samedi 7 novembre 2009

La gloire de Rama 4 : L'apothéose du Migou chapitre 24

Chapitre 24

Sous la pelure du père Joseph, Uriel reconnut immédiatement le Commandeur Suprême. Il n’en montra aucun étonnement. Le clone tenait une torche allumée près d’un tonneau de poudre!
- Me croyais-tu réellement perdu sur une fausse piste? Siffla l’entité avec une ironie bien imitée.
-Oh! Je ne vous ai jamais sous-estimé, Commandeur, répliqua Michaël d’un ton paisible. Toutefois, vous semblez oublier qu’un poignard coupe aussi bien du côté droit que du gauche.
- J’apprécie tes sentences, subordonné désobéissant! Cependant, je constate que ta pensée reste encore fortement influencée par l’expérience de ton prédécesseur Lobsang Rama dont tu as usurpé l’identité!
- Quant à vous, votre manque manifeste d’imagination me réserve sans doute la même fin que le MX 39 ou 40 000 et des poussières!
- Garde tes distances, veux-tu? Je me méfie de tes tours.
Uriel avait en effet amorcé un pas en direction du faux père Joseph.
- Avant de mourir, de m’éteindre, j’aimerais percer un mystère… Accordez-moi la grâce de répondre à ma question.
- Quel détachement admirable! Quel problème te chatouille donc?
- Presque rien ; éclairez-moi: quel plaisir, pour moi incompréhensible, ressentez-vous à incarner des humains disgraciés, trop maigres ou trop gros, l’ascète fanatique ou le manieur d’argent sans scrupule?
- Ce n’est que cela? J’aime varier mon apparence, voilà tout! Non pas que je veuille comprendre comment des humains si mal appareillés peuvent supporter le poids de leur chair ou bien vivre avec un corps aussi fragile! Non! En fait, la difformité évidente me permet tout simplement de camoufler ce qui, en moi, trahirait le non humain. Ai-je satisfait ta curiosité?
- Oui, Commandeur Suprême! Pourtant, un Sapiens quelque peu doué en télépathie pourrait percer à jour votre camouflage! Mais je sens bien que je vous lasse. Je dispose encore de deux ou trois minutes…
- Certes, je suis bon prince…
- Dans ce cas, une ultime question. Où se situe la nécropole des bonzes renégats qui ont adhéré à la doctrine de votre précédente pelure, Tsampang Randong?
- As-tu pris le temps d’explorer ce satellite mort et inutile qui orbite depuis des éons au-dessus de cette planète?
- Ah! Je saisis! Je reconnais que je ne me suis intéressé jusqu’à maintenant qu’aux différentes formes de vie peuplant la Terre…
- Que fais-tu des formes alternatives dans le système solaire ou encore sur cette stupide boule bleue?
- Ce n’était pas là mon affectation. Donc, je m’en suis désintéressé
- Pamela dispose d’un esprit plus universel que le tiens, MX! Sais-tu qu’elle œuvre à la réparation de la profanation que ta religion dénonce?
- En surface, seulement! Vous pouvez en finir avec moi, mais un de mes successeurs vous vaincra!
- Tu en es persuadé, c’est tout! Vois-tu, peu chaut à la mort qu’un cube identificateur d’une civilisation soit détruit alors qu’il en existe des millions et des millions, tous potentiels! A l’instant même, simultanément, ensemble, coexistent ce XVII e siècle qui n’est pas tout à fait l’originel, un autre XVII e dominé par les K’Tous, un autre encore où la Pax Romana étend son aile protectrice sur tous les continents, sans oublier une ère odaraienne dans laquelle les descendants de Binopâa ont asservi le genre Homo, un monde orang ou ramapithèquien que ta croyance porte aux nues, et des multitudes et des multitudes d’autres chrono lignes..
- Je suis parfaitement conscient que tous les Homo Spiritus, unis, empêchent ces temps alternatifs de mordre les uns sur les autres, de s’interpénétrer et de se mélanger!
- Mais, naïf subordonné, les Homo Spiritus ont d’abord été créés pour cette tâche! Or, certains de tes confrères ont apparemment failli car plusieurs incidents se sont produits, tu ne peux le nier!
- Par exemple, le schéma où la Pax Romana triomphe!
- Ce qui provoque une déchirure subquantique au niveau des années 285-286 bis… Dans le Pan Multivers troué par les innombrables potentialités, se ruent, fragilisant un peu plus le continuum espace-temps, les tempêtes les plus effroyables des créations et des anti-créations.
- Je possède fragmentairement toutes ces informations.
- Bien sûr! Et tu te demandes qui ou quoi peut être à l’origine de cette déchirure. Apprends donc que le coupable se nomme Benjamin Sitruk, l’officier en second de Daniel Wu. Il a été projeté accidentellement dans le passé. Pamela Johnson s’était trompée de cible.
- Dites plutôt que la situation vous a échappé, en fait!
- Que non pas! J’ai laissé faire! J’aime les macédoines temporelles. Quant au véritable Maximien, capturé par les Asturkruks au XXVIII e siècle, il a su secouer puis briser ses chaînes. Désormais, il se forge un empire commercial qui menace l’Alliance des 1045 planètes elle-même! L’amiral éléphantoïde Haarduin va devoir recourir au service de notre saint Bernard galactique. Ah! Mais il est temps pour moi d’allumer la mèche! Je veux partir avec fracas!
- Nous mourrons ensemble!
- Parle pour toi! Toutes mes expériences emmagasinées ici, ont été déjà transférées dans un casier mémoire qui va bientôt servir. Cette incarnation a joué son rôle. De par mon contact, Winka a acquis le talent précieux de mélanger les temps alternatifs mais… elle ne le sait pas encore! La déchirure s’étend, et s’étend encore, toujours plus!
A cet instant précis, la mèche atteignit le tonneau de poudre. Tout explosa. La grotte, sous le souffle, trembla puis s’effondra, entraînant avec elle l’abbaye ainsi que ses dépendances.
L’explosion fut entendue à plus de quinze lieues de distance. Uriel et le Commandeur Suprême ne furent pas les seules victimes. Une cinquantaine de soldats royaux, occupés à piller ce qui restait des trésors du monastère, à décapiter les idoles hindoues ou bouddhistes sacrilèges, connurent le même triste sort. Heureusement, Violetta avait réchappé à la mort… mais Pamela aussi!

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Dans la pseudo cellule dépouillée, l’agent Asturkruk et l’adolescente s’étaient affrontées verbalement, le reste de la troupe ayant fui devant l’impressionnante métamorphose du faux moine.
- Ma petite, fit Winka sarcastique, pourquoi perds-tu ton temps à revêtir un aspect aussi effroyable?
- Bon, d’accord! Cette transformation était un peu superfétatoire, je l’admets. Je me préfère en jeune fille humaine après tout! Et comme nous sommes seules toutes les deux maintenant! Lieutenant, il y a une chose que je ne saisis pas: en tant qu’espionne d’origine Asturkruk, vous ne devez ressentir aucune gêne face à des créatures aussi disgraciées!
- Certes, la beauté est une valeur fort relative! Garde ton ton insolent pour quelqu’un d’autre. Maintenant, je vais satisfaire un de tes désirs les plus chers: tu vas rejoindre ton oncle, Daniel Lin! A moins que tu n’envisages de faire du zèle et que tu veuilles t’enfuir!
- Non! Je ne suis pas de taille à vous résister! Je vous suis gentiment.
Les deux femmes, Violetta devant et Pamela derrière, passèrent donc par la chapelle où les soudards, tout à leur haine, achevaient de massacrer quelques moinillons et vieillards sans défense, blessés durant le combat. D’autres, n’ayant plus de victime humaine vivante à passer au fil de l’épée, commençaient à déchirer avec rage les tentures, à éventrer les tableaux, à les déchiqueter et à abattre les statues des idoles.
Dans une chapelle latérale, deux soldats poursuivaient ces abominables actes de vandalisme. Ainsi, ils avaient jeté à terre un reliquaire inestimable en or et en ivoire et l’avaient forcé, faisant apparaître le crâne reconnaissable d’un anthropoïde.
- Vois, Germain! Ces suppôts du démon adoraient les os du diable!
- Comme brûlé par ces mots, ledit Germain jeta alors au loin le crâne du Ramapithèque qu’il prenait pour celui d’un bouc! Il ne fut satisfait qu’après l’avoir réduit en poudre.
Violetta avait, malgré elle, ralenti le pas pour observer cette scène qui la révulsait.
- Avance donc! Je sais ce que tu ressens, ma fille! Tu comprendras peut-être ainsi pourquoi je tiens tant à effacer des tablettes de l’histoire, de tous les possibles, le genre Homo!
- A mes yeux, les Asturkruks sont plus cruels encore!
L’adolescente voulut en dire davantage mais Pamela la gifla violemment. Pressée par l’ex-lieutenant Johnson, Violetta n’eut d’autre choix que de poursuivre son chemin. Son visage s’était fermé et la jeune fille souhaitait désormais tout le mal possible à sa gardienne.
Une douzaine de minutes plus tard, les deux femmes se retrouvèrent sous la tente royale. A peine y étaient-elles rendues qu’une violente explosion fit tout trembler jusqu’à plus de trois lieues de distance. Hommes, objets, armes et canons furent projetés à terre. Aidé par Marillac,
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Louis XIII se releva. Avisant Milady de Glenn, il lui demanda, assez anxieux.
- Le père Joseph ne vous a pas suivie?
- Hélas non, Votre Majesté! Il voulait capturer en personne le supérieur de ce monastère.
- Sire, se permit d’articuler Daniel qui était toujours sous la garde de Gaspard, ce père Joseph là n’était qu’un imposteur! Le vrai est sans doute mort depuis une douzaine d’années, vers l’époque où les États Généraux avaient été réunis, du temps du maréchal d’Ancre, de sinistre mémoire!
Le roi ne releva même pas le propos et, se tournant vers les gardes, donna un ordre muet. Ce geste signifiait qu’il désirait qu’on lui amenât tous les survivants faits prisonniers.
Quelques minutes s’écoulèrent. Louis XIII fut fort marri d’apprendre que, certes, ses troupes avaient triomphé, mais qu’ensuite, la plupart de ses hommes avaient trouvé une mort brutale dans la gigantesque explosion! Le bilan se soldait par plus de deux cents morts ou disparus et une seule prisonnière, cette adolescente attifée en dépit du bon sens et de la mode!

