samedi 2 octobre 2010

Mexafrica 2e partie : Chercheurs d'or 1936 chapitre 12.

Chapitre 12

Tous les invités furent reçus fort chaleureusement par Franz Von Hauerstadt et sa femme. Précédant le colloque, la journée de préparation fut menée sur les chapeaux de roue. Il y avait mille détails à régler et les hôtes devaient apprendre à mieux se connaître. Des petits groupes ne tardèrent pas à se former par affinité ou par centre d’intérêt. Des liens solides se nouaient qui allaient perdurer dans des relations épistolaires ou autres durant des décennies, défiant le temps.
Elisabeth, en parfaite maîtresse de maison, s’occupait de l’ordonnancement des repas. Avec Marthe, la cuisinière, elle avait prévu des chapons rôtis accompagnés de pommes de terre et de flageolets cuits dans les jus des volailles parfumées aux truffes, des pâtés d ’anguilles, des soles meunières, des salades de fruits exotiques composées de mangues, de kiwis, de fruits de la passion, d’ananas, de litchis, un plateau de divers fromages, munster, coulommiers, roquefort, beaufort, tome de Savoie, des tartelettes meringuées au citron, et tout un assortiment de vins et de boissons.
Ce matin-là, pénétrant dans le saint des saints, la jeune femme vit déjà prêts sur des assiettes en porcelaine de Sèvres, des feuilletés divers, minis quiches et pizzas, des brochettes de saucisses grillées, des petits sandwiches club et puis, s’avisa également d’une très volumineuse marmite qui mijotait doucement sur la flamme, dégageant un parfum épicé assez surprenant. L’énorme faitout avait facilement une contenance de vingt litres!
- Qu’est-ce donc là, Marthe? Les senteurs de ce ragoût bizarre me semblent familières mais le mélange des plus inattendus! J’y décèle du piment rouge, des baies de genièvre, de la vodka, de l’ail et… je ne peux aller plus loin… Du gingembre peut-être…
- Oh! Madame la duchesse, il ne s’agit là que d’un petit en-cas pour l’officier de la sécurité, le grand lézard qui parle! J’y ai mis un quart d’agneau qui cuit doucement avec une demi-chèvre ainsi que quatre beaux travers de porc. Ce soir, monsieur Kiku U Tu aura droit à un demi-bœuf et à un cochon de lait, ce dernier comme dessert!
- Dieu du ciel, quel appétit monstrueux!
- Monsieur Wu a regretté que nous n’ayons pas pu nous procurer deux sangliers ou trois cerfs à la rigueur. Mais le commandant a du savoir-vivre! Il a payé les dîners de son officier rubis sur l’ongle!
- Je pensais que Daniel disposait… Comment dit-il déjà? Ah! D’un synthétiseur de nourriture!
- Certes, madame… mais le lieutenant U Tu aime manger de la viande fraîche lorsque cela est possible et non du reconstitué. J’ai cru comprendre que le synthétique manquait de saveur.
Un peu plus tard, Franz s’entretenait à part avec son ancien ami Otto Möll. D’assez guindées et artificielles tout d’abord, les retrouvailles se réchauffèrent ensuite. L’avionneur et le chercheur évoquèrent de vieux souvenirs communs, mélancoliques et précieux. Leur rencontre avec Albert Einstein par exemple, quelques semaines avant sa mort, le retour d’Archibald, le fils cadet d’Otto, de la forêt amazonienne alors que tous le croyaient disparu à jamais.
La confiance revenue, Möll confia son trouble à son ancien compagnon d’aventures.
- A l’aéroport, j’ai cru apercevoir un fantôme, murmura-t-il en abordant sans détour le sujet qui avait brouillé les deux hommes.
- Un homme robot de van der Zelden? Johann en personne? Questionna Franz sans se démonter.
- Non… je suis presque certain qu’il s’agissait de Pierre Duval.
- Oh! Oh! L’agent triple ou quadruple! Le voleur du translateur! Cela corrobore mes soupçons. La partie est, hélas, bien relancée!
- L’attentat auquel vous avez réchappé par miracle?
- Oui, perpétré par le KGB manipulé par Duval, très cher! Mais Daniel Wu et André Fermat sont ici pour protéger mes arrières.
- D’où sortent ces deux-là? Il me semble connaître le Français, ou, tout du moins, de l’avoir déjà croisé… Cependant, je suis incapable de me rappeler dans quelles circonstances. La situation est plus qu’embrouillée, Franz! Dans quel intérêt ce Wu et ce Fermat vous aideraient-ils? Que me dissimulez-vous?
Le plus simplement qu’il put, le duc résuma tout ce qu’il savait, mais aussi tout ce qu’il pressentait.
- Non contents d’avoir l’URSS et l’Ennemi à nos trousses, dit Otto la mine soucieuse, il nous faut aujourd’hui y rajouter des adversaires encore moins pourvus de scrupules venant à la fois du passé, du futur et… d’autres planètes! Splendide! C’est un peu trop à mes yeux! Franchement, Franz, je ne vois pas comment des extraterrestres peuvent se retrouver mêlés à toute cette histoire et s’intéresser à une invention obsolète depuis mille ans à peu près!
- Otto, ces nouveaux ennemis ont les moyens de se déplacer dans le temps presque à leur guise! Ils disposent d’autres translateurs en état de marche. Ils ne s’intéressent donc pas à mon appareil, mais à ma personne et, incidemment, à un engin bien plus perfectionné! J’ai dû faire alliance avec Daniel.
- Warum?
- Il est un de mes descendants par ma fille Liliane!
- Vous avez cru à cette fable?
- Oh! Il ne m’a pas convaincu par ses propos mais bel et bien en me montrant des images provenant de mon passé, notamment une scène à laquelle il n’a pu assister et où vous figuriez!
- Mais un film, ça ce truque!
- Pas celui-là! Je vous le montrerai.
- J’ai votre promesse. Permettez-moi de résumer. Le but de nos adversaires est donc l’inverse de celui poursuivi par l’agent temporel Michaël: favoriser la vie et empêcher l’Entropie de l’emporter. A la suite de leurs manigances, les différentes chrono lignes ne pourront s’enchevêtrer. Ils veulent posséder le translateur suprême de manière à ce qu’un seul modèle de civilisation triomphe partout, dans toutes les harmoniques existantes ou à exister! Le soviétisme universel, y compris dans un monde peuplé de dinosaures, sur une Terre qui n’a jamais vu l’Homme, excusez-moi, mais c’est risible, ou encore une société insectoïde à intelligences collectives où l’individualité n’aurait aucune place! Je préfère ne rien dire des autres modèles!
- Avouez que Jean Rostand serait intéressé par le dernier schéma!
- J’en conviens. Mais aussi par les mondes alternatifs.
- Oui, pouvoir créer d’autres histoires évolutives du vivant dépourvues de pans entiers de l’arbre de la vie… c’est assez tentant…
- Quelle abomination plutôt! Un pareil pouvoir défie l’entendement!
- Le pouvoir de Dieu, mon ami, ou d’un dieu… entre les mains de personnes à l’éthique atrophiée, ce serait une véritable tragédie…
- La catastrophe absolue, plutôt!
Quelqu’un frappa à cet instant à la porte de la bibliothèque timidement. Il s’agissait du lieutenant Uruhu. Il entra en s’excusant. Il venait s’enquérir d’un livre qui traitait de la géographie de la région. Le néandertalien trouva l’ouvrage désiré au bout de deux ou trois minutes. Il était rédigé en anglais. Satisfait, il se retira, réitérant ses excuses et remerciements.
Otto n’avait pu s’empêcher de dévisager discrètement le K’Tou.
- Mon ami, fit Franz avec un léger sourire, vous voyez que Daniel ne ment pas! Vous avez eu devant vous la preuve matérielle des assertions de mon lointain parent. Une autre évolution alternative était possible sur notre Terre, la civilisation néandertalienne…
- Fascinant, j’en conviens!
- Uruhu vient tout droit du paléolithique moyen. Sa tribu a été exterminée par les ancêtres de l’Homme moderne. Daniel l’a sauvé et ramené à son époque.
- Qu’y fait-il dans ce futur invraisemblable?
- Il pilote le vaisseau-mère, le Langevin que Daniel commande!
- Parlez-moi donc de ce XXVI e siècle. Est-il meilleur que le nôtre?
- Je ne sais pas. Mais…
Et Franz développa tout ce que le commandant lui avait révélé avec un soulagement visible. Otto se déridait et c’était là une grande victoire après deux années de brouille.

