samedi 20 octobre 2012

Le Nouvel Envol de l'Aigle 2e partie : De l'origine des Napoléonides chapitre 17 1ere partie.



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À bord du Vaillant, l’atmosphère, de plus en plus tendue, tournait à l’orage. Deux faits apparemment non liés troublaient les esprits. Le plus anodin concernait les chats Ufo et Opaline. L’animal familier de Violetta Grimaud poursuivait la belle chartreuse de ses assiduités, devenait terriblement entreprenant, mais voilà, la demoiselle faisait sa coquette, se dissimulait, montrait les griffes dès qu’on l’approchait d’un peu trop près, bondissait aux instants les plus inattendus, miaulait insupportablement, se frottait par à coups contre les jambes de l’adolescente, réclamait des câlins, mais se refusait obstinément aux assauts amoureux de son prétendant.
Alors, le chat non agouti et blanc boudait, ignorant superbement Violetta, passait devant elle la queue fièrement dressée, gémissait, appelait sa promise de plus belle durant des heures, méprisait sa gamelle et surtout, mettait tout le monde à cran. 
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Ces scènes qui se répétaient avec une régularité d’horloge astronomique auraient été comiques si elles n’avaient eu pour résultat de mettre en rogne non seulement Frédéric Tellier et ses acolytes, mais également André Fermat dont la patience n’était pas la qualité première.
- Craddock, proféra le vice amiral au bord de l’exaspération, est-ce vous à la parfin qui avez déniché ce foutu animal? Qu’est-ce qui vous a pris, bon sang?
- C’était pour faire plaisir à miss Violetta.
- Capitaine, vous allez tout de suite me prendre cette bête et me la balancer hors d’ici! Pronto Craddock, sinon c’est vous que je jette par-dessus bord. 
- Euh, amiral, pourquoi n’exécutez-vous pas vous-même cette satanée corvée?
- Opaline ne se laisse saisir par personne. Depuis ce matin, elle est parvenue à me griffer sauvagement une douzaine de fois. Or, même cinquante Haäns n’ont pu accomplir pareil exploit.
- Rotudju! Alors là, chapeau ma belle!
- Cessez de vous moquer et obéissez. Cette bête vous a à la bonne.
- Hum… Amiral avec tout le respect que je vous dois,  vous attirez autant la sympathie que le fiel pour les ours.   
- Craddock!
Fermat s’avança, l’air menaçant. Visiblement, il ne contrôlait plus sa colère.
- Mon colon, doucement… vous n’iriez pas jusqu’à commettre un meurtre sur ma personne? Non! Si? Bon, j’ai compris, je m’exécute…
N’ayant plus le loisir de repousser la corvée, Symphorien se rapprocha d’Opaline qui, tout en haut de la couchette la plus élevée se léchait soigneusement le poil avec sa mignonne petite langue rose.
- Ma jolie, ma toute belle, minauda le vieux Loup de l’Espace, viens donc dans les bras de tonton Craddock. Il a une surprise pour toi. Une gourmandise, un délice sucré encore meilleur qu’un loukoum. Des anchois trempés dans de la confiture de fraise. Un régal, crois-en mon expérience. Tu n’en veux pas mon Opaline de la brume?
Intriguée par les paroles de l’humain, la chatte cessa sa toilette pour se mettre à fixer le Cachalot du Système Sol de ses yeux en amande couleur émeraude. Puis, après avoir miaulé de mépris - du ton qui signifiait « je ne suis pas dupe de ton manège » - elle reprit consciencieusement son activité.
Dépité, le vieil homme entreprit alors l’escalade des couchettes bien que ses rhumatismes le lançassent douloureusement. Inutile de grogner, le vice amiral attendait.
Une seconde, on put croire que Symphorien allait parvenir à se saisir de la belle indifférente lorsque celle-ci déjoua tous les pronostics. Avec une souplesse digne d’éloges, la chatte bondit dans un saut formidable pour atterrir sans bruits sur l’interface du chrono vision. La distance était importante et ce saut n’était pas le fruit du hasard.    
- Ah ça! S’étrangla Symphorien Nestorius qui avait roulé sa bosse partout, jamais je n’avais vu jusqu’à aujourd’hui un tel bond avec aussi peu de recul et d’élan de la part d’un chat!
De stupeur, le capitaine de passoire à roulettes en avait perdu l’équilibre et chuté sur la partie la moins noble de son individu.
- Ouille! Hurla l’écumeur de l’espace en se frottant vigoureusement le bas des reins. Par la malemort! Coque mitraille d’opérette, j’ai le dos rompu!
Bien que le visage déformé par une souffrance bien réelle, ressemblant davantage à un satyre en colère qu’à un être humain en goguette, Craddock parvint à se relever. À la vue de cet échec, Fermat s’avança jusqu’au chrono vision et se mit à observer le félin d’un œil neuf dans lequel transparaissait la plus grande inquiétude. Gana-El vivait non pas une tempête sous un crâne pour paraphraser le poète mais un ouragan de catégorie 5 au bas mot. Il comprenait que cet incident, cet accident avait été prémédité. Impossible? Que non pas!
Désormais, le chrono vision, qui avait déjà affiché ses limites, sous tension, crépitait, alors que personne à bord du vaisseau ne l’avait branché. Ses circuits surchargés, il lançait des éclairs bleutés. Manifestement, toute la micro informatique qui le composait, ultra fragile et irremplaçable en ce siècle lointain, était en train de griller à l’intérieur de la console d’interface. L’appareil dégageait une forte odeur d’ozone ce qui avait pour conséquence de faire tousser les humains ou assimilés sans oublier Ufo, mais pas mademoiselle Opaline.
D’ailleurs, cela ne vous a pas échappé, l’inquiétante féline, à la suite de son bond prodigieux, aurait dû mourir électrocutée, mais il n’en était rien. Au contraire, la bête infernale, nullement incommodée, gambadait sur le clavier transparent à touches sensitives, sautillait, frôlant de sa queue des micros curseurs bosselés à peine visibles pour un œil non exercé, crachait sur les touches maîtresses commandant les interactions.
Tout cela eut pour résultat de dissoudre les points vitaux du chrono vision.
Enfin, André avait pris sa décision. Il fit un pas. Du moins essaya-t-il. En fait, il ne put que progresser d’un minuscule centimètre, se heurtant à un champ de force inexplicablement apparu. Ses sens de Ying Lung avaient été bluffés. Alors, tendant sa volonté, il tenta de passer à travers le mur invisible. Tant pis pour son enveloppe corporelle, son intégrité matérielle et son incognito!
Mal lui en prit. Tout son être réel fut alors parcouru par des étincelles cruelles de lumière négative. Soumis à une torture fulgurante aussi brève que puissante, il perdit son apparence ordinaire.
Devant les yeux ébahis de Craddock, le Ying Lung recouvra sa forme première, sinueuse et lumineuse. Mais au lieu de briller aveuglément, la vague silhouette serpentiforme n’émettait qu’une faible pulsation, d’un blanc crépusculaire.
Bientôt, le Dragon s’affaissa sur lui-même, rendu à l’impuissance, déchargé de son énergie et coupé de l’Unicité. Dans l’incapacité de se régénérer, il était menacé d’absorption par la Nuit éternelle. Mais sur le vaisseau qui en avait conscience?
Toujours prisonnier de la Lumière inversée, Gana-El allait en s’affaiblissant au fur et à mesure que les femto secondes se déversaient dans l’inexorable sablier du Temps, semblant se fondre dans un ailleurs inconcevable et létal.
Craddock, se redressant, plus déterminé que jamais, rugit:
- Chatte de l’enfer, qu’as-tu provoqué?
N’attendant évidemment aucune réponse, le vieil homme entreprit à son tour de risquer le tout pour le tout et voulut porter secours à celui qui, longtemps, n’avait été à ses yeux qu’un humain ordinaire doté d’un caractère difficile. Mais lui aussi, ce capitaine héroïque, fut stoppé net par le champ de force. Lui aussi sentit toutes les cellules de son corps se consumer. Mais, buté, têtu au-delà de l’entendement et de la logique, dépassant ses maigres forces, il s’obstina. Après tout, durant sa mouvementée et périlleuse existence, il avait pris l’habitude d’endurer bien des maux.
À l’instant où le sublime et irremplaçable Craddock allait perdre conscience, submergé par une souffrance qui dépassait de loin toutes ses expériences, il perçut une curieuse voix, inhumaine certes, mais non artificielle, lui jeter, en français avec toutefois un léger accent américain:
- Pitoyable et faible créature, en t’interposant ainsi, ne crains-tu donc pas de mourir?
Le ton était empli de morgue et d’ironie blessante.
Ces paroles provenaient de la gorge d’Opaline mais il s’agissait d’une voix au timbre indiscutablement masculin.
- Celui qui ose m’affronter c’est ce fol, cet inconséquent et stupide aliéné, ce ridicule Symphorien, le mendiant de l’espace, le vagabond décati des étoiles. Clown grotesque! Qu’espérais-tu ?
La voix s’interrompit à la seconde même où Opaline s’estompait et quittait cette dimension-ci tandis que le capitaine s’évanouissait dans les bras de Daniel Lin matérialisé en urgence.
Le daryl androïde, qui effectuait une filature discrète sur cette terre dix neuviémiste, avait perçu que quelque chose de grave était en train de survenir à bord du Vaillant.
Alors, abandonnant Kermor, le commandant Wu avait rejoint le vaisseau au plus vite, non par les moyens technologiques habituels - la téléportation - mais en utilisant un couloir transdimensionnel qu’il avait ouvert bien que cet effort lui coûtât.
En moins d’une seconde, Daniel Lin comprit la situation. Il avait capté l’écho du message lancé par Opaline et identifié le véritable auteur de celui-ci.
«  Johann Van der Zelden »! Murmura le commandant Wu entre ses dents sur un ton impossible à rendre.
Dan El allait-il se laisser abattre par ce nouveau coup du sort? Sombrerait-il dans la plus lâche des résignations ou, au contraire, devant cette nouvelle épreuve, ce contretemps fâcheux, ferait-il face à l’adversité?
