samedi 20 novembre 2010

Mexafrica 3e partie : Le chevalier au blanc harnois chapitre 17.

MEXAFRICA: Troisième partie

Le chevalier au blanc harnois.

Par Jocelyne et Christian JANNONE

Chapitre 17.

L’Einstein était reparti dans l’espace-temps pour l’année 1249. Or, le commandant Wu ignorait la distorsion mise en place par son ennemi juré Zoël Amsq affectant le XIIIe siècle. Certes, connaissant le Haän, il s’attendait à une légère déviation mais pas à ce qu’il allait rencontrer!

Ce fut pourquoi une nouvelle perturbation secoua le vaisseau. L’IA se mit à afficher des données contradictoires comme si elle était submergée par un afflux d’informations provenant de sources et de continuums différents.

Au 1249 espéré, qui faisait déjà partie d’une chrono ligne arrangée, s’en greffa un second, aboutissant à une déviation faible mais suffisamment déstabilisante pour perturber l’Einstein. Imaginez une mosaïque temporelle dans laquelle cohabitaient des 1249 alternatifs interconnectés tout en s’ignorant superbement.

Bien évidemment, le vaisseau se retrouva sur la mauvaise tesselle de la mosaïque! La navette ne réussit pas à se poser discrètement, en léger déphasage, dans une clairière peu fréquentée, à proximité du monastère de Saint Géraud, au-delà d’Aurillac, de l’autre côté de la rivière Cère, aux confins de la Haute Auvergne, au printemps. Le vaillant esquif, au contraire, cassa lamentablement du bois en laminant des bosquets encore enneigés à quelques toises de Clermont, deux mois plus tôt! Fermat qui avait piloté, ne pipa mot quant à son atterrissage mouvementé.

Logiquement, le rendez-vous avec le chevalier Philippe était manqué. Mais il y avait plus grave! Tous les systèmes électroniques, qu’ils fussent centraux ou périphériques refusaient de fonctionner!

Après quelques vains essais, André constata qu’il était impossible de repartir afin d’effectuer un léger saut temporel et géographique dans les bonnes coordonnées. Quelque chose l’en empêchait de totalement indéfinissable!

- Ah! Mais j’ai déjà vécu cela! Jeta Daniel Lin avec amertume.

- Certes, répondit Irina rassurante, mais il n’y a aucun dommage corporel!

- Aucun dommage! S’écria Violetta avec colère. Et mon estomac barbouillé?

Haussant les épaules, le commandant Wu prit la direction des opérations.

- Nous n’avons pas le choix! Nous allons donc frayer avec les autochtones, nous acheminer avec les moyens de transport mis à notre disposition par ce XIIIe siècle vers notre destination première. Ah! Il faut toutefois que je vous informe d’un petit détail fort contrariant: mon lien mental avec Antor est rompu! J’espère que ce n’est que momentané…

Très professionnelle, pour ne pas rajouter au trouble de son époux, Irina demanda:

- Qu’indiquaient les coordonnées avant que l’IA tombe en panne?

- 17 février 1249, 5kilomètres à l’est de Clermont…

- Ouille! Souffla Ivan. Cela nous fait une sacrée trotte jusqu’à Aurillac!

- Hé bien Geoffroy, fit Pacal en souriant, tu vas donc nous servir de guide puisque te voici dans ton élément!

- Et nous allons pouvoir constater de visu, compléta son frère, tes talents de survie en plein cœur d’un hiver moyenâgeux…. Tu sais, un de ceux du bon vieux temps que tu regrettais encore il y a peu!

La mine renfrognée, Geoffroy répliqua:

- Ce n’est pas moi qui vais crier grâce le premier!

Le groupe de tempsnautes revêtit des costumes conformes à la mode canon du XIIIe siècle. Des habits longs, de coupe masculine, qui permettaient de distinguer au premier coup d’œil qu’il s’agissait d’hommes libres. Par-dessus son bliaut, Irina avait posé sur ses épaules une ample cape fourrée doublée camouflant sa grossesse avancée. Ses cheveux ainsi que ceux de Violetta étaient remontés et dissimulés par une capuche.
Comme on s’en doute, Geoffroy avait veillé à la véracité, à l’authenticité des costumes, obligeant le synthétiseur à recommencer autant de fois que nécessaire son travail!

- Moui… pas mal! Couleurs un peu vives, toutefois, un peu trop technicolor! Je vous rappelle que c’est au XIVe siècle qu’on utilisera les boutons et les oppositions de couleurs! Et donnez-moi une patine à tous ces tissus! Ils font trop neufs et trop propres!

Un autre problème se posa à notre groupe; il lui fallait se procurer des chevaux, le plus rapidement possible.

Malgré la panne, Daniel parvint à positionner la navette en la déphasant par rapport à la lumière de cette espace temps de 0,11%.

Lorsque tous eurent mis le pied dehors, Uruhu flaira l’air comme un chien. Satisfait, il jeta dans sa langue maternelle:

- Ga-Roo Bokh N’ou Kha!

- Traduction, siffla Violetta perfide: une bonne neige crissante, vieille de trois jours, recristallisée deux fois! Bref, à vue de nez, il fait -15°C et je me gèle!

- Ah! Donc c’est cela que veut dire ce langage! S’exclama Geoffroy.

- Hé bien oui mon vieux! Les K’Tous possèdent plus de cent mots pour préciser l’état de la neige, de la glace ou du ciel!

- Ma chère métamorphe, tu vois bien que j’avais raison d’insister pour te faire enfiler tous ces vêtements! Avoue donc que mon époque avait malgré tout le sens pratique et une certaine idée du confort!

- On peut dire les choses comme ça! Mais il en fallait peu pour te satisfaire, mon vieux!

Tournant le dos à la chaîne des Puys, « les naufragés du temps » rencontrèrent bientôt un maquignon sur leur route, providence, si c’en était bien une, qu’ils mirent à profit. Ils payèrent les chevaux avec de la poudre d’argent. Les renseignements de Geoffroy s’avéraient précieux. Avec calme, il avait expliqué que des diamants ou encore de l’or auraient paru suspect.

Une fois les montures achetées, il fallut les répartir selon la condition sociale supposée des membres du groupe mais aussi les talents de cavaliers de chacun! André et Geoffroy montaient le mieux. On avait réglé le problème de Kiku U Tu. Un dinosauroïde sur un ongulé!!! Impensable! Imaginez le spectacle! Le lieutenant de la sécurité suivrait à pied, déguisé en moine franciscain. La capuche rabattue de sa bure marron le camouflait presque entièrement.

Uruhu qui avait peur des chevaux, se retrouva le plus mal loti: il hérita du bidet tandis qu’une mule portait les bagages. Daniel, Fermat, Irina et Geoffroy reçurent des destriers, Pacal et Ivan des roussins tandis que Violetta, frêle nature, eut droit à un palefroi!

Durant les cinq kilomètres qui devaient les conduire à Clermont, Geoffroy fit la course avec André. Il voulait lui prouver sa valeur. Fermat avait gagné plus d’un trophée à l’Académie et, malgré son âge, s’entraînait régulièrement dans les holosimulations. Le comte d’Évreux montait à cheval depuis qu’il avait quitté le sein de sa nourrice! Dès sa plus tendre enfance, il avait été élevé durement, comme il sied à un futur chevalier, devant porter le haubert, le heaume, l’écu et l’estoc. Lorsque la saison s’y prêtait, il rompait une lance ou deux et s’exerçait à la quintaine avec ses écuyers et sergents d’armes.

Alors que le reste de la petite troupe cheminait tranquillement, Uruhu, loin derrière, même Kiku allait plus vite que lui, capta un message mental émis par le chevalier mystérieux. Notre Néandertalien, prenant son courage à deux mains, éperonna violemment sa monture et tenta de rattraper Daniel. La voix étouffée par le stress, il lui cria:

- Le sire Philippe Van der Kirsche nous attend en la nef de la basilique Notre Dame du Port!

Fermat n’en revenait pas. Bloquant les rênes de son destrier, il stoppa brusquement.

- Alors, là, c’est de la véritable magie! S’exclama-t-il. Savoir nous localiser ainsi dans le temps et l’espace avec deux mois de décalage! Ce chevalier est-il un humain ou un surhumain?

Uruhu ne comprit pas la question. Lui n’y voyait rien d’étrange à cet exploit!

- Un Sapiens médium! Marmonna-t-il. Il doit bien en exister, tout comme mon commandant est télépathe!

Kiku gronda.

- Ah oui! Pour moi, ce n’est point un humanoïde! J’en ai rencontré des millions et ici, en ce lieu, il est impossible qu’il y en ait de trafiqués génétiquement!

Comme on le voit, notre Troodon avait entendu le K’Tou.

Violetta pouffa de rire et jeta, joyeuse:

- Super! Encore une entité inconnue! Nous sommes de sacrés chanceux!

- Une entité inconnue, certes, ma nièce! Répondit le daryl androïde. Mais pas du tout apparentée aux MX ou aux p! Je capte bien quelque chose mais cela ne me suffit pas pour déterminer avec précision la nature dudit chevalier! Cependant, rassurez-vous tous: il s’avère bienveillant.

Fermat lança avec ironie:

- Comment pouvez-vous avancer cela? Dites tout de go qu’il s’agit d’un ange! Allez, jetez-vous à l’eau!

Irina, toute confite en dévotion, s’empourpra.

- Voilà le terme que je n’osais prononcer depuis le début!

Légèrement en retrait, Kiku commençait à s’impatienter. Sa pelure de franciscain spirituel avait du mal à camoufler ce qu’il était, un Troodon souffrant des tiraillements de la faim! Si son supérieur l’avait laissé faire, il aurait bien croqué un des chevaux: le roussin de Pacal par exemple, ou encore la mule aux bagages!

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Enfin, la basilique Notre Dame du Port s’offrit à notre groupe dans toute sa splendeur; le chœur s’ornait de colonnes aux chapiteaux historiés dans le plus beau style roman. Le spécialiste reconnaissait sans peine le chapiteau du triomphe de Largesse et Charité, deux vertus vêtues de broignes, armées de boucliers oblongs et de lances, au heaume conique sans nasal.

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Geoffroy, qui était un contemporain ou presque, identifia également les chapiteaux de la tentation d’Ève ainsi que celui du Songe de Joseph. De même, l’évêque Stéphanus, fondateur de la basilique, était représenté. L’acte de fondation se trouvait symbolisé par l’offrande d’un petit chapiteau à feuillage.

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Le groupe qui avait laissé les chevaux à l’entrée, s’approcha silencieusement de la croisée du transept, là où priait un homme tout de banc vêtu. Ce transept se caractérisait par une coupole sur trompes.

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Agenouillé devant l’autel, tête nue, le camail du haubert rabattu, la cotte d’armes d’un blanc immaculé dépourvue d’armoiries, un écu vermeil posé à ses côtés, l’épée attachée à la taille pendant sur le flanc gauche, le chevalier Philippe priait. Il avait les cheveux blonds assez longs et les yeux gris. Sentant la présence des nouveaux visiteurs, il mit un terme à sa prière par un signe de croix, se retourna et salua les inconnus:

- Ah! Messires, vous voici enfin parvenus à bon port en ma maison de Dieu! J’en suis soulagé, craignant une nouvelle vilénie… Que le Christ vous accueille tous, y compris vous, sire lézard, dont la croyance est autre! Que le Seigneur vous ait toujours en Sa Sainte Garde!

Ainsi, malgré le déguisement de Kiku U Tu, le chevalier Philippe savait donc à quoi s’attendre! Il ne s’étonna pas non plus de la présence d’Ufo que Daniel tenait entre ses bras. Pourtant, en ces temps de superstition, les félins étaient vus comme des agents du Malin! Apparemment, le jeune chevalier ne pensait pas ainsi. On comprend que, dans ces conditions, les présentations furent vite expédiées!

***************

Ayant pris contact, le groupe se retira, pour la nuit qui s’annonçait, déjà dans une hostellerie. Elle présentait le top du confort pour le XIIIe siècle avec des paillasses recouvertes de toile pas trop grouillantes de punaises et de poux, un puits, donc de l’eau fraîche, à proximité des bâtiments. Les tempsnautes dressèrent minutieusement leurs plans de campagne. Philippe avait immédiatement saisi que Daniel et ses amis ne disposaient plus des moyens technologiques provenant d’un futur désormais incertain pour rejoindre rapidement Saint-Géraud afin de prévenir le vol de la mandorle.

Toutefois, cela ne signifiait nullement que les membres de l’Einstein étaient totalement dépourvus des gadgets de base: médicaments, kits de survie, torches, poudres d’or et d’argent, vêtements, cellules plasmatiques, et ainsi de suite.

En tant qu’autochtone, ce fut Philippe qui décida de la route à emprunter, la voie menant à Compostelle, celle des pèlerins qui chantaient Ultreia!

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Cependant, le groupe dévierait avant d’atteindre le chemin orthodoxe passant par Le Puy-en-Velay. Après tout, il fallait rejoindre le Cantal! Une fois la mandorle récupérée, et sous la protection de Philippe, tous gagneraient Aigues-Mortes pour embarquer ensuite vers l’Égypte afin de délivrer Stankin prisonnier du sultan du Caire.

Comme on le voit, Daniel avait partiellement fait son deuil quant à une réparation rapide de sa navette! Bizarre! Peut-être pressentait-il que le temps n’était pas venu pour user de celle-ci et qu’il lui fallait subir les épreuves offertes par ce XIIIe siècle modifié afin de prouver non seulement sa vaillance, mais aussi son obstination à poursuivre un but inaccessible, impossible mais pourtant incontournable!

Concentré, Fermat visualisait la route qui passait par la Haute Auvergne, Montsalvy, puis le Rouergue, Sainte Foy de Conques.

- Bien! Marmonna-t-il ce ne sera pas facile, mais nous avons connu plus dur!

- Certes, messire André, répliqua Philippe. Issoire constituera notre première étape importante. Permettez-moi de vous mettre en garde. La route n’est pas sûre à cause de la présence des 6666 démons d’Ogo! Sur le qui-vive, ceux-ci sont prêts à prendre possession de la contrée, tout cela afin de nous détourner de notre mission. Je les sens tout autour de nous, nous observant, nous mesurant…

- Ogo? Questionna naïvement Violetta.

- Damoiselle, le Prince des ténèbres que je combattis jadis en l’an 1187!

- 1187! Bigre! Vous ne faites pas votre âge! S’exclama Ivan.

Daniel, comme s’il savait précisément l’âge de Philippe, compléta l’information précédente:

- Ogo est connu également sous l’appellation du renard blanc, l’entité du désordre, de l’entropie, une des principales divinités du panthéon mexafricain, le monde du Moro-Naba de Texcoco, convoité pour ses trésors par Sir Charles Merritt!

- Daniel, vous oubliez qu’avant tout, Ogo appartient à la cosmogonie Dogon!