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Jean Rostand, Isaac Asimov et Gaston Bachelard étaient les personnalités invitées les plus entourées du colloque. Le vieux philosophe, qui ressemblait quelque peu à un Père Noël avec sa barbe vénérable, croyait profondément au vivant, au génie de la nature qui, en cas d’obstacle, était toujours capable de créer une nouvelle voie. Son intérêt pour la symbolique du rêve, de l’eau et du feu, l’avait conduit à élaborer une synthèse de tous les constituants menant à une symbiose entre l’Homme et la Terre. A l’optimisme du philosophe répondaient les inquiétudes du biologiste.
Justement, Jean Rostand devait communiquer un texte consacré à la tératogenèse des anoures ainsi qu’à l’anomalie P, texte qui servait de prétexte à une mise en garde concernant les velléités de manipulations artificielles de la Vie. Le clonage et l’hérédité étaient abordés avec des échos forts actuels pour un lecteur de la fin du XX e siècle.
La position d’Asimov sur le sujet était beaucoup plus confiante. La vie était un des buts de l’Univers, donc sa complexité et la possible émergence d’une vie artificielle participaient à cette vision optimiste; l’homme et ses créatures, les robots,
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pouvaient parfaitement vivre en harmonie, se compléter, et, peut-être, plus tard, dans un avenir lointain, des êtres artificiels parviendraient à créer une civilisation qui leur serait propre, exempte de toute influence humaine. Au pis, dans plusieurs centaines de milliers d’années, lorsque la race humaine serait éteinte, les robots, successeurs de l’Humanité, exploreraient les galaxies jusqu’au fin fond de l’Univers, tout en conservant en eux, tel un sentiment sacré, le souvenir de leurs créateurs!
Gaston Bachelard soulignait l’importance d’une science non détachée de l’éthique, une science non asservie à sa propre finalité, et, encore moins naturellement, aux marchands! Ce problème épistémologique était fondamental. Mais qui étudiait encore Bachelard en 1999 et au-delà, dans ces années où TQT et ses amis sévissaient?
Daniel avait saisi quelques paroles au vol lors de ces échanges informels. Avec une nonchalance non feinte, il vint se mêler à la conversation. Ses manières affables, la passion qui brillait dans ses yeux bleu gris lui firent pardonner son intrusion.
- Et, si, messieurs, commença-t-il, je vous disais que chacun de vous a raison et tort tout à la fois? Nous le savons tous, l’Homme est capable du meilleur comme du pire! Il s’éteindra car tel est le lot de toute espèce vivante! L’Evolution l’exige, n’est-ce pas? Pourtant, une vie mécanique, est-ce de la vie? Faire fi de toute émotion, de tout sentiment, considérer toutes expériences, toutes les situations offertes à l’existence avec détachement, froidement, pour moi, ce n’est pas comprendre véritablement l’Univers, c’est se contenter de le mettre en équations et passer loin, très loin, de ce qu’il est en réalité! Ceci dit, les plantes, les insectes vivent! Ressentent-ils quelque chose? Ont-ils des sentiments ou du moins des sensations? Pour les sentiments, vous auriez tendance à me répondre non. Et moi à vous déclarer oui. En fait, tout n’est qu’une question de degrés!
Rostand sourit devant ce qu’il prenait pour de la naïveté
- Ainsi donc, à vos yeux, l’Univers poursuit un but. Car c’est à cela que conduisent vos propos, monsieur Wu. S’agit-il du principe anthropique? De l’intelligence? Est-ce la vision du père Teilhard de Chardin qui serait vraie? De plus, les lois du transformisme sont-elles applicables à la vie artificielle?
- Darwin appliqué aux robots? Pourquoi pas! Le terme exact serait androïdes. Répliqua Daniel. D’après les archéologues, le cas s’est déjà présenté, il y a environ deux cent cinquante mille ans sur Xynthia XV… mais vous ne pouvez le savoir encore et… je m’égare… bref, pour en revenir à ce que tous ici pouvons appréhender, l’Univers, ou mieux, les Univers, le Multivers, sont des expériences conduites en aveugle! Bien sûr, l’anthropisme n’en est pas la finalité! Restons modestes! La Vie, oui, sans aucun doute! Mais partout? Aucun modèle stérile? Quant à moi, j’y rajouterai l’intelligence, n’en déplaise à Stephen Jay Gould. Voyez, l’Intelligence n’est que l’Autre Miroir du Multivers! La conscience de Soi, la recherche de Sa Propre Nature, la compréhension de ce qui vous entoure, m’entoure… La Galaxie se doit d’être pensante comme toutes ses sœurs. Elles cherchent à se connecter entre elles, à former un immense réseau neuronal, à former une sorte d’hyper cerveau inappréhendable!
- Monsieur Wu, avez-vous conscience que vous êtes justement en train de décrire la noosphère du père de Chardin? Autrement dit l’Unification de l’Univers? Rejoindre Dieu? Lança Rostand.
- Rejoindre Dieu? Tel n’est pas mon propos. Y-a-t-il un Dieu tout d’abord? Teilhard ne m’influence pas, loin de là! Tout ce que je suis, tout mon savoir m’en empêchent! Un Univers stérile, vide, dépourvu de toute intelligence donc est parfaitement envisageable dans un Pan Multivers total! Un mille-feuilles circulaire où chaque couche resterait isolée de ses sœurs… Un Univers sans rien… Il existe bel et bien quelque part, tout à fait inaccessible… Pourquoi cette existence? Est-il utile? Mais l’Univers doit-il être utile? Effrayante perspective! Comment concevoir ce vide, ce… rien?
- Vous semblez fasciné et vous tremblez, constata Bachelard.
- Fasciné, certes, je l’admets… mais pas effrayé. Certains biologistes avancent qu’une biosphère peuplée uniquement de bactéries dans toutes leurs variétés suffirait à exprimer amplement l’extrême diversité du Vivant. Cela signifie que l’intelligence comme finalité n’a pas lieu d’être…
- Pas de boussole pour la Création, aucune direction pour l’Univers? Oui, mais… avança le vieux philosophe.
- Possible, mais guère réjouissant, j’en conviens tout comme vous, monsieur Bachelard. Faisons l’effort de l’accepter tel qu’il est, sans but et sans cesse renouvelé, même si cela ne me…
Daniel se tut, refusant d’en révéler plus. Il était troublé et peinait à le dissimuler.
- Pas de boussole! Après tout, cela me convient parfaitement! Fit Gaston, ne relevant pas que le commandant Wu avait lu dans ses pensées.
- Le règne exclusif du hasard! Appuya Jean Rostand.
- Le hasard? J’avoue que je suis déçu! Souffla Asimov. Nous voici donc ramenés à notre absurde condition, messieurs et cela ne me plaît pas, tout comme monsieur Wu, n’est-ce pas?
Daniel hocha la tête pour toute réponse.
L’abbé Lemaître qui venait de se joindre au groupe objecta:
- En tant que croyant, je ne puis accepter que l’Univers soit simplement le fruit du hasard. Certes, chaque fois, je parle ici de la naissance et de l’évolution, la marge est étroite, mais juste suffisante pour permettre l’apparition de cet Univers, puis, ensuite, le jaillissement de la vie, la disparition des dinosaures, etc.… Ensuite, les niches écologiques ainsi libérées laissent libres les mammifères de se diversifier et… enfin, lesdits mammifères conduisent à Sapiens! Accident renouvelé? Que non pas!
- Encore le principe anthropique! Soupira Jean Rostand.
- Laissez-moi donc achever! Dans tout cela, que cela vous convienne ou pas, il y a manifestement une volonté qui ne se dérobe qu’aux yeux de ceux qui ne veulent rien voir! Pour moi, le fait même qu’il y ait eu un atome primitif puis une explosion est amplement suffisant! Dieu existe! Monsieur Wu, convenez-en donc au lieu de vous renfermer dans le silence!
- Dieu? Ce vocable me gêne terriblement, mon père! Disons alors une supra intelligence qui évolue avec nous, avec le vivant, qui apprend … Certes, le principe d’incertitude laisse assez de place pour…
- Monsieur Wu, stop! Jeta Bachelard. Personne ici n’est expert dans la théorie des quanta.
- Oh! Veuillez me pardonner! Je vous laisse ramener cette discussion passionnante à un niveau moins technique et plus philosophique…
- Ce qui me plaît dans toute la relativité des choses, enchaîna alors Asimov, c’est que la créature, à son tour, puisse devenir le Créateur! Certes, l’Homme bénéficie du libre arbitre, du moins c’est ce que l’Eglise chrétienne proclame, mais il a appris que toute société a besoin de règles pour s’épanouir et prospérer. Alors, dans ces robots ou ces intelligences artificielles issues de son génie créateur, il sera obligé d’y implanter des garde-fous. Les trois lois de la robotique! Une sorte de morale qui finira par se substituer aux lois humaines. Après tout, l’homme doit préserver son existence et ne pas être supplanté, du moins pas trop vite, par sa création. Il ne va pas se suicider! Même s’il est conscient que tôt ou tard il devra disparaître, il va d’abord se prémunir…
- C’est là la première loi incontournable de l’évolution, approuva Daniel.
- Oui, sourit Bachelard. Pour moi, l’homme est un pont entre l’animal et le spirituel.
- Le spirituel, précisément! Reprit l’Américain. Mais pourquoi pas aussi mes robots? Dotés d’un cerveau positronique justement! J’ai forgé cette expression qui ne signifie rien, j’en suis tout à fait conscient. Le positron remplace l’électron, ici…
- Tiens donc, fit Lemaître, un cerveau artificiel reposant sur la charge électrique positive de l’antimatière, de l’antiparticule de l’électron? Mais c’est… absurde!
- Par positronique, rétorqua Asimov, je n’ai pas pensé à l’antimatière! Je sous-entendais simplement quelque chose de supérieur, de différent à l’intelligence électronique de nos calculateurs. En fait, j’imaginais la fusion de l’organique et de l’informatique!
- Ah! Bien! La fusion qui donne l’androïde ou le cyborg comme nous l’évoquions tantôt, confirma Bachelard.
- Mais la galaxie dans tout cela? Questionna l’abbé. Quel devenir pour elle?
- Comme le disait un peu avant que vous vous joigniez à nous, monsieur Wu, elle tendrait vers l’intelligence! Elle accélèrerait, pressée de se connecter à ses sœurs! Un jour, lointain, un cerveau universel apparaîtra et ce cerveau sera enfin tel que l’ont décrit nos mythes et nos religions… omniscient! Dit l’écrivain.
- Une vision de Dieu acceptable! Approuva Lemaître.
- Oh! Sans vouloir le dire, vous aussi mon cher, vous avez subi l’influence du jésuite Teilhard de Chardin! Fit Bachelard avec une certaine ironie.
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L’abbé Lemaître se contenta de sourire. Quant à Asimov, il fronça les sourcils et proféra:
- Ah! Mais non! Je suis de confession juive et jamais je n’ai lu une ligne des ouvrages de ce prêtre!
En retrait désormais, Daniel Wu ne perdait pas cependant une miette des propos échangés. Il captait plus clairement que d’habitude toutes les pensées, toutes les émotions des quatre interlocuteurs. Or, l’idée d’interconnexion universelle avait été récupérée par les Ultra libéraux du XX e siècle et les sectateurs d’Internet de la même époque. Un peu plus tard, l’homme, dans cette piste, se détruirait lui-même et le Haäns aidés par les Pi rafleraient la mise! Si Daniel avait été chrétien, il se serait rebellé sans nul doute contre ce Créateur qui, depuis longtemps, aurait dû pardonner à Adam et à ses descendants le péché originel! Dérober le fruit de la Connaissance! Certes, il y avait eu le Rédempteur, mais… apparemment cela n’avait pas suffi… L’orgueil avait joué un rôle dans cette chute, cette fin sans gloire, sans dignité… Mais peut-être, se trompait-il notre daryl? Il s’agissait plutôt du péché d’inconscience, résultant d’une immaturité intrinsèque… bref, l’Homme avait saccagé la Terre et celle-ci s’était vengée. Pourquoi chercher plus loin? Nulle volonté divine là-dedans! Une logique mécanique, un point c’est tout!
Prêt du buffet où étaient dressées quelques collations, Geoffroy d’Evreux avait aperçu Adelphe Fiacre de Tournefort, un Adelphe Fiacre plus jeune, qui n’avait point encore rencontré le trio. Le comte, on le comprend, hésitait à approcher le bonhomme farfelu. Pacal, avec malice, lui objecta:
- Réfléchis, mon vieux! Si Adelphe Fiacre s’est permis de nous parler au Musée de l’Homme en 1978, c’est qu’il savait pertinemment qu’il nous y trouverait… Donc…
- Il nous avait rencontrés dans son passé, enchaîna Ivan.
- Qui était notre futur, compléta l’Amérindien quelque peu moqueur.
- Oh! J’ai saisi! Je ne suis pas sot! Fit Geoffroy bougon. Cela signifie que nous pouvons nous présenter et évoquer les raisons pour lesquelles nous nous intéressons aux inventions du duc Von Hauerstadt!
-Bravo! Applaudit Ivan moralement.
Le trio alla entourer habilement Tournefort. Tout en lui dissimulant qu’ils vivaient dans le futur, les adolescents lui expliquèrent qu’ils avaient entendu parler des recherches de Von Hauerstadt concernant la translation temporelle par l’application de l’électromagnétisme et que, naturellement ces recherches n’avaient malheureusement abouti à rien de concret. Enfin, ils abordèrent les spéculations touchant aux univers parallèles.
- Ah! Mais vous avez l’esprit ouvert, jeunes gens! Fit avec joie le savant. Sans doute, êtes-vous férus de science-fiction? Après tout, les univers parallèles sont un des thèmes majeurs de cette littérature! Mais, croyez-vous vraiment en leur existence?
Ivan esquissa un rapide sourire et déclara avec aplomb:
- Cette idée de leur existence me plaît assez! Ce serait amusant de me retrouver confronté à moi-même, à un Ivan qui aurait plus de chance que moi puisqu’il aurait encore sa mère en vie!
- Oh! Dans ce cas, murmura Pacal avec tristesse, tu n’aurais jamais effectué ton périple au Mexique et tu ne m’aurais jamais rencontré!
- Dans cet univers-là, j’aurais été rattrapé par mes poursuivants et je ne serais plus qu’un squelette oublié quelque part! Jeta avec amertume Geoffroy.
- Peut-être pas! Tu aurais parfaitement pu t’en tirer! Tenta de rassurer le blond jeune homme.
Fiacre, enhardi par un verre de Riesling, osa aborder ce qu’il avait dissimulé au trio en 1978.
- Vous avez certainement entendu des rumeurs à propos de mes aventures ou de mes farfeluosités! Dans ma jeunesse, il est vrai que je recherchais ardemment tout artefact impossible! C’était là ma quête personnelle de la pierre philosophale! Ainsi, à une époque, j’ai cru découvrir l’Améranthropoïde du Venezuela! Plus tard, dans les années 1930, les célèbres documentaristes Martin et Osa Johnson m’ont contacté en désespoir de cause car tous les autres savants avaient rejeté leur offre, ne croyant pas à l’authenticité de leur trouvaille. Je devais étudier un mystérieux cube gravé de signes et de glyphes, cube déniché en Afrique noire dans des circonstances rocambolesques. Les deux époux refusèrent de me fournir tous les détails de cette découverte.
« Quel sacré cachottier! Pensa Ivan. Pourquoi ne pas nous avoir avoué cela avant notre départ? Il aurait été encore en vie! Voilà bel et bien la cause de son assassinat! A moins que, Tournefort, se remémorant précisément notre conversation actuelle n’ait pas jugé utile de nous en dire plus en 1978 puisqu’il nous avait tout raconté en 1961! Quel paradoxe! Je réalise combien la situation est périlleuse! En 1978, les ennemis de Von Hauerstadt suivaient déjà la piste de Tournefort! Alors… ouille! Cela signifie qu’ici, présentement, nous sommes tous à l’intérieur d’une nasse, attendant que se déclenche l’inévitable hallali! Pourtant ni Daniel Wu, ni le duc, ni Violetta ou Raoul ne paraissent alarmés par cette situation! ».
Reprenant le fil de la conversation, Ivan se montra plus attentif à la suite des révélations d’Adelphe Fiacre. Celui-ci, les yeux brillants, s’animait.
- J’ai donc analysé le cube. Effectivement, il était recouvert d’inscriptions n’appartenant à aucune écriture terrestre connue ou identifiée. Il émettait un rayonnement… nocif? Je ne sais… mais sa structure spécifique révélait une sorte de « réseau neuronal » alors que sa matière était composée de métaux spéciaux, n’appartenant pas à la table de Mendeleïev. Parfois, il réagissait aux ondes modulées et à la voix…
- Vous parlez de ce cube au passé, constata Geoffroy. Pourquoi donc?
- Parce que le cube a disparu en 1937, peu de temps avant la mort de Martin Johnson lors d’un malencontreux accident d’avion! Et si je me suis autant investi dans l’analyse dudit cube, artefact repoussé par l’archéologie officielle, c’était parce que j’étais persuadé, - et je le suis encore!-, qu’il ouvrait des portes donnant sur d’autres mondes!
- C’est-à-dire? Siffla Ivan terriblement intéressé par cette hypothèse.
- Hé bien, l’artefact pouvait cela car il provenait lui-même d’un temps autre, différent, d’une civilisation humaine plus avancée que la nôtre!
Encouragé par les confidences de Tournefort, Geoffroy le conduisit alors où il voulait.
- C’est pourquoi vous êtes donc entré en relation avec Franz Von Hauerstadt et Otto Möll puisque tous deux travaillaient à la mise au point d’un translateur temporel. Des rumeurs avaient fini par filtrer… De plus, si l’engin avait fonctionné…
- Et si mes deux amis avaient pu le perfectionner…
- Vous auriez alors voyagé dans des pistes alternatives et élucidé la provenance du cube!
- Précisément! Mais, hélas, trois fois hélas, ce rêve est demeuré à l’état d’ébauche!
- Sans doute à la suite de la carence des matériaux disponibles, marmonna Ivan.
De son côté, Geoffroy se mit à réfléchir à toute vitesse.
« Si ce vieil excentrique parle aussi facilement, il a dû trop en dire au moins une fois et à la mauvaise personne! ».
Il reprit néanmoins posément à haute voix:
- Aviez-vous confié votre secret à d’autres avant de faire la connaissance du duc et de monsieur Möll?
-Ah! Aux Etats-Unis, dans les années 1930, j’ai été assez lié quelques temps à une jeune Anglaise, Lady Alexandra Pirrott. Elle s’intéressait fort à l’occultisme et aux civilisations disparues.
- Qu’est-elle devenue? S’enquit le comte.
- Nul ne le sait. Elle s’est évaporée un jour… on a parlé d’une expédition en Amérique du Sud.
Pacal tressaillit.
- Mais j’avais aussi un assistant chinois dont je perdis la trace à la même époque. Disons, peu avant la Seconde Guerre mondiale. J’ai son nom sur le bout de la langue… Son… Sun… Yu… Wu! Oui! Sun Wu!
« Bon sang! Se retint de crier Ivan. Quel maudit naïf! Le cube a été volé soit par l’Anglaise soit par le Chinois! Il faut en aviser Daniel Wu! ».
Avec toute la politesse dont le trio était capable, il prit congé d’Adelphe Fiacre. Puis, les adolescents se mirent à la recherche du daryl androïde.
- Vous pensez ce que je pense, les gars? Questionna fébrilement Ivan.
- Tout à fait! Ça urge! Répliqua Geoffroy. Tous deux, faites-vous réellement confiance à ce Daniel?
- Ce qu’il nous a montré m’a convaincu de sa bonne foi!
- Cet homme ne peut mal faire! Renchérit Pacal. Son cœur est pur, j’en ai l’intime conviction!
Le trio approcha Daniel qui s’était retiré dans un salon où un splendide piano trônait et lui exposa ce qu’il avait appris.
- Mmm… Voilà qui éclaire l’implication de la bande du Dragon de Jade dans cet embrouillamini! Soupira le commandant. Je reviens avec vous à la réception.
- Je commence à avoir peur! Avoua Ivan. Quand vont-ils passer à l’attaque?
- Qui en premier, plutôt! Rétorqua Daniel. Toutefois, mon vaisseau scout surveille le parc et toute la propriété. Hillerman, Kiku U Tu et Uruhu veillent à bord ou dissimulés dans les fourrés.
- J’admire votre sang-froid!
- J’en ai vu d’autres, Ivan, soyez-en certain!
Irina et Elisabeth étaient restées dans le salon de musique afin de converser librement tout en buvant une tasse de thé Earl Grey. Les deux jeunes femmes abordaient des problèmes bien féminins tels que ceux de la maternité, de l’élevage des enfants, de la place respective des femmes dans leur société respective et ainsi de suite…
- Ainsi, malgré votre carrière au sein de la flotte, vous avez choisi d’avoir des enfants…
- Mais les deux ne sont pas incompatibles, ma chère! J’en suis à ma troisième grossesse. Je commence donc à en avoir l’habitude.
- Avez-vous développé des techniques spéciales lors de la parturition?
- En cas de procréation naturelle comme ici, pas réellement. Nous avons simplement réussi à supprimer les douleurs de l’enfantement non par des moyens chimiques mais bien par le contrôle de nos sens… Il s’agit là d’une méthode helladienne qui a fait ses preuves depuis dix mille ans déjà. Cependant, elle demande une longue préparation mentale ainsi qu’une volonté … comment dirais-je? Bien forte pour l’humaine que je suis!
- Ah! Mais alors, comment font donc les autres mères?
- La plupart ne portent pas leur bébé, voilà tout!
- Seigneur! Mais c’est…
- Ni monstrueux ni inhumain! Le progrès, l’évolution des mentalités ont permis cela. Toutefois, avec Daniel nous avons décidé de faire comme jadis. De plus, nous n’avons pas choisi le sexe de l’enfant. Néanmoins, nous savons qu’il s’agit d’une fille. Nous l’appellerons Tatiana.
- Votre mari, Daniel vous aide-t-il?
- Bien sûr! C’est un bon père! Il suit de près l’éducation de Mathieu et de Marie. Il les soigne, leur fait la cuisine; à ce propos, il y excelle, vraiment!,
- Vous avez épousé une crème, on dirait bien!
- Il a son caractère! Mais je m’en accommode
- Et les décisions?
- Dans le travail, il est mon supérieur direct. Il tranche mais après avoir entendu mon avis qu’il prend en compte le plus souvent. Dans la vie privée, il agit de même.
- Je vous envie, Irina!
- Oh! Pour vous, il n’en va pas ainsi?
- Que non pas! Mais… Franz ne me tient pas éloignée de ses affaires, loin de là! Mais j’ai quitté l’école assez jeune et je ne lui arrive pas à la hauteur. Quant à la recherche des criminels nazis, je lui suis d’un grand secours.
- La condition féminine a beaucoup progressé à mon époque, je le reconnais. Mais il n’en va pas de même pour tous les peuples de l’Alliance. Par exemple, les Mondaniens ou encore les Kronkos… Rude est le chemin qui reste encore à parcourir à mes consœurs…
Pendant ce temps, à quelques mètres de là, André Fermat conversait avec le dessinateur belge Edgar Pierre Jacobs, Vincent Price et Luis Alvarez. Le sujet abordait la nature de la lumière, mais effleurait également la paléontologie.
Alors qu’une douce quiétude avait envahi le vaste salon et que tous commençaient à se connaître et à s’apprécier, un coup de théâtre se produisit, renversant les certitudes de nombreux invités. Sans autorisation préalable, Kiku U Tu se téléporta dans la pièce. Pour lui, il y avait urgence!
Naturellement, sa brusque apparition fit l’effet d’une bombe! Dans l’assistance, des cris mêlés surgirent.
- Un monstre!
- Un… dinosaure! Vêtu et… rugissant!
- Un déguisement!
- Une farce!
- Quelle grotesque mascarade! De qui se moque-t-on?
- Euh! Non! Ce n’est pas un masque! Frémit Luis Alvarez. Godzilla est bel et bien vivant!
- Comme dans mon Piège diabolique, les dinosaures habitent la Terre…
- Je dirais plutôt un dinosauroïde! Corrigea Vincent Price après avoir observé le Troodon. Ça me rappelle un vieux dessin animé de Disney.
- Vous pensez à Fantasia, sans doute? Dit Fermat oscillant entre le rire et la colère.
- Euh… reprit Alvarez. Et… si les dinosaures n’avaient pas disparu? Peut-être auraient-ils alors abouti à des créatures semblables à cet inconnu!
- Bonne idée! Excellente même! Souffla André. Vous devriez la poursuivre! Rechercher d’abord la cause de la disparition des dinosaures sur notre Terre.
- Ah! Je vois! Les dinosaures, cul-de-sac de l’évolution, ici, dans notre histoire!
- Tout à fait! Mais ailleurs, tout reste possible! Approuva le Belge.
Raoul et Violetta murmuraient tout en essayant de garder leur sérieux.
- Ton Troodon, quel culot!
- C’est parce que ses gènes l’obligent à ignorer les émotions des « espèces inférieures », nous en l’occurrence!
- Ah! Bah! Nous, nous lui sommes inférieurs? Bigre! Comment ton monde a-t-il pu accepter ces êtres?
- Nous avons besoin de soldats sans peur, capables de combattre nos ennemis sans poser de questions! Que veux-tu! L’humanité est devenue trop civilisée!
Impassible, Kiku s’était approché du commandant Wu, ignorant les regards craintifs ou intrigués qu’on lui jetait. Il lui dit, le plus discrètement qu’il put, sous la forme de grognements sourds:
- Commandant, les senseurs de l’Einstein affichent des données inquiétantes: une concentration très forte d’armes anachroniques dans un rayon de vingt kilomètres! Hillerman a effectué un contrôle de niveau 1 dans un périmètre de cent vingt kilomètres comme vous l’avez ordonné. Dans l’espace également. C’est ainsi qu’il a aussi capté des signaux satellitaires provenant d’un engin en orbite. Engin beaucoup trop avancé pour l’année 1961!
- Notre propre vaisseau a-t-il été détecté?
- Non, commandant!
- Bien. Toutefois, il vaut mieux renforcer les protections du bouclier de camouflage. Ajoutez les couches Thêta ter et Omega prime. Puis, vous mettrez en action le champ anentropique prévu en veillant à englober toute la propriété des Von Hauerstadt. Ainsi, nos adversaires ne pourront alors se téléporter ni dans le parc ni dans le chalet ni dans le bâtiment principal.
- Monsieur! Merritt et Amsq sont pourvus de ceintures biologiques spéciales! Nous les avons vues à l’œuvre en 1890! Vous oubliez aussi les Pi!
- Je n’oublie rien, lieutenant! Le champ anentropique dont j’ai doté le vaisseau a la même configuration que celui qui protège ma demeure familiale à Hokkaido. Exécutez mes ordres au plus vite!
- Oui, monsieur! Immédiatement!
Kiku disparut comme il était apparu: aussi soudainement. Devant le bruit qui venait du grand salon, Irina et Elisabeth avaient rejoint l’assemblée. Avisant son épouse et Antor, le daryl androïde donna des directives précises à ses subordonnés et amis.
- Gardez désormais vos senseurs portatifs personnels activés afin de détecter les émissions de rayons anioniques signalant l’usage de téléporteurs transdimensionnels ou de ce qui peut en tenir lieu!
- Tu crois que les Pi se risqueraient à…
- Oui, Antor! Évidemment!
- Pour l’instant, je te garantis qu’ils ne sont pas dans les environs!
- Tu me rassures!
- Comme toujours!
- Je vais encore solliciter tes capacités mentales. Il faut faire oublier à nos hôtes tout ce qui s’est produit depuis dix minutes.
- A ton service, Daniel. S’inclina le vampire avec un léger sourire.
- Ah! Les gaffes de Kiku U Tu! S’exclama Irina. Il y aurait de quoi rédiger un bêtisier de mille pages au moins!
- Tu es généreuse, mon amour!

