samedi 31 août 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle 3e partie : Nouvelle Révolution française chapitre 27 2e partie.



En émoi, le roi Louis XVI avait réuni en urgence un cabinet de crise. Vergennes,
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Ségur, Miromesnil
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 et Joly de Fleury étaient accourus prestement à l’injonction de leur souverain.
Il était deux heures du matin et les cinq hommes discutaient à la lueur des bougies dans le bureau du Bourbon. Sur une table secrétaire, un globe terrestre était posé, à la gauche du monarque. Le roi lisait un rapport rédigé par le colonel en charge des gardes du château. Pour cela, étant fort myope, il avait chaussé des lunettes.
Puis, relevant la tête, Louis XVI attendit les suggestions de ses ministres. Le premier à prendre la parole fut Joly de Fleury, Contrôleur général éphémère des Finances. Il s’exprima mais pas dans le sens attendu par le roi.
- Sire, il faut reboiser rapidement. Cela aura un coût certain. Pour financer ce reboisement, je suggère donc …
- Quoi? Un nouvel impôt?
- Non, Votre Majesté. J’ai en tête un nouvel emprunt.
- Encore! Mais nous sommes déjà si endettés! Les caisses sont vides.
- Sire, il n’y a pas d’autre solution.
- Et vous Miromesnil?
- Votre Majesté, je n’ai en charge que la Marine et je ne vois pas ce que je fais ici.
- Ah! Vous me décevez, monsieur.
- Toutefois, puis-je suggérer que ce qui s’est passé à la limite du parc reste secret?
- Certes! Répliqua avec ironie Ségur. Quelle évidence! C’est la moindre des choses.
- Pensez-vous que la Russie soit liée à cette bataille rangée? Ces uniformes…
- Sire, incontestablement, ils sont aux couleurs des régiments de Catherine II mais ni la forme ni la coupe ne correspondent.
- Je le sais fort bien. Alors, quelle est la puissance impliquée dans ce mystère?
- Peut-être les Prussiens de Frédéric II… 
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- Votre Majesté, contra alors Vergennes, je ne suis pas d’accord. Cela vient bien de Catherine. La preuve: le cadavre d’Alexeï Souvourov, l’espion de la tsarine. Votre police était sur ses traces depuis deux ans déjà.
- Oui, c’est tout à fait vrai, opina le roi, vous m’en aviez fait rapport au début de l’année. Je m’en souviens.
- Vous voyez.
- Mais les autres morts?
- Ah! Ceux-là, Sire? Effectivement, ils posent problème.
- A cause de leurs traits asiates, de leurs armes inconnues et de ces étranges rubans de fer animés, renchérit Ségur.
- Tout a-t-il été enlevé? S’inquiéta Louis.
- Oui, Votre Majesté, le rassura Vergennes. Mais tout de même, nous avons comptabilisé mille deux cents corps.
- Une bataille rangée a donc bien eu lieu.
- Hélas! Nous en ignorons encore les raisons.
- Quelles mesures devons-nous prendre? Reprit le souverain. Faire connaître notre mécontentement à la tsarine?
- Prudemment dans ce cas…
- Il y a tout de même eu violation de frontière! Mais vous Ségur, qu’avez-vous à dire?
- Sire, j’ai déjà anticipé en ordonnant la montée jusqu’au château de deux de vos régiments provinciaux les plus fidèles, Saintonge et Aunis.
- Bien. Mais les blessés dans les villages alentour?
- Votre Majesté, ils ont reçu l’ordre de se taire, et pour les persuader davantage de cette nécessité, ils ont reçu une bourse pleine. De cinquante à cent louis chacun, selon le préjudice…
- C’est une somme conséquente…
- L’argent a été pris sur votre cassette personnelle, sire.
- Nous nous étions entendus là-dessus au préalable, Vergennes.
- Oui, sire. De plus, certains de mes hommes font déjà courir des bruits fantaisistes, dignes des contes de Perrault.
- Parfait. Espérons que ces couleuvres seront gobées. Mais ces Asiates?
- Peut-être sont-ils originaires du Siam? Suggéra Ségur.
- Monsieur le ministre de la Guerre, poursuivez vos recherches en ce sens.
- Certainement, Votre Majesté.
- Il est bien entendu que rien ne doit transparaître au château. La reine et la Cour doivent rester dans la plus grande ignorance.
- Cela est évident, Votre Majesté.
- Pour cette enquête, embauchez des mouches. Ah! Que le commissaire Nicolas me manque! Il excellait à résoudre ce genre de mystère. Il n’aurait pas mis plus de deux jours à me donner tous les renseignements sur cette énigme.
- Sire, objecta le Principal Ministre, permettez-moi de n’en être point si sûr.
Ce fut là l’épitaphe du triste sire Onésime. Une épitaphe des plus tardives.

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Un peu plus tard, la réunion terminée, Louis XVI commanda à Vergennes de s’attarder. Il avait à lui parler sans que les autres ministres soient au courant de la teneur des propos échangés. 
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- Vergennes, aborda tout de go le souverain, que savez-vous précisément de la disparition inopinée du comte di Fabbrini? Nous n’avons plus eu de ses nouvelles depuis plusieurs jours déjà.
- En fait, pas grand-chose, Votre Majesté. Les différents rapports de police n’ont pu m’éclairer davantage.
- Mais cependant, vous avez bien une idée, insista le monarque en ôtant ses lunettes pour se frotter ses yeux fatigués.
- Sire, je crois que le comte, terrassé par la mort de son épouse, une mort étrange et tapageuse assurément, a pris la fuite et a regagné ses terres entre Milan et Turin.
- Je ne le pense pas personnellement. Personne ne l’a vu suivre la route vers l’Italie. Je suis plutôt persuadé que di Fabbrini s’est réfugié quelque part, à Paris peut-être, où il est relativement plus facile de s’y cacher.
- Donc, Sire, vous croyez qu’il s’est rendu coupable du meurtre d’Ava, son épouse…
- Exactement.
- Certes, Sire. C’est là une hypothèse à envisager. Mais vous vouliez rajouter quelque chose, si je puis me permettre…
- Est-il vrai que, parmi tous les corps retrouvés près du parc, il y avait aussi celui du prince de Plezinski? Qu’en fait, il s’agissait d’une femme?
- Oui, Sire, cela est tout à fait exact.
- Ah! Vergennes! Décidément ce mystère pue la très haute politique secrète! Il nous faut en savoir plus au plus tôt. Je vais m’empresser d’écrire personnellement à mon beau-frère, l’Empereur Joseph. Sans nul doute, il acceptera de m’apporter son aide dans la résolution de cette bien étrange affaire.
- Vous êtes le roi, Sire et vous jugez bon de ce qu’il faut faire.
- Mais vous n’approuvez pas cette idée…
- Je n’irais pas jusque là, Votre Majesté. Je me contente de vous recommander la plus grande prudence.
- Je ne puis agir autrement. Je ne possède pas la meilleure police du monde. J’en viens même parfois à regretter ce Sartine!
- Je comprends tout à fait, Sire.
- Retirez-vous, Vergennes. Il se fait tard et j’ai besoin de prendre quelques heures de repos. Tantôt, à l’aube, je reçois mon cousin Orléans. Il a sollicité cette entrevue matinale. Il a à me faire part d’une demande assez particulière. J’ignore laquelle.
- Dans ce cas, Sire, dormez bien et que ces rares heures de sommeil vous soient propices.
Après une révérence de Cour, le ministre se retira, le front soucieux.

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Si le duc d’Orléans souhaitait tant une entrevue discrète avec le roi, c’était pour lui demander de presser l’enquête concernant la recherche du comte Galeazzo di Fabbrini. Comme Louis XVI ne comprenait pas les raisons de cet acharnement soudain de son cousin, le père de Philippe-Egalité dans la chronoligne 1721, le prince lui conta alors une histoire abracadabrante de confiance trompée, de vol de cachet et de malversation. Louis accepta de bonne grâce cette explication et assura Orléans qu’il avait chargé toute sa police de retrouver expressément l’Ultramontain. Toutes les frontières étaient gardées et di Fabbrini serait rattrapé tôt ou tard.
Partiellement satisfait, Philippe le Gros se retira après avoir obtenu de son souverain un passeport au nom de son fils. Celui-ci, fort éprouvé par la perte d’un ami cher à son cœur, devait séjourner quelques mois en Angleterre afin de se refaire une santé. Pas tombé de la dernière pluie, Louis, à cette requête, avait froncé les sourcils. Il se promit, une fois Orléans parti, de surveiller son turbulent cousin et son non moins intrigant rejeton. Il avait préféré parapher le précieux papier mais il allait contacter au plus vite son meilleur espion, le chevalier de Saint Georges.

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Suite à l’affrontement contre les hommes de Sun Wu et les Potemkine d’Irina, personne de l’équipe de Daniel Lin n’était sorti indemne ou presque. Épuisées, les trois jeunes femmes, leur corps douloureux et meurtri, avaient rejoint l’hôtel ancestral des Frontignac afin de se reposer. Elles se laissèrent voluptueusement soigner par Pauline Carton et Delphine Darmont. Les avaient suivies Alban de Kermor, le bras gauche profondément tailladé, Pieds Légers souffrant de quelques égratignures, Paracelse et Frédéric Tellier. Ce dernier avait été blessé deux fois mais ses jours n’étaient pas en danger.
Quant aux autres membres de l’équipe, en moins bon état, seule l’aide médicalisée du Vaillant, mais aussi les dons de guérisseur de Gana-El pouvaient les sauver. Or l’Observateur accomplit cette tâche sans empathie aucune, le Surgeon n’étant pas disponible.
Plus de quarante heures avaient passé. Chartres, renvoyé auprès du duc d’Orléans, souffrait d’amnésie tout en paraissant terrorisé. Les cadavres qui jonchaient la forêt de Versailles avaient été évacués par les gardes de Louis XVI. Mais le corps d’Alexeï Alexandra Souvourov, au lieu d’être rendu à la famille, allait être étudié par les sommités scientifiques du royaume. Cependant, quelques jours plus tard, tous les cadavres, sauf celui de l’espion hétéropage, se seront mystérieusement volatilisés, permutés en fait en flaques d’eau nauséabondes.
Les arbres des bois alentour porteraient encore longtemps les traces de l’incroyable combat qui avait vu la victoire de Dan El. Une légende naîtrait, pas si éloignée de la vérité. Un ange et un démon chevauchant des dragons, s’étaient battus en ce lieu. Comme attendu, le Bien avait triomphé du Mal.
En cette fin de matinée, Craddock, enfin réveillé, la tête et le torse bandés, arborait sa mine des mauvais jours, celle qui suivait une beuverie carabinée. Or, c’était loin d’être le cas. Notre baroudeur était aussi sobre qu’un chameau depuis une éternité. À ses côtés, Gaston de la Renardière, les sourcils froncés, renouait ses cheveux en catogan. Erich Von Stroheim avait été renvoyé dans l’Agartha et Saint Georges chez lui non sans avoir reçu une généreuse indemnité.
Pour l’heure, le Cachalot du Système Sol regardait d’un œil mauvais Saturnin de Beauséjour s’affairer, disposant des couverts sur un plateau tandis que Marteau-pilon ronflait comme les orgues de Saint Eustache. L’ancien fonctionnaire s’était proposé comme domestique et garde malade. Il voulait prouver son utilité à tout le monde. Tant pis pour son amour propre!
Symphorien l’apostropha avec aigreur.
- C’est pour qui ce plateau? Cette soupe au cresson, ce riz nature cuit à la vapeur et ces fraises des bois? Pas pour nous, j’espère! Que Diable! Mon ami Gaston et moi-même avons besoin d’une nourriture autrement plus consistante.
- Justement non, répliqua Saturnin d’une voix qui se voulait assurée, essayant de ne pas s’en laisser compter, mais qui flûtait de peur. L’amiral a ordonné de mettre tous les convalescents au régime. Je ne fais que lui obéir. Pas de chair corrompue, pas de pain blanc, et surtout… pas de vin. Il faut chasser les humeurs noires, les toxines ou quelque chose de semblable, voilà ce que j’ai compris.
- Ah ouiche? Hé bien! C’est mon poing qui va s’approcher de ton pif, empêcheur de mes deux! Tu vas voir jusqu’à quel point je suis convalescent!
- Capitaine Craddock, je vous répète que je ne fais que suivre les ordres de l’amiral. Pourtant, vous le connaissez persuasif. Vous n’allez pas me battre tout de même? Vous non plus, monsieur le baron? Vous êtes trop civilisé, trop gentilhomme pour vous abaisser à vouloir me bastonner.
- Ah ça! Ce maraud! Ce faquin! Il se moque de moi. Ou du moins j’en ai l’impression, rugit Gaston en réponse, son estomac criant famine.
