samedi 28 janvier 2012

Le nouvel envol de l'Aigle : 1ere partie : El Desdichado chapitre 7 2e partie.

Au cœur même de la Totalité, parallèlement, à proximité mais pourtant inaccessible, l’Infinité tressaillit et prit conscience de l’urgence. L’Exilé, le Surgeon, le plus opiniâtre des Dragons était sur la voie de la ReConnaissance… mais c’était trop tôt. Le Tout en avait une conscience aigue et tremblait. Que faire? S’allier avec l’Impensable?

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Fin février 2152.
Dans les ruines de la base secrète chinoise, jadis dirigée par Sun Wu fils, malgré le chaos ambiant, la vie s’organisait peu à peu. Chacun parvenait à prendre ses repères. Certes, la lutte immédiate et quotidienne pour la survie primait, mais chaque déraciné s’attelait avec cœur à une tâche particulière en fonction de ses goûts et de ses talents.
Ainsi, les jeunes femmes faisaient preuve d’une imagination sans bornes pour récupérer et transformer le moindre objet, le plus petit bout de tissu, et le déchet ou débris apparemment sans intérêt.
Craddock, ce génie de l’invention, cet ingénieur sans équivalent, prenait sa part dans ce boulot éreintant sans trop bougonner, sans gémir outre mesure. Souvent, il choisissait de seconder l’ex-commandant Wu, admirant bien plus qu’il ne l’admettait le savoir et l’ingéniosité de ce dernier qui n’hésitait pas à tordre le cou aux lois de la physique. Parfois, il allait même jusqu’à lui suggérer des solutions hétérodoxes aux problèmes techniques fort nombreux et supposés insolubles. Or, ses propositions fonctionnaient neuf fois sur dix.
- Craddock, Violetta a eu le nez fin en vous recrutant, disait Daniel Lin ce matin-là avec un soupçon d’admiration dans la voix.
- On peut dire les choses comme ça, en effet, mon gars, répliquait l’intéressé, flatté. Mais vous aussi, vous valez votre lot de surprises! Vous n’avez pas le cerveau en marmelade de Topinambou, loin de là! Pour un privilégié, un officier de la flotte des Napoléonides, vous m’en bouchez un coin. Vos intuitions démontrent un esprit non sclérosé par la science officielle. D’ailleurs, chapeau pour tantôt, la remise en fonction du système d’aération! Un coup de maître! Je n’ai jamais vu ça. Et je n’aurais pas fait mieux moi-même… c’est dire… de plus, vous ne craignez pas de vous salir et de mettre les mains dans le cambouis…
- Capitaine, nécessité fait loi. Croyez-moi, je n’ai rien accompli là de remarquable. Cette antiquaillerie aurait fini par fonctionner tant bien que mal un jour ou l’autre…
- Permettez-moi d’en douter. Pas aussi vite et pas aussi bien en tout cas. Quant aux capteurs solaires camouflés au-dessus du tertre, avec, en prime un rayon répulsif anti neige et anti poussière? Là aussi vous n’y avez aucun mérite? Même le yéti s’y tromperait!
- Je possède quelques talents techniques, je l’admets volontiers. Mais cela m’est naturel… de votre côté, ce n’est pas mal non plus. Tenez, le branchement du chrono vision au Vaillant par exemple, et ce, sans refonte du système OPR… bravo pour votre culot!
- Ben… je crois que votre vice amiral a cru sa dernière heure venue lors du premier test.
- Vous n’avez pas tort, Symphorien, il avait le teint plutôt vert pour moi qui le connais bien.
- Ainsi, vous m’appréciez, finalement?
- Pas qu’un peu…
- Alors, amis?
- Oui, amis, évidemment.
Après s’être serrés chaleureusement les mains, les deux hommes reprirent leur travail avec un nouvel acharnement, s’attelant au montage d’un réseau d’alarme fonctionnel du sas du laboratoire hydroponique.

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De son côté, André Fermat ne restait pas inactif. Il sélectionnait différents engins de levage dans le but de les réparer. Il testait également quelques antiques automobiles électriques sur pneus et voyait ce qu’il pouvait en tirer. Cependant, le problème majeur restait la production d’énergie.
Le début d’usine solaire ne satisfaisait pas les besoins des exilés du temps. Il fallait donc envisager quelque chose de beaucoup plus efficace et cela passait inévitablement par le vol et la piraterie.
Apparemment, cette solution ne choquait personne. « La cause est suffisante », avait conclu André citant Vestrak, le philosophe Hellados.
Mais voilà: qui voler, quand et où?
Le maître espion en avait discuté ce matin même devant ce que Violetta avait pompeusement baptisé petit déjeuner, en réalité une collation des plus frugales composée de fines lamelles de viande de cheval décongelée, le tout grillé aux fuseurs, de quelques biscuits militaires rescapés des rations de survie du yacht du pseudo gouverneur du bagne de Bolsa de basura dos, et de neige fondue en guise de boisson. Le commandant Wu s’était fait violence pour absorber trois bouchées de viande. Le reste avait terminé dans le ventre de l’insatiable Ufo qui, repu, se léchait le poil, assis en boule contre les jambes de l’adolescente.
- Nous allons voler en priorité les centres d’essais des fusées chinoises, disait Daniel Lin. Après tout, nous ne sommes pas si éloignés de ceux-ci. La plupart étaient localisés ici, dans le Xinjiang.
- Volontiers, avait répondu Fermant en terminant son gobelet d’eau bouillie.
Après avoir croisé ses longs doigts, il reprit:
- Ferons-nous cette expédition à pieds ou gaspillerons-nous les quelques microgrammes d’orona qui nous restent?
- André, la dépense d’énergie sera des plus minimes, répliqua le plus jeune avec assurance. J’ai en tête le centre Le vent fleuri. il n’est situé qu’à quatre-vingt-dix-huit kilomètres de nous. Nous pourrons utiliser le Vaillant.
- Je viens avec vous! S’écria Craddock vivement. Il s’agit de mon vaisseau. Et on ne sait jamais…
- N’avez-vous donc pas confiance en nous, capitaine? Jeta Daniel Lin avec ironie. Que craignez-vous donc précisément?
- Les survivants de la contrée, transformés par la faim en véritables loups ou autres bêtes féroces! Il y a peu, vous nous avez mis en garde, et vous nous avez brossé un tableau terrifiant de cette époque… ici, les humains ont sombré dans le cannibalisme. Il est pas jojo ce 2152!
- Justement, rétorqua le daryl androïde. Vous resterez ici afin de protéger nos compagnes. Je sais parfaitement me défendre face à n’importe quel ennemi, bien supérieur en nombre… y compris contre des hordes de loups, de fauves ou d’humains réduits à l’état de bêtes sauvages.
- Moi de même, martela André froidement.
- Hum… on m’évince à ce que je constate. Je n’ai plus qu’à fermer ma gueule et à jouer les nounous, siffla Symphorien avec amertume.
- Ne le prenez pas ainsi, cher ami. Vous aurez souvent l’occasion de vous joindre aux raids. L’aventurier que vous êtes ne sera pas déçu, je vous le promets.
- Je retiens cette promesse! Sacré nom d’une pipe! Pour quand est-elle cette première expédition de ravitaillement?
Daniel Lin croisa le regard de Fermat et répondit:
- Demain, dès l’aube. Nous serons de retour avant midi.
- Que devrons-nous faire pendant ce temps? Demanda Aure-Elise.
- Localiser les filtres à eau.
- Pour assainir les citernes?
- Pas que pour cela, renseigna André. Pour l’instant, la neige bouille convient très bien.
- Il nous faut récupérer les cristaux contenus dans les filtres, compléta le commandant Wu. Nous pourrons sans doute réactiver le processus chimique.
- Ouille! Je vois où vous voulez en venir! Doper notre orona! Rugit Craddock avec enthousiasme. Là, mes compères, bravo! Vous m’épatez!
- Ainsi, vous avez compris, fit le maître espion avec un très fugace sourire. Nous escomptons sur une excitation du charpakium.
- Mon colon, manœuvre foutraque et risquée,c’est certain… mais je veux assister aux manipulations, ne pas rater ce spectacle!
La séance fut levée. Fermat approuvait les solutions inventives de Daniel Lin et les encourageait même. En se levant, le vice amiral croisa le regard de Gwenaëlle. Celle-ci s’était tue durant le conciliabule, dépassée par la situation. André ne s’offusquait plus de sa présence, bien au contraire. La chamane ne possédait-elle pas une connaissance innée des plantes? Même si, pour l’instant, son talent n’avait que peu servi, il aurait tout le loisir de s’épanouir bientôt. De plus, au contact de la Celte, Daniel Lin recouvrait son assurance et son aplomb. Certes, il n’oubliait pas Irina, mais Gwenaëlle comblait ce vide qui était en lui et le rongeait, cet atroce sentiment de solitude.
Fermat fut le dernier à se retirer. Fort songeur, il marcha lentement jusqu’au hangar numéro quatre.
« J’ai eu raison de mêler Gwenaëlle à ce jeu. Sa récupération a été ardue, certes, mais je pense que sa présence est des plus bénéfiques au Surgeon. Elle est assez différente de la Russe malgré ses cheveux roux de la même teinte. Quant à ses yeux verts, ils vous ensorcellent n’importe quel humanoïde masculin adulte normalement constitué. La preuve? Craddock serait partant pour une aventure avec elle, bien qu’il le nie… ah! S’il avait vingt ans de moins, il franchirait le pas, assurément. Je sens son désir et lit facilement en lui. Quant au Surgeon, ma foi, il ne s’est encore rendu compte de rien, trop amoureux de Gwenaëlle. Il se cristallise sur la jeune femme et c’est tant mieux! ».
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L’aube blême était venue. L’ancien chef des services secrets dans les services secrets n’affichait aucune impatience à passer à l’action. D’un pas vif et sûr, il s’était engouffré à l’intérieur du Vaillant, Daniel Lin sur ses talons.
- Vous voulez piloter, naturellement fit-il à l’adresse de l’ex-commandant.
- Oh! Mais si vous en avez envie, je vous laisse volontiers les commandes, amiral, dit le plus jeune en retenant un bâillement.
- Merci. Une mauvaise nuit due à l’appréhension?
- Non, ce n’est pas cela; un simple manque de sommeil. J’ai travaillé dur jusqu’à deux heures du matin. Et je ne me suis pas endormi tout de suite. Mais rassurez-vous, cela ira. Je n’ai nul besoin de passer en mode ordinateur, acheva le daryl androïde avec un léger sourire.
Fermat n’insista pas.
Les deux hommes s’installèrent sur leur siège respectif et le vice amiral parvint à faire décoller l’épave interstellaire sans difficultés. Le trajet fut rapide et s’effectua en silence. Daniel Lin semblait s’être repris, tout entier absorbé par sa fonction de copilote.
Avant de poser le vaisseau, André demanda:
- Aucun intrus près de notre objectif?
- Les senseurs biologiques ne détectent rien de particulier. Mais le vent qui souffle en permanence, chargé de particules de silice les rend, au bas mot, peu fiables. Toutefois, je ne capte aucune pensée modulée, signe d’une intelligence, à six kilomètres à la ronde.
- D’accord. Mais munissons-nous d’armes de poing de rechange. Deux précautions valent mieux qu’une. Prudence ici n’est pas vice.
- Entendu. J’allais vous le proposer.
La première partie du raid ressembla à une mission de routine. Elle se fit sans incident. André et Daniel Lin s’apprêtaient une nouvelle fois dans le cœur névralgique du Vent fleuri lorsque la situation se gâta.
- Euh… André, murmura le daryl androïde, une horde s’approche. Elle se dissimule derrière ce monticule, là, en face.
-Aïe! Elle est encore loin?
- Moins d’un kilomètre. Je n’ai pas fait cas de celle-ci avant maintenant car… j’avais la tête ailleurs… pardonnez-moi…
Le maître espion ne montra nullement sa contrariété. Il savait pertinemment à quoi avait pensé le plus jeune. Daniel Lin possédait totalement certaines faiblesses humaines. Le maître espion se garda bien de soupirer et se contenta de demander:
- De combien d’individus est composée cette horde?
- Une bonne trentaine, je pense… les humains sont assez jeune et émettent des propos violents, à peine articulés tandis que leurs pensées ne sont axées que sur un seul but: chasser pour manger.
- Des armes?
- Oui, par ailleurs assez hétéroclites. Des arcs, des lances, des propulseurs, des haches comme dans la préhistoire mais aussi trois mitraillettes, un fuseur, deux teasers, deux lance-fusées et cinq fusils d’assaut.
- Vous parvenez à distinguer cela malgré la distance et la tempête?
- Pas tout à fait, amiral. Malgré ma répulsion, je me suis introduit dans l’esprit d’un de ces individus. Actuellement, je vois par ses yeux ce qui se passe. J’ai à cœur de faire oublier ma distraction de tantôt.
- La faute est réparée, Daniel Lin.
- Nous devrions nous hâter, l’assaut vient d’être donné.
- Commandant, faisons face. Nous pouvons les battre.
- Je comprends; vous voulez récupérer les fusils et le reste…
- Oui, c’est cela. Comment la horde connaît-elle notre présence?
- Le Vaillant n’a pas atterri sans perturbations sonores. Et le vent n’a pu éteindre le bruit caractéristique de ses moteurs.
- Plus tard, il nous faudra songer à remédier à cet inconvénient.
- Certes…
Le visage tendu, concentré, l’ex-commandant Wu s’avança vers le monticule désigné et passa en ultra vitesse. Le combat qui s’ensuivit fut relativement bref mais particulièrement brutal et inégal. La troupe de cannibales qui avait cru pouvoir s’approvisionner facilement en chair fraîche en fut pour ses frais. En moins de cinq minutes, et encore Daniel Lin avait pris son temps, les sauvages furent vaincus par les deux officiers particulièrement entraînés et aguerris.
Désormais, le chef de la horde gisait, sa nuque brisée, aux pieds du vice amiral. Le cadavre présentait des traits mongoloïdes. Ses adjoints, des Slaves aux cheveux hirsutes, aux joues creuses et le corps disloqué, offrait un triste spectacle. Pas un seul survivant!
Fermat et Wu n’avaient fait preuve d’aucune pitié, y compris envers l’adolescent roux qui avait protégé et orné le bas de son visage d’une mâchoire en acier dans le but manifeste de mieux broyer ses proies. Aucun des deux tempsnautes n’avait estimé que ces tristes individus, réduits à la bestialité la plus abjecte méritaient d’être sauvés.
- Hum… Voilà une bonne chose de faite, déclara pince-sans-rire le Français, avec un soupir de satisfaction. Ces sauvages ne tueront plus personne.
- André, vous voulez vous montrer plus cynique que moi je pense. Répondit Daniel Lin troublé par le commentaire de son compagnon.
- Daniel Lin, là, vous tombez dans l’hypocrisie et le déni. Sur ces trente-sept cadavres, trente-deux sont votre œuvre.
- Je l’admets, mais je n’aime pas ce que je viens de faire!
- Tiens, vous répugnez à tuer.
- Pas vous, amiral?
- Bien sûr, comme tout humain naturellement constitué! Pourtant, vous, dans le combat, vous vous montrez particulièrement efficace…
- Certes, mais j’éprouve du remords. Toute mon éducation va à l’encontre de cette violence.
- Votre éducation bouddhiste… cependant, dans votre chronoligne d’origine, vous étiez également un soldat, vous commandiez, vous vous battiez…
- Pas par plaisir, et lorsque j’y étais contraint. J’étais avant tout un scientifique et un explorateur. Et je veux l’être encore. Je n’appartenais à la flotte de l’Alliance que pour découvrir de nouveaux mondes, rencontrer d’autres créatures vivantes et pensantes, nouer des liens avec de nouveaux amis quelque peu exotiques, essayer de les comprendre. Ainsi, je cherchais à mieux appréhender le Multivers dans sa diversité.
- Daniel Lin, le chrono vision m’a appris tout cela.
- Et beaucoup plus sans doute sur moi-même et le Pantransmultivers…
- Commandant Wu, lisez-vous dans mon esprit en cet instant? S’offusqua Fermat.
- Oh non, amiral. Je l’ai déduit tout simplement. Tant que vous ne m’autoriserez pas à le faire, je ne m’introduirai pas dans votre tête. J’abhorre toutes les formes de viol et je me garde bien de commettre de tels crimes.
- Sans doute dois-je vous remercier pour vos égards. Mais que vous arrive-t-il? Voilà que vous pâlissez et vous mettez à trembler…
- Une réaction incontrôlée, une rébellion de l’être éduqué et discipliné que je suis face à ce que je viens d’accomplir. Mais ne vous inquiétez donc pas; déjà le malaise se dissipe.
- Bizarre, Daniel Lin…
- Oui, étrange, en effet car c’est bien la première fois que mon esprit fait ainsi preuve de réticence… un peu comme si mon moi réel ne pouvait accepter cette tuerie, se heurtait, prisonnier à l’intérieur d’une cellule trop étroite, comme si j’étais en train de trahir l’humanité tout entière, comme si je me reniais moi-même..
- Daniel Lin, je vous conjure de ne pas céder à cette faiblesse soudaine… articula André lentement.
- Comment vous dire, amiral? Je crois qu’Antor me manque plus que jamais… il était le pivot de mon équilibre, il me garantissait la sérénité…
- Commandant, ne restons pas ici, à palabrer dans le vent et le froid. Nous avons encore du matériel à récupérer.
- Vous avez raison comme toujours, André. Nos compagnes et Craddock vont s’inquiéter de notre retard. Ma minute de spleen est passée, je vous suis…
- Si vous avez besoin d’une oreille attentive, Daniel Lin, hé bien , je me tiens à votre disposition. Tenez, dès ce soir si vous le désirez. Vous avez besoin de parler, de vous confier… mais je n’ai pas l’ambition de me substituer à votre ami…
- C’est fort généreux de votre part. encore faut-il que Gwenaëlle m’en laisse le temps! Fit alors le daryl androïde les yeux rêveurs à nouveau.
- Vous ne détestez pas sa présence…
- Certainement pas!
Fermat préféra ne rien ajouter et marcha en direction du centre d’essais des fusées. Le commandant Wu lui emboîta le pas aussitôt, n’affichant plus son trouble, n’ayant qu’une hâte désormais: achever la récupération des matériaux indispensables à la survie du petit groupe des exilés du temps. Ce soir, il devrait couper la poire en deux: satisfaire son désir brûlant et celui de sa compagne et parler à André. Difficile mais pas impossible.