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Fit Fermat avec une certaine ironie, fier de montrer qu’il en savait tout autant sinon plus que le prodige de la galaxie dans le domaine de la religion!

- J’allais le dire! Rétorqua le daryl nullement fâché.

Philippe, toujours aussi sérieux, poursuivit:

- Le mal est universel! Mais revenons à ce qui nous préoccupe ici. La mandorle de gloire irradiante, le plus grand émail champlevé limousin représentant le Christ en majesté, a, en fait, été créé à partir d’une pierre de Dieu tombée du ciel. De forme polygonale elle a été perdue par celui que nous allons délivrer, le sire Stankin d’Hellas.

Irina ne put retenir sa surprise.

- D’où tenez-vous tous ces renseignements?

Fermat haussa les épaules et siffla sarcastique:

- Les créatures de Dieu sont omniscientes, capitaine!

Philippe préféra ne pas relever le blasphème et enchaîna, toujours d’un calme remarquable:

- Les pouvoirs de la mandorle sont redoutables. Elle suscite la convoitise et distille la mort! Elle peut causer des guerres et faire se fourvoyer d’innombrables chevaliers. Mais surtout, elle constitue l’élément indispensable qui, couplé au Baphomet, permet le franchissement des mondes interdits, mondes qui, hélas, n’ont pas reçu le message de Nostre Seigneur Jésus Christ! Mondes donc destinés aux ténèbres car Il n’y vint pas y porter la Bonne Parole! Mais, qui suis-je pour m’opposer à la Volonté de Dieu?

Violetta marmotta entre ses dents:

- Ouche! Si je saisis bien être chrétien catholique ici, c’est obligatoire!

Toujours aussi impassible, Philippe aborda l’explication concernant le Baphomet. En traduisant en termes contemporains du XXVIe siècle, l’objet apparaissait comme un automate syncrétique « créé » par Sylvestre II, dont l’aspect extérieur était une synthèse de toutes les grandes religions ou croyances de la planète Terre! Le soliloque du chevalier se prolongeait, tirait en longueur et le moyen français qu’il utilisait gênait la compréhension d’Ivan et de Pacal. Geoffroy n’avait, lui, aucun problème de traduction!

- La principale personne convoitant la mandorle en ce lieu est l’actuel possesseur du Baphomet, le grand maître de l’ordre de chevalerie de la Bonne Mort, un ordre voué en réalité à l’adoration du démon! Arnould de Charmeleu sera notre prochain adversaire. Il est redoutable!

- Ah! Enfin! Se frotta les mains Geoffroy. Une ordalie! Un duel! Tout cela me manquait!

- Messire comte, pardonnez-moi de vous décevoir. Au contraire, nous devrons user de ruse! A nous d’éviter de nous brûler les ailes!

Puis, Philippe aborda le plus délicat: ses liens télépathiques avec Stankin. Ainsi, grâce à ce don, il savait que ce dernier était détenu au Caire par les sultans de la maison de Saladin. Parallèlement, le roi Louis IX avait entrepris une croisade afin de délivrer Jérusalem. La ville constituait la clef de l’accès au tombeau du Christ. L’Hellados avait transmis mentalement à Philippe que l’actuel sultan espérait arracher à son prisonnier le secret de la mandorle mentionnée par plusieurs savants juifs et arabes depuis deux siècles et demi. Chose étrange! La création de la mandorle avait été prophétisée par Gerbert d’Aurillac en personne, puis par Averroès et, depuis que le Baphomet existait, le sultan voulait aussi s’en emparer, tous les savants et lettrés pressentaient que seule cette mandorle d’énergie permettrait à ce dernier d’atteindre des univers merveilleux!

****************

La troupe rapportée se mit en route dès l’aurore, alors que le ciel s’illuminait à peine d’un soleil tout neuf. Grincheuse, Violetta geignait. En cette matinée, elle se comportait comme Aure-Elise Gronet jadis et ailleurs!

- Non! Mais là, vous exagérez quelque peu les hommes! J’ai les reins moulus! On chevauche tantôt depuis bientôt six heures et on ne fait pas de halte!

Geoffroy ricana doucettement:

- Oh! Mademoiselle en sucre! Tu me fais pleurer là! Je te croyais plus résistante, entraînée à des tas d’arts martiaux!

- Ouais! Justement, l’équitation n’est pas mon fort!

Irina ne disait rien ne se plaignait pas et pourtant, elle souffrait bien plus que l’adolescente. Cependant, le plus impatient devenait Ufo. Le chat voyageait dans une sacoche ouverte et, l’incessant balancement lui portait sur le cœur! De plus, l’animal familier n’était pas rassuré d’être porté sur un cheval, monture pour lui tout à fait inconnue! L’odeur d’écurie le rebutait. Il supportait davantage les relents fétides de Kiku U Tu.

Le groupe chevauchait à l’ouest de Clermont comme prévu, près du village de Chamalières. La route, plus que boueuse, emplie de fondrières, n’était visiblement pas régulièrement entretenue.

Alors, le félin malicieux mit à profit un écart du cheval pour s’échapper! Il disparut promptement à la vue de son maître et, naturellement, il fallut s’arrêter! Notre Ufo fugueur restait rétif aux appels mentaux de Daniel. Le commandant perdit un temps précieux à chercher son animal favori dans les fourrés. Au bout de quelques minutes toutefois, son ouïe particulièrement développée perçut un miaulement caverneux, désespéré, semblant provenir d’outre-tombe! Avec assurance, il se dirigea vers l’endroit d’où provenaient les gémissements.

Ce fut ainsi que Daniel constata la présence d’une cavité d’où sourdait de l’eau claire.

- Hé bien! Je n’ai plus qu’à me débrouiller pour passer dans ce boyau!

Ivan intervint.

- Non, Daniel. Laissez-moi faire! C’est dans mes cordes. J’ai déjà pratiqué la spéléologie.

- Comme vous voulez! Fit le commandant n’insistant pas.

Comme nous le savons déjà, Ivan était assez casse-cou sur les bords. Il n’aimait qu’être plongé dans l’action et oubliait trop souvent toute prudence.

Sans difficultés, il se glissa dans la cavité. Ses yeux, s’habituant à l’obscurité, il aperçut le chat sur des pierres humides, en équilibre précaire, qui miaulait à fendre l’âme!

Les pierres inégales affleuraient au milieu d’une rivière souterraine au débit peu rapide. Excellent comédien, notre Ufo griffait la roche tout en gémissant de plus belle à la vue de son secouriste. Petit rappel, le chat savait nager parfaitement. Mais voilà, il avait horreur, mais vraiment horreur de se mouiller le poil!

- J’arrive à ton secours, mon matou! Lui lança Ivan pour le rassurer.

Téméraire, l’adolescent s’élança mais glissa et tomba avec un beau splash dans l’eau glacée! Le fond s’avérait plus profond que prévu et le jeune homme entrevit alors quelque chose de magnifique sous la surface. Des centaines de petites sculptures en bois, des statuettes immergées, d’un style naïf ou grossier. Cependant, certaines de ces sculptures présentaient une meilleure finition. Ivan identifia des collections de différentes parties du corps humain, à l’anatomie plutôt approximative et aux proportions mal rendues. Il y avait là des séries de têtes, de bras, de jambes, de bustes et de mains.

Tout ému, on le comprend, l’adolescent refit surface, nagea, s’empara d’Ufo par la peau du cou et remonta raconter sa découverte. Geoffroy qui, décidément, avait une culture encyclopédique, ne fut nullement surpris et identifia le trésor.

- Ah! Sacré Ivan! Tu viens de découvrir par anticipation le sanctuaire gallo-romain de la source des roches où ont été déposés des centaines d’ex-voto.

- Oui, exactement! Rajouta Fermat. Les catholiques n’ont fait que récupérer cette tradition.

- Merci, monsieur Fermat. Enchaîna le comte. La découverte a été effectuée en 1968 et la revue Science et Vie en a parlé il me semble. A mon époque, enfin je veux parler du XX e siècle, la source a été curée. On y a effectué des travaux d’urbanisme et c’est alors que les ouvriers ont trouvé, sous une couche de tourbe noire et boueuse, une quantité d’objets de bois déposés par les pèlerins gallo-romains, pour demander à la divinité païenne, la source en l’occurrence, la guérison de la partie du corps sculptée.

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- Le miracle accompli, reprit André sur un ton indéfinissable, les pèlerins remerciaient donc la source de leur guérison! On oublie un peu trop à mon goût que la persuasion, l’auto hypnose ont joué un rôle à toutes les époques. Ainsi s’expliquent les miracles!

André était athée et s’en vantait. Pour lui, le surnaturel n’existait pas. En temps ordinaire, sa position ne choquait personne, mais là, c’était dangereux de se montrer libre penseur. Toutefois, Philippe préféra ignorer cette outrecuidance.

Après ce bref intermède, le groupe reprit sa route. Il passa par Royat puis Beaumont. Là, Violetta put se reposer tant qu’elle voulut car Philippe s’arrêtait dans chaque chapelle romane pour accomplir ses dévotions. Kiku se tenait légèrement à l’écart ne souhaitant pas être pris pour un monstre ou encore une créature du démon!

Mais le merveilleux allait très vite se rappeler à la troupe!

A l’approche de Saint Saturnin, elle traversa un champ en friche au bout duquel on apercevait un ermitage en partie ruiné. Le lieu semblait avoir été profané depuis peu. Ainsi, une dépouille éventrée et putrescente de sanglier souillait la chapelle. Le christ en croix avait été renversé et des crapauds crevés étaient désormais attachés à sa sainte face.

Soudain, sans transition, le ciel devint d’un noir opaque à faire croire que la fin du monde survenait subitement! Une tempête rugit aux oreilles des voyageurs sans pour autant qu’il y eût un seul nuage à l’horizon!

Aussitôt, la gaste plaine se craquela et, de la terre gémissante surgirent des sarcophages en plomb remontant au début de notre ère, des sarcophages gallo-romains semblables à ceux des Martres.

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Dans des claquements secs à vous faire frissonner l’échine, les couvercles rongés par les siècles éclatèrent et des squelettes se redressèrent, reproches amers adressés aux vivants, tristes et grotesques dépouilles encore vêtues de leurs hardes, des cheveux adhérant aux crânes hideux!

Dans la chapelle, un escalier à vis souterrain se matérialisa sous les yeux plus ou moins étonnés de nos amis tandis que des pas sourds retentissaient. Quelqu’un ou quelque chose gravissait lourdement les marches!

Philippe eut beau dire à la cantonade: « je recommande la plus grande prudence! », le premier, Kiku U Tu s’était déjà élancé, tout impatient de combattre, ses moindres cellules réclamant du sang, ses écailles et son duvet frémissant et sa gueule bavant abondamment. Dans sa hâte d’en découdre, il avait rabattue sa capuche et son œil luisait d’envie.

Alors, face à lui surgit un colosse au corps d’argile, la tête aux cheveux de feu, armé d’une masse imposante dont les pointes dégoulinaient de sang noir. Notre Troodon, deux mètres cinquante sans la queue, bondit subitement, tel un raptor, toutes griffes dehors sur l’incroyable créature aux yeux étincelants, ressemblant vaguement à un ogre ou à un golem.

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Les poignards naturels du Kronkos s’enfoncèrent sans difficultés dans ce qui n’était pas de la chair et qui, par conséquent ne pouvait saigner!

Déçu, Kiku gronda de colère. Il avait soif de sang et cette sorcellerie humaine là le dépassait!

Le fait que l’être était composé de terre fit comprendre à Philippe qu’il lui fallait provoquer la pluie! Et ce, le plus vite possible car l’improbable créature, méprisant Kiku U Tu et ses griffes qu’elle ne sentait pas, achevait le saccage de l’ermitage avec sa masse furieuse.

D’abord, absorbée par sa tâche, elle ignora la présence des humains ou apparentés, puis, elle s’avisa brusquement de la présence d’Irina dont elle avait croisé le regard effrayé. Elle bondit sur la jeune femme mais Philippe, plus prompt que Daniel, c’était là la manifestation d’un véritable prodige, trancha la tête de la créature démoniaque d’un seul coup d’épée tandis qu’à l’extérieur, la pluie bienfaisante réduisait en flaques boueuses le reste des corps désormais figés.

Sarcastique ou désinvolte au choix, nullement vexé par la maestria du chevalier, Daniel fit:

- Ceci ne doit être qu’un hors-d’œuvre, je suppose! Une mise en bouche!

Comme pour confirmer cette réflexion émanant d’un esprit fort, la tête coupée se métamorphosa aussitôt en embryon humain qui s’envola afin de rejoindre au plus vite la matrice des démons. Par la même occasion, elle allait rendre compte de la présence d’intrus dans ce lieu voué au mal.

Le groupe rapporté n’était plus à une invraisemblance près.

- Ah! J’aurais dû m’en douter! Reprit Daniel avec un peu plus de sérieux. Golem signifie également embryon! L’être va se reformer et se réincarner. Tu te sens bien Irina? Tu peux continuer?

- Merci de te soucier de moi. Je n’ai rien et, au contraire de ma « nièce », je ne suis pas fragile!

- Tante Irina, je n’ai rien dit! Répliqua Violetta, humiliée.

- Stop! Ordonna Fermat. Tout cela frise soit la folie, soit la mégalomanie soit le méga test!!!

- Nous sommes plongés dans un super jeu de rôles, approuva le commandant Wu.

- Tout à fait! Je suggère de quitter les lieux au plus vite! Acquiesça André.

- Bravo! Enfin une parole sensée! S’exclama Geoffroy.

Mais, étrangement, Pacal ne bougeait pas d’un pouce. La métamorphe se rendit compte la première de cette attitude.

- Que se passe-t-il, Pacal? On croirait voir la statue de la stupéfaction!

- Il y a de quoi! Fit l’Amérindien.

- Ah! Je comprends! Compléta Daniel. Je crains que la route de Saint saturnin n’ait disparu!

- Quoi? S’exclama André.

- Oh non! Gémit Ivan. Ne me dites pas que la géographie extérieure vient de se modifier! Quel tour est-ce là?

- Un tour de messire Ogo! Répliqua froidement Philippe.

Toutefois, ne pouvant faire autrement, à moins de voler tels des oiseaux, tous sortirent de l’ermitage. A peine eurent-ils mis les pieds sur la terre humide que les ruines s’estompèrent pour un néant plus que probable. En fait, il n’y avait pas que l’ermitage à avoir disparu! Désormais, aucune communauté d’habitants n’était en vue à des lieux à la ronde.

Soupirant et résignés, les tempsnautes remontèrent à cheval, Irina aidée par Daniel, et au pas, atteignirent l’orée d’un bois. Il fallait redoubler de prudence, n’est-ce pas?

Violetta avisa un pauvre hère qui ramassait des fagots péniblement. Usant de sa jeunesse et de son sourire, elle se renseigna contre l’avis des adultes.