L’émule de Porthos
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 se redressa dessus sa couchette et tenta de se mettre debout. Vacillant sur ses jambes, il parvint à rejoindre Beauséjour. Or, ce ne fut pas le vieil homme qu’il frappa mais bel et bien le plateau fautif auquel il administra un magistral coup de poing. Tout le contenu gicla alors sur le sol de duracier et se répandit un peu partout dans la cabine. Ainsi, le potage s’étala jusqu’aux pieds de la console environnementale de laquelle quelques crépitements jaillirent.
À cet instant, Benjamin, qui sortait à son tour de sa torpeur, et qui avait assisté à cette scène comique, jeta:
- Holà, maître Craddock, et vous Gaston, ne seriez vous pas en train d’abuser de la gentillesse de ce vieil homme?
- Que non pas! Gronda Symphorien. Ce gros ventru, plus dodu que jamais, nous menace de famine! Mais lui, pendant qu’il nous impose un affreux régime spartiate, se remplit la panse telle une outre prête à éclater! Il n’y a qu’à regarder sa silhouette pour croire ce que j’avance. Depuis hier, je parie qu’il a pris pas moins de cinq kilos. Il mange nos parts, c’est une évidence.
- Même si cela était avéré, il ne faudrait pas…
Sitruk s’interrompit brusquement. Gana-El venait de se matérialiser sans scintillement révélateur. Manifestement, il n’avait pas fait usage du téléporteur. Son œil froid et sévère détailla le spectacle offert par la cabine.
- Ainsi, on se chamaille comme des gosses, comme de vils chenapans durant mon absence! Décidément! Mon premier jugement sur vous était le bon! Pourquoi me suis-je embarqué dans cette histoire? Que m’importe le sort de l’humanité? Mais baste! Messieurs les « fouteurs de merde », remettez de l’ordre au plus vite et nettoyez-moi tous ces dégâts avant que je me fâche vraiment!
Craddock resta ébahi, figé durant au moins une seconde. Jamais il n’avait entendu le maître espion se lâcher ainsi, usant d’un langage aussi grossier. Que se passait-il donc? Qu’est-ce qui le contrariait? Où était Daniel Lin? Était-il vivant au moins?
Soudainement muet, le Vieux Loup de l’Espace s’exécuta, et, aidé de Gaston, nettoya la cabine de fond en comble. Marteau-pilon ne s’était pas réveillé après cet esclandre et dormait toujours comme un bébé.
- Bien, conclut Fermat après que les deux mal embouchés eurent achevé. Dorénavant, vous ne contreviendrez plus à mes ordres.
- Euh… nous ne sommes pas placés sous votre commandement direct, hasarda Gaston. C’est de mon plein gré, par amitié que j’apporte mon aide au commandant Grimaud.
- Il en va de même pour moi, appuya Symphorien.
- Taisez-vous!
Toujours aussi sec, Fermat défia le baron du regard. Ce dernier, dompté très rapidement, baissa les yeux. Craddock, quant à lui, n’avait pas osé dévisager le vice amiral. Il savait à peu près à quoi s’en tenir sur son compte et ne tenait pas à voir finir brutalement sa piètre existence.
- Messieurs, reprit Gana-El plus apaisé, je pense que vous avez droit à une explication. Avant-hier soir, Daniel Lin a accompli un prodige, mais ce dernier a failli l’anéantir. L’avez-vous compris?
- Un prodige qui dépasse même les talents de Superman? Oui, j’ai ma petite idée là-dessus. Un prodige donc mais pas un miracle comme seul…
- Craddock, fermez-là immédiatement!
- Pardon, amiral, je suis confus, tout penaud et je m’écrase…
Dans son coin, debout, écarquillant les yeux et dressant les oreilles, Beauséjour ne comprenait pas grand-chose aux propos échangés. Il essayait de se faire oublier par tous les moyens tout en écoutant plus que jamais.
- Amiral, reprit Symphorien plus circonspect, allez-vous me punir pour mon …insubordination?
Le Cachalot du Système Sol, baissant les paupières et rouge comme une tomate, avait pensé « sacrilège » à la place du terme « insubordination ». En tremblant, il attendait une réponse ou une réaction de Gana-El, réaction qui lui paraissait tarder.
Finalement André se décida.
- Capitaine, la punition ne m’appartient pas et je le regrette. Surtout, je ne veux pas peiner le commandant Wu. Vous comptez beaucoup pour lui. J’en suis terriblement conscient bien que je ne comprenne pas les raisons de cette affection.
- Merci pour votre franchise, amiral, balbutia le vieux baroudeur. Maintenant, rassurez-nous sur un point primordial. Cette espèce de matriochka rousse mâtinée de veuve noire et de mort-aux-rats, elle a bien rejoint les Enfers?
- Effectivement, Craddock. Maïakovska n’est plus, je l’ai tuée. Son enveloppe corporelle a été détruite.
- Ah! Mais son esprit?
- Il y a longtemps que Fu l’avait absorbé.
- Amiral, reprit de la Renardière, veuillez excuser mon outrecuidante curiosité. Mais où est donc passé mon ami Daniel Lin? Est-il vivant, d’abord?
- Baron, le commandant est bien sain et sauf, à bord du vaisseau. Toutefois, vous ne pouvez le voir présentement car je l’ai placé dans une sorte de sas interdimensionnel afin qu’il ne soit pas dérangé par les activités prosaïques des membres de son équipe tandis qu’il se régénère.
- Ainsi, il récupère ses forces, constata Benjamin.
- Exactement, Sitruk, c’est ce que je viens de dire. 
- Va-t-il garder des séquelles de son combat?
- Je ne le pense pas. Voyez-vous, Daniel Lin est… exceptionnel. Il se prépare à ce genre d’épreuves depuis des années. Puisque vous semblez tous revenus à plus de sagesse, nous allons commencer à chercher sérieusement di Fabbrini.
- Par le chronovision? Lança plein d’espoir le Britannique.
- Non Sitruk, par un moyen bien plus performant. Vous n’êtes point des lâches, vous l’avez prouvé brillamment avant-hier.
- Y a-t-il un nouveau danger à affronter? S’enquit Gaston. Je ne crains pas la mort, mes compagnons non plus!
- Certes oui. Il va s’agir d’une expérience nouvelle et délicate pour vous, messieurs. Vous allez cheminer avec moi dans les corridors des mondes interdits.
- C’est-à-dire?
- C’est-à-dire commandant, que vous allez emprunter des couloirs interdimensionnels, couloirs que je vais ouvrir un à un. Je vous promets que vous serez ébahis et secoués à la fois. Ah! J’oubliais. Encore un détail. Je ne puis faire naître qu’un seul couloir ici, et non un labyrinthe… je ne me trouve pas dans mon élément naturel, vous le savez. Comme le Surgeon reste indisponible pour quelques temps, eh bien, vous vous accommoderez de mes modestes Talents.
- Nous devrons faire avec quoi précisément? S’inquiéta Symphorien.
- Avec les vertiges, les nausées, les bourdonnements, les hallucinations auditives, olfactives et autres… broutilles que tout cela dirait mon fils!
À ce dernier terme, Craddock, qui mâchouillais les poils de sa barbe cligna des yeux. Lui savait les liens unissant l’amiral et le commandant. Benjamin ne releva même pas l’information se demandant tout simplement ce que signifiait précisément créer un couloir interdimensionnel. Par quel moyen? Un peu plus de cinq années plus tard, sa mémoire oblitérée par Gana-El, il marquerait alors son étonnement en apprenant l’ascendance de Daniel Lin.
À cette révélation, Gaston lissa sa royale tout en méditant. Beauséjour n’en revenait pas.
«  Son fils! Bigre! Il parle bien du commandant Grimaud? Or, le vice amiral n’est pas humain! Que le diable me patafiole! Il n’y a qu’à le regarder. Il ressemble à une image qui flotte, à une projection holo… graphique malade… Daniel Lin est-il fabriqué dans le même bois? Il me faudra demander des précisions au danseur de cordes. Lui doit savoir ».
Déterminé malgré toutes ces réflexions, Beauséjour redressa fièrement la tête, bomba le torse et s’apprêta à pénétrer dans les interstices de la Supra Réalité. Mais il fut coupé dans son élan par l’Observateur qui le rabroua sèchement.
- Pas vous Saturnin! Vous n’êtes ni assez courageux ni assez résistant! Je ne désire pas vous voir sombrer dans la folie! Veillez plutôt sur le reste des convalescents.
- Oui, amiral, s’empressa de répondre l’ancien chef de bureau, pourtant dépité et humilié.
Mais au fond de lui-même, Saturnin devait s’avouer de la justesse des remarques de Fermat à son égard. Il avait raison de ne pas vouloir s’encombrer de sa stupide personne, de lui refuser sa confiance.
Avec émerveillement, se consolant comme il le pouvait, le sexagénaire vit s’ouvrir de rien le premier tunnel interdimensionnel. Puis, il observa le vice amiral, Benjamin Sitruk, Craddock et de la Renardière s’y engager sans appréhension apparente et disparaître ensuite pour un ailleurs inconnu.
Lorsque le couloir se referma dans un scintillement inattendu, Beauséjour se frotta vigoureusement les paupières.
- Fais-je un rêve? Pensa alors le vieil homme.
- Non Saturnin, lui répondit une voix familière dans sa tête.
- Commandant… Wu… est-ce bien vous?
- Mais oui, cher ami. Je m’en vais bientôt sortir de ce a-lieu où Fermat m’a enfermé. Je m’y ennuie ferme.
- Qu’attendez-vous?
- Je crains que mon corps humain ne me trahisse… tant pis… je tente.
Instantanément, Daniel Lin se matérialisa. Pareil à un spectre, chancelant, il paraissait revenir d’outre-tombe.
- Ah! Que vous disais-je Saturnin? Fit le jeune Ying Lung avec humour. Je n’ai plus de force. Aidez-moi à m’asseoir sur cette couchette.
Péniblement, soutenu par l’ex-fonctionnaire, Daniel Lin s’installa le plus confortablement possible sur ladite couchette.
- Euh… Vous êtes à la fois glacé et brûlant. Allez-vous bien?
- A peu près… je ne parviens pas encore à contrôler la température interne de mon corps matériel. Mais je me rétablis normalement. Le processus de guérison suit son cours.
- Tant mieux!
- Où sont passés les autres?
- Je n’en sais rien. L’amiral a dit qu’il partait à la recherche du comte.
- Je vois. Mon père a persuadé une partie de mon équipe de le suivre dans cette équipée.
- Effectivement.
- Hum… je devrais les rattraper. Ils n’aboutiront à rien sans moi. Voyez-vous, Saturnin, mon père, Gana-El, n’est pas vraiment outillé pour cette traque. Or je n’ai pas entièrement recouvré toutes mes facultés et conserver cet avatar me coûte.
- Vous souffrez beaucoup Daniel Lin, cela se voit. Peut-être qu’en vous allongeant sur la couchette médicalisée plutôt que sur celle-ci…
- Inutile, Saturnin… mais merci pour votre sollicitude. La médecine humaine ne sert pas à grand-chose dans mon cas… mais si je ne puis suivre mes amis physiquement, je vais le faire par la « pensée ». Vous allez m’aider, Beauséjour.
- Avec joie!
- Voulez-vous me servir à la fois de repère et de relais?
- Je vous ai dit que j’acceptais. Cela va-t-il me blesser?
- Que non pas, mon ami. Sinon, je ne vous le proposerais pas. Donnez-moi simplement votre main. Là… bien. Quant à l’autre, appliquez-la, doigts écartés, sur mon front; maintenant… les vouez-vous?
- Euh… bégaya le vieil homme. J’assiste à un miracle! Tout me semble fabuleux… Craddock m’apparaît entouré d’un halo bleuté, Sitruk orangé et de la Renardière vert. Cependant, je ne distingue pas le vice amiral.
- Cherchez mieux et pas forcément une forme humanoïde… un fil torsadé, or et feu, une langue serpentiforme… c’est bien lui!
- Ah? Pourquoi donc? L’amiral serait-il mort? Aurions-nous affaire à un ange?
- Saturnin, il a perdu son corps humain, rien de plus. Dans les interstices de la Supra Réalité, il n’avait plus l’utilité de cette apparence.
- Mais vous? Est-ce à cela que vous ressemblez réellement?
- Hem… Vous me posez une question embarrassante, mon ami… en fait, oui… mais je dois surtout point me dépouiller de mon avatar ici, présentement. L’heure n’est point encore venue. Bouddha fasse que cela ne m’arrive pas! Ah! Le tunnel donne sur la Seine. Évidemment, pas de Galeazzo! Comme à l’accoutumée, Fermat s’est montré trop impatient. Il m’a inculqué une vertu qu’il ne possède pas. Il a compris. Il ne s’obstine pas et revient. Je ferme la vision transdimensionnelle. Vous avez été un relais parfait. Mais comment vous sentez-vous Saturnin?
