dimanche 16 octobre 2011

Le nouvel envol de l'Aigle : 1ere partie : El Desdichado chapitre 2 1ere partie.

Chapitre 2

5 mars 1825, 11 heures du soir.

Dans un bureau éclairé au premier étage du Palais des Tuileries, l’Empereur travaillait encore malgré sa santé chancelante. Il était vraiment loin le temps où le connétable vainqueur inspirait une symphonie, l’Héroïque, à Beethoven! Napoléon âgé ne ressemblait plus du tout au jeune homme aux traits creusés et aux grandioses projets. Le presque vieillard avait tout gagné. Repu, le souverain n’avait désormais qu’un souci, insuffler le même appétit à son héritier, le Roi de Rome.

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Tous les puissants de ce monde venaient manger dans les mains de Napoléon le Grand. Or, le vieil Empereur ne manifestait pas le moindre sentiment de reconnaissance envers Galeazzo di Fabbrini à qui, pourtant, il était redevable de son pouvoir et de son Empire. Depuis peu tombé en disgrâce, le comte italien ne fréquentait plus les palais impériaux et les cours européennes inféodées au despote. En fait, peu de gens connaissaient son rôle occulte auprès du souverain. Durant de longues années, Galeazzo avait su rester dans l’ombre. La vision du monde tel que le concevait Napoléon le faisait rire. L’Ultramontain ambitionnait bien plus…

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Mais revenons au souverain, décrivons son physique actuel en cette année 1825 déviée. Dégarni, grisonnant, les traits bouffis, le regard qui restait perçant encore démontrait cependant que l’intelligence aiguë n’avait pas disparu avec les années et la venue de la maladie.

Depuis la mise à l’écart avec fracas de Joseph Fouché, Napoléon se contentait de Savary

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comme Ministre officiel de la police et de François Vidocq

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comme chef de la Sûreté. Ce soir, ce n’était pas à ce commensal là qu’il avait affaire. Son Secrétaire d’État et aide de camp Sébastiani

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prenait note des dernières directives qui allaient concerner, une fois de plus, l’Europe entière.

Dans un mois à peine, le Roi de Rome devait être intronisé Empereur d’Autriche. Le nouveau tsar Nicolas, Alexandre mourant avait été renversé trois ans plus tôt, avait renoncé à se rapprocher de Napoléon. Par contre, une énième trêve avait été signée avec le roi d’Angleterre, George IV, par l’intermédiaire de son gendre Léopold de Saxe Cobourg.

Assisté de Caulaincourt,

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des barons Gérard et Gros, du duc de Bassano et du majordome Cipriani,

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l’Empereur modifiait donc la carte de l’Europe; en effet, après son fils devenu Empereur à son tour, il envisageait de mettre à la retraite Murat, le roi de Naples, celui-ci manifestant un peu trop à ses yeux des velléités d’indépendance.

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D’une voix claire, Napoléon Premier dictait sa correspondance, une correspondance ultra confidentielle, adressée au chancelier Metternich.

- Cher cousin… vous veillerez à ce que rien ne vienne troubler les fêtes prévues pour le couronnement de mon fils. Je vous connais, tout se passera bien. Vous aurez grandement à cœur de me satisfaire. En attendant, pour vous encourager à exécuter cette tâche ingrate, je vous donne un cadeau sans importance, une de ces petites attentions qui maintiennent et renforcent les liens d’amitié, le duché de Zélande. Cipriani, mon homme de confiance, je lui dois la vie et il ne demande rien en échange, ce qui est rare de nos jours, vous apportera ce courrier en personne avec le majorat cité plus haut dans ma lettre.

Sébastiani, qui prenait la missive sous la dictée, ne leva pas même un sourcil à l’énoncé à l’énoncé du pli. Il y avait trop longtemps qu’il servait l’Empereur.

La lettre suivante concernait le général Hugo, gouverneur militaire de Madrid, promu par la grâce de Napoléon, maréchal d’Empire. Mais Joseph Bonaparte, allez-vous nous objecter? Le frère aîné avait failli en tant que souverain de la péninsule ibérique. Désormais, il se contentait de vivre en exil en Louisiane, bénéficiant de revenus conséquents en tant que riche propriétaire de plantations de canne à sucre et de coton.

Deux mots sur le général Dumas, le père de notre premier personnage entrevu dans le prologue. Il n’avait jamais accepté la mort suspecte du dauphin et avait demandé sa mise en disponibilité au jeune Empereur peu après la proclamation du nouveau régime. Bon prince, Napoléon lui avait rendu les honneurs lors de son décès anticipé et avait organisé des obsèques nationales grandioses au héros intransigeant. Puis, généreusement, il avait accordé une pension à la veuve, cent francs par mois, pas un radis de plus, ce qui permettait à la famille de survivre. Pour améliorer l’ordinaire, le rejeton n’avait pas d’autre choix que de solliciter un modeste emploi de gratte-papier au sein d’une annexe d’un quelconque ministère.

Minuit sonna à l’adorable pendulette en or et bronze où les Trois Grâces dansaient sur un menuet de Mozart. En soupirant, Napoléon renvoya Sébastiani. Il était temps. Un grattement se fit entendre à une porte dérobée. La belle Betsy Balcombe

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était à l’heure à son rendez-vous amoureux. Elle avait hâte de voir son chéri.

Assez vivement, le souverain ouvrit à son amie de cœur. Une grande femme blonde un peu maigre fit alors son entrée. Betsy s’inclina d’abord avec grâce devant l’Empereur puis, sans façon, se jeta à son cou. La belle Anglaise portait une robe à taille haute agrémentée d’un voile orange et vermillon imitant un sari. La mode cette année 1825 allait vers l’exotisme et l’indianisme; aux bras et au cou gracile de la jeune femme, tout un assortiment de bijoux baroques, en or et pierres précieuses cliquetait au rythme de ses mouvements. Les chevilles s’ornaient de fines chaînettes.

Notre Betsy était vêtue sans ostentation ; les femmes les plus délurées de Paris et d’ailleurs osaient bien davantage. Nombreuses étaient celles qui se déguisaient en Néfertiti ou en Hatshepsout! Malheureusement, le climat de l’Ouest de l’Europe ne se prêtait guère au port de tissus diaphanes. La haute société féminine payait donc un lourd tribut à la tuberculose, le mal du siècle.

Mademoiselle Betsy ignorait ces problèmes. Anglaise de naissance, elle supportait allègrement les douze degrés Celsius, bras nus et large décolleté.

- Mon Loulou chéri, fit la jeune femme avec son charmant accent so british, j’étais si impatiente ce soir!

Avec tendresse, elle abreuva Loulou de baisers sur son crâne dégarni, son cou, ses joues et sa bouche. Au fait, ladite Betsy dépassait l’Empereur d’une demie main et n’oubliait jamais de chausser des escarpins à talons plats afin de ne pas humilier Napoléon.

***************

Saturnin de Beauséjour s’ennuyait. Bien qu’il eût franchi la frontière de la soixantaine depuis déjà quelques années, il avait besoin de s’amuser. Sa vie aventureuse lui manquait. Incorrigible bonhomme va!

Ce 12 avril 1868, il y avait bal à Mabille

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et l’ancien chef de bureau s’était juré d’y faire un tour. Son célibat et sa solitude lui pesaient. Peut-être sa prestance lui permettrait-elle de changer son quotidien? Adonc, devant son miroir, Saturnin, tout guilleret, ajustait son habit noir à queue de pie, n’oubliait pas d’y accrocher sa montre de gousset en or, et s’admirait, bombant le torse et rentrant son ventre. Ah! Décidément, il avait belle allure.

À ses côtés, son loulou de Poméranie, Gavroche, aboyait, s’étonnant de ce changement dans les habitudes si casanières de son maître.

- Gavroche, veux-tu te taire? Disait Beauséjour de sa voix de fausset tout en vérifiant le nœud de sa cravate.

Le chien n’avait cure d’être rabroué et poursuivait de plus belle.

- Si tu t’obstines ainsi, le chien, je vais t’enfermer dans l’armoire.

Alors, faisant mine de se saisir d’une canne, le vieil homme regarda son fidèle compagnon d’un air sévère, roulant ses gros yeux marron. La bête comprit sans doute la menace puisqu’elle se réfugia sur un fauteuil aux coussins particulièrement moelleux.

- Ah! Voilà qui est mieux! Soupira le ridicule bonhomme satisfait.

Redressant son double menton, bombant davantage son torse, Saturnin s’admira une dernière fois.

- La belle soirée qui s’annonce! Hélas non, Gavroche, tu ne m’accompagnes pas! Là où je vais, les toutous ne sont pas admis. Oh! Cesse de me regarder ainsi! Je ne connais que trop bien des bons yeux de chien battu. Voilà que maintenant, tu t’ébroues de désapprobation! Cabotin, ce n’est pas moi qui rédige le règlement des bals…

Prenant un dernier biscuit, ayant à cœur de se faire pardonner cette trahison, Saturnin le donna au toutou qui s’empressa de l’engloutir.

- Ah! Cela va mieux, mon Gavroche, n’est-ce pas? Je puis sonner Arthur.

Après deux coups de sonnette, le domestique apparut et reçut, impassible, les instructions de monsieur de Beauséjour, qui, autrefois, avait porté le titre de baron. Puis, tout aussi discret et stylé, le valet se retira, le chien sous son bras.

Avec un sourire enfantin, Saturnin mit un masque pour préserver son incognito certes, mais également pour se rajeunir d’une bonne trentaine d’années pensa-t-il à tort. Notre personnage n’avait nullement conscience qu’il suscitait la moquerie; ledit masque ne dissimulait pas son embonpoint, un embonpoint qui dénonçait le bourgeois sexagénaire trop nourri, à qui la vie avait réservé quelques uns de ses plus beaux fruits.

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Comme tout seigneur qui se respectait, monsieur de Beauséjour arriva avec un peu de retard au fameux bal Mabille. Immédiatement, son allure excentrique, son tenue qui sentait le grand monde, son masque de carnaval le firent remarquer par les habitués. La foule interlope de Mabille mêlait le prolétaire le plus ordinaire aux représentants des petites classes moyennes, l’artisan à la recherche de distraction aux cocotes et à la racaille des bords de Seine.

Saturnin frétillait d’aise. Il croyait avoir retrouvé ses vingt ans. Il se lança avec vivacité et enthousiasme dans un cancan endiablé, tournant autour des danseuses à demie vêtues. Tout en sautillant en mesure, il lorgnait les mollets bien galbés, les cuisses blanches, les bras laiteux et les poitrines fermes.