***************

Le lendemain, le colloque tant attendu débuta par une communication de Franz Von Hauerstadt. Mais le duc n’accapara pas longtemps la parole. Le père Bordier s’était joint à l’assemblée. Reconnaissant les adolescents qu’il avait pris en stop, il s’assit près d’eux.
Ivan, les yeux aux aguets, murmura à l’oreille de Geoffroy:
- J’ai un mauvais pressentiment. Je crois que c’est pour aujourd’hui.
- Les conditions sont effectivement réunies! Rétorqua son ami avec le plus grand sang-froid.
- Je pense, moi, fit Pacal, que Von Hauerstadt est de taille à tout affronter! Vous avez lu sa biographie, non? Souvenez-vous comment il est venu à bout des espions soviétiques le 1er février 1958!
- Au corps à corps, malgré l’avantage de la jeunesse, j’aurais incontestablement le dessous! Reconnut sincèrement Geoffroy.
- Tout à fait! Vous avez vu comment Raoul et Violetta se défendaient! Alors, imaginez les adultes!
Puis le trio conversa poliment avec le père Bordier, évoquant des sujets archéologiques passionnants. Enfin, il en vint à parler de l’abbé Lemaître que tous admiraient.
Après les préliminaires habituels, Franz entra dans le vif du sujet, expliquant les buts de ce mini symposium scientifique et philosophique.
- Mesdames et messieurs, vous connaissez tout comme moi ce qui pèche actuellement dans les tendances évolutives de la science: le cloisonnement, la spécialisation accrue et l’ignorance, de la part du spécialiste des travaux sortant de son champ de recherches et même, j’ose l’avancer, de l’histoire des découvertes scientifiques! Peut-être allez-vous m’objecter qu’il devient trop difficile d’avoir une vue d’ensemble de toutes les sciences! Mais moi, je vous déclare qu’il ne faut pas renoncer à tenter d’établir une synthèse globale des dernières découvertes.
Tous applaudirent chaleureusement et non par simple politesse. Lorsque le silence fut rétabli, Franz enchaîna:
- Monsieur Bachelard approuve fortement mon point de vue! Je ne puis que m’en réjouir! Le savant ne doit pas laisser de côté l’épistémologie. L’enfermement en un seul domaine de la science nuit non seulement à l’interdisciplinarité mais aussi à la compréhension de l’Univers! L’analyse ignore l’esprit de synthèse et la transversalité. Je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler l’exemple de l’opposition entre les sciences molles et les sciences dures; ainsi, dans cette hiérarchie artificielle, les sciences humaines seraient considérées comme molles et les sciences exactes, les plus nobles, comme… lourdes! Dans cette logique critiquable, les premières seraient donc moins dignes d’intérêt et par là d’apprentissage! De plus, toujours selon cette logique castratrice, au sein des sciences exactes, la même hiérarchie sévit! Je songe à la paléontologie qui fait encore figure de parente pauvre par comparaison aux mathématiques ou à l’astrophysique! Ainsi donc, la physique elle-même est divisée entre physique théorique et physique appliquée. Or, c’est oublier que toute physique théorique finit par devenir physique appliquée! Les lois de la thermodynamique en sont une illustration parfaite; elles concernent à la fois le micro et le macro univers. Réduire la science à la recherche utilitariste d’application immédiate recèle le danger évident suivant: l’inféodation des laboratoires aux seuls intérêts économiques! A moyen terme, cela entraîne une mutilation, celle de la part de rêve qui sommeille dans chaque être humain, et, à long terme, une stagnation irréversible! Vous, Gaston Bachelard, vous vous êtes préoccupé de la symbolique du rêve et vous y avez brillé. La biologie aujourd’hui ne rejette-t-elle pas davantage aux marges cette figure du solitaire, loin des institutions officielles celui que tous ici vous avez reconnu? Jean Rostand, nouveau Cassandre que tous veulent ignorer à défaut de le museler! Jean, vous n’avez pas oublié que les gènes, les molécules et les cellules supportent un organisme, un être vivant! Non! Nous ne devons pas abandonner la systématique et l’éthologie au profit de la seule génétique moléculaire!
Tout en écoutant, Elisabeth questionnait Irina:
- Je suis là par politesse, en tant qu’épouse de l’organisateur de ce symposium. C’est là une de mes obligations. Mais, n’ayant pas fait d’études, tous les tenants et les aboutissants m’échappent quelque peu! Mais vous, comment réagissez-vous? Oh! Pardon! Loin de moi l’idée de remettre en cause vos capacités intellectuelles!
- Je ne suis pas une spécialiste d’astrophysique même si je possède quelques notions. J’ai un doctorat en xéno géologie et un autre en linguistique. Mais pour entrer dans la sphère restreinte des candidats au commandement d’un vaisseau dans la flotte, c’est là un minimum! En attendant, je suis passionnée de voir tous ces messieurs venus de champs si éloignés tenter, avec les moyens du bord, de freiner l’évolution de la science dans la direction qu’elle va prendre indiscutablement!
- De manière définitive? S’inquiéta la Française.
- Je me garderais d’aller jusque là! Mais enfin, dans cette chrono ligne l’adjectif s’applique, hélas! Quel gâchis!
- A bord de votre vaisseau, tous les officiers ont-il l’éthique aussi élevée? Concilient-ils comme vous et votre mari vie de famille, recherche et carrière?
- Oh! Sur ce plan, Daniel et moi-même ne sommes nullement exceptionnels! Je vais prendre comme exemples les parents de Violetta; le père, le capitaine Sitruk qui commande actuellement le Langevin par intérim, est à la fois un fin tacticien et un expert en premier contact. Lui possède bien l’âme d’un militaire aventurier! La mère, Lorenza, notre doctoresse médicale en chef, est diplômée en xéno médecine et en pathologie lourde. Elle a détenu une chaire à la faculté de médecine de New Paris durant dix ans, malgré son jeune âge, avant de rejoindre notre vaisseau. Le frère de Daniel, Georges, cumule l’exobotanique et l’exoéthologie!
- Mais, comment percevez-vous les invités de mon mari?
- Le philosophe Gaston Bachelard a longtemps été tenu pour quantité négligeable par les partisans d’une science high tech, vouée au seul profit des transnationales ultralibérales! Ainsi, dans votre harmonique temporelle, il est superbement ignoré des étudiants car il n’est plus enseigné nulle part quarante années seulement après sa mort! Quant à Jean Rostand, surnommé à juste raison, le solitaire de Ville d’Avray, il a été tenu en quarantaine par les laboratoires modernes reposant sur la recherche collective! Avec le recul, il est apparu comme « une mauvaise conscience », un « Jiminy Cricket » moralisateur qui dénonça prémonitoirement tous les débordements des recherches biotechnologiques interdites, recherches qui ont abouti, à mon époque, à la création de mon mari, mais aussi à celle d’une grande partie de l’équipage!
- Vous seriez tous des clones? Comprit Elisabeth.
- Non! Pas du tout! Sauf Daniel bien sûr! Mais il ne s’en cache pas! Il est le clone amélioré de son défunt frère aîné, Daniel Deng, disparu trop tôt à l’âge de vingt ans! Une tragédie pour la famille! La mère Catherine surtout. D’après les confidences de Daniel Lin, mon mari, son « jumeau » avait des dispositions remarquables, des dons qu’il a mis au service du crime! S’il n’avait été abattu par des trafiquants, il aurait assurément fini cryogénisé ou, à tout le moins, déporté sur une planète en terraformation. Bref, chacun porte son fardeau et détient quelques squelettes dans son placard! Mais, pour en revenir à ma démonstration, à bord du Langevin, nous avons pratiquement tous des gènes modifiés de manière à pouvoir vivre longtemps dans l’espace, explorer des planètes à l’environnement hostile à priori! Ma petite Marie, que je vous ai montrée hier dans une projection holographique…
- Charmante et pleine de vie!
- Adorable à tous points de vue! Si vous deviez mesurer son QI, non par l’accumulation des connaissances, mais par son potentiel, vous la qualifieriez de génie! Or, par rapport à son frère Mathieu, elle paraît handicapée mentalement! Benjamin possède deux gènes modifiés. Il a épousé la semi-métamorphe Lorenza et leur union a été féconde. Ce résultat a été obtenu sans intervention extérieure! Voyez-vous, au XXVIe siècle, nous sommes tous plus ou moins métissés; cela ne choque plus personne. Les mariages entre espèces à évolutions différentes sont devenus monnaie courante. Humains Helladoï, Humains Métamorphes, Marnousiens Castorii…
- Euh… Et les Kronkos?
- Ils restent entre eux, très chère! Pour eux, nous ne sommes pas assez évolués!
- Vous m’en voyez soulagée! Pardonnez-moi!
- Je vous comprends parfaitement!
De son côté, Franz achevait son intervention:
- Mesdames et messieurs, je ne vous ai pas invités par hasard! Tous ici, vous couvrez de nombreux champs disciplinaires dans l’astrophysique de pointe, la biologie, l’électronique et dans bien d’autres sciences et arts encore! Vous représentez également cette part du rêve, de l’imagination spéculative, du merveilleux scientifique que l’homme aurait bien tort de refuser! Ne méprisez ni la science-fiction ni la vulgarisation scientifique! Bien rédigés, ces deux domaines restent la meilleure réflexion, la mise en garde la plus appropriée et la plus abordable des dangers des applications d’une science dévoyée, inféodée au commerce! Par la transdisciplinarité que vous symbolisez, vous pouvez, ici même, poser un jalon menant à la synthèse nécessaire et pas si improbable que beaucoup le voudraient, entre les champs de la physique, de l’électronique cybernétique et de la biologie tout en préservant les fondements de l’éthique! Grâce à vous, l’Homme ne sera pas asservi!
Alors, une salve d’applaudissements nourris retentit dans le vaste salon. Placé au premier rang, Daniel Wu ne pouvait s’empêcher de penser:
« Il n’y a pas à en dédire: Franz est un humaniste dans le sens le plus noble du terme! Mais il est si précurseur! Pour moi, il ressemble à Stankin car il présente dans son attitude et son comportement tous les caractères d’un scientifique Hellados qui se sent obligé de créer, de mettre en application ses découvertes théoriques et… qui ne réalise pas toute la portée de ses inventions! Mon ami vient ainsi d’esquisser à la fois la synthèse rêvée par les Odaraïens, il y a des milliers d’années, redécouverte par le mentor de Sarton, mais également d’évoquer ces vieux démons qui nous poursuivent et que nous combattons avec plus ou moins de résolution et d’ardeur! Eux savent, pour leur malheur et le Néant, les aboutissants ultimes et terrifiants de cette synthèse définie et incarnée par le bio translateur! Et je n’aborde pas même l’existence tant redoutée de l’Homunculus Danikinensis! ».