- Bien las, mais fort heureux d’avoir pu vous rendre service. Toutefois, lorsque vous avez cessé de voir, j’ai ressenti une brûlure cuisante! Bon sang! J’ai eu grand mal à me retenir de crier.
- Pardonnez-moi, cela ne se reproduira plus. Vous avez senti une gêne parce que je ne suis pas au mieux de ma forme.
- Reposez-vous après cet effort Daniel Lin.
- Ne dites rien à Craddock et aux autres. De toute façon, Gana-El le saura. Je ne puis rien lui dissimuler en fait. Je vais me faire savonner les oreilles comme le garnement que je suis encore.
- Garnement dites-vous, commandant? Vous n’exagérez pas un peu, non?
- Oh! Je le voudrais bien! Imaginez que Fermat m’a eu sur le tard et que je suis âgé de quinze ans tout au plus comme Violetta.
- Je ne vous crois pas!
- C’est pourtant la réalité. Je vous rappelle que ce que vous voyez de ma personne n’est qu’une apparence. Je vis ma dernière crise d’adolescence. Du moins je l’espère! Ainsi, vous avez une idée plus juste de la situation.
- Hum… Quinze ans dites-vous?
- En temps humain relatif, à peu près. J’ai commencé mes exploits à trois ans. Le Prodige de la Galaxie! Ce surnom, je l’ai plus que mérité, croyez-moi… du temps où je me nommais Daniel Deng… 
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- Bigre… Donc, vous n’êtes pas adulte?
- Désormais… oui. J’ai mûri très vite.
- Pourtant…
- Pourtant, cet avatar-ci paraît âgé d’une quarantaine d’années… je le sais, Saturnin, mais c’est un choix que j’ai fait au début de ce cycle… plus tard, je vous en dirai plus… à Shangri-La… mais nos amis reviennent…
Daniel Lin ne s’était pas trompé. À peine arrivé, Gana-El apostropha sévèrement son fils.
- Dan El! Une fois encore vous avez fait fi de mes conseils!
- Mais père, je me sens mieux et vous savez combien je répugne à être enfermé dans une chambre de malade.
- Vous dites que vous vous rétablissez mais ce n’est pas ce que je constate. Surgeon, vous ne m’abusez pas. Pour rajouter au traumatisme de l’autre jour, vous nous avez suivis par la pensée.
- Pour cette tâche, j’ai utilisé un intermédiaire.
- Cet humain grotesque, sans doute? Mon fils, vous me décevez profondément.
- Vous exagérez et n’en pensez pas un mot.
Beauséjour ne pouvait comprendre la rudesse de cet échange car la communication était non verbale. Cependant, il s’inquiétait de la mine dure affichée par le vice amiral.
- Mon père, poursuivait Daniel Lin, votre colère, je puis la comprendre. Je la ressens comme vous êtes en train présentement de partager mes souffrances et ma lassitude. Vous m’en voulez parce que je refuse de me ménager. En fait, vous m’aimez bien plus que vous n’êtes prêt à l’admettre.
Alors, le jeune Ying Lung sourit doucement désarmant ainsi la fureur d’André. Aussitôt, l’atmosphère se détendit. Fermat en profita pour passer à l’échange verbal.
- Daniel Lin, ne recommencez jamais pareille imprudence. Vous connaissez l’enjeu aussi bien que moi.
- Mais je ne le perds pas de vue, mon père. Rassurez-vous sur ce point. Au fait, je vous remercie d’avoir pris soin de mes amis…
Sitruk s’inclina en rougissant. Manifestement, il avait oublié ce détail. Il n’était pas le seul dans ce cas. Confus, Craddock balbutia:
- Amiral, je vous jure que…
- Cessez-là, capitaine, cela vaut mieux.
- Puisque tout le monde est réconcilié, si nous dînions, suggéra le commandant Wu.
- Bonne idée, commandant! S’exclama Beauséjour soulagé. Une soupe au cresson peut-être?
- Ah non! Rugirent de concert Benjamin, Symphorien et Gaston.
- Pourquoi pas un poulet rôti? Aujourd’hui, il me semble que je puis faire une entorse à mes principes. Qu’en pensez-vous? Proposa Daniel Lin innocemment.
À ces mots, Fermat leva un sourcil d’étonnement puis choisit le parti de rire. Son rire sonnait un peu forcé mais l’intention y était et cela suffisait amplement à Dan El.
- Nous approuvons le changement de menu, lança Craddock tout joyeux.
- Dans ce cas, ce sera un dîner musical, conclut l’ex-daryl androïde. Ce clavecin qui encombre la soute aux dires du capitaine va enfin exhaler son âme.
- Qu’entendez-vous par là Surgeon?
- J’ai envie d’interpréter une musique douce, des mélodies charmantes empreintes de mélancolie.
Pudique soudain, Daniel Lin n’en dit pas plus. Fermat comprit, Benjamin également.
Après le repas, du poulet rôti, fort savoureux, mais aussi une salade composée et des prunes en dessert, tandis que Saturnin expédiait la vaisselle, après avoir transféré par téléportation le clavecin dans la cabine centrale, le jeune Ying Lung se mit au clavier et interpréta avec une retenue remarquable ce délicat morceau de Maurice Ravel Pavane pour une Infante défunte. Tant pis pour l’anachronisme! Sous les doigts agiles du commandant, les touches du clavier sonnaient presque comme celles d’un piano. Pourtant, Dan El n’usait point ici de son Talent.
Lorsqu’il eut achevé, Benjamin ne cacha pas ses larmes.
- Merci pour cette épitaphe, murmura le Britannique.
- Le plus bel hommage que je pouvais rendre à Irina, convint Daniel Lin, quelle qu’elle fût avant que tout dérapât.
Les yeux humides du Prodige ne dissimulaient pas non plus son émotion.
Puis l’ex-daryl androïde enchaîna avec Le Tombeau de Couperin du même compositeur.  Tous respectèrent cette musique hors d’âge d’une délicate beauté, Craddock y compris ainsi que Marteau-pilon qui avait profité du dîner, étant enfin sorti de sa léthargie.

***************

L’essence du Maudit avait été détectée dans la forêt de Fontainebleau. Vite, par un tunnel transdimensionnel, Frédéric Tellier, Gaston de la Renardière, Aure-Elise et Violetta s’y étaient transportés. Là, près d’un tertre, l’Artiste avait vu le comte di Fabbrini monter sur un alezan à la robe feu. Di Fabbrini, vêtu comme un seigneur, osait désormais s’aventurer hors des catacombes de Cluny. L’Ultramontain avait repris de l’assurance car le temps s’était écoulé depuis sa dernière défaite.
Mai 1783 embaumait l’air, les prés verdissaient, les fleurs embellissaient les jardins de leurs taches multicolores. Myosotis, lilas, jasmins, roses, dahlias, œillets, glycines s’épanouissaient, y compris dans les lieux les plus modestes, tandis que les coucous, les rouges-gorges, les tourterelles, les pinsons et les rossignols roucoulaient ou lançaient des trilles joyeux communiquant leur gaieté aux humains.
Cependant, Galeazzo restait insensible au charme du printemps. Les paroles de cette chanson célèbre, cette ariette de Mozart, ne l’émouvaient nullement. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/1e/Wolfgang-amadeus-mozart_1.jpg
Reviens beau mois de mai,
Fais chanter tous les oiseaux,
Ramène la gaieté
Sous l’ombrage des ormeaux.
Redonne à la violette
L’éclat de son printemps,
Et que la pâquerette
Renaisse dans les champs.
Le noir comte avait au cœur une blessure inguérissable, celle de son ambition déçue! Seul oublié de tous, du moins le croyait-il, il n’aspirait qu’à une chose, comploter. Comploter contre ces Grands qui avaient désormais tourné la page du pseudo descendant de Mérovée, comploter encore contre ce balourd de Louis XVI et renverser son trône. Cerise sur le gâteau, se venger aussi et surtout du sieur Daniel Lin Wu Grimaud et des tempsnautes qui avaient l’heur de s’interposer dans son intrigue.
Mais voilà: comment s’y prendre?
Plusieurs fois déjà, di Fabbrini était retourné dans la caverne aux codex. Il avait lu et relu les livres sans âge. L’essence du mal à l’état pur l’avait effleuré de son souffle méphitique. Jouet de Fu, imprégné de ce qui restait de feu Johann Van der Zelden, il avait parcouru les voies interdimensionnelles. Désormais aguerri, il s’y mouvait avec la plus grande aisance.
Ainsi, après maintes explorations, Galeazzo avait découvert que l’un des couloirs aboutissait à cette forêt magique et mystérieuse. Gravées sur des roches usées par le temps, des inscriptions druidiques avaient été découvertes par les yeux exercés de l’Italien. Il en avait articulé chaque mot avec un soin acharné jusqu’à obtenir la bonne rythmique et l’intonation parfaite.
Sous ses yeux incrédules, des portails s’étaient alors ouverts. L’un donnait sur Lhassa en 1009, un autre sur Worms en 772 alors que Charles, le célèbre Charlemagne, s’apprêtait à partir en guerre contre les Saxons. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a4/Charlemagne-by-Durer.jpg/220px-Charlemagne-by-Durer.jpg
Un portail ouvrait sur Versailles en 1682. Le Palais, partiellement achevé, accueillait maintenant Louis XIV et sa Cour.
C’était là que Galeazzo avait volé son cheval. L’animal racé répondait au nom de Neptune. Une autre ouverture aboutissait à Salem en 1693, un lieu qu’il valait mieux éviter. Enfin, le plus stupéfiant, le dernier trou de ver s’ouvrait sur Los Angeles, en 1995, et, plus précisément, dans le penthouse de Van der Zelden. L’Ultramontain y avait trouvé son bonheur. Grâce à l’ordinateur ID, il avait pu se procurer armes, argent, nourriture et tout le reste. L’IA avait accepté la présence du Maudit, informée par son ancien maître sur l’identité du Piémontais.
Galeazzo di Fabbrini n’était donc plus cet homme pitoyable, blessé, sale et mal rasé que nous avions quitté il y a peu, ce fugitif traqué et par l’équipe du commandant Wu et par les sbires d’Irina. Nous oublions les féaux de Sun Wu  et la police royale.
Le comte tenait sa vengeance. Il apprenait à se servir des portails, il puisait dans chaque monde ce dont il avait besoin et savait que, tôt ou tard, il retrouverait cet Eurasien qui avait fait achopper sa belle construction. La patience ne lui manquait pas, l’assurance de sa victoire inéluctable et prochaine, non, de son triomphe, le confortait.
Toutefois, lors de ses multiples séjours dans la Cité des Anges, jamais Galeazzo n’avait vu ou même entraperçu Johann. C’était là un phénomène inexplicable. Lorsqu’il réfléchissait à cette anomalie, un malaise s’emparait alors du comte.
Loin d’être sot, notre Ultramontain avait vite compris qu’il voyageait dans le temps par l’intermédiaire de ces mystérieux raccourcis. Pour lui, 1995 appartenait au futur mais pour son allié, c’était le passé. Qu’était-il donc réellement advenu de Van der Zelden? Avait-il été réduit au néant comme l’avait laissé sous-entendre cette vapeur? Refusant de s’éterniser à percer cette énigme, Galeazzo préférait se consacrer entièrement à sa vengeance.
En cette fin d’après-midi 1783, di Fabbrini enfourchait donc son noir alezan. Oups! La couleur de la robe du cheval venait d’être modifiée. Sans doute l’une des conséquences mineures de ces aller et retour incessants du comte dans le cours du passé de cette chronoligne ou de ses voisines…   
Or, l’instinct de conservation particulièrement développé de Galeazzo le fit soudainement se retourner. Il vit alors quatre cavaliers qui accouraient vers lui.
- Oh non! Je croyais être libéré de lui! Frédéric m’a retrouvé avant que je ne le fisse! Ce mousquetaire de Louis XIII, cette  péronnelle de Violetta Grimaud et le sosie de Betsy Balcombe l’accompagnent. Encore une fois, fuyons. Je connais tous les chemins, tous les tunnels. Or, ce damné Wu n’est pas avec eux. J’ai donc ma chance…
Une infernale chevauchée commença alors à travers bois et sous-bois tandis que le jour se faisait nuit et que les chouettes ululaient et que le gibier courait se désaltérer dans les points d’eau et que le ciel de velours bleu se piquetait d’étoiles.

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Galeazzo di Fabbrini avait fui car il n’était pas encore tout à fait prêt à affronter Tellier et consorts. Il voulait atteindre le Chinois au cœur, ce Daniel Lin infernal. Avait-il compris qu’en fait la partie était perdue pour lui depuis longtemps? Son orgueil incommensurable lui assurait toujours des défaites titanesques.