- Hélas, gente demoiselle! Le lieu est bien maudit et le bois hanté. Tel que vous me voyez, je suis le seul survivant de la contrée! Les incubes ont massacré le mois dernier quinze feux. Je n’y ai réchappé que parce que j’avais amené le goret à la glandée!

A son tour, Philippe s’approcha.

- Ah! Sire chevalier! Reprit le vilain. Ma demeure est bien humble, mais je vous offre de tout cœur le gîte pour la nuit!

Effectivement, le crépuscule était venu sans coup férir. Dans cette contrée, mais aussi dans toute cette chrono ligne le temps subissait des distorsions, et là, ce n’était que le début…

Sentant qu’il n’y avait pour l’instant aucun réel danger, le chevalier accepta donc la proposition de l’homme libre. Mais, intrigué par Kiku U Tu, le bûcheron rôdait autour de lui. Cela pouvait tourner mal et Fermat se fendit d’une explication. Le moine mendiant avait été défiguré par des sels de mercure naguère et, depuis, avait fait vœu de silence.

On s’en doute, la nuit ne fut pas calme dans la cabane glaciale. En plus du froid inévitable, elle était des plus inconfortables. Bien qu’ils ne risquassent rien physiquement, grâce à la présence du chevalier Philippe, les naufragés du temps et de l’espace sentirent de suspicieux frôlements. L’œuvre de spectres? Des mains osseuses et déformées les tâtaient; l’air frémissait de mille bruits, des chuchotements mystérieux s’élevaient pour se fondre dans un silence relatif immédiatement troublé par des craquements, des remugles de fonds de vase ne provenant pas du Troodon venaient chatouiller les narines.

Les fantômes des Martres, à l’état de squelettes, s’en venaient visiter les lieux.

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Pour ne pas les provoquer ou les exciter, il ne fallait ni bouger ni parler, à peine respirer! Aux instants les plus incongrus, des courants d’air parcouraient la modeste demeure et, alors, le groupe percevait distinctement le bruit terrifiant d’os s’entrechoquant!

Malgré tout, la fatigue plus forte que ces manifestations eut raison de la peur. Tous finirent par s’endormir.

Au réveil, la surprise fut immense. La cabane et le vilain avaient disparu à leur tour et, apparemment, nos pèlerins avaient passé la nuit à l’air libre!

Mais la journée s’annonçait belle, le soleil se levant sur une neige immaculée qui resplendissait. Le bois tournait le dos à nos aventuriers. Il fallait repartir et poursuivre sa route.

- Dites les adultes! Rassurez-moi! Ce ne sont quand même pas les squelettes qui nous ont transportés ici! S’écria Violetta frissonnant d’une peur rétrospective.

- Enseigne! La rappela à l’ordre Fermat. Un peu de tenue! Il faut remonter à cheval.

Ni Ivan ni Irina n’osèrent suggérer de prendre le temps de déjeuner; On aviserait plus tard.

Bientôt, une rivière se présenta devant les tempsnautes, avec la particularité d’être enjambée par un unique pont. Sur celui-ci, un chevalier en armes, monté sur son destrier attendait. Il gardait le passage. Il ne défiait que les adversaires qu’il jugeait dignes de lui. Les autres, il les tuait tout simplement! Pourtant, il n’avait rien d’extraordinaire, revêtu d’un heaume classique, couleur de nuit, d’un haubert sans cotte d’arme, les armoiries cousues donc à même la maille en anneaux pleins sur la poitrine.

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Geoffroy fronça les sourcils.

- Un basilic sinople écailleux et ailé à la langue bifide? Jamais vu un tel blason!

L’écu anthracite répétait l’armoirie. Maintenant devenu menaçant, l’étrange chevalier brandissait une lance de joute. Il apostropha directement Philippe.

- Chevalier de la bonne cause, je te mets au défi de m’abattre! Prouve-moi que tu n’es point un couard!

En retrait, Violetta dit à l’oreille d’Uruhu:

- Il a un accent bizarre ce type. Je ne le comprends point…

- Suffisamment, mademoiselle pour voir que le chevalier ne peut se dérober au combat!

***************

A bord du vaisseau Langevin, Mathieu, Marie et Isaac étaient devenus les otages des p et des Haäns. Les envahisseurs avaient longtemps cherché une torture psychologique adéquate à appliquer sur les enfants afin de faire céder les parents. Benjamin et Lorenza devaient absolument capituler et fournir enfin les bons codes. Pour ce faire, les deux officiers supérieurs avaient été placés en stase mais avec leur cerveau maintenu à l’état de veille partielle et directement connecté à l’holo simulateur dans lequel les enfants étaient emprisonnés. Chacun d’entre eux disposait d’une cellule spécifiquement aménagée et les malheureux époux pouvaient voir, sentir et vivre simultanément ce que Marie, Isaac et Mathieu subissaient.

Auparavant, les tortionnaires s’étaient exercés sur des programmes créés par Hepta p, programmes qui mettaient en scène les propres complices de TQT. Ainsi, ils s’étaient régalés d’un programme de snuff movie, dont la vedette était Il Condottiere. Olympio Peperoni était plongé dans des chasses à l’homme extrêmement raffinées, inspirées de ses propres reality shows de la chaîne de télévision Canale Sette, média dont il était le propriétaire avisé et qui, habituellement, crevait les taux d’écoute, abrutissant ses téléspectateurs les rendant réceptifs et compréhensifs à toutes les entourloupes possibles!

L’Italien, pour une fois non maître du jeu, devait échapper à plusieurs adversaires acharnés à sa perte, Ernest Chaffouinard, déguisé en gros optimates plein de lard et de suffisance, la toge prétexte suante, collante, les yeux globuleux brillant de haine, le dos voûté à la détermination bien ancrée. Everett Dermott, un grand escogriffe maigre, voire décharné, serpent à lunettes tout desséché, déjà septuagénaire, portant fort mal un costume de tweed pourtant onéreux, deux beagles en laisse, un officier SS aux oreilles en feuilles de chou, répondant au nom passe-partout de Klaus Braun, un Xylorien humanoïdophage de Koste-Medoca V. Pour ce dernier chasseur, il s’agissait d’une espèce de grizzly mais à tête de condor dont les griffes autonomes étaient dotées de la faculté d’ubiquité et pouvaient se démultiplier à satiété. La proie n’avait aucune chance. Promptement capturée, littéralement déchiquetée, elle terminait en lanières sanglantes directement rematérialisées dans le bec de la créature.

Parmi les Nemrod les plus intéressants, il fallait également signaler la présence d’un guerrier Haän de la caste impériale, préprogrammé pour tuer, à la grande satisfaction de l’Empereur Tsanu XIII, drogué au sang, mais aussi celle d’un coupeur de tête Dayak de Bornéo, à la lame imparable.

Dans cette simulation, Il Condottiere se montrait peu malin. Il finissait toujours comme proie vaincue de chaque chasseur.

Lorsque ce programme lassait les p, ils en modifiaient le scénario. Dans ces nouvelles versions, Chaffouinard tombait victime du Xylorien. Trop gros, l’émule de Lucullus, célèbre pour ses viviers de carpes, d’anguilles et de brochets, achevait son existence fort macabrement en monumental tas de viande hachée!

Dermott, le grand tycoon, rival d’Olympio dans les médias, tombait parfois sous la dent de ses propres chiens!

Lorsque ces variantes ne suffisaient pas à satisfaire le goût du sang des Haäns et des p, les chasseurs se disputaient alors les chairs de leur victime en des duels interminables, dont l’issue était fatalement la mort pour tous les participants!

Quelques peu lassés par tous ces vains amusements, les p rajoutèrent alors dans le programme Kaak- U-Naav, le terrible dieu de la guerre des Kronkos. Toujours affamé, ce dernier exigeait la dévoration des vaincus. Peu importait l’origine de la viande qui lui était offerte! Toutes les chairs convenaient au dieu anthropophage: humanoïdes avec les humains, les Haäns, les Castorii, les Helladoï, les Marnousiens, les plantigrades avec les Xyloriens, et même les insectoïdes! Seuls Kinktankt et ses frères composés avant tout de silice le rebutaient!

Or, ces programmes, délassement des vainqueurs, ne convenaient pas à torturer les enfants! Les p savaient qu’ils devaient se montrer plus subtils.

Alors, Mathieu Wu se retrouva sans transition au sein d’une classe quelconque d’une école primaire type des années 1950. Ses compagnons de souffrance étaient tous des garçons en culottes courtes et les gamins semblaient sortis tout droit des photos de Doisneau. L’instit, peau de vache sadique, adepte des châtiments corporels, s’en prenait régulièrement à Mathieu, sans rime ni raison. Ce matin-là, le garçonnet avait eu l’heur de pondre une rédaction qui avait déplu au maître.

- Élève Mathieu Grimaud, rugit le fauve qui officiait en tant que professeur, debout! Vous avez écrit là une stupidité navrante! Décrire le placard à aliments de votre mère! Aucun intérêt dans ce texte. Jugez-en!

« …et je contemplais toutes ces réserves alimentaires le ventre creux, ces paquets bien alignés de pâtes, de lentilles et de haricots multicolores, ces bouillons-cubes monotones, cette « chicken soup » déplacée, de la marque Poule soupe. Et encore et encore des boîtes de conserves, du concentré de tomate, du thon en miettes, des sardines à l’huile, sans oublier le vinaigre et le vin blanc en bouteille, la levure alsacienne, le sucre vanillé, les sachets de flan en poudre, les bocaux de cornichon… »

Je l’arrête là, cette prose étant à dormir debout! Mais il n’y a rien dans cette rédaction! Que des descriptions! Aucune inspiration! Où donc est passée l’action? Quel en est le thème précisément?

- Euh, monsieur la faim et la frustration…

- Petit insolent! Je me vois dans l’obligation de vous coiffer du bonnet d’âne et de vous administrer trente coups de règle! Naturellement, après la classe, vous serez consigné et me copierez cent fois la conjugaison intégrale du verbe coudre!

- Y compris le conditionnel passé deuxième forme inusité? Demanda Mathieu sans l’intention d’offenser qui que ce soit.

- Vous recommencez? Puisque vous faites de l’esprit je vous rajoute un problème à résoudre. Peut-être vous montrerez-vous meilleur en mathématiques mais j’en doute fortement!

Dans ledit problème qui évoquait les tortures de l’écolier d’antan, il était question de deux cargos qui partaient, l’un de Rio de Janeiro, l’autre de la Terre Adélie, le 25 mai à 8h 45 minutes et 26 secondes pour le premier, et le 31 mai à 0h 25 pour le second. Sachant que le premier navire se traînait et faisait du cinq nœuds de moyenne avec à son bord un équipage javanais peu expérimenté et subissait une tempête six jours après son départ, affrontait qui plus est deux vents contraires avec une force 5 beaufort, et que le deuxième cargo devait traverser les glaces sans être équipé pour cela, et était de plus commandé par un capitaine qui souffrait d’un ulcère à l’estomac ce qui ralentissait ses réflexes d’un dixième de seconde, à quel instant précis et à quel endroit les deux cargos entreraient en collision et couleraient? Il fallait donc à l’écolier calculer le jour, l’heure, la latitude et la longitude de la fatale rencontre mais déterminer également la météo à la date où se produirait l’accident, fournir la pression barométrique, la direction des vents et ne pas oublier bien évidemment les âges des capitaines!

On le comprend, Mathieu ne parvint à aucun résultat lui qui, dans la réalité, était un prodige des mathématiques! A vrai dire, après avoir lu l’énoncé absurde, il n’essaya même pas! Pour le punir, le maître, toujours aussi cruel, le suspendit au plafond de la classe par un pied avec obligation de tenir en équilibre sur son nez une règle en T supportant un gros dictionnaire! De plus, périodiquement, chaque élève devait passer près du puni et le chatouiller sous les bras avec un plumeau!

Marie, la douce et délicate enfant, n’était guère mieux lotie! Vivant bien malgré elle les mésaventures d’une fillette modèle des années 1950, vêtue d’une robe d’organdi rouge cerise avec sous la jupe un jupon raide fortement empesé à l’amidon qui la grattait et la gênait, ses cheveux ornés et tirés par une multitude de rubans assortis à sa tenue, ses menus pieds potelés chaussés d’adorables souliers vernis noirs à barrette qui brillaient de mille feux, fraîchement astiqués donc, des gants en dentelles aux mains, elle fut méchamment et sournoisement attaquée par des jouets, des gâteaux et des bonbons de chocolat vivants! Sa robe si impeccable, ses chaussures si chères, sa coiffure si recherchée se salirent rapidement, ce qui eut pour don de la mettre en colère.

La scène recommença maintes et maintes fois. Assauts des jouets mécaniques fourbes, singe cymbalier, chien basset remuant la queue, lapin au tambour, petit train « à vapeur », avion à clé, jets d’encre projetés par des stylos déchaînés et des porte-plume fous, glaces et bonbons de chocolat s’amusant à éclabousser l’enfant ou à fondre sur elle aux instants les plus inattendus, gâteaux dont la crème chantilly s’étalait imparablement sur le visage et les bras de la fillette, et ainsi de suite…

Tous ces mignons et coûteux vêtements gâchés entraînaient inévitablement la fessée administrée sévèrement par la « mère », la privation de dessert et l’enfermement à l’intérieur d’un inquiétant placard bien sombre!

Isaac se retrouva le plus cruellement affecté. Il fallait faire céder Lorenza le plus rapidement possible. Même plus humain, poulet parmi des milliers de frères poulets, tous élevés en batterie, trop gavé aux hormones comme ses congénères, victime lui aussi de la promiscuité et du stress, il avait des pattes trop fines pour un corps obèse et ne pouvait donc se mouvoir. De toute manière à quoi bon dans un espace aussi restreint?

Dans cet entassement indescriptible, dans cette moiteur étouffante et puante, les gallinacés suffoquaient et se piétinaient dans un brouhaha infernal. Mourant à la pelle, la volaille côtoyait les charognes gonflées ou écrasées de ses frères que les éleveurs industriels n’ôtaient même pas au nom de la rentabilité. Tout serait récupéré en temps utile, vivant ou mort pour finir sur les rayons des grandes surfaces en poulets sous vide, prédécoupés ou encore sous forme de nuggets!

Inévitablement, la listéria se développa et, bien sûr, Isaac fut contaminé! Alors, tous les poulets agonisants furent enfermés dans d’immenses sacs en plastique puis jetés après un gazage en règle. Tout simplement… Pour l’éleveur virtuel, la perte se chiffrait en milliers d’euros ou de dollars.

Lorenza n’en pouvait plus. Elle allait craquer! De cela, Tsanu XIII, qui avait vu ses larmes, en était certain! Elle était mûre pour dévoiler tous les secrets de l’IA et des systèmes dérivés du Langevin.