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Jim Nielström avait pu faire la preuve qu’il était bien l’ingénieur chargé de REMAB et REMCAL.
Fermat, solidement menotté- il avait préféré ne pas résister - avait été conduit devant le général commandant le centre de recherches.
Patterson interrogea l’espion d’un ton sec avec des phrases brèves. La tenue de protection de l’intrus avait été ôtée et le commandant du futur apparaissait donc vêtu de son armure Asturkruk, for anodine pour quelqu’un de non averti. Elle semblait faire corps avec son propriétaire. De couleur anthracite, ressemblant davantage à une sorte de pyjama particulièrement moulant qu’à une cuirasse des siècles passés, elle faisait croire que son porteur était désarmé.
Fermat s’exprima calmement, dans un anglais impeccable qui laissait néanmoins percer ses origines françaises. Il reconnut volontiers qu’il n’aurait jamais dû pénétrer dans les lieux mais dit ne pas comprendre comment il y était arrivé!
- Soit, admettons cette fable, proféra Patterson, les sourcils froncés par la contrariété. Quant à votre nom, je pense que vous me dîtes la vérité. Mais c’est tout! Mes hommes vont vous fouiller à fond! Peut-être dissimulez-vous une arme quelconque, un explosif miniature, après tout!
- Ah! Général, je vous le déconseille vivement! S’écria alors André soudainement inquiet.
Faisant comme s’il n’avait pas entendu l’objection du suspect, haussant les épaules, Patterson commanda à deux gardes de s’approcher du prisonnier et de le fouiller au corps. Fermat eut alors un geste de recul. Un caporal s’étonna.
- Mon général, voilà un tissu fort étrange! En le tâtant, j’ai la sensation d’enfouir ma main dans du gel! Holà! Mais ça brûle!
Instinctivement, le garde retira ses doigts qui réapparurent tout boursouflés. L’autre soldat qui ne se laissa pas démonter pour si peu, déclencha malencontreusement un mécanisme secret de la tenue protectrice. Un chuintement s’éleva accompagné d’un déroulement d’un appendice préhenseur qui vint entourer le bras droit de l’humain téméraire. Le tentacule artificiel miroitait étrangement car composé de milliards de pixels. Il serra de plus en plus puissamment sa proie.
- Ah! Qu’est-ce que cette chose? Hurla le MP affolé. Mon bras! Je ne le sens plus ; elle va le faire éclater!
- Armure, fin d’attaque Anomalocaris, commanda Fermat conservant son sang-froid. Il s’était exprimé en basic English.
Instantanément, l’appendice se rétracta, libérant le MP qui se frotta vigoureusement le bras, soulagé. Le soldat ignorait qu’il venait de réchapper à l’amputation de son membre.
- Que signifie ce mic mac? Demanda Patterson plus furieux que jamais. Cela a jailli brusquement de vous pour disparaître presque aussitôt! Pourtant, ce vêtement que vous portez semble très fin. Et de quel langage avez-vous usé?
- Général, je ne puis vous répondre. Il vaudrait mieux, pour leur sécurité et la vôtre, que vos hommes cessent là leur fouille.
- Ah! Cela suffit! Répliqua Patterson sortant de ses gonds. Vous n’avez pas à me donner d’ordres. Fouillez-le jusqu’à ses jambes!
Les deux MP s’exécutèrent, avec prudence toutefois. Ils palpèrent donc avec précaution les membres inférieurs du prisonnier. Malgré tout, ils actionnèrent un autre phénomène.
Cette fois-ci, Fermat parut devenir transparent, les murs du bureau visibles à travers son corps tandis que ses mouvements s’effectuaient à une vitesse cinq fois supérieure à la normale.
- Général, cria André d’une voix suraiguë où tous ses mots s’entrechoquaient, à peine audibles, arrêtez là votre fouille! Pour le bien de vos hommes! Mon corps est revêtu d’une protection passive. Mais si celle-ci passe au stade actif, ce sera alors très dangereux!
- Répétez! Fit le général. Je n’ai pas compris! Répétez!
- Armure, fin de déphasage ! Alignement temps normal ambiant, environnement Terre du XX e siècle!
Quelques secondes d’un lourd silence.
- Bien, reprit Patterson, j’ignore qui vous êtes exactement ainsi que d’où vous venez sans oublier les raisons pour lesquelles vous êtes ici! Un point en votre faveur: vous ne semblez pas être un espion à la solde des Rouges! Vous n’en avez ni l’allure ni le comportement. De plus, nos activités dans ce centre ne sont pas autant top secrètes que Khrouchtchev aimerait le supposer.
- Oh! Souffla Fermat, soulagé. L’incident du U2 a-t-il déjà eu lieu?
- Ah! Non! Cette fois-ci, vous exagérez! Quelle couleuvre tentez-vous de me faire avaler? Vous ne savez pas que nous sommes le 7 janvier 1963?
- Merci, général! Vous m’ôtez un grand souci, vous ne pouvez pas savoir!
A cet instant, quelqu’un frappa à la porte du bureau. Patterson fulmina.
- J’avais pourtant dit que je ne voulais pas être dérangé!
Un capitaine parfaitement sanglé dans son uniforme impeccable s’introduisit dans la pièce.
- Mon général, pardonnez-moi cette intrusion. Mais l’avionneur Otto Möll vient d’arriver. Il avait rendez-vous, souvenez-vous. Vous lui aviez promis de lui faire visiter les souffleries. Et il a une autorisation signée par le Président Kennedy en personne.
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- Tant pis, soupira Patterson. Jakes, faites donc attendre ce monsieur…
Le cerveau de Fermat tournait à toute vitesse.
« Donc, manifestement, je ne suis pas dans le temps dévié par Sarton, celui qui était devenu le mien… Otto Möll… ce nom me dit vaguement quelque chose… Avionneur… Bon sang, il faut que cela me revienne… »
N’y tenant plus, André osa poser une question à la seconde même où le capitaine se retirait.
- Pardon, mon général, à propos de cet industriel justement,… N’a-t-il pas fait équipe il y a peu avec un autre germano américain, un certain von Hauerstadt?
- Oh! D’après vos affirmations, je vous pensais totalement étranger à ce monde! Votre couverture s’effiloche et tombe! Après tout, peut-être que ce monsieur Möll vous connaît? Capitaine Dermott… Jakes!
- Oui, mon général?
- Introduisez l’avionneur. Je viens de changer d’avis! Cette confrontation aboutira manifestement à un résultat. Je veux en avoir le cœur net!
- A vos ordres, monsieur!

***************

Solidement ligotés sous une tente gardée par une douzaine de reîtres, Daniel, qui avait l’air de se moquer d’être prisonnier, et Violetta discutaient tout bas en mandarin.
- Oncle Daniel, rouspétait la jeune fille, pourquoi tardes-tu à t’échapper? Qui veux-tu abuser? Pamela ?
- Patience, ma grande! Je savoure une expérience. Parallèlement, j’en profite pour reconstituer mes forces.
- Pourquoi?
- Je te rappelle que j’ai affronté l’ennemi d’Uriel ce matin.
- Le Commandeur Suprême, brrr!
- Du moins, un de ses avatars. Réfléchis, ma chère nièce… n’as-tu rien constaté de remarquable?
- A part la disparition de l’agent temporel et la fin du Commandeur Suprême, je ne vois pas. Ah! Si! Cette Pamela Johnson a autant d’identités qu’un serpent en pleine mue!
- Justement, cela concerne mon ex-lieutenant Winka. Elle n’est guère pressée d’agir. Lorsque tu t’es retrouvée face à elle, a-t-elle mis véritablement tes jours en danger?
- Ben… pas franchement, puisqu’elle s’est contentée de me gifler cette garce!
- Tu ne la portes plus dans ton cœur.
- C’est un euphémisme, oncle Daniel! Si je le pouvais, je l’écorcherais vive!
- En tout cas, sais-tu ce que cela prouve de sa part? Qu’elle est momentanément dépourvue d’ordres! Elle n’a plus l’aide du pseudo père Joseph.
- Ah! Elle est donc trop éloignée d’une base de l’Archontat!
- Tout à fait. Mais cela ne suffit pas à expliquer sa passivité. Il y a plus intrigant encore Violetta: Winka n’ose pas m’affronter directement. Or, elle sait pertinemment que des liens de chanvre sont tout à faits insuffisants à me retenir!
- Donc, tu viens de changer d’avis… tu t’es détaché aussi facilement qu’Houdini!
- Une simple contorsion a suffi. Il n’y a là aucun exploit de ma part. A ton tour!
- Je n’ai pas besoin de ton aide!
Diminuant sa taille mais pas sa masse, l’adolescente rapetissa jusqu’à ressembler à un mignon nain de jardin. Ses liens tombèrent alors à ses pieds.
- Bravo, ma fille! Je n’en attendais pas moins de toi! Maintenant, serre-toi contre moi ; je vais passer en hyper vitesse. Ainsi, les soldats de Louis XIII ne verront qu’un tourbillon de poussière et encore! La navette Einstein est posée en déphasage de 0,25%, tout droit devant, au sommet de la colline. Marie et Mathieu nous y attendent à l’intérieur avec une certaine impatience. Je viens de les contacter.
En cinq secondes à peine, le commandant Wu et Violetta furent rendus à l’endroit désigné. Mais à l’instant même où Daniel réintégrait le continuum normal, quelle ne fut pas la surprise des deux fugitifs de se retrouver entourés par un demi régiment de mousquetaires du Cardinal, l’épée hors du fourreau, des soldats tous dévoués à leur souverain, les attendant de pied ferme. Ils étaient reconnaissables à leurs casaques rouges, leurs croix noires, leurs feutres empanachés, leurs larges bottes courtes à retroussis, leurs barbes en pointe, taillées à la royale, leurs baudriers de fantaisie, leurs cols de dentelle et leurs mines altières. Derrière la troupe, se tenait debout, solidement campée sur ses jambes, Pamela Johnson, alias Milady de Glenn, toute vêtue de cuir, ses cuisses musclées moulées dans des cuissardes. A la voir ainsi, on l’aurait crue sortie d’un roman de cape et d’épée. De sa voix inimitable, empreinte d’une ironie sarcastique, elle jeta:
- Croyais-tu donc réussir à t’échapper sans que je ne m’en aperçoive? Daniel éloigne donc ta chère nièce encombrante! J’ai décidé de jouer avec toi! Attrape ceci et défends-toi! Montre-moi ta dextérité proverbiale. Je veux pouvoir t’admirer dans tes œuvres!
Acceptant ce défi avec un sourire amusé, Daniel Wu éloigna Violetta des spadassins tout en se saisissant prestement des deux rapières lancées à son intention par son ennemie. Aussitôt, les mousquetaires se mirent en garde et engagèrent le combat, bien inégal. A tort, ils pensaient en avoir fini très vite avec le fugitif.
Prime, tierce, quinte, quarte, sixte, seconde… Daniel Lin était partout à la fois. Ses deux épées virevoltaient, éblouissantes, presque invisibles, fendaient l’air, flamboyaient un dixième de seconde sous la Lune, perçaient indifféremment bras, poitrines, jambes, tailladaient les chairs à qui mieux mieux, et désarmaient les mousquetaires.
C’était un spectacle merveilleux, comme si le commandant Wu n’avait pas eu deux lames mais des centaines!
Effrayés et fascinés à la fois, les sbires s’exclamaient qui avec un accent gascon, qui avec un accent marseillais ou encore avec une pointe d’intonation picarde.
- Maroufle! Sang Dieu! Je suis touché!
- As pas pur! C’n’est pas Diou possible!
- Troun de l’aïre! Il m’a eu!
Un à un, blessés, les soldats succombaient se retiraient, grimaçant de douleur, dépités et échaudés, n’osant plus se mesurer à ce démon incarné. Bientôt, il ne resta plus en lice, face au commandant, qu’un géant blond roux, flamberge au vent, lissant ses énormes moustaches et sa royale, vêtu avec une certaine recherche tapageuse, sa gorge entourée d’une cravate de dentelle.
- Qu’il est brave, ce petit! S’exclamait l’imitation de Porthos. Ahimé! Soutiens faquin, soutiens! Le pied en avant, le poignet souple! Sixte, tierce! Ventrebleu! Le coup de Jarnac! Houlà! De justesse! J’ai l’échine qui en frissonne!
- Pourquoi pas la botte de Delapalme dite botte de Nevers tant que j’y suis! Mais son efficacité est plus que douteuse d’après mon expérience!
- Je ne sais pas où tu as acquis ta science de l’escrime, mais pare donc ce coup-là si tu le peux, paltoquet!
Alors l’épée du géant se fendit et, telle un serpent, tenta de trouver l’ouverture! Mais elle choqua violemment une des lames de Daniel qui avait répondu avec maestria à ce coup fourré. La poigne d’acier du Picard ne parvint pas à faire faiblir la parade du commandant.
- Prodigieux! Reprit le géant. Personne jusqu’à maintenant n’avait été capable de sortir vivant de cette botte! Tu te bats bien, petit!
Le succédané de Porthos éclata d’un rire sonore qui retentit dans la nuit tel un bruit de cymbales, réveillant ainsi une nichée d’oiseaux, qui, sous l’effroi, s’envolèrent en poussant des piaillements agaçants.
- Palsambleu! Cessons là ce stupide combat! Compagnon, soyons amis! Tu mérites amplement d’endosser la casaque des mousquetaires!
- Vous me voyez ravi du compliment. Pourtant, il y a si longtemps que je n’ai tâté d’une épée. Mes dernières leçons, je les dois au commandant Fermat.
- Ah! Coquin! Il faudra que tu me présentes ton professeur!
- Hélas, je le voudrais bien, mais il est mort.
- Tant pis!
Laissant tomber leurs épées sur herbe piétinée, les deux hommes s’étreignirent chaleureusement sous le regard furibond de Pamela qui, évidemment, avait escompté une autre fin. Toutefois, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la prouesse de son ennemi.
- Quel est donc ton nom, ami? Tonitrua celui qui ressemblait à Porthos.
- Daniel Grimaud, et vous?
- Gaston de La Renardière! Mes terres ont été élevées jusqu’à la baronnie par Sa Majesté Henri le Quatrième.
Pamela, qui ne l’entendait pas ainsi, s’interposa entre les deux hommes.
- Monsieur de La Renardière, vous trahissez la confiance que j’avais mise en vous.
- Que nenni, madame! Je ne sers que Louis le Treizième et Son Éminence! Allez plutôt rejoindre monsieur de Buckingham, et tâchez de vous dépêcher! Je n’aimerais pas numéroter vos abattis! Votre âme doit être aussi noire que votre peau!
- Gaston, permettez-moi un conseil : ne la provoquez pas!
- Oh, commandant Wu, vous pouvez sourire et vous montrer galant. Nous nous retrouverons bien plus tôt que vous ne le pensez.
- Ah, une fois que vous aurez reçu vos ordres, comme un toutou bien discipliné!¡Vaya con el diablo, chica!
Sous les yeux médusés du baron de La Renardière, la mutante Asturkruk s’évapora dans les ombres de la nuit, se confondant avec la brume qui se levait.
- Aurions-nous eu réellement affaire à une sorcière? Demanda Gaston naïvement.
- En quelque sorte, mon nouvel ami. Cependant, cette dame avait raison. Vous devriez être en train de m’empêcher de fuir.
- Par Dieu, non! Vous me plaisez! Je sens que vous n’êtes point un méchant homme! Alors, monsieur Grimaud, allez en paix, ainsi que votre jeune demoiselle.
- Merci pour votre générosité. Je saurai m’en souvenir un jour ou l’autre. Mais comment expliquerez-vous au Roy ma disparition, sans oublier votre escadron décimé?
- Oh! Je ne suis point à une affabulation près, et l’étrange manière avec laquelle Milady de Glenn s’est fondue dans la nuit peut être vue comme un tour de sorcellerie.
- Je ne saisis que trop! On brûle encore ces malheureuses femmes sur les bûchers. Le supplice de Giordano Bruno ne remonte qu’à quelques années. Adieu, ami Gaston.
- Adieu Daniel. Que les génies de la prospérité vous protègent!
Tournant les talons, le gigantesque mousquetaire regagna le camp royal en ayant toutefois pris soin de vérifier si sa demi compagnie comportait quelques survivants. Cinq hommes respiraient encore. Ce fut pourquoi le baron de La Renardière pressa le pas. Il allait réveiller les chirurgiens.
De son côté, Daniel Wu ne perdit pas son temps. Serrant contre lui Violetta qui commençait à trembler de froid, il gagna l’endroit précis où la navette Einstein légèrement déphasée était toujours en attente.