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Après trente minutes de cette folie, tout suant et coulant, s’épongeant le front avec un mouchoir brodé, le cœur battant la breloque, il s’attabla, une quart de demie- mondaine à son bras. Léontine, une fausse rousse bien en chair, réclama de sa voix de faubourg du champagne et l’obtint. La mijaurée s’était rendue compte que son chevalier servant possédait une bourse bien garnie. Elle avait eu le regard étudié pour . Agissant par signes secrets, elle prévint son souteneur que le pigeon serait cuit à point d’ici une heure environ

En fait, il en fallut un peu moins pour que saturnin perdît tout sens de la réalité. Jamais le bonhomme n’avait tenu l’alcool. Après plusieurs centaines de sourires, de minauderies, de bisous dans le cou, de câlins et d’agaceries, Léontine entraîna le dindon dans une ruelle enténébrée, là où Max, son Jules, patientait tout en fumant cigarette sur cigarette. Casquette enfoncée de guingois sur la tête, moustaches broussailleuses, mouchoir rouge autour du cou en guise de cravate, blouse bleue râpée de travail, pantalon large à carreaux, chaussures éculées, regard sombre, le maquereau dans toute sa splendeur ne pouvait nier ses origines de mauvais garçon.

Lorsque Saturnin sentit sur sa nuque la lame bien aiguisée, son ivresse s’envola aussitôt.

- Aboule ton or, le bourge, ou, sinon, je t’offre un joli collier brodé à ma façon qui remplacera avec bonheur ton affreuse cravate! Jeta le bandit durement.

D’une main malhabile, ne se faisant pas répéter l’ordre, Beauséjour fouilla dans ses poches et lança aux pieds du malfrat une bourse bien rebondie qui s’en alla rouler sur les pavés boueux et inégaux.

- Je ne résiste pas! S’écria Saturnin de sa voix de fausset. Tenez, monsieur, prenez et laissez-moi la vie sauve!

- Ta montre aussi, le richard!

- La voici! Mais je vous en supplie, ne me tuez pas! Larmoya de plus belle l’ancien fonctionnaire.

- Oh! Oh! Ta proie me prend pour un égorgeur, Titine! Éclata de rire Max.

Telle une lionne, la fille s’était mise à genoux afin de ramasser les pièces d’or et d’argent qui avaient roulé sur la chaussée. Cependant, toujours en ricanant, le malfrat assomma avec art le vieux bonhomme dont le corps soudainement aussi mou qu’une poupée de chiffon, s’effondra sur les pavés gras et sales.

- Tirons-nous! J’entends du monde qui vient, ordonna le maquereau à sa complice.

- J’espère que ce n’est pas la rousse!

Les deux marlous se fondirent dans la nuit.

Le lendemain, monsieur de Beauséjour tout dolent et tourneboulé, ayant fait mandé sa vieille amie Brelan, recevrait celle-ci dans sa chambre, mais en tout bien tout honneur.

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Le commandant Daniel Lin Wu Grimaud répliqua vertement à Son Excellence, ce blanc-bec de Marie André d’Elcourt, comte de Montfermeil.

- Ambassadeur, oui, nous allons combattre, si cela peut vous satisfaire! Mais ne vous plaignez pas d’en subir bientôt les inconvénients. Ce qui va suivre n’aura rien à voir avec une simulation.

Puis, se tournant vers le chef des opérations, l’officier ordonna:

- Resyntonisez tous les niveaux… maintenant. Écran tactique pleine puissance.

- Oui commandant, répondit le lieutenant Albriss sans marquer la moindre émotion;

Chtuh, quant à lui, se hâta de régler l’écran tactique.

- Votre Excellence, reprit Daniel Lin acerbe, nous sommes encerclés par sept vaisseaux ennemis dont le vaisseau amiral Cornwallis. Tous sont supérieurs en puissance de tir, en capacité offensive donc et en taille. Savez-vous qui commande le vaisseau amiral? Vos informations sont-elles à jour?

Marie André hocha la tête et siffla entre ses dents.

- Benjamin Pharamond Sitruk, le prodige de l’école militaire de Séville. Il a préféré se mettre au service des Anglais plutôt qu’à celui de l’Empereur!

On sentait le dépit ainsi que la colère rentrée dans ces propos acides.

En marmonnant, Violetta qui s’activait à sa console, jeta, mine de rien:

- Pff! Ça ne m’étonne pas! Ce galonné oublie de préciser que la mère Sitruk était une opposante au régime. Elle est morte en exil. Évidemment, le fils aimant ne pouvait lécher les bottes de Louis Jérôme Napoléon IX.

La commissaire politique, qui avait entendu sa fille, vint subrepticement la pincer afin de la faire taire. En fait, elle mourait d’envie de la gifler.

Cette diversion fut brève. Les vaisseaux adverses avaient localisé le Lagrange dès que les niveaux d’énergie étaient revenus à la normale. Le combat reprit, encore plus mouvementé que le premier round.

Pendant près de quinze minutes, et c’est long quinze minutes d’affrontement dans l’espace, on n’entendit plus sur la passerelle, hormis les ordres précis, concis secs et posés du commandant, que le crépitement des consoles rendues hors service après les tirs des canons phaseurs ennemis, que les soupirs des moins aguerris et que les toussotements plus ou moins discrets et énervés de Son Excellence.

Tout le Lagrange tanguait, frémissait, ballotté par les vagues engendrées par les torpilles britanniques évitées d’un cheveu le plus souvent. Pourtant, certains coups ennemis portaient et blessaient le vaisseau français. Chtuh, Kirù, Zlotan, Albriss et Daniel Lin se démenaient, réduisant tant faire se peut les dégâts du Lagrange.

De tous les niveaux du vaisseau, les rapports parvenaient au commandant Grimaud qui conservait un sang-froid admirable. L’infirmerie connaissait l’arrivée massive de brûlés et de blessés. On aurait pu croire que le jeune O’Rourke était dépassé tant le chaos régnait. Les moins gravement atteints s’entassaient sur le sol tandis que les cas critiques bénéficiaient des lits et des couchettes médicalisées. Denis opérait sans relâche, assisté par deux infirmières compétentes et silencieuses.

Dans l’armement, on comptait déjà huit tubes de torpilles vides. Chaque tir du Lagrange avait atteint sa cible en plein cœur. Le Victory, salement touché une première fois, agonisait. Tous ses feux étaient éteints et il dérivait dans l’espace, montrant de cruelles et létales blessures. Il n’y avait plus un seul survivant à bord. À son tour, le Nelson avait reçu de plein fouet un coup mortel. Il luttait pour effectuer les réparations les plus urgentes, essayant de prendre de vitesse les superstructures qui n’allaient pas tarder à céder. Vingt guêpes du Cornwallis avaient explosé en vol, alors qu’elles tournaient autour du vaisseau français.

Pourtant, malgré tous ces exploits, le Lagrange, blessé lui aussi, ressemblait lentement mais sûrement à un fer à repasser projeté dans le vide relatif du cosmos. Il fallait à tout prix préserver la salle des machines ainsi qu’une certaine flottabilité au vaisseau scientifique.

Daniel Grimaud plus Daniel Lin Wu aux commandes, c’était incontestablement une chance pour le Lagrange, mais cela suffirait-il? L’ennemi, plus puissant, implacable, s’acharnait et ce, d’autant plus qu’il était humilié par la résistance désespérée et magnifique de l’adversaire.

Après toutes les tactiques inventées par le vice amiral Fermat, d’autres, beaucoup plus hétérodoxes suivirent, s’enchaînèrent, toutes expérimentées ailleurs par Antor et Daniel Lin. Désormais, les superstructures du Lagrange gémissaient, au bord de la rupture. Le vaisseau n’en pouvait mais.

C’était à peine si on parvenait à respirer sur la passerelle. L’infirmerie venait de comptabiliser quarante et un morts et le double e blessés, ce qui était énorme pour un vaisseau de cette taille.

Toujours aussi concentré, Daniel Lin demanda une communication passive avec le Cornwallis. Albriss impassible, exécuta l’ordre. Le commandant avait les codes des communications ennemies. Il voulait connaître précisément où le vaisseau amiral britannique en était.

Lorsqu’une partie de la sphère écran s’alluma, Daniel lin réprima un sursaut; la passerelle du Cornwallis révélait non seulement Benjamin Sitruk en train de houspiller brutalement Kiku U Tu, mais aussi un officier russe, terriblement familier, une grande femme aux longs cheveux roux, Irina Maïakovska. Celle -ci opérait devant une console scientifique.

Notre daryl androïde soupira profondément. Il ignorait la présence du double de son épouse sur le vaisseau ennemi. Les renseignements mis à la disposition du commandant Grimaud par l’Amirauté restaient parcellaires.

À bord du Cornwallis, personne n’avait remarqué l’intrusion électronique du Français.

Mais la bataille se poursuivait. Tandis que le vaisseau amiral amorçait une boucle ventrale afin de mettre à l’abri les guêpes restantes, il présenta ainsi au Lagrange une ouverture un court instant. Albriss, le chef des opérations, Marie André d’Elcourt ainsi que le commandant Wu virent immédiatement l’opportunité qui s’offrait, une opportunité qui pouvait mettre un terme définitif à ce combat inégal. Il suffisait d’un ordre, d’un seul.

- Torpille à bosons, azimut 2-9, angle 2-3..., jeta Daniel Lin amer et ému.

Mais il hésita à commander la suite, à crier le « feu » fatidique. Ce fut l’ambassadeur qui hurla à sa place:

- Feu! Bon sang! Feu!

Sous l’impulsion de Kirù, la torpille partit à la rencontre de sa cible, le ventre du Cornwallis. Dans cette zone névralgique, les boucliers multicouches s’avéraient inutiles, aussi efficaces que de la soie, dans la configuration actuelle de combat.

Mais l’ordre était survenu un poil trop tard. Le Cornwallis ne fut ni foudroyé ni anéanti. La torpille à bosons, l’arme ultime, imparable, ne fit qu’érafler l’aile inférieure droite du vaisseau britannique et s’en alla se perdre dans la nébuleuse.

Toutefois, le simple effleurement occasionna de sérieux dommages au vaisseau amiral ainsi qu’aux raptors qui le protégeaient. Les soixante guêpes de soutien encore en service, affolées, tournoyaient dans les tempêtes de particules. Beaucoup, désorientées, s’écrasèrent sur le Henry V, le Hamilton, l’Essex, le Tudor, et sur le Cornwallis.

Celui-ci, justement, cruellement blessé, son moteur quantique fluctuant, hors service, douze de ses niveaux éventrés, ses canons phaseurs enrayés, fut obligé de rompre le combat et de s’enfuir! Le reste de son escorte le suivit.

Le Lagrange sortait victorieux de ce duel, mais à quel prix! Une autre tempête explosait sur la passerelle du vaisseau français. Le commandant Grimaud avait failli en plein combat. L’ambassadeur d’Elcourt, debout devant le fauteuil du premier officier, regardait, glacial et venimeux Daniel Lin. D’un ton impossible à rendre, il proféra:

- Commandant Grimaud, au nom de l’article 1 du règlement militaire de la flotte impériale, je vous relève de votre commandement du Lagrange pour défaillance devant l’ennemi en pleine bataille. Veuillez passer immédiatement dans mon bureau pour vous expliquer. Quant à vous, capitaine di Fabbrini, vous avez la passerelle.