***************

Or, en 1999, aux Etats-Unis, requinqué par les p, TQT parvint à persuader les agences gouvernementales les plus secrètes de lui fournir de nouveaux renforts, des « Men in Black » frais émoulus de la CIA et de la NSA. Ainsi donc, le gouverneur du Nouveau-Mexique envisageait une autre expérience temporelle. Elle le conduirait en Égypte en 1249, au temps du sultan Ayyub. Tous les translateurs à sa disposition sous tension, le Sudiste reçut dans son bureau le chef de la CIA pour les affaires extérieures. La leçon administrée par Fermat et Daniel n’avait, hélas, pas suffi à convertir l’Américain.

En attendant, nous n’étions certes pas dans X Files, il n’y avait pas d’homme à la cigarette, les hommes en noir se montraient plus déterminés que les tueurs et les agents Smith de Matrix.

Le plus clairement qu’il le put, TQT expliqua son but: obtenir dans tous les temps, partout, le triomphe de l’idéologie de Thaddeus Von Kalmann et, par ricochet, l’extension de l’Empire commercial américain! Pour cela, il lui fallait le bio translateur. Or, il avait le maximum de chance de s’en emparer car les p lui avaient donné gracieusement un duplicata de l’IA de l’appareil tant convoité!

Petit détail qui a son importance. Le bureau du gouverneur du Nouveau-Mexique s’ornait d’une toile Pop’art de Roy Lichtenchtein représentant Batman. Le célèbre personnage proclamait:

« I’m not an animal! I’m a human being! I’m a Batman! ».

Les p avaient dissimulé beaucoup d’informations à notre ultralibéral. Notamment le réglage de la destination de l’armada des nouveaux translateurs était faux! Au lieu d’atterrir au Caire, TQT et ses sbires allaient se rematérialiser en Auvergne, en plein hiver, au cœur d’un Univers bulle avec, par la force des choses, un double objectif: récupérer bien sûr la mandorle de gloire irradiante, mais aussi le Baphomet! Là, il faudrait voler ce dernier appareil au nez et à la barbe du baron Arnould de Charmeleu. De plus, il faudrait peut-être éliminer la troupe de ce maudit Daniel Wu, le tout exigeant d’échapper aux chevaliers belliqueux et vengeurs, aux loups qui pullulaient dans la contrée, aux dragons, fort présents, aux démons des bois, aux incubes et succubes et à la tarasque!

***************

Le chevalier noir, gardien du pont, poursuivait son laïus d’un ton à la fois mordant et ironique.

- Oseras-tu m’affronter, toi, le chevalier au blanc harnois? Mon heaume de Pavie, le fer de ma lance, à ce jour invaincue, mon estoc et la maille pleine de mon haubergeon ont été forgés par Messire Ogo lui-même! Si tu succombes, le prince des ténèbres aura ton âme! Une âme de choix. Alors? Je te boute ou je te tue?

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Entendant ce discours, le sang de Geoffroy bouillait dans ses veines bien que le noir gardien ne s’adressât pas à lui. Le jeune comte voulait en découdre, montrer sa vaillance à ce vantard, lui faire rentrer ses paroles dans la gorge! Dix ans d’éducation de chevalier cela pesait, laissait une profonde empreinte qui se rappelait à vous lorsque les circonstances s’y prêtaient.

N’attendant point les ordres, Geoffroy laça son heaume, saisit sa lance, sa masse d’arme, ajusta son écu, vérifia l’état de ses dagues qu’il glissa dans leurs fourreaux tout en chantant une « ballade » médiévale revue et corrigée par les folkloristes baba cools des années 1970, folkloristes d’origine wallonne, ballade qu’il avait fort appréciée à la radio quelques mois auparavant, en 1978. Ainsi le comte d’Évreux aviva son courage.

Au fait, la jolie et poétique ballade débutait ainsi:

« Quand Jean Renaud de guerre revint, avec ses tripes dans ses mains… »

Amusé, le chevalier noir rétorqua d’une voix de haute-contre par un chant des Carmina Burana:

« Olim Sudor Herculis! ».

Geoffroy s’apprêtait donc à charger calmement, le cœur serein, lorsque Philippe s’interposa brutalement:

- Mon jeune seigneur, ce combat n’est point le vôtre! Jamais vous n’avez affronté pareil adversaire dont l’âme noire toute confite dans la tromperie et la ruse vous entraînerait dans une réalité que vous niez la plupart du temps!

- Je ne suis point un couard, messire Philippe et…

- Oubliez ici tout orgueil et toute arrogance! Le sire noir attend que je l’affronte. Il s’impatiente déjà. Voyez! Il n’est pas ce qu’il paraît.

A son tour, le chevalier au harnois immaculé ajusta ses armes, rabattit son heaume classique, dressa son écu vermeil et éperonna son destrier qui s’élança avec assurance dans cette joute si particulière. Du premier coup, Philippe ébranla son adversaire. Sa lance fendit l’écu de l’ennemi jusqu’à la boucle et démailla le haubert! Des éclats de bois et de métal pénétrèrent par la fente du heaume. Bien plus facilement vaincu que prévu, le chevalier noir n’eut pas même le temps de demander grâce, l’aurait-il fait d’ailleurs?, et tomba d’un bloc, vidant les étriers.

Aussitôt, un diable de suie aux ailes membraneuses, au poil de jais, s’échappa du casque du cavalier à terre avec un bruissement sinistre.

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Adonc le noir chevalier était bel et bien mort et, désormais, son âme appartenait aux ténèbres pour l’éternité!

Toujours impassible, Philippe descendit de sa monture, délaça le heaume de Pavie, rabattit le camail. Le défunt ressemblait bien à une créature démoniaque. Imaginez un cyclope dont le front large était surmonté d’une trompe, en résumé, il s’agissait d’un être atteint de trisomie 13!

- Que vous avais-je dit, mon jeune seigneur? Fit Philippe à l’adresse de Geoffroy avec un doux sourire.

- Vous le saviez… articula ce dernier.

- Certes, je le reconnais. Je sens ces créatures perverties de loin.

- Il n’empêche! Déclara Fermat. La voie est libre grâce à vous! Rattrapons notre retard.

Reprenant leur route, nos héros parvinrent sans encombre à Saint-Nectaire où ils se reposèrent en une hostellerie au confort acceptable non sans avoir prié auparavant en l’église romane du coin, une église des plus typiques!

- Bon! Marmonna Violetta résignée. Nous aurons droit à la visite de tous les sanctuaires de la région avant d’arriver chez ce Charmeleu!

- Cela ne peut pas nous nuire de prier le Seigneur afin d’obtenir Sa protection! Rétorqua Irina.

- Bah! M’est avis que le Seigneur en a un peu assez d’être sollicité sans cesse!

- Violetta! Gronda la Russe.

- Ben quoi? De plus, ici, nous sommes dans une église catholique! Ça ne peut pas marcher!

- Dieu est universel, ma « nièce »!

- Pacal aussi prie avec ferveur… C’est une épidémie ou quoi?

- Le lieu veut cela!

- Oui, mais l’ambassadeur préfère admirer le transept et les petites chapelles! Conclut Ivan.

- Son goût pour l’archéologie qui ressort, souffla la métamorphe.

L’adolescente, croisant le regard courroucé de la Russe se renferma dans un silence éloquent.

***************

Le lendemain matin, en route pour Issoire, le groupe dut franchir une forêt réputée impénétrable. Il s’agissait de la sylve légendaire de Saint Rocamadour ainsi que le contait un retable de cire sculpté par l’anachorète Jehan de Mauriac en l’an de grâce 1230. Philippe fournit volontiers des explications sur le sujet.

- Jehan de Mauriac vit retiré en cette forêt depuis tantôt vingt-cinq ans.

Intéressée, Irina objecta:

- Saint Rocamadour? Ce n’est pourtant point la région!

- Ce Rocamadour n’a rien à voir avec celui que vous connaissez! Le fameux Amadour, celui dont vous parlez, était un ermite mystique qui vécut au Ve siècle et qui, bien avant Saint François, « Il poverello d’Assise », comprit que la nature, les animaux qui y vivent, étaient des créations et des créatures de Dieu devant partager le royaume des cieux avec les descendants d’Adam. L’homme ne pouvait donc les rejeter, au contraire! Il lui fallait communier en symbiose avec toute cette création! C’est pourquoi Jehan de Mauriac représenta comme point central de son retable la scène de la conversion sylvestre de Saint Rocamadour lorsque ce dernier, perdu dans une forêt apparemment sauvage, trouva le chemin de la foi en comprenant que les créatures, les arbres et les plantes qui l’entouraient procédaient de Dieu comme lui et ne pouvaient émaner du mal! Alors, il ne fit plus qu’un avec la sylve, en harmonie avec toute la création.

Fermat fronça les sourcils et lança:

- Je dirais que cette vision de la sainteté rappelle le chamanisme préhistorique.

- Tout à fait! Répondit Daniel. Que vous le vouliez ou non, et ce n’est pas que le scientifique qui parle en cet instant, toutes les religions ont leur part de vérité, y compris les croyances d’Uruhu. Ainsi, elles constituent autant de pièces d’un puzzle qui montrent une image fragmentée d’une divinité insaisissable. Ah! Et ne me rétorquez pas que l’homme possède dans son cerveau une zone spécifique qui le pousse à « inventer » Dieu, à avoir besoin de lui!

- Daniel, fit André avec un vague sourire, je ne veux pas polémiquer! Le lieu ne s’y prête pas.

Monté sur son bidet, Uruhu s’agitait, ressentant une présence incongrue à proximité, voire hostile. N’y tenant plus, il éleva la voix, s’exprimant à moitié en basic English et à moitié dans sa langue maternelle. Cela démontrait la profondeur de son trouble.

- Pi’Ou A’nou van-di Nou! Il y a un messager de Pi’Ou dans la forêt! Un gardien qui veut nous avertir d’un danger… je l’appelle!

N’attendant pas l’autorisation de son supérieur, le K’Tou jeta son cri.

- Pi’Ou K’Tou van-di Nou! Pak’Tou vohor! Pak’Tou vohor!

Alors, du plus grand arbre de la chênaie, dans un grand froissement de branches, émergea une sorte d’homme-singe, bref, un velu médiéval. Avec agilité, il sauta à terre et se dressa devant le Néandertalien.

Aussitôt, un étrange dialogue commença. Puis, Uruhu déclara:

- K’Tou Ding Ak chak! K’Tou Ding Ak chak! Le messager de Pi’Ou veut nous guider dans la forêt inconnue.

Le velu acquiesça et reprit en s’exprimant en un langage qui mêlait un dialecte encore plus archaïque et embryonnaire que celui des tribus K’Toues et des termes d’ancien français. Les mots, les cris, les claquements, les mimiques s’enchaînaient à une telle vitesse qu’Uruhu peinait à traduire exactement ce que disait l’être mystérieux, tant les termes employés remontaient loin dans un passé déjà oublié du temps de l’enfance du chef pilote!

Daniel, qui pratiquait avec une facilité déconcertante plus de huit cents langues préhistoriques et qui, de plus, était télépathe, se chargea rapidement de suppléer Uruhu.

- Nous n’avons pas affaire ici à une créature mythique ou autre, mais bel et bien à un pré K’Tou! Un Homo Erectus tardif, quoi, du type de celui de Tautavel.

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Sa langue est l’ancêtre, mêlée d’ancien français du XIe siècle, d’un dialecte K’Tou pratiqué par des peuples néandertaliens de l’Auvergne, des Causses et des Pyrénées. Il est sincère dans sa volonté de nous servir de guide. Il dit que la forêt est peuplée de loups et de goules qui se nourrissent de chairs vivantes. Ainsi, à l’en croire, les prédateurs se disputent souvent les proies qui ont eu la témérité de s’engager en un tel lieu. Au fin fond de la forêt se trouve la grotte dans laquelle l’ermite Jehan de Mauriac a trouvé refuge.

- Êtes-vous tout à fait certain que cet être n’est pas dangereux et que l’on peut lui accorder toute notre confiance? Questionna Fermat la mine sombre.

- Absolument!

- Je partage l’avis de sire Daniel! Renchérit Philippe. Les portes du paradis s’ouvriront pour les innocents.

- Mmm… dans ce cas, je m’incline.

Les deux rescapés de la préhistoire passèrent en tête du petit groupe, suivis immédiatement par Kiku U Tu et le chevalier Philippe. André Fermat et Geoffroy d’Évreux assurèrent les arrières.

Alors que nous étions au zénith, midi en l’occurrence, la lumière du soleil semblait ne pas pénétrer dans le bois. L’obscurité quasi crépusculaire le rendait encore plus profond ce qui avait pour résultat de distiller une angoisse qui, peu à peu, vous collait à la peau et ne vous quittait plus. Sous les taillis touffus, nul chant d’oiseau. Cependant, le silence n’était pas total. On percevait des frémissements inquiétants, des glissements inattendus, des reptations répugnantes.

Le velu qui répondait au nom de Aa I Ou, eut soudain un brusque arrêt. Dans la semi-pénombre qui régnait, il venait d’apercevoir plusieurs paires d’yeux jaunes qui phosphoraient étrangement. Des fourrés se mirent à bouger subrepticement tandis que des branches semblèrent dotées de vie et s’agitèrent sous un vent mystérieux qui ne soufflait nulle part ailleurs!

Insidieusement, les buissons se transformaient en êtres vaguement humanoïdes, tous composés de bois « mort ». Ils arboraient des gueules grotesques, gigantesques, grimaçantes, dévoilant ainsi des crocs irréguliers mais puissants et acérés. Les corps de ces créatures présentaient une multitude de replis, de sillons, tandis qu’une crête dorsale qui surmontait les dos s’achevait en queue de lézard. Les épines de cette crête suintaient une sève sans doute empoisonnée.

Une horde de loups suivait les monstres sylvestres. Les « canidés », la queue basse, étaient visiblement aux ordres de ces créatures des bois. Le chef de la meute de loups, borgne, le poil gris et argenté, et la matriarche, femelle à l’oreille gauche pendante à demie mangée, obéissaient sans heurts aux goules des bois.

Insensiblement, dans des mouvements lents et fascinants, des bras branchus décharnés, terminés par des griffes démesurées, s’étirèrent afin de saisir les proies humaines ainsi offertes. Les loups accompagnaient ces mouvements, cette chorégraphie muette mais explicite en encerclant le groupe téméraire qui avait eu l’audace extrême de s’aventurer dans cette forêt maudite. Grognant sourdement, ils montraient les crocs en des rictus inquiétants.

Les moulinets d’estoc tentés par Geoffroy et Ivan ne servirent à rien! Chaque fois que le fer tranchait un bras, il repoussait aussitôt! Cela, Daniel, André et Philippe l’avaient saisi immédiatement. Parallèlement, les branches et les lierres enchantés poursuivaient leur tâche insidieuse et emprisonnaient peu à peu les jambes des chevaux, qui, sentant le danger, hennissaient se cabraient violemment, menaçant à tout instant de renverser leurs cavaliers!

Pacal chût lourdement et se retrouva vite cerné par la matriarche louve et sa cour.

Geoffroy trépignant d’impuissance, jeta sardoniquement:

- Ce qu’il nous faudrait présentement, ce sont des gourdes d’eau bénite!