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Un des tunnels transdimensionnels donnait sur la prochaine destination des tempsnautes, Plessis-Lès-Tours en 1473. Mais dans quelle chronoligne?

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En ce début de septembre 1473, dans les bois jouxtant le château de Plessis-Lès-Tours, un sexagénaire désorienté recouvrait peu à peu ses sens. Il s’agissait du clone de Sydney Greenstreet, celui qui avait prêté allégeance à di Fabbrini. Vacillant et l’œil trouble comme s’il était pris de boisson, il avançait péniblement, clignant les paupières, essayant de se situer. 
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Cahin-caha, il parvint à sortir du couvert des arbres. Ses vêtements salis et déchirés détonaient parmi la beauté d’une nature ocrée, chatoyante et généreuse. Les prés se coloraient par touches de jaune, les arbres prenaient des teintes dorées. Au loin, des vaches se reposaient, leurs queues chassant les mouches bourdonnantes qui tournaient autour d’elles. À quelques toises du troupeau, un bouvier tirait quelques notes fragiles d’un flûtiau taillé dans le bois d’un orme. Un spécialiste des airs populaires aurait reconnu sans peine une mélodie plaintive dont les paroles donnaient à peu près ceci:
Que reste-t-il
A notre dauphin si gentil,
Orléans, Beaugency,
Notre Dame de Cléry…
Tant d’hommes,
Tant d’hommes…
Le comédien ne s’avança pas vers ce vilain malpropre et mal rasé. Au contraire, il poursuivit son chemin, essayant d’atteindre les premières maisonnettes d’un village propret, vert et rouille, aux toits de chaume et aux colombages désuets. En le voyant, on aurait cru admirer une carte postale.
Se remettant peu à peu de son étourdissement, le clone s’avisa que ce village apparemment calme et anodin de la campagne français profonde ressemblait par trop à un hameau de théâtre. Et pour cause!
Ses habitants, grands, bruns, bien mis, présentaient tous, sans exception, des traits durs et sévères, de grands yeux noirs scrutateurs et un teint légèrement ocré. De plus, ces paysans discutaient dans un langage bizarre aux tonalités chantantes sur quatre octaves!
L’un des campagnards se leva lorsque Sydney Greenstreet atteignit les premières maisons. Aussitôt, tous les hommes, un quinzaine, disparurent à l’intérieur des bâtisses. Le clone fut donc accueilli par celui qui semblait être le chef de cette étrange communauté. Il fut apostrophé en français du XV e siècle.
- Messire, vous paraissez perdu. Puis-je vous apporter mon aide?
Greenstreet qui n’oyait cette langue que fort mal comprit cependant l’intention de son interlocuteur. Il répondit dans l’idiome de Chaucer.
- Où suis-je? Toujours en France? Pourquoi ces habits? On les croirait sortis d’enluminures!
Le chef de la communauté qui entendait l’anglais, leva un sourcil d’étonnement. Cependant, civilisé, il s’empressa d’informer Greenstreet bien que lui aussi se posât de nombreuses questions.
« Qui est cet Anglais? D’où peut venir cet homme? Ses vêtements ne ressemblent à aucune mode en vigueur sur Terra. Il s’agit bien de lin, de drap et de soie. Des chaussures à boucles, une perruque… poudrée. Par Stadull! Serait-ce un voyageur… temporel? Holà! L’Académie a pourtant affirmé que les déplacements à travers le temps étaient impossibles. Il me faut aviser et prévenir tout d’abord Spénéloss ».
Le laboureur était en fait un Hellados et tout le village avait été bâti en quelques jours seulement par ses compatriotes. Hellas avait envoyé sur la Terre un commando car la troisième planète du Système Sol semblait soumise à des phénomènes inhabituels depuis au moins une révolution. Or ceux-ci étaient provoqués par les déplacements de Shah Jahan usant et abusant du Baphomet. Plessis-Lès-Tours se trouvait désormais à la confluence de multiples chronolignes. Le clone de Sydney Greenstreet y avait atterri, événement inéluctable.
Un peu plus tard, le tempsnaute malgré lui avait accepté l’hospitalité du paysan qui avait dit se nommer Basile et qui, en réalité, répondait au nom singulier d’Aramaxas. Tandis qu’il restaurait ses forces en avalant un plat de légumes et une miche de pain bis, Sydney Greenstreet était soumis à des flashs mémoriels déstabilisants. Portait-il à ses lèvres un gobelet d’eau en étain, il voyait se tenir devant lui un homme de taille élevée, d’aspect extraordinaire, aux longs cheveux blancs et aux yeux rouges. Ledit inconnu, un albinos, échangeait des propos avec un prince pour le moins, un individu encore jeune, vêtu richement d’habits exotiques brodés d’or et dont les cheveux étaient coiffés d’un turban orné d’une émeraude d’une taille respectable. Un souverain à n’en pas douter! Incompréhensiblement, Sydney Greenstreet identifia Shah Jahan, le Grand Moghol. Voilà qui ferait plaisir au comte di Fabbrini assurément. Mais que faisait ce haut personnage ici, à Plessis-Lès-Tours, en ce 5 septembre 1473? Et ce blond, qui était-il? Pourquoi les deux hommes qui n’avaient rien en commun lui apparaissaient-ils? Surtout, pourquoi lui, tout dévoué à l’Ultramontain, avait-il atterri à cette époque? Comment établir la liaison avec Galeazzo?
Tout en mangeant, le comédien tâchait de résoudre les nombreuses énigmes auxquelles il était confronté.

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dimanche 11 août 2013

Le Nouvel Envol de l'Aigle : 3e partie : Nouvelle Révolution française chapitre 27 première partie.



Chapitre 27

Le ciel étoilé était en partie masqué par les cimes touffues des arbres des bois qui jouxtaient le parc du château de Versailles. Tôt dans la soirée, il avait plu, juste de quoi humidifier le sol et la terre exhalait des senteurs lourdes d’humus en décomposition. Les frondaisons s’estompaient dans l’obscurité. Quelques chouettes noctambules écarquillaient leurs gros yeux ronds et ululaient dans la nuit. Au loin, un cerf esseulé bramait. Son chant vous remuait les tripes. Une oreille attentive pouvait également percevoir des crissements de feuilles mortes piétinées. Des surmulots, partis en quête de nourriture, parcouraient la forêt, au risque de voir fondre sur eux soudainement les hiboux nocturnes.
Cette nuit paisible comme il y en avait tant dans cette partie de l’année allait être troublée par le combat dantesque qui allait suivre. Déjà, des silhouettes sombres, indubitablement humaines, se profilaient derrière les troncs des arbres. Ainsi, ce qui restait de la sylve gauloise originelle, chênaie et hêtraie, serait bientôt le théâtre de multiples et sanglants affrontements.
Une voix féminine commanda sèchement.
- Arrêtez-vous. Nous sommes arrivés à la position prévue. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/01/Rattus_norvegicus_1.jpg
Les ninjas obéirent avec un bel ensemble. Chaque guerrier ressuscité des triades du Dragon de Jade avait pris la précaution de se munir d’armes exotiques des plus efficaces: yatagans, katanas, cimeterres, machettes, poignards volants étoilés ou sukurei, cordes à boules et bâtonnets de bois à chaque extrémité, micro-armes de poing à rayon calorique ne pouvant tirer qu’une seule fois, contenues dans un ceinturon sombre assorti au vêtement de combat, billes de verre explosives dégageant un gaz innervant, paralysant les centres moteurs. Sous les manches, étaient aussi glissés d’étroits tubes renfermant des dards. Il suffisait de presser un ressort et les fléchettes effilées, projetées avec adresse, venaient s’enfoncer dans les gorges des cibles désignées ou encore dans les yeux ou la poitrine, abattant à coup sûr l’adversaire. Quelques combattants avaient pris avec eux une sorte de poudre « magique » enfermée dans des sachets transparents. Cette poudre avait la particularité, au contact de l’air et de la chair, de s’enflammer et de transformer en torche vivante l’ennemi ainsi attaqué.
À présent, une vingtaine d’individus s’étaient embusqués en hauteur, sur les branches les plus épaisses et les plus solides des chênes ou encore se retrouvaient suspendus à des cordes, prêts à décocher promptement leurs jets mortels, les fameuses flèches transparentes, taillées dans le quartz et profilées de manière aérodynamique. Elles présentaient l’avantage de n’émettre aucun bruit et de fendre l’air avec une discrétion absolue.
Les préférés de Sun Wu, six Chinois élancés et sveltes, leurs traits asiatiques dissimulés par des masques de géomanciens, avaient opté pour une arme biologique originaire d’une autre planète, les célèbres et mortels rubans de Mingo. Il ne fallait pas être pris par les volutes sournoises et imparables de ces lianes vivantes. Elles ne vous relâchaient qu’après s’être imbibées de tous vos sucs.
Un peu en retrait, Sun Wu s’amusait à agacer l’otage, le duc de Chartres. Avec un innocent roseau, il chatouillait par instant le nez un peu fort du prince. Philippe avait du mal à rester stoïque. Il éternuait mais ne pouvait s’essuyer le visage, ses mains liées derrière le dos. 
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6b/Philippe_d%27Orl%C3%A9ans_en_grand-maitre_du_GOF.jpg/200px-Philippe_d%27Orl%C3%A9ans_en_grand-maitre_du_GOF.jpg
Ce petit jeu cruel irritait Maïakovska. Elle ordonna à son complice de cesser cette distraction puérile. Tout en grignotant une poignée de fourmis grillées, Sun Wu n’eut d’autre choix que d’obtempérer.
- Mettez-vous plutôt en position et prenez soin du conteneur d’antimatière; le commandant Wu ne va pas tarder.
La Russe se leurrait en croyant que Daniel Lin allait se livrer sur un claquement de doigts de l’espionne. Pourtant, à vingt-trois heures précises, du bruit sembla venir du côté est de la forêt. Grâce à des jumelles infrarouges, un garde distingua ce qui se passait. Il s’écria:
- Cinq hommes arrivent!
- Montrez donc, s’exclama nerveusement Maïakovska.
La jeune femme se saisit vivement des jumelles et constata qu’effectivement cinq individus approchaient. En tête, le commandant Wu, nullement stressé, désinvolte même, comme si tout cela ne le concernait pas, comme s’il ne devait pas s’impliquer dans ce qui allait suivre. Derrière, un vieil homme barbu aux cheveux roux et gris, plutôt sale d’aspect, vêtu de bric et de brocs. Craddock. Le mendiant de l’espace tenait fermement un jeune adolescent portant l’uniforme militaire de l’école de Brienne. Visiblement, ce dernier rechignait à avancer. Puis Marteau-pilon. Le colosse était armé d’une masse impressionnante qu’il caressait amoureusement. Enfin, un grand homme sec, à l’allure militaire. Lui semblait progresser étrangement, paraissant ne pas frôler le sol. On aurait dit qu’il glissait, se mouvant tel un spectre.
Parvenu à vingt mètres à peu près d’Irina, Daniel Lin lança sur un ton mi-figue mi-raisin:
- Voyez, capitaine Maïakovska, j’ai bien reçu et déchiffré votre ultimatum. J’ai eu l’amabilité de me rendre à l’heure à votre invitation péremptoire.
- Oui, commandant. Mais avant de procéder à l’échange, je vais d’abord m’assurer que vous êtes bien venus à cinq en comptant Bonaparte.
S’emparant d’un communicateur, Maïakovska demanda alors confirmation à ses éclaireurs. Rassurée par la réponse, elle rajouta:
- Très bien. Nous pouvons procéder. Faites avancer Napoléon.
Daniel Lin se tourna vers le Cachalot du Système Sol et lui dit:
- Vous avez entendu le capitaine, Symphorien…
- Oui-da, commandant. Mais qu’elle fasse de même avec ce Chartres! Je ne bouge pas d’un pouce tant qu’elle n’aura pas poussé ce prince. Je n’ai pas envie de tâter de ses janissaires à l’extrait de cirque du docteur Lao.
Fixant bizarrement Sun Wu, Irina ordonna.
- Mon ami, faites donc avancer le prince puisque ce bonhomme ridicule l’exige!
Inclinant la tête, le vieux Chinois poussa le prince vers l’avant. Du côté de Daniel Lin, Craddock s’était empressé d’imiter l’Asiatique. Il avait fini par lâcher, non sans regret, le jeune Bonaparte.
Tandis que l’Ecossais éructait des injures bien senties, l’élève officier paraissait désormais accepter son sort, résigné peut-être à la mort.