***************

Au-delà de la physique « normale », tapis quelque part au sein des super cordes, les Pi s’étaient rendus compte que, désormais, la propriété des Von Hauerstadt en Bavière était protégée par un champ anentropique particulier, grâce à une technologie ne provenant ni du XXXe siècle ni du XXVIe siècle! Comment Daniel Wu avait-il pu disposer de ce champ? Il avait dû transgresser le Traité du Mowelle et triché une fois encore! La Dimension, à son grand dam, se retrouvait donc piégée, dans l’impossibilité d’agir! Décidément, ce daryl androïde était un sacrément empêcheur de tourner en rond! La Dimension devait-elle se résoudre à demeurer impuissante? Non! Cela était tout à fait impensable! Insupportable! N’ayant pas d’autre choix, elle s’humilia et requit l’intervention de l’Entité maléfique finale, Johann van der Zelden! Bon prince, le pseudo humain ne se fit pas trop prier et ce, d’autant plus qu’il savait que son opposé avait manipulé dans l’ombre une bande d’humains au sein de cette chrono ligne, afin de rendre la partie plus équilibrée! Michaël Xidrù, nullement embarrassé par des scrupules castrateurs, agissait ainsi afin d’épargner le Neutre! Mais lequel?
Or donc, tandis que le colloque se poursuivait, au niveau subquantique, des pressions terribles s’exerçaient. Inévitablement, le champ anentropique anachronique s’effondra. Aucun appareil ne rendit compte de ce qui advenait! Ni Antor ni Daniel Wu ne sentirent ce qui se passait. Les deux amis n’étaient pas infaillibles, loin de là!
Les intervenants se succédèrent avec beaucoup de sympathie et d’indulgence de la part d’un public tout acquis qui pardonna volontiers les quelques maladresses des néophytes qui, souvent, débutaient dans le rôle d’orateur. Vincent Price, quant à lui, jouait les candides sans accroc et avec naturel. A chaque fin d’intervention, chaudement applaudie, il posait un maximum de questions, guidé par la curiosité mais aussi le bon sens. Ses remarques faisaient le plus souvent référence à la littérature et au cinéma fantastique mettant en scène des savants fous qui avaient jeté aux orties toute éthique, rappelant à l’humain moyen que la frontière entre le rêve et le cauchemar était plus que ténue!
Gaston Bachelard développa le thème Science et Imaginaire; Jean Rostand intervint sur La tératogenèse des anoures et les manipulations biologiques. Luis Alvarez s’exprima sur le sujet Physique moderne, incertitude et quanta, et l’abbé Lemaître sur Univers et Création: de l’atome primitif à l’expansion de Hubble.
Certains orateurs s’exprimaient en français, d’autres en anglais. Prévoyant, le duc avait recruté des interprètes pour la traduction simultanée. Tous les employés travaillaient à l’étage avec un matériel relativement encombrant.
Maintenant, Edgar-Pierre Jacobs s’apprêtait à son tour à prendre la parole sur un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur, Einstein et le voyage dans le temps: la conception du chronoscaphe dans le Piège diabolique. Il devait dévoiler en première exclusivité l’intrigue qu’il envisageait pour la partie futuriste de sa bande dessinée, conduisant malgré lui le professeur Mortimer dans un 5060 peu réjouissant!
Tandis que le célèbre dessinateur baryton discourait d’une voix chaude et vibrante teintée d’un léger accent belge, Violetta avait eu le toupet de téléporter de la navette Einstein le fac-similé de l’album Dargaud, album qui ne paraîtrait qu’en 1962! Naturellement, elle n’avait pas fait part de son petit tour à son oncle Daniel, commettant ainsi une grave erreur. Celui-ci aurait immédiatement saisi que le champ anentropique n’agissait plus!
En attendant, assise près de Raoul, au milieu de l’assistance, l’adolescente feuilletait avec ostentation sa bande dessinée, cherchant visiblement à narguer le public! Depuis de longues minutes déjà, le futur gentleman cambrioleur bâillait à s’en décrocher la mâchoire alors qu’Ivan et Pacal se montraient plus attentifs et que Geoffroy prenait quelques notes.
Par distraction, Violetta avait gardé les écouteurs du traducteur branchés alors qu’elle n’avait nul besoin de recourir à cette aide. Ainsi, elle entendait l’intervention de Jacobs en français et en anglais. Soudain, il y eut une interruption suivie de parasites.
« Bon! Murmura-t-elle sarcastique. Evidemment, il y a un pépin avec cette vieille technologie! ».
Discrètement, pour s’assurer de ce qui n’allait pas, elle sortit de sa poche un minuscule appareil, un senseur portatif qui détectait toutes les anomalies électriques, et s’aperçut ainsi qu’en fait, là-haut, au deuxième étage, il y avait foule!
Toujours sans rien dire, notre métamorphe se leva et s’éclipsa pour se retrouver quelques secondes plus tard nez à nez avec un soldat russe en tenue de combat, un masque grotesque sur son visage!
Commandé par Fouchine dont les traits étaient dissimulés sous le masque du perfide Allan, tout un groupe de Soviétiques était en train de se téléporter! Stupéfaite, Violetta voulut pousser un cri, mais la peur l’en empêcha. Le nombre d’intrus armés jusqu’aux dents augmentait dangereusement. Tournesol, Calys, Bergamote, Cantoneau, Philémon Cyclone, Philippus et bien d’autres l’entourèrent, particulièrement menaçants!
Toutefois, en bas, Daniel lançait un message d’alerte à Antor:
- En haut, il y a du grabuge!
- Oui, je capte des pensées de haine et de colère!
-Montons discrètement! Je ne puis présentement user de l’hyper vitesse car j’affolerais les autochtones!
Or, à cet instant, Calys tira une rafale destinée à Violetta! La jeune fille ne réchappa au tir meurtrier que d’extrême justesse ayant la présence d’esprit de se métamorphoser en tapis élastique qui alla se coller sous une desserte! Depuis deux minutes, les interprètes avaient été neutralisés par les Ruskoffs. Désormais, ils gisaient égorgés, baignant dans leur sang. Le commando prenait ses marques, progressant avec méthode. Cependant, dissimulés dans le grenier, les paras de Serrucci et de Le Gouzic, qui venaient également de se téléporter, décidaient à leur tour de passer à l’action puisque la rafale intempestive de l’Ivan avait alerté tout le monde!
En bas, au bruit de la mitraillade, Von Hauerstadt recouvra ses instincts guerriers. D’une voix ferme, il ordonna à ses invités de gagner la cave en rampant. Il fallait échapper aux agresseurs qui n’allaient pas tarder à investir le premier étage! Une fois les orateurs à l’abri, les explications suivraient! Les domestiques avaient reçu les mêmes consignes de la part d’Elisabeth. Heureusement, les enfants du couple étaient soit à l’école, soit au lycée.
Tandis que les Russes dévalaient lourdement et bruyamment les escaliers, Irina distribuait des disrupteurs réglés sur désintégration à Franz, Raoul et au trio. Alors, Von Hauerstadt renversa méthodiquement les meubles qui, ainsi, formèrent un rempart destiné à retarder les Soviétiques.
Pendant ce temps, les invités rampaient tant bien que mal jusqu’à la cave, sous la conduite de Thomas, l’imperturbable majordome. C’était amusant de voir les costumes si impeccables quelques minutes auparavant prendre la poussière et se froisser pour bientôt ressembler à des hardes trop portées! Trop vieux pour ramper, le philosophe Bachelard fut porté par Vincent Price, qui arborait une bonne stature, et Isaac Asimov.
Au deuxième étage, Daniel Wu et Antor s’étaient séparés pour optimiser leurs chances. Le premier allait faire face à Serrucci et consorts, le deuxième aux Ruskoffs. Uruhu, Kiku U Tu et Hillerman, prévenus, devaient arriver d’une seconde à l’autre. Fermat, quant à lui, s’était posté juste devant l’entrée du salon, disrupteur au poing, prêt à faire feu!
Lorsque les hommes du commandant Fouchine avancèrent jusqu’au coude du corridor, ils furent accueillis par un homme vêtu d’un pantalon foncé de civil mais à l’étrange pâleur! Pas armé, il ne paraissait donc pas dangereux! Au contraire même, il souriait! Imprudemment, Calys et Philippus firent un pas, serrant leur mitraillette, le doigt sur la gâchette. Soudain, tout bascula! Avec une vitesse foudroyante, inattendue et inconcevable, les Ivans furent brutalement projetés par-dessus la rampe de l’escalier. Ils atterrirent durement sur le parquet, la nuque brisée. Mais Fouchine avait reconnu l’auteur de cet exploit. Il hurla:
- Feu!
Un tir nourri s’ensuivit. Or, notre vampire n’avait cure du danger; malgré le crépitement des balles, il exécuta une pirouette magnifique, un triple salto et défonça la cage thoracique d’un commando soviétique. Cependant, les coups de feu redoublaient et Antor n’était pas indestructible! Il n’eut donc d’autre choix que de sauter par-dessus la rambarde, les Russes l’imitant bientôt. Lorsque ces derniers se reçurent sur le seuil du salon, ils furent foudroyés par des disrupteurs chargés à bloc. Malheur alors à l’Ivan atteint par un rayon brûlant! Il s’évaporait atome par atome, empuantissant l’atmosphère, la saturant de fer et de cuivre.
Tous les tirs de Fermat et du duc faisaient mouche. Irina, quant à elle, n’éprouvait aucun remords à désintégrer un compatriote portant le masque du professeur Bergamote ou de Cantoneau.
Moins aguerri, Ivan Despalions hésita légèrement devant un grand type dont les traits étaient dissimulés par le visage du délicieux et sympathique Tournesol. Mal lui en prit. Une balle lui effleura l’épaule gauche. Heureusement, son ami Geoffroy le couvrait. A son tour, il pressa la touche de son arme futuriste. Mais son rayon en croisa un autre! La cible visée ne se désintégra que partiellement et il ne resta du Rouge qu’un tronc au trou béant au travers duquel apparaissait un autre Ruskoff en train de s’agenouiller et de pleurer, ses nerfs cédant sous la panique!
Mais ce Soviétique ne fit pas long feu. Franz visa sa tête qui se réduisit à un crâne de squelette avant de tomber en poussière.
Kiku, enfin téléporté, se battait avec une efficacité d’autant plus redoutable que les balles n’avaient sur lui aucun effet hormis de l’exciter! Sa peau cuirassée naturellement restait sa meilleure protection face à ces projectiles archaïques. A la chaîne, sans une seconde de repos, dans une rage terrible, notre Troodon brisait nuques et membres des malheureux Soviétiques!
Là haut, une douzaine de Russes se retrouvait également en fort mauvaise posture! Des paras français, ceux commandés par Le Gouzic, avaient atteint le deuxième étage, ainsi que le Hollandais van Vollenhoven, mais après avoir subi des pertes tragiques. Il faut dire que sur leur chemin, ils avaient croisé un certain Daniel Wu! Passé en hyper vitesse, le daryl androïde, transformé en tourbillon, avait tranché et percé de nombreux soldats perdus, ceux-ci pourtant munis d’armes Haäns du XXXe siècle, et de ceintures protectrices! Serrucci, impuissant et furieux, avait vu ses meilleurs hommes décimés par cette onde humaine imparable.
« L’Anglais n’a pas raconté de sornettes! », pensa-t-il en serrant ses poings. Sentant que la partie était momentanément perdue - c’est à son instinct qu’il devait sa survie dans les coups les plus durs - il demanda l’aide directe de Merritt et d’Amsq!
Daniel Lin se retrouvait devant un dilemme: empêcher Serrucci de fuir ou se rendre au rez-de-chaussée où désormais les combats se déroulaient et en finir avec Le Gouzic et les Français. Optant pour la seconde solution, il s’attaqua au Belgo-Breton et à van Vollenhoven.
Tandis qu’un rayon téléporteur dématérialisait le Corse ainsi que trois de ses hommes, devant les yeux ébahis des Russes, Fouchine mit à profit la confusion ambiante pour s’emparer de Violetta! La jeune fille avait commis l’imprudence de reprendre sa forme humaine et, croyant réchapper à l’attention des Ivans, s’était mise à ramper en direction du premier étage.
Quelque chose d’incroyable se produisit à la seconde précise où Pavel se saisissait de la métamorphe. Tandis que plus bas, Daniel culbutait Soviétiques et paras, une lueur violette entoura le commandant et son otage! Le rayon appartenait à l’entité Pierre Duval Paldomirov qui mettait à l’abri un pion précieux.
Le temps que le daryl identifie que le Commandeur Suprême était intervenu, la situation se compliqua davantage encore si possible! Un troisième larron se manifesta sur ce champ de bataille des plus particuliers. Abderrahmane Mourad avec ses fous d’Allah, suivant le plan établi et approuvé par TQT, lança son camion suicide bourré à craquer de TNT et de pains de plastic sur la demeure de Von Hauerstadt; lorsque le poids-lourd finit encastré dans la cuisine, l’enfer se déchaîna: des détonations et des explosions en série retentirent. Le souffle tua Le Gouzic sur le coup ainsi qu’une douzaine de paras. Ayant accompli brillamment leur mission, les moudjahidines avaient trouvé leur Paradis. Se sacrifiant, ils avaient ouvert une brèche aux hommes du Gouverneur du Nouveau-Mexique. Les agents détournés de la NSA, de la CIA et de bien d’autres officines gouvernementales se ruèrent avec les Range Rover, les jeeps et les camionnettes blindées dans les bâtiments. A leur tête, Hinckel en personne. Heinrich avait soif de bataille comme son illustre grand-père!
Mais les agents de l’ultralibéralisme se heurtèrent à un ennemi inattendu qui lui aussi agissait masqué. Les sbires du Dragon de Jade avaient pénétré dans la demeure et maintenant affrontaient les Américains. Entraînés, ils ne firent pas de quartier, laissant sur leur chemin des cadavres égorgés et éviscérés.
Dans le salon, la confusion avait atteint son paroxysme. Tandis que les derniers paras survivants et van Vollenhoven étaient téléportés en urgence par Zoël Amsq, Daniel, Fermat et Irina collaient sur leurs amis des pastilles de premiers secours. Ces pastilles, au contact de la peau, avaient la particularité d’activer une combinaison de protection de niveau 12 capable de résister au vide et au rayonnement de l’espace, aux températures de plus de 3000°C, tout en fabriquant une atmosphère respirable. Les combinaisons restaient opérationnelles une heure en mode économie.
Ce laps de temps fut largement suffisant car Hillerman et Uruhu parvinrent à circonscrire l’incendie durant un plus court délai, recourant à la fois à un bombardement de produits chimiques et à un avaleur d’oxygène. Toutefois, les dégâts restaient énormes!
Lorsque la série d’explosions avait déclenché l’incendie, des filets de fumée noire avaient commencé à s’infiltrer dans la cave où la plupart des hôtes de Franz avaient trouvé refuge. La panique gagnait du terrain. Si Gaston Bachelard conservait un calme remarquable, de même pour l’abbé Lemaître, il n’en allait pas de même pour les autres célébrités qui, étant loin de comprendre ce qui se passait, avaient le sentiment d’être plongées dans une sorte de guerre des gangs ou encore dans un scénario d’espionnage grandeur nature!
Mais la guerre se transforma bientôt en un récit de science-fiction dans lequel la Chine des Triades était partie prenante! En effet, au cœur de la cave, il y eut soudain un tourbillon de vapeur orangé qui se solidifia rapidement, matérialisant six individus dont deux étaient masqués. L’un des inconnus portait la traditionnelle longue tunique chinoise ainsi qu’une veste noire. Il était coiffé d’une calotte de soie tandis que ses traits étaient dissimulés sous le masque de Wang Jen Ghie, le père du malheureux dément Didi, personnage emblématique du Lotus bleu, le grand-maître des Fils du Dragon, société secrète adversaire du Lotus bleu. L’autre homme masqué arborait le visage du sinistre Mitsuhirato.
http://www.tkd-itf.org/pub_web/images/mand-sleev.jpg
Mais, ô surprise, les nouveaux venus jouaient les rôles des libérateurs! Incompréhensible!
Nos célébrités avaient vite saisi qu’il ne s’agissait pas de Daniel Wu, de Franz et de leurs amis. Les Chinois évacuèrent en silence les savants et apparentés en usant de la télé portation. Celui qui commandait les sauveteurs était Sun Wu lui-même, qui, grâce à l’agent temporel Michaël, pouvait à volonté se déplacer dans le temps et mettre des bâtons dans les roues à Zoël Amsq, Merritt, TQT, Fouchine et Hinckel.
Toutefois, le commandant Wu devrait prendre cette aide avec circonspection. On ne s’allie pas avec un cobra!
Les invités se retrouvèrent à l’air libre dans le parc sous la garde des Chinois à une dizaine de mètres à peine des hôtes du XXVIe siècle. Fermat et Antor étaient préoccupés par les importantes destructions et se demandaient comment rétablir l’ordre. Que faire des si nombreux cadavres? Daniel, amer, se reprochait l’enlèvement de Violetta. Raoul, bouche bée, restait en admiration devant l’efficacité des pompiers improvisés.
Lorsque le daryl vit les Chinois se matérialiser, il commença par s’approcher d’eux, mais stoppa net. Sun Wu, en effet, avait pris la précaution de munir chacun de ses hommes d’un déflecteur portatif. Plus clairement, un champ de force isolait les membres du Dragon de Jade ainsi que leurs nouveaux otages!
Geoffroy voulut s’élancer. Son corps heurta durement le bouclier invisible et rebondit tandis que ses terminaisons nerveuses lui envoyèrent un message de douleur extrême. Pourtant peu douillet, l’adolescent s’évanouit!
Ôtant son masque, Sun Wu sourit cruellement et dit doucement en mandarin:
- Ce jeune sot n’a que ce qu’il mérite! Que cela vous serve d’exemple!
- Qui êtes-vous donc pour commettre un tel acte perfide? S’écria dans la même langue Irina hors d’elle.
- Le Grand Maître du Dragon de Jade, Sun Wu, jeta négligemment le Chinois en regardant ses ongles. Ah! Mon parent et descendant, poursuivit le vieil homme à l’adresse de Daniel, je retiens les invités du duc et je ne les relâcherai que moyennant votre bienveillante neutralité dans cette affaire où le sort millénaire de la Chine est en jeu!
- Quelle Chine millénaire? Siffla le commandant. Une Chine mafieuse, à votre image, toute soumise à vos trafics? Quelle ironie que d’avoir opté pour le masque de monsieur Wang pour dissimuler vos traits! Sun Wu, je sais exactement de quoi vous êtes capable car, ailleurs, dans une autre chrono ligne j’ai déjà eu affaire à vous! Mais pourquoi l’agent terminal Michaël vous a-t-il donc apporté son soutien? Ne niez pas! J’ai reconnu sa marque dans les manifestations secondaires de la télé portation! Pourtant, autrefois, il vous réserva un sort des plus cruels… Il vous l’a tu? Bizarre!
- Il me fit rajeunir et me condamna à mourir de faim! Je le sais! Ici, nous n’avons eu d’autre choix que de faire alliance, mon descendant! Paldomirov est un des joueurs et son atout maître est Violetta aux mains de Pavel Pavlovitch Fouchine! Cela ne vous a pas échappé, j’espère?
- Non! Se contenta de lancer sèchement Daniel Lin.
-Dans ce cas, mon second, le dévoué, fidèle et rusé féal monsieur Ti va exposer les bases d’une nécessaire et profitable négociation, n’est-ce pas?
Le daryl hocha imperceptiblement la tête et Ti s’avança. Ce dernier s’exprima avec une obséquiosité des plus agaçantes.
- Pavel Pavlovitch Fouchine, le frère jumeau du défunt Igor Pavlovitch, a conduit la jeune Violetta Sitruk di Fabbrini dans un lieu qui passe pour secret! Nous vous indiquerons cette adresse ainsi que les moyens pour y pénétrer tandis que nous libèrerons nos prisonniers.
- Quelle est la contrepartie?
- Vous promettrez de ne jamais intervenir contre les intérêts du Dragon de Jade. Si vous avez besoin d’un coup de main, nous sommes prêts à vous le fournir. Voyez, il s’agit d’un marché des plus alléchants…
- Mon second a exprimé exactement ma pensée! Grâce à cette alliance, la Chine, notre Chine, mon cher compatriote, portera haut le drapeau de l’Humanité dans un XXVIe siècle corrigé!
- Il ne s’agit certainement pas de la même Chine, Sun Wu, répliqua avec acidité Daniel.
- Pourquoi pas? Ne me dites pas que vous refuseriez le pouvoir suprême s’il s’offrait à vous! J’envisage, avec mes séides et commensaux d’accéder au titre d’Empereur. Un Empereur immortel, bien entendu!
« Par Bouddha! Il est fou et Michaël se sert de lui, pensa le daryl androïde. Que veut en fait l’agent terminal? Quel est donc son dessein? ».
Cependant, Daniel Lin conservait tout son sang-froid. Il devait absolument gagner du temps. Il se permit de sonder rapidement son ancêtre indirect. C’est ainsi qu’il apprit que Sun Wu avait le projet de se faire ressusciter dans le futur autant de fois qu’il lui serait nécessaire. Il pourrait donc gouverner librement l’Empire des 1045 planètes et en tirer tous les profits possibles! Il avait l’esprit encore plus dérangé et plus fourbe que son alter ego de l’Univers parallèle précédent! Très dangereux, il avait asservi des centaines de triades qui œuvraient sur tous les continents tant au XX e siècle qu’au-delà! Dans cette piste, le ver était dans le fruit! Peut-être Michaël s’était-il résolu à instrumentaliser ce criminel afin d’éviter la Grande Catastrophe qui devait se produire le 15 avril 2045?
Après avoir recueilli les informations nécessaires, Daniel fit donc mine de céder. Antor et Fermat comprirent sa position. Quant à Franz, il n’assistait pas à ce marchandage, aidant Uruhu et Kiku U Tu à vérifier que le feu ne reprenait pas. Ses domestiques et son épouse s’en étaient tirés sans trop de dommages à part quelques cheveux et sourcils roussis, des vêtements couverts de cendres et de produits chimiques.
- Soit, mister Wu, fit enfin Daniel passant à l’anglais afin que presque toute l’assistance comprît ses propos. J’accepte votre marché, je ne dirais pas le couteau sous la gorge, mais… C’est donnant-donnant! Révélez-moi la cache dudit Fouchine!
- Il a conduit votre nièce dans une base secrète en Pologne près de Gdansk! Je détiens cette information par l’intermédiaire de Michaël Xidrù. Pour échapper à une poursuite éventuelle, notre espion patenté a emprunté un jet surarmé! Le commandant soviétique est un pilote breveté de supersonique. Petit détail supplémentaire dont vous tirerez certainement profit: l’avion est suédois et il s’agit d’un Sabre!
- Bien. Mais les autres adversaires communs? Sir Charles Merritt, Zoël Amsq, les ultralibéraux?
- Je vous livrerai les leaders des capitalistes venus de 1999, TQT, Hinckel, Tagawashi, Peperoni… Pour Sir Charles, je ne puis rien vous promettre. Quant à Zoël Amsq, je vous recommande la plus grande prudence! Il vous hait et poursuit une implacable vengeance à travers les temps et les Univers! J’ignore cependant pourquoi!
- Je me contenterai de cela… en attendant! Quand nous retrouverons-nous?
- Demain à 18 heures devant la Tour de la radio de Bonn! Nous ferons le point afin d’agir de concert… Ti, maintenant, vous pouvez couper les déflecteurs et faire avancer ces doctes sommités!
- Bien maître Sun!
Tous les hôtes de Franz rendus à la liberté, la bande du Dragon de Jade disparut, entourée d’un halo orange, le signe caractéristique de l’intervention de l’entité Michaël.
Cependant, il restait de nombreux points à régler: réparer tout d’abord la propriété des Von Hauerstadt, dédommager Franz, soigner les traumatismes et… plonger Bachelard, Price, Asimov ainsi que tous les autres participants actifs du colloque dans un sommeil profond dont-ils ressortiraient avec une mémoire altérée. C’était là la tâche particulière dévolue à Antor dans laquelle il excellait! Rien ne devait s’être passé de remarquable et le symposium s’achèverait normalement!