- Passez-moi donc plutôt votre épée, messire comte, lui répondit Philippe avec son éternel sourire indéfinissable.

S’emparant de l’arme d’acier du jeune homme, le chevalier croisa alors les deux fers et les présenta aux monstres et aux loups. Devant le symbole sacré, les créatures possédées par le démon reculèrent instantanément. De faibles criaillements s’élevèrent soudain. Ils provenaient du ventre d’Irina, plus précisément de son bébé à naître! Le fœtus avait ressenti la peur puis le soulagement de la mère et avait exprimé ses émotions. A peine démontée, la jeune femme expliqua:

- Les différentes distorsions temporelles que nous avons subies ont accéléré ma grossesse. En quelques jours à peine, je suis passée de six à neuf mois! Une hétérochronie du développement a affecté précocement les sens de Tatiana. Ceux-ci sont donc arrivés presque à maturité alors que ma fille n’est pas encore née…

- Bof! Émit Violetta blasée. Ta fille sera donc un phénomène… Et hop! Un de plus!

Pendant ce bref échange, les loups s’étaient enfuis. Désormais, devant la croix, les goules se desséchaient. Inexorablement, tout en reculant, les monstres rapetissaient, tombaient sur la terre verglacée en fragments de bois mort, en débris de plus en plus minuscules, jusqu’à finir par se fondre dans le néant. Alors…

Dans la forêt, l’obscurité cessa. Un soleil tout neuf brilla de tous ses feux tandis que, malgré la saison, des oiseaux se mirent à lancer leurs trilles périlleux mais joyeux On pouvait y reconnaître les chants des pies grièches, des pinsons, des rouges gorges, des merles, des mésanges et du rossignol!

Revigorée par ce miracle, désormais même Fermat acceptait les manifestations surnaturelles, la troupe progressa durant un bon kilomètre. Cependant, une série de bifurcations se présenta. Alors, l’Erectus hésita, flairant le sol et humant l’air plusieurs fois. Il finit par choisir un sentier enseveli en partie sous un tapis de feuilles mortes. L’odeur d’humus était très forte. A la limite d’une clairière, la forêt étant désormais derrière nos amis, le sylvain s’arrêta une nouvelle fois. Un fantôme flottait paisiblement au-dessus d’une vieille souche de hêtre. Le pré Néandertalien finit par reconnaître son maître l’ermite. Son visage aux traits grossiers refléta aussitôt un immense soulagement et une grande joie. Fermat n’osa formuler à haute voix la question qui lui brûlait les lèvres. Néanmoins, Daniel y répondit.

- Non, André, il ne s’agit pas d’un fantôme. Tout simplement, Jehan de Mauriac a le pouvoir de projeter son esprit hors de son corps.

- Une projection astrale! S’exclama Ivan. J’en avais entendu parler mais je n’y croyais pas plus que ça.

- Dans cet univers, c’est assez courant d’assister à de tels phénomènes.

Toutefois, la silhouette vaporeuse de l’ermite revêtu de sa bure paraissait contrariée avec son visage émacié aux traits crispés, sa tonsure irrégulière dans une coiffure quelque peu en désordre. Une voix sépulcrale lâcha ces paroles d’avertissement:

- Des étrangers farouches viennent de passer en ces lieux. Ils ont voulu m’arracher des renseignements sur le sire Philippe. Je n’ai point failli dans la souffrance et ma bouche est restée close. Mais les étrangers ont rencontré aussi impitoyables et démoniaques qu’eux! Les forces du Mal se sont alors affrontées en un sanglant combat. Chaque faction ennemie a laissé échapper vers la Géhenne de nombreuses âmes damnées. Venez pour porter témoignage de ce fait!

Intrigué et inquiet à la fois, le groupe s’avança. La clairière laissa apparaître une grotte aménagée à partir des ruines d’un ancien tumulus néolithique. Tout autour de cette grotte artificielle, des cadavres hétéroclites et exotiques jonchaient le sol de terre où l’on remarquait la présence de plaques de neige sales, souillées de sang. Une bataille sans merci s’était déroulée ici, peu de temps auparavant.

Parmi les morts, nos amis identifièrent des chevaliers du XIIIe siècle portant un casque archaïsant à nasal, une cotte d’arme noire ornée d’une tête de mort.

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Lances fracassées, écus, destriers sans vie aux larges plaies béantes, masses et fléaux d’arme abandonnés dans le plus grand désordre, estocs ensanglantées et brisées étaient disséminés un peu partout.

Certains chevaliers avaient été dépouillés de leur cotte et de leur haubert. Désormais, face au ciel, dépourvus d’armes, d’écu, de heaume, ils ressemblaient à de grotesques jouets en bois, parodie d’hommes, de nobles combattants qu’hier encore ils étaient. Leurs chemises, tachées de sang, dénonçaient les armes qui les avaient abattus: des balles! Des fusils ou des pistolets! Du XX e siècle qui plus est!

D’autres cadavres se mêlaient à ceux des chevaliers. Nos tempsnautes ne furent surpris qu’un infime fragment de seconde. Des uniformes noirs de sinistre mémoire, des casques d’acier, des runes et des « Totenkopf » sur les ceinturons et les vareuses. Il n’y avait pas à s’y tromper: les chevaliers de « La Buena Muerte » avaient le malheur de se frotter à des soldats SS de la première moitié du XX e siècle.

- Ainsi donc, siffla Fermat entre ses dents, Lady Pirrott Neville a réussi à parvenir jusqu’ici! Facile avec l’aide de la Dimension!

- Oui, manifestement. Répliqua Daniel sur un ton détaché qui n’abusa personne. Hinckel et ses hommes ont alors disputé aux chevaliers d’Arnould de Charmeleu les renseignements concernant la mandorle de Saint Géraud. Incidemment, ils ont également appris l’existence de notre guide en ce monde, le sire chevalier Philippe Van der Kirsche.

- Vous nous dressez là un tableau incomplet! Jeta Ivan. Observez bien.

L’adolescent ne se trompait pas. Certains cadavres avaient été décapités et leurs corps arboraient des blessures caractéristiques qui n’avaient pu être produites que par des fuseurs!

- Ah! Le troisième larron! Zoël Amsq! Bien évidemment!

- Spectacle peu ragoûtant qui me donne la nausée! Pas à vous? Cracha Violetta.

- Les fuseurs ne sont pas d’origine Haän mais Velkriss, compléta André. Les plaies ne sont pas parfaitement circulaires.

- De mieux en mieux. Ainsi, les blessés étaient certains de souffrir davantage avant de mourir! Fit Daniel en haussant les épaules.

- Oh! Là! Une tête à part! s’écria Geoffroy.

Il fallait faire preuve de courage pour examiner de près ce tsantsa inachevé abandonné par Varami, cette tête réduite coiffée d’un casque conique désormais trop grand pour elle, qui nageait dans un camail de mailles treslies, partie de protection rebelle à toute préparation Achuar!

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- Zoël et Sir Charles nous ont donc précédés ici! Constata amèrement Irina.

Dans la grotte, des gémissements qui allaient en s’atténuant, s’élevaient. Il était urgent de porter secours à l’ermite! Jehan, affalé aux pieds de son retable de cire et de l’inévitable croix, agonisait. Le temps qu’il lui restait à vivre se comptait en minutes et encore! L’ermite avait subi la torture des SS avant que ceux-ci ne fussent surpris à leur tour par les chevaliers d’Arnould. Ces derniers étaient en route pour Saint Géraud afin de récupérer la mandorle.

Maintenant, la scène qui s’affichait sous les yeux des tempsnautes était parfaitement lisible. A l’instant le plus inopportun, le Haän et l’Anglais s’étaient retrouvés au milieu de cette bataille! De nombreux adversaires étaient restés sur le carreau tandis que les SS avaient dépouillé les corps des chevaliers pour se vêtir comme eux afin de se faire passer pour les moines soldats de La Bonne Mort! Merritt et Amsq, toujours friands de sang, avaient tué quelques survivants avant de se rendre compte qu’ils perdaient leur temps. Il valait mieux s’éclipser au plus vite.

Dans la caverne obscure, Philippe assista l’agonisant dans ses derniers instants. L’ermite, tout mourant qu’il était, perçut néanmoins la nature particulière du chevalier. Un sourire détendit son visage et il quitta ce monde, confiant en son salut, l’âme en paix.

Après avoir rendu l’hommage qui s’imposait au défunt et l’avoir enterré, nos amis partirent pour Issoire; le velu restait orphelin.

La ville fut atteinte deux heures après la sortie de la forêt. A Saint Austremoine, Philippe pria pour l’âme de Jehan de Mauriac. Le chœur de l’église s’ornait d’une colonnade polychrome aux merveilleux chapiteaux historiés. L’un d’eux représentait des diables centaures.

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Le chapiteau de la Cène était également célèbre. L’or et le vermeil dominaient.

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Daniel, qui ne professait pas la foi chrétienne, mais qui, néanmoins, avait reçu cet enseignement par sa mère catholique, assistait toujours aux prières du chevalier. Tous ses compagnons faisaient de même, se conformant aux rites dominants des contrées traversées pour diverses raisons, la première étant d’assurer la sécurité de la troupe.

Kiku U Tu restait debout lors des dévotions. Il avait quelque peu grondé lorsque son supérieur l’avait convaincu de pénétrer dans l’église mais avait fini par obéir. A genoux, sa queue balancier l’aurait trahi! Fermat, quant à lui, savait pertinemment qu’il ne fallait pas heurter les populations. De plus, il sentait que des forces primitives étaient à l’œuvre dans certains lieux sacrés et ce, depuis des milliers d’années. Ces forces se nourrissaient de la foi des gens de chaque nation. Pouvait-on les qualifier de divinités? Le terme était inexact. En fait, il s’agissait d’élémentaux, d’êtres subatomiques dont l’intelligence et la perception des choses croissaient avec le temps ou, au contraire, s’estompaient s’ils étaient insuffisamment sollicités.

Alors que Daniel admirait les chapiteaux historiés, il capta un message d’Antor, particulièrement inquiétant et parasité!

« Pavel Pavlovitch Fouchine a réussi à enlever Franz Von Hauerstadt en usant d’un stratagème véritablement inattendu! Je n’ai rien pu faire! ».

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dimanche 14 novembre 2010

Mexafrica 2e partie : Chercheurs d'or 1936 chapitre 16.

Chapitre 16

A bord du vaisseau Raptor de Feu de Zoël Amsq, Cornelis van Vollenhoven contemplait la partie déjà assemblée du bio translateur avec une certaine suspicion fort compréhensible alors que Zoël entamait déjà la manœuvre d’approche au-dessus du domaine d’Arnould de Charmeleu. Concentré devant les différents écrans tridimensionnels de son vaisseau non encore homologué car expérimental, il eut un brusque hurlement de rage lorsqu’il fut aveuglé par un éclair soudainement apparu! Ses réflexes reprenant le dessus, il évita toutefois de justesse de casser du bois dans la forêt enneigée.

Cornelis van Vollenhoven n’en croyait pas ses yeux: le cube IA tant convoité était là, sagement posé à côté du chrono vision et du téléporteur du bio translateur! Se tournant vers Amsq, l’explorateur ethnologue s’écria avec satisfaction:

- Magnifique tour de passe-passe en vérité qui arrange admirablement nos affaires! Il s’agit certainement d’un coup de vos amis les Pi!

- Oui, ils se sont enfin décidés! Renchérit Merritt. Je me méfierais cependant car il est visible qu’ils se servent de nous! Je me demande quel est leur plan… Après tout, il peut s’agir d’un faux!

- Je vais vérifier cela tout de suite! Dit Amsq.

Avec dextérité, après avoir mis son vaisseau en pilotage automatique, le savant manipula délicatement le cube et le raccorda au bio translateur en moins de cinq minutes. Ensuite, il initialisa la mémoire de l’IA et, lorsque celle-ci fut prête, une voix impersonnelle, féminine, dénuée de tout sentiment, s’éleva dans la cabine:

- IA, prête à effectuer toute demande. Je n’obéirai qu’à un seul d’entre vous… identification des empreintes vocales…

Incroyablement, la voix synthétique s’était exprimée en anglais et non en dialecte Haän de la troisième ou de la cinquième caste!

- Identification: Amsq, Zoël, 72 ans, chercheur Haän au service de l’Empereur Tsanu XV…

- Enregistré! Fit l’ordinateur perfectionné.

Le chercheur reprit aussitôt.

- Prouve ce que tu as dans le ventre! Mise en lecture du chrono vision: division de l’écran en cinq zones temporelles d’observation. Focalisation, Terra 1936, univers 1721 quart… Hollywood… recherche des actions des humains ou humanoïdes Martin et Osa Johnson,

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Lady Alexandra Pirrott Neville, Dieter Karl Hinckel, entité Pi Sigma sous la pelure du secrétaire Hughes. Jour exact: 26 Juillet du calendrier en vigueur aux States.

Deux des cinq parties du chrono vision s’éclairèrent alors. La deuxième se subdivisa, montrant Dieter Karl, entouré d’un commando SS en train de saboter les freins et le système hydraulique d’une Ford V8.

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- Tiens! Tiens! Siffla Amsq. Intéressant!

Merritt demanda:

- Mais que font-ils? A qui appartient ce véhicule à moteur?

Avec un certain agacement, le Haän expliqua:

- Ils sabotent les freins de l’auto de Tournefort! Les naïfs! Comme si cela allait suffire à les faire remporter la partie!

- Mais pourquoi s’en prendre à ce ridicule bonhomme? Compte-t-il donc tant?

- Ah! Si Tournefort meurt en 1936, il ne contactera jamais le trio d’adolescents casse-cou en 1978! Alors, il ne viendra pas renforcer l’équipe de Daniel Wu ni l’aider dans sa prochaine étape, celle du Moyen Age! Cela va créer une harmonique supplémentaire, mieux un autre Univers bulle! Apparemment, mes affaires s’arrangent, mais, il y a un hic…

S’adressant une nouvelle fois à l’IA, Amsq lui commanda d’une voix sèche:

- Localisation des unités carbone Pavel Pavlovitch Fouchine, Sun Wu père et TQT dans n’importe quel univers…

- Demande un peu vague! Veuillez préciser. Ces personnes se déplacent dans des bulles temporelles variées.

- Univers 1721 ter, année 1961 pour le Soviétique. Base secrète de Kola. Même Univers pour Sun Wu, France, 1974, Paris, et pour l’Américain du Sud, Nouveau-Mexique, année 1999...

- Localisations effectuées. Visualisations en cours!

Ainsi donc, les cinq parties de l’écran du chrono vision furent éclairées, révélant des scènes différentes qui eurent pour effet de faire enrager le Haän. Il hurla quelques insultes bien senties à l’adresse de la Dimension p.

- Fils de Krüums! Bastards! Bande d’avortons! Pourriture! Etrons puants! Décidément, Sir Charles, vous aviez raison. Ces salauds nous ont roulés!