Bon sang, comment réparer les dégâts? Le pouvait-il d’abord? Fermat disparu dans l’Infra Sombre, cela le jeune Ying Lung le savait d’instinct, Craddock blessé grièvement, ses jours peut-être en danger, brûlé au deuxième voire au troisième degré, le chrono vision irrécupérable car irréparable, l’addition était plus que lourde. Mais était-ce bien tout? Non! Dans ce tableau désastreux, le daryl androïde oubliait Ufo, l’inénarrable Ufo qui, présentement, au lieu de se lécher paisiblement le poil, miaulait à faire se hérisser la plus zen des créatures, gémissait sur son amour perdu. 
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Le deuxième fait qu’il nous faut évoquer consistait en l’obstination de Kermor à vouloir se distraire. Voilà pourquoi Daniel Lin l’avait pris en filature. Le jeune comte sortait baguenauder aux heures les plus indues, ignorant superbement les remontrances de Fermat. Ainsi, il défiait avec superbe la police secrète de Napoléon le Grand.
Tenez, cet après-midi-là, justement, le jeune homme se rendit au parc Monceau où un certain Daguerre faisait admirer une animation d’un genre nouveau, un diorama dans lequel différentes scènes tirées de romans gothiques anglais pour la majorité d’entre elles étaient représentées avec un souci du détail exact remarquable. 
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Émoustillé, alléché par le petit carton descriptif qui traînait sur le comptoir de son hôtel, Alban n’avait pas hésité à courir y assister. Parvenu devant l’attraction, un immeuble monté à la va-vite tout en planches, carton-pâte et trompe-l’œil, le comte fit la queue une longue heure comme tout sujet ordinaire de l’Empereur, ignorant que Daniel Lin se tenait à trois mètres à peine derrière lui.
Enfin, avec un soulagement impatient, Kermor put pénétrer dans le baraquement de luxe. Mais, pendant ce temps, le tempsnaute s’était évaporé sans que nul ne remarquât  son départ. Le comte breton resta donc sans protection, à la merci du piège effroyable tendu par le sinistre et rusé Galeazzo di Fabbrini.
La veille, Alban avait fait la connaissance d’un certain Niepce, un original qui se piquait d’améliorer cette bonne vieille lanterne magique. En compagnie de quelques amateurs éclairés, tous aristocrates et opposants plus ou moins secrets au régime, il avait assisté à une démonstration plutôt réussie de la nouvelle invention. Toutefois, celle-ci pouvait être encore améliorée. 
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D’un ton docte, non empreint d’humour cependant, Niepce avait expliqué que son appareil fonctionnait non seulement sur le principe de la fixation argentique devenue classique, mais également sur la durée d’exposition des plaques. Celle-ci variait en fonction du temps qu’il faisait à l’extérieur, soleil, nuages ou pluie, mais aussi de la clarté lumineuse naturelle.
Or, présentement, le chercheur n’était pas entièrement satisfait des résultats obtenus car il n’avait pas encore pu établir des plaques nettes à la lumière artificielle.
Pourtant, non sans fierté, Niepce fit admirer le fruit de ses efforts devant un petit comité qui lui était tout acquis. Ne publiait-il pas des articles sur la persistance rétinienne dans une feuille dont le ton était résolument hostile à l’Empereur, mais de manière feutrée et ironique? Sa précédente invention, le « niepçotype » ou portrait « photographique », fixé sur plaque de cuivre ou de verre grâce au bitume de Judée, au résidu d’essence de lavande ou au nitrate d’argent, n’avait-elle pas été détournée par le régime impérial à des fins policières, expliquait son opposition actuelle.
Pour mémoire, tout heureux citoyen de cet Empire autoritaire se devait de posséder un passeport muni d’un niepçotype. Certains d’entre eux, à plaque de verre, étaient d’une grande fragilité et peu pratiques concernant ces cartes d’identité qu’ils alourdissaient. On commençait donc à préférer les photographies sur carton fort.
Pour rajouter à sa rancœur, notre inventeur n’avait touché aucun dividende de sa découverte ainsi exploitée.
- Vous voyez en temps réel une rose s’ouvrir, s’épanouir et se faner dans une succession de photographies distantes de trente minutes chacune. En deux jours à peine, ainsi, la splendeur qui embaumait n’est plus. Les teintes ont été rajoutées au pochoir pour approcher au plus près la réalité.
- Ce ne sont donc pas des dessins!
- Pour qui donc me prenez-vous, monsieur le baron? Pour un vulgaire imposteur, s’exclama Niepce outragé.
- N’y a-t-il pas moyen de donner l’illusion du mouvement à ces clichés? Fit Alban afin de calmer le mécontentement justifié du chercheur.
Au fond de lui, le Breton, sincèrement émerveillé, était persuadé voir en Niepce un précurseur des écrans « magiques » entrevus sur le Vaillant. Ni Fermat ni Daniel Lin Wu ne l’avaient donc abusé en déclarant qu’ils étaient originaires de l’avenir. Leur technologie parlait en leur faveur.
- Comme à propos, on ne peut faire mieux, répondit Niepce avec le sourire. J’ai justement monté toute une série de ces clichés représentant le parcours du soleil dans le ciel depuis l’aube jusqu’au crépuscule sur cet appareil que j’ai baptisé «  kinétoscope ». Il est mû par cette manivelle. J’espère bientôt disposer d’une pile voltaïque afin d’obtenir un mouvement continu, bien plus régulier que cette succession d’images saccadées. Mais tenez. Vous allez vous en faire une idée par vous-mêmes.
Intrigués, les cinq hommes s’approchèrent alors d’une étrange mécanique circulaire, encombrante, présentée sur une table métallique, dressée un peu à l’écart. Au centre de celle-ci, qui était creux, Niepce alluma une lanterne sourde afin d’éclairer le tout.
- Monsieur le comte, reprit le chercheur affable, vous qui êtes le plus jeune de notre noble assistance, à vous l’honneur;
- Soit, répliqua Kermor avec grâce.
Avec dextérité, le jeune homme se mit à tourner une manivelle d’une taille respectable. Aussitôt, devant le spectacle véritablement nouveau, ce ne furent que des cris d’ébahissement et d’enthousiasme.
- Splendide!
- Magnifique!
- Prodigieux!     
 - Vous avez donné vie aux images! Créé des images animées…
- On s’y croirait!
- Je puis remplacer ces plaques par d’autres, articula l’inventeur non sans fierté. J’en ai toute une série. Une tortue en train de se déplacer, un… cela vous intéresse-t-il, messieurs?
- Absolument. Mon cher, vous avez du génie.
Niepce s’inclina sous le compliment.
- J’espère d’ici quelques semaines tout au plus obtenir le même résultat avec un chat ou un chien.
- Et pourquoi pas un homme? Une décomposition réussie de la marche humaine? Hasarda Alban, quelque peu rêveur. 
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La séance se prolongea une heure encore environ à la satisfaction de tous.
Fort aimablement, Niepce reconduisit le jeune comte à son hôtel abandonnant là son bric-à-brac. Parvenus rue de Grenelle, les deux hommes se séparèrent tels de vieux amis. Alors que le chercheur quittait le hall, près d’éternuer, il fouilla dans la poche de son paletot, à la recherche d’un vaste mouchoir. C’est ainsi qu’il fit tomber un petit carton anodin décrivant une attraction sans pareille sise au parc Monceau. Depuis plusieurs jours, ledit carton traînait dans sa poche et Niepce l’avait oublié. Il ne se rendit pas compte de l’incident fort mineur. Le bristol fut ramassé par l’employé et laissé sur le comptoir. Le lendemain, Alban s’en aviserait et…
Une fois à l’intérieur du baraquement où régnait une semi-pénombre, la clientèle qui avait dû débourser deux francs pour voir ladite attraction, soit le salaire quotidien d’un bon ouvrier parisien, était accueillie par Jacques-Louis Daguerre en personne. Celui-ci débitait son boniment, annonçant à l’avance les scènes reconstituées tirées des romans «  le château d’Otrante » d’Horace Walpole,
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 « les mystères du château d’Udolphe » d’Ann Radcliffe,
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 « le moine » de Lewis et ainsi de suite.
Puis, ayant achevé son énumération, il commandait à la vingtaine de personnes qui composait l’assistance de le suivre dans les méandres des corridors en carton-pâte et ce, dans la plus parfaite obscurité. Toutefois, il avait pris soin de mettre en garde les clients contre un possible danger d’incendie, expliquant par la même occasion les raisons de l’absence de clarté. On entendait distinctement, l’obscurité aidant à l’amplification de l’ouïe, les pas hésitants, les soupirs, les tâtonnements, les frôlements, les excuses bégayées.
Arrivé apparemment devant la première reconstitution, l’hôte réclama à la fois le silence et la lumière. Des « oh » et des « ah » d’exclamations s’en suivirent devant le réalisme de la scène ainsi dévoilée. Réalisme? Façon de parler. Dans ce qui ressemblait à une crypte où l’on reconnaissait des sarcophages paléochrétiens et des gisants, bien éclairés par une lampe électrique (!), une jeune femme vêtue de blanc, sa longue chevelure noire tombant librement sur ses épaules et un étrange confesseur ayant passé une bure brune s’affrontaient. L’individu au visage déformé par la folie, aux yeux brillants et au rictus effrayant, enserrait fortement l’inconnue, la victime annoncée qui se débattait tant bien que mal. La figure habituellement douce de la jeune héroïne reflétait présentement une profonde terreur.
Or, les deux personnages s’animaient, bougeaient avec naturel, respiraient, tout comme vous et moi. En fait, ces automates perfectionnés étaient mus par un mécanisme d’une complexité et d’une perfection jamais rencontrées jusque-là. Il s’agissait d’une technologie qui dépassait de loin celle du fameux joueur d’échecs et bien supérieure au célèbre canard de Vaucanson. 
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De plus, les mannequins avaient été moulés dans la cire afin de parfaire l’illusion de la vie.