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dimanche 26 septembre 2010

Mexafrica 2e partie : Chercheurs d'or 1936 chapitre 11.

Chapitre 11

Chez les Von Hauerstadt, toute la maisonnée était réveillée et prenait son petit-déjeuner, thé, café, lait, jus d’orange, chocolat, beurre, confiture, pain, croissants, biscottes, céréales, fromage, jambon, œufs, viande froide, fruits variés, selon le goût ou l’appétit de chacun.
Franz mettait à profit ce temps de détente pour affiner le planning de la réception des invités. Ainsi, l’abbé Lemaître
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arrivait à onze heures en gare de Munich. Otto Möll et les Américains Isaac Asimov,
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Vincent Price
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et Luis Alvarez
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à l’aéroport international à 12h15, les autres Français, toujours par train, dans la soirée. Il s’agissait de Jean Rostand et de Gaston Bachelard.
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Enfin, Edgar Pierre Jacobs,
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le dessinateur belge était attendu à 19h30, son rapide venant directement de Bruxelles. Elisabeth était chargée de l’accueil des Américains et Thomas de celui des francophones.
La première journée serait consacrée à la prise de contact, aux discussions informelles et à la détente afin que tous se sentissent à l’aise. Les exposés prévus et les échanges de points de vue ne commenceraient que trente-six heures plus tard. Mais le steeple chase visant Franz et Daniel allaient bouleverser ce programme.
Penché sur son organigramme, le duc récapitulait donc le programme lorsqu’il reçut un nouveau coup de fil d’Otto Grass. L’aubergiste venait aux nouvelles.
- Est-ce que les trois jeunes gens dont je vous ai parlé sont arrivés?
- Pas encore. Par contre, Daniel Wu Grimaud s’est manifesté; il est là pour me protéger et… pour autre chose…
- Appartient-il aux services secrets? Et si oui, lesquels?
- Pas du tout! Je ne puis m’étendre en détails au téléphone mais, sachez mon cher Grass, que cet homme que beaucoup recherchent, est bien plus prodigieusement intéressant que tout ce que vous pourrez supposer! Il est accompagné de professionnels de la sécurité des plus capables, croyez-moi!
- Donc, vous lui faites confiance?
- Tout à fait!
- Je voulais vous dire qu’au village il y a un afflux anormal de touristes pour la saison…
- Développez…
- On se croirait au début de l’ouverture de la chasse! Et les stations de sports d’hiver sont un peu éloignées. J’ai d’abord vu un car de Chinois fort disciplinés.
Ah! Les affiliés de Sun Wu! Daniel m’a expliqué.
- Gut! Ils n’ont donc rien à voir avec Mao!
- Il aurait peut être mieux valu! Soupira Franz.
- Ensuite, cinq autres groupes sont arrivés échelonnés, à l’allure martiale. A mon avis, ils ont la même origine. On ne trompe pas un vieux briscard comme moi! Un Hollandais aux moustaches en guidon de bicyclette les commandait.
- Certainement le bras droit de Merritt. L’Anglais a recruté des mercenaires…
- Des mercenaires? Monsieur, vous m’inquiétez! Quelle bataille se prépare donc?
- Disons plutôt une course poursuite. Ne vous en faites pas mon ami et poursuivez.
- D’accord. Puis, il y a eu d’autres attroupements, plusieurs camions, un nouveau car de touristes cette fois-ci plus cosmopolites et enfin une voiture américaine rouge des plus tapageuses! L’Américain qui répond aux initiales de TQT et son ami l’Autrichien ont bien passé la nuit dans mon auberge. Or, ce matin, très tôt, ils ont reçu la visite de personnes étrangères elles-aussi, des complices, sans doute! Parmi tout ce monde, j’ai remarqué un Noir anglophone assez âgé, un Italien apprêté et mielleux aux cheveux teints, une femme blonde à lunettes, à l’air revêche, une française ce me semble à cause de son accent catastrophique…
- Ces signalements correspondent à ceux des représentants du néo libéralisme.
- Monsieur, oubliant ma bonne éducation, j’ai… un peu écouté aux portes! L’Italien a dit distinctement à l’Autrichien: « les caisses de schnaps sont arrivées à bon port. Nous pouvons passer à l’action. » Ensuite, dans la chambre, tous ont parlé anglais!
- Holà! Les choses s’accélèrent! Je vais en informer Daniel!
- Monsieur le duc, je n’ai pas terminé. J’ai regardé le registre des clients d’hier et de ce matin. J’y ai lu le nom d’un client donné par le trio d’adolescents. Adelphe Fiacre de Tournefort.
- Otto, il n’y a là rien de surprenant! Le Français est l’un de mes participants au colloque. Il a simplement un peu d’avance, c’est tout!
- Euh… je veux bien, monsieur! Mais le dénommé Geoffroy m’a assuré que ce Tournefort était mort assassiné!
Franz marqua une pause.
- Vous venez d’expliquer ce qui n’allait pas chez ces jeunes gens, Grass. Eux aussi ont voyagé dans le temps!
Otto crut avoir mal entendu car, à la suite de la tempête de neige de la soirée, il y avait de la friture sur la ligne. Il ne releva donc pas les propos de son ancien colonel qui prit ensuite aimablement congé.
Après avoir raccroché, Franz rapporta toute la conversation à Elisabeth et à son hôte.
Celui-ci se voulut rassurant.
- Pour l’instant, vous n’avez rien à redouter. Antor s’est posté en observation, secondé par Violetta et Raoul. Mon ami peut capter et filtrer toutes les pensées émises dans un rayon d’un kilomètre et ce, sans la moindre difficulté! Si nécessaire, il est capable de laisser voguer librement son esprit sur des distances beaucoup plus grandes encore et sonder tous les êtres pensants durant de longues heures! Fermat, quant à lui, vérifie nos armes et révise certaines d’entre elles. Hillerman, à bord de la navette, contrôle un périmètre plus vaste s’étendant au-delà de la Bavière.
- Oh! Dans ce cas, nous pouvons emprunter ma Mercedes pour chercher Lemaître! Elisabeth partira un peu plus tard avec Dieter et Kurt.
- Puisqu’il s’agit de votre véhicule, je vous laisse le volant.
- Vous savez donc conduire une antique automobile!
- Ainsi qu’une moto! Cependant, Irina n’aime pas me voir chevaucher pareil engin. Elle est assez protectrice sur ce point. Mais, ici, je n’ai pas amené mon véhicule des plus spéciaux. Hélas!
- Comment cela?
- Ma moto peut voler et elle se déplace à la vitesse du son!
- Vous n’êtes donc pas blessé par la pression de l’air?
- Lorsque je l’utilise, je suis protégé par une combinaison peau! De plus, je puis, lorsque les circonstances l’exigent, courir aussi vite!
Médusé, Franz se tut. Peu après, il s’installa à la place du conducteur et la Mercedes démarra.
Pendant ce temps, attablé, Uruhu déjeunait tardivement. Après sa veille, il avait dormi cinq heures.
En retrait, Elisabeth l’observait mangeant du poisson cru et du poulet froid, intriguée par cet homme antédiluvien dont l’espèce était disparue depuis trente mille ans environ. Tous ses préjugés étaient en train de tomber ainsi qu’une appréhension diffuse.
Or, notre K’Tou détestait être l’objet de la curiosité des Niek’Tous! Surtout lorsqu’il se nourrissait! Certes, depuis son adolescence il avait appris à se servir de couverts et à respecter les normes de savoir vivre en usage à bord du Langevin, mais ses gestes restaient gauches sauf lorsqu’il pilotait le Langevin et corrigeait sa trajectoire manuellement bien plus vite que l’ordinateur affecté à cette tâche!
Encouragée par la placidité apparente d’Uruhu, le Néandertalien contrôlait ses sentiments, Elisabeth osa l’interroger.
- Franz m’a dit que vous étiez un authentique homme de Neandertal. Cela me semble peu crédible.
- Pourtant, j’en suis bien un, madame! Répondit notre K’Tou de sa voix particulière. J’ai vécu mon enfance parmi les miens, une enfance des plus ordinaires! Le commandant Wu m’a sauvé et ramené avec lui alors que j’avais quatorze ans à peine.
- Et vous ne regrettez rien?
- Non! Pourquoi? Toute ma famille et mon clan ont été tués par les Niek’Tous! Les envahisseurs!
- Les… Niek’Tous?
- Dans mon langage, les non hommes! Les Sapiens noirs du Paléolithique moyen… mais depuis, j’ai appris à vivre parmi vos semblables. Je connais les sentiments qui les habitent! La curiosité et la répulsion qu’ils éprouvent face à ma « laideur » relative… Pourtant, je ne suis pas un homme singe comme beaucoup de vos contemporains le croient!
- Vous maîtrisez l’anglais…
- Sur le Langevin, nous utilisons le Basic English, en fait un mélange d’anglais, de mandarin, d’espagnol et de français! Mais le commandant m’a soumis tantôt à l’apprentissage accéléré de l’idiome dans lequel je m’exprime maintenant. Ah! Et je parle couramment neuf dialectes Haäns!
- Vous ne vous en cachez pas: vous admirez Daniel Wu!
- Plus que cela, madame! Je me ferais tuer pour lui! Vous savez, il a remplacé le chef de ma tribu, le sage, le sorcier mais aussi la matriarche! Il m’accepte tel que je suis, m’accorde sa confiance et, surtout, ne m’humilie pas!
- Tous à bord de votre vaisseau font-ils de même?
- Ils essaient! Certes, le lieutenant dinosauroïde méprise tous les humanoïdes, mais… il connaît les limites. S’il ose se montrer trop supérieur, le commandant ou Antor le remettent vite à sa place!
- Est-il vrai que vous possédez des dons de télépathie et de médiumnité?
- Pour la télépathie, j’ai un niveau 300, à peine correct, mais pour la médiumnité, j‘atteins le maximum! Forcément car les Niek’Tous non modifiés ont sacrifié une partie de leur cerveau pour développer un langage articulé complexe! En choisissant ce mode d’expression, ils se sont coupé du reste des êtres vivants.
- Expliquez-vous, fit Elisabeth avec douceur.
- Je comprends le langage des anthropoïdes, ressens les émotions des plantes et puis communiquer directement avec la Terre. Daniel Wu parle de… symbiose.
- Merveilleux! S’exclama la jeune femme en français. Nous serions donc passés à côté de certaines valeurs! Reprit-elle ensuite en anglais.
- Exactement! Y compris les bouddhistes. Or, le commandant professe cette philosophie.
- Franz s’intéresse à l’anthropologie. Il m’a dit que votre conception du monde se rapprochait de celle des Australiens et des Inuits.
- Les Australasiens, madame, sont des K’Tous Niek’Tous noirs. Ils ont conservé le physique de ceux qui sont venus exterminer les miens! Je ne les aime pas! Lorsque je le peux, je les évite! Mon instinct parle haut, je ne le cache pas. Pourtant, pour eux, l’homme appartient à la Terre et non l’inverse…
- Et?
- Et j’approuve, madame, je ne puis qu’approuver! Toutefois, ils ne peuvent aller plus loin dans la compréhension du vivant…
- Vous savez comment votre espèce a fini…
- Tristement. Cela m’est douloureux à évoquer… même encore aujourd’hui. Mais les Niek’Tous ne descendent pas des K’Tous… Alors…
- Précisez…
- Les ancêtres des Niek’Tous actuels étaient des cousins usurpateurs, issus eux aussi de Pi’Ou, le dieu sacré dressé, le premier qui eut conscience de lui-même. Et les Niek’Tous ont pris la place de mon peuple au prix d’un… fratricide! Voilà d’où le mythe de Caïn et d’Abel tire son origine, madame! Daniel Wu en a eu la preuve.
- Ah! Mais… comment?
- Il est le seul dans toute l’Alliance à avoir l’autorisation d’explorer les passés de la Terre. Quant à nos ennemis, qui sont aussi ceux de tous les Terriens, ils n’ont pas de scrupules. Ils voyagent à satiété dans les chrono lignes dans le but de bouleverser à plaisir le cours du temps!