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Nous n’avons raconté ici que la première expédition de nos tempsnautes, une expédition qui n’était que l’étape préliminaire à l’édification de l’ultime et légendaire cité humaine de l’Agartha, celle qui serait chantée par-delà les éons par tous les aèdes et poètes de la Galaxie.
D’autres raids encore plus hasardeux suivirent, d’abord sur la même piste temporelle et dans la même année 2152, au Xinjiang, puis dans la base secrète française en Lozère, un lieu ignoré du commun des mortels mais pas de Fermat et du commandant Wu, et dans bien d’autres endroits encore.
Ensuite, les pillages s’enchaînèrent chez les différentes grandes puissances économiques, et ce, sur plusieurs chronolignes, lorsque la méthode et le Vaillant furent rodés. Daniel Lin ne se ménageait pas et ne ménageait pas non plus le vaisseau de Craddock qui subissait vaille que vaille les terribles tempêtes transdimensionnelles au grand dam du Cachalot de l’espace, qui bougonnait, râlait, verdissait mais qui s’obstinait à participer à ces expéditions des plus risquées; à chaque départ, Symphorien ignorait s’il en reviendrait.
Les cristaux d’orona risquaient la rupture à chaque voyage, mais tenaient bon grâce au génie et à l’inventivité de Craddock et du daryl androïde qui les dopaient avec tout ce qui traînait, les matières fissibles en premier lieu.
L’Empire chinois, pas encore à son apogée, subit les rezzous des parias de l’Agartha.
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Les autorités se montrèrent impuissantes face à cette bande de pillards insaisissables et déterminés. Les Napoléonides non plus ne furent pas épargnés, ni d’ailleurs les Britanniques et les Russes. Le IVe Reich ne fut pas oublié non plus.
Mais bien avant cela, ces expéditions mythiques, le chrono vision de Fermat avait été dupliqué et un translateur temporel avait été mis au point pour être ensuite couplé aux moteurs du Vaillant conceptualisé et amélioré.
Nos tempsnautes ne chômaient pas. Et Daniel Lin, sous l’œil dubitatif du vice amiral avait osé construire en un temps record un matérialisateur temporel, une sorte de télé porteur inter siècles et inter mondes dans le but évident de peupler Shangri La. Par ailleurs, notre Prodige de la Galaxie recherchait Antor, bien que sa quête coûtât en énergie et en efforts.
Fermat était furieux, voyant combien le Surgeon s’épuisait dans cette chimère. Naturellement, il n’en montrait rien. Mais il accumulait les erreurs, et tôt ou tard Daniel Lin s’en rendrait compte.
« Le Surgeon va trop loin… Il ose trop… il brûle les étapes. Il n’est pas prêt à supporter le déchirement des voiles de la Supra Réalité! Présentement, je rage de n’être qu’un observateur. Cette partie d’échecs est décidément trop engagée. Impossible désormais de revenir en arrière, d’échouer… le Surgeon doit grandir et accepter l’Impensable. Saura-t-il composer avec les émotions? Certes, il ne manque pas de qualités, bien qu’il soit mutilé, non achevé… le Pantransmultivers a besoin de son Expérience pour être totalement abouti… il doit se Transcender à l’image du dernier des Yings Lungs… mais le Tout n’est pas d’accord. Je suis contaminé, juge-t-il à tort. Je Lui prouverai le contraire. »

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Mais il est temps de revenir à l’aube du lendemain de la première expédition menée avec le succès que l’on sait. Aure-Elise, aidée de Violetta, s’activait déjà dans ce qui devait devenir un jardin hydroponique. Elle montait des micro filtres tandis que l’adolescente se chargeait de remplir des bacs avec du terreau enrichi. Tout en travaillant, les deux jeunes femmes devisaient.
- Gwenaëlle devrait venir nous rejoindre, soupirait Aure-Elise. Elle nous ferait gagner du temps. Nous avons désormais assez de pousses et de graines pour les planter.
- Sans doute, son aide nous serait précieuse, mais voilà, elle est trop fatiguée ce matin, comme toujours. Répondit la quart de métamorphe avec acidité.
- Tu ne l’aimes pas beaucoup, je constate, fit en souriant la plus âgée.
- Il y a de quoi, Aure-Elise!
- Tu lui reproches de prendre la place de ta mère auprès de Daniel.
- Pff, comme tu sais, ça n’a jamais collé entre le paternel et ma mère! Mariage arrangé par l’Empereur et les deux familles…
- Tout comme le mien… dans une autre histoire, ton père s’appelle Benjamin Sitruk.
- Je suis au courant. Celui par qui tout a commencé.
- Pas exactement. La faute en incombe à ton ancêtre, le comte Galeazzo.
- Papa t’a fait des confidences…
- Ne sois pas jalouse et ne crois pas que tu es mise à l’écart. Je ne suis que son amie, pas plus… vois-tu, nous possédons une mémoire double et partageons des souvenirs communs.
- Mais pas moi! Dit Violetta avec tristesse. Je trouve cela profondément injuste. Puisque tu en sais plus que moi, pourquoi mon paternel s’est-il entiché de Gwen à ce point? Je suis consciente qu’il ait eu besoin de se défouler sexuellement après tout ce qu’il avait subi, mais, après tout, tu étais là! Je pense que tu n’aurais pas refusé ses avances et même que tu les aurais provoquées!
- Violetta, tu deviens vulgaire! Lança Aure-Elise fâchée. En fait, Gwenaëlle lui sert de catalyseur de mémoire, et pas seulement… à chaque union, Daniel Lin recouvre une faculté perdue, un pouvoir oublié…
- Euh… Aure-Elise, tu veux plaisanter là!
- Pas du tout. Je ne fais qu’énoncer ce qui n’est plus une hypothèse mais un fait. La preuve? Ce qui s’est passé hier. Fermat m’a raconté que Daniel Lin a été capable de projeter son esprit dans les cerveaux des trente-sept assaillants et qu’ainsi il a amoindri leurs réflexes et leur combativité. Or, à sa connaissance, le Daniel Lin d’origine ne pouvait accomplir cela aussi efficacement et sur autant de personnes à la fois. C’était Antor l’auteur de ces exploits.
- Oui, mais je ne me rappelle vraiment pas qui est cet Antor…
- Dommage pour toi. Ailleurs, tu en pinçais pour lui.
- Un vieux, certainement.
- Pas tant que cela. Il avait trente-huit ans.
- C’est ce que je disais, un vieux!
Les deux jeunes femmes interrompirent leurs propos car, enfin, Gwenaëlle s’était décidée à les rejoindre; elle affichait un intense sentiment de satisfaction. Dans un français encore hésitant, elle demanda:
- Daniel Lin m’a dit de vous aider. Il faut planter des graines…
- Et tu t’empresse d’obéir à ton mâle! Jeta méchamment l’adolescente.
- Violetta, voyons! Se récria Aure-Elise. Les tubercules et les pousses sont là; tu peux les enfouir dans ces bacs. Ils sont prêts.
Alors que la Celte se dirigeait vers une table sur laquelle lesdits bacs reposaient, l’ex-femme de l’ambassadeur d’Elcourt reprit:
- Gwenaëlle, tu fais de gros progrès dans notre langue. Je t’en félicite.
- Merci… mais c’est grâce à Daniel Lin… il met plein de mots dans ma tête. Ensuite, j’ai mal un moment, puis la douleur part. j’utilise ces mots, je ne puis m’en empêcher. Je suis contente de le faire; Daniel Lin n’est-il pas mon maître? Il m’a sauvé la vie…
- Doucement Gwen… Daniel Lin t’a ramenée parmi nous, mais tu n’es pas son esclave!
- Il me … possède…
- Tu peux refuser… tu es libre de le faire. Tu disposes entièrement de ton corps et de ton esprit, poursuivit Aure-Elise.
- Mais j’aime lui faire plaisir, lui donner satisfaction… il a besoin de moi. Je le vois bien. De plus, c’est un homme bon et doux. Dans sa tête, je vois la peine et le chagrin, je peux les toucher… il est bien différent des guerriers brutaux de mon clan…
- Mon père ressent donc du chagrin, souffla Violetta. Pourquoi? Parce qu’il pense à ma mère? À ce qu’elle lui a fait?
- A l’horrible femme brune? Oh non! Il voit toujours une grande femme rousse, nommée…. Irina. Son image le hante. Quand je partage sa couche et qu’il est en moi, je la vois aussi, je sens son parfum, miel et lavande… alors, comme Daniel Lin, je pense à Mathieu, à Marie et à Tatiana, ses petits de l’Autre Monde. Je peux presque les frôler. Je les entends rire et s’amuser. Et puis, tout s’efface, sans que mon maître puisse y faire quelque chose… ici, ce ne sont que des esprits non nés, des dessins gravés sur une pierre… ils n’existent pas! Mais pour Daniel Lin, ils sont réels. Lorsqu’il se retire de mon ventre, au lieu de se réjouir du plaisir que je lui ai donné, il pleure, et ses larmes se mêlent aux miennes. Je suis heureuse, oui, mais je partage sa douleur.
- Gwenaëlle, articula doucement Aure-Elise, émue, tu l’aimes tout simplement. Cela dépasse l’accouplement physique. Mais lui?
- Je ne sais pas… Il m’appelle Eurydice, Viviane, Guenièvre, Béatrice, Laure, Héloïse… je ne comprends pas… Qui sont ces femmes? Il me récite des phrases si belles et si tristes…
- Euh… dis-les si tu t’en souviens, implora Violetta qui commençait à modifier son attitude vis-à-vis de la Celte.
- C’est comme la pluie d’été sur un champ brûlé par le soleil. Elle tombe le soir et rafraîchit l’air et apaise les douleurs…
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« Je suis le Ténébreux,le Veuf, - l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie:
Ma seule Étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie. »
- Incroyable! S’étonna Aure-Elise. Elle connaît El Desdichado et ressent la douleur du poète Gérard de Nerval!
Mais Gwenaëlle entama tout naturellement un autre extrait aussi beau et sublime que le précédent.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/68/Guillaume_Apollinaire_foto.jpg
- « Mon beau navire, ô ma mémoire,
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir? »
- Mais également la Chanson du Mal Aimé de Guillaume Apollinaire, compléta la jeune femme en essuyant une larme.
- Apollinaire? Interrogea Violetta naïvement. Jamais entendu parler!
- Il appartient à une autre chronoligne, voilà pourquoi tu ne le connais pas. Violetta, je t’en prie, accorde à Gwenaëlle ta confiance et ton amitié. Tu sais, c’est un don précieux que Daniel Lin lui a fait…
- Je vais essayer, promit la métamorphe en bégayant.
Avec un sourire timide, elle offrit sa main à la Celte qui s’en empara et la posa sur son cœur.
- Tu veux devenir ma petite sœur? Proposa la rescapée du chalcolithique.
- Si cela te convient… mais je refuse que tu sois ma mère! Tu es à peine plus âgée que moi…
Tout en étant quelque peu gênée, Violetta embrassa cependant Gwenaëlle. Pendant que les deux jeunes femmes se raccommodaient ainsi, l’adolescente pensait:
« J’aimerais bien lire cet Apollinaire, moi! Ses vers me plaisent. Or, je ne sais même pas quand il a vécu! »