D’un ton emphatique, Daguerre annonça qu’il s’agissait là d’une scène clé d’un roman gothique anglais, fort à la mode en ce 1825, mais qui datait un peu de l’autre côté de la Manche, Le Confessionnal des Pénitents noirs d’Ann Radcliffe.
- Mais avancez, avancez donc pour admirer la scène suivante plus horrifique encore si possible.
- En êtes-vous certain? S’écria un grand escogriffe longiligne tout en jambes, aux cheveux crépus, au teint bistre et aux yeux bleus.
L’individu qui venait de s’exprimer n’était autre que notre obscur gratte-papiers Alexandre Dumas. Tout en ouvrant ses équerres, il se heurta à un homme âgé d’une cinquantaine d’années portant une barbe en pointe taillée soigneusement.
- Faites excuse monsieur, lança avec désinvolture ce grand échalas d’Alexandre.
- Oh, il n’y a pas de mal, répondit Victor Francen, soucieux de ne pas perdre de vue Kermor qu’il surveillait à distance respectable, obéissant ainsi aux directives d’André Fermat. Cependant, le comédien ne put s’empêcher de dévisager le maladroit, ce qui lui fit perdre de précieuses secondes. À l’identification de l’auteur en herbes, il retint de justesse un cri de surprise.
Quelques mètres plus loin, dans un autre coude du corridor, une nouvelle scène avait pris vie. Cette fois-ci, Daguerre avait reconstitué un chapitre du roman de Polidori, le Vampyre.
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 Un être éthéré, à la beauté toute diaphane, létale, était en train de fasciner et d’attirer à lui une jeune femme ( encore!). Les yeux rouges et luisants de la créature hypnotisaient la proie; puis, le prédateur s’abreuvait à même la source, c’est-à-dire le cou blanc et gracile de la victime, y puisant non seulement le sang mais aussi se nourrissant des pensées amoureuses et tourmentées de celle-ci.
Alors que le Vampyre reprenait des forces, son visage s’empourprait lentement tandis que son corps décharné subissait une splendide métamorphose. À chaque seconde qui passait, l’être se remplumait au contraire de son innocente proie.
Tout cela eut pour résultat de déclencher les cris de frayeur des spectateurs les plus sensibles. Une bourgeoise, engoncée dans son corset, tomba en pâmoison.
Mais cette reconstitution améliorée ne retint guère l’attention de l’acteur belge. En fait, il avait hâte de rejoindre Alban.
Cependant, un peu plus loin, dans une alcôve, une toute jeune fille au long cou gracile orné d’un ruban de velours noir, en chemise et bas, se levait d’une couche toute simple. Son amant, en culotte dix-huitième siècle, tentait de la retenir. Par mégarde, il bousculait sa maîtresse et l’indicible survenait. La jolie tête blonde, exsangue, roulait sur le carrelage tandis que les lèvres pâles de la décapitée murmuraient :
«  Rattache ma tête à mon corps, s’il te plaît, sinon je meurs pour de bon ».
Le plus affreux était que le collier de velours, si délicat et fin, s’imprégnait de sang alors que le tronc, inévitablement, se vidait de son précieux et vital liquide sur les tommettes, répandant un sang tout poisseux qui s’étalait en grandes flaques.
- La fameuse légende de la femme au collier de velours, articula Daguerre sur un ton inimitable. Un conte macabre moderne, de bon goût, dont j’ai pris connaissance sur les bords du Rhin.
Plus qu’intéressé, Alexandre Dumas marqua une pause devant ladite scène macabre et commença à prendre des renseignements auprès de Jacques-Louis.
Pendant ce temps, Victor Francen avait poursuivi son chemin. Il longeait maintenant la reproduction animée du dernier chapitre de l’ouvrage de Mary Shelley Frankenstein ou le Prométhée moderne. Le monstre, enlaidi, avait fui l’humanité cruelle et s’était réfugié quelque part sur la banquise polaire. Mais son créateur, le professeur Victor Frankenstein, l’avait rejoint. Les deux hommes, le créateur et la créature, avaient une explication plutôt mouvementée. Elle s’achèverait par l’engloutissement dans les glaces de la pitoyable créature. Déjà, la banquise craquait et bougeait, prête à accueillir le monstre. 
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- Mais où est donc passé ce satané comte? Murmura Francen excédé. Stupide gamin!
Malgré lui, le comédien porta les yeux sur l’affreuse créature en train de mourir.
- Non! Je dois rêver. C’est là le portrait de Boris Karloff. Une telle ressemblance, ici? Quelle est donc cette diablerie?
Perdant alors son contrôle de soi, le Belge se mit à courir dans le corridor qui s’assombrissait. Ses pas précipités se heurtèrent rapidement à un corps qui gisait sur le sol. Allumant d’une main tremblante son briquet, Francen se pencha pour reconnaître Kermor assommé, un poignard plongé dans la poitrine. Scène factice ou terrible réalité?
- Est-il mort? Se demanda avec angoisse le comédien.
Alors que l’acteur s’assurait si le jeune homme respirait encore, un bruit furtif le fit se retourner. Devant lui, debout, se dressait Galeazzo di Fabbrini en personne, brandissant un pistolet. Sans marquer le moindre sentiment, l’Ultramontain fit feu et Francen s’affaissa à son tour sur le corps de l’adolescent.

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Tellier était remonté à bord du Vaillant avec la plupart des membres de sa bande accompagné de Joël Mc Crea, Michel Simon, Pierre Fresnay et Charles Laughton. Il avait trouvé Craddock allongé sur une couchette, le corps entièrement enveloppé par une couverture isolante, la peau enduite d’un baume régénérant notre baroudeur de l’espace, les yeux clos, gémissait doucement dans sa demie inconscience.
Dans un coin, en retrait, Violetta tenait Ufo serré fortement dans ses bras et le réconfortait, lui murmurant des petits mots tendres et absurdes à l’oreille.
Plus loin, Pieds Légers s’activait, débarrassant le sol métallique de débris encore fumants qui crépitaient. Visiblement, il s’était passé quelque chose de grave, de terriblement grave.
Le chrono vision brillait par son absence, le poste de pilotage semblait avoir connu une panne et Daniel Lin, le visage pâle et fermé, s’adressait en une langue inconnue, fort ancienne, à un individu qui demeurait totalement invisible.
Cet être qui n’appartenait pas à cet Univers, était l’envoyé de l’Unicité et avait pour nom Olmarii, le Messager, l’intermédiaire, le négociateur. Il pouvait régler n’importe quel conflit mais aussi, faisant preuve de sévérité, obtenait, implacable, la mise à mort des petites vies rebelles. 
Pour l’heure, Dan El ignorait que son interlocuteur était également son exécuteur, celui qui l’avait mutilé et jeté, affaibli, dans les différentes chronolignes anticipées et simulées du Pantransmultivers en gésine. Pour la réussite de l’Expérience, avec son accord.
Olmarii n’appréciait guère en vérité le dernier des Riu Shu, ce présomptueux Prodige. Cependant, il avait fait preuve d’une certaine pitié envers le plus jeune et avait donc accepté que Gana-El accompagnât le Surgeon dans ces simulations aussi réelles que la véritable Création en devenir.
Tous ces efforts étaient déployés afin de prouver que les futurs humains, ces créatures immatures, faibles et orgueilleuses, inconséquentes, incapables de contrôler leur violence intérieure, méritaient leur prochaine existence! Or, dans tous les schémas, ces petites vies parviendraient à contaminer la Galaxie tout entière, l’infectant de leur intolérance et de leur haine.
Ainsi, le Chœur Multiple reprochait à Dan El ce qui n’était pas encore mais qui serait inévitablement si le plus jeune des Dragons parvenait à imposer son point de vue. Or, l’Exilé volontaire croyait fermement en l’utilité de l’humanité pour l’avenir du Pantransmultivers. Voilà pourquoi il se battait, s’obstinait et subissait depuis des éons, bien avant le Temps, mille et mille épreuves.
En cet instant, Daniel Lin était convaincu d’avoir fauté mais il n’était pas certain de la teneur de son péché.
Avant d’être précipité dans l’enfer de l’a-création anticipatrice, le Surgeon avait plaidé la cause de ses animalcules, ses petites vies si chères à ses yeux, qui oscillaient entre le sublime et l’abjection, entre la grandeur et l’horrible. Les Humains méritaient d’exister, de se développer et de montrer la plénitude de leurs talents. Après tout, une espèce éphémère qui donnerait des chefs d’œuvres tels la cathédrale de Chartres, les symphonies de Beethoven, le Bateau ivre, les portraits du Fayoum,
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 le Taj Mahal, les Nymphéas de Monet, les mosaïques de Timgad et Ravenne, ne pouvait être condamnée à la non existence. Elle n’était pas si mauvaise, si inaboutie et lui, Dan El l’obstiné, ne pouvait avoir échoué si lamentablement.
Séduit malgré lui par la double plaidoirie de Gana-El et du Surgeon, Olmarii avait finalement convenu de conduire cette expérience à son terme. Il avait cédé d’autant plus que quelque chose d’innommable était en train d’avoir lieu.
Or, aujourd’hui, le Négociateur regrettait presque sa faiblesse. Son frère, l’Observateur, avait été expédié avec une cruauté atroce dans l’Infra-Sombre, ce Shéol à la mesure des Dragons. Captant l’appel de l’Exilé, il était accouru sur le Vaillant, et maintenant, il écoutait les supplications de fils prodigue.
Dan El expliquait, plaidait en babylonien du VI e siècle avant J.C, n’affichant ni sa peur ni son admiration devant la sublime beauté de cette Entité. En effet, le plus que daryl androïde percevait Olmarii dans toute sa magnificence.
Daniel Lin parlait donc, parlait toujours, maîtrisant l’art de la parole, voulant de toutes ses forces sauver son mentor, son ami, son guide, bien qu’il ignorât encore que ce dernier était également son géniteur.
Le Dragon de l’équilibre écoutait le Plaideur, impassible mais pourtant prêt en vérité à négocier avec la Totalité afin de tirer son cadet de sa prison de néant.