***************

Sur la route en direction de Munich, la Mercedes filait. A cette époque, on ne parlait pas encore de limitation de vitesse. Néanmoins, Franz restait prudent d’autant plus que la chaussée glissait par endroit. La neige avait partiellement fondu et l’air s’était réchauffé. Le duc gardait frais dans sa mémoire la récente attaque des Russes.
A peine dix minutes à peine après avoir quitté la propriété, Daniel aperçut trois jeunes gens en anorak marchant d’un bon pas vers la demeure des Von Hauerstadt.
- Franz, ne s’agirait-il pas du fameux trio? Arrêtons-nous et prenons ces adolescents!
- Ils ne vont pas dans notre direction et nous allons être en surnombre!
- Certes… Cependant, je lis leurs pensées. Ils ont hâte de vous voir. Klaxonnez et stoppez.
- Dans ce cas, dit le Germano-américain.
Le duc se rangea sur le côté et fit comme Daniel lui avait demandé. Le premier contact correspondit aux désirs des deux parties. Une fois dans la berline, Ivan fournit quelques explications.
- Bien, répondit Von Hauerstadt. Vous affirmez donc être envoyés par Adelphe Fiacre de Tournefort, un Adelphe Fiacre mort assassiné en 1978 alors que, présentement, nous sommes tous en 1961! Or, Tournefort fait partie de mes invités. Comment avez-vous pu vous rendre ici et maintenant?
- C’est très simple, jeta Ivan avec aplomb. Ne soyez pas méfiants! Les Français ne disposent pas d’un translateur!
- Tiens donc! Vous savez!
- Par Tournefort! Reprit le blond adolescent. Le professeur Giroux a mis au point un système de déplacement instantané dans le temps, mais pas dans l’espace. Ce système repose sur l’électromagnétisme. Disons qu’il met en branle un raccourci temporel.
- Ah oui! Réagit alors Daniel. A ma connaissance, ces raccourcis ne pullulent pas et ils demandent une technologie spécifique pour être détectés! De plus, de tels déplacements nécessitent un catalyseur qui dépasse…
- Vous êtes bien informé, monsieur Wu, interrompit Geoffroy.
- Je l’admets.
- Il est vrai que les déplacements ne peuvent s’effectuer que sur une distance de cent années environ reconnut Ivan, à moins, bien évidemment, d’emprunter des supers raccourcis!
- Des points chauds encore plus difficiles à détecter, reprit le daryl pensif. Or, il n’en existe que neuf sur cette planète… Le plus célèbre se situe dans le parc de Versailles entre 1630 et 2420... Nous avons dû l’isoler et ensuite refermer la « porte ».
Geoffroy fronça les sourcils et prit sa tête des mauvais jours. Mais Ivan, comme s’il voulait se faire mousser, reprit:
- Les voyages dans le temps peuvent avoir lieu soit dans le passé, soit dans le futur ; mais cela dépend de l’orientation des antennes. De plus, pour être récupérés, les voyageurs sont astreints à se retrouver exactement à leur point d’arrivée. Sinon, jamais, ils ne retrouveront leur siècle d’origine! Bien sûr, s’ils passent un mois dans le temps, il faut que la même durée se soit écoulée à leur époque source…
- Quel catalyseur faisant vibrer les super cordes utilisez-vous donc? Questionna Daniel, de plus en plus intéressé.
- Euh… de simples bracelets de titane renforcé auquel on a incorporé des polymères…
- Tiens! Je ne me risquerais pas à me déplacer ainsi dans les flux temporels! Et ceci est sans doute un des bracelets? Mmm… La composition en est… fascinante!
- Comment pouvez-vous examiner ce matériau? S’étonna Ivan.
- Par ceci!
Daniel révéla ce qui pouvait passer pour une micro lampe torche.
- Ce titane a une origine extraterrestre… Intriguant…Helladienne même!
- Helladienne? Interrogea brusquement Geoffroy. Qui êtes-vous donc, monsieur? Ou qu’êtes-vous donc?
- Oh! Un voyageur du temps tout comme vous, jeunes gens! Mais j’arrive de 2517 et non de 1978!
- Mais vous vous intéressez cependant au translateur de monsieur, fit Pacal avec un soupçon de perfidie dans la voix.
- Je le reconnais volontiers! Mais pas seulement. Je pense que nous poursuivons en fait un but similaire. Je ne suis pas votre ennemi, Pacal, bien au contraire!
Soudain, l’Amérindien se détendit, sans doute à cause d’un coup de sonde mentale de Daniel, et, moins méfiant, se mit à raconter ce que le trio voulait précisément demander au duc, c’est-à-dire construire une machine à explorer le temps plus perfectionnée que le lourd attirail du professeur Giroux, et, ce, afin de récupérer un cube détenu par les Johnson en 1936, puis se rendre en Auvergne, sous saint Louis pour mettre la main sur la mandorle de gloire irradiante!
- Oh! Oh! S’exclama Franz. Pourquoi Giroux s’intéresse-t-il à ces objets?
- Oui, que représentent-ils pour votre mentor? Il n’appartient pas à la DST, n’est-ce pas? Reprit le daryl.
Ivan réfléchit quelques secondes puis déclara:
- A ma connaissance, Giroux est un indépendant; il ne travaille pas pour l’État. Toutes nos expéditions temporelles ont été tenues secrètes sauf l’avant-dernière, celle qui concernait la récupération du diamant bleu de la Tsarine Elisabeth. Le regretté monsieur de Tournefort ignorait l’intégralité de notre curriculum vitae.
- Je vois, articula Daniel lentement. Combien d’expéditions avez-vous menés avec succès?
- Une douzaine.
- Savez-vous qu’il existe plusieurs temps, pistes ou chrono lignes parallèles?
- Le professeur y a pensé et… cela nous a effleuré l’esprit… Dit Pacal.
- La mandorle de gloire irradiante se trouvait et se trouve encore au XIIIe siècle, mais un XIIIe siècle dévié du nôtre de 0, 005% environ.
- La déviation me paraît minime, fit Ivan naïvement.
- Ne le croyez surtout pas.
- Vous, monsieur Wu, pouvez-vous vous déplacer dans ces chrono lignes à volonté? Interrogea Pacal.
- A peu près, mais la manœuvre demeure extrêmement délicate. Encore à mon époque, peu d’humains s’y risquent; hormis les Haäns, les Velkriss, etc. Cependant, il ne s’agit pas d’humains.
- Je comprends, fit l’Amérindien, les yeux mi-clos. En fait, nous désirons récupérer la mandorle et le cube car il s’agit d’artefacts qui, entre des mains malintentionnées, pourraient mettre en danger le devenir de la planète. D’après ce que nous savons, ces objets sont assez connus et décrits, l’un dans La vie de saint Géraud rédigée en 1244, l’autre dans un Traité tibétain remontant au XV e siècle. Ce dernier ouvrage aurait pour auteur un certain Lobsang Rama.
- Ce nom cache un Michaël, murmura Daniel pour lui-même.
- Euh, outre le cube et la mandorle, poursuivit l’Amérindien, ne comprenant pas de qui il était question, le Traité mentionne et analyse toute une série d’éléments qui, une fois assemblés, constitueraient l’appareil final permettant la translation dans tous les temps possibles.
- Monsieur de Tournefort, rajouta Ivan, nous a dit que cet appareil paraissait synthétiser la biologie, la cybernétique, l’intertemporalité… Vous comprenez notre angoisse!
- Une fois les objets en votre possession, que comptez-vous faire? Demanda Daniel toujours les yeux rêveurs.
- Il n’y a aucun doute à avoir: le professeur Giroux les détruira! Affirma Geoffroy sur un ton qui n’admettait aucune réplique.
- Voilà un homme sage! Les gens du XX e siècle ne sont pas mûrs pour manipuler un bio translateur... Ces parties qui le composent ont abouti dans le passé à la suite d’un grave accident.
- Cela signifie que le concepteur du bio translateur n’est ni un humain ni un de vos contemporains! Constata le brun adolescent.
- Bien raisonné, jeune homme. Le chercheur qui l’a mis au point n’avait pas envisagé toutes les possibilités de son invention. A mon époque, sa construction en aurait été interdite. Je me sentirais responsable de vous laisser pareil héritage… murmura Daniel comme préoccupé.
- Ah! Vous voulez vous en accaparer, c’est ça! Siffla Geoffroy entre ses dents.
- Pour le rendre à son propriétaire légitime, après l’avoir délivré de ses geôliers.
Calmement, Ivan questionna:
- L’inventeur de ce bio translateur serait-il Lobsang Rama, à supposer, bien évidemment que celui-ci ne soit pas un humain…
- Non, pas du tout. Lobsang Rama, un Michaël, autrement dit un agent temporel des temps futurs, n’en a nul besoin.
- Un agent temporel, dites-vous… cela ressemble à la Patrouille du Temps de Poul Anderson!
- Sa fonction ressemble assez à celle de Manse, le personnage fétiche de l’écrivain, admit Daniel. Le concepteur du bio translateur est un Hellados répondant au nom de Stankin. La planète-mère du système est éloignée de notre Soleil de cent-vingt années lumière environ. Le chercheur a disparu dans le nuage d’Oort en 2192.
- Bigre! Jeta Ivan, fasciné.
- Comment le Traité décrivait-il les autres parties du bio translateur Ivan? Fit le commandant Wu, désormais plus attentif.
- Si je me souviens bien un cercle gravé ou gradué, une petite sphère, une plate-forme, un miroir ou plutôt un écran à facettes, des tuyaux réceptacles, et… c’est tout!
Geoffroy arborait sa mine la plus renfrognée.
- Tu parles beaucoup trop Ivan! Toi aussi, Pacal! Monsieur Wu, comment puis-je vous accorder ma confiance? Vous pourriez être un agent soviétique ou… chinois, d’après votre nom!
Franz tenta de calmer l’ire du jeune homme.
- Je vous donne ma parole que monsieur Wu est bien ce qu’il affirme, un voyageur de l’avenir. Lorsque vous serez chez moi, vous en aurez la preuve!
- Ah! J’attends cela avec impatience!
- En vous lançant à ma recherche, reprit le duc, vous preniez de grands risques puisque Tournefort a été assassiné. Savez-vous l’identité de son meurtrier?
- Aucune idée! Jeta Geoffroy. Vous avez bien la nationalité chinoise, monsieur Wu?
Comme on le voit, le comte d’Évreux poursuivait dans la même direction.
- Oui, certes, mais je suis également français par ma mère et…
- Ce matin, tôt, juste après la tempête de neige, nous avons été dormir dans un refuge de chasseurs. Là, nous y avons découvert un bol de riz, des baguettes et… surtout, un masque en caoutchouc représentant Spalding!
- Spalding?
- Cela signifie-t-il quelque chose pour vous?
- Il faudrait poser cette question à Violetta, ma nièce… Quoique… Spalding? Mais…
- Ah! Vous avez compris!
- Un anachronisme!
- Tout à fait!
- Hier, vers vingt-deux heures trente, ma famille et moi-même avons été pris en chasse par des hommes qui avaient revêtu des masques tirés des aventures de Tintin, renseigna Franz. J’ai cru, peut-être à tort, qu’il s’agissait des Soviétiques!
- Des Chinois sont dans le coup! Assura méchamment Geoffroy.
- J’admets effectivement que des Chinois reniflent notre piste, avoua Daniel comme s’il n’éprouvait aucun ressentiment face à l’attitude de l’adolescent, mais ils appartiennent à une triade. Celle du Dragon de Jade. J’ignore comment ils ont pu nous trouver. Les Soviétiques poursuivent manifestement une vengeance, le Dragon de Jade itou?
- Je répète que Daniel Wu n’est pas un ennemi! S’obstina Franz, tentant de convaincre définitivement le rescapé du XIIIe siècle. Les autres chasseurs à notre recherche sont Charles Merritt, un Anglais, un homme politique américain qui a fait alliance avec un Autrichien nostalgique du IIIe Reich et aussi des nazis pur jus pouvant se déplacer dans le temps!
Pacal, à cette nouvelle, frémit, puis reprit de sa voix douce:
- Monsieur Von Hauerstadt, vous avez nommé un certain Charles Merritt. Ce ne peut être une coïncidence! Ce mathématicien, inventeur de la proto informatique, a été cité également par monsieur de Tournefort! Il aurait tenté de construire l’appareil de Stankin.
- Tout à fait exact. Ce Merritt s’est allié à des extraterrestres venus du futur, de dangereux et belliqueux guerriers. Désormais, pour gagner ce scramble spécial, tous sont prêts à recourir à des armes interdites. Actuellement, Merritt est ici pour remporter la deuxième manche. Voyez-vous, il m’a affronté une première fois et a gagné! Nous devons tous nous unir contre lui car il dispose d’un soutien de taille, celui de Zoël Amsq en personne, le chercheur Haän du XXXe siècle qui réussit, jadis, mais momentanément, à modifier la chrono ligne source…
- Moi, je suis prêt à vous croire, articula Ivan lentement. Mais, où nous rendons-nous pour l’heure?
- A la gare de Munich, prendre l’abbé Lemaître, répondit Franz. Daniel, sommes-nous suivis? Détectez-vous une présence hostile à proximité?
- Rien d’inquiétant, lança le daryl après quelques secondes. Ni la télépathie ni mes senseurs ne dénoncent un danger pressant. De plus, j’avais pris soin de vérifier votre véhicule avant notre départ. Absence totale de mouchard!
- Télépathie? Fit Geoffroy en fronçant les sourcils et en s’enfonçant davantage encore dans sa bougonnerie.
- Laisse tomber! Lui conseilla Ivan. L’abbé Lemaître, si ma mémoire est bonne, est l’inventeur de la théorie du « big bang ». Tu te rappelles ce bouquin paru récemment, enfin, je veux dire à notre époque, Les trois premières minutes de l’Univers?
- De Steven Weinberg? Compléta l’Amérindien. Passionnant!
Un peu plus tard, à l’arrivée du train de l’abbé Lemaître, le contact fut vite établi. Celui-ci, chauve, âgé d’une soixantaine d’années, portant lunettes et soutane noire, Vatican II n’était pas achevé loin de là, se présenta aimablement tout en marquant son étonnement de voir tant de personnes l’accueillir sur le quai de la gare.
- Nous nous serrerons un peu, mon père, répondit le duc. Ces jeunes gens sont des invités surprise.
Dans la voiture, la conversation reprit et roula sur des sujets moins polémiques, quoique!, sur l’astrophysique et sur l’origine de l’Univers.
- Ah! Big bang, dites-vous jeune homme! Murmura le prêtre à l’adresse d’Ivan. Je n’ai jamais entendu cette expression pour ma part! Ceci dit, elle résume parfaitement mon atome primitif, qui, sous le trop plein d’énergie, a engendré une explosion phénoménale, donnant ainsi naissance à l’Univers!
Ne pouvant s’en empêcher, Daniel mit son grain de sel.
- Pourtant, au départ, l’expression Big bang comportait une connotation péjorative car forgée par les adversaires de votre théorie. Il est vrai que, pour l’instant, la preuve scientifique de la véracité de celle-ci manque encore!
Mentalement, notre daryl androïde souffla au duc qu’en 1965 Penzias et Wilson découvriraient le rayonnement fossile de l’Univers corroborant la théorie hardie de Lemaître.
- Or, on ne rendra justice à l’abbé qu’à la fin de ce siècle, termina l’incorrigible commandant.
Von Hauerstadt acquiesça d’un simple hochement de tête puis, habilement, détourna la conversation. Inutile de révéler au prêtre la provenance temporelle incongrue de ces hôtes, n’est-ce pas? Ainsi, après s’être enquis poliment des péripéties du voyage de l’abbé, le Germano-américain enchaîna sur l’organisation du colloque, l’identité des autres invités participants, les interventions prévues et le logement; Franz expliqua également que Daniel, son épouse Irina et la jeune Violetta faisaient partie d’une branche lointaine de sa famille maternelle, les Malicourt, que tous trois n’interviendraient pas dans la manifestation scientifique. Il compléta en mentant sur l’identité d’Antor, un secrétaire, de Fermat, un ami de vieille date, de Raoul, un copain de la demoiselle, de Tony Hillerman, le professeur particulier d’anglais de Cécile et ainsi de suite! Il passa sous silence l’existence d’Uruhu et de Kiku U Tu qui devaient éviter de se montrer si possible!