***************

Quelques minutes auparavant, à l’intérieur d’un sas transformé provisoirement en chambre à coucher, Gwenaëlle, s’étirant voluptueusement, rejetait au loin ce qui lui tenait lieu de couverture. Constatant que son compagnon n’était plus étendu à ses côtés, vivement, elle enfila des vêtements mêlant tissus et peaux de bête et parti à la recherche de Daniel Lin, son phare dans ce monde hostile et incompréhensible pour elle.
Elle le trouva bientôt, assis devant ce qui restait d’une table en acier, très concentré, absorbé par sa tâche, en train de terminer et d’annoter un schéma de montage plutôt délicat. Sans réfléchir, la Celte se jeta à son cou, dérangeant les précieuses feuilles, se frottant langoureusement contre lui dans le but évident de recevoir un câlin.
Or, le commandant Wu, au lieu de répondre à son désir, écarta Gwenaëlle avec douceur et fermeté à la fois, ramassa le schéma et reprit son travail. Daniel Lin savait compartimenter les priorités et ne se montrait pas égoïste. Déçue, dépitée même, la jeune femme articula d’une voix timide:
- Tu t’es lassé déjà de moi? Tu n’as plus envie de…
- Gwen, ce n’est pas cela! Je dois terminer au plus tôt ce dessin pour le capitaine Craddock, c’est vital pour nous tous. Si Symphorien suit mes instructions de montage à la lettre, le Vaillant pourra sauter dans l’espace-temps dans trois jours.
- Mon maître, je ne saisis pas le sens de tes paroles… Je te trouve trop sérieux ce matin, différent…
- Gwen, j’ai des devoirs, voilà pourquoi je te parais différent…
- Tu m’as expliqué que tu m’as prise dans le passé, ton lointain passé… tu peux accomplir des prodiges…
- Normal, ma chérie. Pour toi, je possède les pouvoirs d’un dieu. Mais je n’ai rien d’une divinité, crois-moi!
- Cette nuit, tu m’en as encore donné la preuve… Tu ne veux pas recommencer, maintenant?
- Ici? Gwen, tu exagères! Souffla Daniel Lin sévèrement. Décidément, tu n’es jamais satisfaite… tu me donnes l’impression de ne vivre que pour le sexe!
- Oui, je le reconnais… mais il n’y a aucun mal là-dedans. J’aime recevoir du plaisir. Pas toi?
- Certes… mais j’ai des obligations. Il faut calmer ton ardeur, Gwen.
- Pourquoi Daniel Lin, mon maître? Explique-moi…
- Hum… Tu gênes les autres dans ta recherche de ce qui, après tout, est naturel… Craddock retient avec peine des réflexions égrillardes chaque fois qu’il te voit être trop démonstrative…
- Euh…
- Tous les hommes ici ont l’impression que tu cherches à les allumer…
- Mais ce n’est que toi que je veux… dans mon clan…
- On n’allait pas jusqu’à pratiquer l’échangisme, non? S’inquiéta le daryl androïde.
- On prenait un compagnon unique pour quelques années. Et on avait des rapports intimes au vu et au su de tous. On ne se cachait pas.
- Ce n’est pas la coutume pour les miens, Gwen. Et cela me gênerait de devoir m’accoupler sous le regard des autres. Les rapports intimes doivent demeurer intimes, voilà tout.
- J’essaie de comprendre. Je repense à Ferral.
- Ton compagnon…
- Il partageait ton point de vue… mais il a été désigné pour calmer la colère des dieux mauvais, ceux de la nuit et de la mort. Sven et Sherma. Il a été sacrifié. Les anciens ont dit que c’était nécessaire pour la sauvegarde de mon clan. Mais je ne l’ai pas supporté. Je me suis rebellée.
- Je le sais, je l’ai vu avec tes yeux. Les tiens voulaient te désigner, toi, la chamane qui connaît les herbes qui soignent et qui sauvent, la sorcière qui voit par-delà les ombres de la mort et qui chasse l’obscurité. Mais ils ont eu peur et se sont rabattus sur ton Ferral.
- Exactement. Mais toi, tu ne me crains pas.
- Comme ton ex. il était bien plus beau et beaucoup plus jeune que moi, vingt ans, rajouta Daniel Lin avec un sourire triste.
- Oh, certes, Ferral avait beaucoup de talents, mais il est mort et ne peut revenir; maintenant, tu es là, tu me fais l’amour mieux que lui, bien mieux, y compris en comparant avec les autres guerriers que j’ai excités à se retourner contre ma tribu qui m’avait chassée.
- Parce que tu avais refusé de participer au repas cultuel. Dévorer la cervelle de son amant? Pouah! J’aurais agi comme toi, Gwen.
- Ce n’est pas tout. J’ai osé aussi déterrer le corps et je l’ai brûlé!
- Quel courage d’enfreindre ainsi les lois et les interdits de ton clan! En le faisant, les tiens ont dû estimer que tu attisais la colère des esprits obscurs. Le pacte passé avec les dieux était rompu par ta faute.
- Mon maître tu as tout compris. Ensuite, je n’ai pas eu d’autre choix que de m’enfuir et de me venger! Et lorsque tu m’as capturée, j’allais mourir… j’étais à bout de forces. Il y avait trop de lunes que je marchais, toujours plus loin vers le soleil levant, vers le froid et les terres arides.
- Gwen, je ne t’ai pas capturée, je t’ai sauvée.
- Tu savais où me trouver, n’est-ce pas?
- Effectivement, je te suivais depuis quelques temps déjà.
- Avec l’aide de ta paroi magique…
- Si tu veux.
- Pourquoi m’as-tu recueillie? Par besoin? Par amour?
- Par humanité d’abord. Gwen, jamais je ne te mentirai. J’avais une épouse ailleurs…
- Ah! La mère de tes enfants que j’ai vus dans ta tête…
- C’est cela. Elle se nomme Irina. Une partie de mon cœur est à elle, pour toujours. Jamais je ne pourrai l’oublier.
- Alors, je ne suis que sa remplaçante, le réceptacle de tes besoins physiologiques!
- Gwen, tu as tort de penser et de dire cela! C’est faux. Je t’aime et te suis très attaché. Sache que cet amour dépasse la satisfaction immédiate de mes désirs physiques. Tu es mon Eurydice, ma Guenièvre, ma Béatrice, ma Laure, mon Héloïse…
- Qui sont ces femmes, Daniel Lin?
- Je t’expliquerai plus tard. Inutile de les jalouser… elles n’existent que dans l’imagination des hommes ou… presque… ce sont des mythes.
- Mon maître, je t’ai fait de la peine, une immense peine… pardonne-moi.
- Je ne t’en veux pas, mon amour. Pars rejoindre Aure-Elise et Violetta dans le laboratoire hydroponique. Va leur donner un coup de main. Tu es impatiemment attendue.
- Daniel Lin, je t’obéis.
- Merci, Gwen… au fait, n’affiche donc pas cet air d’intense satisfaction parce que j’ai avoué que je t’aimais bien au-delà du simple assouvissement de mon désir!
- Justement, mon maître, je pense à ce soir!
- Gwen, là, tu ressembles un peu trop à une chatte lascive qui a but tout un pot de lait! Décidément, tu es incorrigible…
- Est-ce si mal, si choquant?
- Comment te faire comprendre? Aure-Elise est un peu amoureuse de moi. Ah! Cela te fâche! Tu es fort contrariée. Mais je la considère comme la petite sœur que je n’ai pas eue.
- Oui, certes, mais… Violetta?
- Par Bouddha, que vas-tu penser là? Dans cet Univers, Violetta est ma fille!
- Pourtant, elle éprouve de la jalousie…
- Gwen, tu interprètes mal. À ses yeux, je commets un crime, un odieux adultère et je trahis ainsi sa mère Lorenza avec une femme très jeune…
- Ah… Explique-moi…
- Dans le monde qui est le mien, cet acte répréhensible est sévèrement puni par la loi. Le code napoléonien revu et corrigé s’applique dans toute son inflexibilité. Le contrevenant est séparé de sa maîtresse et puis il est condamné à séjourner quelques temps dans un bagne ou, encore, à s’engager dans les commandos à la frontière de l’Empire.
- Et la femme?
- Elle connaît un sort plus terrible encore. La maîtresse est punie par l’enfermement à vie.
- Tes lois sont bien cruelles. Pourquoi?
- Il faut préserver notre société, et l’idée du péché de chair régit nos rapports…
- Ces lois vont contre la nature. Tu me plais, je te plais, on s’aime, un point c’est tout!
- Gwen, tu as raison, mais pars maintenant, je t’en prie.
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c0/Rossetti_wiese.jpg
- Daniel Lin, tu ressens de la colère.
- Pas contre toi, mon amour. Jamais… le vice amiral Fermat vient et je dois m’expliquer avec lui. Il n’a pas un caractère commode… va planter des graines.
Après avoir enlacé tendrement une dernière fois Daniel Lin, la Celte s’exécuta. Effectivement, quelques mètre plus loin dans le corridor, elle croisa le maître espion. Elle se contenta de baisser modestement les yeux lorsque André la détailla; enfin, elle hâta le pas.
Fermat, quant à lui, pénétra d’un air décidé dans ce qui restait du bureau et sans un mot, s’assit face au commandant Wu. Rongeant son frein, il attendit que ce dernier parlât. Cependant, il percevait le trouble du daryl androïde avec une facilité déconcertante.
- André, commença enfin Daniel Lin à mi-voix, après deux longues minutes de silence, je vais vous dire où j’en suis, tout ce que j’ai déduit, compris, tout ce que souhaite…
- Bien, je vous écoute, commandant. Vous vous décidez à me faire confiance… tant mieux! Hum! Cela n’a pas l’air d’être la pleine forme ce matin. Encore une nuit agitée?
- Oh non, pas vraiment! J’ai surtout usé d’hypnose avec Gwenaëlle; elle s’es satisfaite de peu.
- Je veux bien vous croire. Mais pourquoi cette mine sombre?
Dans son for intérieur, André souriait. Il savait pertinemment que le Surgeon avait réellement comblé par trois fois les attentes de la Celte et utilisé l’hypnose les deux autres fois. Allons! Il parvenait à garder la mesure et à conserver la tête froide. Il savait aussi user à bon escient de ses talents de daryl androïde. L’Observateur en était soulagé.
Toutefois, après un bref silence, Daniel Lin n’avait pas répondu à la question, Fermat reprit:
- Daniel Lin, vous êtes soucieux…
Cette fois-ci, le commandant daigna fournir un début d’explication.
- Parce qu’il va nous falloir affronter deux ennemis des plus redoutables.
- Vous avez tranché…
- C’est exact… en sauvant Gwenaëlle, je pense m’être sauvé moi-même. C’en est fini de mes hésitations, de mes atermoiements… je ne crains plus de faire face…
- Hum… c’est un point de vue…
- Que vous ne partagez manifestement pas, André.
- Cela dépend du sujet. Expliquez-vous davantage…
- Gwen, je ne l’ai pas sortie de sa préhistoire par hasard… une Entité bienveillante nous surveille. Il ne s’agit pas du dénommé Michaël, l’agent temporel. Mais j’éclaircirai ce point plus tard.
- Je vous pensais simplement bouddhiste…
- Or, vous vous êtes athée et vous en tirez une grande fierté. Mais pour en revenir à ma compagne actuelle, elle est le détonateur dont j’avais tant besoin depuis la perte d’Antor. À chaque accouplement, elle réveille en moi une des facultés de l’Homunculus Danikinensis dont je suis le descendant le plus abouti. Toutefois, cela m’effraie. J’ai peur de devenir semblable à lui, un monstre sans conscience, incontrôlable. Et je crains également de ne pouvoir plus jamais me passer de Gwen, un peu comme une drogue.
- Je comprends…
- Pas vraiment, mais merci d’essayer. Voyez, j’ai dorénavant un besoin viscéral de Gwen, et je sais que je descends de l’Homunculus. Je porte également en moi toute la synthèse du vivant, toutes les potentialités, tous les génomes, peut-être pas de la totalité du Pantransmultivers, mais au moins de la Voie Lactée. La totipotence par excellence. C’est trop pour moi, un daryl androïde…
- Vous n’êtes pas un être ordinaire, Daniel Lin, vous ne l’avez jamais été! Il faut vous faire une raison.
- J’en ai une conscience plus qu’aiguë! Cette totipotence s’accompagne de tous les pouvoirs de transmutations et de déplacements transtemporels. Me retrouver dans le rôle du Réceptacle de la Vie ou à tout le moins celui de son Gardien… ma raison s’y refuse! Quel poids sur mes épaules, sur mon âme…
- Hum… je vous répète que je comprends… et c’est en tant que Gardien du Vivant que vous voulez affronter van der Zelden.
- Quelque chose au fond de moi, d’irrépressible, m’y pousse. Une ardente nécessité… cet ultime combat, oui ce sera le dernier que je livrerai, je dois l’emporter. Pour la pérennité de l’humanité, pour l’avenir du Vivant…
- Certes, Daniel Lin. Cependant, êtes-vous prêt? Totalement? Ne succomberez-vous pas?
- Vous pensez que je me montrerai faible, vous ne croyez pas en ma détermination…
- Je m’inquiète à propos de votre force sur vous-même, votre force morale!
- Je ne faiblirai pas, même face à Irina. J’en fais le serment.
- Vous avez intégré son équation.
- Oui, André, évidemment…
- Alors, Daniel Lin, vous pouvez compter sur ma coopération pleine et entière.
Avec un sourire des plus chaleureux, ce qui était inattendu de la part du vice amiral, Fermat se leva pour donner une franche accolade au commandant Wu, celui qu’il nommait Surgeon au fond de son cœur.
- Gardien du Vivant, Révélateur, ne put s’empêcher de murmurer le maître espion.
- Révélateur? Ce terme des plus étranges réveille en moi de fugaces souvenirs, de vagues réminiscences d’un Monde véritablement autre…
Mais Daniel Lin préféra se taire et ne pas s’étendre là-dessus. Il avait une tâche plus immédiate et plus prosaïque à achever. Quant à André, il ne s’inquiéta pas outre mesure des conséquences du mot à la terrible signification qu’il venait malencontreusement de lâcher; c’était une erreur car le Prodige de la Galaxie emmagasinait toutes les anomalies, les additionnait pour formuler différentes hypothèses qu’il confronterait ensuite à la logique. Lorsqu’il parviendrait à une conclusion sans appel, cela tanguerait.