- Certes, enfant, proféra le Ying Lung au bout d’un moment, je comprends où tu veux en venir. Gana-El s’est montré léger dans cette histoire. Il paie à la fois son imprudence et son affection pour toi.
- Gana-El?
- Oui, c’est là son véritable nom.
- Il paie pour mes erreurs. Mais Olmarii, il ne pouvait prévoir ce piège machiavélique! L’Entropie clonée dans une forme de vie inférieure. Avouez que c’est absurde.
- Parce qu’à tes côtés, Gana-El a perdu son omniscience! Il a failli. Or, toi, Daniel Lin, limité actuellement dans ta compréhension de la Supra Réalité, tu l’as, bien involontairement je te l’accorde, entravé.
- J’admets, oui j’admets présentement mon erreur, Olmarii. J’endosse la faute. Gana-El, Homo Spiritus, me suit depuis des milliers de cycles; je l’ai infecté et amoindri, je le reconnais. J’assume ma faute. Il est devenu humain. Pour être à mes côtés, il s’est sacrifié et a perdu ses facultés.
- Tais-toi Daniel Lin! Oh! Enfant, tais-toi donc! Tu as des qualités indéniables qui te font souvent emporter la partie. Par ta dialectique enrobée de sucre et de miel, par les sentiments que tu feins d’avoir avec une perfection désarmante, tu obtiens toujours ce que tu veux, ce que tu crois être bon pour le devenir du Pantransmultivers. Mais, fauteur de troubles, par ta plaidoirie si habile, les pires difficultés naissent au sein de la Création. Vois-tu, tu ne peux te gouverner toi-même mais tu exiges des autres qu’ils cèdent à tes caprices.
- Olmarii, Entité supérieure, je crois que je ne suis pas en train de vous manquer de respect présentement. Je ne saisis pas le sens de vos paroles. Je ne souhaite que sauver Gana-El. Tiraillé à l’extrême par l’énergie négative du Sous Monde, il souffre abominablement. Assailli par le Vil, le Poison vénéneux, l’Odieux, il ne va pas tarder à s’éteindre. Olmarii, ne ressentez-vous point sa souffrance et son désespoir? Ne l’entendez-vous pas pleurer, crier et soupirer?
- Enfant cesse! Puisque tu parles si bien de ce que tu ne connais point, j’ai bien envie de t’expédier là-bas, Outre-lieu, à la place de Gana-El. Ah! Sache que Johann Van der Zelden n’est que le masque réducteur de l’Entropie générale. Or, c’est elle que tu dois combattre…
- Je ne comprends pas vos propos. Vous ne m’aimez pas. Pourquoi tant de haine à mon égard?
- Tu as donc véritablement tout oublié…
- Euh… un mot me revient… Vous êtes un … Ying Lung…
- C’est cela.
- Alors, pourquoi vous acharner sur moi, créature hybride? Que vous ai-je fait par le passé? Quel crime ai-je commis envers vous, divinité?
- Que m’as-tu fait? Qu’as-tu fait au Pantransmultivers serait plus exact. Toujours de l’impudence, même réduit en ton état actuel. Cependant, venant de toi, je ne devrais pas m’en étonner.
- Ah! Pourquoi tant de fiel?
- Daniel Lin, sache que je ne t’en veux pas personnellement, au contraire. Mais l’enjeu est si énorme… l’Unicité a la volonté de purger le Pantransmultivers de l’élément contaminateur qui met en péril son Dessein sublime…
- Je ne comprends pas…
- Tu comprendras, enfant.
- Olmarii, Ying Lung, voyez, je fais amende honorable et m’agenouille devant vous, empli d’humilité. Je vous propose un échange. Envoyez-moi en enfer à la place de mon mentor. Sauvez Gana-El puisque c’est là son nom. Je vous en prie. Faites preuve de pitié, de compassion. Pour préserver l’Humanité, il faut l’extraire de là-bas.
- Enfant, il est exact que la Création ne se portera que mieux  si tu es absent… mais… hem… je suis en train de proférer une sottise… l’Unicité me le rappelle.
- Une sottise, être divin?
- Non, tu n’as rien entendu! Gana-El va être libéré de sa geôle. Parce qu’il est mon frère et mon ami, parce que nous avons tout partagé avant que l’Expérience soit mise en route, parce qu’il t’est pour l’heure indispensable, parce que… bref pour des tas de raisons… là, le voici. Il est amoindri. Ne l’expose pas davantage, ménage-le et prends soin de lui.
- Est-ce à dire qu’il m’appartient désormais de prendre tous les coups?
- Il me semble que tu as déjà fait ce choix jadis… renouvelles-tu ton Serment?
- Euh… j’ignore la teneur de ce Serment.
- Tu t’en souviendras, Daniel Lin. Veux-tu souffrir encore pour garantir l’existence de tes chères petites vies?
- Mes petites vies… les humains?
- Oui, enfant! De quoi d’autre pourrions-nous parler? Veux-tu rester encore un instant le Rebelle, le Paria et l’Exilé? Surveilleras-tu de près tes animalcules? Seras-tu leur Gardien?
- Leur Gardien? A quoi m’engagez-vous donc, Ying Lung?
- A la tâche qui t’incombe du choix que tu as effectué il y a des éons, il n’y a en fait  qu’une attoseconde.
- Moi, un simple daryl androïde… un mutant… peut-être un Homo Spiritus…
- Plus, bien plus, fol Expérimentateur… alors, décide toi et vite! Gana-El recouvre la conscience…
- Vous me bousculez… oui, Olmarii, j’accepte… je le jure.
- Tu ne reviendras pas en arrière, tu ne te dédiras pas…
- J’ai juré, Olmarii…
  Bien malgré lui, Dan El avait usé du ton des Riu Shu. Naturellement, à cette manifestation d’autorité, Olmarii ne montra aucun étonnement. Presque satisfait de la tournure des choses, il conclut.
- L’Unicité sera informée de ta nouvelle résolution. Nous allons débattre et sois certain que je reviendrai. Lorsque tu auras, bien sûr compris l’importance de mes propos, à quoi tu t’es engagé, enfant.
- Ying Lung, je vous jure que vous me trouverez prêt à assumer mon rôle.
- Je dirais plutôt ton fardeau. Mais enfin, c’est toi qui choisis finalement…
Sur ces mots plus qu’ambigus, Olmarii disparut sans transition, quittant cette réalité-ci, laissant Daniel Lin plus que songeur. Notre daryl androïde venait de comprendre que Gana-El était de même nature que son interlocuteur. 
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Pour l’heure, celui qui avait endossé l’identité humaine d’André Fermat rouvrait les yeux, étendu sur le sol de duracier du vaisseau, respirant avec difficultés un air qui avait besoin d’être renouvelé. Plus que troublé par ce qu’il venait de comprendre, de subodorer, le commandant Wu se releva et, s’approchant du vice amiral, se hâta de lui prodiguer les premiers soins.
Le portant tel un enfant, il installa celui-ci sur la couchette la plus basse et donc la plus accessible, refusant d’un signe de tête l’aide de Frédéric et de Germain la Chimène, ce colosse au grand cœur. Tandis qu’il déposait Gana-El, Daniel Lin réfléchissait à toute vitesse.
Désormais, le commandant Wu était persuadé avoir été jadis un Ying Lung au même titre qu’Olmarii et que le vice amiral. Il avait sans doute été exclu de la communauté parce qu’il s’était montré incapable de dépasser ses défauts et de les rejeter.
Mais il y avait pis apparemment. Il les avait communiqués aux humains!
Maintenant, il lui fallait réfléchir au plus vite, dans le calme. Or, il n’en eut pas le loisir car Gana-El, d’une voix rauque et étouffée à la fois l’appelait. Dans le ton de sa voix perçait une inquiétude toute paternelle. Cela n’échappa pas au Surgeon.
- Daniel Lin, bon sang, à quoi donc vous êtes-vous donc engagé?
- Euh… à rien d’important… à accomplir mon devoir…
- Olmarii est venu, ne le niez pas.
-  Oui, c’est vrai.
-  Que vous voulait-il?
-  En fait, le Ying Lung est venu à ma demande.
- De plus vous savez sa nature…
- Oui, certes, même si j’ignore encore précisément en quoi elle consiste… Je me suis senti obligé de faire appel à lui afin de vous secourir. Mais, avant d’intercéder en votre faveur, il m’a  reproché une lourde faute que j’aurais commise jadis, ailleurs…
- Je me refuse à répondre à votre supplique non formulée commandant Wu! Là-bas, dans cet ailleurs où j’espère que vous ne vous y rendrez jamais, j’ai vu comment et quand Van der Zelden avait agi. Nous devons au plus tôt tirer Alban de Kermor des griffes de la mort. Sinon, tout échoue. Écoutez-moi et soyez attentif, Daniel Lin.
- Amiral, vous êtes encore faible et le Riu Shu m’a recommandé de m’exposer, moi…
- Commandant Wu, je ne suis pas une mauviette! J’en ai vu d’autres, je vous l’assure. Inutile de tenter de m’arrêter. Voici comment nous allons procéder. Ah! J’ai besoin de l’aide de vous tous, reprit André à l’adresse de Tellier et des acteurs.
- Vous pouvez compter sur moi et sur mes hommes, se contenta de déclarer l’Artiste en s’inclinant avec respect.
Quant à la Chimène, ébahi par la résurrection du maître espion, il s’exclama naïvement:
- Ma parole, ce gars-là, c’est Lazare! 
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samedi 13 octobre 2012

Le Nouvel Envol de l'Aigle 2e partie : De l'origine des Napoléonides chapitre 16 2e partie.



Le comte di Fabbrini se montrait particulièrement confiant. Jamais il ne s’avouait vaincu, jamais il ne renonçait. Déjà, il avait frôlé la mort par deux fois et franchi l’Hadès avant de rencontrer l’inquiétant Johann van der Zelden. Cette fois-ci, l’Ultramontain croyait tenir le bon bout avec la culture de clones à grande échelle. D’ici un an tout au plus, tous les États qui comptaient sur la Terre seraient dirigés par des créatures qui lui étaient entièrement soumises, plus dociles encore que des marionnettes. De plus, avec le contrôle du déplacement temporel, lui, Galeazzo le Maudit ne pouvait que réussir. 