- Va donc rejoindre cette espèce d’amiral Zeng He d’eau de cale surcroupie, si tu tiens tant à goûter à ses nids d’hirondelles de cent ans d’âge! Coquelet, je ne te garantis pas que tu n’auras pas la tête tranchée dès ce soir! Mais baste! Cela ne me regarde plus!
Un bref instant, les deux prisonniers se croisèrent. Ils n’eurent pas même un regard vis-à-vis de l’autre. Indifférents, ils poursuivirent leur avancée respective dans le camp qui les réclamait.
Mais intérieurement, Irina s’inquiétait.
«  Ah! Tout marche trop bien! Je suis certaine que ce Daniel Lin là me réserve une surprise… »
La Russe marmonna alors quelque chose dans un micro écouteur. Un léger sifflement suivi d’un frôlement interrompit le silence relatif qui s’était établi. Du ciel descendait un filet usiné dans une matière encore inconnue en ce dix-huitième siècle.
Mais le piège n’eut pas le temps d’envelopper ses proies. Il se désagrégea soudainement, victime d’une distorsion.
Craddock afficha un sourire carnassier et jeta, gouailleur:
- Dis, girafe Sophie en simili caoutchouc! Tu as cru réellement nous posséder avec ton filet à la graisse de Topinambou pour un sous King Kong d’Arte povera? Nous sommes fabriqués dans un autre bois!
Dans son coin, Sun Wu se croisa les ongles, signe d’une grande contrariété.
«  Mon alliée essaie de gagner du temps, mais elle fait fausse route ».
Tandis que le filet s’évaporait dans le néant, Bonaparte s’était vivement aplati sur le sol. Mieux: il sembla se confondre avec la terre humide. Une seconde encore et il disparut à la vue d’Irina. Daniel Lin, qui n’avait pas quitté des yeux son adversaire, lui dit dans un russe parfait:
- Capitaine Irina Maïakovska, je suis peut-être venu à cinq, mais vous, vous vous êtes amenée à mille deux cents, voire même à mille deux cent un si je dédouble votre spadassin attitré Alexeï Alexandra! Vous parlez d’un renfort conséquent! Avez-vous cru que j’allais me livrer comme cela, pieds et poings liés?
Furieuse, l’espionne répliqua sèchement.
- Vous avez récupéré ce bêta de prince mais Bonaparte a disparu. Or, comme vous n’êtes que cinq…
- Ah! Ah! Vous espérez venir à bout très rapidement de cinq hommes! Mais vous savez pertinemment que deux d’entre eux ne sont pas des humains ordinaires. Quant à Bonaparte, il n’a pas disparu car il n’a jamais été ici. Violetta! Désactive ta ceinture d’invisibilité. Bravo ma fille! Tu as été parfaite.
L’adolescente s’empressa d’obéir et réapparut juste aux côtés de son père.
- Alors, papa, il paraît que j’ai bien joué mon rôle. Tant mieux!
- Hé oui, chère ennemie. Vous avez publié un détail dans votre piège; dans mon jeu, j’ai une métamorphe.
- Peuh! Une métamorphe! Une quarteronne, oui, pas même une métisse!
Maïakovska allait rajouter quelque chose lorsque des signaux d’alerte retentirent dans son contrôleur environnemental.
- Commandant Wu vous avez triché! Siffla-t-elle. Que disiez-vous? Cinq? Une dizaine pour le moins! Vous me décevez…
Effectivement, Frédéric Tellier, Gaston de la Renardière, Paracelse, Joseph Boullongne, Guillaume Mortot, Erich Von Stroheim, Benjamin Sitruk, Alban de Kermor, Louise de Frontignac, Aure-Elise Gronet ainsi que deux amis de l’ex-mousquetaire sortaient de l’obscurité, matérialisés sans téléporteur et ce, par la grâce d’André Fermat. Ils avaient été dissimulés par ce dernier dans uns dimension voisine.
   - Je pense que les choses sérieuses peuvent maintenant commencer, articula Dan El, toujours d’un calme olympien.
Même si le Ying Lung éprouvait une légère angoisse, il ne tenait pas à le montrer. Rappelez-vous. Plus la situation devenait cruciale, plus il usait d’ironie, affichant une attitude zen méritoire.
Fermat, quant à lui, restait étrangement silencieux. En fait, après avoir matérialisé les amis du Surgeon, il était en train de s’emparer du Glinka. Seule sa projection holographique ou assimilée se trouvait à Versailles en cette belle nuit d’été.
À soixante-dix mille pieds d’altitude, le vaisseau de Maïakovska subissait donc l’assaut de l’Observateur. La douzaine d’hommes d’équipage ne pouvait faire face à l’attaque d’un Ying Lung. Déjà, deux enseignes brûlaient comme des torches alors que quatre autres officiers agonisaient, leur gorge en feu.
Le capitaine Petrov eut juste le temps d’envoyer un message de détresse avant de mourir.
- Intrusion alien à bord! Je répète: intrusion alien à bord! Prise de contrôle total du vaisseau. À l’aide! Urgence numéro un.
Toujours à l’écoute grâce à ses oreillettes, Irina jeta une grossièreté dans sa langue maternelle qui signifiait à peu près « fuck! ». Toujours avec la délicatesse qui le caractérisait, Craddock rajouta de l’huile sur le feu.
- Enfoirée de mes deux! Votre capitaine va connaître une Toungouska sur Seine!
- Ce qui advient est… impossible! Jeta l’espionne. Mon vaisseau était protégé par une a-bulle!
- Pff! Un jeu d’enfant pour un Dragon de s’immiscer à l’intérieur d’une telle protection! Faudrait voir, ma belle tueuse, à ne pas nous prendre pour des ploucs de ploucs de canards de Trifouillis-les-Oies!
À peine le capitaine Craddock eut-il lancé cette remarque sarcastique que, sur un signe discret de Sun Wu, quatre ninjas jaillirent des arbres, suspendus à des cordes. Instantanément Symphorien réagit, immédiatement imité par ses amis, et tous se mirent en position de combattre ces nouveaux yakuza. Le vieil homme trouva à ses côtés Frédéric Tellier épée au poing.
- Ah! Même pas fichus de se battre pied à terre, râla le baroudeur en évitant pile poil deux poignards étoilés. Bougres de stéganopithèques de légende urbaine! Cracha-t-il ensuite dans son langage toujours aussi fleuri.
Pendant ce temps, le danseur de cordes ne paraissait nullement démonté par les masques que portaient les séides du Maître du Dragon de Jade. Il faisait preuve de son habileté habituelle.
Les assaillants arboraient pourtant les traits du roi des singes Hanuman avec un détail qui, toutefois, différait: la barbiche et les longues moustaches ondulées qui les faisaient s’apparenter à des sortes de macaques ou de magots de Barbarie.
Dépourvus désormais de sukurei, les assassins durent combattre classiquement, c’est-à-dire yatagan d’acier contre fleuret. Cependant, les bandits restaient accrochés à leur filin, ce qui leur conférait un avantage certain et accentuait la difficulté à les vaincre pour nos amis.
Toute l’équipe de Daniel Lin se battait vaillamment, y compris Aure-Elise, Violetta et Louise. Quelques géants arboraient des justaucorps d’Arlequin caparaçonnés de duracier, le visage protégé par des masques de cuir aux gueules de mâtins de Naples présentant une langue rose et blanche pendante, et coiffés de bicornes renforcés d’acier. Munis de fléaux d’armes terminés par des pointes en fer, ils les faisaient tournoyer avec la plus grande dextérité.
Paracelse, Marteau-pilon et Pieds Légers parvenaient cependant à esquiver les coups meurtriers de ces armes redoutables. Le trio faisait preuve d’une souple agilité tout à fait admirable, surtout de la part du colosse, l’ancien compagnon de chaîne de l’Artiste. Conservant tout leur sang-froid, ils étaient toutefois souvent frôlés par les terribles fléaux, leurs habits déchirés en témoignant, devenant hardes peu à peu.
Or, pas une goutte de leur sang n’avait encore coulé. Un prodige on vous dit!
Un peu plus loin, des spadassins vénitiens au masque du célèbre lion de Saint Marc, brettaient des deux mains à la fois, repoussant ainsi au fond du bois Erich Von Stroheim, qui ne déméritait pas, Gaston de la Renardière et ses deux compères. Acculé, le quatuor tomba dans le périmètre d’attaque de six ninjas. Ces derniers lancèrent à son encontre les dangereux rubans de Mingo. Pour réussir à encercler les quatre amis, les Russes, déguisés en Italiens, ouvraient leurs gueules béantes, laissant apparaître des crocs luisants visiblement enduits de poison.
Une fraction de seconde encore et c’en était fait des compagnons de l’ex-daryl androïde. Mais Gaston, son instinct de survie au paroxysme, sentit le piège juste à temps et poussa un rugissement si sonore qu’il retentit à près d’une lieue de distance!
- Ahimé!
Instantanément, le Picard passa en troisième figure de Harrtan. Il s’agissait d’un triple saut périlleux avant. Alors, l’épée qu’il tenait de la main droite empala deux hommes lions tandis que son poignard égorgeait un troisième Russe. Ce fut là le signal pour se mettre en attitude de combat helladien. Incroyablement, Erich Von Stroheim ne rechigna pas à cette façon de se battre. Mais les deux autochtones de Gaston ne le purent.
Légèrement en retrait, comme détaché de cette bataille, de ce désordre qui ne le concernait pas, Sun Wu avait sorti un cornet en papier de sa robe chinoise traditionnelle. Il y puisait régulièrement une poignée de friandises succulentes. Pour un néophyte, les bonbons avaient l’aspect de simples dragées chocolatées. Si on avait le loisir d’approcher de plus près, on identifiait des petits scorpions noirs grillés à point.
Or, Alban de Kermor qui n’était qu’à quelques coudées tout au plus du Maître du Dragon de Jade, ne put éviter un haut-le-cœur en reconnaissant l’aliment. Sun Wu s’en aperçut. Dévisageant le jeune homme avec un rien de mépris, il lui jeta en anglais:
- Face pâle d’Occidental, petit Français, tu ignores ce qui est bon pour la santé. Pareil régime allonge les années. Puisque tu es si bête, complais-toi donc avec la vermine et meurs!
Notre adolescent n’eut pas le temps de rétorquer. Huit yakuza, rien que ça, l’entouraient. Alban avait eu grand tort de se laisser distraire. Peut-être était-ce d’ailleurs là le but du vieux Chinois?
Benjamin vit la manœuvre et se porta à son secours.
Les trois femmes, quant à elles, avaient formé un triangle afin d’affronter des adversaires très spéciaux. Sun Wu, prévoyant que l’escadron féminin du sang mêlé ne resterait pas sur la touche, avait mobilisé les meilleurs marionnettistes de Cathay. Quelque peu misogyne, le Maître du Dragon de Jade avait donc refusé que le trio féminin affrontât ses guerriers, même les moins capables. Pour cette rixe dégradante à ses yeux, il avait délégué des pantins de bois!
À la pointe du triangle, Aure-Elise, à gauche Louise et à droite Violetta. Les trois jeunes femmes ferraillaient dur contre un groupe de marionnettes siciliennes, de marionnettes espagnoles des tréteaux de maître Pierre de Miguel Cervantès ainsi qu’une théorie de marionnettes de samouraïs venues d’un théâtre No perverti. En effet, ces succédanés de combattants, de taille humaine, ou légèrement supérieure, étaient armés de véritables épées et de sabres aux fers empoisonnés, évidemment, et non pas de fac-similés en bois.
Violetta s’offusqua et ragea de voir avec quel mépris on considérait l’élément féminin de l’équipe du commandant Wu.
- Non, mais! Pour qui se prend-il ce Chinois à la crème de Fu Manchu? Il va justement voir de quel bois nous nous chauffons. Mesdames, démontrez à ces messieurs ce que vous valez!
En tourbillonnant et en enchaînant avec maestria triple saut périlleux, triple boucle piquée, salto arrière et deux roues toutes simples, excusez du peu, la semi-métamorphe catapulta ses jambes anormalement étirées sur les torses de deux marionnettes japonaises. Sous la force de ce coup, le bois des samouraïs éclata tandis que, parallèlement, l’adolescente embrouillait les fils manipulés par les marionnettistes. Perdant l’équilibre, trois d’entre eux chutèrent brutalement sur la terre humide, qui se brisant la hanche, qui se cassant le bras, ou pis, la nuque.
Un pantin avait échappé au carnage. En fait, il était humain et avait opté pour un déguisement de pirate, celui du célèbre Barbe Noire, arborant ainsi deux pistolets à la miquelet non factices. 
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Les compagnes de Violetta l’avaient imitée avec, toutefois, moins de brio. Pourtant, elles aussi vinrent à bout de leurs « Pinocchio ». Ce fut la plus jeune qui tua le pseudo pirate d’une botte dite de Nevers.