***************

Un peu plus tard, après de joyeuses retrouvailles et de grands baisers, l’adolescente, réconfortée et nourrie copieusement, Ufo sur ses genoux et Bing à ses pieds, demanda de sa voix pointue :
- Et maintenant, que faisons-nous? Quelle est notre prochaine destination? Tenterons-nous enfin de rejoindre mon père?
- Oui, bien entendu. Nous allons le récupérer. Mais il reste un problème de taille. Le véritable Maximien, que lui est-il donc arrivé? Dans quel siècle a-t-il été projeté?
- Hé bien , pour cette tâche, tu disposes du chrono vision Sers t’en!
- Veux-tu chercher avec moi et observer?
- Moi, je sais m’en servir seul! Répliqua Mathieu.
- Je n’en doute pas! Tu as eu assez de loisirs pour apprendre! Suivez-moi donc tous les trois. Je vais faire défiler tous les fils des trames possibles de l’espace-temps!
Dans la cabine contiguë, le chrono vision en marche montra certaines scènes attendues, mais aussi d’autres qui l’étaient beaucoup moins :
- Benjamin aux prises ave une nouvelle embuscade des bagaudes, quelque part en Savoie ;
- l’aéroport d’Orly, dans les années soixante, là où Franz Von Hauerstadt attendait un homme d’un certain âge, chauve, portant lunettes, vêtu d’un chaud manteau de laine par-dessus un costume sombre. L’inconnu était accompagné, oh stupeur, d’un individu de grande taille, maigre et ascétique, aux yeux clairs, reconnaissable entre tous : André Fermat en chair et en os! Il n’y avait pas à s’y tromper. Malgré l’habit anachronique qu’il portait, il s’agissait bien du commandant du Sakharov, seulement, il paraissait un peu plus jeune que dans les souvenirs les plus récents de Daniel, une cinquantaine d’années au lieu d’une soixantaine au moment de sa mort
- Comment mon ancien commandant a-t-il atterri à ces coordonnées? Et de quel Fermat s’agit-t-il?
- Là, l’homme qui accueille le duo, c’est Hauerstadt, fit Violetta. Donc, celui qui est en compagnie d’oncle André doit être Otto Möll, pas encore décédé. La preuve : regarde précisément la date.
- 28 janvier 1963, 18 h 03.
- Oh, un mouvement de panique se forme, constata Mathieu, pourquoi?
- Il se passe manifestement quelque chose d’anormal, oncle Daniel. Zoome dessus.
Daniel Wu obtempéra et focalisa sur le dernier groupe descendant de l’avion et qui, mû par un réflexe de peur et de survie à la fois, s’accroupissait à même le macadam glacé afin d’échapper aux rafales d’un tireur fou. Otto Möll s’en tira avec une simple éraflure au bras, mais, hélas, ce ne fut pas le cas du commandant Fermat, qui, une fois de plus, mourut.
Mais Daniel savait où se trouvait l’assassin. D’un mouvement rapide, il centra l’objectif sur un individu entièrement glabre portant chapeau mou et lunettes noires, véritable caricature d’un gestapiste ou d’un zorglhomme , armé d’un fusil à lunettes à longue portée.
- Mais ce type n’est pas un humain! S’exclama le commandant Wu.
- Alors, ce n’était pas oncle André qui était visé, mais bien Otto Möll. Dans une des chrono lignes si j’ai bien lu, il est mort dans des circonstances étranges, à la fin de l’année 1965.
- Certes, ma nièce, mais qui a armé le bras?
- Fastoche, les ennemis de Franz et de Michaël!
- Oui, le Commandeur Suprême ou ses sbires.
- Papa, tu ne vas pas laisser ce fait cruel s’accomplir! Jeta Mathieu. Cet incident n’aurait jamais dû avoir lieu, puisque Fermat n’est pas à sa place!
- Je ne m’explique pas sa présence dans cette sphère de temps.
- Mais cesse donc de t’interroger, et remédie à cet assassinat, fit Mathieu avec énervement.
- J’y pense. Violetta, tu m’excuseras, mais la récupération de ton père, une fois de plus, est remise…aux calendes grecques!
La métamorphe fit la moue puis demanda:
- Nous diras-tu ce que tu envisages?
- Attendez! On dirait que le chrono vision veut poursuivre ses recherches. L’IA qui le commande semble obéir à une impulsion extérieure. Découvrons la scène qui se dévoile.
Cette fois-ci, l’écran stabilisa sur une plaine morne, désolée, enneigée et gelée où un ciel bas et lourd, parcouru par des volées d’oiseaux noirs, pouvait faire supposer que plus jamais le soleil ne brillerait. Des formes s’avançaient dans un déhanchement qui dénonçait leur non appartenance à l’humanité.
Rapprochant l’image et la grossissant encore, Daniel reconnut dans ces silhouettes des soldats Asturkruks avec, à leur tête, le terrible et sinistre colonel Kraksis. La troupe encadrait une horde de K’Tous armés de façon hétéroclite de lances, de haches, de pierres et de propulseurs. Le plus jeune néandertalien avait à peine quelques poils au menton. Devant, Pamela Johnson marchait d’un pas rapide, semblant ne pas souffrir du froid pourtant intense.
- Pouvons-nous avoir le son? Demanda Violetta.
- Voilà, mais la définition de l’image s’amoindrit et devient plus floue.
- Cela ne fait rien. Ce qui se passe est assez clair!
Un cri rauque et guttural retentit à travers l’immensité glacée et les millénaires.
- A Niek T’ou!
- Gomolk Urogkt!
- As-tu compris cette échange, ma grande?
- Ce n’était pas difficile! Le rabatteur a crié: « Là, des non hommes! ». Et Kraksis a répondu dans la même langue: « A l’attaque! ». Mais, oncle Daniel, qui sont les non hommes?
- Ici, regarde ces êtres élancés tout bardés de fourrure et de peaux tels les Inuits.
- Oh! Des Sapiens modernes! Ils ont la peau noire, si je ne me trompe pas?
- Effectivement! Ta vue est bien exercée.
- Ils fuient devant les chasseurs néandertaliens. On nous rejoue les chasses du comte Zaroff!
- A l’envers, ma fille! Au lieu de Neandertal la proie, c’est Sapiens Sapiens!
- Quel massacre! Arrête la retransmission! J’en ai assez de voir l’hémoglobine couler partout et souiller cette neige! De plus, Marie se cache la figure, toute apeurée.
Le chrono vision montrait une scène authentique où ceux qui devaient devenir les Cro-Magnon étaient pourchassés puis tués par les K’Tous et les Asturkruks. Il s’agissait d’une extermination systématique dont le but évident était l’extinction des Sapiens modernes.
- Papa, fit Marie de sa petite voix entre deux sanglots, le jeune à la barbe naissante ressemblait à Uruhu!
- Hélas, ma fille, c’était bien lui! Tes yeux ne t’ont pas trompée.
D’un geste rageur, le commandant Wu désactiva le chrono vision. Un choix s’imposait.