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vendredi 13 janvier 2012

Le nouvel envol de l'Aigle : 1ere partie : El Desdichado chapitre 7 1ere partie.

Chapitre 7

Octobre 2517.
Dans les coursives du Lagrange, la nuit artificielle régnait. Les gardes, dans leur uniforme bleu rutilant, avaient tendance à céder à la somnolence, trop confiants vis-à-vis de surveillance automatique du vaisseau.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/ff/Joseph_Louis_Lagrange.jpg
Aure-Elise avait su amadouer son tyran de mari. En possession une nouvelle fois des derniers codes de sécurité, elle était sortie de sa cabine en catimini après avoir trompé les caméras partout présentes dans les couloirs.
D’un pas assuré, vêtue d’une longue robe noire qui pouvait la rendre partiellement invisible, après avoir pris soin de baisser sa température corporelle, la jeune femme se dirigeait vers l’infirmerie, deux niveaux au-dessous des suites dévolues aux VIP.
Denis O’Rourke l’attendait avec une certaine fébrilité.
Aure-Elise entra furtivement dans le bureau du médecin et demanda abruptement, oubliant sa bonne éducation:
- Je suis là comme convenu. Je risque gros à vous voir ainsi. Qu’avez-vous donc à m’apprendre?
- Vous vouliez savoir où se cache le commandant Grimaud, n’est-ce pas?
- Le bruit court qu’après sa fuite de ce terrible bagne de Bolsa de Basura dos, il serait mort dans l’explosion de la navette qu’il avait volée.
- Mais naturellement, vous ne croyez pas un mot de cette fable.
- Bien évidemment. Je connais Daniel depuis quinze ans. Cette fin absurde ne lui ressemble pas. Elle est cousue de fil blanc. Il s’agit d’un conte arrangé pour la pseudo opinion publique. Je n’ai qu’à observer mon cher et tendre Marie André et la di Fabbrini pour voir que tous deux sont plus qu’inquiets depuis l’évasion du commandant.
- J’en comprends la raison, mais Daniel Grimaud n’a nullement l’intention de passer à l’ennemi.
- Qu’est-ce qui vous rend si catégorique?
- Le commandant a rejoint la cinquième planète du système Sestriss.
- Ah! Il est donc parvenu à entrer en contact avec vous!
- Pas directement; le vice amiral Fermat est entré en communication avec mon humble personne, ma chère.
- Je ne comprends plus. Cet homme n’est-il pas à la tête d’un service secret?
- Plus actuellement. Désormais, il est recherché pour collusion avec l’ennemi.
- Incroyable. Mais avez-vous songé à désactiver tous les mouchards de votre bureau?
- Oui, avec l’aide d’Albriss.
- Cet Hellados me surprendra toujours. J’ai du mal à le cerner.
- En fait, il voue une fidélité sans faille au commandant Grimaud, mais j’en ignore les raisons.
- Revenons plutôt à Fermat. Pourquoi apporte-t-il son soutien à notre fugitif et sacrifie-t-il sa carrière en agissant ainsi? Qu’est-ce que tout cela cache? Quels sont les enjeux?
- Aure-Elise, je n’en sais rien. Par contre, le vice amiral a insisté sur un point. Il a demandé à ce que vous gagniez au plus vite Sestriss V. Nos deux hors-la-loi ne peuvent s’y éterniser.
- Ah! Tiens donc! Comment accomplirai-je pareil exploit? Par un coup de baguette magique? Les deux officiers ne doutent vraiment de rien! Je ne vois pas en quoi je puis être utile à ces messieurs. Bien sûr, mon amitié envers Daniel est précieuse. Mais c’est justement parce que cette dernière est un fait notoire que je dois prendre garde à mes arrières. Il ne m’est pas si facile d’endormir la méfiance de mon époux et de lui tirer ensuite les vers du nez.
- Je comprends, surtout depuis qu’il est avéré que vous vous êtes rendue complice de la fuite de Violetta Grimaud. Cependant, le vice amiral a été formel. Il a besoin de votre présence.
- J’hésite…
- J’ai un plan, mon amie. Écoutez-moi. Cela ne vous coûtera rien…
- Un peu de mon temps. Dépêchez-vous, Denis.
- Demain, vous le savez sans doute, nous serons ravitaillés en aliments frais par le cargo Maréchal Soult. Pour quitter notre vaisseau, vous n’aurez qu’à vous dissimuler dans les conteneurs une fois vidés. Et le tour sera joué.
- Comment cela? Fit Aure-Elise intéressée.
- Je connais l’itinéraire du cargo, grâce toujours au précieux lieutenant Albriss. Après le Lagrange, le Soult doit se poser sur Sestriss V. l’Hellados m’a fourni les doubles des listings des opérations de routine.
- Hum… tentant. J’accepte. Je vais simuler une grippe. Mon doux Marie André qui craint les virus et les microbes comme la peste, va m’ordonner de venir me reposer ici.
- Parfait.
- Aïe, mais non! Attendez! Après ma fuite, vous allez être assurément arrêté pour complicité…
- Pas du tout. J’ai tout prévu. Vous n’aurez qu’à m’endormir avec le produit de cette seringue. Vous vous en serez emparée et vous l’aurez retournée contre moi. Pour plus de crédibilité, je vous recommande de m’injecter une dose de cheval. N’ayez aucune crainte. J’ai un cœur solide et un somme de quinze heures ne peut me faire que du bien.
- Denis, je vous admire. Cela ne paraît pas au premier abord, mais vous êtes en fait un homme courageux.
- Ma loyauté va d’abord au commandant Grimaud. Je lui rends service mais je lui dois bien cela. Grâce à lui, ma candidature à bord du Lagrange a été acceptée. l’Amirauté a cédé à ses desiderata.
- J’ai saisi. Votre orientation sexuelle faisait tache dans votre dossier…
- Effectivement. Mais nous sommes gouvernés par des hypocrites! À commencer par le conseiller de Sa Majesté Impériale, homosexuel notoire…
- Vous faites allusion à Gilles Grenoble?
- Exactement. À ce nom, il faut rajouter celui de l’amiral Gavret qui, lui, n’a aucun scrupule à suborner de très jeunes gens. Moi, j’ai Kilius, mon compagnon depuis le lycée.
- Kilius le Castorii fait office d’économe à bord depuis un an.
- Toujours par l’entremise de Daniel Grimaud. Et nos cabines sont mitoyennes.
- A vous écouter, je m’aperçois que sous des abords froids, Daniel est en fait profondément humain. Mais je change de sujet. Denis, après ma fuite, je vais avoir toutes les forces de police à mes trousses.
- J’ai de quoi remédier à ce problème. Lorsque vous reviendrez à l’infirmerie, grippée et enchifrenée, j’altèrerai provisoirement votre apparence ainsi que vos marqueurs ADN.
- J’ignorais qu’une telle chose était possible. A qui vais-je ressembler?
- A la personne que vous voudrez. Cette altération a cependant une durée limitée dans le temps, pas plus d’une semaine.
- D’où provient cette biotechnologie?
- Euh… La section 51 l’aurait subtilisée à l’Empire chinois il y a moins de cinq ans…
- Encore le vice amiral Fermat! Il a séjourné en Chine justement lors des échanges avec Pékin. Décidément, je vais finir par penser qu’il a anticipé les événements actuels.
- Qui sait? Peut-être supposez-vous juste… nous avons beau être des officiers de la flotte des Napoléonides, nous ne savons en fait pas grand-chose des conflits des services secrets, des guerres feutrées et néanmoins mortelles qui s’y livrent.
- Il vaut mieux ne rien en savoir! Nous aurions honte assurément et serions dégoûtés, conclut Aure-Elise.
Après quelques ultimes conseils, la jeune femme se retira. Le plan audacieux mis au point par O’Rourke fonctionna sans anicroche. Surprenant, n’est-ce pas?

***************

Octobre 2517.
Lorsque la défection de l’épouse de l’ambassadeur d’Elcourt fut constatée à bord du Lagrange, Marie André fulmina. Il n’avait rien vu venir, le sot. Alors, il ordonna de rattraper vaille que vaille la fugitive. Or, ce fut impossible car, désormais, le gouvernement des Napoléonides se préparait à entrer en guerre contre l’Empire chinois. Il n’était donc pas question de détourner le vaisseau pour capturer n’importe quel déserteur. Il y avait mieux même.
Soupçonné de tiédeur, voire de complaisance, l’ambassadeur d’Elcourt fut mis momentanément aux arrêts par la commissaire politique, le capitaine di Fabbrini. Marie André dut se justifier et subir le viol mental de la semi métamorphe.
Pendant ce temps, Aure-Elise avait gagné sans encombre la planète Sestriss V.
Alors que la jeune femme parcourait le marché central de Guirres avec l’idée de renouveler ou d’enrichir une garde-robe désormais fort réduite, elle sursauta violemment lorsqu’une main indubitablement masculine se posa sur son épaule.
Vivement, Aure-Elise se retourna et dévisagea le malotru qui se permettait ainsi ce geste de familiarité. Elle ne reconnut pas le personnage. Intérieurement, elle espérait ne pas avoir été démasquée.
Or, une voix fort connue retentit dans sa tête et la détrompa:
- Ne paniquez donc pas, Aure-Elise Gronet d’Elcourt. Ce n’est que moi, celui que vous nommez Daniel Lucien Napoléon Grimaud. Et n’affichez pas ainsi votre trouble. Faites semblant d’avoir retrouvé un vieil ami. C’est le cas, non? Les caméras sont partout de même que les espions.
- Euh… certes, balbutia l’intéressée. Mais… enfin… vous êtes tout à fait méconnaissable… et je ne vous connaissais pas ces talents de télépathe.
- Chut! Pas à haute voix, voyons! Empruntons plutôt cette direction. Mon hôtel, dépourvu de confort, je vous préviens, n’est qu’à deux kilomètres de ce centre commercial. Et si vous voulez communiquer avec moi, contentez-vous de penser vos phrases.
Aure-Elise, fascinée par l’art du grimage de son compagnon, un Manda à la peau bleue et au visage muni de trois yeux reptiliens, obéit.
- Vous m’attendiez, manifestement…
- Effectivement. Vous vous êtes enfin résolue à suivre les ordres de Fermat. Ceci dit, il y a une heure trente-quatre minutes et deux secondes que je vous piste. Mais vous ne m’avez pas remarqué. Ceci prouve que mon déguisement est au point. Vous détecter avec mon talent était un jeu d’enfant.
- Justement, à ce propos… comment avez-vous acquis cette faculté soudaine? Par un implant?
- Oh! L’histoire est un rien plus compliquée Aure-Elise.
- Attendez une minute Daniel.
La jeune femme s’arrêta prise d’un doute concernant l’identité réelle de l’individu qui lui faisait face.
- Tout à l’heure, vous avez employé une expression étrange, « celui que vous nommez Daniel Lucien Napoléon Grimaud ». Que voulez-vous me faire comprendre?
- Aure-Elise, très chère amie, je ne vous tends aucun piège! Je suis, du moins en partie, celui que je prétends être et que vous avez connu alors que vous n’aviez que sept ans.
- La preuve de ce que vous avancez! Donnez-la moi immédiatement. Vos propos deviennent obscurs et fort inquiétants.
- Je m’exécute. Vous avez épousé ce fat de Marie André d’Elcourt sur Derron VIII, avec pour témoins de cette union mal assortie mais néanmoins ordonnée par l’Empereur deux hologrammes, ceux de votre père et de votre mère…
- C’est un fait connu de tous!
- Sans doute, mais pas ce détail. Ce jour-là, vous vous êtes présentée en retard à la cérémonie; vous aviez une excuse en or massif. Vous veniez de perdre votre animal de compagnie, une adorable chatte angora blanche appelée Pompon. Après votre mariage, vous m’avez chargé d’incinérer la petite dépouille. Cette marque de confiance me toucha profondément. Vous disiez qu’il n’y avait que moi pour comprendre votre chagrin. Vous m’aviez avoué, alors que vous alliez sur vos quinze ans, n’étais-je pas déjà votre confident et votre mentor, que, parfois, vous aviez l’impression d’avoir vécu ailleurs, jadis, dans un Paris ancien et révolu. Vous logiez, d’après vos dires, rue Rambuteau et les voitures hippomobiles parcouraient encore les rues pavées de la capitale. J’étais le seul à vous écouter, à vous croire et à ne pas me moquer. À partager votre émoi. Savez-vous pourquoi?
- Vous avez reconnu subir aussi de semblables désorientations, Daniel.
- Oui, Aure-Elise… aujourd’hui, voyez-vous, j’ai la réponse à ce mystère qui nous est commun. J’ai vécu dans d’autres pistes temporelles, j’ai parcouru des bulles mondes autres, j’ai franchi les frontières de l’impensable, les frontières du temps et du Multivers. J’ai fusionné avec mon autre moi-même, mon alter ego et je suis enfin redevenu Daniel Lin Wu Grimaud, le Révélateur de la Supra Réalité.
- Daniel, vous avez la conviction de l’être et vos pensées sont parfaitement claires. Je ne sens rien d’hostile dans celles-ci. Je vous crois.
- Merci pour cette nouvelle marque de confiance, Aure-Elise. Mais appelez-moi désormais Daniel Lin. C’est là mon véritable nom assumé. Rue Rambuteau, vous étiez différente… plus jeune et innocente. Vous appreniez le chant et le piano.
- Oui, une image affleure par-dessus mes souvenirs actuels; vous jouiez remarquablement de cet instrument devant un auditoire blasé. Vous interprétiez du Bach, les Suites Anglaises… or…
- Or, le Daniel des Napoléonides est dépourvu de tout don artistique;
- Précisément. Même s’il m’a encouragé à pratiquer…
- Tantôt, je vous montrerai que je n’ai nullement perdu ce don; mais hâtons le pas, Aure-Elise. L’endroit n’est pas sûr.
- André Fermat s’inquiète, Daniel Lin.
- Oui, je capte distinctement son trouble. Ah… un autre détail. En 1900, vous étiez un peu amoureuse de moi, cela faisait rager Adeline, votre mère, quoique… pensez… vous n’aviez que dix-huit ans et aucune expérience de la vie tandis que j’étais chargé de famille.
- Hum… je m’en souviens. Vous aviez deux filles. Une brunette charmante aux yeux verts et une petite rousse aux yeux bridés.
- Marie, souffla le daryl androïde fort ému.
- Daniel Lin, je vous suivrai partout, toujours, jusqu’au bout du, non, des mondes…
- Chut Aure-Elise, pas autant de passion. Vous savez, sur le Lagrange, alors que le procès inique venait de s’achever, j’ai croisé une seconde votre regard. J’ai compris aussitôt que je pouvais compter sur votre indéfectible amitié, votre affection sans bornes.
- J’ai aidé Violetta à quitter le vaisseau.
- Vous avez pris de grands risques.
- Pas plus qu’à vous retrouver ici!
- Violetta Grimaud, ou plutôt Sitruk rue Rambuteau.
- Je ne comprends pas Daniel Lin.
- Dans la plupart des chronolignes, c’est là le véritable nom de mon lutin, de ma joie de vivre. Vous l’avez rencontrée sous cette identité là, là-bas, mais par commodité, je la faisais passer pour ma fille. Mais ici, elle l’est devenue réellement. Puisse-t-elle me faire oublier Mathieu, Marie et Tatiana…
- Qui sont-ils donc?
- Mes enfants de l’autre monde…
- Mais vous pleurez?
- Je ne m’en cache pas Aure-Elise. Je n’ai pas honte de mon chagrin. Vous comprendrez toute l’étendue de ma douleur lorsque le vice amiral aura fait fonctionner le chrono vision. Ainsi tous les doutes se dissiperont.
- Daniel Lin, aujourd’hui vous m’avez à vos cotés mais plus tard, Maria vous rejoindra…
- Sans doute…
Avant d’accélérer le pas, les deux amis avaient donc repris leur marche, Aure-Elise déposa un léger, très léger baiser sur la joue humide de Daniel Lin, un baiser chargé de tendresse et d’amour, un amour pur, entier, prêt à tous les sacrifices.
L’Aure-Elise de cette piste 1730 aimait l’ex-commandant Grimaud depuis l’instant de sa première rencontre avec lui. S’il n’avait pas été déjà marié à Lorenza, cette maudite Italienne, elle l’aurait épousé dès ses quinze ans. Mais le destin en avait voulu autrement.