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Mais le comte machiavélique ignorait un élément important tu par van der Zelden. La durée de vie limitée des clones, pas plus de vingt années. Galeazzo croyait pouvoir gouverner le Monde. Or, son rêve ne pouvait que se briser du fait de ce mensonge par omission.
Johann, en fait, se servait de l’Italien pour effacer, détruire l’humanité, la gommer de la mémoire du Panmultivers. Il était à deux doigts de réussir dans son funeste projet. Avançant prudemment ses pions, il marquait des points. Toutefois, il ressentait un diffus malaise et n’éprouvait aucune satisfaction à triompher, ce qui était nouveau pour lui. Il lui manquait une donnée, il en était presque sûr. Tous ces efforts, tous ces fils tendus dans les branes multiples, infinies, toute cette tapisserie d’une complexité inouïe pouvaient s’avérer inutiles, vains et superfétatoires.
Un ridicule toron le narguait dans son innocence.
Le Commandeur Suprême du Temps, celui qui s’était pompeusement nommé ainsi dans un surcroît d’orgueil, fournissait les informations à l’Entité négative. Mais l’être artificiel renâclait de plus en plus à remplir la tâche pour laquelle il avait été conçu. Cet état de fait défiait tout entendement car ici, en cette Dimension modelée pour prendre dans ses rets Daniel Lin Wu, il n’y avait point de S pour superviser cette IA déviante, cet Ordinateur fou. Quant à Michaël Xidrù, il n’était qu’une ébauche, un rêve brouillé.
Cela n’empêchait pas Johann, succédané d’Entropie de croire comme fer en son étoile noire, en son succès. Il lui restait deux jokers à abattre avant que la partie soit achevée. Mais il devait auparavant consulter l’Oracle, c’est-à-dire l’IA des Olphéans. Où pouvait-elle donc se dissimuler?

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Dans la cité souterraine de l’Agartha, le vingt-et-unième niveau avait été totalement transformé pour permettre la mise au point et l’assemblage d’un nouveau moteur quantique destiné à équiper le Celsius, le vaisseau de Benjamin Sitruk. Nombreux étaient les ingénieurs et les techniciens requis pour ce travail. Stamon, Tiburce, Mina, Kinktankt, pour les non humains, Chérifi, Warchifi, Sitruk pour les Britanniques et assimilés. Grronkkt était également de la partie, secondé par Andrew Lane et l’incontournable Craddock.
Tous s’attelaient à leur tâche avec plus ou moins de motivation sous la supervision de l’Hellados Albriss qui avait fourni les plans de ce vaisseau hors normes.
Le montage délicat avançait selon les délais prévus et, déjà, les essais se profilaient. Pourtant, il restait quelques problèmes à résoudre.
Symphorien n’aimait pas le poste qu’on lui avait attribué, technicien auxiliaire, affecté en binôme à Grronkkt. Sa fonction se réduisait à souder les câbles et à pousser les tubulures ou presque. C’était pourquoi, il grognait, râlait, se répandait en invectives bien senties, en réflexions mal placées qui n’épargnaient personne.
Le porcinoïde était lui aussi mécontent. Il passait son temps à lancer quelques insultes, à bâiller, à ruminer sa mauvaise humeur. 
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Bref, les deux partenaires auraient pu concourir pour le titre du plus mauvais coucheur de l’année.
- Cette dérivation est une chienne de fille! Se mit à vitupérer Craddock à un moment donné. À cause de cette tubulure de mes deux, je me suis entaillé la main. Je n’ai jamais vu un assemblage pareil. On croirait un puzzle construit par un Picasso défoncé. Vous entendez, Albriss?
Symphorien criait et s’époumonait, prenant toute l’équipe d’ingénieurs à témoin.
- Picasso? Symphorien Nestorius, répliqua Grronkkt sur le même ton, je dirais, moi, un Guirauli de bains, de ceux qui promettent un séjour de rêve dans une station balnéaire cinq étoiles mais qui vous refilent une masure de Gorrsh au fin fond du marais de Brumsq.     
- Oui, mon gars, tu as raison! Je vois parfaitement de quoi tu causes.
- Vos remarques, proféra alors Albriss qui s’était approché, un agenda électronique en mains, ralentissent votre rythme de travail de 2,07% par heure. Si vous poursuivez ainsi, vous entêtant dans des manifestations inutiles, les délais ne pourront pas être respectés. Nous aurons alors… perdu la face.
- Les délais? Quels délais? Rugit Craddock. Oh! Rabat-joie! Lâche-nous un peu la laisse! Ici, le Temps n’existe pas, tu le sais très bien.
- Mais le temps artificiel, oui, réglé sur le rythme circadien de l’astre…
- Stop! Je n’ai jamais rien compris à vos calculs dignes du Père Ubu!
- Si vous faites preuve d’aussi peu de zèle, je serai dans l’obligation de rendre compte au conseil des douze de votre manque d’efficacité. Sans aucun doute, vous serez retirés du projet, reprit l’Hellados sur un ton coupant.
- Ah? Belle jambe! Siffla le Cachalot de l’Espace. Dites un peu, le parangon pisse- froid, si j’étais réellement aussi peu performant, pourquoi, dans ce cas, m’avoir incorporé à cette équipe, hein?
- Hum… votre… expérience…
- Mon expérience? Vous voulez faire de l’humour, non? Je n’ai jamais eu affaire à un tel moteur. Il n’appartient pas à la science des Napoléonides. Ni à celle de leurs alliés ou ennemis.
- Itou pour celle des Marnousiens, se hâta de renchérir le porcinoïde en grimaçant.
- Ce moteur a été conceptualisé par Velmarr d’Hellas peu avant mon arrivée dans la Cité. Cependant, il n’avait encore jamais été construit.
- Bravo! Vous m’étonnez! Avant de venir vous réfugier dans ce gourbi aussi glacial que Pluton, vous en avez chipé les plans! Albriss vous remontez dans mon estime.
- Je préfère cesser cet échange infructueux. Remettez-vous au travail tous les deux.
- C’est ça, statue du Commandeur! Va em… bêter les autres maintenant!
Haussant presque les épaules, Albriss s’éloigna des deux rouspéteurs pour aller superviser un autre binôme. À sa grande déception, là aussi, il devait noter un certain relâchement. En allait-il de sa faute?
Benjamin contait fleurette à Mina pourtant engagée ailleurs comme le Britannique. Toutefois, cela ne devait pas être très sérieux puisque Tiburce ne s’en formalisait pas. De la simple politesse, pas plus.
Ah! Comme il était difficile à notre Noir Hellados de comprendre les autres espèces! L’ingénieur n’afficha aucune rancœur devant ce laisser-aller cependant, mais il était contrarié.
« Ces humains! Soupirait Albriss mentalement. Ils prennent tout à la légère et contaminent les autres races. Sur Hellas, un relâchement de ce niveau serait… sanctionné ».
- Effectivement, lui fit écho sur le même mode de communication Daniel Lin ironique. Albriss, combien de fois vous l’ai-je dit? Lâchez du lest! Le travail avance bien et le Celsius sera prêt selon le calendrier prévu.
- Commandant, articula l’Hellados en se retournant. Il n’y a pas trois secondes que vous êtes là et…
- Trois secondes virgule huit, Albriss…
- Et vous prenez la défense de ces fantaisistes humains.
- Oh! Serait-ce donc un reproche?
- Non, Ying Lung! Stadull m’en garde!
- La sévérité vous va comme un gant, mon ami. Mais ici, elle est tout à fait hors de propos. À moins que vous n’envisagiez de me suppléer en tant que … Juge?
- Je vous assure, Gardien, que telle n’est pas mon intention! Je n’ai pas une ambition aussi démesurée. Je sais pertinemment que je suis fort limité par rapport à Vous.
- Albriss, je préfère cette objective modestie qui n’est que le constat de la Réalité.
- Veuillez pardonner mon orgueil, Dan El.
- J’ai déjà oublié. Albriss, sachez que je ne vous considère pas comme un inférieur.
Au contraire, même.
- Vous m’avez confié la direction de ce projet.
- Oui, c’est cela. Bien. À quelles difficultés techniques vous heurtez-vous en ce moment? Voilà qui explique la relative mauvaise humeur d’une partie de l’équipe et la vôtre également.
- Je reconnais, penaud, que c’est exact. Dan El, allez-vous nous éclairer de votre Savoir?
- De ma pratique et de ma logique seulement. Après tout, vous devez progresser par vous-même; une victoire obtenue sans véritable combat, je trouve cela frustrant et humiliant.
- Euh… je suis de votre avis, commandant Wu, répliqua l’Hellados qui  avait saisi que Daniel Lin ne ferait appel qu’à ses connaissances de daryl androïde et non à celles de Ying Lung.
- Albriss, ne me passez pas trop la brosse à reluire pour rattraper vos pensées de tantôt. Par moment, vous vous montrez maladroit avec les sentiments et les émotions; le poids de l’éducation helladienne…
- Euh… une éducation que vous désapprouvez, sir.
- Elle a ses qualités, je n’en disconviens pas. Bon, mais ce problème?
- Voilà sir. Il concerne l’échange matière antimatière, plus précisément le flux continu des deux fluides antagonistes dans les conduits Upsilon 2, Thêta 3 et Phi 5. Comme vous voyez, ces conduits ont tendance à se déformer après seulement vingt-deux heures de fonctionnement. Or, la théorie prévoyait trois mille années. 
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- Hum… Avez-vous essayé de réduire l’adhérence du flux sur les couches 125 et 126 des isolants?
- Oui sir, bien évidemment. Nous avons obtenu un gain de 12%. Mais cela n’a pas suffi à régler le problème. Regardez. La modélisation est parfaite mais…
Albriss avait actionné son moniteur personnel et pointait les défauts avec un stylo laser.