***************


Pamela avait rejoint Kelmir, son vaisseau refuge, et s’apprêtait à effectuer un saut quantique. Quelle ne fut donc pas sa surprise de voir, assis sur le siège du pilote, le colonel Kraksis qui l’attendait tout en feuilletant à l’aide d’une pince préhensible un ouvrage d’anthropologie. Winka salua son supérieur. Celui-ci daigna lui rendre son salut puis s’exprima dans son langage particulier.
- Capitaine, votre jeu du chat avec la souris est terminé! Je vous ai retrouvée malgré la distance transtemporelle.
- Il n’en va pas de ma faute, colonel, je vous assure! Émit Pamela, vexée.
- J’ai eu le temps de lire le journal de bord ainsi que les rapports de l’IA du Kelmir. Je vous accorde donc les circonstances atténuantes! Mais, franchement, j’espérais mieux de vous et de vos talents! Jamais vous ne m’avouerez qu’une fois encore ce satané androïde vous a filé entre les mains!
- Colonel, je le reconnais. Cependant, vous ne m’aviez donné que des ordres assez vagues…
- Il fallait le tuer ou, du moins, l’empêcher de nous nuire!
- Certes, mais le commandant Wu s’avère en fait bien plus habile et bien plus imprévisible que vos propos le laissaient supposer!
- Ah! Mais vous oubliez que vous êtes une homuncula, capitaine!
- Seulement en partie, colonel, et Daniel Lin Wu également! Pourquoi m’avoir caché cela?
- Ma chère, vous êtes de taille à l’affronter! A vous de vous montrer plus rusée! Anticipez! Je n’aime pas vos manœuvres et tactiques si inattendues qui pourtant n’aboutissent à rien de concret et de payant pour l’Archontat! Ne perdez pas de vue que vous devez me faire des rapports réguliers.
- Que me reprochez-vous à part ce détail?
- Votre ton et votre question frôlent l’insubordination!
- Je suis ce que je suis, colonel!
- Soit! L’Archonte m’avait pourtant mis en garde concernant votre caractère. En quelques mots, voilà… Votre projection malencontreuse du capitaine Sitruk dans le passé de Terra a enclenché un futur alternatif non souhaité dans lequel notre ennemie l’Alliance, mais également l’Archontat lui-même doivent combattre une confrérie de pirates organisée militairement.
- Oui, et alors?
- Devinez qui se trouve à sa tête?
- Je ne devine jamais colonel! Je m’informe! Le véritable Maximien!
- Est-ce là tout l’effet que cela vous fait?
- Colonel, poursuivez au lieu de vous préoccuper de mes éventuelles émotions!
- Vos agissements ont aussi abouti à la résurrection de ce maudit commandant Fermat! Il est, à mes yeux, plus dangereux que Daniel Wu!
- Oui, colonel, mais d’un mal peut sortir un bien.
- Cet humain peu ordinaire s’est réveillé dans un XX e siècle dévié qui se terminera par une Troisième Guerre Mondiale. Les représentants honnis de la gent humaine s’anéantiront tout seuls en 2045 dans un holocauste nucléaire…
- En effet, le Commandeur Suprême qui a la charge de cette histoire alternative a abordé cette fin avec moi.
- Alors, puisque vous aimez tant les temps fractals aléatoires et que vous pouvez vous y mouvoir parfaitement à l’aise, recherchez-moi donc l’harmonique idéale dans laquelle Daniel Lin Wu, sous n’importe quelle forme ou apparence n’existera pas et dans laquelle aussi le peuple Asturkruk dominera la Galaxie!
- Mais colonel, je travaille justement sur ce projet! Si vous voulez me suivre jusque dans la salle d’holosimulation visionner l’état de mes recherches…
- Volontiers! Cela promet d’être fort intéressant!
En chemin, la capitaine Asturkruk interrogea Kraksis qui, soudain d’humeur affable, répondit tout sucre tout miel.
- Colonel, bien évidemment, l’existence de Daniel Wu ne permet pas à l’archonte Keleur de régner sur la Galaxie tout entière, cela je l’ai parfaitement compris. Mais, derrière votre acharnement à détruire ce bâtard d’humain, il y a autre chose!
- Je le reconnais. Daniel Wu a déjà abattu quatre de mes incarnations ou clones dans les méandres du Multivers. Ceci explique la haine personnelle que je ressens pour lui.
Dans la salle d’holosimulation qui revêtait ici une forme cylindrique, une étrange arborescence paraissait s’étendre à l’infini tout en luisant faiblement.
- Que symbolise ce réseau qui a un alpha mais pas d’oméga? Cela n’est pas la texture réelle de l’Univers, non?
- Il s’agit simplement de la représentation effectivement symbolique mais précise toutefois, au nano rameau près, de l’arbre de l’évolution du vivant sur Terra depuis la formation de ladite planète.
- Êtes-vous capable de focaliser sur des rameaux particuliers et, ensuite, de centrer sur leur mutation?
- Oui, certainement. Cette arborescence repose sur la théorie évolutive des équilibres ponctués. Cela signifie que certaines branches peuvent demeurer en stase durant une période de plusieurs milliers d’années puis connaître une brusque évolution, une accélération de mutations quasiment consécutives si elles sont victimes, disons, d’un stress génétique et environnemental qui les oblige alors à changer, comme si elles devaient répondre à de nouveaux défis.
- Autrement dit, s’adapter ou mourir! Ce fut là également le sort dévolu à notre espèce.
- Oui, mais sur la Terre, les mutations peuvent apparaître totalement aléatoires. Ainsi, des genres et des espèces qui paraissaient parfaitement adaptés, qui avaient résisté plusieurs millions d’années, ont fini pourtant par disparaître, s’éteignant soit naturellement, soit à la suite de cataclysmes tels que chutes de météorites, tectonique des plaques, volcanisme, transgression marine, basculement de l’axe terrestre ou encore inversion des pôles magnétiques… il existe bien d’autres phénomènes soudains et brutaux… Mon travail, si j’ai bien compris l’objectif que vous m’assignez, consiste à supprimer les causes cataclysmiques de certaines disparitions afin de favoriser des créatures à la place d’autres.
- Oui, chère capitaine… mais vous pouvez faire mieux et stimuler l’extinction de masse des êtres qui ont finalement gagné la partie sur la Terre que nous connaissons.
- Par exemple?
- Supprimer les mammifères avant la disparition des dinosaures!
- Colonel, j’ai le regret de vous annoncer que j’ai déjà essayé cette piste, sans succès probant! Ainsi, j’ai multiplié à profusion l’espèce des Compsognathus qui, pour se nourrir, en a été réduite à dévorer tous les mammifères existants alors, c’est-à-dire des mini rongeurs nocturnes. Si vous aviez vu ces sortes de petits rats, jamais vous n’auriez pensé qu’un jour cela aurait donné Homo Sapiens! Puis, j’ai détourné la comète qui devait s’écraser sur Terra, plus exactement dans le Yucatan. Elle est allée se perdre dans la région d’Alpha Centauri. Et, … j’ai eu la surprise de découvrir que les dinosaures, de mutation en mutation, acquéraient l’intelligence, comme sur d’autres mondes. Dans quarante millions d’années, d’après mes calculs, mais aussi par mes voyages le long de cette ligne du temps, nous aurons face à nous des adversaires dinosauroïdes,et, tenez vous, même un Li Wu tout aussi philosophe que l’aïeul du commandant!
- Dans quarante millions d’années! Nous aurons évolué d’ici là et…
- Hélas, colonel, notre espèce sera moribonde… trop de conquêtes, trop de gaspillages!
- Ah! Et si vous vous contentiez de l’élimination des primates? La chasse à Purgatorius au Crétacé?
- D’accord! Voyons ce que cela donne. Sphère: focalisation sur les proto primates, soixante-dix millions d’années dans le passé de Terra. Puis, suppression du rameau.
- Simulation effectuée, répondit la voix artificielle.
- Sphère, maintenant, fais apparaître le nouveau schéma évolutif ainsi libéré jusqu’à plus de cent millions d’années standard dans le futur!
La sphère obéit, devint franchement lumineuse et montra bientôt, en vision légèrement déformée, une Terre non pas vierge d’intelligence, mais au contraire une planète où plusieurs espèces sapientes cohabitaient pacifiquement; des delphinoïdes avaient colonisé les étendues marines et étaient aptes désormais à vivre à la surface quelques heures d’affilée. Ces êtres communiquaient télépathiquement entre eux mais aussi avec des plantigrades et des éléphantoïdes.
- Combien de temps leur faudra-t-il pour acquérir une technologie leur permettant de quitter leur berceau naturel?
- Cent millions d’années encore.
Kraksis fit la moue.
- Cent millions d’années! Toutes les Galaxies vont leur appartenir! Ce délai ne nous est même pas imparti, même en abandonnant notre chair greffée à des composants synthétiques! Avez-vous testé les possibilités avec les primates sans les anthropoïdes, il va de soi?
- Deux probabilités, sinon quatre, s’offrent à nous. D’abord, laisser les primates au stade des lémuriens…
- Ils sont inoffensifs, ce me semble?
- Apparence seulement! Ces derniers finissent par acquérir eux aussi la télépathie et l’interdimensionnalité, or c’est-ce talent qui nous importe-, au bout de vingt-huit millions d’années. A ce stade, ils attirent enfin l’attention des Helladoï, qui, eux-mêmes, sont en passe de devenir de purs esprits!
- Ah! C’est rageant! Abandonnez cette piste fort décevante! Qu’avez-vous d’autre à me proposer de plus prometteur?
- Favoriser les Platyrhiniens sud-américains après avoir exterminé la totalité des singes de l’Ancien Monde, Cercopithèques inclus. Au bout de vingt millions d’années, la cible sélectionnée aboutit à des formes anthropoïdes géantes monstrueuses, à la fois vampires et cannibales. Celles-ci passent le détroit de Béring ou ce qui en tient lieu, conquièrent l’Eurasie tout en se complaisant dans l’animalité.
- Fascinant! Ces Améranthropoïdes cruels représentent-ils un danger pour nous, les Asturkruks?
- Ils n’atteindront certes pas la capacité du vol spatial, colonel, mais ne comptez pas coloniser Terra! Ces mutants s’opposeront à nos troupes qu’ils décimeront! En effet, ils peuvent aspirer, métaboliser n’importe quel sang! Seuls les Alphaego sont aptes à les affronter avec succès…
- Mais cela reviendrait à leur laisser la Galaxie!
- Or, nous savons pertinemment tous les deux que notre alliance ne repose que sur des bases provisoires! Quand nous en aurons terminé…
- … nous les exterminerons à leur tour! Avez-vous un meilleur schéma?
- J’en ai deux: l’extinction des anthropoïdes d’Afrique et l’essor de ceux d’Asie en appliquant à la lettre Lobsang Rama et fra Vincenzo. C’est là ma première solution.
- Expliquez-vous, Winka.
- Il ne restera plus dans la seule Eurasie que de pacifiques orang outans et Gigantopithèques découvrant tout juste le galet aménagé. Ils seront trop primitifs pour intéresser les Helladoï et trop mous pour se battre. Nous en viendrons à bout en moins d’une année locale.
- Et pourtant, capitaine, vous m’aviez prévenu il y a peu, que le K’Tou Uruhu faisait d’étranges rêves dans lesquels il voyait des singes roux piloter un vaisseau qui ressemblait peu ou prou au Langevin.
- Oh! Sans l’intervention de l’Homo Spiritus et de Daniel, ces orang outans n’auraient jamais atteint le stade de la conscience de soi et de la projection dans l’avenir!
A ce niveau de raisonnement, l’ex-lieutenant Johnson, imbue de sa supériorité, commettait une erreur qui allait, plus tard, lui coûter cher.
- Très bien, reprit Kraksis satisfait. Nous devons donc intervenir avant eux! Mais j’aimerais connaître la seconde possibilité qui fonctionne.
- Le monde K’Tou! Tout en évoluant, les Néandertaliens refuseront la technologie à outrance, mais aussi la guerre. Ils se complairont dans un univers spirituel fait de coopération mutuelle dans lequel Pi’Ou leur servira de guide.
- Ce schéma-ci est plutôt tentant. Vous, lequel choisiriez-vous?
- Les orang outans! Mais, techniquement, nous aurons plus de difficultés.
- Dans ce cas, nous essaierons d’abord le monde K’Tou! Notre tâche consistera donc à changer quelque peu la mentalité de ces êtres relativement innocents et à leur insuffler des sentiments et des comportements négatifs, les obligeant à recourir à la violence, à l’hypocrisie, à la ruse, exacerbant leur désir de tuer!
- Certes, mais il ne faudrait pas que cela se retournât contre nous ensuite!
- Mais, ma chère, nous interviendrons bien avant qu’ils représentent un obstacle insurmontable à notre conquête! Les K’Tous ne sont pas si éloignés dans le temps après tout…
- Je vois! Les Néandertaliens massacreront leurs massacreurs, ces abominables fronts hauts, ces Niek’Tous, les « ancêtres » de Daniel Wu.
- Capitaine, accordez-moi une petite coquetterie. Montrez-moi le schéma que donnerait une Terre où il n’y aurait aucun vertébré et où les calmaroïdes, nos semblables, règneraient sans partage! Surtout, ne refaites pas l’erreur de Penta .
- C’est-à-dire?
- Il vous faut empêcher l’extinction des animaux d’Ediacara mais aussi ne faire apparaître aucun chordé!
- Cela va de soi, colonel. Sphère: élimination de tous les rameaux postérieurs à la faune d’Ediacara!
- Ordre effectué.
Alors, instantanément, la sphère, dans un premier temps, dévoila l’état de la faune pluricellulaire primitive d’Ediacara, - animaux à corps mou,- proto méduses et proto éponges, créatures étranges et inconnues aux corps ressemblant à des édredons piqués qui prospéraient dans cet univers aquatique fait pour elles.
- Projection de l’évolution de cette faune, sans extinction, jusqu’à son aboutissement.
Le paysage se mit à se modifier par plans enchaînés successifs tandis que des centaines de millions d’années s’égrenaient avec la régularité d’un métronome. Les animaux se transformaient et mutaient par saccades accélérées. Pamela et Kraksis reconnaissaient fugitivement des blastulas géantes qui émettaient des éclairs d’énergie, des spongiaires « arbres » de trente mètres qui ondulaient avec grâce dans l’eau saline, des êtres mi champignons mi animaux, à la frontière donc du végétal et de l’animal, des médusoïdes semblables à Schlffpt, qui créaient des arabesques de coraux pensants et qui eux-mêmes forgeaient et bâtissaient des continents entiers contrôlant ainsi tous les mouvements tectoniques de la planète.
Mais les animaux mous buttaient parallèlement contre les plantes qui avaient colonisé la terre ferme. Des fougères fouets battaient et secouaient l’eau tout autour d’elles essayant de gober des animalcules, tandis que d’autres, ressemblant quelque peu à des matelas piqués, évoluaient par sauts de crabe et voulaient manifestement s’agglutiner aux médusoïdes dans le but de les absorber.
D’autres plantes à plumeaux atteignaient presque la surface des eaux et se livraient à un ballet fantastique, quasi magique, une danse incompréhensible pour qui ignorait les contraintes de leur biotope. Des « arbres » aux teintes vives, allant de l’ocre au vermillon, se groupaient en tribus et émettaient des messages de joie aussitôt captés par les médusoïdes ainsi que par les coraux.
Mais, bientôt, ces messages se muaient en alertes, matérialisées par des coulées de sève acide. Un envahisseur colonisait la Terre. Il s’agissait des descendants des Odaraïens dont le corps à carapace articulée représentait une protection supérieure, un avantage incontestable sur les médusoïdes. Les envahisseurs triomphèrent donc relativement facilement des coraux, des méduses et des plantes. Ils ressemblaient à Binopaâ et à ses gardes mais ils n’étaient pourtant pas issus du même système solaire!
- Saviez-vous que cette invasion se produirait? Fit Kraksis, étonné.
- La simulation se rapproche au plus près de la réalité historique extérieure, celle du Multivers, donc, les invasions extraterrestres restent dans l’ordre du probable.
- S’il n’y a sur cette planète qu’une faune à corps mou, aucun Asturkruk ne peut y apparaître naturellement. Les ancêtres nautiloïdes prédateurs de notre espèce, qui avaient occupé les niches écologiques d’Anomalocaris ou de son équivalent sur Gentus, notre planète mère, n’existent pas dans votre schéma! Est-ce que ces conquérants crustaçoïdes résisteraient à une invasion de l’Archontat?
- Colonel, je vous rappelle que les crustaçoïdes ont vaincu les Haäns!
- Peut-être! Toutefois ces derniers ne disposaient pas de notre technologie avancée!
- Puisque vous le dites!
- Le temps écoulé dans cette simulation ne nous met pas en danger puisque ces êtres ne vogueront dans l’espace que bien postérieurement à notre existence.
- Colonel, vous n’envisagez pas sérieusement la mise en route réelle de cette simulation? Pour moi, ce n’est qu’une utopie!
- Non, évidemment pas, capitaine! Mais j’ai l’esprit aventureux! La colonisation de l’espace par les crustaçoïdes ne se produira que dans un milliard d’années d’après les curseurs. Montrez-moi maintenant un schéma calmaroïde et, sans Pikaïa, bien entendu!
- Colonel, j’ai le regret de vous annoncer que dans un tel schéma, sur Terra, nos semblables ne voient jamais le jour! Les Asturkruks, l’oubliez-vous, sont en fait des hybrides d’humanoïdes et de calmars. Leur physiologie révèle à la fois une coquille interne et une colonne vertébrale, du moins un vestige de celle-ci.
- Ah! Le mystère du Grand Ancien! La légende dit qu’il est né à la suite d’une expérience ratée, d’un accident bienvenu! On raconte qu’il a surgi du futur et qu’il venait d’un Soleil lointain. La survie l’a obligé à muter, à supporter des pressions effroyables pour lesquelles, à l’origine, il n’était pas fait! Sa relique est pieusement conservée au cœur même de notre planète, dans la pierre basaltique!
- Notre créateur serait-il non crée?
- Absurdité! Les prêtres ont toujours interdit l’examen scientifique de sa dépouille. Et cela depuis vingt-et-un millions d’années!
- Hélas!
- Winka, il m’appartient, moi Kraksis le Superbe, le Triomphant, qui ai l’oreille de Keleur le Prestigieux et le Glorieux, de permettre à la valeureuse race des Asturkruks de voyager dans le Pan Multivers, de refondre, de remodeler et d’embellir la Création!