Joseph Boullongne qui, de son côté, affrontait six Chinois en chair et en os, remarqua le coup invraisemblable.
- Il faudra m’enseigner ce tour, jeta le musicien escrimeur tout en embrochant sa paire de bandits.
Frédéric Tellier sourit et répliqua tout en abattant lui aussi deux spadassins.
- Oh! Cette botte n’est efficace et ne tue que lorsqu’une métamorphe dotée de la force nécessaire pour perforer la boîte crânienne d’un humain ordinaire en use!
Par instant, le bois s’illuminait soudainement par des flashs qui s’allumaient. C’étaient les sachets de poudre inflammable qui faisaient leur office, balancés contre les hôtes de l’Agartha, avec un résultat peu probant puisque, grâce à la maîtrise du Harrtan, les amis de Daniel Lin se mouvaient la plupart du temps dans le ciel nocturne avec une aisance à faire pâlir d’envie le plus doué des trapézistes.
L’air retentissait de sifflements, mais aussi de micro explosions. Le danger était partout. Ainsi, deux billes s’en vinrent heurter les bottes d’un des amis de Gaston de la Renardière. Le dénommé Gaétan, peu prévenu, eut le tort de ne pas retenir sa respiration. Il absorba donc une bonne bouffée de gaz innervant. Aussitôt, ses muscles se roidirent et il se retrouva paralysé. Le malheureux ami du maître d’armes mourut, achevé par une quinzaine de dards crachés par les manches flottantes d’un yakuza au masque de géomancien. Épinglé contre un arbre, Gaétan n’eut pas même le sentiment de mourir.
Un peu en arrière ne participant pas encore à la bataille, nous verrons plus loin pourquoi, Daniel Lin se mordit violemment les lèvres. Il n’acceptait que fort mal la mort d’un des membres de son équipe, même s’il s’agissait d’un membre rapporté.
De son côté, bien qu’il se refusât à l’admettre, Joseph Boullongne commençait à s’essouffler. Le grand Noir avait une excuse de taille. Il n’y avait que fort peu de temps qu’il avait été initié et entraîné à l’art du Harrtan. De plus, blessé et affaibli durant quelques jours, il n’avait guère eu l’occasion de se remettre à niveau pour tenir plus de deux minutes. Alors que le musicien posait un genou à terre, résolu à perdre la vie, ici, dans ce bois, mais pas, surtout pas l’honneur, et que sortant enfin de sa cachette, Alexeï Alexandra, ses deux visages figés, s’apprêtait à l’assassiner en bonne et due forme, la joie grondant dans ses deux cœurs, un bras protégé par une rondache, les trois autres armés d’un yatagan, d’une longue épée espagnole ou rapière et d’un fleuret, Benjamin se rapprochait ostensiblement du chevalier de Saint Georges dans le but de lui porter secours tout en hachant menu comme si de rien n’était deux innocents rubans de Mingo mais aussi tout en déviant la pluie de flèches de quartz que les archers arboricoles de Sun Wu projetaient dans sa direction.
Comme nous le voyons, l’ex-commandant du Cornwallis, se surpassait. Sitruk n’en revenait pas lui-même de l’exploit qu’il était en train d’accomplir.
Quant à Craddock, il brettait encore et encore, quasi mécaniquement, ne prenant ni le temps d’essuyer sa lame dégoûtante de sang ni de tourner la tête vers le Britannique. Pourtant, fort amène, il lui lança:
- Compañero, je te fais une fleur. Il t’appartient d’achever cet absurdosaure sans queue ni tête d’Epsilon Eridani.
Or, tandis que le Cachalot du Système Sol s’exprimait ainsi, Ti surgit brusquement du néant. Paisiblement, il avait attendu le signal de Sun Wu ou d’Irina.
La Russe, quant à elle, ne se mêlait pas non plus au combat, l’observant d’un air dédaigneux. Elle trouvait que cette bataille se prolongeait un peu trop et que ses hommes y faisaient piètre figure. Il est vrai que les cadavres des Potemkine et des Chinois s’entassaient avec la régularité d’un métronome furieux sur le sol herbu, plus de cent vingt déjà, dissimulant l’humus et les feuilles mortes.
Des armes fortement anachroniques juchaient également la terre; cependant nul membre de l’équipe du commandant Wu ne songeait à s’en emparer.
Devant les yeux de Maïakovska, toujours gorges et poitrines transpercées, arlequins, mâtins et Hanuman s’en venaient mourir aux pieds mêmes de leur capitaine plus ou moins impavide et immobile.
Victor de Garamont, l’ami survivant de Gaston de la Renardière, eut le tort impardonnable de s’approcher de l’espionne russe. Dotée de la force de Fu, de son seul poing, elle lui fracassa la tête.
Ce fut alors qu’un scintillement annonça ou plutôt dénonça la formation d’un champ de force. Irina venait de la brancher sans avoir eu recours à une quelconque technologie. Peu à peu, lentement et sûrement, la haine la transmutait en succédané de Fu le Suprême. Désormais, la jeune femme n’avait plus d’humain que sa coquille. Il ne restait plus rien de la jeune femme vibrante de vie et d’espoir qu’elle avait été. Maintenant, elle tentait de contrôler sa rage irrépressible, laissant cependant encore l’antimatière renfermée dans son conteneur cylindrique. Ledit fût n’appartenait pas bien sûr à notre monde.
Toujours en retrait, la marionnette de Fu, se mordant les poings, assista aux multiples duels enchaînés par Alexandra Alexeï Souvourov. Cependant, Maïakovska se demandait pourquoi Daniel Lin ou plutôt Dan El se gardait d’intervenir ne serait-ce qu’un minimum. Il s’était abstenu de ressusciter les deux amis de cette caricature de Porthos. C’était incompréhensible de la part du jeune Ying Lung habituellement si altruiste. Inquiète, la Russe ne quitta plus des yeux Daniel Lin.
L’ex-daryl androïde s’était aperçu de la lente métamorphose de la jeune femme. Il avait bien vu qu’elle avait activé le champ de force par sa seule volonté. En réalité, tout en s’économisant, notre héros agissait subrepticement et discrètement. Ainsi, il avait recueilli le duc de Chartres et l’avait endormi. Ensuite, il avait téléporté le prince à bord du Vaillant où, à présent, il reposait paisiblement sur une couchette, veillé par Saturnin de Beauséjour.
Mais tout cela n’avait guère occupé notre impétueux Dan El. Il rongeait son frein tout en se morigénant intérieurement de se montrer si impatient. Sans cesse, il devait combattre son impulsivité naturelle. Ah! Il lui aurait été si facile et si commode de tout figer en une fraction de seconde étirée à l’infini puis de tout gommer d’un seul souffle! Ou encore d’abolir le temps virtuel de cette Simulation… mais cela aurait été faire le jeu de Fu, de l’Infra-Sombre qui n’attendait que cela, qui guettait l’erreur de trop du jeune Ying Lung.
Il n’était pas temps encore pour Dan El de révéler son jeu…
Retournons à Alexandra Alexeï. L’être hétéropage s’avançait sur le pré d’un pas déterminé. Avec des moulinets et des coups d’estoc imparables, la créature faisait le vide autour d’elle, telle une superbe machine de mort, tailladant les chairs de ci de là, sans état d’âme, abattant sans remords les Potemkine qui, pourtant, étaient ses alliés, les yakuza de Sun Wu n’échappant pas non plus à cette moisson macabre. Dans son sillage, Alexeï laissait des rigoles de sang qui se transformaient en ruisseaux pourpres.
Déjà, huit Chinois gisaient, à demi démasqués, sur les souches de jeunes hêtres et comptaient parmi les victimes de l’espion de Catherine II. Quelques torses portaient d’atroces blessures. De quelques combattants, des longueurs significatives d’entrailles sortaient, dégageant une affreuse puanteur de sang tourné et d’excréments recrachés. Malgré l’heure tardive, une myriade d’insectes bourdonnait au-dessus des cadavres ayant hâte de festoyer. Parmi les morts, leur masque arraché, certains dévoilaient leurs traits. Ces masques présentaient les signes du zodiaque chinois, chèvre, cheval, rat, cochon, chien, buffle, tigre, coq…
Alexeï Alexandra poursuivait un but. Éliminer le colosse roux barbu Benjamin Sitruk. C’était pourquoi elle progressait avec cette régularité mécanique. En à peine trois coups d’épée, elle vint à bout de Marteau-pilon. Blessé cruellement, le charretier en rupture de ban hurlait. N’en pouvant plus de souffrance, l’ancien bonnet vert de Toulon se roulait sur le sol, regrettant vivement de s’être évadé du bagne alors que Napoléon le Petit devait le transférer en Guyane.
Craddock qui brettait vaillamment avec un des derniers Potemkine survivants s’avisa de la progression de l’espionne hétéropage; promptement, il ne s’embarrassa pas et expédia son adversaire du célèbre coup de Jarnac. Le Russe mourut en deux minutes chrono, son artère fémorale coupée en deux. Tandis que Symphorien essuyait la lame de sa bonne épée sur son gilet, le vieil homme n’était plus à une tache de sang près, il vit le Britannique ayant maille à partir avec un Chinois dont les traits étaient dissimulés sous le masque du dragon des signes zodiacaux de l’Empire du Milieu.
Or, Benjamin peinait à parer les bottes hétérodoxes de l’Asiatique. Il avait beau enchaîner pirouettes et triples sauts périlleux, l’homme de main de Sun Wu ne lâchait pas prise. De justesse, d’une ligne, il évita le sukurei et le katana de son vis-à-vis.
Soufflant bruyamment, il prit le risque de lever un instant la tête pour s’apercevoir que son ennemi n’en avait plus désormais. Pourtant - horreur! - le corps décapité continuait à se battre, ses centres nerveux fonctionnant encore. Mais les gestes se faisaient de plus en plus désordonnés. L’être étêté se mit à tressauter et le cadavre bientôt s’effondra.
Pendant ce temps, la tête du Chinois qui était tombé brutalement sur l’herbe abondamment piétinée et souillée, avait écarquillé les yeux de surprise. Le séide de Fu avait identifié son exécuteur: Alexeï Alexandra Souvourov. Les lèvres de Xiao ne purent murmurer l’insulte qui lui venait machinalement. Deux nouveaux ruisseaux rouges vinrent humidifier et poisser un peu plus le sol gorgé d’eau et de fluides divers.
Se voyant libéré d’un adversaire plus que coriace, Benjamin soupira de soulagement. Mais lorsqu’il comprit qui l’avait délivré du Chinois, il grimaça tandis qu’une peur effrénée s’emparait de sa personne. Surtout ne pas céder à la panique! Surtout pas!
Sitruk, néophyte génial mais tout de même débutant dans le Harrtan, se retrouvait nez à nez avec le célèbre tueur de Catherine II.
L’être double afficha deux rictus de satisfaction. Il avait enfin atteint son objectif.
Au fait, petit intermède bienvenu, vous a-t-on décrit de l’être hétéropage, cher lecteur? Faisons une pause et décrivons-la, vous ne nous en tiendrez sûrement pas rigueur.
Alexeï Alexandra arborait une tenue noire mixte composée d’une robe d’amazone assez classique vêtant sa partie féminine et d’un dolman et d’un colback d’officier des hussards de la mort de nationalité prussienne, d’un astrakan brodé d’une tête de mort en argent pour sa partie masculine. Une léonté, pelisse imitant la dépouille du lion de Némée, complétait ce bel uniforme. 
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Les six armes commencèrent à s’entrechoquer, Benjamin bataillant avec une dague effilée et une bretèche prêtée par Gaston de la Renardière. Tout en ferraillant, l’espion russe avait désengagé de sa rondache un mini pistolet en nacre et ivoire, un véritable petit bijou des plus mortels. L’arme de poing s’apprêtait à cracher une balle de plomb de forme ronde.
Alors, poussé par son courage mais aussi par l’injonction de Dan El qui désirait à tout prix préserver l’ancien commandant du Cornwallis, Craddock s’interposa, faisant écran à Benjamin. En recevant le projectile qui lui brisa la clavicule, Symphorien injuria l’hétéropage:
- Octopus de mes deux! Pseudo Apollon du Belvédère! Va donc faire un tour au cirque des horreurs où là est ta vraie place!
Mais le vieux baroudeur qui avait trop préjugé de ses forces perdit connaissance et tomba dans l’herbe grasse et sale. Si Alexeï Alexandra n’avait plus de balle, il lui restait néanmoins ses armes blanches. Désormais la dague et la bretèche devaient absolument contrer le yatagan, la rapière et le fleuret du siamois russe afin de venger le mendiant de l’espace. Fouetté par la colère et la fierté, Sitruk reprit du poil de la bête. Avec une force renouvelée, il fit face à l’être hétéropage qui, ayant jeté au loin la rondache, exhibait dans sa quatrième main un coutelas à manche noir. Sur la lame était gravé un squelette accompagné d’un sablier. Un curieux aurait pu aussi y lire une étrange et peu rassurante devise: « Vincere at mort ». Sans doute signifiait-elle « vaincre avant de mourir ».