- Cela devrait fonctionner, reprit le grand Noir extraterrestre d’un ton qui se voulait neutre mais où Daniel Lin captait néanmoins un soupçon de déception. La perte subsiste incompréhensible ment
- Dans ce cas, je vous propose de tout reprendre à zéro. Il me semble comptabiliser deux cent quinze jonctions sur le conduit Upsilon 2 et le même nombre sur les deux autres. Bigre! C’est trop! À quoi pensiez-vous donc Albriss avec pareil montage?
- Sir, nous ne sommes pas parvenus à « souder » le tout en un seul bloc. Les polymères ne sont pas assez souples.
- Oui, bien sûr. Dans ce cas, mon ami, oublions les polymères et utilisons la lumière solidifiée, asséna le commandant comme s’il s’agissait d’une évidence.
- Commandant Wu, je peine à vous suivre… pardonnez mon incompétence… balbutia l’Hellados se sentant brusquement semblable à un enfant de cinq ans essayant de résoudre une équation différentielle.
- Lieutenant, je m’en vais vous expliquer. Tenez, passez-moi votre moniteur. Je sais que je vous surprends mais je ne fais que me reporter à une antique technique utilisée autrefois par les Gerramins en 162 005 et des poussières avant J.C. leur civilisation a disparu depuis des éons à cause d’un abus des techniques que je vais vous dévoiler mais… après tout, je suis là pour éviter que la mise en œuvre ne dérape. D’abord, il vous faut produire de la lumière a-lumière. Puis la contenir dans… Albriss, je n’ai pas la berlue, vous jaunissez. Pourquoi? Vais-je trop vite? Ah oui… évidemment… dès que j’aborde le cas de l’énergie transdimensionnelle et polymorphe…
- Gardien, vous aviez dit que vous ne feriez pas appel…
- A mon Omniscience de Ying Lung? Je vous assure que je ne le fais pas. Cette maîtrise d’une technologie passée et oubliée reste à votre portée. Il suffit juste d’un peu de fantaisie, d’imagination poétique et de transcendance dans l’application des lois exotiques de la physique. Bref, quoi, un peu de culot! Observez votre entourage en cet instant. L’idée d’une telle mise en œuvre, la domestication totale de la lumière et de la matière est en gestation dans le cerveau de notre indispensable Craddock. Quant à Andrew Lane, il a rêvé cette nuit d’une solution approchante. Cependant, il n’ose encore vous faire part de ce qu’il pense n’être qu’une élucubration. Or, je vous jure que je n’ai rien suggéré à nos deux résidents.
- Commandant, loin de moi de vous croire capable d’améliorer le jeu…
- De tricher, Albriss! Vraiment? Ah! Que c’est joliment bien dit. Mais n’employez donc pas de périphrase…
- Oui, sir! À vos ordres. Fit l’Hellados, au garde à vous, saluant très formellement son ancien supérieur.
- Lieutenant, lui rappela Daniel Lin qui s’amusait mais tâchait de ne pas le montrer, nous ne sommes pas sur le Lagrange, ni sur le Cornwallis ou encore sur le Langevin. Benjamin est en train de nous observer depuis deux minutes et se demande quelle scène nous répétons.
- Je, commença à balbutier Albriss.
- Vous vous sentez ridicule. Ayez le courage de l’admettre, mon ami. Mais j’avoue que j’exagère toujours un peu avec vous. Votre côté logique sans doute m’oblige à l’espièglerie. Lieutenant, depuis votre service sur mon vaisseau scientifique, vous n’avez manifestement pas cultivé une approche plus humoristique et détendue de la vie, de l’interaction entre les espèces.
- Gardien, je comprends votre reproche implicite.
- Tant mieux! Cartes sur table. Renate ne vous enseigne-t-elle pas ce côté humain?
- Elle s’y essaie, commandant. Depuis le début de notre couple.
- Or, vous ne l’écoutez guère et vous vous enfermez davantage dans votre raideur lorsqu’elle se met à insister, non?
- Oui, Daniel Lin, je le reconnais, soupira Albriss comme s’il était soumis à la torture. Toutefois, je trouve gênant cette mise à nue de ma psyché. Rien ne vous échappe.
- Oh! Excusez-moi Albriss! Il n’y a là rien de bien cruel de ma part. Je veux simplement vous insuffler un plus grand esprit d’équipe ainsi que plus de tolérance envers vos subordonnés non Helladoï. Mon ami, ce bon vieux Craddock est un authentique génie. Ne le réduisez donc pas à un rôle subalterne. Confiez-lui de grandes responsabilités. Il y donnera toute sa mesure, vous verrez. Si la cité de l’Agartha est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est grâce à lui! Je ne mens pas en formulant ce compliment. Reconnaissez comme moi son immense talent.
- Commandant Wu, soyez assuré que je n’oublierai pas la leçon.
- Je l’espère bien. Maintenant, il est temps de demander à Benjamin, Andrew, Symphorien et le reste de l’équipe de nous rejoindre à cette console informatique, formula Daniel Lin en reprenant à voix haute.
Les ingénieurs s’empressèrent d’obtempérer. Bientôt, les propos techniques furent si assommants, si complexes, que Grronkkt, resté en retrait, bâilla et finit par s’endormir. Quant aux autres techniciens, fascinés, ils tentaient de suivre ces échanges, se demandant le quel des quatre humains ou humanoïdes était le plus fou. Pour Daniel Lin, la question fut vitre tranchée. Le commandant se complaisait dans le rôle de farceur de première; mais il se doublait également d’un poète prodigieux. Le Génie de la Galaxie déraillait dans l’inconcevabilité et atteignait des sommets dans l’irréalité. Mais ses propos enchantaient Stamon et Tiburce. Mina jappait d’admiration devant une telle poésie qui transcendait la physique si ennuyeuse. Kinktankt ne put s’empêcher de lâcher des rejets acides sur le sol de duracier pour marquer son approbation enthousiaste. Quant à Warchifi et Chérifi, ils étaient désormais persuadés résider dans le « Jardin des cent mille délices ».
- Oui, le Génie de la Galaxie, le Prodige, marmonnait Ahmed en arabe n’est autre qu’un djinn incarné qui se dévoile. Son esprit facétieux nous fascine et nous transporte dans le Monde des enchantements.
Le nain, il est bon de le rappeler n’avait aucune idée de la véritable nature du commandant Wu, comme tous ses compagnons d’ailleurs, à l’exception de l’Hellados et de Craddock. Pour les ingénieurs et civils de l’Agartha, Daniel Lin était certes pourvu de talents spéciaux qui le rattachaient à la supra humanité, mais cela n’allait pas plus loin. Sitruk, pourtant devenu un familier des Wu, n’en savait guère plus et se refusait à en supposer davantage. Il se contentait de vouer une admiration sans bornes à son ami qui lui avait appris à apprécier la vie en toutes circonstances et à en accepter les pires épreuves avec humour. Sa mémoire avait été altérée par précaution. Il se rappelait qu’Irina était morte de la main du vice amiral Fermat. Il avait fini par saisir combien son épouse s’était dévoyée. Le chagrin qu’il avait alors ressenti s’était estompé mais la blessure était toujours présente. Toutefois, ce drame passé avait eu pour effet de le fouetter et de l’obliger à faire un retour sur soi-même. Au lieu de sombrer dans la ratiocination de la haine et de rechercher la vaine vengeance, il n’avait eu de cesse de renforcer ses liens d’amitié avec le daryl androïde. Pour lui, il n’y avait aucun doute: Daniel Lin n’était pas un assassin mais son épouse, oui, hélas…
Puis, Nadine était apparue dans sa vie. Il ne regrettait rien. Ah! Si, tout de même. Ses jumeaux morts absurdement lors de ce stupide combat de trop, celui de Pégase delta V. mais il avait tourné la page et William, son bébé William, son fils chéri, son adorable rejeton, un nourrisson glouton au duvet roux et aux yeux bleus craquants le consolait. Ému, Benjamin laissa couler une larme. Son regard humide et brûlant croisa alors celui de Daniel Lin qui l’observait depuis trois secondes déjà. Avec une douceur et une affection sans équivoques.
- Je compatis entièrement et sincèrement, entendit Sitruk dans sa tête.
Relevant fièrement le menton, le survivant posa une question toute technique.
- La dérivation des conduits OPR est-elle possible avec une semblable configuration?
- Ah! Encore ces fameux conduits OPR… ici, ils deviennent inutiles. Par contre, il va de soi qu’il nous faut envisager un autre système de sécurité, répondit Daniel Lin avec détachement. Capitaine Craddock, je crois que vous avez sérieusement songé à cet aspect des choses, non?
- Effectivement, Superviseur général…
- Dans ce cas, je pense que nous aimerions tous entendre comment vous avez tranché le problème…
L’échange se poursuivit durant trois longues heures encore au grand dam de Grronkkt réveillé en sursaut lorsqu’une tubulure céda soudainement et chuta bruyamment sur le sol de duracier renforcé.

***************

Un certain temps avait passé dans la cité de l’Agartha depuis que le vaisseau intergalactique le Celsius était parti explorer le Multivers sous le commandement de Benjamin Sitruk. Dans son long voyage, le Britannique avait rencontré des peuples et des formes de vie dont il ne soupçonnait pas même l’existence. Le Celsius avait connu de nombreuses aventures, avait été mêlé à des conflits qui ne le concernaient nullement et, surtout, avait dû apprendre à élargir davantage son esprit de tolérance.
L’équipage, pluriethnique comme il se doit, comptait deux cents membres et comprenait des humains - la plupart shanghaïés du Cornwallis et du Lagrange - mais aussi des Helladoï, des Castorii, des Centauriens et des Marnousiens, des Cygnusiens et des Mingosiens sans oublier quelques Mondaniens. Chtuh, le petit dinosauroïde vert et Uruhu avaient officié en tant que pilotes, Stamon avait été bombardé navigateur mais aussi chef des opérations. 
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Une trentaine de membres du village de Lobsang Jacinto avait aussi participé à cette expédition sans oublier Jules Souris dit Paracelse, le Piscator, Frédéric Tellier et d’autres membres éminents repentis de la pègre.
Nadine Lancet avait accompagné son époux avec True, la fille adoptive et William.