Se levant avec raideur, pourtant submergé par un flux d’émotions qu’il ne contrôlait pas, Daniel Lin abandonna son fauteuil à son épouse. En cette seconde, il regrettait de n’être pas en mode ordinateur. Dans un silence pesant, encadré par deux gardes de la sécurité, Eloum et Ftampft, il gagna le bureau de d’Elcourt, situé au même niveau que le centre de commandement. En sortant, il croisa le regard chargé d’incompréhension de Violetta et celui plus amical d’Aure-Elise.

« j’ai monumentalement gaffé! Se morigénait le daryl androïde. Le piège était sous mes yeux et je ne l’ai pas vu… van der Zelden est décidément un maître tortionnaire. Que vais-je pouvoir dire à cet imbécile pour me justifier? Est-ce bien la peine d’ailleurs? J’ai commis un acte inqualifiable, une véritable trahison qui pouvait condamner à mort le Lagrange et tout son équipage. Si Marie André n’avait pas réagi! Et tout cela, pourquoi? Pour épargner une Irina qui n’a rien à voir avec la mienne. Risible! Absurde! Comment me sortir de ce pétrin? En m’enfuyant? Holà! Violetta et Maria en pâtiraient ».

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Dans le bureau de d’Elcourt, fonctionnel et ostentatoire à la fois, sur les murs des portraits en 3D des Empereurs Napoléon le Grand, Napoléon IV, Louis Jérôme napoléon Premier et Louis Jérôme napoléon IX, l’échange verbal qui suivit fut bref et extrêmement violent. Daniel Lin, debout, et toujours surveillé par le cygne noir et l’éléphantoïde, répondit aux questions de l’Ambassadeur.

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- A la fin, me direz-vous l’exacte raison du refus de votre part d’asséner le coup de grâce au Cornwallis? Rugit Marie André en desserrant le col de son uniforme de parade.

- Sur la passerelle du vaisseau amiral se trouvait un officier russe…

- Tiens donc! Il ne s’agit pas d’une nouveauté, commandant Grimaud. Il y a longtemps que les Britanniques ont fait alliance avec les Ivan!

- Certes, mais cette femme portait l’uniforme et les insignes d’un régiment au service de l’Okrahna.

- Qu’est-ce que cela change?

Daniel Lin baissa ses yeux bleu gris et balbutia:

- Rien, Votre Excellence, vous avez raison. Le numéro 2 du Cornwallis se nomme Irina Maïakovska. Elle est âgée de trente-cinq ans…

- Bigre! Commandant, d’où diable tenez-vous ces informations? Moi-même je suis incapable de connaître ainsi l’identité de tous les officiers ennemis.

Alors, l’ex-daryl choisit de s’enfermer dans un mutisme têtu. Il saisissait que s’il en disait plus, il se perdait définitivement. Comme, désormais, il refusait de répondre aux questions de plus en plus pressantes de d’Elcourt, ce dernier en conclut que Daniel Lucien Napoléon Grimaud, qui s’était rendu en Pologne six années auparavant, avait fait la connaissance de ladite Irina Maïakovska et qu’il en était tombé amoureux. Bref, pour lui, la trahison était avérée…

- Daniel Lucien Napoléon Grimaud, dit Marie André d’une voix dure et solennelle à la fois, je vous relève définitivement de votre poste et j’ordonne la tenue immédiate d’une Cour martiale. Celle-ci aura pour fonction de juger jusqu’où est allée votre trahison. Gardes, conduisez le prisonnier dans une cellule et veillez à l’y attacher soigneusement.

- A vos ordres! Glapit Eloum.

Des menottes de force furent passées à Daniel Lin qui ne résista pas. L’affront, cuisant, était terrible. Bientôt, il fut enfermé dans une espèce de cagibi fort étroit et particulièrement inconfortable. Tout le Lagrange sut à quoi s’en tenir. Mais il était inutile de faire demi-tour et de gagner la Terre. L’ambassadeur et le commissaire politique suffiraient à présider le Conseil de guerre. Peu importait que Lorenza di Fabbrini fût l’épouse de l’officier démis qui devait passer en jugement!

Cependant, comme il fallait respecter à la fois le protocole et la procédure, un message subspatial fut envoyé à l’Amirauté qui se trouvait à Rome. Or, la dépêche parvint d’abord à la mystérieuse section 51qu’André Fermat dirigeait depuis quelques années déjà. Lorsque le vice amiral prit connaissance du message, il soupira et sourit étrangement.

« Enfin! », pensa-t-il. « La situation se décante. Cette fois-ci, espérons que c’est la bonne ».

Et, méthodiquement, le maître espion annula tous ses rendez-vous et ordonna à son aide de camp, un certain Antoine Doisneau, d’appareiller le Firmament au plus tôt.

Le Firmament appartenait au chef de la section 51. Il s’agissait d’un petit vaisseau furtif, une navette à la pointe de la technologie des Napoléonides, pouvant atteindre l’hyper luminique 12. L’engin, muni d’un bouclier d’invisibilité, et fabriqué en titane et dur acier intelligents, était capable de modifier son apparence à volonté et ressembler à un chasseur, à une guêpe ennemie ou encore à un raptor. Les possibilités étaient quasiment infinies. De plus, André Fermat avait à sa disposition un chrono vision des plus perfectionnés, qu’il avait hérité on ne savait de qui.

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dimanche 9 octobre 2011

Le nouvel envol de l'Aigle : 1ere partie : El Desdichado chapitre 1er 2e partie. .

Paris, février 1782.

Le maître d’armes en vogue en ce mitan du règne de Louis XVI

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donnait un cours d’escrime aux jeunes blondins élevés dans des langes brodés d’or. L’ancien mousquetaire du Roy Louis XIII avait réussi à tirer son épingle du jeu après son involontaire et inexplicable transfert temporel. Présentement, en culotte couleur chamois, chemise blanche ouverte sur son torse puissant, ses cheveux blond roux coiffés en catogan - cependant la royale et les moustaches anachroniques avaient été conservées - il s’évertuait à enseigner aux colonels à la bavette tous les secrets des tierces, quartes, quintes ainsi que les parades et les bottes les plus fréquentes.

- Mordieu, monsieur le marquis! S’exclamait-il à l’encontre d’un enfançon de cinq ans tout au plus, vous tenez votre estramaçon comme s’il s’agissait d’un sucre d’orge. Quant à vous, monsieur Dupré, si l’assaut était réel, vous seriez déjà occis!

Ledit Dupré était un adolescent boutonneux dont le père, négociant, possédait une fortune conséquente.

- Le pied ferme, bon sang! Cette jeunesse, quelle mollesse!

Un rire sonore éclata alors dans la vaste salle d’armes tandis que le comte Galeazzo di Fabbrini applaudissait, l’œil pétillant.

- Ah! Monsieur le comte, c’est vous. Vous êtes quelque peu en avance, ce me semble. S’écria Gaston joyeux et ravi d’avoir enfin un adversaire à sa hauteur.

- Finissez donc, mon cher, répliqua Galeazzo une lueur d’amusement perceptible dans ses prunelles sombres. J’ai tout mon temps, vraiment, c’est le cas de le dire. Cependant, je ne suis pas venu ce jourd’hui pour ma leçon d’escrime. J’avais à vous montrer une petite merveille de mon invention. N’êtes-vous pas bon public?

Sa curiosité émoustillée, Gaston de la Renardière bâcla la séance. Tant pis pour les colonels en « couches culottes »!

Une fois la salle d’armes presque vide, le maître des lieux se frotta les mains de satisfaction. Depuis quelques semaines déjà, il avait noué certains liens avec le noble ultramontain, liens qu’on ne pouvait toutefois qualifier d’amicaux. Il n’aimait pas particulièrement le personnage mais, enfin, la bourse bien garnie de l’outre-cisalpin, la prodigalité dont il faisait preuve, lui permettaient de dîner ou de souper fort convenablement et de savourer de succulentes volailles farcies ou encore de cochons rôtis rissolés à point.

Notre ancien mousquetaire, trop franc du collier, percevait, par intermittence, les sombres aspects de la personnalité du comte. Néanmoins, il faisait comme si de rien n’était ayant suffisamment fréquenté la Cour de Louis le Treizième et ayant su éviter plus souvent que nécessaire les chausse-trappes du Louvre.

- Voyez, monsieur le comte, je suis tout à vous. Dit de la Renardière en s’inclinant.

- Parfait, Gaston.

Avec affectation, Galeazzo tapa dans ses mains. Ce geste eut pour effet de faire apparaître deux serviteurs lourdement chargés d’un ballot encombrant. Les deux hommes avaient attendu sereinement dans un étroit couloir que leur maître les appelât. Nous connaissons les goûts exotiques de Galeazzo concernant le recrutement de sa domesticité. Une fois de plus, il ne s’en était point privé. Un Amérindien de la Terre de Feu de sept pieds de haut, apparenté aux Patagons et un Dravidien imposant et gras à souhait à la peau presque couleur d’ébène, doté d’une moustache noire comme enduite de cirage comme pilosité apparente, déposèrent délicatement la mystérieuse charge sur le plancher. Puis, toujours muets et placides, ils entamèrent le déballage de l’étrange colis.

Ce fut alors que Galeazzo s’avisa d’un contretemps.

- Ah! Mais j’oubliais! Je ne puis tirer sur ces murs… je vais les démolir avec mes armes. Il me faudrait une cible plus appropriée.

- Une cible? Pensa Gaston de la Renardière. Bigre! Aurait-il réinventé l’arbalète ou la bouche à feu?

Tout en devisant sur ton enjoué, le comte sortait de la caisse des pièces sombres, assez lourdes qu’il se mit à assembler avec dextérité.

- Mon ami, comme vous allez vite le constater, j’ai conçu un système amélioré de ribaudequin à la Léonard de Vinci auquel j’ai adjoint les principes fort commodes des canons de Gribeauval, mais en y apportant des perfectionnements sensibles, canons multiples, frein de recul, simultanéité des tirs, chargement par la culasse, rayures des âmes et ainsi de suite…

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- Monsieur le comte, je crois avoir compris ce qu’il vous faut. Là, dans ce coin, ce vieux mannequin d’entraînement pour mes élèves boutonneux.

- Merci, Gaston. Harsa, place les bandes de munitions dans leur logement comme je te l’ai appris, ordonna Galeazzo dans une langue inconnue de l’ancien mousquetaire.

Tandis que le serviteur s’empressait d’obéir, de la Renardière demanda naïvement:

- Pourquoi les balles sont-elles cylindriques et coniques et non sphériques?