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Sur le Langevin, Marie, toute frissonnante de peur, avait rapporté d’une voix hachée ce qu’elle avait vu dans la piscine. Grarv, le lycanthropoïde, et Kinktankt, le siliçoïde, dûment protégés et armés, passèrent donc au peigne fin toute l’aire de détente. Bien vite, ils retrouvèrent les restes profanés de Girrk, le Marnousien. Le corps mutilé offrait un spectacle abominable. La tête sectionnée du porcinoïde, le groin tout sanglant, pendait, à demi détachée du reste du cadavre.
Après s’être penché sur la dépouille avec réticence, le loup se redressa vivement! Son ouïe développée avait capté des crissements lointains qui, toutefois, allaient en se rapprochant. Un groupe de guerriers Velkriss s’avançaient régulièrement claquant des mandibules et en agitant leurs élytres. Les yeux des insectoïdes, stéréoscopiques à facettes, permettaient de voir sur tous les côtés à la fois, leur conférant un avantage certain. De plus, l’ennemi paraissait déterminé. Difficile dans ce cas pour les deux gardes de parer avec succès une attaque!
Grarv et Kinktankt, obligés de reculer pas à pas, tirèrent des salves de fuseurs qui s’avérèrent d’une inefficacité totale! En désespoir de cause, le siliçoïde alla jusqu’à lancer des jets d’acide, ayant pour résultat de donner quelques secondes de répit à son compagnon d’arme. Le loup eut juste le temps d’actionner les parois en dur acier du centre omnisports, l’isolant du reste du niveau. Momentanément à l’abri, Grarv parvint à établir un champ de contention. Celui-ci serai-t-il suffisant pour arrêter les envahisseurs?
Un des insectes tenta d’approcher une des parois. Mal lui en prit. Aussitôt, il fut entouré d’éclairs bleutés et grilla tout en dégageant une fumée noire et âcre. Mais de sa chitine roussie, brûlée, surgit presque instantanément une pulpe blanchâtre dont l’aspect vous soulevait le cœur. Il s’agissait du corps interne de l’insectoïde!
De l’autre côté du champ de force, Grarv informa Kutu de la situation, réclamant le déclenchement de l’alerte pourpre priorité un. Le Troodon faisait office de chef de la sécurité par intérim en l’absence de son supérieur Kiku U Tu.
Ailleurs dans le vaisseau, la scène de la piscine se répéta bien trop souvent et presque simultanément! Les Velkriss adultes émergeaient de leurs cocons ou de leurs alvéoles dans les cuisines, dans les tubes de recyclage des déchets, dans la salle de cartographie interstellaire, dans l’holobibliothèque 4, dans l’holosimulateur numéro 5, dans les hangars du deuxième niveau, ou encore dans la salle de maintenance secondaire des ordinateurs de secours, ou bien dans une des annexes de l’ingénierie!
Comme on le voit, l’invasion se généralisait et les alarmes résonnaient partout à bord.
Après avoir envoyé un escadron de la sécurité dont peu de membres revinrent vivants, parmi les victimes il y avait deux lycanthropoïdes, un Kronkos, un éléphantoïde, tous déchiquetés et découpés par les Velkriss, constater ce qu’il en était, Kutu fit son rapport au capitaine.
Aussitôt, Sitruk, qui conservait la tête froide malgré la situation quasi désespérée, ordonna de brancher tous les champs internes de contention, au risque d’épuiser les cristaux de charpakium. Or, ces fichus insectoïdes s’étaient désormais adaptés et, désormais franchissaient sans dommages les barrières électromagnétiques dont la puissance avait pourtant été portée à 15!
Leur tactique était la suivante: ils sacrifiaient un guerrier plus faible qu’ils envoyaient en éclaireur. Celui-ci brûlait, court-circuitant les champs, permettant ainsi aux autres Velkriss de passer l’obstacle devenu inopérant, tout cela sans aucun remord!
Benjamin n’eut d’autre choix que de fermer les accès et les corridors sur tous les niveaux du vaisseau. Il ordonna d’abaisser les portes de dur acier renforcé et de bombarder les étages ainsi isolés de jets de gaz suffocants, d’acides sulfuriques ou cyanhydriques Les gaz devaient ramollir la chitine des insectes et de la faire fondre. Les essais virtuels avaient montré qu’ils pénétraient par les stigmates et les trachées des « mantes religieuses géantes ».
Assis à son poste, dans le centre névralgique du Langevin, Sitruk suivait sur son écran sphérique la progression de l’ennemi. Les senseurs lui indiquaient l’anéantissement ou pas des formes de vie alien. Naturellement, il y eut bien quelques cadavres, mais les autres insectes, découpant les gaines de protection des câbles conducteurs, c’était le point faible de tout vaisseau spatial, passèrent par les tunnels d’aération envahirent tous les niveaux, tous les lieux de vie du Langevin, l’infirmerie, les jardins, La Taverne du Maltais, les cabines de l’équipage, etc.
Bousculant les clients du bar, les insectoïdes ravagèrent à coups de pattes rageurs et d’antennes, les comptoirs sur lesquels étaient exposées les précieuses bouteilles, dévorèrent en passant quelques membres du Langevin surpris par cette invasion autant soudaine que rapide, et transformèrent en quelques minutes La Taverne du Maltais en un no man’s land digne des guerres les plus cruelles.
Kilius, le gérant des lieux, ne dut son salut que parce qu’il sauta dans un conteneur cuve à la dernière milliseconde, conteneur renfermant de la lave presque entièrement refroidie, élément nécessaire à la boisson préférée et prohibée des Kronkos, le célèbre Chtugang! Il en fut quitte pour de cruelles brûlures au deuxième degré. Par ses réflexes, il avait sauvé sa peau de trafiquant à la petite semaine!
Dans le centre de commandement, Benjamin rongeait son frein. Il allait sans doute ordonner la reddition du vaisseau lorsqu’il vit se produire ce qu’il prit pour un miracle. Soudain, tous les guerriers insectoïdes s’immobilisèrent, leurs élytres et leurs antennes se mirent à vibrer tandis que leur abdomen caparaçonné émettait des effluves fortement alcalins. Peu instruit en xéno biologie le capitaine consulta Lorenza, son épouse, pour comprendre le phénomène. Celle-ci venait de faire évacuer l’infirmerie avec un succès relatif car il y avait eu trois pertes parmi le personnel soignant.
- Tous les insectes viennent de s’arrêter comme s’ils avaient reçu un ordre collectif! Ils chantent telles des cigales!
- Ah! Je vois! Mais ce sont seulement les mâles, Benjamin! Ils entrent manifestement en phase de reproduction. Ils chantent, ils appellent les femelles tout en dégageant des phéromones caractéristiques!
- Avons-nous une chance? De combien de temps disposons-nous?
- Vingt-quatre heures tout au plus! Ne te fais aucune illusion. Le métabolisme de ces guerriers Velkriss a considérablement été accéléré. Sache toutefois qu’en phase de reproduction, ils sont malgré tout plus vulnérables. Ceci parce que leur instinct combattif est détourné vers la conquête d’une partenaire en vue de l’accouplement.
- Oh! Alors, c’est le moment d’agir sans tarder! Sergent Kutu, mobilisez toutes les forces de sécurité disponibles! Revêtez les armures Asturkruks de combat, celles dotées de l’hyper positronicité.
- A vos ordres, capitaine! Ça va saigner! Rugit le Troodon.
Mais Penta  émit alors un « Tss Tss » désapprouvant cette décision.
- Benjamin, très cher ami, je dispose d’un meilleur moyen de dissuasion que vos ridicules tactiques Formica ou Anomalocaris obsolètes! Moi aussi je brûle d’envie de combattre! Laissez-moi anéantir ces Velkriss!
- Mmm…
- Donnez-moi donc le feu vert, vous ne le regretterez pas!
- Pourquoi cette ardeur guerrière soudaine?
- Parce que je suis resté un grand enfant, comme tous mes congénères…
- Soit! Toutefois, prenez soin de vous et ne vous exposez pas. Vos pouvoirs sont plus qu’amoindris.
- Sans doute, je ne pourrais affronter avec succès le commandant Daniel Wu… or, vos Velkriss ne disposent pas de la transdimensionnalité contrairement aux Alphaego de la chrono ligne parallèle la plus proche! Conservez donc vos gardes pour plus tard, lorsque cela vaudra réellement la peine! Si j’échoue, ils mèneront l’attaque stoppée maintenant.
- Entendu! Buena suerte, amigo!
- Hasta luego!

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Dans un cabinet privé de l’Aubépine fleurie, Thomas Quincy Taylor avait rassemblé ses principaux séides afin de peaufiner les derniers détails de son plan. Ah! Dommage que la fibre commerciale d’Otto Grass lui fasse accepter pareils clients! Durant son speech, le gouverneur du Nouveau-Mexique tentait de ne point trop bégayer. Cependant, au fur et à mesure qu’il avançait dans son exposé, sa diction s’améliorait. Tobias Nobengula, Hinckel, Noémie Pitois, Hikaru Tagawashi, Olympio Peperoni l’écoutaient religieusement, persuadés obtenir une prompte victoire. Leur leader n’avait-il pas permis ce fabuleux préambule? Se retrouver en février 1961 en Bavière?
Trois autres personnalités politiques s’étaient jointes au groupe. Celui qui devait commander le corps expéditionnaire composé d’agents de la NSA et de soldats aguerris, le général israélien extrémiste Yoel Navon, qui siégeait à la Knesset, avait fait venir ses propres commensaux, David ben Choueb, le politicien calculateur de triste mémoire, tué déjà deux fois par Fermat et le capitaine Wu dans d’autres chrono lignes, mais les mauvaises herbes étaient tenaces, et le chef religieux fondamentaliste, jeune loup à la fois de la théologie et de la politique, Nathan Aaron Guzman.
TQT qui voyait loin car éclairé par les Pi, avait su également se rallier, luxe suprême, un ancien homme d’Etat musulman, pro soviétique dans le passé, un certain Abderrahmane Mourad, général de division, spécialisé particulièrement dans l’action terroriste et la guérilla.
L’Américain rappelait de sa voix nasillarde que le duc Von Hauerstadt et Daniel Wu devaient être neutralisés lors du colloque, et ce, par une attaque perpétrée par un commando suicide. Celui-ci se servirait de véhicules bourrés d’explosifs divers. Grâce aux Pi, il possédait le plan de la propriété et de ses principaux accès. De plus, il savait où toute l’assemblée se tiendrait à l’heure H.
Les hommes de main de Mourad avaient mis au point le système de minuterie électronique. Sans scrupule d’anachronisme technologique, TQT avait apporté plusieurs ordinateurs portables alimentés par batteries, ainsi que des téléphones cellulaires facilitant les communications entre tous les membres du complot ultralibéral. Comme on s’en doute, des techniciens avaient élevé à la va-vite des relais pour ces liaisons téléphoniques spéciales et détourné un satellite soviétique reconverti pou cette tâche. Comme l’engin antédiluvien n’avait pas suffi, Pi Epsilon et Hepta avaient transféré de 1999 à 1961 un autre satellite, mais américain cette fois, plus performant. La mystérieuse disparition de l’appareil avait été mise sur le compte d’une éruption solaire. Le Pentagone pouvait mentir effrontément à son président démocrate. Par contre, en 1961, les Américains et les Soviétiques avaient capté avec la plus grande surprise ce nouveau signal… Ils accusèrent la Chine ou la Grande-Bretagne d’en être à l’origine, selon leur couleur politique.
Après la réunion, Yoel Navon tint un rapide conciliabule ne concernant que les Israéliens.
- C’est pour la forme que nous avons fait alliance avec ce TQT, rappela-t-il tout d’abord à ses compatriotes.
- Oh! J’avais parfaitement compris! Répliqua ben Choueb en allumant une cigarette.
- Nous poursuivons un autre but, bien plus proche des intérêts, irais-je jusqu’à dire de la destinée de notre peuple. Ces entités, après l’élimination des cibles désignées, veulent que nous récupérions une intelligence artificielle sous la forme d’un cube, et ce, en 1936. Or, celle-ci, une fois dupliquée, permettra à nos propres translateurs de se mouvoir sans contraintes dans les multiples chrono lignes alternatives!
Guzman objecta:
- Les  doivent cependant savoir que nous avons construit notre propre flotte temporelle et que nous suivons un tout autre objectif que ce stupide Yankee!
- A mon avis, ces êtres s’amusent à nous voir ainsi nous agiter! Lança Navon. Ils sont un peu comme des entomologistes qui nous observent fascinés. Ils pratiquent sur nous, vils insectes, des expériences. Dans tout cela, il n’y a aucune morale!
- Il ne manquerait plus que cela! Fit observer ben Choueb.
- Laisse-moi poursuivre. Plus les adversaires s’affrontent en des combats compliqués, mieux c’est!
- Oui! Si TQT a pour but le triomphe du pan capitalisme dans toutes les histoires alternatives, nous nous recherchons l’avènement du Grand messie, le Lion d’Israël, tant attendu, et ce, dans un monde vierge de tout Palestinien! Siffla David.
- Maintenant, avec les translateurs, ce rêve est à notre portée, remarqua Guzman.
- Mes amis, reprit ben Choueb, s’exaltant de plus en plus, imaginez un cours de l’histoire où les victimes de la Shoah seraient ces poux de Palestiniens! Un Hitler israélien dont le IIIe Reich serait établi en Palestine et dont les camps d’extermination, érigés dans tout le Proche-Orient, éradiqueraient les sectateurs du faux prophète impur Mahomet!
Ami lecteur, ne sois pas choqué! Nous grossissons le trait volontairement…
- Ah! Quelle grandiose perspective! S’écria Navon.
- Il va falloir tenir nos translateurs sous bonne garde et dérober ceux de nos alliés provisoires afin de pérenniser ce monde alternatif à notre convenance, jeta Guzman pragmatique. Sans compter tous les adversaires potentiels qu’il nous faudra également supprimer!
- Cette tâche ne me fait pas peur! Nous en avons vu d’autres! Reprit Yoel. En allant plus loin encore dans le passé, nous armerons le bras de Josué lui-même afin qu’il détruise à la source tous les peuples étrangers à la Vraie Religion et, ce, dès la plus haute Antiquité!
- Bravo! Cette piste est à envisager sérieusement, réfléchit Guzman. Mais, elle nous imposera de mettre au point une sorte de corps du Temps, composé de membres triés sur le volet, embrigadés, fanatisés, et fidèles jusqu’à la mort!
- Cela me rappelle quelque chose…
- En attendant, murmura David, Mourad doit être abattu dès que possible!
- Rassurez-vous tous les deux, j’ai prévu le coup, déclara froidement Navon. Il ne finira pas la mission! Vous vous doutez bien que ce salopard a rejoint TQT pour suivre ses propres objectifs! Le triomphe de l’Islam universel sur toutes les pistes temporelles! Notre propre commando s’occupera de lui sous peu. Ce sera une tragique méprise!
Ces trois comploteurs étaient tout à fait odieux, n’est-ce pas? Mourad les valait largement. Mais ce n’est pas le moment d’établir un palmarès des affreux!