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lundi 2 novembre 2009

La gloire de Rama 4 : l'apothéose du Migou chapitre 23

Chapitre 23

Examinant de plus près le couloir qu’il lui fallait parcourir, Fermat dut admettre l’évidence. Il avait changé de lieu! Et pourtant, il n’y avait eu nul rayon de dématérialisation. Cependant, une nuance subtile de gris, une irrégularité sur les murs, tous ces infimes détails le convainquirent définitivement.

Habitué à faire face à l’imprévu, extrêmement bien formé et entraîné, ses pas sonores retentissant dans le silence, le commandant avança avec prudence. Vingt mètres plus loin, après avoir suivi un coude, il rencontra deux nouvelles ouvertures.

- Allons bon! S’exclama-t-il intérieurement. La situation se complique!

Ne perdant pas son sang froid pour si peu, il s’accroupit afin d’examiner le sol. Satisfait, il se redressa et emprunta le corridor de gauche. Une lueur diffuse lui permit de prendre un escalier qui le conduisit jusqu’à un ascenseur. Téméraire et circonspect à la fois, il appela le lift, souhaitant rencontrer enfin quelqu’un dans ce lieu inconnu.

- Tout ce que je vois m’indique que je me trouve bien encore au XXe siècle. Ah! La porte de l’ascenseur s’ouvre! Il n’y a personne. Que dois-je faire? Descendre ou monter? Je choisis de descendre. Il me faut des réponses.

Sa main effleura le bouton du niveau moins douze, l’étage le plus bas auquel il pouvait accéder. Lorsque l’ascenseur s’immobilisa, Fermat se trouva nez à nez avec un grand gars baraqué, un MP portant l’uniforme américain et affichant les galons de sergent.

- Hey! You! Fit surprit le militaire.

L’Américain n’eut pas le temps d’en dire plus. Réagissant instinctivement, le commandant Fermat avait déjà touché sa carotide et, d’une pression d’une force et d’une délicatesse insoupçonnables de sa part, avait ainsi plongé dans l’inconscience l’armoire à glace!

- Ah! Je progresse! Parfait! J’ai donc atterri je ne sais comment chez les Yankees! Mais quand exactement?

Ses yeux se portèrent alors sur une porte comportant un panneau de mise en garde peint en rouge avec une tête de mort et des tibias entrecroisés ainsi que l’inscription habituelle, « FORBIDDEN AREA. KEEP OUT ».

- Ces interdictions ne me concernent pas, jeta André avec ironie. Je dois savoir!

De sa poigne, il enfonça le loquet de la porte qui resta dans ses mains! Cette fois encore, il émit une nouvelle réflexion accompagnée d’un sifflement.

- Tiens! Un vestiaire contenant des tenues archaïques de protection. Contre quel type de radiations? Et si je me trouvais dans la fameuse et improbable base 51, qui, officiellement, n’existe pas, celle sensée abriter une soucoupe volante et des cadavres d’extraterrestres échoués sur notre fichue planète? Ah! Je n’ai plus qu’à passer une de ces combinaisons afin de pénétrer plus avant dans cette base militaire.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Quelques minutes plus tard, Fermat déambulait tranquillement dans des salles qui s’enfilaient, au milieu de gens affairés, tous protégés par des tenues anti-radiations lourdes et encombrantes, d’un modèle démodé. Le commandant observait tout, tout en faisant mine de savoir où il allait. En son for intérieur, il pensait que la sécurité des lieux laissait franchement à désirer! Puis, il avisa enfin quelques caméras qui fonctionnaient en circuit fermé. Alors, un petit frisson le parcourut moins d’une seconde, mais sa peur rétrospective s’éteignit car, si on l’avait repéré, on l’aurait déjà arrêté!

S’enhardissant, comprenant que sa tenue l’empêchait d’être identifié avec précision longtemps encore, André s’approcha d’un antique ordinateur, un de ceux qu’il avait pus admirer dans des musées, sa curiosité archéologique émoustillée. Mais une main se posa sur son épaule, le faisant sursauter. Il se retourna brusquement pour voir à qui ou à quoi il devait faire face.

- Hey, Jim, dépêche-toi au lieu de musarder ainsi! Tu vas être en retard! Dit un grand escogriffe en riant, avec l’accent du Colorado. C’est l’heure du bain de tes mannequins!

- Hein? Souffla Fermat ne saisissant pas.

- Mais oui, voyons! Rétorqua Joey. Ne me dis pas que tu ne t’es pas remis de ta bringue d’hier soir! Allez, viens avec moi! Faut pas que le patron soit au courant. Tu connais le général Patterson.

Joey entraîna son compagnon jusqu’à un quartier à très haute sécurité. Sur la vitre sur laquelle sa silhouette se reflétait, Fermat put déchiffrer son badge identificateur: James Nielström. Son ami répondait au nom de Joey Inquart. Ayant pénétré dans le saint des saints, les deux ingénieurs militaires se séparèrent, chacun rejoignant son poste. Avant de s’éloigner, Joey ajouta:

- Fais gaffe! Les docs Langham et Andreus t’ont à l’œil.

Dans l’expectative, Fermat enregistra tous les détails du laboratoire. La salle, de taille moyenne, présentait une forme cubique, avec des parois de métal aux boulons bien visibles. En hauteur et sur le côté, il remarqua aussi un vitrage de protection. Derrière celui-ci, se tenaient une jeune femme et deux hommes en blouse blanche. Ils avaient des blocs-notes sous les yeux et comparaient de mystérieux résultats.

Avisant le nouveau venu, Anne lui fit signe que tout était ok et qu’un nouvel essai pouvait commencer. Ce fut à ce moment que Fermat vit enfin ce que la pièce comportait de remarquable: deux fauteuils-couchettes munis de courroies, sur lesquels étaient allongés, dans des positions grotesques, deux mannequins, effrayants au premier abord tant ils rappelaient les écorchés classiques. Mais André ne s’y trompa pas. En eux, tout était synthétique, sauf le squelette.

- Ai-je la chance inespérée pour un esprit tourné comme le mien de me retrouver au moment historique où les Américains procédaient à des expériences sur ces squelettes et écorchés mannequins de légende répondant aux noms ridicules de REMAB et REMCAL, afin de connaître précisément les effets de la radioactivité sur les organismes? Pour parler comme à cette époque de paranoïa: combien de minutes faudra-t-il aux Soviétiques pour crever sous les bombes américaines ou inversement?

C’était REMAB qui contenait le squelette. En outre, il était doté d’une paire de poumons en plastique ainsi que d’un système de tubes creux dans lesquels circulait une solution supposée absorber les radiations comme l’aurait fait un tissu humain! REMCAL, quant à lui, comprenait les différentes répliques des principaux organes: foie, rate, reins, poumons, thyroïde… Chaque élément était rempli d’un liquide radioactif.

Parfaitement à l’aise dans la peau du technicien, Fermat ajusta les mannequins, les sanglant solidement sur leurs sièges de torture. Puis, il descendit de quelques mètres le « canon » chargé de bombarder les cobayes de particules radioactives. Se tournant vers un micro incorporé dans la paroi, il jeta d’une voix ferme:

- Opération over! Lancez le jus!

Il faillit ajouter « demi impulsion » comme à bord du Sakharov mais se ravisa à temps!

Le bombardement fut très bref. Nul rougeoiement ou lumière. Les trois laborantins s’empressèrent de noter, toujours à l’abri derrière leur vitre, leurs observations, enrichies des informations du pseudo Nielström.