- Oh, tout simplement pour assurer une meilleure pénétration et donc pour mieux fendre l’air. Répondit l’Ultramontain avec une certaine condescendance. Allons, assez discouru! Passons aux essais.

Avec fougue, comme ayant retrouvé ses vingt ans, le comte, après avoir fait signe à ses deux domestiques de se mettre à l’abri, tourna la manivelle de la mitrailleuse anachronique qu’il avait assemblée. Cependant, Galeazzo s’était montré prudent. Il n’avait pas été jusqu’à oser faire démarrer l’arme par impulsion électrique alors qu’il disposait de cette technologie. Une seconde auparavant, il avait eu la précaution de donner à Gaston des boules de cire à placer dans les oreilles afin de protéger les tympans; quant à lui, il s’en passait fort bien aimant particulièrement le bruit, la fureur et le sang. Au cœur d’une bataille, il exultait.

Malgré cela, de la Renardière recula impulsivement lorsque la mitrailleuse fit son office et réduisit en charpie le triste mannequin d’osier d’entraînement. Les murs souffrirent également des tirs nourris. Cependant, les douilles tombaient sur le plancher et s’y accumulaient avec une régularité métronomique. Un métronome réglé sur la cadence la plus rapide!

Au-dessus de la salle d’armes, les paisibles voisins se terraient. Le lendemain matin, ils se garderaient toutefois de porter plainte au lieutenant de police, Gaston sentant le ruffian à cinq lieues. De plus, monsieur de la Renardière était noble, alors, ils n’avaient aucune chance!

Enfin, l’infernal engin se tut.

- Morbleu, monsieur le comte, vous m’impressionnez grandement. Cap de Diou comme aurait dit jadis un mien ami gascon! Il y a, sur mon plancher, deux cents balles pour le moins.

- Plus, Gaston, bien plus. Cette mitrailleuse tire quatre cents coups à la minute.

- Diable! Quel prodige!

Dans une salle mitoyenne, une souillon à qui personne n’accordait un regard avait poursuivi sa tâche triviale en frottant le dallage, comme si rien de notable ne s’était produit. Puis, placidement, reprenant son seau en bois et sa serpillière, la grosse femme laide au visage défiguré par la vérole et au menton parsemé de longs poils disgracieux, se redressa, gagna le couloir, descendit les marches d’un escalier plus ou moins droit et branlant, sortit de l’immeuble séculaire et, d’un pas pressé, s’engagea dans un lacis de ruelles à la propreté douteuse.

La domestique n’était pas, loin de là, une innocente femme de charge. Au service d’une puissante et mystérieuse dame russe, son déguisement dissimulait en fait une identité hétérodoxe et pourtant bien réelle. Imaginez un siamois faux jumeau, plus précisément un être hétéropage avec un corps complet de femme et un demi corps d’homme soudé à son ventre,

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dépourvu de jambes le demi corps, le tronc en sus caché par l’ampleur d’innombrables robes, jupons, corsets en osier de bien d’autres accessoires. Nous avions affaire au plus redoutable rival du chevalier d’Éon. La créature se nommait Alexeï Alexandra Souvourov. Il est bon de savoir qu’ici, le demi corps masculin, au lieu de présenter l’aphasie habituelle, tout chétif et atrophié qu’il était, commandait cependant le volumineux corps féminin! Rachitique et scrofuleux, le monstre double n’en portait pas moins des moustaches démodées à la Pierre le Grand.

L’espion hétéropage se hâta de gagner le cabaret le Cygne noir où l’attendait son contact. La souillon, avec une certaine impatience, claqua la porte de l’estaminet enfumé fréquenté par les nautes, les pêcheurs et les ravageurs. Plissant les yeux, la créature double s’avisa de la présence de son supérieur assis au fond de la salle, près de l’immense cheminée où une viande indéterminée rôtissait au-dessus des flammes. Sans façon, tout en se dandinant, Alexandra marcha jusqu’à son contact. La grande femme rousse, au teint de pêche et aux yeux verts, salua brièvement son ou sa subordonnée et lui fit signe de prendre place à ses côtés. Visiblement peu habituée à respirer l’atmosphère lourde et empuantie par la fumée de nombreuses pipes, l’inconnue portait souvent à ses lèvres un fin mouchoir de batiste aux senteurs mêlées de miel et de lavande.

Pendant ce temps, dans le corridor jouxtant la salle d’armes, le Dravidien, appuyé contre un mur écaillé et grisâtre, faisait semblant de sommeiller. En réalité, doté du don de télépathie, Harsa entrait en communication avec son véritable maître. Une sorte d’hologramme - ou plutôt une projection psychique ou inter temporelle, visible seulement de l’Asiatique - prit forme dans la semi pénombre. Étrange image en vérité, représentant un ridicule et inquiétant automate enturbanné rappelant le fameux joueur d’échecs de Van Kempelen! Comme ses cousins australoïdes qui avaient des gênes communs avec lui, Harsa avait la capacité de communiquer inter dimensionnellement, se moquant ainsi des frontières temporelles. De sa bouche animée, l’automate formula des instructions détaillées. L’être s’exprimait en urdu.

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Juin 2152.

Quelques minutes avant la décision de l’exil définitif de la tribu de Lobsang Jacinto le Conseil des sages se tenait à l’intérieur d’une maison en terre crue avec adobe de type anasazi. La salle du Conseil se trouvait au premier étage et présentait des murs ornés de couvertures brodées à motifs géométriques où alternaient les teintes noire, ocre et jaune. Les Sages, assis circulairement, étaient une douzaine. Au milieu du cercle se dressait la statue totem de Chief Seattle qui, en 1854, avait écrit au Président des Etats-Unis Franklin Pierce en lui déclarant que l’homme appartenait à la Terre et non la Terre à l’homme.

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Parmi les douze sages, il y avait présents Lobsang Jacinto - naturellement puisque c’était lui le solliciteur - Tenzin Musuweni, un grand Noir athlétique, Raeva Rinpotché,le plus jeune membre du Conseil, la trentaine, les cheveux noirs mi longs, le teint clair et les yeux légèrement bridés, Dorje Dropa, le chef du village, Assim Roméo, l’homme médecine, Uluru Gendrum, le gardien des traditions, Mani Aniang, le plus âgé et la mémoire de la tribu, et ainsi de suite.

- Faut-il ou non quitter au plus vite le village, abandonner à jamais la contrée menacée par ce peuple venu du ciel, les Haäns?

Telle avait été la question cruciale formulée par Dorje.

Mani Aniang avait jeté, fielleux:

- Nous faut-il croire ce Daniel Lin Wu, ce pirate, ce paria? Sa langue ment autant que ses yeux.

Tandis que les douze Sages méditaient et donnaient leur avis, penchons-nous davantage sur les masques à transformation qui étaient disséminés dans la grande pièce. L’un d’eux était un masque de danse articulé corbeau homme qui aurait pu figurer dans la tribu amérindienne Haïdah, originaire de la côte Nord-Ouest du « Canada » dans notre piste temporelle; un premier masque montrant un oiseau s’ouvrait en deux pour révéler le visage d’un homme où le nez ainsi que le haut des joues étaient verts, doté d’une bouche large, peinte en rouge. Le front portait un motif géométrique avec d’épais traits noirs. Le tout, assez effrayant, servait lors de certaines cérémonies sacrées avant que le bouddhisme ne s’impose sur le continent.

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Près de ce masque double, un hochet de chamane en bois sculpté et peint représentant quatre figures mythiques, corbeau, être humain, grenouille et oiseau tonnerre était suspendu. L’objet, de taille relativement modeste avec ses trente et un centimètres était peint et sculpté dans le bois. Les rouges et les turquoises se détachaient sur la masse noire et le socle non teinté. L’oeil dessiné de profil inquiétait, suggérant la présence d’un esprit protéiforme dans l’objet habité. D’autres masques à transformation appartenaient à l’ethnie Kwakwakàwakw; ce nom presque imprononçable est authentique!

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Au début de la réunion, les réponses étaient mitigées, mais, peu à peu, un consensus ressortait.

- Bouddha, mes frères, nous envoie cette épreuve, faisait Uluru Gendrum en inclinant la tête.

- Pourquoi donc? S’écria Raeva, le plus impulsif.

- Tout simplement, pour tester notre bouddhéité.

- Dans ce cas, nous ne devons pas nous dérober et, au contraire, il nous faut accepter notre sort, compléta Mani Aniang.

- Accepter notre sort, reprit Dorje Dropa, cela signifie rester sur notre terre et mourir.

- Mourir? Qu’importe! Souffla l’ancêtre; Pourquoi craindre ce qui est dans la nature de toute chose? Nous trépassons et nous connaissons alors une nouvelle incarnation, voilà tout.

- Encore faudrait-il que celle-ci soit plus aboutie! Constata Assim Roméo.

- Que crains-tu donc, frère Assim? La mort ou le jugement du Bouddha?

- Permettez, demanda Raeva le rhapsode. Mourir peut être tentant pour lez plus âgés d’entre nous qui ont connu une vie longue et paisible; mais vous oubliez les plus jeunes, les enfants, nos enfants, les femmes, nos sœurs, nos compagnes… une fois que l’envahisseur nous aura anéantis, que restera-t-il de notre communauté, de notre sagesse, de notre connaissance des choses et des êtres, de l’enseignement du Bouddha? Rien!

- Rien, et alors? Tout ceci, le monde matériel n’est que fumées!

- Sans doute… mais, rester, ce n’est pas mourir dignement! C’est céder à la résignation, c’est faire preuve de lâcheté! Dit Raeva avec feu.

Le jeune homme appartenait à la secte des moines soldats et ne craignait donc pas d’affronter des ennemis supérieurs en force et en nombre; Impavide, Tenzin Musuweni reprit la parole.

- Mes frères, je me dois de vous rappeler un passé pas si lointain. Il y a de cela quelques décennies, nos ancêtres ont fait un choix qu’ils ont cru le meilleur pour la communauté humaine. En ce temps-là, la paix régnait sur la Terre tout entière, gouvernée par la parole du Bouddha de la Compassion. Nos ancêtres ont cru que cet état des choses serait éternel. Ils renoncèrent donc à la technologie, aux armes qui volent et foudroient, aux machines qui allaient et sur terre et sur mer porter la mort. Or, en détruisant ces armes, en oubliant toute technologie mécanique avancée, ils nous ont condamnés, laissés à la merci de prédateurs violents, avides de sang. Ils ont fait de nous des moutons, tandis que, dans le ciel, les hyènes et les loups se regroupaient et que les tigres se préparaient.

- Frère Musuweni dit vrai. Il a raison. Approuva Assim Roméo. Dans la plénitude de notre équilibre, nous avons voulu ignorer que les démons se dissimulaient partout, y compris dans ce qui nous était devenu désormais inaccessible, l’espace! Aujourd’hui, ils sont là, et ne se contentent pas de frapper à notre porte…

- Ils brûlent nos champs, enchaîna Raeva, détruisent nos maisons, s’emparent de nos femmes et de nos enfants.