Les lames d’acier cliquetèrent de plus belle, se heurtant, s’accrochant, illuminant régulièrement mais brièvement la nuit de leurs fugaces étincelles argentées. Tierces, quartes, quintes et sixtes feintées, bottes, ouvertures, passes, fermetures, parades, glissades, esquives, sauts de carpe, entailles, estafilades, poignets liés, balafre malvenue sur le visage masculin d’Alexeï, rupture momentanée du combat, reprise soudaine de celui-ci par un quintuple saut arrière…
Benjamin multipliait les prouesses impossibles, se dépassant, atteignant le génie, transpirant, suant, mais ne prenant pas la moindre fraction de seconde pour s’éponger le front.
Notre Britannique brettait comme un héros, d’Artagnan lui-même mais à la puissance dix, cependant, il peinait, ne pouvant tenir face au prodigieux et splendide escrimeur qu’était l’espion hétéropage! Allons. Surtout ne pas s’abaisser à quémander le moindre soutien. Il s’était juré de ne pas faillir, de ne pas mourir cette nuit. Le bras gauche d’Alexandra fut transpercé. Aussitôt, l’être double rugit une insulte éloquente. Saignant abondamment, l’espionne de Catherine II abandonna la rapière mais nullement le terrain.
Toujours en retrait, presque en dehors de ces furieux assauts, Dan El observait son équipe, le dévouement dont faisaient preuve ses amis, ses fidèles petites vies qui combattaient pour lui afin d’émousser l’attention de Maïakovska. Mais son impatience grandissait, prenant des proportions gigantesques. Il bouillait, allait céder, voulant au moins sauver Benjamin Sitruk, Aure-Elise Gronet, cette presque sœur qu’il s’était donné dans cette simulation-ci, Violetta Grimaud, sa fille chérie, Louise alias Brelan, si audacieuse, une amie sincère depuis… toujours…
Mais Gana-El sentit la faiblesse du Surgeon. Se matérialisant devant lui, il lui souffla:
- N’intervenez pas maintenant. Ce serait de la plus grande imprudence. Patientez encore un peu… juste un peu… le temps qui s’écoule ou semble s’écouler a la durée que vous lui donnez. Dois-je vous le rappeler? Vous êtes ici le maître… ne l’oubliez pas. Cette bataille vient à peine de commencer dans la Supra-Réalité… attendez et suivez mon conseil.
- Pourquoi donc me lier encore? S’insurgea le plus jeune.
- Vous en savez la raison. Préservez votre énergie pour ce qui doit suivre. Vous comprenez comment ce combat-ci doit finir…
- L’engluement…
- Précisément, mon fils.
Convaincu et docile, Dan El inclina la tête, conscient de l’enjeu plus que jamais. Résigné, il reprit:
- Pas moyen d’échapper à ma destinée. Une potion bien amère que vous m’obligez à boire, Observateur. Vaincre… en humain.
- En surhumain, Surgeon.
Cet échange mental n’avait pas duré plus d’une pico seconde. À l’échelle des Yings Lungs c’était pourtant un laps de temps conséquent. Fu avait tout entendu. Etait-ce là le but de ces propos?
Dans le bois, le combat se poursuivait toujours plus âpre, toujours aussi impitoyable.  
Daniel Lin et André Fermat virent Frédéric Tellier recevoir un coup de katana absolument imparable porté par un des six poignards volants suspendus dans les cordes. Aussitôt, dans un réflexe de survie, l’Artiste coupa trois des lianes. Le yakuza au masque de chien gardien de tombe Soueï chuta pour aller s’empaler sur sa propre arme abandonnée par le blessé qui l’avait arrachée de son épaule. Tout en se redressant malgré la vive douleur, le danseur de cordes ne vit pas à temps une autre dague. Elle vint s’enfoncer dans sa paume gauche. Émettant un soupir de souffrance, Frédéric se recula. Désormais Tellier n’était plus qu’à dix pas du Britannique.   
Gaston de la Renardière, quant à lui, bien qu’il fût un escrimeur hors pair, avait mis un genou à terre depuis à peu près trois minutes. Il se tenait le flanc gauche, comprimant ainsi sa blessure nullement insignifiante, tout en continuant à ferrailler plus ou moins élégamment avec un Potemkine. Malgré la douleur lancinante qui faisait vibrer ses nerfs, il parvint à trancher la carotide du Slave. Épuisé, il souffla, heureux de ce bref répit.
Joseph Boullongne saignait d’un peu partout, son corps lacéré par les sournois et redoutables rubans de Mingo. Presque par miracle il avait réussi à retourner la poudre inflammable contre un Chinois qui, transformé en torche vivante, se roulait présentement sur l’herbe poisseuse, essayant ainsi d’éteindre les flammes implacables. Le malheureux perdait de vue qu’en agissant ainsi, il ne faisait qu’activer les autres sachets de poudre dont il était muni.
Erich Von Stroheim n’en pouvait mais, le bras serré contre le corps, le visage livide. Il n’allait pas tarder à perdre à son tour connaissance face à deux Potemkine toujours d’attaque. Sans nul doute, c’en serait bientôt fini de lui et de sa carrière de comédien à Shangri-La.
Pieds Légers et Alban, dos à dos, affrontaient silencieusement une armada de yakuzas. Courageusement, ils ne cédaient pas une ligne de terrain, tranchaient les chairs, transperçant à qui mieux mieux des adultes pourtant bien plus aguerris qu’eux. Ils avaient du mérite car le poignet droit du comte était salement tailladé tandis que le prolétaire arborait une méchante zébrure à la poitrine.
Le trio féminin en avait enfin terminé avec les dangereux pantins de bois. Désormais, les marionnettistes regrettaient d’avoir cédé à l’appât du gain. Brelan hachait menu l’un d’entre eux, Violetta assommait un acolyte et Aure-Elise tranchait la main d’un troisième sans sourciller.
Or, aucune des trois ne prit garde aux petites billes qui s’en vinrent rouler presque sous leurs pieds. Les boules de verre crachèrent leur mitraille alors que les trois jeunes femmes, en cinquième posture de Harrtan, effectuaient un quintuple piqué bouclé arrière. Ce fut ce qui leur sauva la vie. Sonnées durement, elles retombèrent assez loin sur le sentier de la clairière. Elles n’assistèrent donc que partiellement à la fin du combat épique, sombrant par lassitude dans une inconscience bienvenue.
Quant à Paracelse, ce verni, il n’avait aucune égratignure, mais lui aussi avait perdu connaissance, ayant respiré quelques bouffées de gaz innervant dégagé par les billes de verre. Cependant, personne ne s’en prit à l’escarpe, les ninjas le croyant mort.
Pendant ce temps, Sun Wu avait avancé dans son repas impromptu. Aux scorpions grillés avaient succédé les fourmis frites. Dessous cette douceur, quelques crabes de Shanghai dont la partie la plus succulente était le sexe. Pour l’heure, avec la plus grande délectation, le Maître du Dragon de Jade attaquait des vers bien juteux et bien charnus. Toutefois, s’avisant comment tournait la situation, il frotta discrètement un anneau à son majeur gauche. Ti, en séide obéissant, apparut aussitôt à ses côtés. Le Thaï avait été téléporté de quelques mètres par son suzerain cousin.
- Mon féal, montre tout ce dont tu es capable, ordonna le vieillard.
- Oui, vénéré parent.
Alors, investi par une partie du pouvoir de Fu le Suprême, Ti entra dans l’arène. L’Asiatique se mouvait tellement vite qu’un œil humain ne percevait qu’un brouillard. En une micro seconde, il se positionna face à Gana-El et à son fils. Le commandant Wu leva un sourcil. Lui voyait toutes les simagrées du Thaï. Le tueur enchaînait les mouvements les plus incongrus à une rapidité folle, se démultipliait, entrait librement dans les interstices interdimensionnels pour en ressortir reproduit à l’infini ou presque.
Or, chacune des copies pratiquait un art martial exotique différent. Détail surprenant, chaque double arborait un costume approprié. Cela allait du justaucorps très moulant au pagne, à la tunique ou au kimono.
L’air chatoyait à chaque virevolte de Ti. Mais contre qui se battait-il? Gana-El l’évitait avec une facilité déconcertante. Les cris du cousin de Sun Wu ne l’intimidaient pas, oh non, y compris les fameux « kaï » prétendument paralysants.
À la frontière du non pensé, Daniel Lin riait.
« Quel sot décidément, ce Ti! Il ne s’est pas rendu compte que Gana-El n’était pas vraiment ici, sauf sous la forme de projection. Ah! Mais voilà du nouveau ».
Tandis que le temps subissait un nouvel étirement, qu’une minute durait une semaine, l’hybride d’amazone, de hussard de la mort et d’Héraclès venait d’enfoncer son épée dans le bras droit de Benjamin et ce, à la suite d’innombrables volte-face, rebondissements et acrobaties improbables. L’être hétéropage avait su utiliser les arbres, la canopée transformés en tremplin et trampoline.
Instinctivement Sitruk lâcha sa bretèche alors que son poignard transperçait d’un coup, d’un seul et pas davantage, les deux gorges d’Alexeï Alexandra! Le Britannique venait de se fendre avec une allonge remarquable. L’espionne russe qui avait cru gagner n’avait pas pris garde à la réplique. Deux flots d’un sang pourpre vinrent éclabousser le commandant tandis que le double corps s’affaissait. Lorsque le dernier souffle de vie s’évapora, des deux plaies de la créature s’échappèrent des fumeroles noires.
Irina tendit les mains et les réceptionna dans ses paumes. Chaque atome s’introduisit dans son organisme, la bourrant d’énergie. Puis Maïakovska voulut activer son arme antimatière mais sa ceinture resta inopérante. Aucun des curseurs ne bougeait comme vissé. Avec rage, l’officier russe se débarrassa de l’objet devenu inutile.
Il y avait du Daniel Lin là-dessous.
Or, pendant ce temps, fort loin de ce lieu autrefois charmant et idyllique, Galeazzo qui n’agissait pas tout à fait dans la même chronoligne, lisait à haute voix les formules du codex.
Dans le Un se tient le Grand Tout,
Dans le Un se tient Pan Zoon, (…).
Alors, le souffle de l’Infra-Sombre murmura à l’oreille d’Irina ces paroles insidieuses:
- Pourquoi t’encombrer de cette fragile et peu fiable technologie? La preuve? Daniel Lin est parvenu à la rendre inopérante par la seule force de sa pensée! Désormais, tu es toi-même l’arme suprême.
Comment résister à pareil chant ensorcelant?
Dans les catacombes de Cluny, di Fabbrini poursuivait sa litanie qui activait les forces souterraines du Monde.
- Noosphère scinde-toi! Noosphère romps-toi! Sépare le Bien du Mal, la Lumière de l’Obscurité, la Matière de son contraire! Révèle ce qui est. Noûs, Pneuma, Energie Sombre, Infra-Ténèbres, quel que soit ton nom, ouvre-toi! Ici, présentement, maintenant, partout, dans la Totalité!
Instantanément, le comte sembla alors parcouru par de fulgurantes vrilles de douleurs, comme si son corps subissait le terrible supplice de l’écartèlement. La dissociation, plus exactement la dislocation du Un en quatre hypostases prenait naissance dans son organisme même tandis que l’Energie Noire, apparue en dernier, se répandait, se substituant à sa jumelle inversée, contaminant ainsi tout le pseudo univers. L’expansion d’un Pantransmultivers parasité, gangrené débutait donc. Ce phénomène en cours présentait la particularité d’inverser la flèche du temps.
Bien amont de ce point-ci de la chronoligne, en 161, Quintus Severus Caero perçut les échos silencieux et grondants à la fois du surgissement de l’Anti-Univers. Cette naissance hors norme le fit vibrer par-delà les harmoniques de sa programmation initiale. Les schèmes les plus confus envahirent son esprit dévié.
« L’expérience de Cléophradès a abouti quelque part dans une des pistes temporelles possibles. Or, je ne me trouve pas sur la bonne chronoligne! Le Commandeur Suprême est en train de s’étioler jusqu’au Néant ».
Parallèlement, à Versailles, la bulle qui paralysait le canon antimatière était inviolable. Tel était le résultat du maillage tressé par Dan El.
Mais cédant aux sirènes enchanteresses de l’Infra-Sombre, Irina se transmuta intégralement dans une débauche pyrotechnique du plus bel effet. Les conséquences en étaient effrayantes. En cas d’échec de Dan El, les secondes de son Humanité chérie étaient comptées.