Mais un grondement furieux accompagné de mots indistincts interrompit le travail des ingénieurs. Un lieutenant, en combinaison de protection, hormis le casque, se mit à tambouriner avec force contre la porte du labo tout en criant:

- Arrêtez tout! Stoppez tout, bon sang! Vous ne voyez pas que c’est moi, Jim? L’autre est un intrus, un espion!

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Avril 1627. Quels avaient été les divers incidents par lesquels étaient passés Uriel, Violetta et les fidèles de l’agent temporel?

L’adolescente avait poursuivi paisiblement son exploration des merveilles contenues dans le cabinet de curiosités et dans le scriptorium. Le Chinois, rendu affable par les connaissances de la donzelle qui s’exprimait couramment et élégamment en mandarin, lui avait permis de toucher les précieux rouleaux, manuscrits, volumen et codex, dont les plus anciens remontaient à Charlemagne.

Violetta allait de surprise en extase et s’exclamait régulièrement:

- Incroyable! Que de richesses! Ce monastère possède les « Dialogues sur les secrets de la nature » entre César et Alexandre, l’opus maudit de Lucilio Vanini, le médecin libertin italien! Il y a aussi toutes les œuvres de Fra Vincenzo… Impossible! Ici, j’ai sous les yeux un codex maya qu’on croyait perdu. Et cette langue? Oui, c’est bien du nahuatl. Il consigne les paroles du dieu Quetzalcóatl en personne. Et là, encore plus renversant! Un exemplaire du Popol Vuh! J’aperçois un peu plus haut sur l’étagère, un traité de chevalerie arabe d’époque abbasside…

Ainsi, la jeune fille enrichissait ses connaissances déjà grandes d’autant plus agréablement qu’elle passait de longues heures le soir à discuter avec le père Uriel. Elle lui confiait avec candeur le développement des sciences de son XXVI e siècle et lui demandait confirmation des théories admises à son époque. Avec une certaine condescendance, l’agent temporel acceptait parfois de lui répondre et de satisfaire sa curiosité. Souvent, ces conversations à bâtons rompus atteignaient un niveau théologique ou philosophique élevé.

- Pour les esprits religieux et intolérants de ce siècle, vous et vos disciples n’apparaissez que comme des hérésiarques qui doivent être exterminés, faisait Violetta un jour semblable aux autres. Pourquoi donc avez-vous choisi et ce temps et ce lieu pour prêcher et former des frères? Il n’y a là aucune logique! Éclairez-moi!

Toujours avec son demi sourire ironique, le Michaël 132 540 dit d’une voix dépourvue de toute inflexion:

- Le début du XVII e siècle offre encore de nombreuses possibilités. A mes yeux, il est l’ultime époque où l’on peut rassembler en un seul lieu une connaissance universelle venue de toutes les régions, de toutes les religions et philosophies humaines. Dès la fin de l’âge baroque, le règne de la science occidentale ainsi que celui des théories mercantiles ultra matérialistes sera sans partage. Alors, l’homme rompra les ponts avec la Nature, oubliant de vivre en symbiose avec la planète qui le porte, son berceau qu’il saccagera.

Le monde dont je suis issu l’a appris à ses dépens. Ainsi, la Grande Catastrophe de 2045 aurait pu être évitée. Mais ce n’est pas là le sujet principal de notre conversation.

- Quel est votre objectif? Questionna l’adolescente tout en tortillant une mèche brune.

- Je poursuis le but assez démentiel de synthétiser dans un syncrétisme universel les religions, les philosophies métaphysiques d’abord des peuples à écriture, puis des autres peuples à traditions orales tels les Australasiens, les Bantous, les Amérindiens d’Amazonie… certains ne sont pas encore « découverts » en cette année 1627. Pour l’instant, j’ai réussi à assembler le savoir de la Chine, de l’Inde, du Tibet, de l’Arabie, du Mexique, du Pérou et du Japon.

- Oh! Mais cette tâche exige de votre part que vous parcouriez le temps en laissant vos condisciples livrés à eux-mêmes!

- Tout à fait! Mais je travaille pour les descendants, les successeurs de ces frères, de ces fidèles qui sont prêts à tout sacrifier, non pour le salut de leur âme, mais pour l’obtention de la connaissance universelle, la sauvegarde du vivant.

- Si la véritable bibliothèque de Babel existe, c’est ici sans nul doute qu’elle se trouve!

La conversation fut interrompue par la venue du frère K’Tou Nuru qui pénétra, tout essoufflé, dans le sanctuaire. Quelque peu agité, il s’écria:

- Père très saint! Les armées du Roy sont en train d’investir l’abbaye! Venez vite!

Uriel, Nuru et Violetta se précipitèrent jusqu’à la tour du guet. Là, effectivement, ils virent un régiment royal, celui du Perche, en train d’entourer le monastère fortifié. Grâce à sa lunette galiléenne, Uriel put observer les galons qui ornaient les cols des officiers, le type exact de canons qui étaient prestement assemblés par les ingénieurs.

En tout, cinq régiments s’établirent sur les collines cernant l’abbaye. S’étaient rajoutés le Royal Picardie, le Royal Provence, le Royal Bretagne et l’Aunis. La lunette astronomique d’Uriel fixa quelques instants la tente de commandement reconnaissable à la croix qui la surmontait et à ses fleurs de lys d’or brodées. Devant elle, le père Joseph déambulait d’un pas nerveux.

- Tsampang Randong! S’exclama l’agent temporel quelque peu contrarié.

- Je ne comprends pas! Fit Violetta. Passez-moi donc la lunette… Mais c’est là l’âme damnée de Richelieu si je dois en croire le portrait que j’ai vu reproduit dans les holographies du Langevin!

- Cet être lui ressemble, certes, mais ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, un leurre! Le vrai père Joseph a dû mourir! Je puis dépasser les apparences grâce à ma véritable nature. Tsampang Randong, un maître du Temps… pourtant, son aura violette ne correspond pas… Si j’avais affaire à un clone de la sphère noire, au Commandeur Suprême?

- Expliquez-moi, une fois encore. Tsampang Randong était bien ce moine bouddhiste déviant qui fonda sa propre secte refusant de suivre Lobsang Rama?

- Au niveau humain de mon alter ego, oui… Mais cet affrontement, sa réalité dépasse le côté matériel. Dans les faits, Tsampang Randong a fait assassiner Lobsang Rama en 1449. Plus précisément, il s’agissait de l’agent temporel M 132 539 X 22 418, mon prédécesseur immédiat. J’ai encore la sensation de sa mort en moi, lorsque son énergie fut avalée par une proto étoile!

- Révérend, donnez vos ordres pour faire face à cette attaque, rappela fort justement Nuru.

- Voici les clefs de l’arsenal. Nous allons opposer aux canons d’autres canons. Les nôtres ne tireront pas que des boulets en fer!

- Attendez! Jeta Violetta. L’officier qui prend les ordres du père Joseph est une femme! Toute vêtue de noir, avec une cuirasse qui dissimule ses formes féminines. Mais il n’y a pas à s’y tromper. Je la reconnaîtrai partout. Il s’agit du capitaine Asturkruk Pamela Johnson.

***************

Comme l’avait annoncé le Commandeur Suprême, la navette Einstein était arrivée avec un mois de retard, alors que le siège de l’abbaye débutait. Déphasant légèrement son vaisseau afin qu’il ne fût pas visible aux yeux du régiment d’Aunis, le commandant Wu le posa juste derrière un colline, puis, mettant en sommeil les moteurs, il sortit après avoir pris la précaution de réveiller ses enfants et de leur ordonner de rester à bord.

Daniel avait déjà échafaudé un plan de rechange. Laissant arriver jusqu’à lui les pensées plus ou moins confuses des soldats, il avait l’intention de se faire capturer par les troupes royales dans le but évident de parlementer directement avec les chefs de cette armée. Toujours vêtu de son habit « dandy » 1900, il représentait une incongruité qui fut vite repérée par les deux gardes habillés de bric et de broc faisant le guet selon les ordres de leur capitaine.

Le plus grand des soldats pointa vivement sa hallebarde sur la poitrine de l’intrus et dit en un français plus ou moins chuintant:

- D’où sors-tu, toi, l’inconnu? J’t’avions point encore vu ici! Comment qu’t’es arrivé?

- Oh! Je passais, tout simplement! Répliqua notre personnage en badinant. J’ignorais que l’armée assiégeait ces bâtiments. Il n’y a rien de suspect quant à ma présence. Je ne suis qu’un inoffensif promeneur.

L’autre garde, méfiant, s’approcha à son tour et, sans ménagement, fouilla le prisonnier qui se laissa faire d’assez bonne grâce. Le type puait l’ail et le graillon tandis que son accent gascon rendait ses phrases difficilement intelligibles.

- Mordious! C’t’homme n’est pas armé! Cape de Diou!

- On le conduit au capitaine? Suggéra son compagnon.

- Non! Menons-le plutôt au Roué!

- Au roi? Éclata de rire Daniel. C’est exactement ce que je souhaite! Décidément, je suis verni! Après Déroulède, Louis le Juste! Que du beau monde!

La pointe de la hallebarde dans ses reins, le commandant Wu fut conduit jusqu’à la tente royale sous laquelle Sa Majesté Louis XIII achevait son déjeuner composé d’un agneau rôti et d’un flan. A ses côtés, se tenaient le père Joseph et Marillac. Onze heures du matin venait de sonner.

***************

Kutu avait craqué. La tentation avait été trop grande. Son effroyable mâchoire munie de cinq cents dents avait happé gloutonnement une des jambes difformes du roi des Alphaego. Aussitôt, la réplique était survenue. Gigantesque, le souverain aruspussien avait alors déroulé ses tentacules pour en envelopper le dinosauroïde.

Cependant, Kutu ne lâcha pas le roi car sa mâchoire était dotée d’une force prodigieuse. Ainsi, malgré la pression énorme qu’il subissait, il parvint à sectionner le tentacule ventral du roi vampire. Immédiatement, une lymphe gluante, pâle et irisée, éclaboussa le Troodon.

L’officier de la sécurité ressentit instantanément de cruelles brûlures comme si cette lymphe était composée d’un acide extrêmement corrosif. Aveuglé, devenu fou de douleur, Kutu eut alors le malheureux réflexe de saisir son arme désintégratrice de poche et de faire feu n’importe où! Les rayons d’une teinte orange détruisirent tout ce qu’ils touchaient: gardes Alphaego, c’est-à-dire des « zoés » d’Odaraïens, parois de la salle de commande, sièges, consoles d’ordinateurs, etc.

Au cœur d’une atmosphère empuantie par l’ozone et au milieu des crépitements des courts-circuits, les victimes s’enflammaient puis mouraient en poussant des hurlements insupportables. Un des horribles fœtus, transformé en torche vivante, fut pris d’une pitoyable danse désordonnée, un peu comme celle du tristement célèbre Bal des Ardents de Charles le VI le Fol.

L’être abominable tressautait, secouant ses flammes, cherchant maladroitement à les éteindre. Mais il ne parvint qu’à accélérer sa combustion. Il finit, au bout de longues secondes, par tomber sur le sol de plastacier et mourut totalement carbonisé. Rapidement, il ne resta plus de lui qu’une dépouille noirâtre, assez semblable à une momie, d’une laideur repoussante, recroquevillée, à peine reconnaissable.

Antor et Kiku U Tu se décidèrent à intervenir. L’ambassadeur sépara les deux antagonistes. Le roi Alphaego paraissait agoniser. Quant à Kutu, il n’était pas indemne non plus. Lui aussi franchissait les frontières de l’au-delà malgré sa très grande résistance. Sa cage thoracique avait été enfoncée par la pression exercée par les cordons ombilicaux royaux. Ce n’était pas tout. Le dinosauroïde avait été brûlé par le feu et l’acide. Maintenant, son épaisse peau racornie de lézard dégageait une insoutenable odeur de chair pourrissante tandis que ses trois cœurs pulsaient à vif!