- Que pouvons-nous leur opposer? demanda Dorje Dropa. Vous Raeva ainsi que vos dix-neuf compagnons guerriers avec des arcs, des lances et des haches, vous serez vite balayés!

- Pourquoi les affronter? Ne nous opposons pas. Offrons aux démons notre inertie, jeta Mani Aniang avec un certain courage. La violence n’a jamais rien résolu. Mes frères, résister est inutile.

- Pardon, fit alors Lobsang Jacinto. Combattre, verser le sang, résister, n’est pas la solution. Nous rendre, nous offrir en sacrifice comme notre frère le bison, non plus! L’étranger nous a présenté une autre alternative. Nous pouvons tous être sauvés, oui, tous les membres de notre communauté. Nous devons le suivre.

- Ah! Mais notre monde ne sera plus!

- Certes, Mani Aniang. Le prix à payer peut sembler lourd. Cependant…

- L’étranger nous offre un refuge, appuya Tenzin.

- Un refuge? Ricana le contradicteur. Où? Quand? À quelles conditions? Ce Daniel Lin, poursuivit-il avec mépris, l’avez-vous bien écouté? Avez-vous dépassé les apparences? Avez-vous sondé son cœur? Mes frères, en lui, tout n’est que ruines.

- Mani Aniang, je ne dirai pas cela, répliqua fermement Lobsang Jacinto. L’étincelle n’est pas éteinte chez Daniel Lin. Il a combattu les démons du désespoir et de l’obscurité, d’ailleurs, il le reconnaît lui-même. Ce combat, présentement, il le poursuit encore. Comme vous le voyez, il ne renonce pas à triompher d’eux. Dois-je rajouter qu’il demeure la seule chance qu’il nous reste?

- Oh, siffla l’ancêtre toujours venimeux et notre prochaine réincarnation?

- Justement! Fit Tenzin avec force. Bouddha verrait notre capitulation comme un suicide. Or, vous savez mes frères ce qui attend les suicidés.

- Je comprends parfaitement. Votre choix est déjà fait, soupira amèrement Mani Aniang.

- Nous ne désirons pas que sauver nos vies, reprit le Noir.

- Exactement, nous devons tenir compte des besoins de toute la communauté, compléta Assim.

- Effectivement. Pourquoi accepter un sacrifice vain? Saisissons donc le filet tendu par Daniel Lin. Qu’importe le lieu où nous vivrons du moment que nous vivrons!

- Notre frère Raeva parle comme si l’esprit du corbeau l’habitait, émit Assim.

- Faisons confiance à Daniel Lin Wu, conclut Dorje Dropa. Accordons donc à l’étranger le bénéfice du doute quant à ses véritables intentions. Il veut nous sauver? Hé bien, qu’il nous sauve. Ensuite, si l’Univers dans lequel il réside ne nous convient pas, nous partirons à la recherche d’un autre lieu plus approprié.

- Soit, Dorje Dropa. Tes paroles seront suivies. La survie de notre communauté avant tout.

Les Sages reprirent en chœur le mantra. Ainsi Lobsang Jacinto avait su convaincre la majorité des siens.

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dimanche 2 octobre 2011

Le nouvel envol de l'Aigle : 1ere partie : El Desdichado chapitre 1er première partie.

Première partie: El Desdichado

Chapitre 1

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Août 1628, forêt de Senlis.

Un cavalier, tout vêtu d’un habit couleur terre de Sienne brûlée, chevauchait à un rythme d’enfer, éperonnant régulièrement sa monture. La plume blanche de son feutre s’abîmait par la vélocité et le vent qui soufflait.

Gaston de la Renardière était chargé d’une importante mission. Mandé par sa Majesté Louis le Treizième en personne, il devait remettre en main propre une missive secrète au représentant du duc de Savoie Charles Emmanuel qui roulait carrosse tant bien que mal à vingt lieues devant. Notre mousquetaire avait à cœur de satisfaire son souverain qui l’avait - enfin! - distingué.

Qu’avait de remarquable, ce Gaston de la Renardière? Imaginez un géant à la crinière blond-roux, dépassant largement les six pieds de haut, une moustache à faire frémir le premier spadassin venu ornant sa lèvre supérieure, une royale sur le menton entretenue avec un soin jaloux, un teint rubicond - évidemment, le mousquetaire aimait tâter un peu trop souvent les crus d’Anjou d’où sa mère était originaire - doté d’yeux clairs presque de la teinte de l’eau.

Tout à sa chevauchée, sa casaque claquant au vent, Gaston ignorait avec superbe le temps menaçant, les gouttes de pluie qui fouettaient le sentier le transformant en bourbier, l’orage qui grondait et se rapprochait, les éclairs qui déchiraient le ciel devant lui à intervalles réguliers;

Soudain, sa monture, un demi sang à la robe baie, renâcla. La foudre venait de tomber à trois toises à peine. Bien que partiellement aveuglé et assourdi, le mousquetaire n’en éperonna que davantage le noble animal qui accéléra encore sous la pression sévère de son maître. Ce fut alors que l’impossible, l’imprévisible se produisit.

La foudre retomba au même endroit. Désarçonné, le cavalier chuta avec brutalité sur le sol détrempé tandis que les hennissements effrayés du cheval semblaient s’éloigner. Sonné, abasourdi, Gaston tenta de recouvrer ses esprits. Tout était blanc autour de lui. Avait-il donc perdu connaissance? Se retrouvait-il dans un monde dit meilleur? Il était sûr d’une chose. Il respirait. Se frottant vigoureusement les paupières, il sentait son corps douloureux se rappelant à lui. Bref, notre géant était bel et bien en vie.

Lorsqu’il rouvrit les yeux et parvint à ajuster sa vue, Gaston se demanda ce qu’il faisait là, assis sur le pavé, face aux murailles de la Bastille. Nauséeux, légèrement amnésique et déphasé, le mousquetaire se releva et se mit à errer dans un Paris qui avait bigrement changé. Certaines rues et quartiers lui apparaissaient méconnaissables, d’autres au contraire familiers. Quant à la Seine, puante, elle charriait ses immondices habituelles.

Cependant, les Parisiens étaient différents, ou, du moins, leurs vêtements, leurs coiffures et leur allure. Les femmes affichaient ainsi un petit air effronté qui, ma fois, ne lui déplaisait point. À son passage, elles le fixaient avec insistance, puis se mettaient à rire. Quant aux hommes, ils se montraient plus circonspects à son égard, haute stature oblige. Son épée, longue et menaçante, qui lui battait le mollet, expliquait aussi cette prudence.

Avançant lentement, Gaston constata que les pourpoints, justaucorps et bottes larges avaient disparu. Ces dernières avaient été remplacées par des bottes à revers ou par des chaussures assez fines. Les hommes de ce Paris lui semblaient efféminés avec leur menton glabre et leurs cheveux longs noués en queue derrière la nuque. Le mousquetaire ignorait que cette coiffure se disait portée en catogan. Quant aux rouleaux sur les tempes, ils lui parurent d’un ridicule achevé.

L’errance du baron de la Renardière dura longtemps. Le soleil se couchait, bas sur l’horizon. Allons, las et affamé, il devait trouver un abri, une taverne quelconque, voire une auberge accueillante. Ses pas le conduisirent place Louis XV. Intrigué par la statue équestre, il l’examina avec soin, y lut, sans y croire, l’inscription gravée sur le socle. Ce monarque-ci était décédé en 1774. De quelle diablerie avait-il été la victime?

Choqué, prêt à perdre la raison, il se retrouva dans le Marais. Là, il dut se rendre à l’évidence. L’hôtel de Nesle, tel qu’il le connaissait, n’existait plus!

C’en fut trop pour notre mousquetaire. S’asseyant sur la chaussée, il pleura. Mais notre Gaston était un homme fort que rien n’abattait. Tandis qu’un préposé allumait les quinquets, de la Renardière se morigéna durement.

- Je dois manger et dormir au plus vite. On ne réfléchit pas bien le ventre vide. Morbleu! Où peut-on se restaurer dans le coin? Demandons à ce quidam.

Dans un français archaïque, le mousquetaire aborda l’employé.

- Mon sieur, veuillez excuser mon outrecuidance, mais je ne suis pas du pays et je cherche à me restaurer et à me désaltérer.

- Oh! Je le vois bien que vous n’êtes pas d’ici, mon brave seigneur! Tenez, à trois rues sur votre gauche, il y a un café tenu par un honnête commerçant. Vous ne pouvez pas vous tromper. Le bonhomme Musseau propose aussi des garnis pour la nuit.

- Merci mon sieur.

Ôtant son feutre cabossé et déchiré, Gaston salua poliment.

Le déraciné se hâta de suivre les indications du préposé, évitant de se poser des questions. Ainsi, il entra dans le café. Le patron s’empressa de lui servir un étrange breuvage brûlant, de teinte noire dans une jolie tasse blanche. Avec méfiance, le mousquetaire en but une gorgée.

- Peste! C’est bouillant et très amer!

- Sucrez donc votre café, monsieur! Le sucrier est là, juste devant vous. Cela n’aura aucune incidence sur le prix.

- Du sucre à la libre disposition du client? Et non pas en vente à l’once chez l’apothicaire?

- Euh, oui… grâce à nos plantations des Indes occidentales. Bien. Je vous laisse à votre dégustation. D’autres clients à servir. Je reviens dans quelques minutes. En attendant, prenez cette gazette; elle a reçu l’imprimatur royal.

Maître Mousseau s’éloigna pour satisfaire la commande d’un bourgeois à lunettes au ventre prospère. Gaston s’empara des feuilles de la gazette et les parcourut rapidement. Il y glana de précieuses informations: d’abord la date, celle du 3 avril 1778; ensuite, le nom du souverain régnant, Louis XVI. Puis, les graves et importantes nouvelles d’Amérique.

- J’ai inexplicablement changé de siècle! Soupira le héros malgré lui de cette mésaventure. Pourquoi? Sous quel caprice de quelle divinité? Regagnerais-je un jour ma bonne année 1628? J’en doute fortement; après tout, ici, cela ne me paraît pas si terrible… tantôt, j’interrogerai habilement le patron de ce café. Alors, j’aviserai, mordiou! Comme s’exclamerait un mien ami gascon… demain est un autre jour…

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Septembre 2517, à proximité de la ceinture de Oort.

- … Monsieur le Français! Rugit Benjamin Sitruk avec un accent des Cornouailles caractéristique. J’ai l’honneur de vous faire part que je vais tirer! Comme votre écran et vos senseurs vous le montrent, je ne suis pas venu seul. Fin de communication.

L’écran du Lagrange n’afficha plus alors qu’un fond gris. Cependant, le capitaine di Fabbrini, le deuxième officier du vaisseau, fronça les sourcils. Elle était visiblement contrariée.