- Je le vois bien, fit le Britannique. Ils ont dupliqué l’IA et l’ont donné à tout le monde!

- Même les Johnson sont entrés en possession de leur bien! Siffla van Vollenhoven.

- maintenant, je fais le lien avec ce que complote Dieter Karl. Tournefort va s’assurer qu’Osa et son mari ont bien récupéré un cube en état de fonctionnement. Les Nazis sont au courant grâce à p Sigma, ou quel que soit ce p, qui les manipule. Sous la direction du capitaine SS, ils vont saboter la voiture de Tournefort.

- Ainsi donc, la Dimension pratique l’égalité des chances? Fit le Hollandais particulièrement candide.

- Pensez-vous, Cornelis! Les Pi se jouent des humains comme ils l’ont toujours fait d’ailleurs! Ils méprisent toute vie biologique. Mais je n’avais pas d’autre choix que de m’allier à eux! Voyez le résultat concret de toutes ces manipulations; les Soviétiques de 1961 sont en train de construire toute une armada de translateurs équipés de notre IA! Fouchine bénéficie également de l’aide d’une obscure entité négative dont le clone humain qui est ici à ses côtés!

- Ce gros homme qui se meut avec difficultés? Suggéra Sir Charles.

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- Bien observé! Sa véritable apparence est en fait celle d’une monstrueuse sphère noire de la taille de votre planète! Elle poursuit le but de l’assimilation des données de tout le Pan Multivers afin de mieux le détruire! En attendant, elle veut inciter les Russes à déclencher la guerre du Temps, avec toutes les conséquences qui en découlent.

- Zoël, interrogea Merritt, observant attentivement son allié, comment avez-vous pu identifier la sphère? Découvrir sa véritable apparence? Comment avez-vous appris tout cela? Vous êtes-vous déjà frotté à elle?

Amsq marqua un temps d’arrêt qui dénonçait un certain embarras puis répondit:

- Pas moi, mais Daniel Lin pour votre dernière question, convint-il. Je sais tout de ce Wu! Je le traque par-delà les siècles depuis tant d’années…

- Le Yankee de la fin du XXe siècle est-il distancé? Demanda van Vollenhoven.

- Oh non! Ce serait trop beau! TQT et ses hommes fabriquent également des translateurs en série!

- Mmm… Sur la cinquième partie de l’écran, je reconnais les Chinois. La bande du Dragon de Jade!

- Bande qui est parvenue à faire échouer nos commandos dûment choisis pour contrer Von Hauerstadt et Daniel Lin Wu en 1961! Mais je sens maintenant quelque chose de beaucoup plus inquiétant… j’aurais dû davantage prendre en considération l’ambition de ce fourbe! Manifestement, Sun Wu veut utiliser la puissance du bio translateur afin d’assurer l’hégémonie de la Chine éternelle, une Chine à sa botte! L’action des Pi va entraîner une arborescence anarchique d’Univers bulles conflictuels! Que seule la Sphère noire a le pouvoir de résorber, puisque en fait elle est le Commandeur Suprême du Temps qu’elle gouverne! De plus, comme nous ne sommes pas à un paradoxe près, Sun Wu, la vipère bifide, le tigre blanc malfaisant, le Dragon réveillé, bénéficie de l’aide de l’entité positive qui combat l’Entropie depuis la séparation en deux de l’œuf originel…

Merritt allait pour dire quelque chose, fasciné par les surprenantes connaissances de Zoël, mais il préféra se taire à la dernière seconde et laissa la parole à Cornelis.

- Dans ce cas, nous reste-t-il des atouts?

Amsq répondit avec une certaine nervosité.

- Primo, nous avons de nombreux alliés: toutes les forces de l’Empire Haän, du XXVIIIe au XXXe siècle, puis, bien sûr, les Castorii dissidents, sans oublier les puissants Velkriss. En 2517, le Langevin, vaisseau d’origine de Daniel Wu, est entre les mains des troupes impériales de Tsanu XIII Gaachak! Je vais lui envoyer un message transtemporel afin de lui réclamer des troupes d’élite génétiquement modifiées, hyper entraînées, des guerriers muets comme une tombe dont l’objectif sera de tuer nos rivaux à travers les temps, puis de récupérer et de détruire leurs cubes IA. La première partie de leur mission consistera donc à s’attaquer aux Johnson, à Tournefort et aux Nazis dans ce 1936 dévié.

Pendant le discours de Zoël, la partie de l’écran du chrono vision concernant les Johnson confirmait ses paroles précédentes. Martin appelait Tournefort à la rescousse au sujet du retour inopiné du cube. Le double piège tendu par les Nazis et les p se mettait en place.

- Vous escomptez donc faire intervenir vos guerriers Haäns! Comment vont-ils franchir les barrières du temps pour se rendre dans cet Hollywood?

- Sir Charles, la translation est courante, certes, mais elle nous coûte trois cents grammes d’orona pour chaque saut! Il s’agit là de la production hebdomadaire du bagne de Penkloss qui compte cent mille détenus. Tous nos bagnes tournent à plein régime pour l’effort de guerre de l’Empire: Agram, quatre-vingt mille détenus, Pirum, cent-dix mille détenus, Froën, soixante mille détenus, Gifss, quatre cent mille détenus, Kraal, deux cent mille détenus, Calaak, soixante-quinze mille détenus, et ainsi de suite…

A cette longue énumération, Cornelis tressaillit et fit:

- On dirait l’Empire autocratique des tsars! Ou encore une tyrannie!

- Il est vrai qu’au total nous avons cent millions de déportés! Mais pour un Empire de cent trente milliards d’individus, cela reste raisonnable. L’Alliance des 1045 planètes ne fait pas mieux avec ses planètes en terraformation malgré ses prétentions humanitaires!

- Mmm… Je comprends! Mais le secundo? Rappela Merritt.

- Notre vaisseau étant positionné en 1249, nous ne serons pas atteints par l’effet de fronde. Autrement dit, l’élimination de Tournefort et ce qui s’ensuivra ne modifiera pas notre espace-temps situé en amont.

- Pour le Langevin en 2517?

- Il y aura de la casse! Et je m’en réjouis!

- Bien que vos alliés soient à bord?

- Oui, et alors?

- Qu’en sera-t-il de Daniel Wu et de son équipe de l’Einstein? Questionna le Hollandais.

- S’ils se trouvent encore en 1936, cela va tanguer! L’action de Daniel Lin est plus que prévisible! Notre Saint-bernard galactique va porter secours à cet hurluberlu! Là, le chrono vision m’indique que l’Einstein, qui devait initialement ramener Von Hauerstadt en 1961, celui-ci ayant renoncé à poursuivre l’aventure, a remonté le temps en 1936 de quelques heures pour tenter de sauver Adelphe Fiacre. Nous allons jouer avec cette anticipation et l’accentuer en créant une préquelle: avant même d’avoir rejoint son véhicule saboté, Tournefort s’effondrera, victime d’une rupture d’anévrisme! Ah! Bien! Les guerriers Haäns de Tsanu XIII viennent d’arriver!

Basculant alors en communication audio transtemporelle avec le vaisseau praedator, Zoël ordonna à son capitaine, en langue Haän de la huitième caste, de concentrer des rayons caloriques sur la villa louée par Adelphe Fiacre.

Ce dernier, qui s’apprêtait à saisir le combiné téléphonique pour répondre à l’appel de Martin, s’effondra. La bakélite de son téléphone commençait à fondre! A l’intérieur du séjour la température atteignait déjà les 85°C!

- Si Daniel Lin se tire de ça, je lui réserve un chien de ma chienne! Nous l’attendrons dans ce 1249 que je vais m’empresser de modifier!

- Diable! Vous avez ce pouvoir! S’émerveilla Cornelis.

- Mais oui! L’Empire Haän maîtrise les déplacements dans le temps et tout ce qui en découle depuis déjà plusieurs centaines d’années! Le fameux traité de Mowelle de 2354 n’est pour nous qu’un chiffon de papier!

- Pourtant, vous craignez ce Daniel Wu! Souffla perfidement Merritt.

- Le craindre, moi? Hurla Amsq perdant son contrôle. Le grain de sable peut faire chuter l’Empire le plus puissant!

- Oui… En attendant, reprit le Hollandais tentant de calmer le Haän, dans ce 1249 que vous allez modifier, qu’advient-il de la mandorle de gloire irradiante?

- Oh! Fit Zoël en s’épongeant le front, elle s’y trouvera toujours. Toutefois Arnould de Charmeleu ne l’aura pas encore volée! Mais… le chrono vision affiche deux éléments qui me gênent… Tout d’abord, un individu, un chevalier tout de blanc vêtu… or, ses coordonnées ne sont pas biologiques! Il ne peut s’agir d’un agent temporel de l’ordre de MX! La signature ne correspond pas! Ensuite, on dirait qu’une harmonique non souhaitée par toutes les parties est en train de naître et d’occuper le début du XIXe siècle… Elle se greffe sur le 1936 tant de fois déjà modifié! Maintenant, elle rejoint le point de départ du trio de jeunes aventuriers…

Merritt avait réfléchi silencieusement. Il jeta:

- Vous nous affirmez et montrez que l’Empire Haän a une capacité d’interférer sur le temps bien supérieure à celle de l’Alliance des 1045 planètes. Dans ce cas, à quoi bon le bio translateur avec sa mandorle de gloire irradiante?

- Les possibilités de déplacement de l’Empire restent en deçà des 2% de déviation, à l’intérieur d’un ruban temporel étroit, et c’est priver Haäsucq de milliards et de milliards d’Univers aux richesses potentielles incommensurables que de ne pas s’employer à ravir ce bio translateur! Ici, enfermer un territoire donné d’une époque donnée dans un Univers bulle greffé artificiellement dévié de seulement 0, 000075%, sur une zone partant de Clermont au Nord à Aigues-Mortes au Sud et de Limoges à l’Ouest au Puy-en-Velay à l’Est, suffira amplement à retarder Daniel Lin Wu. En fait, mais les Haäns ne le reconnaissent pas, ils sont beaucoup redevables à un humain du XXe siècle qui, le premier, théorisa les Univers bulles, Andreï Linde!

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- Cet Univers bulle ne restera-t-il pas relié au reste de la planète? Hasarda van Vollenhoven.

- Certainement et heureusement! La septième croisade a bien lieu et l’Egypte reste en dehors de cet effet quantique mosaïque et cubiste!

Après le succès de ses modifications, Zoël Amsq en rendit compte à son souverain légitime Tsanu XV par l’intermédiaire d’un vortex spécial. L’Empereur parut satisfait de la création de ce Moyen Âge merveilleux. Cependant, en 1936, le praedator Huük- San (les yeux du béni des dieux en langue de la première caste), l’exécution d’Adelphe Fiacre terminée, s’apprêtait à passer à l’action suivante, le massacre à grande échelle des Nazis de p Sigma et des Johnson. Pour cela, il avait à bord une cinquantaine de brutes de 2m10 de haut, au poil roux envahissant, vêtus de broignes de plastacier luisantes de propreté.

***************

A bord de l’Einstein, Irina et Uruhu au pilotage, avaient entamé les manœuvres d’approche à proximité de la villa des Johnson. La navette avait légèrement remonté le temps. Soudain, le petit vaisseau subit de plein fouet une distorsion temporelle inattendue. A l’intérieur, sous l’impact du terrible phénomène, les objets et les corps semblèrent s’étirer à l’infini.

Trois des adolescents, Ivan, Pacal et Geoffroy s’évaporèrent sans coup férir et se retrouvèrent subitement devant l’entrée du Musée de l’Homme sans transition et vaguement amnésiques! Nauséeux, ils peinèrent à focaliser leur vision et ce, d’autant plus que, devant leurs yeux qui clignaient, l’architecture des bâtiments du musée se modifiait par pans entiers! La construction si connue de Carlu, devenue une quasi friche inutile lors du cours de l’Histoire modifié par les Haäns qui leur permit ainsi de conquérir la planète Terre sans pertes ou presque , mais grâce aussi à l’impéritie de quelques gouvernants de la fin du XX e siècle et du début du XXI tels Benoit Fréjac, Toussaint Spirito, Jerry Sinclair, James Peacok, Lucien Pivert, … fut remplacée progressivement par un palais néo-classique tout à fait dans le goût de David et du Premier Empire! Ce style trop froid, œuvre de Percier et Fontaine aurait totalement déplu aux Romantiques. Mais comme ils n’apparurent que fort tard dans ce XIXe siècle… Au fronton du Musée, était gravée la célèbre phrase de Terence

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qui, traduite en français, donnait à peu près ceci:

« Homme je suis. Je pense que rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Les manigances des Pi et de l’Entité négative avaient abouti à quelque chose de fantastique. Ivan, Pacal et Geoffroy avaient perdu tout souvenir des événements des dernières semaines. Ils flottaient dans une espèce de semi-inconscience et ce fut mécaniquement qu’ils entrèrent dans le Musée.

Là, naturellement, tout leur parut bizarre, étrange, déplacé, sans qu’ils en comprissent la raison. Même la langue qu’ils utilisaient n’était plus tout à fait la même. Certaines expressions familières avaient disparu.

Or, notre trio progressait dans la visite des différents salles, ne reconnaissant à peu près rien, sauf le squelette du nain favori du roi Stanislas Leczinski de Pologne, Bébé!

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Quant au reste!

Visiblement, le but du Musée avait changé! Désormais, il était consacré à la médecine, à la physiologie et à l’anatomie humaine. Il faisait la pige à la Specola de Florence.

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Les visiteurs pouvaient ainsi admirer les collections phrénologiques, des organes conservés dans d’immenses bocaux, des momies d’écorchés de Fragonard, le cousin du peintre, presque l’intégralité des cires anatomiques du XVIIIe siècle, d’origine italienne, cires volées par l’armée française lors de l’occupation de Florence au début du XIXe siècle. Bref, pour résumer, toute la Specola était à Paris, sauf deux minuscules pièces. En outre, un jeune anatomiste allemand, inventeur d’un nouveau procédé dit « plastination », naturalisant les écorchés, faisait là ses premières armes et y exposait ses œuvres. Il avait pour nom Peter Von Haffen et était promis à un bel avenir.

Apparemment, toutes les grandes villes d’Europe, y compris Saint-Petersbourg, avaient subi les pillages des armées napoléoniennes. Le mannequin automate de Pierre le Grand siégeait en bonne place, exposé à l’admiration de tous. Il côtoyait une collection de gravures du XVIIIe siècle accompagnant le squelette d’un étrange siamois faux jumeaux. Les initiés pouvaient identifier sans peine Alexeï Alexandra Souvourov, l’espion hétéropage

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au service de Catherine II, qui, jadis, avait affronté en duel le chevalier de Saint-Georges, espion mulâtre des souverains Louis XV et Louis XVI, compositeur à ses heures! Ce duel fameux dans le temps avait été relaté avec forces détails par Beaumarchais avec son brio habituel!