Conscient plus que jamais de l’enjeu, le commandant Wu déglutit avec peine. Il allait devoir maintenant contrer la Russe physiquement et encaisser une souffrance dépassant l’entendement.
La transformation de l’espionne eut pour résultat une surmultiplication d’elle-même. Désormais, elle s’étendait tel un voile plus ou moins éthéré au-dessus de la forêt enténébrée. Par-dessus la cime des arbres, plus aucune étoile ne scintillait.
Ébranlée un court instant par la terrible métamorphose, Maïakovska souffla une bouffée d’antimatière et Ti, le vrai Ti reçut le coup mortel. Aussitôt, tous ses duplicatas réintégrèrent l’exemplaire original marquant toutefois leur étonnement dépité. Lorsque la fusion réunion fut terminée, le Thaï s’effondra en lui-même pour devenir un animalcule, une microscopique archéobactérie. Puis la minuscule chose régressa encore jusqu’à atteindre les acides aminés et, enfin, le stade de l’antébiotique.
Mais la dévolution se poursuivait par-delà l’espace, le temps et le Multivers. Le phénomène prenait des proportions plus que cataclysmiques. Encore une toute petite poignée de secondes. À moins de stopper totalement et définitivement le temps apparent qui continuait à s’écouler cahin caha selon un rythme de plus en plus étiré. En effet, une femto seconde durait une journée.
À Lorium, le procurateur Caero, toujours plus livide, marmonna:
«  Quelque part dans un temps indéterminé, une simple unité carbone vient de s’éteindre et non de mourir comme elle l’aurait dû, effacée de la Supra Réalité. Qui est donc à l’origine de cette Anakouklesis locale qui, maintenant, menace de s’étendre dans la Totalité? Assurément pas Johann! Frappé de cécité, je ne vois plus rien et mon entendement se délite jusqu’à être incapable de penser… ».
Gana-El qui n’était pas lesté par une enveloppe humaine auscultait la régression dont était victime Ti. Bientôt, l’individu atteignit les quarks, puis, inévitablement, les super cordes qui tendaient le pseudo Univers. À ce stade, l’Observateur ne pouvait intervenir. Cependant, il fallait stopper le processus de substitution avant qu’il ne contamine le niveau antérieur, celui de la réunification des quatre forces identifiées par les physiciens du XX e siècle terrestre. Sinon, un femto anté univers bulle non souhaité dans le Simulacre de Dan El risquait tout d’abord de se cristalliser puis de remettre en cause l’Expérience elle-même.
Daniel Lin, plus que jamais au fait de l’enjeu en ce lieu leurre et à cette heure, s’avança résolument dans le sous-bois. De par sa seule volonté, il fit sombrer dans l’inconscience tous les membres survivants de son équipe puis paralysa également les sbires du camp adverse. Ensuite, courageusement, il fit écran à Irina, gonflée, prête à éclater de toute l’Energie Sombre et qui allait tout détruire dans sa haine furieuse.
Celle qui se nommait désormais Fu Maïakovska se heurta alors et enfin contre ce mur  imperméable, infranchissable. Rebondissant contre cette paroi invisible, elle hurla sa rage, revenant sans cesse à la charge, encore et encore, dans un mouvement métronomique perpétuel. À chaque échec, bien sûr, sa furie grandissait, prenait des proportions énormes tandis que son apparence devenait fantomatique, délirante, d’une absolue horreur.
Rien ne devait détourner l’attention du jeune Ying Lung et surtout pas l’Anakouklesis en cours provoquée par Galeazzo di Fabbrini ailleurs, toujours inaccessible mais pourtant plus proche que jamais.
Dans la forêt, les monstrueux coups de boutoir se succédaient, tentant de faire céder le mur immatériel engendré par le plus têtu des Dragons. Dans ce temps quasiment figé, immobile, les ondes de choc de chaque coup de bélier donnaient naissance à des vibrations d’une force inouïe. Celles-ci se propageaient dans le sous-bois, dépassaient la clairière et le parc lui-même.
Maintenant, les arbres, secoués et torturés au-delà de l’entendement, perdaient leurs feuilles comme s’ils étaient soumis à la plus effroyable des tempêtes. Les troncs des chênes et des hêtres se tordaient jusqu’à se contorsionner absurdement, bombardés par des ondes de plus en plus puissantes et folles. Tout autour de Dan El et de Maïakovska Fu, le paysage se transformait en un lieu de désolation issu des guerres nucléaires de la chronoligne 1720.
Puis les heurts atteignirent une férocité insoutenable. Les troncs et les branches éclatèrent, projetant leurs mortels javelots, leurs mitrailles d’écorces à des milliers de kilomètres de distance.
Or, malgré le danger, bien que les flèches le transperçassent continument, Dan El poursuivait obstinément sa tâche prométhéenne. C’était la seule solution pour réussir à annihiler à la fois la cristallisation du micro ante Univers et Fu Maïakovska.
Partout sur cette Terre, il se mit à pleuvoir un déluge de lances de hêtres et de chênes. On ne comptait plus les victimes humaines tant blessées que mortes, tellement elles étaient nombreuses. Toutes avaient été transpercées par des centaines voire des milliers d’échardes.
Inexplicablement cependant, les compagnons de Dan El étaient épargnés, toujours plongés dans cette bienfaisante inconscience. Par contre, Sun Wu, qui avait vu son bras hérissé de pointes, avait été dans l’obligation de regagner l’Infra Sombre.
Plus jamais il n’en sortirait.
À leur tour, bien qu’immobilisés dans ce temps distendu à l’extrême, les Potemkine survivants ainsi que les ninjas chinois moururent, transformés en grotesques oursins, du plus parfait ridicule.
Les coups de béliers poursuivaient leur œuvre destructrice, dépassant le pire des cataclysmes. C’était comme si la planète tout entière était soumise à un cyclone de force trente, à un séisme tout aussi puissant et à un tsunami équivalent.
Mais toujours, Dan El se dressait imperturbable, insensible à cette ire divine.
Alors que l’écorce terrestre commençait à se ressentir des résonances sauvages nées de la rage noire d’Irina Fu, que les volcans s’allumaient en un brasier gigantesque, que les continents voyaient leur forme se modifier, que toutes les îles de la planète étaient englouties par la vague monstrueuse de l’océan global en formation, le Ying Lung résistait envers et contre tous, sans marquer le plus ténu signe de lassitude.
Mais une nouvelle dimension fut atteinte par la colère frénétique de Maïakovska Dragon Inversé. L’atmosphère elle-même se retrouva contaminée par tous les rejets des volcans réveillés. L’oxygène mais aussi les autres gaz qui la composaient se dissocièrent pour se liquéfier et non s’évaporer, puis, sous le zéro absolu, se solidifièrent! Sur la planète, il en fut de même pour l’océan global car toute terre avait été engloutie par l’effroyable vague.
Si jamais rien ni personne ne venait à bout de la folle et échevelée Irina, aussi haute que le plus haut des sommets des Alpes défuntes, toute forme de vie serait définitivement effacée de cette planète en souffrance.
Plus butée que jamais, Maïakovska poursuivait son œuvre d’anéantissement, vomissant et vomissant sempiternellement son énergie noire; celle-ci paraissait ne jamais devoir se tarir. C’en était désespérant.
Face à elle, Dan El ne reculait pas, tout aussi têtu que son vis-à-vis. Son mur était aussi inébranlable que l’insondable et inépuisable énergie noire.
Pourtant, maintenant, dans un maintenant tout relatif, alors que les vagues d’ondes destructrices rebondissaient et s’éparpillaient sur la muraille érigée par le Ying Lung, la créature double et maléfique se vidait de sa substance chaotique, se dégonflait de son énergie négative, reprenant taille humaine, mais s’aplatissant jusqu’à l’épaisseur d’un stencil.
Or ce phénomène ne suffit pas à faire cesser le déversement de l’inique et odieuse énergie. Dan El, debout, presque figé, les jambes écartées, faisait encore paravent, ne faiblissant pas le moins du monde au contraire de son adversaire. Plus spectral que jamais, il s’accrochait alors que son enveloppe corporelle était au bord de la déstructuration. Pourtant, il résistait, opiniâtre, sublime, ignorant les fissures de ses pseudo cellules et de ses noyaux. Inexorable dans sa persévérance à vaincre Maïakovska, à venir à bout de Fu, il tenait, coûte que coûte, faisant taire les souffrances de son être. L’Inversé ne devait pas l’emporter, un point c’est tout.
Enfin, moment tant espéré, le flot abominable ralentit, le torrent se fit ruisseau, ru, goutte et… il n’y eut plus rien, pas un atome, pas une fumée, pas un scintillement obscur.
Entièrement exsangue de toute l’énergie noire dont Fu l’avait dotée, Irina hurla:
« Non! ».
Ce cri surhumain vibra, retentit jusqu’aux frontières de l’Inde, jusqu’aux côtes de l’Océan Pacifique, par-delà les Montagnes Rocheuses.
Anéantie, réduite à sa condition première, la jeune femme pleura, déversant toute sa désespérante et impuissante colère. Elle était vaincue mais ne l’acceptait pas! Avoir eu le pouvoir total d’une divinité et l’avoir perdu, quelle frustration!
Dan El, imperturbable, nullement ému par le spectacle pitoyable offert par la Russe, la dévisagea une longue, très longue seconde, cherchant vainement en elle ce qui aurait pu la sauver du sort qui l’attendait. Mais il ne vit rien, pas la moindre trace de remords.
Déçu, il baissa les yeux. Il avait atteint ses limites physiques. Alors, il se décida à céder à sa lassitude. Volontairement, il choisit de sombrer sans connaissance et tomba sur l’herbe de la clairière dévastée. Son aspect humain en prit un coup. Son corps oscilla entre le solide et la virtualité.
Or, tout danger n’était pas écarté. Irina possédait toujours sur elle une arme de poing. Elle pouvait se reprendre et vouloir tuer Daniel Lin Wu qui l’avait vaincue.
Gana-El anticipa cela. Matérialisé sur l’arène, il sortit un prosaïque pistolet à silex d’une de ses poches et tira en direction de l’espionne. Maïakovska vit et entendit le coup de feu, l’index qui s’était inexorablement abaissé, la balle qui allait dans sa direction. Elle n’eut aucun mouvement pour échapper à la mort inéluctable.
La balle eut raison de la splendide cariatide rousse, une balle des plus ordinaires, qui alla se loger en plein cœur, l’organe déficient de la Russe!
Le temps reprit son envol. Les humains, les amis de Daniel Lin rouvrirent les yeux, aspirant avec délices une bouffée d’air pur. Tout était redevenu normal dans ce bois, tout ou presque. Il en allait de même sur la planète elle-même.
Mais André Fermat serrait contre lui le corps inanimé de son fils. Pour la première fois dans sa longue et tumultueuse existence, il s’abandonna librement au chagrin. Craddock, se tenant l’épaule, n’en revenait pas.
- Ben, mon colon! La statue a donc une âme! Je puis mourir aujourd’hui!
- Non capitaine, lui répondit le vice amiral d’une voix sourde. L’heure n’est pas venue pour vous ni pour aucun d’entre nous ici, présentement, de passer dans l’Outre-Ténèbre!
- Euh… d’accord. Avons-nous gagné la partie?
- Ce combat-ci, oui. Jugez-en par vous-même. Maïakovska est morte. Je l’ai tuée.
- Oui, d’une balle en plein cœur. Bien visé! Triste fin pour la déesse de la beauté.
- Certes. Mais Fu poursuit ailleurs ses tours. Nous remontons à bord de votre vaisseau Craddock.
- Entendu. Mais Daniel Lin? Pourquoi tant de peine?
- Mon fils vit, mais il a besoin de repos, tout simplement. Il est allé au-delà de ses forces.
- Je comprends. Il doit aussi reprendre un aspect plus humain.
- Vous ne comprenez pas, mais cela n’est pas grave, Symphorien. Plus tard peut-être. En attendant, taisez-vous et oubliez ce que vous pensez croire…
Toute l’équipe de l’ex-daryl androïde fut téléportée à bord du Vaillant. Le bois abandonné par les vainqueurs ressemblait à un charnier gigantesque qui aurait subi les assauts de tout un escadron de sorciers fous et enragés. Sous les frondaisons, dans les taillis, sous les arbres, sur les sentiers, l’herbe piétinée et plus poisseuse que jamais, des dizaines et des dizaines de cadavres s’entassaient, des arbres torturés, déformés, à demi déracinés, des éclats de flèches par milliers, des rigoles de sang asséchées, un être hétéropage et bien d’autres anomalies encore. La police de Louis XVI devrait et faire le ménage et tenter de résoudre cette insoluble énigme! 
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