A la seconde même où le souverain Alphaego mourut, un phénomène prévisible s’enclencha. De son énorme tête poussa une sorte de kyste grouillant de vaisseaux sanguins apparents, qui grossissait à vue d’œil, prenant peu à peu les traits du souverain défunt. Une parthénogenèse spontanée se déroulait en temps réel sous les yeux effrayés des membres du Langevin désormais sortis de leur sommeil hypnotique.

Comme Athéna sortant du crâne de Zeus, la parturition eut lieu. Le kyste se détacha d’un coup. Membres et tentacules en jaillirent et le nouveau roi s’éleva à deux mètres du sol, flottant avec une grâce irréelle. Il émit avec jubilation une pensée triomphale.

- Humanoïdes primitifs, rien ne peut m’anéantir! Nous, Alphaego, sommes le stade ultime de l’évolution! Nous absorbons tous les êtres vivants et les rendons semblables à nous afin que l’Harmonie, l’Unicité règne!

Ayant achevé, le cruel Alphaego voulut alors entraîner Antor dans l’inter dimensionnalité, mais un minime incident le fit changer brusquement d’avis. Kiku U Tu qui luttait vaillamment contre les gardes du souverain aruspussien posa son regard sur une des consoles d’alerte fonctionnant encore.

- Un des vaisseaux Asturkruks a réussi à nous suivre! Gronda-t-il avec stupéfaction.

Le souverain Alphaego parut presque sourire.

- Des proies plus nombreuses, plus tentantes! Nous allons nous nourrir, nous goberger, faire bombance!

Instantanément, les envahisseurs semblèrent s’évanouir dans le néant. En fait, les Alphaego, utilisant leurs facultés de déplacement transdimensionnel, s’étaient directement transportés à l’intérieur du vaisseau rabatteur qui avait donc réchappé au saut quantique non contrôlé.

Sur le Langevin, Chtuh et Eloum se relevèrent. Le cygne secoua lentement ses plumes et caqueta.

- Je pense que nous avons gagné un répit.

Uruhu, qui s’était planqué sous une console tactique proféra:

- Que les mânes de Bohrr et celles de Broorh nous protègent encore jusqu’à ce que le Soleil avale la Terre!

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A bord du rabatteur, tous les films gore du XX et XXIe siècles n’auraient pu rendre en détails l’horreur qui s’y déroulait. Toujours munis de leurs armures, les Asturkruks ne purent faire illusion que quelques minutes à peine face aux Alphaego. Le capitaine Dankak hurlait, furieux et abasourdi à la fois:

- Ils ont rompu le traité! Alerte totale! Tactique Wiwaxia!

Le calmaroïde oubliait tout simplement que son vaisseau avait remonté le temps bien avant la signature de l’alliance entre son peuple et les rescapés d’Aruspus. Cependant, les Alphaego, qui n’avaient nullement besoin d’une quelconque protection manufacturée, aussi agiles que leurs adversaires, trouvèrent instinctivement la parade. A l’inverse de la tactique Anomalocaris, ils pratiquèrent celle de la Dendera, du nom d’un arthropode ver qui parasitait ses hôtes. Au fur et à mesure de sa croissance, le ver changeait de corps en faisant éclater celui qui l’accueillait précédemment. Mais ici, le processus était accéléré!

L’inter dimensionnalité permettait aux Alphaego de se matérialiser au cœur même de l’organisme Asturkruk dont l’armure devenait alors parfaitement inutile. Aussitôt, l’hôte involontaire implosait en une bouillie écoeurante qui éclaboussait indifféremment Asturkruks, Alphaego et parties de cabines du vaisseau.

Certes Dankak parvint à tuer un Alphaego grâce à la tactique Anomalocaris. Le squelette du porcinoïde au crâne hypertrophié s’éjecta de sa chair, mais, finalement, le capitaine succomba comme tous ses officiers.

Leurs ennemis détruits, les Alphaego entamèrent le processus de nutrition rituelle. Avec délectation, les tentacules se collèrent, en des plops écoeurants, sur les restes sanglants et fumants des calmars humanoïdes. Avec des bruits de succion dégoûtants, ils absorbèrent ainsi les oligoéléments nécessaires à leur survie.

Quant aux Alphaego non mammaliens, ils utilisèrent pinces et embryons de bec, pour les « poulets », portant à leurs stigmates multiples les débris organiques nourrissants. Une fois tous les êtres carbone digérés, repus, les Aruspuciens envoyèrent l’épave Asturkruk à l’intérieur d’un tunnel transdimensionnel. Pour l’instant, il n’était pas question de retourner s’en prendre à l’équipage du Langevin.

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Bagne de Penkloss. Après leur victoire éclatante sur leurs geôliers esclavagistes, les rebelles tinrent une assemblée générale où fut proclamée, à l’unanimité, dans un vacarme assourdissant, une guilde. La piraterie y serait le type d’économie dominant. Dans un bel enthousiasme, le baron Haän fut porté à la tête de la république pirate, avec pour second Maximien!

Les Asturkruks survivants avaient abandonné Penkloss en laissant à la surface de l’ancien bagne des foreuses, des excavatrices et bien d’autres engins qui furent détournés de leurs fonctions d’origine. En quelques jours seulement, grâce aux précieuses compétences des nombreux ingénieurs venus de mondes différents, à la technologie spatiale distorsionnelle et supra luminique, furent montés des Praedators et des Raptors capables d’atteindre le luminique 4, ce qui suffisait amplement à nos pirates.

En quelques semaines, les Asturkruks comprirent à leurs dépens qu’il ne faisait absolument pas bon de circuler à proximité des aires de chasse de la guilde. Par ces multiples raids dans le quadrant Delta de la Voie Lactée, celle-ci se fit connaître et craindre. Les intérêts de l’Archontat furent bientôt mis en péril.

Saktar, l’Hellados, conseillait Maximien, lui apprenant la patience, mais aussi les théories commerciales. Bien évidemment, les commerçants ovinoïdes surent tirer profit du nouvel ordre apparu dans la galaxie. Afin de faire face à la concurrence de Penkloss, qui menaçait à terme leur propre réseau commercial, ils s’empressèrent de signer un traité d’alliance avec les 1045 planètes ainsi qu’un accord de neutralité avec l’Archontat! Parés des deux côtés, les Otnikaï se firent escorter par les deux adversaires durant leurs voyages d’échanges.

En six mois à peine, la guilde était donc parvenue à établir sa puissance, et chacun rêvait de l’abattre. L’amiral éléphantoïde Haarduin, qui dirigeait l’Alliance depuis l’an terrestre 2753, se vit obligé de prendre des mesures militaires drastiques.

Comment vaincre la guilde? Telle était désormais l’épineuse question qui se posait à tous. En sous-main, des négociations furent entamées entre l’Archontat et l’Empire. On établit même un contact fragile avec ce qui restait de l’hégémonie Haän. Acculé, l’amiral nomma comme conseiller et bras droit le plus grand explorateur de l’Univers.

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Mont Cenis, mars 286.

A la tête de ses légions, le coempereur Benjamin Maximien franchissait les Alpes à la rencontre des Bagaudes. Sitruk n’ignorait pas qu’Élien et ses troupes tenaient une partie des cols alpins et les vallées environnantes de ce qui, plus tard, deviendrait la Savoie, le Dauphiné et les Alpes de Haute-Provence. Un traquenard était plus que probable.

Tels les Vascons de Roncevaux, ou encore les Espagnols d’El Empecinado contre les armées napoléoniennes, les Bagaudes avaient effectivement tendu une embuscade aux légions romaines lourdement équipées, traînant péniblement derrières elles les chariots de ravitaillement. Armés d’arcs, de lances et de frondes, les paysans déserteurs assaillirent les fiers légionnaires alors que le ciel s’obscurcissait des projectiles lancés de part et d’autre du col.

Aux côtés de Benjamin, un centurion primipile, la face inondée de sang, touché en plein visage par une pierre, s’effondra. Les Romains eurent le réflexe de saisir leurs boucliers et de se protéger des projectiles. Malgré tout, quelques soldats eurent leur cuirasse percée de part en part par des lances projetées avec force.

Gardant son sang-froid, Benjamin hurla, s’époumonant presque :

« La tortue! En formation! Vite! »

Dans le même temps, il se disait :

« Ces Bagaudes refusent logiquement la bataille rangée en plaine, conscients de leur point faible. La tactique de la guérilla, le harcèlement des troupes régulières, ont permis à bien des nations fragiles de triompher. Ce que je craignais s’est produit. Je risque de perdre beaucoup d’hommes avant de faire plier ces rebelles. Je pense que le moment est enfin venu de faire basculer l’Histoire. »

Les corps à corps brutaux se multipliaient. Un optione utilisa son glaive comme un fil à couper le beurre. Désarçonné par un éclat de javelot dans l’œil, tel Henri II, un préfet d’aile de cavalerie auxiliaire fut achevé une fois à terre par trois Bagaudes enragés dégageant une forte odeur qui picotait au mieux les narines ou, au pis, vous prenait à la gorge. Cette senteur s’apparentait à celle d’un fromage de brebis fort rance. En fait, ces paysans puaient le suint, le beurre tourné et la sueur. Leurs corps musclés et trapus étaient vêtus de loques de laine hétéroclites, de braies en peau de chèvre et du fameux manteau gaulois à capuche, souvent en peau de mouton, tenant sur les épaules par une fibule en fer. Les pieds crasseux étaient protégés des chocs par des brodequins, des bandes et des lanières de cuir et de laine. Leur barbe mal taillée et mal entretenue les défigurait. Bien sûr, leur chevelure hirsute ignorait toute espèce de peigne. Pour résumer, leurs poils étaient entremêlés de terre, de foin et d’herbe. Afin de susciter davantage l’effroi de leurs adversaires, les rebelles poussaient des cris d’intimidation ressemblant à des grognements et des rugissements d’animaux sauvages, loups, ours, lynx et sangliers.

Benjamin avait compris la tactique des Bagaudes :

« Ils vont bientôt abandonner le combat et se replier en hauteur dans les alpages. », marmonna-t-il tout en taillant de taille et d’estoc comme s’il maniait la mythique Excalibur.

Soudain, par delà les cris et les bruits de la bataille, une sonnerie de corne retentit : c’était le signal de la retraite. Instantanément, les bergers et les paysans refluèrent, laissant l’armée romaine panser ses plaies et compter ses morts. Maugréer contre ces rudes montagnards était tout à fait vain.

***************

Sa majesté Louis le Juste était assis sur son siège de campagne, ses jambes croisées moulées dans des bottes du cuir le plus fin, son torse frêle emprisonné dans une armure de métal bruni.

Après s’être incliné, le Béarnais obligea le prisonnier à s’agenouiller devant le souverain par une pression puissante de ses mains sur les épaules de Daniel qui obéit obligeamment.

- Jarnicoton, Sire! Cet espion a été capturé alors qu’il rodait autour du camp!

- Merci, Gaspard, fit le roi sereinement. Je vais interroger moi-même cet homme.

Lentement, Louis XIII scruta de pied en cap l’inconnu toujours habillé de son impeccable costume gris perle et noir façon 1900. Le commandant Wu ne baissa pas les yeux ni ne cilla lorsque son regard crois celui du Roi.

- Quel étrange vêtement par ma foi! Se disait Louis. Monsieur de Buckingham n’en a point de pareil! Quelle impudence chez ce sujet que je dévisage! Il n’a point l’air faraud ou terrorisé à ma vue!

Enfin, Sa Majesté reprit la parole.

- Es-tu à la solde de ces hérétiques qui narguent mon autorité royale? Leur sers-tu d’éclaireur ou d’espion? Réponds!

- Sire, point du tout! Répliqua Daniel avec un léger sourire ironique sur les lèvres.

Le daryl androïde avait eu largement le temps de lire les pensées de Louis XIII et savait à quoi s’attendre. Il reprit toujours sur ce ton affable et léger qui le caractérisait.

- Votre Majesté, je ne suis le commensal de personne!