Parallèlement, le mécanisme du costume truqué de l’espion était expliqué. Il alternait robe féminine à paniers à la Marie-Antoinette et caftan masculin!

Un autre objet attirait aussi l’attention, focalisant l’intérêt des visiteurs: l’automate joueur d’échecs de van Kempelen coiffé d’un turban turc. On remarquait à son pourpoint une bien curieuse ceinture marquée de signes cabalistiques dont certains représentaient des animaux invertébrés non encore découverts au début du XIXe siècle!

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Le trio s’arrêta devant une pièce grotesque, un anencéphale ayant l’apparence d’une momie de babouin sacré. Cette momie faisait partie de toute une théorie de momies égyptiennes plus ou moins bien conservées qui avaient été offertes à l’Empereur Napoléon Premier deux ans avant sa mort, en 1827. Si le continuum temporel n’avait pas été bouleversé, ces dépouilles auraient dû rester au Caire! Des pancartes renseignaient sur l’identité des souverains: Séti, Aménophis, Ramsès, tous des Pharaons du Nouvel Empire, sans oublier bien sûr Toutankhamon ainsi que les fœtus de ses deux filles découverts dans sa tombe en 1923 par l’égyptologue français Louis Carrette! Dépourvus de dents, la fontanelle bien visible, les minuscules squelettes semblaient ricaner à la face des visiteurs surpris et vaguement mal à l’aise. Ainsi donc, le fabuleux trésor de Toutankhamon avait ici, dans cette chrono ligne déviée, atterri en France!

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Après une heure de découvertes, le trio atteignit les collections ethnologiques concernant le Québec, la Louisiane, toujours possessions françaises, l’Egypte, le Soudan, les Antilles, le Siam, les comptoirs indiens Pondichéry, Chandernagor, Madras, Carical, Yanaon.

Toujours aussi surpris mais s’acclimatant peu à peu, les adolescents se rendirent ensuite à la boutique du Musée avec l’intention de faire quelques emplettes pédagogiques! Au lieu de livres reproduisant quelques pièces notables et incontournables, ils achetèrent un livre d’histoire contemporaine, livre ayant reçu l’imprimatur du pouvoir! La monnaie sortie pour le paiement avait quelque chose d’étrange. Les billets comportaient des aigles stylisés, et les sommes, selon leur importance, étaient exprimées soit en francs, soit en napoléons!

S’asseyant sur le parvis du Musée, le trio feuilleta fébrilement le livre, parcourant en diagonales son contenu.

- Ainsi donc, fit Geoffroy, depuis 1799, il ne règne en France que des Napoléon! Pourquoi?

Pacal répondit presque aussitôt:

- Euh… ben… Napoléon le Grand est parvenu à éradiquer toute opposition après avoir été nommé Connétable de France par ce benêt de Louis XVI en 1799! Très vite, le souverain Bourbon a disparu des tablettes de l’Histoire et le fondateur des Napoléonides n’a plus eu qu’à enraciner sa dynastie dans le sol de France puis de l’Europe! Napoléon est mort paisiblement en 1829 après une vie faite de conquêtes et de gloire et son fils l’Aiglon lui a logiquement succédé. Mais étant de santé fragile, il n’a régné que trois ans! Alors, le trône est passé aux cousins, d’abord le fils aîné de la reine Hortense qui prit le nom de Napoléon III…

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- Ensuite…

- Ensuite, Ivan, lui aussi régna brièvement, deux ans!

Le blond adolescent, commençant à mélanger les deux temps parallèles, compléta:

- Louis- Napoléon, le cadet, n’a donc pas eu besoin de faire des tas de coups d’état; il n’a pas connu l’exil en Angleterre non plus! Il s’est retrouvé sous la pelure de Napoléon IV sans difficultés, et sans passer par la case prince-président! Il exerce son pouvoir sur la France jusqu’en 1876. Pas mal!

- 1834-1876! Pff! Les Français devaient en avoir plus qu’assez! Siffla Geoffroy.

- Penses-tu! Dans cette France ni le terme démocratie ni celui de république sont de mise! Rétorqua Ivan.

- Oui, peut-être! Cependant, le livre signale tout de même quelques petits complots, pas bien graves, comme celui de Plonplon, le fils de Jérôme, le dernier frère survivant de Napoléon Premier… lança perfidement l’Amérindien.

- Mais… les Bourbons, dans tout ça? Interrogea le comte.

- Mystère et boule de gomme, mon vieux! Il est vaguement fait allusion à Louis-Philippe d’Orléans, à la tête d’une grande ligne de chemin de fer aux Etats-Unis où il est mort, d’ailleurs! Son deuxième fils est presque parvenu au sommet de l’Etat, là-bas puisqu’il a fini vice-président de la République des Etats-Unis, en 1876 justement!

- Le prince de Joinville?

- Tu as tout bon, Geoffroy fit Pacal.

- Revenons à la France! Demanda le brun adolescent.

- Après Napoléon IV, logiquement Napoléon V, reprit l’aîné du trio. Le prince impérial. Très aimé du peuple et pour cause! Il a enfin libéralisé le régime, enfin, si on peut parler de libéralisation! Des élections régulières tous les quatre ans, des candidats officiels ou semi-officiels, quelques opposants admis au Sénat, et… basta! Incidemment, il a également vaincu les derviches à Omdurman… Tout pour plaire… Bon père, bon souverain, bon chef de guerre… Pourvu d’ans et d’enfants, il ne meurt qu’en 1917!

- Oui, intéressant, fit le comte. Mais, actuellement, qui avons-nous sur le trône?

- Napoléon VIII… renseigna Pacal.

- Lucien Napoléon pour les intimes, compléta le blond adolescent, et ce, depuis déjà 1949! Il n’avait que douze ans alors!

- Mmm… bel homme par ma foi! S’exclama Pacal. Des yeux clairs, des cheveux châtains une petite barbiche soignée… Mirez son épouse, mes amis! C’est bizarre! Elle me rappelle quelqu’un…

- Fais voir! Jeta Ivan, impatient. Oh! L’impératrice Grace!

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Mais c’est un vrai conte de fées! Une petite starlette d’Hollywood qui a épousé l’Empereur le plus puissant de la planète!

Omdurman intriguait Geoffroy. Dans ce monde alternatif, la France avait conservé la Louisiane et le Québec, en fait, plus exactement reconquis par les armées de Napoléon II, l’Egypte… puis, elle s’était lancée à la conquête du Soudan, du Siam, d’une partie de l’Océanie et avait pris aux britanniques les autres comptoirs de l’Inde. Cerise sur le gâteau: elle était également parvenue à établir un protectorat sur la Libye, puis à l’étendre jusqu’à la Tunisie. Tout le reste de l’Afrique du Nord avait ensuite connu le même sort peu enviable!

Pour l’Europe, l’indépendance de l’Italie, des Etats allemands, de la Belgique et des Pays-Bas n’avait été reconnue que du bout des lèvres qu’en 1901 par Napoléon V, après de longues et sanglantes guérillas. Depuis, les différents souverains français envisageaient sérieusement de reconquérir ces pays.

L’Allemagne n’avait pas pu forger son unité. Elle restait une mosaïque de 39 Etats qui se faisaient une concurrence acharnée que ce soit au niveau commercial qu’au niveau politique.

Durant ce Kriegspiel, le Royaume-Uni, lui, n’avait pas perdu son temps et avait conquis toute l’Afrique occidentale, faisant lamentablement échouer la mission Marchand d’unification est-ouest de l’Empire français, du Caire jusqu’à Saint-Louis du Sénégal, mission qui avait eu lieu en 1898, comme de bien entendu.

Dans cette chrono ligne le Musée de l’Homme devant lequel les trois adolescents s’instruisaient, ne risquait pas d’être menacé par un certain Benoit Fréjac qui, dans cette histoire, s’était contenté de finir sa carrière en tant que préfet de Corrèze à soixante ans. Quant au général de Gaulle, simple colonel, il était cité au détour d’une page pour un remarquable acte de bravoure lors de la guerre franco-anglaise d’Acadie de 1935! Philippe Pétain, resté lui aussi aux marches du généralat, avait été instructeur dudit de Gaulle, sans plus! Il était mort en 1955 quasi centenaire mais totalement ignoré du grand public!

Comme nous le voyons, c’était la planète entière qui avait subi les effets de la distorsion temporelle.

Ne nous étonnons donc pas d’éprouver l’envie d’en étudier les conséquences à Kola où Fouchine s’affairait en 1961. Patiemment, le commandant expliquait à ses soldats d’élite les difficultés et pièges du pilotage du translateur.

Sans transition aucune, tous les hommes changèrent brutalement d’uniforme! Désormais, les insignes tsaristes bien visibles donnaient du chien à cette armée! Bien évidemment, tous les portraits officiels de Marx, Lénine, Engels ou Khrouchtchev s’étaient dilués dans le néant et avaient cédé la place à ceux de la dynastie des Romanov: Nicolas II, Alexis Premier, le malheureux jeune homme n’avait régné que fort peu de temps, une simple chute de cheval l’ayant emporté à cause de son hémophilie, Michel II, frère cadet de Nicolas II, puis, Alexandre IV, le fils du précédent, le tsar actuel. Ô dérision de l’Histoire! Bien en vue s’affichait une reproduction du Traité d’alliance entre le Tsar Alexandre IV et le Président des Etats-Unis, le démocrate Adlaï Stevenson. Les deux pays s’étaient unis contre l’Empire français surpuissant, mais avec bien peu de chance d’en sortir vainqueurs!

Eh oui, dans cet Univers, les States, réduits à vingt, étaient très loin d’être cette hyper puissance si crainte ou si haïe par le bloc de l’Est! Les Etats-Unis devaient compter sur la Fédération des 500 Nations indiennes, à l’Ouest de l’Amérique du Nord. Dans quelques années, en 1972, les States allaient être battus à plate couture par l’armée impériale, à Saint-Louis, à cause de la défection des Britanniques! Là, il n’y avait pas de Jerry Sinclair toutou de TQT, ou de n’importe quel Président d’Amérique du Nord! Sans état d’âme, le Président républicain Henry Kissinger signerait l’armistice avec Napoléon VIII. A la suite de cette cuisante défaite, il n’effectuerait pas un second mandat et, en 1976, le démocrate Robert Kennedy arriverait enfin à La Maison Blanche! Quant à son frère aîné, JFK, il n’avait pu aller plus loin que sénateur!

Or, à Kola, en 1961, Pierre Duval, un des clones du Commandeur Suprême, s’estompa en grimaçant:

-Je compte pour du beurre! Le contrôle des harmoniques est en train de m’échapper! Ici, je suis devenu inutile!

A bord de l’Einstein, naturellement, Franz et Elisabeth s’étaient également évaporés puisque jamais leur vie n’avait été menacée par qui que ce soit! Le duc, en tant que Premier Ministre du roi de Bavière, vivait à Munich et son épouse multipliait les galas de charité en faveur des ouvriers à la retraite ou des indigents. Raoul d’Arminville, lui aussi avait quitté la navette. Il purgeait en 1890 une petite peine de prison dans les cellules correctionnelles de son collège pour avoir fait l’école buissonnière pendant un mois.

Au total, six personnes avaient disparu de l’Einstein.

***************


Sous les effets de la distorsion, Irina officiant en tant que pilote en chef entama une marche arrière et quitta l’espace-temps 1936!

Pour expliquer la disparition de six membres de l’Einstein, Daniel utilisa intensément le chrono vision. Le daryl androïde avait la faculté de se rappeler les disparus, au contraire du reste de l’équipage qui ressentait l’existence d’une singularité, éprouvait un vague malaise, sans plus, tout en étant incapable d’en expliquer les causes.

Devant un Fermat étonné, Daniel fut donc obligé de donner les renseignements nécessaires à la bonne marche de la mission.

- Nous venons de perdre Franz et Elisabeth Von Hauerstadt, Pacal et Ivan Despalions ainsi que Geoffroy d’Evreux! Le cours du temps a été dévié de telle manière que nous ne les avons jamais rencontrés. Quant à Raoul d’Arminville, il est resté en 1890 avec son mentor.

Sceptique devant ces déclarations, André fit la moue.

- Que signifie ce charabia? Nous venons juste à l’instant de quitter Frédéric Tellier pour nous porter au secours du chevalier Philippe qui réclamait incessamment notre présence au monastère auvergnat de Saint-Géraud

- Tout à fait! Renchérit Irina. Le chevalier nous a montré des moines en train d’agoniser, victimes des radiations de la mandorle, puis il a évoqué des seigneurs félons qui menaçaient de s’emparer de l’objet.

- Ah! Soupira Daniel avec lassitude. Je suis donc le seul ici à avoir précisément en tête les modifications temporelles en train de se produire! Bien évidemment que nous nous porterons au secours des moines! Mais… pas tout de suite! Nous avions à bord des amis qu’il nous faut tout d’abord retrouver dans ce nouveau continuum!

- Je saisis! Se reprit Fermat accordant toute sa confiance à son ancien capitaine. Nous devons avant tout identifier la ou les causes de la présente déviation et, si possible, rétablir la précédente chrono ligne

Irina, qui avait laissé le pilotage à Uruhu, observait les cabines, la moue dubitative.

- Quelque chose m’intrigue. Où sont donc passés Antor et le lieutenant Hillerman? Présentement, l’historien nous serait utile!

Daniel expliqua brièvement.

- Ils sont légèrement déphasés, coincés entre deux temps très proches. Lorsque le nouveau continuum s’est greffé, ils étaient censés rejoindre 1961 afin de protéger Franz et son épouse d’éventuelles attaques de Fouchine! Maintenant, préoccupons-nous du trio!

Après avoir parcouru tous les temps déviés où les humains existaient entre 1890 et 2517, ces pistes se limitaient à celles où l’Homo sapiens dominait, ce qui ne les empêchaient pas d’être pléthoriques, le commandant Wu finit par restreindre sa recherche au seul XXe siècle. Lui seul pouvait consulter aussi rapidement les données fournies par le chrono vision.

- Je me souviens que le trio provenait de l’année 1978. Assurément, les adolescents auront regagné leur année d’origine, mais avec quel pourcentage de déviation? Voilà le hic! Ah! Tiens! Incidemment, je viens de localiser Antor et Tony Hillerman. Ils sont à la fois à l’état de fantômes dans la navette mais aussi en Allemagne en 1961, une Allemagne encore morcelée en trente-neuf Etats! Prodigieusement intéressant! L’Empire napoléonien a perduré! Je me demande comment? Le pourcentage précis de déviation s’inscrit enfin: 0, 0000477%. Apparemment, son origine remonte à la fin du XVIIIe siècle. Intriguant!

Fermat marqua son impatience. Il connaissait la propension de Daniel à vouloir se pencher sur cette énigme.

- D’accord! C’est passionnant! Mais nous n’avons pas le temps de résoudre ce mystère! Continuez plutôt à parcourir la même chrono ligne

- Oui, André. Vous avez raison de me rappeler à l’ordre!