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Octobre 2517.
Mais cette fois-ci, un léger retour en arrière s’impose; revenons donc au bagne de Bolsa de basura dos, alors que le commandant Wu vient d’administrer la terrible raclée que l’on sait au change forme Oniù. Le daryl androïde est en attente de transfert d’un niveau de fosse à un autre, plus profond, plus impitoyable encore si possible.
http://fvidocq.free.fr/images/GR_Bagne_bagne_50.jpg
En attendant, isolé à l’intérieur d’une étroite, fort étroite cellule de contention, Daniel Lin médite sur son sort et sur les événements étranges qui semblent s’accélérer. Parallèlement, tendant toutes ses facultés télépathiques, il tente vainement d’entrer en contact avec son frère parmi les étoiles, son autre lui-même. Mais Antor, inexplicablement, toujours, se dérobe à lui. Pourquoi? Existe-t-il encore, quelque part dans le Multivers?
Autrefois, pourtant, par-delà les barrières des univers parallèles, Daniel Lin est toujours parvenu à communiquer avec son ami. Mais, cette fois-ci, malgré tous ses efforts, son obstination, ses appels de plus en plus désespérés ne rencontrent que le silence et se heurtent au Néant.
Allons. Il devait se faire une raison. Ne plus gaspiller ainsi et son énergie et son temps. Confusément, le prodige de la Galaxie sentait que cela était vital.
« Antor n’est plus tout simplement, pense Daniel Lin. Il n’a même jamais été, n’a jamais respiré, existé. Il n’a été qu’un leurre, un simulacre…
On m’a fait croire que j’avais un ami alors que je suis voué à la plus incommensurable des solitudes… je suis désormais confronté au vide insondable que j’ai toujours refusé d’affronter, cette inanité effrayante et redoutée, cette peur, cette angoisse qui m’enveloppe de ses voiles indestructibles. Mais je me dois de repousser cette panique enfantine, irraisonnée, primitive! Je ne dois pas sombrer dans la folie monstrueuse, me laisser déchirer par ses serres qui prennent plaisir à mettre en pièces ma psyché, mon ego…
Je dois à tout prix surmonter mes démons intérieurs, ce doute, cette fascination pour la Mort, le Néant… je me dois de vaincre! Pas seulement mon abattement, ma terreur intime de me retrouver seul à jamais pour les siècles des siècles, jusqu’au bout du temps et de l’infini, jusqu’à la fin de l’histoire, et pas seulement humaine, sans ami, sans confident ni frère, ni double, sans amour ni amante… mutilé… ».
Après un laps de temps indéterminé, son spleen a-t-il duré une heure, une minute ou des éons, Daniel Lin se redresse sur sa couche dure, ses pensées étonnamment claires ses yeux illuminés par une étrange et inhumaine lueur orangée. Le spleen si tentant, l’abattement si confortable ne l’ont pas retenu dans leurs rets puissants. Il s’est montré le plus fort, a su recouvré sa détermination légendaire.
Maintenant, il capte l’appel à l’aide de Frédéric Tellier. Coïncidence ou synchronicité? Malgré les obstacles, le message est parvenu jusqu’au Prodige, se moquant des sentiers dangereux empruntés au sein des inter dimensions.
Le daryl androïde se doit d’y répondre. Il hésite une femto seconde puis s’y résout.
« D’étranges réminiscences m’assaillent, m’envahissent, établissent en moi des échos surprenants qui me sont pourtant familiers, ô combien… mais les vibrations s’amplifient, les chants mélodieux des sphères gagnent toutes les branes, les cordons des filins divins. Les feuillets s’étirent, tendus à l’extrême; souffrance… oui souffrance mais consentie, voulue, infligée et subie… chute… perte nécessaire… je vais répondre Frédéric, écoute bien ceci. »
Le message tel que vous l’avez déjà lu, ce message tant espéré par l’Artiste partit et atteignit son destinataire.
Puis, cette tâche achevée, soulagé par le devoir accompli, Daniel Lin cessa de se tourmenter, et entama les préliminaires afin d’entrer en transes et de retrouver ainsi son Centre. L’enseignement de son grand-père Li Wu de la piste 1721bis l’y aida partiellement.
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Il était partout et nulle part à la fois. Il avait perdu son identité, mais pas seulement. Y compris le sentiment d’exister. Il voguait, il s’étalait, il errait, porté par les vents pré solaires et par les flots des pré particules. Il nageait dans le maelström indescriptible, échappant à tout entendement de l’ante matière, de l’ante pré pan multivers. Il était bien en deçà des photons, des ions et des bosons.
Il allait tout simplement, ignorant à quoi se raccrocher. Il se contentait de dériver en deçà du temps et de l’espace. Cela lui suffisait… ou ne lui suffisait pas. Il ne savait pas ou n’en avait cure.
Le où, le quand, le comment, le pourquoi, le sens de toutes ces questions n’avaient plus aucune signification, aucune importance… n’en avaient jamais eu…
RIEN…
Le Rien absolu, tout au cœur de lui-même… tout autour et au dehors de lui…
Parfois, sans prévenir, des souvenirs, des images le traversaient, fulgurances obstinées mais vite oubliées et effacées, remontant du fin fond de ce qu’il avait été, revenant d’entre les mondes, le frappant, le poignardant, le blessant…
Des sons, des couleurs, des parfums dans le plus grand désordre, sans rime ni raison, des voix aussi, des sourires et des rires, des regards, des combats partagés, des victoires, des bonheurs éphémères mais précieux, de l’amitié, de l’amour, de l’espoir, assurément…
Et puis, tout s’éteignait, tout s’en allait…
Fugitives sensations éprouvées et vite parties.
Le Rien. Éternel… mais pas immuable, oh non! Car tout revenait, inexorablement, recommençait, encore et encore, toujours…
Il se sentait étiré, écartelé au-delà du possible, au-delà de la souffrance indicible. Ses terminaisons le brûlaient(?). Il suffoquait bien qu’il n’eût pas de poumons(?).
Comment pouvait-il donc ressentir une aussi intense douleur? Il était dépourvu de corps, de matérialité, l’avait toujours été…
Il ne comprenait pas et se refusait à comprendre. Cela faisait si mal, bien trop mal de se rappeler. Quoi au fait? À quoi bon? Il repoussait cette tentation.
Il se contentait de flotter, de traverser les branes, de passer au travers de ce qui n’était pas encore ou qui n’était plus ou ne serait jamais…
Mais les fulgurances le parcouraient encore, encore, agaçantes, têtues… opiniâtres…trop… elles le cisaillaient, le glaçaient, le torturaient, l’aveuglaient sans aucune pitié. Qu’étaient-elles? D’où provenaient-elles?
Se dérober, toujours, une habitude, un refuge, un confort…
Mais ces choses innommables insistaient, revenaient, se raccrochaient, s’agrippaient à sa mémoire rétive.
Ah! Comme il voulait se laisser sombrer dans la vacuité, dans l’Infinité des pré Multivers bulles, pas encore connectés! Se noyer, s’altérer, se fondre, se dissoudre, sans responsabilité, sans souvenirs, dans le confort du Néant…
Mais pourquoi quelque chose provenant de lui luttait-elle encore? Contre qui? Contre lui-même?
Pourtant, son Esprit avait tout oublié, du moins en était-il certain. Sa psyché n’avait jamais su. Qui avait-il à savoir après tout? Vanité, orgueil..
Jadis… Autrefois… naguère… quels termes étranges et étrangers… puisque le Temps n’existait pas, puisque tout était à la fois, mêlé, mélangé, sans continuité aucune.
Il avait été… Qu’il l’admît ou pas. Il avait existé… par-delà ce Multivers actuel, mais c’était fini, terminé… oui! Enterré, repoussé, oublié, effacé, épongé, anéanti…
Emprisonné dans les limbes de l’Infra Mondes, au plus profond de l’Outre Nulle Part, il s’obstinait à ne pas réfléchir. Il refusait de penser. Il le devait. Devoir sacré… pour préserver… quoi? Il n’en avait aucune idée…
Sans cesse, pourtant, tout lui revenait, pour se diluer aussitôt à la surface de son incertitude, de ses atermoiements, sur les vagues de sa douloureuse et surprenante mutilation, sur les frémissements de ce qu’il avait été autrefois… sur son non-être actuel.
Un visage doux, amical, empli de compréhension et de compassion. Des cheveux auburn, à la mèche rebelle, tombant sur un front blanc et pur de toutes rides, des yeux bleu gris amusés, une solide, indéfectible amitié, une communion…
L’imminence d’un danger pressant se rappelait à lui… il devait Le prévenir, au plus vite… il pouvait tout perdre, Le perdre s’il n’agissait pas, s’il ne faisait rien…
Perdre tout, oui, et avant tout la Vie…
Mais qu’était-ce la Vie? La Conscience?
Or, il n’avait rien pu ou voulu faire… les langues de feu, effrayantes inhumaines, effroyablement cruelles lui avaient dit… quoi au juste? L’Unicité avait été la plus forte. Elle lui avait imposé la Nécessité.
Telle avait été la terrible Punition. L’ardente obligation, l’épreuve pour que l’Expérience réussît. Il avait de la peine; le chagrin l’envahissait lorsqu'il se rappelait les petites vies dont il s’était entiché, ces humains stupides, versatiles et futiles , ces animalcules ridicules et inconscients, pourtant obstinément attachants…
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Maintenant, il comprenait, mais il regrettait son innocence enfuie… perdu, il se sentait, il était perdu… au milieu de l’Outre Nulle part, au cœur de l’Infra de l’Inframondes. Et l’Autre aussi… à cause de ces petites vies inabouties encore, fruit de ses expériences… objet de toute l’attention de l’Autre, son frère, son double, son Avatar, fierté de leur réussite commune… mais l’Autre n’était pas, n’avait pas été, n’était pas encore, n’était plus le Créateur… ne Le serait jamais sauf si…
Observateur… cela lui suffisait, lui suffirait! Baste de la vanité!
Pourtant le terme ne le satisfaisait pas vraiment. Révélateur, Expérimentateur, Préservateur, Conscience de tout les Pantransmultivers dans n’importe quel schéma…
Or, en attendant, il était là, sans mémoire ou presque, sans aide, seul, obstinément et durablement seul… la charge était trop lourde, le fardeau consenti librement trop accablant… il n’avait pas cru que cela fût si difficile; il subissait l’insupportable…
Il errait dans l’Infini, au propre comme au figuré… le Serpent merveilleux qui se mord la queue. Jamais de commencement ni de fin.
Infinie tristesse, amère solitude, rage impuissante, colère violente, résignation douloureuse, renoncement trompeur, oubli menteur, reflet prismatique de tout ce qui était ou serait, vagissement renouvelé, recommencement toujours neuf, leçon, compréhension, acceptation, silence revenu, partage, compassion, fusion…
Leurre ou réalité supérieure?
Une fois encore tout passait, tout coulait en lui et par-dessus lui, tout se fluidifiait, s’évaporait et se sublimait.
Un nuage de l’Outre Lieu creva, une ondée du Pantransmultivers tomba sur le Rien, une Résurgence de la Totalité réelle et immatérielle, lumineuse et emplie de ténèbres.
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Tout s’éteignit inévitablement… mais pourtant, dans ce Néant, ce Rien, cet incontournable Chaos, il surgit, il émergea, il naquit, il recommença, il sentit, il apprit, il comprit, il compatit, il sut.
Perpétuel battement de cœur, perpétuelle nécessité, victoire obligatoire sur les Infraténèbres!
Il ne mourrait pas, il ne le voulait pas… il était l’Éternité, l’Infinité, la Sublimité, la Transcendance, la Matière, le Temps, la Lumière, la Connaissance, la Symbiose, le Partage, l’Amour, le Don, la Communion, la Fusion…
IL Était tout simplement, parce qu’IL DEVAIT ÊTRE…
« JE SUIS »…
Et Antor sut, et Antor comprit, et Antor exista, et Antor pleura… sous les regrets, il remonta à la surface et nagea. Et Antor trembla et eut peur, non pour lui-même mais pour l’Autre qui n’avait pas terminé son INITIATION… QUI N’AVAIT PAS ACCOMPLI TOUT LE CHEMIN…
L’équilibre faisait défaut et manquait à l’appel… comment y remédier? Le choix s’offrit au double, au jumeau, douloureux, mutilant mais nécessaire…

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jeudi 8 décembre 2011

Le nouvel envol de l'Aigle : 1ere partie : El Desdichado chapitre 6 2e partie.