Ce soir-là, Shangri La était en fête et célébrait le retour des hardis explorateurs. Accueilli en véritable héros, Sitruk avait été décoré de la médaille du courage par Tenzin Musuweni, puis avait subi le long discours élogieux et chantant de Raeva.
Enfin, après le lunch, Benjamin avait retrouvé un peu d’intimité et avait terminé la soirée chez le commandant Wu et sa compagne.
Là, le Britannique avait raconté, non par le menu, les péripéties de son voyage d’exploration, s’attardant sur les anecdotes les plus remarquables par leur côté dramatique ou cocasse. Fascinée, les yeux rêveurs, Gwenaëlle avait bu les paroles de cet aventurier dans l’âme.
- Alors, après avoir moisi soixante-douze heures dans cette fosse à ordures, terminait Sitruk, je me dis qu’il était temps de m’évader. Tant pis pour la contamination technologique! Je bricolai tant bien que mal un micro fuseur de secours, désintégrai les serrures et… hop! Un petit coup de téléportation. Quelques minutes plus tard, je trempais avec délices dans un bain tiède et parfumé à faire se damner les plus saints d’entre vous. Je m’attardais une heure dans cette eau suave. Ensuite, j’enchaînais avec trois douches. Un pur bonheur après ce que j’avais vécu…
- Bravo, mon gars! Magnifique! S’esclaffa Symphorien. Je n’aurais pas mieux fait dans mon jeune temps. Quel culot, Sitruk! Surtout lorsque vous avez roulé les Tarloins dans les formes… du grand art.
- Capitaine, répondit l’intéressé avec diplomatie et modestie, je me suis simplement inspiré de vos récits.
- Je ne regrette qu’une seule chose, enchaîna Nadine. Là-bas, à l’extérieur, il n’y avait aucun humain. Nous n’avons pas rencontré le moindre Terrien sur tous ces mondes que nous avons visités.
- Oui, effectivement, approuva son compagnon. Par contre, on y connaissait les Helladoï, et les Castorii. Tenez. Nous avons sympathisé avec un baroudeur un peu pirate sur les bords, un Haän, chassé de Haäsucq pour déshonneur. Un certain Opaaland’ka. Je dois admettre que le géant roux nous a sauvé la mise plus d’une fois. Il savait flairer tous les pièges et les déjouait avec une maestria digne des plus vifs applaudissements.
- Hum… Opaaland’ka, l’ancêtre d’Opaaland’tsi, murmura Daniel Lin, comme absent.
- Notre périple a duré cinq longues années. Sur la fin, j’avais véritablement hâte de rentrer! Avoua Benjamin.
- Certes. Mais vous repartirez, dit le commandant Wu, revenu à cette réalité-ci. Je vous connais trop bien. Votre prochaine exploration durera douze années standard.
- Daniel Lin, vous plaisantez, sans doute? S’inquiéta le Britannique.
- Pas du tout. C’est là un fait avéré… du moins pour moi.
- ici, rien n’a changé ou presque, jeta Symphorien avec malice, désirant détourner la conversation. Des naissances à la pelle mais également de nouvelles recrues… bref, la routine.
- Commandant, jeta Benjamin maladroitement, pourquoi ne pas venir avec nous sur le Celsius la prochaine fois puisqu’il y aura une prochaine fois?
Les paroles avaient été prononcées et Sitruk ne pouvait les rattraper. Gwenaëlle baissa les yeux, Craddock se mit à tousser nerveusement, ostensiblement, tandis que Nadine regarda son mari avec une certaine sévérité. Elle, savait la raison de cet isolement forcé de l’Exilé. Après cinq secondes de gêne, Daniel Lin donna une explication.  
- Cela m’est impossible, véritablement impossible, Benjamin. Oui, je puis parfois m’arranger et m’absenter un à deux mois, mais pas plus. Alors, pensez, une exploration sidérale! Je me dois à la cité. Superviseur général en chef de l’Agartha, sur le papier et pour un néophyte, cela n’a pas l’air d’être une tâche prenante, mais vous vous trompez. Il s’agit d’une très lourde obligation, faite de contraintes parfois inattendues.
- Il vous arrive cependant de prendre des vacances, non? S’inquiéta Sitruk.
- Certainement, mais irrégulièrement, un mois, guère davantage, je vous l’ai dit. Pas assez au goût de Gwen.
Naturellement, Dan El taisait le fait qu’il n’avait pu relâcher son attention durant toute la durée du voyage d’exploration du Celsius, c’est-à-dire pendant les cinq années du long périple.
- Je n’osais vous le dire, commença Benjamin en hésitant quelque peu, mais vous paraissez épuisé et plus pâle encore que dans mes souvenirs.
- Un peu de lassitude, de spleen et de stress, reconnut le Superviseur. Mais rien de grave cependant. Mon ami, une chose me réjouit, me comble d’une manière dont vous n’avez pas idée. Votre retour parmi nous en bonne santé tout d’abord. Vous partîtes deux cents, mais vous revenez plus nombreux encore. Dix-neuf citoyens de plus pour l’Agartha! Magnifique n’est-ce pas? 
- Effectivement, nous avons bénéficié d’une chance inouïe, admit Benjamin. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir frôlé la mort, plus de cinq cents fois selon Stamon. Il n’y a pas eu que les officiers et les membres de l’équipage à avoir été en danger. Les enfants également. Tenez, un exemple. Sur Ankrax, nous avons été contaminés par un vicieux virus, qui s’était logé dans nos neurones. Nous avons tous failli sombrer dans la démence, du pilote au cuisinier, sans exception. Et, soudain, inexplicablement, après vingt jours de fièvre, de délire et de folie, nous nous sommes tous réveillés guéris. Comme par un coup de baguette magique. Et le vaisseau n’a pas souffert. Merveilleux! 
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- C’est tout à fait vrai, renchérit Nadine. Les Ankraxiens ne comprenaient pas ce qui nous arrivait car, eux, étaient immunisés. Ils ont été terriblement inquiets pour nous. La preuve? Ils ont tenté de nous soigner en nous administrant tous les produits de leur pharmacopée traditionnelle. Aucun résultat positif, au contraire. Nous nous sommes retrouvés encore plus affectés, mais différemment. Enfin, nous sommes là, à Shangri-La, sans aucune perte. Stamon notre précieux Hellados le seul à avoir conservé un semblant de contrôle et de raison, a reconnu avoir prié Stadull et Bouddha en dernier recours.
- Oh! Oh! Pour que ce logicien rigoureux reconnaisse cette faiblesse, c’était que la situation était des plus désespérées! Ricana Symphorien avec causticité tout en jetant un regard en biais en direction du commandant Wu. Oui, il paraît que votre Ange gardien a été vachement sollicité. À mon avis, un moment, il a dû même être dépassé, débordé…
C’en fut trop pour Gwenaëlle; se levant vivement, elle alla jusqu’à Craddock et ses yeux lançant des éclairs, le gifla violemment, y mettant toutes ses forces.
- Gwen, dit alors Daniel Lin avec douceur, excuse-toi et rassieds-toi.
- Non, Daniel Lin, mon maître! Je refuse. Craddock, sous le prétexte de son grand âge, ne peut pas tout se permettre ici. L’affection que tu lui voues ne le dispense pas d’un minimum de respect envers… le Préservateur!
- Gwen, rappela Dan El toujours sur un ton égal, c’est à… moi de juger s’il y a faute… ou pas.
- Je me rassieds, mais les excuses sont inutiles de ma part, tu le sais très bien, s’entêta la Celte.
Honteux de l’esclandre dont il était responsable, le capitaine mordillait ses lèvres, les yeux baissés. On sentait qu’il voulait dire quelque chose mais qu’il n’osait pas à cause de la présence de Sitruk et de Lancet.
- Euh, balbutia Benjamin, nous devrions peut-être nous retirer Nadine et moi. Il se fait tard; nous avons tous besoin de repos et demain, une longue journée de rangements nous attend.
- Oui, tu as raison, répondit sa compagne. Excusez-nous de devoir vous quitter ainsi…
Le couple se leva et se retira avec force démonstrations d’affection. Tandis que les deux explorateurs regagnaient leurs appartements, Benjamin questionnait son épouse.
- Tu as compris précisément de quoi il était question, toi? Cette soudaine et inexplicable mauvaise humeur de Gwen? En tant que haut fonctionnaire de la Cité, tu es au fait de bien des secrets. Des bruits courent…
- Oui, c’est vrai, mon cher mari. Mais n’essaie pas de me tirer les vers du nez, même au lit pour savoir les raisons exactes de la gifle donnée par Gwen. J’ai prêté serment devant le Gardien de ne jamais révéler à quiconque les secrets de Shangri La.
- Je vois… Gwen était vraiment hors d’elle. C’est la première fois, à ma connaissance, qu’elle n’obéit pas à son compagnon et qu’elle se rebiffe.
- Elle a du caractère. Elle n’est pas aussi soumise qu’elle le laisse paraître. Lorsqu’on attaque le Gardien, elle se transforme en lionne.
- Alors, Craddock a dit vrai? Le Gardien a failli? Du moins partiellement?
- Non, pas du tout.
- Il protège la Cité, c’est tout, non?
- Ah! C’est tout! Benjamin, tu me déçois. Il protège également tous les citoyens de l’Agartha, où qu’ils se trouvent et ce, dans la Totalité du Pantransmultivers.
- Euh… j’en reste sans voix.
- Cette fonction requiert de sa part une dépense non négligeable de l’énergie qui le compose et un effort inimaginable d’attention alors qu’il a bien d’autres tâches primordiales à accomplir. D’autant plus qu’il vit intégralement incarné dans son Avatar de chair. Il ne s’est pas détaché des contraintes matérielles, il n’a pas opté pour une solution de facilité comme il aurait pu. Cela lui coûte beaucoup.
- Hum. Il suit donc pas à pas les quinze mille citoyens de l’Agartha dans tout le Pantransmultivers? Dieu de mes pères!
- Tu as enfin compris.
- Oui! Chaque fois que nous étions empêtrés dans une situation inextricable, il nous a tirés du pétrin.