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Dans le grenier du chalet, tous les adolescents s’installaient pour passer une nuit confortable. Violetta exigeait le coin le plus isolé et le plus chaud à la fois, prétextant qu’elle était une pauvre petite créature fragile, peu habituée à dormir à la dure!
- Messieurs, faisait-elle de sa voix pointue, je fais un véritable sacrifice en abandonnant ma chambre aux invités de Franz! Dire que si oncle Daniel n’avait pas promis juré d’assurer la sécurité de ces lieux, à cette minute, je serais en train de m’étirer voluptueusement dans un lit douillet et non à m’étendre sur un plancher!
- N’en rajoutes-tu pas une louche, là? Interrogea Ivan. Tu disposes d’un sac de couchage dernier cri, avec des plumes d’oie comme isolant thermique!
Raoul avait percé à jour la comédie de Violetta. Il pouffait de rire et ne s’en cachait pas.
- Cette donzelle m’agace! Finit par s’écrier Geoffroy. Pour qui se prend-elle? Pour la fille du roi?
- Du calme, mon vieux, fit paisiblement Pacal.
- Geoffroy, je partage ta colère, approuva le blond adolescent. Cette miniature de Scarlett O’hara mérite une bonne leçon. Qu’en dis-tu toi, Raoul?
- Je n’ai pas d’avis là-dessus, les gars. Cependant, mon éducation me pousserait plutôt à porter secours aux demoiselles en détresse.
- Ah! Mais c’est vrai que tu es de la haute, toi! Le toisa Geoffroy.
- Certes, mon père reçut le titre de vicomte en héritage, mais…
- Ta famille a donc été anoblie…Par qui?
- Euh… tu me prends au dépourvu, là! François Premier, je pense…
- Pff! Alors, tu n’es qu’un croquant pour moi!
- Geoffroy, tu as été piqué par une mouche ou quoi? S’alarma Ivan.
- Tu vois bien que Raoul ne recherche pas l’affrontement, renchérit Pacal.
- Je n’aime pas sa façon de regarder par en-dessous, c’est tout!
- Tu as quelque chose à cacher? Rétorqua Raoul d’une voix doucereuse. Tu penses que je vous espionne pour cafarder ensuite à Daniel Wu?
- Exactement!
- Tu te trompes! Et si tu veux que nous réglions tout de suite ce problème à la loyale, je suis d’accord!
- Mais à mains nues, sans tricherie…
- Bien sûr! A ton service, mon vieux!
Les deux garçons vidèrent leurs poches puis le combat commença. Geoffroy attaqua le premier, utilisant toute sa science du judo. Mais voilà, Raoul était un expert de la savate, art appris avec son père. Plus léger et plus mobile que Geoffroy, il sautillait, envoyait des coups de poings et surtout des coups de pieds imprévisibles à une vitesse phénoménale, tournoyant, virevoltant. Bref, il était intouchable! Ses détentes soudaines et inattendues déstabilisaient son adversaire qui n’avait jamais vu quelqu’un se battre ainsi! Crochet du droit, retour fulgurant du pied gauche, et ainsi de suite. Après moins de deux minutes, Geoffroy se retrouva sur le plancher, se frottant vigoureusement son menton douloureux, quelque peu sonné.
- Satisfait ou je continue? Jeta Raoul pas même essoufflé.
- Oh! Ça me suffit largement! Il faudra que tu m’enseignes un ou deux trucs. Je voulais te tester, c’est tout. Tu es redoutable, tu cognes dur et tu es plus costaud qu’il n’y paraît. Je ne connaissais pas du tout cette façon de se battre.
- La boxe française, mon vieux. A ton service!
- Et moi, rappela Violetta? On m’épargne parce que je suis une fille? Tout à l’heure, vous deux, vous vouliez me rabattre mon caquet et en découdre! J’attends!
- Décidément, ici, tout le monde recherche la bagarre! Fit Pacal en haussant les épaules.
- Alors? On se dégonfle? Reprit l’adolescente. Ah! Parlez-moi des garçons du XX e siècle!
- Bon! Je me dévoue! Marmonna Ivan.
- Et tu ne m’épargnes pas, d’accord? Je ne suis pas en sucre!
- Mmm…
L’Amérindien se racla la gorge.
- A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire! Jeta-t-il ironiquement.
Plus pour s’amuser que pour autre chose, et peut-être par curiosité, Ivan s’avança et tenta une prise de judo. Il se retrouva promptement lui aussi les quatre fers en l’air en train de se frotter les reins. Il n’avait rien vu venir!
- Bigre! Tu as de sacrés muscles! Pacal t’a bien jaugée. Si toutes les filles de ton siècle se défendent comme toi, nous, les garçons, n’avons plus qu’à nous rhabiller! Tu es ceinture noire de judo ou quoi?
- Ah! Ah! Tu avoues que je te déconcerte. Tu crois que je pratique le judo! C’est un art de combat pour les bébés, ça! Je devrais plutôt t’enseigner les techniques des Kronkos. A ces joutes, j’affronte déjà des Troodons de quatre ans et sans bobo!
- Troodons? Ces demi-crocodiles vindicatifs? Interrogea Geoffroy.
- Oui, nos meilleurs gardes de la sécurité! Un Kronkos de cet âge atteint 1,80m de long jusqu’au bout de sa queue balancier et pèse 350 kg environ.
- C’est pas mal, je l’admets, reconnut Ivan.
Depuis quelques secondes, Pacal se taisait, les yeux mi-clos, tout en observant Violetta. Raoul, lui, lança innocemment:
- Tu n’aurais pas un peu triché? Oh! Juste un brin, ma chère!
- Raoul dit vrai, renchérit l’Amérindien sortant de son mutisme. Tu as été rapide et brillante, certes, mais ton allonge ne correspondait pas à une allonge normale!
- Bravo! Tu as remarqué ça, toi! J’ai été obligée de le faire! Ivan me rend vingt kilos et près de vingt-deux centimètres! Avec quelqu’un de mon poids et de ma taille, je n’aurais pas modifié la longueur de mon bras, je vous l’assure!
Ivan réfléchit.
- Je te croyais humaine, mais ce n’est visiblement pas le cas! Apparemment, tu appartiens à l’espèce des change-formes.
- Peut-être ta véritable apparence est celle des Glotz, ces extraterrestres en forme de boule de fourrure, munis de deux longues pattes, venus de Titan, que nous avons rencontrés dans les Pyrénées l’été dernier, euh… je veux dire en juillet 1977...marmonna Geoffroy gêné.
Violetta répliqua avec aplomb, son regard défiant Raoul.
- Les garçons, je suis presque aussi humaine que vous! Je n’ai qu’un quart de sang métamorphe!
- Peux-tu faire comme les danseurs visages de Dune?
- Ah! Tu veux dire prendre n’importe quelle forme, y compris celle d’un objet? Oui, mais pas longtemps! Je peux me transformer en tableau de peinture figurative, en tigresse, en méduse, en gorille femelle, en poulpe… Ma véritable couleur est celle de l’argent, mais, dans la vie courante, je préfère passer inaperçue!
- Tu ne nous caches plus rien? Fit Geoffroy sceptique.
- Non! Je vous le jure!
- Bon! Allons pioncer, les gars! Conseilla Ivan. Demain, une dure journée nous attend.
- Comment ça? Demanda Raoul.
- Nous allons devoir roucouler, faire les mondains et ne rien piger à tous les discours que nous allons avaler!
- A moins que Violetta se charge des explications? Ricana Geoffroy.
- Euh… la physique avancée, ce n’est pas mon truc! Je n’y brille pas particulièrement! La paléontologie par contre, la biologie, le droit, l’histoire, la géostratégie, les langues, ça va!
- Mmm… On verra!
Plus ou moins réconciliés, les adolescents se glissèrent dans leurs sacs de couchage. Un lourd sommeil s’empara bientôt de Pacal. Au bout de deux heures, il connut la phase paradoxale.
Alors, il vit, en caméra subjective, une cité maya ruinée, au cœur de la forêt du Yucatan. Il se dirigea vers elle, progressant lentement, comme flottant à trente centimètres du sol. Les pierres des antiques monuments ébranlés par les lianes étaient rongées par des mousses envahissantes et les malsaines moisissures verdâtres. C’était comme une lèpre insidieuse qui, partout, s’insinuait.
Au milieu de ce monde oublié, des animaux furtifs couraient. Sur une rampe, autrefois splendide, l’oiseau Quetzal sautillait avant de déployer ses vastes ailes et de s’envoler dans la nuit sans étoiles. Les bruits étranges qui formaient un fond sonore discret, n’avaient rien de surprenant. Des ululements, des criaillements, des frôlements, des coassements dans une moiteur lourde et insane.
Tapi dans l’ombre des fourrés, le seigneur jaguar guettait l’humain importun de ses yeux qui phosphoraient dans la nuit sombre. Plus haut, perché sur le rebord d’une esplanade, le seigneur aigle attendait lui aussi son heure. L’intrus était manifestement un mets de choix.
Mais Pacal n’avait cure de ces menaces. Conduit par son instinct, il poursuivait sa progression avec régularité. Ainsi, il parvint jusqu’à la pyramide temple intact, sans avoir subi la moindre agression. Etait-il protégé par les dieux?
Les statues et les glyphes mystérieux ornant le monument semblaient planer dans l’air comme l’intrus. Au ralenti, l’adolescent pénétra au cœur du temple, ses yeux défiant les ténèbres. Une large vasque emplie d’une eau bizarre occupait un emplacement stratégique. Le liquide bleuté, fumant, miroitait, reflétait d’étranges et abominables choses.
Attiré par une insatiable curiosité, se penchant, l’Amérindien reconnut avec effroi le corps de son ami Geoffroy, plongé en animation suspendue, encore vêtu de sa cotte de mailles, d’une robe armoriée aux armes des comtes d’Evreux, des éperons aux pieds, les cheveux bruns mi-longs, les yeux clos, figé dans un sommeil éternel.
Pacal ne comprit pas ce qu’il vit et recula prêt à paniquer.
Cependant, tandis que les ténèbres se faisaient moins intenses, un masque de jade de style aztèque, aux yeux de lapis-lazuli et de quartz noir, se mit à parler d’une voix claire:
- Pacal, voilà le sort qui attendait ton ami si toi et ton frère n’étaient pas intervenus et s’il n’y avait pas eu ce providentiel orage!
Ayant dit cela, le porteur du masque révéla ses traits. Il s’agissait d’Yves Despalions, le père d’Ivan, mais un Yves plus jeune que celui que l’Amérindien connaissait. Logiquement, en cette année 1961, il avait dix-sept ans de moins!
- Le masque de jade que j’arborais tantôt est à la semblance de ton homonyme de Palenque. Mais tu sais déjà cela! Apprends que j’ai retrouvé tes parents biologiques. Vois!
Deux Mexicains de type Maya émergèrent alors de derrière les piliers, entourés de la même aura bleutée surnaturelle. La femme, petite et potelée, portait une jupe fleurie où les rouges et les jaunes dominaient ainsi qu’un caraco blanc. Ses cheveux noirs comme du jais étaient protégés par un léger voile. Son visage, marqué par la lassitude, n’affichait aucune expression. L’homme, âgé d’une trentaine d’années comme sa compagne, avait, lui, les joues creuses et mal rasées. Il se prénommait Arturo et son épouse Paquita. Cette dernière s’exprima d’une voix mélodieuse, comme une caresse de miel.
- Pacal, mon fils, mon chéri, tu as une mission à accomplir en ce bas-monde! Il te faut retrouver le Cercle aux Glyphes de Texcoco! Ce cercle ouvre les portes des mondes et des êtres, il donne accès à tous les ailleurs possibles. Ensuite, tu dois veiller à ce qu’il ne tombe pas entre des mains perfides. Sache aussi que le cercle te dotera du pouvoir terrible de rétablir la grandeur de notre peuple. Tu pourras faire en sorte qu’on lui rende justice. Mais tu seras capable aussi de le projeter définitivement dans le néant. Si tu en as la volonté et le courage, tu choisiras la voie d’une histoire où nous serons ensemble réunis au sein de la splendeur de nos cités au faîte de leur gloire… Le choix difficile t’appartient. Mais prends garde à l’Anglais fourbe, à l’Asiate menteur et à l’Empereur prêtre à la peau noire et au cœur cruel! Tous les trois sont les ennemis de la Cinquième Humanité, celle du Popol Vuh! L’homme aux yeux de cristal, au sourire chaleureux, à la sagesse infinie te sera un précieux allié. Il devra affronter ses démons et son passé, mais il vaincra et, ensuite, te laissera libre de décider: ton peuple, ta race, ta famille, ou tes amis, ce monde tel que tu le connais… Mon oiseau, le choix est ton lot, ton fardeau, ta récompense… n’oublie pas mes paroles, ne nous oublie pas!
Cependant, les dernières fumées du songe s’estompèrent. Mais s’agissait-il bien d’un songe? Reprenant conscience, Pacal s’aperçut que des larmes coulaient sur ses joues. Il eut honte de cette faiblesse et s’enfouit davantage dans son sac de couchage.

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