Planète Mondani, capitale du continent austral Morodom, à l’approche de midi.

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Le marché ouvert grouillait d’une foule plus ou moins fortunée. Beaucoup de clients se dissimulaient sous un capuchon ou sous un voile. Touts n’étaient pas humanoïdes, loin de là. Des senteurs musquées et alcalines se mêlaient à d’autres beaucoup plus agréables. Là, on pouvait tout acheter, de l’esclave docile et muet à l’arme la plus sophistiquée, des pierres vivantes et précieuses aux tissus caméléons et intelligents, de la nourriture la plus innocente et raffinée aux drogues les plus mortelles.

Les étals, à même le sol, attiraient la populace la plus hétéroclite au milieu de la poussière, de la chaleur, des clameurs, des voleurs et des marlous de tous poils. Ici, on s’exprimait dans toutes les langues et toutes les monnaies avaient cours. On échangeait en Castorii, en Marnousien, en mingosien ou bien dans l’un des vingt-quatre dialectes Haäns répertoriés.

Une jeune fille brune avait maille à partir avec un marchand crustaçoïde. Ses cliquètements disaient clairement: « Achetez-moi ces belles fourrures. Tâtez comme elles sont douces ». Ses palpes et ses antennes s’agitaient pendant que ses pinces déroulaient la fourrure beige qui se contractait et frémissait sous le nez de la chalande.

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Violetta, qui n’avait pas l’intention de dépenser inutilement son écot, répliqua fermement en universel:

- Je vous répète que votre marchandise ne m’intéresse pas! Non, vraiment! Je cherche le cabaret d’un certain… pouah! Votre fourrure schlingue comme pas possible! Elle s’est oubliée sous mon nez. Éloignez-la donc. Je reprends… je cherche le cabaret de Toltiss.

- Mais jeune demoiselle, il s’agit d’un lieu non fréquentable pour une personne de votre distinction! Le coin est décavé, dangereux, peuplé de malfrats et de tueurs!

- Oh! J’ai du répondant! Malheur à celui qui oserait m’attaquer! Voyez.

Alors, l’adolescente sortit de son manchon une arme de poing redoutable qui pouvait trouer la peau de n’importe quel agresseur à cent pas de distance.

- Je sais m’en servir, n’en doutez pas.

De surprise, le crustaçoïde roula ses yeux pédonculés.

- A vos risques et périls. Vous devez passer encore quatre échoppes puis tourner sur votre gauche. Et n’oubliez pas de montrer votre fuseur.

- Merci, je n’y manquerai pas.

Plus loin, à l’entrée du cabaret de Toltiss, des sortes de jarres se dressaient à l’air libre dans lesquelles macéraient des liquides fumants dégageant des vapeurs parfois toxiques. Par instant, on voyait émerger de ces fûts des êtres vermiformes d’une douce couleur crème orangée. Une langue ressemblant à celle des caméléons jaillissait de leur bouche et attrapait des vers caparaçonnés de Göla gobés avec délice.

C’était le cuistot qui faisait ainsi sa pêche afin de préparer la spécialité de la maison, fort prisée des touristes en mal de sensation. On venait de fort loin pour déguster ce mets, ne craignant pas un détour de deux ou trois parsecs.

Parmi les autres spécialités culinaires du cabaret, il y avait la panse de philor farcie, animal hybride entre le gnou et l’antilope, à la chair particulièrement juteuse. Mais les connaisseurs préféraient la savourer attendrie d’une quinzaine de jours et crue de préférence.

Sur le seuil du bâtiment qui abritait la taverne, bâtiment à demi écroulé par le cumul des siècles mais aussi par les nombreuses rixes et échauffourées qui s’y étaient déroulées, se tenait bien droit le patron, le fameux Toltiss, un géant de deux mètres vingt de haut, à la peau verte, les yeux en amande, le crâne lisse et chauve. Mais la crête dorsale feuillue qui ornait son dos prouvait que l’individu était encore dans sa belle maturité, c’est-à-dire l’octantaine.

Une dizaine de tables encombraient l’étroite place. Elles n’avaient pas toutes une forme rectangulaire ou circulaire. Naturellement, elles étaient dépourvues de nappe mais pas un seul consommateur ne s’en plaignait.

Au sol, des détritus fort divers s’accumulaient. Visiblement, l’hygiène n’était pas le souci premier de Toltiss! Mais la particularité du lieu, ce qui faisait sa marque, résidait dans les sièges.

À première vue, il s’agissait de souches d’arbres tout à fait quelconques. En réalité, le patron n’avait pas hésité à se meubler avec les troncs de malheureux Naoriens qui, pourtant décapités et démembrés, survivaient. Dans ce monde cruel, entière voué au dieu Profit, il était terriblement facile de se procurer ce « bois d’ébène ». Naor, conquise depuis peu, n’était plus qu’un comptoir pour les aventuriers parcourant la Galaxie.

Dans un coin, un peu à l’écart, un humain largement sexagénaire regardait d’un œil vide son tonnelet déjà largement entamé. Le capitaine de fortune qui avait parcouru l’espace en tous sens depuis des lustres, présentait un visage rubicond, mangé par une barbe broussailleuse sale de teinte grise et rousse. Dans ses cheveux emmêlés qui n’avaient manifestement pas connu le peigne depuis de longs mois, on distinguait encore quelques nuances dorées. Le triste sire était vêtu de hardes dépareillées dont les plus récentes remontaient à deux ou trois siècles. Les bottes affichaient également un âge canonique. L’homme dégageait des effluves particulièrement musqués.

Symphorien Nestorius Craddock, de son nom complet, connu sous divers sobriquets, dont le moins reluisant était le mendiant du Cosmos et le plus charitable le cachalot du système Sol, se demandait comment il allait pouvoir régler sa note au Mondanien. Il ne désirait nullement finir son existence tous ses sucs aspirés par la trompe du lépidoptère géant, le « videur » de l’établissement.

Ça et là, dans l’arrière-cour, des enveloppes vides de peau, de carapace, ou d’écailles témoignaient de la rudesse du patron.

Alors que notre vieux baroudeur de l’espace méditait ainsi sombrement, persuadé de vivre ses derniers instants, une voix pointue, jeune et féminine le tira de ses songes creux.

- Vous êtes bien mister Craddock, capitaine et propriétaire d’un vaisseau interstellaire homologué sous le nom Le Vaillant?

Une soudaine lueur d’espoir brillant dans ses yeux gris, Symphorien releva la tête et dévisagea attentivement la jeune fille qui avait osé s’aventurer jusqu’ici dans ce bouge. Et surtout qui avait réussi l’exploit à parvenir indemne jusqu’à lui!

Sous la longue robe de toile beige, on devinait un uniforme de la flotte des Napoléonides. Cependant, la coupe de cheveux n’était plus réglementaire et jamais un officier ou un sous-officier n’aurait eu l’audace de se maquiller de la sorte: du rose framboise le plus criard sur les joues, du bleu outremer sur les lèvres et ainsi de suite comme ces entraîneuses de revues de dernière catégorie qui remuaient de la croupe, vous promettant le paradis, mais vous conduisaient tout droit en enfer en vous refilant quelque poivrade bien sentie!

Craddock répondit sur le ton le plus détaché, le plus désinvolte qu’il put:

- Oui, en effet, je suis bien le capitaine Craddock, et cela fait tantôt cinq décennies que je vogue dans l’espace, louant mes services et mon expérience aux plus offrants. Avez-vous du répondant? Mademoiselle, je vous préviens que mes tarifs varient selon la destination. Si c’est pour vous conduire jusqu’au Système Sol, et en effectuer le tour, comptez une barrette d’or pour un million de kilomètres.

- Bigre! Rétorqua Violetta. C’est fort cher! Et pour Bêta du Centaure?

Une petite parenthèse est nécessaire. Une barrette équivalait à cent grammes d’or pur. Or, ce métal, surexploité, était devenu rarissime dans toute la Galaxie.

- Bêta du Centaure? Ouh! Vous avez les moyens? Ici, nous sommes à presque trente années lumière de ce système.

- Vous avez dit une barrette pour un million de kilomètres. Or, je ne veux pas aller dans mon système solaire natal. Bêta du Centaure, c’est plus direct, non?

- Hum… On ne peut rien vous cacher, miss…

Violetta n’hésita pas et jeta courageusement son véritable nom. Symphorien eut alors un geste de recul. Il avait vite établi le lien. Les nouvelles bonnes et mauvaises allaient vite dans les capitales interlopes de la Voie Lactée. Notre capitaine mourait d’envie de refuser. Mais avait-il le choix? L’adolescente comprit sa réticence.

- Je vous paierai le triple: trois barrettes pour un million de kilomètres.

- Ah non! Cela reste dérisoire comme tarif! Gente demoiselle, maintenant, on passe aux diamants! Dix carats les cent mille kilomètres. Et je vous fais une fleur. Je ne tiens pas à finir au fond de la soixantième fosse de Bolsa de basura dos! Car je suppose que vous voulez faire évader votre père ou le rejoindre à tout le moins?

Violetta releva fièrement la tête.

- Hé bien oui, monsieur le rufian! Je n’ai pas honte de mon identité et ne vous dissimulerai pas davantage mon but! Je vous croyais plus courageux d’autant plus que, manifestement, vous êtes au bout du rouleau! Plus fauché que vous, cela ne peut pas exister! Mais mes informations étaient fausses sans doute…

Tournant impoliment le dos à son interlocuteur, l’adolescente fit semblant de se retirer. Elle grommela distinctement:

- J’ai déjà eu un mal de chien à gagner Mondani sur un yacht qui se traînait à luminique 4, en troisième classe avec cet affreux maquillage…

Violetta avait eu l’aplomb d’emprunter l’identité d’une danseuse nue qui rejoignait la troupe d’un cabaret réputé de Morodom. Comme la danseuse de Mohenjo Daro, sa tenue de scène se réduisait à quelques colliers et bracelets judicieusement placés. Les pierres précieuses de ses bijoux avaient été synthétisées par Aure-Elise d’Elcourt.

Alors que la jeune fille s’éloignait ostensiblement, Craddock, qui s’était enfin levé, la retint par la capuche. Dissimulant sa joie, Violetta fit:

- Capitaine, je constate que vous avez changé d’avis.

- Miss, c’est que j’ai trop soif! Si vous réglez ma consommation, et pas avec du papier, je vous suis jusqu’aux enfers!

***************

28 mars 1782, Paris, Champ de Mars.

Des palissades avaient été dressées afin d’empêcher les simples quidams de voir ce qui se passait. Il était tôt, environ sept heures du matin. Le ministre Ségur avait passé un habit vert et jaune du plus bel effet, brodé de petites fleurs. Il portait perruque et gants et avait chaussé des lunettes. Il était entouré de colonels dont notamment ceux des régiments du Royal Dauphin et de l’Aunis.

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À ses côtés, Galeazzo, qui, contrairement à son habitude, avait tenté de rester sobre dans sa vêture. Le comte ultramontain évitait également de se pavaner dans son costume discret de teinte gris souris. Il avait pris soin de se chausser de bottes de cavalier et de se coiffer d’une perruque poudrée qu’il trouvait cependant fort efféminée. Aujourd’hui, son seul luxe résidait en une magnifique tabatière en émail et ivoire.

Toutefois, toujours très sûr de lui, di Fabbrini énumérait les différentes étapes de la prochaine démonstration. Les armes qui allaient être testées avaient été volées dans les années 1860.

Exceptionnellement, il faisait presque beau sur Paris et quelques rares nuages cotonneux s’en venaient orner un ciel bleu azur.

Des mannequins avaient été disposés, plus ou moins alignés en quinconces. Ils devaient servir de cibles. Ils avaient été revêtus de cuirasses ou encore d’habits rouges afin de motiver les soldats des régiments français. À ces derniers avaient été ajoutés des représentants des grenadiers du Vieux Fritz, l’ennemi prussien. Tous ces mannequins confectionnés dans la toile et faits de paille étaient coiffés de mitres, de tricornes ou bien de casques à chenilles.

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Galeazzo fit tout d’abord essayer les fusils à répétition. Il voulait conserver une gradation dans la démonstration. D’une voix ferme, dépourvue de tout trémolo, il donna l’ordre de les armer.

- Votre Excellence, vous allez immédiatement constater la différence et la supériorité de ces fusils. Désormais, plus besoin de les charger et de les armer en douze temps! Voyez également la forme particulière des balles: en ogive, pour une meilleure perforation. De même, pour atteindre une efficacité optimale, les fusils ne se chargent plus par la bouche à l’aide d’une baguette mais par la culasse tandis que leurs canons sont rayés. Ainsi, on obtient une cadence de tir accrue, et une portée plus grande. Que des avantages!

Un peu méfiant, le ministre n’en commanda pas moins:

- Que la démonstration commence.

Alors, le colonel du Royal Dauphin cria:

- Feu!

Les soldats pointèrent, visèrent et tirèrent avec un bel ensemble. Les cibles, qui se dressaient à deux cent cinquante pas de là, s’abattirent sur la terre, fauchées par toute cette mitraille. Pas une ne fut épargnée et ne resta debout.

- Certes, ce n’est pas mal, jeta le ministre avec un soupçon de condescendance dans le ton tout en prisant une pincée de tabac obligeamment offerte par le comte italien.

Nullement démonté par cet avis mitigé, le colonel du Royal Dauphin ordonna à un brigadier d’apporter un des mannequins au marquis de Ségur. Alors, ce dernier abandonna sa façade d’impassibilité lorsqu’il vit ce qui restait de la cible. Non seulement la cuirasse du mannequin avait été perforée, mais il en manquait même des morceaux!

Tout sourire, Galeazzo se hâta d’enchaîner:

- Votre Excellence, ce n’était là qu’une mise en bouche.

Sur un signe d’un colonel des Dragons, des hommes à cheval, « colt au poing », chargèrent ensuite contre des montures sur lesquelles avaient été placés des mannequins de cuirassiers munis de sabres. Mais il y avait aussi des épouvantails de fantassins fusils à pierre pointés. Évidemment, les « ennemis » furent mis à bas avec une facilité déconcertante par les tirs nourris, et ce à une distance de deux cents pas.

Précautionneux, Galeazzo avait pris soin d’amener avec lui en ce 1782 qu’il était en train de chambouler des colts perfectionnés et non des premiers modèles beaucoup moins performants. Ceci expliquait cela, ce résultat mirifique.

Puis vint le tour des artilleurs. Ils actionnèrent avec maestria les mitrailleuses Gatling. Les soldats s’étaient protégés les oreilles avec des bouchons de cire. Le ministre ainsi que tout son état-major les avaient imités.