- Commandant, fit-elle. Nous n’allons pas nous rendre! Il n’en est pas question. Ce vaisseau scientifique est à la pointe de la technologie détenue par notre Empire; même si six torpilleurs ennemis ainsi que le vaisseau amiral des Albion, le Cornwallis, nous entourent, il nous faut combattre.

La petite brune s’était exprimée avec force, sur un ton déterminé qui avait eu pour résultat de faire ressortir son accent italien. Elle savait tout comme son supérieur que ne s’offraient au Lagrange que deux options. Toutes les deux se concluraient par la mort, honorable ou pas.

- Nous rendre? Répliqua le commandant Grimaud. Cela ne rentre pas dans mes intentions, capitaine, poursuivit froidement l’officier supérieur. Zlotan et Chtuh, hyper luminique 8, maintenant! Tant pis pour ceux d’en face!

En effet, l’hyper luminique, sans distance suffisante entre les vaisseaux, pouvait s’avérer mortel. Il déclenchait des remous distorsionnels qui mettaient à mal toutes les structures et êtres vivants pris au piège de cette tempête artificielle.

- Exécuté! Jeta le dinosauroïde vert avec hargne.

- Kirù, reprit l’officier en chef, torpilles à photons prêtes à être lancées, tubes 3, 5 et 9. En rafales. Vérification des torpilles à bosons en réserve.

- C’est fait, dit le chef de la sécurité en hochant la tête.

- Ingénieur en chef, ordonna le commandant français en se tournant vers le grand Noir extraterrestre, préparez le vaisseau, ça va secouer!

L’Hellados acquiesça et répliqua, toujours aussi impassible.

- Compensateurs inertiels prêts à toute éventualité depuis une minute, monsieur.

Comme à son habitude, l’extraterrestre avait anticipé l’ordre.

- Pilote, configuration Fermat, delta, gamma, upsilon, 12//00//XA//YY/.

- Oui, commandant! Siffla Zlotan Karasanyi, très concentré.

C’était sur son habileté que reposait le sort du Lagrange. Mais aussi sur le génie tactique de Daniel Grimaud.

À cet instant, devant sa console auxiliaire, l’enseigne Violetta Grimaud se permit de souffler. Elle voyait s’éloigner les ailes de la mort. À quatorze ans et demi à peine, elle ne se sentait pas prête à passer de l’autre côté. Excitée et enthousiaste, elle s’écria:

- Mazette! Là, oui, là, nous avons une minuscule chance de nous en sortir! Une sur dix-huit trillons, à peu près… le vice-amiral Fermat et ses tactiques imparables car hétérodoxes. Ses manœuvres désespérées, inattendues, folles mais géniales… ah! Le temps où il commandait le Napoléon II! Ça c’était super! Et si, à notre tour, on réussit, ce sera super extra!

- Enseigne taisez-vous et occupez-vous des relais internes auxiliaires.

Mortifiée, rappelée sévèrement à l’ordre par sa mère, l’adolescente baissa la tête.

Le combat s’enclencha dans le système Sol, au milieu de la ceinture de Oort, âpre, sans merci. Le Lagrange, vaisseau scientifique avec un équipage de deux cent-cinquante personnes face à sept vaisseaux anglais, configurés pour les affrontements contre les pirates Mondaniens et les Haäns.

Au XXIe siècle, le HMS Cornwallis aurait ressemblé à un gigantesque porte-avions avec ses deux mille cinq cents membres d’équipage et ses cent vint guêpes semblables à des chasseurs à réaction. Il fallait rajouter à cette force de frappe les six raptors torpilleurs.

Cependant, Daniel Lin Wu Grimaud continuait d’égrener ses ordres d’une voix sans inflexion.

- Hyper luminique 12, maintenant. Configuration Fermat Thêta, Zêta, Phi//26//32//CH//MX.

Violetta eut un frisson. Elle avait reconnu les coordonnées.

- Brr. Le saut quantique. Nous allons engendrer un puits noir gravitationnel. Qu’est-ce que ça va tanguer! Ce matin, j’aurais dû me passer de petit déjeuner…

Faisant comme s’il n’avait pas entendu les remarques de la jeune enseigne, Daniel poursuivit:

- Albriss, renforcement des boucliers: quarante-huit couches.

- Oui, commandant. Mais je dois vous signaler que nos réserve énergétiques sont descendues à 72%.

- Dans ce cas, basculez les niveaux 13 à 18 en statut de survie. Ce sera toujours cela d’économisé.

- Bien, commandant.

Dans l’espace profond, les torpilles du Cornwallis, du Hamilton, du Nelson, du Henry V, de l’Essex, du Tudor et du Victory se perdaient tandis qu’au contraire celles du vaisseau français, plus léger et plus maniable, et sans doute aussi plus « véloce », atteignaient toujours leurs cibles. Toutefois, il restait encore à tirer les torpilles à bosons. Alors, les vagues d’ondes engendrées par ces armes terribles secoueraient impitoyablement le Lagrange. Cela arriva bien trop tôt, au goût de Violetta. Son vaisseau dut lutter contre les spirales du puits noir gravitationnel et les tempêtes provoquées par les torpilles à bosons.

Désormais, on se serait cru à l’intérieur d’un shaker et il n’y avait pas un seul membre de la passerelle qui ne peinât à conserver son équilibre malgré les sustentateurs inertiels à pleine puissance; les oreilles humaines ou pas bourdonnaient, voire saignaient, tandis que les flux gastriques n’étaient pas rares.

A bord du vaisseau amiral ennemi, le commandant Sitruk, un géant roux à l’œil bleu et à la barbe soignée, rongeait son poing devant l’incroyable maestria du Lagrange. Pourtant inférieurs en nombre et surclassés, les Français ne lui en infligeaient pas moins de lourds et cruels dégâts. Et puis, soudain, hop! Plus rien… ces foutus Napoléonides s’étaient évaporés.

- Devil! Où est-il passé? Il y a eu cette langue noire devant nous et c’est tout…

Derrière Benjamin, calmement, le numéro 2 du Cornwallis, le capitaine Irina Maïakovska Sitruk se leva et, prenant le poste de l’officier scientifique, un Castorii, régla quelques curseurs selon une configuration peu usitée.

- Commandant, fit-elle ensuite en russe, je l’ai! Le Lagrange a d’abord créé volontairement un puits noir gravitationnel. Pour détourner notre attention, il nous torpillait et nous n’avons rien vu venir.

- Sacré nom d’un chien! Belle manœuvre de diversion… elle nous coûte quinze guêpes. De plus, le Victory est salement amoché.

- Désormais, le vaisseau français s’est réfugié au sein de la nébuleuse NC21...

- Capitaine, c’est totalement impossible! S’écria Sitruk hors de lui. Oubliez-vous que celle-ci est distante de vingt-six années lumière?

- Commandant, je vous rappelle que le puits noir gravitationnel entraîne un tunnel distorsionnel qui raccourcit considérablement les distances. Nos instruments ont pu enregistrer toutes les données nécessaires. Nous sommes en état de le rejoindre.

Debout derrière sa console, le chef de la sécurité gronda et se permit de frapper le sol de dur acier avec sa queue à balancier.

- La technologie a du bon! D’autant plus que ces crottes de Vroush l’ont volée aux Otnikaï! Rugit Kiku U Tu, le Troodon.

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À bord du Cornwallis, une minute avait passé. Le commandant britannique avait ordonné à ses ingénieurs ainsi qu’à ceux des torpilleurs accompagnateurs de reconfigurer les moteurs afin de recréer les mêmes conditions cinétiques que le vaisseau ennemi lorsqu’il avait effectué son saut. Or, ces réglages s’avéraient fort délicats. L’erreur la plus minime, de l’ordre d’un micron, et les Anglais auraient été réduits en cendres, ou condamnés à voguer pour l’éternité à la limite de l’horizon d’événement d’un trou noir.

- Capitaine Maïakovska, reprit Sitruk, avez-vous identifié qui commande le vaisseau français?

- Les affectations ont changé récemment. Hum… selon les sources de l’Okrahna, il s’agit d’un certain Daniel Lucien Napoléon Grimaud… l’ancien premier officier du Laplace. Ah! Et il a fait ses classes à bord du Napoléon II, sous les ordres de l’actuel vice amiral André Fermat.

- Bigre! Maintenant, je comprends tout. Ce foutu frenchy va me donner du fil à retordre. Il doit connaître sur le bout des doigts tous les tours du vice amiral.

- Certes, mais Fermat est désormais à la tête de la section 51.

- Oh! Oh! Capitaine, que trament ces mangeurs de grenouilles?

- Nos propres services n’en ont pas une idée très claire.

- Alors, il est temps que notre coopération avec la Chine se renforce.

- Tout à fait, commandant.

Puis, ayant perçu un sifflement caractéristique annonçant que tout était prêt, Sitruk brancha les communicateurs internes et externes et donna l’ordre d’effectuer le tant redouté saut quantique.

- Translation, trois, deux, un, zéro!

***************

Pendant ce temps, à bord du vaisseau scientifique français, le numéro 2 du Lagrange, Lorenza di Fabbrini paraissait troublée.

- Commandant! Jeta-t-elle avec irritation. Vous n’avez fait que gagner du temps!

- Je l’admets, capitaine. Le commandant du Cornwallis n’est pas un sot. Il aura vite compris notre manœuvre et nous aura rejoints d’ici peu. Alors, votre affrontement direct, vous l’aurez mais dans un environnement plus favorable. Après tout, ni notre médecin en chef Denis O’Rourke, ni Veronica ni Renate n’ont signé pour mourir à bord de ce vaisseau!

Zlotan lâcha:

- Ces civils, que des pleutres et des couards!

- Lieutenant, je n’ai pas sollicité votre avis.

L’ingénieur en chef et parallèlement chef des opérations, qui conservait en toute occasion un sang-froid à toute épreuve, informa son supérieur:

- Commandant, nous entrons dans la nébuleuse NC21. Repère 00-00- 00-01.

- Enregistré. Pilote, maintenez le cap. Navigateur, vérifiez vos instruments. Nous allons encore réduire nos signaux énergétiques. Toutes nos communications internes fermées sauf celles de l’infirmerie.

- Bien, commandant, souffla l’enseigne Grimaud chargée de l’exécution de cette tâche.

Albriss reprit à mi-voix et en langue helladienne. Il savait que son supérieur la comprenait à défaut de la pratiquer.

- Sinkar, j’ai le moyen de rendre les senseurs extérieurs plus efficaces de cinquante-deux pour cent, sans dépenser d’énergie supplémentaire… il suffit de transférer une partie des relais des senseurs internes vers la coque externe du vaisseau.

Daniel Lin faillit répondre dans la même langue que l’extraterrestre mais se reprit juste à temps.

