alors agrippée au noiraud. Mal lui en a pris comme vous pouvez le constater. Voyez son cadavre sur le tapis. Il est méconnaissable.
Tellier s’abaissa près du corps de la domestique, le retourna et constata effectivement qu’Annie était réduite à l’état d’une momie desséchée dont les vêtements trop grands désormais ajoutaient encore à l’aspect effrayant de la dépouille.
- Où est madame de Frontignac? S’enquit l’Artiste.
- Là-haut, dans sa chambre, s’empressa de répondre le majordome. Le docteur Lecerf est à son chevet. Je l’ai mandé aussi vite que j’ai pu. Madame n’a été que légèrement commotionnée et le médecin lui a administré un calmant. Mais pour monsieur André, c’est une autre histoire!
- Je monte, dit Sermonov. Y-a-t-il longtemps que tout cela est arrivé?
- Une heure environ, renseigna Emily. Le fiacre, en s’éloignant, a laissé tomber ce papier.
La dame de compagnie tendit le billet plié au danseur de cordes qui l’ouvrit et se mit à le lire. Un sourire triste se dessina alors sur ses lèvres.
- Ah! Vous y comprenez quelque chose? Je n’ai pas réussi à le déchiffrer et monsieur Claude non plus. Il n’est ni rédigé en français ni en anglais.
- Il est écrit en italien, répondit machinalement Frédéric. Mon bon maître m’a enseigné cette langue alors que je n’étais encore que son novice…
Pendant ce temps, dans la chambre d’ami, Sarton examinait déjà le jeune journaliste.
En bas, Kermor s’avança auprès de Tellier attendant que ce dernier le renseignât sur le contenu du message.
- Tenez, comte, lisez à votre tour. Décidément, votre frère est un démon.
Alban traduisit le billet à voix haute.
- Fils dénaturé, tu as gagné la première manche. Mais jamais tu n’oseras me chercher là où je vais. Bientôt, le monde tremblera devant ma puissance.
Comte Galeazzo di Fabbrini.
- Il est fou, frémit Kermor. Qui pourrait l’arrêter maintenant?
- Moi! Répondit l’Artiste d’un ton assuré. Comte de Kermor, j’en fais le serment. J’ai déjà vaincu jadis celui que j’appelais stupidement Monseigneur. Je le vaincrai encore.
- Tellier, laissez-moi vous accompagner dans ce combat. Il s’agit de mon frère et j’aime régler les affaires familiales moi-même.
- Non, monsieur le comte. Oubliez-vous que vous avez femme et enfants?
- Vous ne pouvez affronter seul Galeazzo, s’obstina Alban.
- C’est moi qui l’aiderai, répliqua Sermonov, descendant l’escalier qui menait à l’étage.
- Qu’étiez-vous en train de faire? Interrogea l’Artiste avec méfiance.
- J’auscultais monsieur Levasseur qui a reçu une balle dans le poumon droit. Il est à l’agonie comme le dénonce une mousse rosâtre qui s’écoule de sa bouche. Si je n’interviens pas immédiatement, il n’en a pas pour deux heures à vivre.
- Hum… Comment espérez-vous donc sauver André?
- Par les appareils et les connaissances médicinales de mon monde! Le temps de me téléporter sur le Stankin, mon vaisseau, et de matérialiser ici tout ce dont j’ai besoin…
- Je ne comprends pas grand-chose à vos propos…
- Je m’en doute…
Sur ces paroles, Sarton sembla se dissoudre comme par magie devant Kermor, Tellier, Emily, le majordome et Marteau-pilon qui restèrent figés par la stupéfaction.
- Quel est ce tour? S’exclama le comte.
- Ce tour dénonce tout simplement que monsieur Sermonov vient d’une autre époque et d’une autre planète, annonça Brelan d’une voix claire.
La jeune femme, parfaitement réveillée, descendait dans le salon. Elle venait d’assister à la disparition de l’Hellados. Si elle était aussi alerte, c’était parce qu’elle avait fait semblant d’avaler la potion prescrite par le médecin.
- Impossible. Vos propos révèlent de l’impossible. Le coup que vous avez reçu, commença par objecter Kermor.
- Monsieur de Kermor, je suis saine d’esprit. Durant ma captivité, j’ai compris bien des choses. De plus, ledit Sermonov n’a pu s’empêcher de me faire certaines confidences. Lorsqu’il sera de retour, je lui demanderai des renseignements complémentaires sur les mystères de cette histoire. Nul doute qu’il le fasse. Je sens en lui une envie pressante de se racheter.

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