- Tout à fait.
- Dans ce cas, Nadine, je m’en vais prier dès ce soir pour le remercier, lui montrer ma reconnaissance.
- Mon chéri, tu fais bien. En ce moment, il a besoin de recevoir du soutien sous n’importe quelle forme.
Pendant ce temps, dans les appartements du commandant Wu, tout penaud, Craddock s’excusait.
- Je vous demande humblement pardon, Daniel Lin. Je n’ai pas réfléchi. Je ne suis qu’une bête stupide, un vieux cachalot qui s’est échoué au port, un butor incapable de penser. Dans la chaleur de la conversation, j’ai oublié que vous avez souffert de cette maudite fièvre par fusion mentale, par communion interposée. Souffert plus intensément que nos explorateurs puisque vous étiez dans l’esprit de chacun d’entre eux.
- Ah! Laisser penser que mon compagnon a failli! Quelle cruauté, Craddock! Il n’en est tout simplement pas capable, jeta Gwen le visage toujours aussi dur.
- Symphorien, la cité ne s’est pas désagrégée. C’est là l’important. Malgré ce que j’endurais, je suis pourtant parvenu à lui conserver son intégrité structurelle et morale et à soigner l’équipage du Celsius  en dépit de l’effroyable distance du vaisseau. Personne à Shangri La n’a ressenti le moindre malaise.
- Hum… or, en temps normal, lorsque tout va bien pour vous, la félicité retombe sur nous tous… je ne me trompe pas, hein?
- Oui, capitaine, vous comprenez comment je fonctionne.
- Ah! Décidément, Préservateur, je ne suis plus qu’un bougre d’âne, un rafiot au bord du naufrage qu’il faut bien vite remiser en cale avant…
- Symphorien, je vous ai déjà dit non! Fit fermement Dan El. Il n’en est pas question. Je tiens à vous et vous à moi.
- Vous avez mille fois raison. Je crois bien que je ne peux me passer de vous.
- Voyez. Cependant, Benjamin a mis le doigt sur ce qui ne va pas chez moi aujourd’hui. J’ai un cruel besoin de me changer les idées, de faire une pause. Le réseau monde vient d’être alerté. Gana-El ne saurait tarder maintenant. Il assurera l’intérim.
- Bon, vous avez donc décidé de prendre enfin un petit congé… euh… pardonnez-moi, Ying Lung. J’exagère encore une fois…
- Comme d’habitude. Je veux oublier ce manquement au respect… mais je vous demande quelque chose… non, je l’ordonne. Pas de tabac en présence de mon père.
- Je promets Préservateur.
- Ainsi, je m’économiserai un peu en n’ayant plus à vous éviter un cancer de la gorge, du larynx ou des poumons.
- J’abuse tant que cela?
- Oh oui, cher Symphorien Nestorius! Plus que cela. Ah! Pas d’alcool non plus. Car là où je compte aller, et vous serez de la partie, la tentation sera grande…
- Je serai de la partie? Bigre! Daniel Lin, pour quelle destination dois-je embarquer?
- Hispaniola en 1700. 
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- Ouche! En effet. Et votre moitié restera-t-elle seule?
- Je refuse de partir pour l’extérieur, jeta Gwen toujours de mauvaise humeur.
- Que non pas, reprit son compagnon. Je veux que Laurie-Anne voie le jour dans le vrai Monde! Nous nous étions mis d’accord sur ce point il me semble, ma douce…
Craddock comprit qu’il devait se retirer le plus discrètement possible; en effet, Daniel Lin embrassait de plus en plus tendrement la Celte. C’était là la preuve incontestable qu’il allait mieux. Gwenaëlle n’allait pas pouvoir résister longtemps.

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Planète Haäsucq, 12 décembre 2152 selon le calendrier chrétien en vigueur sur la moitié de la planète Terre.
L’Incomparable, le Magnifique, le Somptueux, le Glorieux, le Sans Pareil Hinduck IV venait enfin de réussir à s’extraire aux acclamations et aux hourras bruyants de son peuple enthousiaste jusqu’à la folie, de ses Haäns qui avaient ululé, crié, hurlé, tapé des pieds, cassé des meubles, brisé des hanaps, déchiré des tentures durant des heures et des heures, manifestant par ces démonstrations tapageuses leur fierté d’avoir vaincu - sans difficultés - la troisième planète du Système Sol. 
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Désormais, ce qui restait des humains, les survivants asservis végétaient et croupissaient dans d’abominables réserves où ils devaient faire face à de mortelles et effroyables épidémies dans des conditions d’hygiène inexistantes.
Ôtant ses trois manteaux d’apparat avec un vif soulagement, Hinduck les jeta sans façon sur le sol dallé puis se servit une corne de vin d’une contenance de deux gallons, le but dans une longue gorgée et fracassa ensuite l’objet précieux contre le mur avec une grimace qui en disait long sur sa véritable humeur. 
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Avec un rot, il s’avachit sur un fauteuil de métal aussi confortable qu’un lit de fakir. Toutefois, le siège était recouvert de fourrures chères et rares. Les yeux mauves du puissant souverain firent le tour de la pièce aux dimensions démesurées pour s’arrêter sur son fou, son conseiller occulte, son souffre-douleur, son pitre, certes, mais avant tout, son atout secret et sa carte maîtresse. 
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- Que veux-tu, toi? Rugit l’Empereur, oscillant entre le rire et la colère. Comment? Tu       
es encore là? Tu n’as donc pas besoin de dormir?
- Je veux d’abord vous féliciter, Astre brillant, Grandeur infinie…
- Abrège les compliments. Ensuite, pourquoi t’es-tu ainsi attardé?
- Ensuite, je me dois de vous proposer quelque chose d’inattendu mais qui va vous plaire.
- C’est-à-dire?
- Entreprenez de nouvelles conquêtes… celles de la Terre…
- Quoi? La Terre? Tu te moques de moi mon foutriquet; c’est désormais de l’histoire ancienne mon nain à la laideur repoussante. 
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- Veuillez m’écouter, Magnifique Jardin, Soleil unique. La Terre n’est pas… une dans l’Univers.
- Que me chantes-tu? Ah! Tu veux sans doute dire qu’il existe d’autres planètes qui lui ressemblent dans d’autres systèmes. Certes, ma flotte intersidérale peut voyager loin, mais, hélas, pas dépasser le luminique 6. Ridicule n’est-ce pas? Nous sommes arrivés jusqu’au Système Sol grâce à la découverte providentielle d’un trou de ver fort opportun.
À ces naïves paroles, le fou sourit fugitivement puis se hâta d’enchaîner.
- Incomparable, Inaltérable, Sublime Hinduck, aucun système planétaire n’est unique. Par exemple, Haäsucq a son double parfait non à des milliards de parsec mais là, oui là, à portée de votre main, dans un autre espace-temps, dans un autre feuillet du Multivers.
- Multivers? Tu n’es pas clair, mon fou marionnette. Dépêche-toi, tu me donnes mal au crâne avec tes propos obscurs! Une autre Haäsucq à portée de main. Ton humour  hermétique me laisse de glace. Tu me fais perdre mon temps, surtout.
- Non, Hinduck le Glorieux! Voici le dernier état de la recherche…
Le géant velu, fronçant ses sourcils drus et roux, saisit les feuillets souples tendus par l’humain et se mit à les regarder le regard vide. Il tenta bien de lire un instant les complexes équations mais se ravisa rapidement.
- De la glace d’été, conclut l’Empereur afin de ne pas montrer son ignorance, aussi solide que cette corne que je viens de briser! Mon Fou, de qui émane ce ramassis d’inepties?
- Sire, de vos plus grands scientifiques, de Gallu le Vieux, Him le Borgne, Jeal de Baz et de bien d’autres encore.
- Si je me rappelle, je les avais tous exilés pour dix ans dans la cité en ruines de Farguil. Ils ont donc continué à vaticiner. J’ai fait preuve d’une généreuse faiblesse envers eux. Désormais, on ne m’y reprendra plus! Je vais ordonner leur décapitation.
- Mon Haän parmi les Haäns, ce serait une regrettable erreur, si vous m’en croyez. Lorsque vous avez daigné abaisser votre regard jusqu’à mon insignifiante personne, l’avez-vous regretté? Non! Qui vous a guidé jusqu’à aujourd’hui? Qui vous a suggéré la conquête de la planète Terre? Moi! Ainsi, pour m’avoir écouté avec complaisance, vos sujets ne manqueront plus de rien. Ils vivront dans le luxe et l’abondance et ne penseront plus à se révolter, jamais plus.
- Oh! Certes! Mais inévitablement, ils s’amolliront.
- Non, Haän des Haäns, bien au contraire. Après une première Terre, un autre, et encore une autre, et ce, jusqu’à la fin des âges.
Cette mirifique proposition frappa le cerveau embrumé d’Hinduck IV. Après quelques secondes, l’Empereur fit, d’un air dédaigneux:
- Je ferai revenir ces rêveurs et leur donnerai la direction d’un centre de recherches, celui du quinzième sous-sol de mon palais.
- Hum… le plus secret et le mieux gardé, savoura le Fou. Superbe et Magnifique Hinduck, les Terriens, dans tout le Multivers, sont donc condamnés à la disparition. C’est bien.
- J’espère que te voilà satisfait… maintenant, file, fiche le camp et ordonne à mes odalisques d’entrer. Je dois me détendre et oublier mes soucis.
L’Empereur, ses yeux brillant d’un éclat concupiscent, éclata d’un rire gras et sonore qui retentit dans les corridors du palais, courant de longues minutes à l’intérieur du gigantesque bâtiment pour en atteindre enfin les cuisines et les caves. 
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Le Fou, un mystérieux sourire sur ses lèvres blêmes et minces, était sorti. Il marchait d’un pas élastique, traversant le salon d’apparat désormais vide. Se frottant les mains, il pensait qu’aucun avatar du commandant Wu ne lui échapperait. Le Chœur Multiple était ainsi condamné. Fu, sa vengeance accomplie, n’aurait plus qu’à modeler un Panmultivers à sa Semblance!

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