- Combien de minutes pour exécuter cette tâche?

- Douze minutes, monsieur. Si je suis secondé, quatre minutes.

- Kirù, prêtez main-forte à Albriss.

- Tout de suite, commandant.

Tandis que les deux officiers s’affairaient, en partie accroupis sous les consoles de communications et des senseurs, un étrange jeu de chats poursuivant la souris débuta. Le Cornwallis et ses torpilleurs avaient en effet été détectés à cent cinquante mille kilomètres à peine. La nébuleuse brouillait les échos et dissimulait le vaisseau français mais l’ennemi était logé à la même enseigne. Cependant, la technologie des Napoléonides était supérieure à celle des Anglo-Russes, du moins dans le domaine de la détection.

Sur la passerelle du Lagrange, tout le monde se taisait, baigné par une lumière jaunâtre conférant aux visages des aspects sinistres les faisant ressembler à des masques mortuaires. Violetta elle-même réussissait à ne pas lancer ses remarques habituelles ce qui, dans son cas, relevait de l’exploit.

Le temps s’étirait, s’étirait…

Daniel Lin Wu était inquiet. Pour l’heure, il avait mené sa barque avec succès. La pénombre qui régnait dans le centre de commandement du Lagrange l’aurait plutôt amusé ailleurs, en temps normal. Celle-ci, en effet, lui rappelait les reproductions des combats maritimes à bord d’un sous-marin yankee de la Seconde Guerre mondiale. Les Américains essayaient d’échapper aux torpilleurs allemands.

Mais ici, il n’y avait eu nulle Seconde Guerre mondiale. Il devait faire plus attention et se renseigner davantage sur l’histoire aberrante de cette chrono ligne folle et sur sa famille. Un instinct lui disait qu’il avait failli se trahir. Son alter ego avec qui il avait fusionné ne possédait pas son don plus que prodigieux des langues.

Jusqu’à maintenant, personne à bord ne soupçonnait que le commandant Grimaud était en quelque sorte un imposteur. Il devait donc composer avec les talents limités de son double, voir ce qui subsistait de Wu en lui et empêcher ce Daniel qu’il sentait penser au plus profond de lui de refaire inopinément surface. Heureusement que la personnalité du daryl androïde était bien plus forte que celle de ce patriote de Daniel Lucien Napoléon!

Dans cette piste temporelle, Antor avait totalement disparu. Mais il y avait plus grave encore. Le commandant Wu avait beau lancer des appels mentaux à tout-va dans les autres chrono lignes grâce à ses facultés transdimensionnelles qu’il avait légèrement débridées, ceux-ci restaient sans écho. Ah! Il devait cette solitude à ce satané et maudit Johann van der Zelden dont il avait encore en mémoire sa toute récente rencontre. Avant de s’estomper, l’Entropie incarnée l’avait mis en garde sur le piège qu’elle lui préparait. Daniel Lin se retrouverait confronté à la solitude, au désespoir, au déshonneur et à l’ignominie…

Donc pas d’Antor, son frère parmi les étoiles, pas d’Irina, mais Lorenza son épouse… aïe! Dans ce 2517-ci, les métamorphes ou demi-métamorphes étaient télépathes. Or, justement, le deuxième officier du Lagrange le scrutait avec insistance, tentant de percer ses boucliers mentaux. La petite Italienne insistait, s’étonnant de la résistance du commandant. Enfin, elle capitula tout en songeant:

« Par les mânes de Napoléon le Grand! Il a pris des leçons avec Albriss! Sans m’en informer, bien évidemment. Je vais devoir en référer au plus vite au Ministère de la Propagande et du bien-être de la population. »

Comme on le voit, Lorenza di Fabbrini Grimaud cumulait avec son poste de second du vaisseau, la fonction peu sympathique, de commissaire politique.

S’asseyant près de l’Hellados, la jeune femme vérifia les coordonnées scientifiques concernant la nébuleuse. Au lieu de faire sa médecine, la dame était diplômée d’astrophysique. Recrutée à vingt ans par l’amiral Coudroit, elle était devenue une personne redoutée. Si nécessaire, elle avait le pouvoir de passer par-dessus le commandant en titre du vaisseau.

Voyant que son épouse était occupée, Daniel Lin se mit à consulter en hyper vitesse et discrètement les archives du Lagrange.

17 septembre 2517. Souverain régnant: Louis Jérôme Napoléon IX, marié à Inès de la Cabrera Blanca. L’Empire français s’étendait sur la moitié de la planète Terre, allant du nord du Canada jusqu’au Brésil tout en cernant les minuscules Etats-Unis d’Amérique réduits à vingt États. Les choses se compliquaient un peu plus en Europe et en Afrique, les Napoléonides étant en concurrence avec les Britanniques et les Russes. En Extrême-Orient, la Chine était un partenaire très courtisé. Tantôt, le pays favorisait l’Anglais, tantôt le Français. Or, depuis l’accession au trône du « Grand Dragon du Ciel », l équilibre multiséculaire paraissait rompu. Depuis six années, Fu le Suprême penchait en faveur d’Edward XVI de Saxe Cobourg. La Chine imposait sa loi au Japon, mais également à la Corée, à l’Indonésie, à la Birmanie, aux Philippines, à la Thaïlande, à l’Indonésie, à la Malaisie et à l’Indochine, ayant dû se replier lorsqu’elle avait tenter de conquérir le sud jusqu’à la Papouasie.

Revenant en Afrique, Daniel Lin constata que peu de pays connaissaient l’indépendance. Au mieux, certains, comme le Soudan, l’Égypte, ou encore la Namibie et le Congo étaient des protectorats.

Après avoir rendu la planète Terre exsangue, l’avoir pillée jusqu’à plus soif, les Trois Grands, c’est-à-dire les Anglo-Russes dont l’alliance remontait à Georges III et Alexandre Ier, les Français et les Chinois s’étaient lancés dans la conquête spatiale. Ainsi, tout le système solaire avait été exploité dans un premier temps, puis, au fur et à mesure des progrès techniques, les autres soleils plus ou moins à proximité. La découverte de la propulsion quantique avait eu pour conséquence d’entraîner une grande partie de la Galaxie dans les querelles sanglantes des humains.

En effet, dans leur pérégrination guerrière, les Terriens avaient croisé d’autres peuples. Hellas, qui possédait une avance scientifique plus qu’évidente, avait choisi de ne s’allier à aucun gouvernement humain, jugeant l’espèce totalement barbare et immature. Toutefois, elle avait signé des accords commerciaux et culturels favorables aux deux parties. Néanmoins, quelques rares Helladoï avaient daigné s’engager, mais à titre personnel sur des vaisseaux scientifiques d’origine terrestre. C’était pourquoi Albriss servait à bord du Lagrange.

De leur côté, les Kronkos avaient accepté d’être les partenaires des Anglo-Russes tandis que les Otnikaï, les Marnousiens et les Castorii faisaient preuve du plus bel opportunisme qui soit, changeant d’alliance et d’intérêt au gré des circonstances.

Pour résumer, la présence humaine ne dépassait pas les cinq cents unités astronomiques et la Terre n’avait pas encore eu de contacts directs avec l’Empire Haän gouverné d’une poigne de fer par Hinduk IX. Peu d’humanoïdes soupçonnaient l’existence de la Dimension p, ses membres n’ayant apparemment pas interféré dans l’histoire humaine.

Au fur et à mesure qu’il se familiarisait avec cette piste temporelle, ce qui effrayait le daryl androïde, c’était le totalitarisme du système napoléonien, un système qui reposait sur un réseau planétaire de camps de travail pudiquement nommés camps de rééducation. À ce jour, au sein de toute la Galaxie explorée, on répertoriait mille cinq cent neuf bagnes d’origine napoléonide, des plus laxistes - enfin tout est relatif - comme celui situé dans la banlieue de Munich et administré par le duc de Bavière Franz, un lointain descendant de Franz Von Hauerstadt, aux plus sévères, tels ceux localisés sur Io et Europe. Les plus inhumains, réservés aux déserteurs, aux pirates capturés, aux criminels et assassins de tous poils, aux infâmes traîtres qui avaient de justesse sauvé leur tête, orbitaient autour de Bêta Centauri, plus exactement autour de la quatrième planète de ce système. Le plus sinistrement célèbre répondait à l’appellation justifiée de Bolsa de basura dos, sac poubelle deux, en français.

Dans cette chrono ligne, Daniel Grimaud n’était pas bouddhiste mais agnostique. Il n’affichait aucune préférence religieuse, se contentant cependant d’assister à la messe quatre dimanches par an. Certes, il avait quelques ancêtres asiatiques - ce qui expliquait que personne n’avait vu de différence physique entre les deux Daniel y compris lui-même lorsqu’il s’était regardé se refléter sur un écran - mais cette ascendance remontait au milieu du XX e siècle par sa filiation directe avec Sun Wu fils, le créateur des daryls androïdes comme Timour Singh le cruel dans sa piste temporelle d’origine. Naturellement, ici, il n’avait ni de frère aîné prénommé Georges, ni de « jumeau » répondant au double prénom de Daniel Deng. Toutefois, il restait bien le benjamin de trois fils. Le plus âgé des rejetons Grimaud, Victor Gustave Napoléon, occupait le poste de vice-premier Ministre de la partie française de l’Australie. Le second frère, Philippe Louis Napoléon, se contentait de présider un Sénat, caisse de résonance de la volonté impériale. À lui, le cadet, Daniel Lucien Napoléon, avait été dévolu le métier des armes. Une brillante carrière s’annonçait. Dans moins de cinq ans, l’impétrant serait bombardé amiral non grâce à ses talents personnels mais bien grâce à ses appuis dans les rouages internes du pouvoir napoléonien.

Daniel Lin était donc dégoûté et par ce qu’il apprenait sur ce monde-ci et par ce qu’il voyait et sentait de son double, qui, au fond de sa psyché, pestait, rageait, lançait des imprécations. Une simple admonestation fit taire définitivement la voix de Daniel Lucien Napoléon. Bien que ce personnage fût peu sympathique, marqué par un arrivisme forcené, il se montrait bon père et mari fidèle. Il cultivait également des liens platoniques avec la belle Aure-Elise d’Elcourt née Gronet, une jeune femme qu’il avait connue alors que cette dernière n’était encore qu’une enfant, tandis qu’il passait des vacances méritées dans la cité d’Eden Chantilly, un lieu de villégiature réputé pour les fortunés et privilégiés du régime. Son mariage avec la semi-métamorphe Lorenza di Fabbrini avait été imposé par le souverain en personne. Daniel Lucien Napoléon n’avait pu se soustraire à celui-ci. De cette étrange union étaient nées Violetta, quatorze ans et demi, et Maria, un peu plus de cinq ans à peine.