Rapidement, le daryl androïde accrocha la présence du trio au Musée de l’Homme, un monument marqué par le néoclassicisme napoléonien!

- Je les ai! S’écria-t-il triomphalement. Puisque j’y suis, je vais rechercher l’origine de cette déviation.

- Décidément, vous vous obstinez! Jeta André sèchement. Pourquoi bon sang?

Daniel Lin fit comme s’il n’avait pas perçu la colère de l’ambassadeur et répondit calmement:

- La présence de ce temps napoléonien existant au moins depuis 1799 ne peut être fortuite. De plus, elle paraît indépendante de la cause de la disparition d’Ivan et de ses amis. Qui peut avoir intérêt à créer pareil imbroglio, à emmêler encore plus les fils? Zoël Amsq? Ce n’est pas son style. La Dimension p? En est-elle capable d’abord?

N’en pouvant plus, Fermat se mit à se ronger les ongles. Toujours aussi détaché, le commandant Wu amena le chrono vision à centrer sur les Etats-Unis de 1936. Il servait pertinemment l’élément qu’il cherchait: l’existence ou non de Tournefort! L’hurluberlu allait-il mourir assassiné? Marmonnant dans sa barbe, il se fit les réflexions suivantes:

- La non-survie de Tournefort implique sa non-rencontre avec le trio de jeunes casse-cou en 1978, d’où l’explication de leur présence ou non à bord!

- Mais la voici, la solution! S’exclama Irina joyeuse. Tu as résolu l’énigme!

L’écran refléta naturellement les actions précédentes des membres de l’Einstein.

- Tiens donc! Admit Fermat. C’est bien nous là! Que faisions-nous donc à Hollywood? Et, aux côtés de Raoul d’Arminville, je suppose que ce sont les trois adolescents… Voici donc à quoi ils ressemblent!

- Oui, André! J’ai eu raison de faire preuve d’obstination, admettez-le! L’incident temporel a effacé vos souvenirs concernant la présence du trio parmi nous. Nous ne venons pas de 1890, mais bel et bien de 1936, après toutefois un détour en 1961! Voyez André: là, c’est l’appartement d’Adelphe Fiacre de Tournefort. On dirait qu’il est passé à… l’autocuiseur! Abominable! La preuve! Observez le combiné de téléphone.

- De la bakélite… fondue? Suggéra l’ambassadeur.

- Exactement!

- Mais, cette villa spacieuse de Malibu, enchaîna Irina, avec deux cadavres à la gorge tranchée! Il ne peut s’agir que d’un crime commis par les Haäns vu les plaies! Qui a émis la source de chaleur ayant tué Tournefort?

- Mon amour, réfléchis…

- Le vaisseau de Zoël, naturellement! Mais, ces flammes?

- Le cube IA, une copie de celui que nous recherchons, est en train de brûler! Rétorqua le daryl toujours aussi détaché.

Fermat marqua un geste de surprise à ce que révélait maintenant l’écran transtemporel.

- Je ne rêve pas mais il s’agit bien de SS! En uniforme qui plus est! Ils pénètrent comme s’ils étaient chez eux dans le garage de Tournefort et constatent avec amertume que tout y est carbonisé! Que diable venaient-ils faire chez l’ethnologue?

- Oh! Saboter la voiture d’Adelphe Fiacre! Jeta négligemment Daniel.

Notre daryl optait pour la désinvolture afin de contrer les émotions contradictoires qui l’envahissaient peu à peu. C’était le seul moyen de se contrôler.

- Mais qu’a-t-il donc de particulier ce type? S’écria avec colère André, qui, lui, ne maîtrisait plus ses sentiments. Pourquoi tant de personnes s’acharnent-elles à vouloir l’assassiner?

Daniel reprit comme s’il n’était pas du tout concerné par les récents événements:

- La mort de Tournefort entraîne mathématiquement la non-présence du trio à nos côtés et son retour instantané à la case départ en 1978. Les adolescents ne l’ayant jamais rencontré, n’ont donc pas non plus connu Franz. Je poursuis ma démonstration. Par ricochet, nous ne sommes pas allés en 1961 demander l’aide du duc et nous n’avons pas dû lui sauver la vie par la même occasion!

- Ah! Maintenant, je ne reste pas sur le bord du chemin! Il est évident que les exécutions que nous avons eues sous les yeux portent la signature de ce Haän aussi teigneux qu’un pou! Il tient toujours la piste.

Irina conclut:

- Pour rétablir le temps « réel », il nous faut logiquement sauver Tournefort et le couple…

- Les Johnson, ma chérie… Ta conclusion est imparable de logique… Comme d’habitude!

- Tu vas encore me dire que j’ai du génie?

- Mmm. Disons qu’à mes côtés, tu t’es améliorée!

Violetta avait assisté en silence à cet échange. Elle laissa Daniel concocter un plan pour démêler tous les nœuds de cette embrouille temporelle. Cependant, bien vite, elle sut que son oncle lui réservait le premier rôle. Les coordonnées temporelles précises des meurtres étant connues, la métamorphe devait devancer l’arrivée des sicaires Haäns. De son côté, Uruhu assurerait l’échec du commando SS.

***************

Six heures avant tous ces événements, la métamorphe se pointa chez les Johnson sous l’apparence de Tournefort. Pour une fois, parfaitement professionnelle et sûre d’elle-même, elle usa avec maestria de l’art de la persuasion et convainquit Osa et Martin que tous deux couraient un grave danger, danger provenant du retour inopiné de leur cube! Subjugué, le couple ne se demanda pas comment le pseudo-Tournefort était au courant pour l’artefact! Sans état d’âme, Osa et Martin laissèrent leur villa à la garde de leur ami français et partirent pêcher à bord de leur yacht au large des plages de Malibu. Incontestablement, Violetta avait reçu une partie des capacités d’hypnose de Daniel!

Prenant alors ses aises, la jeune fille prit les traits de son hôtesse et appela Tournefort, le vrai! Cette fois-ci, elle informa le savant du retour du cube dans la cave aménagée. Nous étions à trois heures et trente-cinq minutes de l’intervention Haän et à quatre heures de celle des SS!

Bientôt, Tournefort sonna à la porte. Il fut accueilli aimablement par la petite femme brune et bouclée, toute pimpante, portant bien la quarantaine. Rien en Osa ne l’intrigua.

- Très cher, asseyez-vous donc, fit la pseudo-Américaine avec un art consommé de la politesse. Vous prendrez bien un verre? Whisky, Martini, soda, coca, citronnade?

- Une citronnade me conviendra parfaitement avec cette chaleur. Merci…

Toujours tout à son rôle, Violetta se rendit dans la cuisine et prépara la boisson désirée mais mettant le lieu sens dessus dessous!

Après trois minutes, elle revint. Tournefort feuilletait une revue d’archéologie.

- Martin n’est pas là? Demanda-t-il innocemment.

- Hélas non! Il a dû rejoindre les studios pour une mise au point de notre dernier documentaire! Notre producteur demande à ce qu’il le remonte entièrement! Déjà que nous avons un sacré travail de conseillers techniques sur les fauves dans la série des Tarzan!

- Oui, sans doute… Tout cela est intéressant mais ledit cube?

- Bien sûr! J’y venais… Suivez-moi jusqu’à la cave…

Tournefort constata avec soulagement que l’artefact était bel et bien de retour. Heureusement que le commandant Wu n’avait pas été affecté par le nouveau chamboulement de la chrono ligne! Ainsi, il avait pu fournir tous les codes de la sécurité à l’adolescente et lui faire un dessin précis des aîtres.

Ayant joué la partie la plus facile de son rôle, Violetta devait retenir Tournefort le plus longtemps possible. Elle entama alors un jeu dangereux, la scène de la grande séduction! Minaudant à ravir, « Osa » obligea son chevalier servant à l’accompagner à l’institut de beauté! Oui, rien que cela! Celui-ci était doté d’une section réservé aux hommes.

Dans leur piscine de boue, les deux amis discutèrent du mystérieux retour du cube.

- Dès demain, très cher, vous pourrez examiner une nouvelle fois l’objet, afin de vous assurer qu’il s’agit bien du même!

- Certes! Mais ce qui m’intrigue, c’est pourquoi Sun Wu, le voleur, a brutalement changé d’avis!

- Ah! Ça! Les mystères de l’âme chinoise! Peut-être a-t-il songé avec retard qu’il ne trouverait pas d’acquéreur! Je rêve de connaître la Chine, de la visiter… pas vous?

- Absolument pas! J’y ai déjà effectué un séjour du temps des seigneurs de la guerre, juste après la révolution qui renversa Pou Yi… Ce n’était pas une partie de plaisir! En ce moment, le contexte international est plutôt embrouillé. Jusqu’où ira le Japon dans ses convoitises?

- Pff! La politique et moi! N’y-a-t-il pas là bas, un certain Tchang Kaï Chek qui s’est emparé du pouvoir? Fit Violetta en bâillant, faisant un grand effort pour se souvenir de ses cours d’histoire ancienne.

- Et au Nord, Mao Tse Toung tient le pays…

Depuis quelques minutes, Violetta ne savait plus quoi inventer pour retenir Tournefort. Après les bains de boue, ce fut le cocktail. Et puis, les jets d’eau glacée, les cataplasmes d’algues, le jacuzzi…

Or, pendant que l’adolescente se la coulait douce, Uruhu devait affronter seul un commando SS! Dans le même temps, à bord du praedator Huk San, le capitaine Kirlwuy s’avisa de l’absence de Tournefort à son domicile! Les senseurs du vaisseau avaient beau scruter la zone impartie, l’humain restait introuvable! Kirlwuy et ses hommes furent donc obligés de descendre à terre afin de comprendre pourquoi l’humain s’était évaporé. Constatez avec nous, cher lecteur, le raisonnement limité de ces soldats d’élite de Haäsucq!

Mais notre Violetta avait aussi sa part dans le fait que Tournefort soit indétectable! Les différents bains et douches pris par les deux amis avaient pour but de modifier leur température corporelle, donc de modifier leur signature thermique! Les Haäns n’usaient pas de l’ADN pour identifier les humains. A vrai dire, ils étaient plutôt en retard sur ce chapitre. Seule une minorité de chercheurs avait accès à une banque de génomes.

La maladresse programmée des Haäns fit qu’ils perdirent vingt-cinq minutes, laissant amplement le temps aux SS de se pointer chez le Français!

Nos Teutons, déguisés en simples civils, firent une rencontre inattendue devant l’entrée de l’immeuble de Tournefort. Un Aryen pur sang semblait les attendre. Un blond aux yeux bleus, à la pâleur toute nordique, aux muscles saillants, au torse développé et à la stature suffisante! L’inconnu était vêtu d’un imper mastic, malgré la chaleur, et coiffé de l’incontournable chapeau mou. N’y tenant plus, devant cette sublime perfection, un Untersturmführer s’écria:

- Quelle splendeur! Un Germain dans toute la magnifique pureté de son sang! Aucune pollution dans son arbre généalogique! Je me pâme!

Poliment, ôtant son chapeau, Uruhu salua les SS! Alors, évidemment, les nazis furent quelque peu étonnés par les arcades sourcilières un peu fortes et le front bas! Toutefois, l’absence de menton ne fut pas un problème car celle-ci était camouflée par le port judicieux d’un foulard.

Nullement démonté, le sous-officier SS demanda à Uruhu de poser pour ses photos souvenir en Agfacolor! Sortant fébrilement son Leica, il prit le Néandertalien sous tous les angles! Notre K’Tou, quelque peu amusé, se laissa faire.

Alors que l’Untersturmführer finissait sa pellicule, d’étranges étincelles lumineuses se matérialisèrent devant les SS.

Vingt brutes sanguinaires, après avoir pris contact avec le sol terrestre, sortirent aussitôt leurs armes de poing face au commando nazi. Une dure bataille s’annonçait: disrupteurs, phaseurs contre Mausers et fusils mitrailleurs!

Ce qui suivit n’avait pas été prévu par Zoël Amsq! Par Daniel Wu, sans doute! Une rixe sanglante, un règlement de compte entre deux bandes adverses un peu plus exotiques que d’habitude!

Durant les tirs croisés, Uruhu parvint à s’éclipser discrètement et à se téléporter sans problème à bord de l’Einstein. Trop absorbés par la bataille, les Haäns ne s’aperçurent pas même du départ de ce quidam non identifié!

Enfin, les guerriers intrépides et indomptables de Haäsucq vinrent à bout des nazis, non pas grâce à la supériorité de leurs armes de poing, mais grâce à la présence de leurs boucliers magnétiques de protection! Sans pitié aucune, ils mutilèrent et massacrèrent ces vils humains qui avaient osé s’en prendre à eux!

Parallèlement à ces événements, alors que Violetta sirotait un jus de pamplemousse dans son bain d’algues, évoquant avec Tournefort le film King Kong, elle eut la mauvaise surprise de se voir subitement transférée à bord de la navette sans l’avoir demandé!

Après en avoir fini avec les Allemands, Kirlwuy contacta Zoël et lui fit part de l’échec de la mission. Après avoir subi les insultes et les menaces du chercheur protégé de Tsanu XV, le commando Haän quitta la Terre de 1936.

A bord de l’Einstein, tout avait été remis en place. Ivan, Pacal et Geoffroy discutaient dans la cabine principale avec à leurs côtés Raoul. Ce dernier tentait de comprendre ce qu’il avait vécu. Devant un schéma où s’enchevêtraient les différentes chrono lignes, Elisabeth et Franz rappelaient à Daniel qu’il leur fallait rejoindre au plus tôt l’année 1961. Fermat acquiesçait en leur imposant comme gardes Tony Hillerman et Antor.
Puis, Raoul se voyait dans l’obligation de jurer de ne jamais raconter ses aventures dans le futur. Il promettait de rejoindre Tellier et d’achever son apprentissage si particulier.

Comme on le voit, l’annulation de la mort de Tournefort avait tout rétabli, ce qu’escomptait bien Daniel. Quant au temps napoléonien, c’était autre chose! Nul ne prit garde à la présence d’une affiche électorale incongrue sur les murs de LA: Johnny Coursier rapide pour président de la Fédération des Cinq cents nations. Cette affiche était trilingue. Les slogans s’inscrivaient en sioux, espagnol et anglais!

Toutefois, subliminalement, notre daryl androïde enregistra le détail. Il ne pouvait intervenir ici et maintenant car 1249 l’appelait. Il n’avait pas le choix!

Dans le continuum « normal » de 1936, les Johnson eurent du mal à expliquer leur absence au patron de leur studio! Ils avaient été pêcher le thon au lieu de remonter leur dernier documentaire.

Cependant, les nazis n’oublièrent pas leur défaite. L’accident d’avion de ligne dans lequel Martin trouva la mort en 1937 fut sans doute provoqué par un sabotage des espions du IIIe Reich! Veuve, Osa, devait mourir en 1953, déchue, alcoolique et oubliée de tous.

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