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La cadence de tir était si rapide que les palissades furent elles aussi criblées de balles. Une cadence de quatre cents balles à la minute! Prodigieux! Les douilles s’amoncelaient sur le sol de terre battue, formant un tapis doré, voire, par endroit, des monticules. Parallèlement, l’air s’alourdissait et s’empuantissait, tout chargé de poudre.

Discrètement, le ministre toussa. Mais au fond de lui-même, il se réjouissait.

- Voici l’arme parfaite contre les émotions populaires, monsieur di Fabbrini, lança-t-il.

Effectivement, devant pareil spectacle, il y avait de quoi afficher sa satisfaction. Les mannequins « habits rouges » avaient été hachés menu. Cependant, des balles perdues avaient poursuivi leur chemin jusque dans les corps de malheureux bœufs et vaches des champs et prés alentours.

Notre Galeazzo di Fabbrini était un fabuleux metteur en scène; il aurait fait merveille à Hollywood quelques décennies plus tard. Il graduait à la perfection ses effets et le suspens. Pas dupe pour un sol, Ségur lui dit:

- Monsieur le comte, il me semble que vous gardez encore un autre tour dans votre chapeau. S’il est tout aussi réussi et efficace, je pense que nous signerons le contrat. Vous en réserverez le monopole au royaume de France et messieurs les Anglais n’auront pas à tirer les premiers!

Galeazzo sourit et répondit, ironiquement:

- Monsieur le marquis, que faites-vous du ministre des Affaires étrangères, monsieur de Vergennes?

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- Peuh! Je coifferai bientôt son ministère!

Le comte di Fabbrini qui connaissait sur le bout des doigts son histoire de France conclut:

- Les négociations avec Albion seront rudement menées.

Intérieurement, l’Italien poursuivit ses réflexions.

« Et le traité de Paris daté du 3 septembre 1783, précédé par l’armistice signé à Versailles le 20 janvier 1783 peut avoir quelques mois d’avance désormais. Que je m’amuse! »

La dernière démonstration s’effectua comme le simple envoi d’une lettre à la poste. Des grenades à manche, volées aux Allemands de Hindenburg, parachevèrent l’émerveillement du marquis de Ségur. À la fin des tests, il ne resta que des cratères et de la terre retournée. Le Champ de Mars allait être aménagé sans plus tarder pour les prochains essais. La carrière de Galeazzo était assurée.

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Le vice amiral Fermat se demandait comment il allait rattraper le fugitif. Mais ce n’était là que le premier élément d’un problème encore plus ardu, plus épineux qu’escompté. Daniel Lin devenait imprévisible. À n’en pas douter, chez lui, Wu l’avait emporté sur Grimaud.

Le chrono vision peinait à pister le Prodige de la Galaxie. Pourtant, jusqu’à maintenant,cette merveille de technologie avait toujours rempli son office. Les Helladoï étaient de véritables génies et Stankin et Sarton plus encore.

Fermat n’avait plus le choix. Il devait projeter sa pensée sur les sentiers brûlants et douloureux de la transdimension. Son corps humain, peu outillé pour une telle épreuve, répugnait à cela.

Toutefois, après un laps de temps indéterminé, André sut où, quand et comment, il établirait le contact avec l’incorrigible phénomène. Il en était certain ou… presque. Inutile de se presser. Du moins si Daniel Lin ne modifiait pas son trajet, alerté par une mystérieuse intuition.

Ceci réglé, comment rejoindre le système de Sestriss sans Le Firmament? Le yacht de l’odieux Brunoy serait-il assez robuste et assez rapide pour parcourir une telle distance? Tant pis! Qui ne tente rien n’a rien, disait le proverbe dont André en avait fait sa devise.

Ayant pris sa décision, Fermat convoqua l’ordonnance du directeur du bagne et lui annonça froidement qu’il allait s’absenter pour un peu plus de quarante-huit heures. Il lui demanda d’assurer personnellement la révision de la navette de luxe et aussi de l’anonymer. L’officier qui connaissait son chef, du moins le croyait-il, ne s’étonna pas de ces ordres. La réputation de débauché de Brunoy n’était plus à faire. Le gouverneur dépassait amplement l’Empereur dans ce domaine.

***************

Quelques heures plus tard, Fermat voguait, l’âme presque sereine à bord du lupanar volant de l’odieux Brunoy, dans un confort digne d’un Sardanapale et se dirigeait tout droit vers le système Sestriss. André avait naturellement pris la précaution de ne pas oublier d’embarquer ledit chrono vision, appareil alibi dans son cas car, maintenant nous le savons, il était capable de s’en passer. Si tout se déroulait normalement, il reverrait dans douze jours ce cher, très cher Surgeon.

Douze jours à bord? Bigre! Comment ne pas s’ennuyer ferme?

Lire des holoromans, potasser des manuels techniques de navigation venus d’autres univers, consulter parfois le chrono vision afin d’explorer des pistes temporelles inhabituelles, contacter une mystérieuse Supra Entité et lui demander ce qu’il était advenu d’Oniù, se contenter d’une réponse sibylline et presque se faire rabrouer pour sa curiosité mal placée, échapper aux polices et aux armées de tous bords, et ainsi de suite… bref, ce fut un emploi du temps chargé.

Brunoy avait été rapidement déclaré déserteur et son yacht était désormais activement recherché comme d’ailleurs le dénommé fugitif Daniel Lucien Napoléon Grimaud que les autorités s’étaient résolues à penser qu’il était bien vivant.

Plusieurs fois, le yacht croisa les différents services d’ordre qui sillonnaient l’espace. Mais comme le petit vaisseau avait modifié à la fois sa signature de distorsion et son aspect extérieur, Fermat ne fut pas inquiété. Grâce à son savoir, il pouvait faire passer le yacht pour un mini cargo Marnousien, une navette d’entretien originaire de Mingo, une capsule de survie de Naor ou encore pour un patrouilleur Haän égaré. André Fermat était un ingénieur hors pair, passé maître dans l’art de camoufler n’importe quelle nef spatiale.

Enfin, après maintes tribulations qu’il n’est pas nécessaire de conter ici, le vice amiral se posa sur la cinquième planète du système Sestriss, un lieu particulièrement inhospitalier. La planète glaciaire était réputée pour ses tempêtes de neige qu’elle subissait quasi en continu. Pourtant, elle était courue par des fous de sports extrêmes.

Cette fois-ci, Fermat se fit passer pour un préfet à la retraite, qui faisait une courte escale sur le rocher avant de gagner Hellas et sa capitale Deltanis.

En ce lundi, selon le calendrier toujours en vigueur sur Terra, l’heure s’avançait et le cadran de l’horloge murale de la chambre indiquait 18h03.

Cela avait été un jeu d’enfant pour André de s’introduire dans la pièce louée par Daniel Lin. L’amiral en rupture de ban pensait n’avoir omis aucun détail. Il parvenait à celer son esprit d’une façon vraiment remarquable pour un non télépathe officiel; sa respiration contrôlée était difficilement perceptible. Disrupteur au poing, dissimulé derrière la porte de la chambre, il attendait donc « l’enfant prodigue », les yeux clos afin que la lueur de son regard ne trahît pas sa présence.

Des pas dans le couloir. On venait. Le fugitif ne se cachait pas, faisant claquer le talon de ses bottes sur les dalles; bien. Tout allait comme escompté. La porte de la chambre s’ouvrit en grinçant. Dès que le bagnard aurait franchi le seuil, Fermat bondirait, tirerait afin d’assommer Daniel Lin, l’attacherait ensuite solidement avec des liens spéciaux plus solides que du duracier renforcé puis s’expliquerait. Encore une demi seconde, pas plus.

Mais, bon sang, pourquoi l’ex-commandant Wu n’entrait-il pas? Qu’est-ce qui le retardait ainsi? Lui faudrait-il, lui Fermat, se trahir et sortir de l’ombre? Pas d’hésitation! À quoi bon craindre l’humiliation? L’enjeu était bien trop important.

- Amiral Fermat! Lança alors une voix ironique en français. Pensiez-vous donc réellement me surprendre? Il faudrait être sourd et handicapé des cinq sens, bon, disons six, pour ignorer votre présence!

- Commandant Daniel Lin Wu, s’exclama André, baissant son arme.

L’interpellé ne leva pas même un sourcil à l’énoncé de son véritable nom. D’un ton enjoué, il reprit:

- Rien qu’à voir votre signature thermique, j’en conclus que vous me guettiez derrière cette porte depuis trois minutes et dix-huit secondes.

Totalement décontenancé, Fermat balbutia, ce qui ne lui était pratiquement jamais arrivé dans sa longue et intrépide existence.

- Euh… manifestement, vous vous êtes placé en vision infrarouge.

- Bien évidemment, amiral.

- Vous m’avez identifié après avoir ouvert la porte ou avant?

- Avant, bien avant, mais je n’y ai aucun mérite.

- Aïe! Pourtant vous n’avez pas de …

- Chrono vision à ma disposition? Pour l’instant, non.

- C’est cela. Mais comment connaissez-vous l’existence de cet appareil? Suis-je sot!

- Puisque je suis Daniel Lin et non mon alter ego inutile de s’étendre là-dessus. Donc, dans ce monde démentiel, c’est vous qui avez hérité de l’engin. J’en suis plutôt soulagé. Il aurait pu tomber entre des mains plus dangereuses. Mais rangez donc cette arme ridicule, amiral, vous n’avez rien à craindre de ma part. et fermons d’abord cette porte. Tout d’abord, cela nous permettra de nous expliquer sans témoins, ensuite, nous pourrons allumer le chauffage. Franchement, ce ne sera pas un luxe, vu la température ambiante, digne de Haäsucq.

Avec raideur, André s’exécuta. Il était vexé et peinait à le dissimuler. Tout en mettant en route un radiateur antédiluvien, il admit, penaud:

- J’ai dû oublier quelques détails.

- Quelques? Une douzaine pour le moins! Vous avez certes cadenassé une partie de votre esprit, mais j’ai néanmoins capté votre inquiétude. Vous étiez particulièrement tendu.

- Je vous l’accorde; la seconde erreur, c’est que j’ai oublié que vous étiez doté d’une vision thermique.

- En effet. Depuis que j’ai toutes les polices, les services d’ordre, les services secrets et des foultitudes de mercenaires à mes trousses, je me montre prudent et ne néglige aucun de mes talents.

- Oui, mais aujourd’hui, vous ne vous êtes pas grimé.

- Aujourd’hui, comme vous le faites remarquer. Vous m’attendiez. Moi aussi!

- Ah! Le troisième détail sans doute?

- Exactement. Ailleurs, dans une précédente chronoligne, j’ai eu tout le loisir d’user du chrono vision et ce, durant plus de vingt années.

- Le quatrième détail que j’ai occulté, c’est votre mémoire prodigieuse de daryl androïde.

- Tout à fait. Je ne vous ferai pas l’insulte de vous demander comment vous savez que je suis Daniel Lin Wu Grimaud, originaire de la chronoligne 1721 ter et non pas ce falot de Daniel Lucien Napoléon Grimaud qui vit ici dans ce 2517 numéro 1730.

- Vous avez donc fusionné avec votre alter ego. Mais à combien êtes-vous présentement Wu?

- Physiquement et intellectuellement, à 100%. Mon double n’était pas à la hauteur; amiral, sa personnalité a totalement disparu, croyez-moi. À vrai dire, j’ai écrasé sa psyché. Sans pitié. Il ne méritait pas un autre sort. Ainsi vous me cherchiez. Dans quel but? Me réhabiliter? Voilà bien du tracas pour pas grand-chose! Mener une guerre personnelle contre le Napoléon alors que vous le serviez il y a peu encore? Éviter une intrusion hostile dans l’Empire, ou dans la Galaxie, du style Velkriss ou Alphaego? Faire face aux Asturkruks ressuscités? Damer le pion aux p? ou bien à Johann van der Zelden l’Entropie?

- Commandant Wu, la dernière supposition est la bonne.

- Donc, vous voulez effacer cette chronoligne.

- Pas tout à fait, Daniel Lin, répondit Fermat recouvrant son assurance coutumière. Je sais parfaitement que c’est impossible ou presque, tout comme vous d’ailleurs. Du moins sans pertes humaines…

- Alors, vous voulez savoir comment van der Zelden et di Fabbrini son épigone humain s’y sont pris pour faire naître ce monde.

- En quelque sorte. Et y remettre de l’ordre. Car, n’en doutez pas, le Désordre, la marque de fabrique du sieur Johann, va s’accentuer. Si nous ne parvenons pas à lui rogner les griffes, tout va dérailler!

- Bigre! Comme cela est dit…Toutefois, je partage votre vision des choses, amiral. Mais je vous rappelle que nous ne sommes que deux…

- Vous connaissant, pas pour longtemps!

- … que j’ai une multitude de tueurs à ma recherche et que vous aussi, vous avez été déclaré déserteur et dangereux, extrêmement dangereux!

- Tout comme vous! Mais qu’importe! Tout ce petit monde ne raisonne qu’en trois dimensions alors que nous, nous maîtrisons les seize dimensions du Pantransmultivers.

- Dans ce cas, je vous écoute attentivement, amiral. Quel est votre plan précisément?

- Commandant, d’abord à vous. Grade et âge obligent.

***************

Début avril 1825.

Dans un hôtel meublé parisien qui ne payait pas de mine, Irina Maïakovska vérifiait si son déguisement masculin était conforme à la mode de cette époque. La jeune femme avait loué un petit deux pièces au quatrième étage dans un immeuble situé dans l’Île de la Cité. Depuis son arrivée remontant à quelques jours à peine, elle tâchait de remonter la piste de Danikine. Malgré le volumineux dossier de renseignements fourni par l’amiral Dolgouroï, jusqu’à maintenant, l’officier des services secrets russes avait fait chou blanc. Cet échec momentané la contrariait profondément car cela retardait la phase finale de la mission.

Ses acolytes ne connaissaient pas cet état d’âme troublé. Les trois gardes et hommes de main devaient se contenter de loger dans une mansarde deux étages au-dessus du deux pièces de leur capitaine. Et ce n’était pas une mince affaire pour deux humains que de partager une chambre, plutôt un grenier, vaste sans doute, avec un lycanthrope! Chacun accusait l’autre de manquer d’hygiène et de méconnaître les bonnes manières.

Cependant, maigre consolation, Selim Warchifi arborait un splendide uniforme de mamelouk qui mettait en valeur sa prestance naturelle ainsi que sa haute taille. Mais notre lieutenant n’ouvrait que rarement la bouche car son français, très sommaire, était mâtiné d’expressions anglaises ou encore d’injures en swahili.