Officiellement, l’adultère n’était pas encouragé dans l’Empire et ayant trop à perdre, Daniel Grimaud avait opté pour la prudence et n’avait jamais trompé son épouse. De toute manière, cette dernière l’aurait su immédiatement, vu ses dons de télépathe, et aurait pu prendre des mesures de rétorsion.

Daniel Lin, après une lecture rapide des données historiques, s’était mis à exécrer profondément le fondateur de la dynastie des Napoléonides, Napoléon le Grand. Le personnage, imbu de lui-même, se persuadant de son ascendance divine, avait su, par ses intrigues, s’imposer face au faible et falot Louis XVI qu’il avait odieusement trompé. Le monarque, ébloui par les talents militaires de l’officier, avait rétabli le titre de connétable au profit de Napoléon Bonaparte. En 1795, celui-ci prenait la tête d’une armée royale à la supériorité technique étonnante. Cette armée avait écrasé avec succès toutes les tentatives révolutionnaires pour partir ensuite à la conquête des Pays-Bas autrichiens, de l’Autriche elle-même, de la rive gauche du Rhin, de la partie occidentale de la Pologne, et pour terminer, de l’Italie de Nord jusqu’à la Toscane!

A la mort soudaine du souverain légitime, dans des conditions plus que troubles - pudiquement les archives évoquaient une indigestion - le connétable avait fait un coup d’État et s’était proclamé Empereur aux dépens du jeune Louis XVII. Emprisonné, l’adolescent était mort quelques semaines plus tard, un décès survenu fort à propos. Les oncles, Provence et Artois, s’étaient contenté d’émigrer illico presto.

Réfugiés à l’étranger, les derniers Bourbons avaient comploté, comploté encore pour finir l’un, fusillé dans les fossés de Vincennes, l’autre, purement et simplement assassiné.

Un chuintement imperceptible. Daniel Lin qui bénéficiait d’une ouïe améliorée, cessa aussitôt de consulter les archives. Deux personnes pénétraient dans le centre de commandement. Il s’agissait du représentant personnel de l’Empereur Louis Jérôme Napoléon IX, Sa Seigneurie l’Ambassadeur Marie André d’Elcourt, comte de Montfermeil et de son épouse. Au premier abord, l’homme n’inspirait aucun respect particulier. Fluet, inodore et incolore, voilà les adjectifs qui le caractérisaient le mieux. Ses cheveux blonds filasses, trop clairs, se voulaient coupés à la Brutus, hélas, sans succès! Une moustache d’un suprême ridicule ornait ses lèvres. Sans son uniforme clinquant tout brodé d’abeilles, où l’or vous aveuglait, personne ne se serait retourné à son passage. Il n’aurait pas même reçu un salut ce m’as-tu-vu placé à ce haut poste du fait de sa naissance!

Au contraire, l’épouse légitime de ce personnage était une merveille de beauté et de grâce. Vêtue avec simplicité d’une robe blanche, Aure-Elise adressa un sourire imperceptible à son ami avant de reprendre un maintien plus froid et plus officiel. La jeune femme, dotée d’un caractère certain, pouvait obtenir, si nécessité l’y obligeait, quelques avantages et passe-droits.

Instinctivement, Daniel Lin sut, qu’en cas de coup dur, il pourrait compter sur le soutien indéfectible de la comtesse. Quant à Violetta Grimaud, malgré son jeune âge, elle était assez inventive pour se sortir des situations les plus acadabrantes bien qu’elle ne fût pas télépathe!

Fronçant ses sourcils, Sa Seigneurie se permit une réflexion bien sentie d’une voix sèche n’admettant aucune réplique:

- Commandant, je n’aime pas cette atmosphère d’esquive digne d’un sous-marin de troisième ordre! Il nous faut combattre au grand jour et terrasser au plus vite nos adversaires.

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Craddock n’y voyait goutte. Toutefois, sa cécité partielle ne l’empêchait pas de progresser à travers les ruelles sales, puantes, encombrées d’immondices et ténébreuses de la banlieue déshéritée de Morodon, la mégalopole champignon de Mondani, la planète où tout était possible, le rendez-vous de tous les malfrats du quadrant. Pour la plupart des êtres pensants, ces lieux ressemblaient à Hells’Kitchen, célèbre quartier new-yorkais du XX e siècle terrestre. Cependant, pour ceux qui savaient y faire, qui avaient la fibre entreprenante, c’était le Paradis! Ici, en effet, on pouvait facilement trafiquer, s’enrichir, devenir un nabab, juste le temps d’y penser, ou alors, perdre plus vite la vie encore qu’un pied tendre au temps du Far West ou bien qu’un des damnés trimant dans les fosses les plus profondes du bagne de Bolsa de basura dos.

Enveloppé dans un large manteau couleur prune qui lui battait les flancs sous les bourrasques violentes de la nuit mondanienne, le capitaine Craddock tentait de regagner vaille que vaille le spatio port ou ce qui en tenait lieu. Il n’y avait pas plus de cinq heures qu’il avait réussi à rouler quatre Otnikaï en obtenant d’eux, pour une poignée de pièces de chrome, cent grammes de cristaux d’orona, indispensables pour naviguer et se déplacer à des vitesses relativistes.

Mais qui avait gagné dans cet échange truqué? Lesdits cristaux, à l’abri dans une sacoche doublée de plomb, révélaient, si on prenait le temps de les examiner au microscope électronique, des défauts rédhibitoires, des fendillassions suspectes et d’infimes traces de moisissure.

Pas tombé de la dernière pluie, Symphorien Nestorius se doutait bien que l’orona n’était ni de première ni de cinquième qualité. Mais il escomptait pouvoir faire voler son vaisseau une journée entière avec un peu de chance et de stimulation, le temps nécessaire pour se ravitailler sur Hellas, la quatrième planète d’Epsilon Eridani. Là, le Cachalot du système Sol, son sobriquet le plus usité, se ferait un plaisir de se ravitailler pour une bouchée de pain auprès des autochtones. En effet, les Helladoï n’étaient pas réputés pour leur sens des affaires, étant d’une probité désarmante face à un négociateur de la trempe de notre baroudeur.

Un imperceptible changement dans l’obscurité qui parut davantage s’épaissir encore fit tressaillir Symphorien Nestorius Craddock. Il s’arrêta net. Plus de cinquante années de tribulations lui avaient permis de développer et d’entretenir un sixième sens. Fouillant dans une de ses vastes poches, il pensa:

« Par la barbe du Scrameu! Ces foutus Otnikaï m’ont pisté et retrouvé! Mala suerte! »

À peine eut-il pensé ces imprécations qu’il fut agressé par deux paires de cornes de béliers enroulées en spirales avec une violence inouïe. Le premier coup lui coupa le souffle. Au second choc, Craddock crut que les articulations de ses genoux avaient été réduites en charpie.

- Wangdeputanawa! Éructa-t-il tandis que ses agresseurs légitimes lui jetaient en langage universel:

- Humain, tes pièces en chrome étaient fausses! Alors, tu vas nous rendre nos cristaux sans plus tarder sinon on t’éclate le foie! Aboule!

Faisant semblant de céder, Symphorien laissa la sacoche racler le sol de terre craquelé, un sol teinté d’ocre. Alors que les Otnikaï se baissaient péniblement pour récupérer leur bien, asphyxiant presque l’humain de leurs effluves alcalins, Craddock ne s’affolait pas, cherchant toujours son arme secrète, un poignard laser illégal, à la fluorescence vermillon. Appâtés, les ovinoïdes ramassaient les cristaux, ne surveillant plus le vieux baroudeur.

Ressuscitant, le capitaine se redressa prestement en hurlant, coutelas brandi:

- Ah! Dégustez donc moi ça espèces de boxomanes à l’extrait de musc ranci!

En trois coups seulement, les ovinoïdes furent tranchés vifs. Ainsi était Craddock. La terre, assoiffée, but avidement cette manne.

- Ouf! Un problème réglé. Il n’empêche. Toute cette histoire m’a rendu le gosier aussi sec que du foin. Je ne me refuserais pas une petite goutte.

Avec une moue dubitative, Symphorien fouilla une nouvelle fois dans ses poches, à la recherche de sa flasque d’eau de vie Castorii, un alcool qui tirait quatre-vingt-quinze degrés! Il ne put retenir un cri de dépit car, dans sa lutte, la gourde était tombée et avait déversé son précieux contenu sur un sol qui n’en demandait pas tant.

Hors de lui, notre personnage invectiva et injuria les morts dont il était responsable.

- Sirop de crapules! Stupides myrmidons! Coléoptères sans ailes! Corsaires d’eau de cale! Hiéronymites! À cause de vous deux je vais faire tintin jusqu’à demain au moins! Acronymes! Bujumburapithèques!

Après un dernier coup de poing et un ultime coup de pied aux cadavres, décidément le Cachalot du système Sol ne respectait rien, le capitaine quitta les lieux muni de la sacoche récupérée des mains d’un Otnikaï. Cependant, au bout de cinq pas, il stoppa une fois encore pour se taper la tête contre un poteau tout en hurlant:

- Tonnerre de Paimpol! Quel crétin je fais! Avec ma sottise, je pourrais tapisser les murs de ma piaule! J’avais oublié de sceller virtuellement ma flasque! Tant pis! Bien fait pour moi! Ne nous attardons pas davantage…

Moins de six minutes plus tard, Craddock grimpait péniblement et lourdement l’échelle extérieure de ce qu’il appelait pompeusement son vaisseau. Il en ouvrit manuellement le sas avec une clé qui n’aurait pas dépareillé dans un musée de l’espace. L’intérieur du Vaillant était à peine assez vaste pour quatre personnes, à condition de ne pas se montrer trop exigeant, y compris au niveau de l’hygiène.

- Ah! Vous voilà enfin! S’exclama une voix pointue. Nous pouvons partir, je présume?

- Je suis à vos ordres, mademoiselle Violetta, fit Symphorien en saluant l’adolescente avec un air narquois.

- A quelle vitesse pouvez-vous pousser votre épave volante, ce soir? À plus de luminique trois, j’espère? J’en ai plus qu’assez de me traîner dans cette poubelle cabossée!

C’en fut trop pour Craddock qui ne tolérait pas le moindre reproche concernant son vaisseau.

- Billions of blue blistering barnacles! Apprenez mademoiselle née avec une cuiller en or dans la bouche que ceci n’est pas une épave mais bien un vaillant vaisseau yacht homologué en 2241, autrement dit hier! De toute manière, il n’est pas question de partir dès ce soir. Avant de décoller, il me faut incorporer les nouveaux cristaux d’orona, aussi défectueux soient-ils dans la chambre intermix. Un petit coup de main de votre part, mademoiselle j’ordonne, serait le bienvenu!

- Et puis quoi encore! Il me semble que je vous paie assez cher pour que vous vous débrouilliez seul!

- Ah! Tiens donc! Mademoiselle n’est donc plus aussi pressée de retrouver son cher papa!