Quant à Ahmed Chérifi, habillé en domestique, il se chargeait de l’intendance et du ravitaillement. À cause de sa taille réduite, pour mémoire un mètre dix, le jeune homme avait l’habitude de subir les quolibets des imbéciles qui foisonnaient en ce siècle reculé. Mais il n’était pas le plus malheureux, loin de là!

Le sort le moins enviable, le plus pitoyable avait été dévolu au lieutenant lycanthrope Stunk. Condamné à marcher à quatre pattes, nu comme un ver, il en avait été réduit à prendre l’identité d’un bâtard croisé de malinois et à ne « s’exprimer » que par des aboiements et des jappements plus ou moins réussis alors qu’il maîtrisait vingt-cinq langues humaines!

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Stunk passait pour le chien de garde de Maïakovska, or, il n’avait pas signé pour se sentir aussi humilié! Mais il n’avait pas eu le choix, l’amiral lui ayant rappelé avec insistance que c’était cela ou la cour martiale.

Dépité, dormant mal et au bord de la crise de nerfs, le Lycanthrope essayait de prendre son mal en patience sans y parvenir véritablement. Pour le consoler de ses déboires actuels, l’amiral lui avait toutefois promis une promotion, celle de premier lieutenant, après le succès de la mission naturellement.

En attendant, infime satisfaction, les deux mètres au garrot de ce loup hors normes impressionnaient les stupides humains de ce siècle imbécile. Ainsi, le loueur de l’immeuble qui était raciste n’avait accepté de céder momentanément sa mansarde à Warchifi et à Chérifi que parce qu’il avait tremblé devant ce chien immense aux cruels et insondables yeux jaunes.

- Quel beau dogue, vraiment, que vous avez là, seigneur Mameluk, s’était-il exclamé en chevrotant, se retenant de justesse de fuir.

Chérifi avait acquiescé et répondu à la place de Warchifi, prétendument muet:

- En effet, maître Lartigue. Il lui faut cependant ses vingt-cinq kilos de viande crue par jour. Donc inutile de lui chercher des poux ou des tiques sur la tête. Faites passer le message aux escarpes et voleurs du quartier.

- Je n’y manquerai pas, avait opiné Lartigue d’une voix mourante.

***************

Soixante-douze heures plus tard, Irina avait retrouvé Pavel Danikine. Ce fut par hasard qu’elle tomba sur l’homme qu’elle cherchait au jardin du Luxembourg. La Russe y prenait un bol d’air - elle en avait grand besoin fort incommodée par la puanteur dégagée par la Seine - tout en observant les autochtones. Les tenues extravagantes des femmes suscitaient de sa part bien des réflexions. C’en était fini de la taille haute des robes, des coupes dites princesse. La mode était passée aux chinoiseries dans l’accoutrement des plus ridicules. Les tissus de soie étaient mêlés aux lourdes draperies, au nankin et au velours. Les couleurs se heurtaient, choquaient la vue, les élégantes n’hésitant pas à marier le carmin, le safran, le sinople et le bleu océan sur la même tenue. Aux yeux d’Irina, les coiffures élaborées de ces dames lui paraissaient terriblement superfétatoires. On aurait dit des pièces montées agrémentées de tresses à profusion, de perles, de nœuds et de colifichets tous plus inutiles les uns que les autres.

« Ah! Non! Décidément, j’ai eu la main heureuse en optant pour le costume masculin. Il s’avère beaucoup plus pratique, seyant et moins onéreux. Que d’argent et de temps gaspillés pour sortir vêtue selon la conformité des codes vestimentaires en vigueur! »

La jeune femme avait eu le bon goût d’arborer une tenue sport du plus bel effet, qui avait l’avantage de dissimuler une poitrine 95, bonnet C et une taille beaucoup trop élevée - 1m85 - contre 1m55 au mieux pour ses consoeurs de ce début du XIXe siècle.

Alors qu’elle se demandait si elle allait fumer ce cigare acheté à un bonimenteur qui officiait à l’entrée, Irina remarqua trois hommes déambulant dans une allée, marchant d’un pas sûr et alerte, le sourire aux lèvres et devisant dans un italien chantant. Le plus petit du trio était sans conteste Pavel Danikine lui-même. Son visage était encombré par des favoris poivre et sel, mais là n’était pas le plus remarquable dans sa personne, le détail qui permettait à Maïakovska d’identifier le savant. La partie droite de la face du personnage se dissimulait derrière un demi masque de cuir. Celui-ci cachait aux simples mortels les cruelles mutilations qu’une science exercée sans précaution lui avaient infligées un soir d’automne au plus profond de la Moscovie il y avait déjà quelques décennies.

À la droite de Danikine, se tenait Galeazzo di Fabbrini, un parfait inconnu pour Irina, du moins en chair et en os. Dolgouroï lui avait fourni un dossier fort complet sur le comte italien, le conseiller occulte de Sa Majesté Impériale Napoléon Premier le Grand.

Aujourd’hui, l’ultramontain portait avec une grâce naturelle un costume noir orné d’une chemise à jabot de dentelle comme s’il avait l’intention de se rendre à la Comédie Française ou encore à l’Opéra plus tard dans la journée. Son visage glabre et ses yeux bleu foncé imposaient le respect. Il était coiffé à la Titus et cela lui allait fort bien. On ne pouvait lui donner un âge précis. Assurément, il avait atteint les rives de la cinquantaine. En fait, le comte devait fêter ses cinquante-trois ans dans quelques semaines mais pas dans cette année 1825!

Dolgouroï avait donné tous les renseignements possibles concernant di Fabbrini. Pourtant, il avait omis sciemment(?) un détail qui avait son importance: la date de naissance de Galeazzo. Quant au jour de sa mort et les conditions dans lesquelles celle-ci avait eu lieu, il s’agissait d’un plus grand mystère encore. Les informations et les témoignages ne concordaient pas, mais alors pas du tout. Certains avançaient la date de 1865, d’autres celle de 1867. Quelques uns citaient 1825, soit l’année en cours. Allez donc savoir avec cet homme!

À gauche du Russe, un étranger fumait un énorme havane. Irina était dans l’expectative à son propos. De qui pouvait-il s’agir? Elle n’avait rien sur cet individu. Une simple connaissance de Danikine ou de di Fabbrini? Elle en doutait. Dolgouroï lui avait-il tout dit?

Quelque chose se mit à remuer en elle, quelque chose de profondément enfouie et de totalement immonde. Maïakovska n’en avait pas conscience et n’en aurait jamais.

L’inconnu, de taille moyenne, aux cheveux noirs coupés courts, aux yeux bleu nuit insondables, ne révélait rien de sa véritable nature maléfique. Cependant, Daniel Lin Wu aurait su immédiatement l’identifier. N’avait-il pas eu le malheur de rencontrer cet être ailleurs, par deux fois déjà et de l’affronter?

Instantanément, Johann sut qu’une humaine anachronique était en train de l’observer avec la plus grande curiosité. Il s’en réjouit car son plan fonctionnait à merveille. Cette rencontre n’était pas fortuite, il l’avait anticipée et provoquée. Il avait dû persuader Danikine de s’aérer, insistant lourdement afin qu’il abandonne son « grand oeuvre » pour quelques heures, il en allait de sa santé.

Comme si de rien n’était, van der Zelden amena dans la conversation la remarque suivante:

- Très chers, ne vous retournez surtout pas, mais il me semble bien qu’une femme déguisée en homme nous suit.

Galeazzo hocha la tête de connivence.

- Ne serait-ce donc pas cette jeune femme justement dont vous nous avez entretenue longuement hier au soir, Irina Maïakovska?

- Précisément. Elle ne va pas tarder à prendre langue avec nous. Pas d’imper, Danikine, surtout pas d’imper, je vous en conjure…

Le Russe grogna:

- Je connais l’enjeu, van der Zelden. Mais suis-je obligé, vraiment, de lui révéler une partie de nos secrets?

- La fin justifie les moyens, mon ami, conclut Galeazzo.

***************

Septembre 1937, Hollywood, la mythique, durant son âge d’or.

La boîte de nuit El Paradiso ne désemplissait pas malgré l’heure plus qu’avancée, deux heures trente du matin. Le décor, des plus kitch, mêlait de faux nuages cotonneux et rosés à souhait, des angelots aux joues rebondies à des arcs-en-ciel, des étoiles argentées, le tout sur un fond azur du plus bel effet.

À certaines tables, des journalistes en mal de papier pouvaient reconnaître Joël Mc Crea

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buvant un gin tonic et tenant conversation avec Sylvia Sydney,

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sa partenaire dans un prochain film, Bette Davis et George Cukor. Au comptoir, Charles Laughton sirotait un double whisky.

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Par moment, ses yeux vitreux croisaient le regard du réalisateur. Un échange muet s’effectuait alors. En gros, le message disait:

« Rendez-vous au bord de ma piscine à cinq heures.

- Compris. »

L’Anglais avait acquiescé tout émoustillé.

Joël s’était rendu comte de ce manège. Il avait donc décidé de pister le réalisateur et l’expatrié afin d’en savoir plus sur le sujet.

Pendant ce temps, une starlette en devenir tournait autour d’Howard Hugues le magnifique qui exhibait à son bras, tel un trophée, Katharine Hepburn au caractère bien affirmé. Dans quelques mois, elle tournerait cette comédie délicieuse et inoubliable l’Impossible Monsieur Bébé.

Prenant son courage à deux mains, Deanna Shirley de Beaver de Beauregard, la sœur de Daisy Belle,

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prit enfin le parti d’aborder le célèbre cinéaste producteur et avionneur. La jeune femme arborait, comme à l’accoutumé dans le civil, une tenue des plus nunuches c’est-à-dire une jupe évasée à carreaux, un chemisier assorti à manches ballons, des chaussures à talon plat et des socquettes blanches qui lui conféraient un faux air d’adolescente ou de teenager innocente. Sa petite taille relative, 1m59, ajoutait à cette première impression et sa maigreur participait à renforcer son jeune âge apparent, quatorze ans à tout casser alors qu’elle abordait les rives de la vingtaine. Comme de bien entendu, sa modeste poitrine aurait pu être comparée à deux œufs sur le plat selon une expression chère à la mère des auteurs.

Les réponses de Hugues déçurent la future vedette.

- Mademoiselle, je suis navré de vous le répéter, mais je n’ai aucun film en train en ce moment. À vrai dire, je songe même à me retirer du cinéma. Je n’ai plus rien à prouver dans ce domaine et…

Katharine Hepburn interrompit brutalement son amant.

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- Ah non! Mon ami, ce n’était pas ce qui était convenu. Tu ne vas pas lâcher ta maison de production, la RKO!

- Ma chère, j’hésite. Je rêve de mettre au point le premier avion à réaction américain. Mes ingénieurs me réclament.

La comédienne haussa alors les épaules et déclara avec une moue charmante:

- C’est encore cet Allemand, Otto Möll. Tu vas accepter sa proposition et prendre des parts dans la Flying Power!

Nullement découragée, DS de B de B revint à l’attaque.

- Ne pourrais-je cependant passer une audition?

Fâché, Hugues rétorqua d’une façon bien sentie:

- Ce n’est pas parce que vous êtes la sœur de Daisy Belle que vous devez poursuivre la même carrière que cette dernière! Vous n’avez pas le moindre talent. Voilà la bruit qui court sur vous! Alors, pourquoi vous illusionner?

Dépitée, on le serait à moins, la jeune femme ouvrit son sac, en sortit un mouchoir immaculé et recula pour se heurter rudement à Joël Mc Crea qui venait de se lever afin de suivre George Cukor et Charles Laughton.

- Mademoiselle, vous m’écrasez le pied! S’écria le géant. Vous pourriez faire attention.

Puis, il enchaîna, plus que contrarié:

- Oh non! À cause de votre maladresse, je vais les perdre!

Joël se mit alors à courir afin de rattraper les deux compères. Il ne se rendit pas compte qu’il entraînait avec lui le sac de la starlette dont il s’était malencontreusement saisi tout troublé qu’il était. Deanna Shirley n’eut d’autre choix que de le suivre. Ainsi, la petite troupe qu’on aurait cru sortie tout droit d’un film de Mc Sennett, hormis les toilettes, gagna le parking promptement, là où étaient garés les bolides à la mode.

Près d’une Duisenberg couleur crème, Cukor formulait des reproches à l’encontre de Charles Laughton.

- Charlie, une fois encore, tu ne m’as pas écouté! Tu es bien trop saoul. Tu as abusé du whisky. C’est toujours la même chose avec toi! Tantôt, tu ne seras bon à rien, alors à quoi bon rejoindre notre petite sauterie? Grant va me faire la tête pendant trois jours au moins! Va dessouler et ne reviens qu’une fois les idées claires.

- Mais je ne veux pas rater la fête! Tu m’avais promis, geignait l’Anglais en bredouillant.

- Charlie, ne t’obstine pas! Je ne tiens pas à me fâcher avec Cary.

D’un geste brutal, Cukor repoussa alors le comédien qui chût lourdement sur son postérieur. Sans pitié aucune, le réalisateur monta dans sa voiture, démarra en faisant vrombir son moteur et, dans un grincement de pneus, quitta le parking.

À quinze pas à peine, Joël et Deanna Shirley avaient assisté à cette scène burlesque. Ne se retenant plus, le géant éclata de rire. Mais il n’eut pas le loisir d’expliquer ce qu’il avait compris à sa compagne de hasard car une soudaine lueur, provenant de… rien illumina la pénombre et avala les trois humains!

Lorsque la jeune starlette s’aperçut qu’elle avait changé de décor et donc de lieu, elle jeta:

- Quel est l’illusionniste qui a réussi ce tour prodigieux?

Charles Laughton, toujours à quatre pattes, tentait de se relever sans toutefois y parvenir. Il était bien trop saoul pour cela, la preuve, son teint désormais écarlate. Aimablement, voire charitablement, Mc Crea lui tendit une main secourable. Tout en aidant l’Anglais, il fit:

- Mademoiselle, j’ignore où nous avons atterri. Mais je puis vous assurer que nous avons de la compagnie.

Une voix lui fit alors écho, mais en français.

- Pff! Fichu matérialisateur temporel! Papa, il a encore besoin d’un réglage.

- Violetta, répliqua une voix masculine, tu pourrais articuler et te montrer polie avec nos hôtes involontaires. Et cesse donc de m’appeler ainsi. J’ai du mal à m’y habituer. Dans ma chronoligne d’origine, je ne suis même pas ton oncle!

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