- Ici, tout le monde me doit allégeance! Que faisais-tu donc précisément aux abords de ce camps alors que je mène un siège? Dis-moi la vérité! Si tu te montres réticent, je puis te livrer aux mains de Monsieur de Paris!

Le père Joseph intervint alors.

- Sire, avec tout le respect que je vous dois, il vaudrait mieux que ce soit l’Église qui se charge d’une telle tâche! Ne sommes-nous point en train de conduire le siège aux déviants du monastère de Sainte-Catherine?

- Père Joseph, je n’ai point sollicité votre conseil! A qui donc croyez-vous parler ainsi? Attendez que je vous interroge avant de donner votre avis! Pour l’heure, contentez-vous d’observer! Oui, Marillac?

- Votre Majesté, peut-être devriez-vous me laisser le prisonnier! Mes hommes sauront lui extirper ses secrets!

- Holà! S’exclama Daniel. On dirait, qu’ici, tout le monde se dispute la faveur de me torturer! Je le proclame haut et fort : je ne suis pas d’accord! Un mien parent essaya jadis et ailleurs d’appliquer sur mon corps les supplices chinois. Il s’en repentit pour l’éternité, je vous l’assure!

- Monsieur, répliqua Louis XIII fort marri, si vous ne voulez point subir la question, révélez donc de votre plein gré ce que vous faisiez en ce lieu!

- Rien de spécial!

- Certes, mais encore? Oh! Et si nous commencions par le tout début? Vous avez bien un nom? Pourtant, vous n’êtes point vêtu comme une personne de noble ascendance…

- Sire, ne vous fâchez point mais mes ancêtres remontent plus loin que les vôtres! Pour l’instant, vous pouvez m’appeler Daniel Grimaud. Mais je n’ai aucun lien de parenté avec le valet du comte de La Fère!

- Le comte de La Fère? Jamais je n’ai ouï ce nom! A supposer que vous disiez vrai, pourquoi rôdiez-vous, aux alentours?

- Je n’ai aucune mauvaise intention! J’abhorre toute forme de violence. Votre Gaspard m’a fouillé. Il peut donc…

- Je le sais, monsieur. Il n’a trouvé sur votre personne aucune arme, aucun flacon suspect…

-Vous le voyez! Je puis donc vous révéler que ma venue n’est pas un accident. Il faut absolument que je pénètre dans le monastère…

- Pourquoi donc , monsieur Grimaud? Pour prendre langue avec ces hérétiques?

- J’en serais marri si vous ne m’en accordiez point l’autorisation! Ces moines retiennent ma nièce Violetta!

- Pensez-vous naïvement que je vais croire pareille fable?

- Je vous assure cependant de ma sincérité la plus grande!

- Sire! Jeta en cet instant le père Joseph qui n’en pouvait mais. Je me permets de vous mettre en garde contre les talents de persuasion de cet homme…

- Gaspard, reprit Louis XIII, ignorant la sortie furieuse du religieux et se tournant vers le garde, vous confirmez que cet individu n’avait rien sur lui de dangereux et de prohibé lorsque vous l’avez capturé?

- Exactement, not’ Sire!

- Puisque je m’escrime à vous répéter que je ne suis pas une menace!

- Majesté, se mêla alors Marillac, peut-être qu’après tout, nous n’avons véritablement rien à craindre de cet homme seul!

- Il peut être un messager! Insinua le père Joseph.

- Je n’ai pas dit que nous cédions à sa requête! Rappela sévèrement le roi. Milady de Glenn nous a certifié que les moines allaient bientôt se rendre faute de munitions!

- Espérons qu’elle ne se trompe point! Que me conseillez-vous, Marillac?

- Tout simplement de garder cet homme à vue, soigneusement ligoté!

- Judicieux conseil que je vais suivre, mon garde des sceaux!

- Sire, s’écria le père Joseph qui faisait montre d’une agitation étonnante de sa part. Pardonnez-moi, il faut que je sorte au plus vite!

Après un salut rapidement expédié, le prêtre passa la porte de la tente pour se heurter à Pamela Johnson!

- Enfin, vous voilà! Que tramiez-vous donc?

- Votre Uriel! Il prépare quelque chose! Avant qu’il s’échappe, ordonnez l’assaut!

- Holà, ma chère! Je ne me nomme point Louis XIII! Ici, je ne possède pas son autorité!

- Vous, le Commandeur Suprême du Temps, avez commis une erreur de ce calibre! Avouez que vous craignez cet MX!

- La question n’est pas là, souffla vexé, le clone. Je dois préserver ma couverture! Bon, je me rends à votre désir… je passe outre mes scrupules. Je m’en vais me transporter directement dans le scriptorium.

- Vous m’en voyez soulagée.

- Cependant, ne vous réjouissez pas trop vite! Surveillez plutôt Daniel Wu. Il a réussi à remonter notre piste.

- Cet empêcheur de tourner en rond va regretter d’être né!

- Oh! Je pense toutefois qu’il est affaibli après s’être mesuré à mon autre clone…

- Dans ce cas… je m’empresse d’utiliser mes pouvoirs télépathiques afin d’influencer Louis XIII. Nous vous rejoindrons tantôt. Désormais, l’assaut final ne saurait tarder…

***************

Le dispositif de surveillance de frère Uriel, efficace, avait permis de détecter l’arrivée du commandant Wu. Dans l’expectative, l’agent temporel se hâta d’en informer Violetta.

- Ainsi, ce que vous prévoyiez est survenu. Mon oncle vient de se jeter volontairement dans la gueule du loup. Allez-vous continuer à résister aux troupes royales?

- Certes, mais pas de la façon dont vous l’entendez! Ce qui m’importe, je ne puis vous dire pourquoi, c’est la vie sauve du commandant Wu. Le véritable danger ne provient pas des troupes de Louis XIII. Vous vous doutez bien que si je l’avais voulu, il y a longtemps que j’aurais anéanti ces humains ordinaires.

- Puisque vous le dites…Vous dissimulez vos sentiments.

- En ai-je? Le piège s’est refermé, soit, mais la proie n’est pas celle que vous pensez. A son tour, Pamela Johnson s’est amenée, attirée par l’aimant Daniel.

- Oh la la!

- Mon enfant, du calme. En suivant la trace de votre oncle, mais cédant aussi à son tempérament vindicatif, Johnson a perdu de vue quelques instants son but réel, celui de manipuler le multivers à satiété. Quant à moi, depuis le début, je savais que j’étais le gibier du Commandeur Suprême. Ne le sentez-vous pas? Il est déjà dans ces murs!

- Je saisis! Seul ce combat vous préoccupe, en vérité! Vous nous abandonnez et jouez cruellement avec nous.

- Que non pas! Voyez ce qui va advenir. Méditez. De plus, vous êtes capable de vous en sortir sans dommage aucun.

Inopinément, frère Timothée, le parfait ascète, surgit. On aurait cru que l’agent temporel l’attendait. D’un calme olympien, le moine annonça :

- Vénérable, l’assaut est donné.

- Suivez mes ordres. Il faut retarder les troupes royales le plus longtemps possible.

- Nous mourrons avec joie, mon père!

Repartant de son pas furtif, le frère rejoignit ses condisciples. Ceux-ci s’étaient réparti les armes, utilisant à bon escient toutes les ouvertures possibles afin de viser les assaillants. A la grande colère de Marillac, les canons des mousquets parvinrent à maintenir un tir cadencé, et ce, grâce à la dextérité de ces moines soldats, qui, depuis quelques années déjà avaient été entraînés par frère Uriel. Ils visaient avec une précision remarquable et faisaient mouche à chaque coup. Disposant aussi de nombreuses bouches à feu, les boulets fauchaient les gens du roi comme paysans au temps des moissons. Ainsi, un mestre de camp du Royal Perche fut blessé et mutilé en vidant les étriers ; de même, un anspessade et un trompette moururent tandis que les fantassins s’égayaient comme une volée de moineaux apeurés par la mousqueterie.

La canonnade s’intensifia, l’artillerie royale répliquant quelque peu dans le désordre. Nuru, le moine néandertalien, frémissait à la fois de rage et de frayeur. Néanmoins, fort habile au maniement des armes, chacune de ses balles tuait sa cible. Il abattit sans aucun remord un grand escogriffe blond au visage criblé de taches de rousseur et un tambour, un adolescent âgé d’une quinzaine d’années à peine.

Toutefois, malgré cette résistance acharnée, un boulet royal atteignit les assiégés, faisant s’effondrer une partie de la muraille derrière laquelle s’étaient nichés le moine au lupus et un novice aux cheveux châtains et au visage boutonneux. Frère Gilles fut tué net tandis que le moinillon eut les jambes écrasées par les pierres qui l’ensevelirent à demi.

Du côté sud, les soldats royaux étaient parvenus à glisser des échelles par des brèches et par des fenêtres. La troupe pénétra dans les cuisines et dans l’herboristerie. Frère Laurent se porta alors à la rencontre de l’ennemi mais une cornette ne lui laissa pas le temps de résister. Il fut descendu d’une balle en plein front par un pistolet à rouet.

Rapidement, il apparut que les moines assiégés avaient désormais le dessous, face à une troupe galvanisée télépathiquement par Pamela, qui, de son côté, ivre de sang et de fureur, grimpait à son tour les barreaux d’une échelle, ne voulant pas être la dernière à admirer de près un Homo Spiritus.

Quant à Daniel Wu, il était toujours prisonnier sous la tente de Louis XIII, l’agent temporel lui ayant intimé l’ordre de ne pas intervenir tout en lui garantissant que Violetta s’en tirerait saine et sauve. L’Homo Spiritus savait déjà comment son affrontement avec le Commandeur Suprême allait se terminer : par sa défaite, mais il s’en moquait. En effet, il voyait son successeur combattre à son tour la Sphère Noire. Après un long échange mental avec Michaël, le daryl androïde accepta d’obéir à son injonction.

Enfin rassuré sur ce point, frère Uriel commanda alors aux moines survivants de se replier vers le scriptorium, le cœur névralgique du monastère, qui depuis une dizaine d’années avait été aménagé pour cet instant précis. Tandis que la dernière robe de bure se faufilait dans la salle, et que les lourdes portes étaient rabattues, le Supérieur vérifia que Violetta ne manquait pas à l’appel.

Le scriptorium lui-même était précédé par un sas dont les portes métalliques n’avaient que l’apparence du fer. Toute la pièce était truquée. Obéissant aux ondes vocales d’Uriel, les parois pivotèrent pour laisser apparaître une salle tout à fait nouvelle. Les panneaux des rayonnages des livres ainsi que le cabinet de curiosités avaient disparu. Il en alla de même pour les moines qui basculèrent à l’intérieur d’un monte-charge formé des murs mêmes du scriptorium retourné. Sur un ordre muet de leur Supérieur, les frères s’étaient saisis des précieux manuscrits et objets d’art afin de les sauver d’un autodafé inévitable. Une fois tous les rayonnages vidés, le monte-charge put descendre automatiquement dans les profondeurs souterraines. En haut, il ne resta plus que frère Uriel et Violetta.

- Mademoiselle, je vous invite à suivre mes fidèles.

- Frère Uriel je puis détourner l’attention de cette troupe de sauvages qui nous assaille, gagner ainsi de précieuses minutes qui vous permettront vous et vos hommes d’être en sécurité. Laissez-moi agir!

- Violetta, j’ai promis à votre oncle…

- Je m’en doute. Mais tout à l’heure encore, vous disiez que j’étais capable de m’en tirer seule…

- Qu’envisagez-vous?

- Voyez cette robe abandonnée là. Je la revêts et je défie maintenant tout humain du XVIIe siècle de m’identifier!

L’agent temporel apprécia à sa juste valeur la métamorphose de l’adolescente.

- Vous êtes douée! Se contenta-t-il de murmurer.

Violetta ne vit même pas le MX disparaître. Elle n’en avait cure. Repassant de l’autre côté du monte-charge, elle attendit de pied ferme les troupes royales et le courageux capitaine gascon qui conduisait le détachement accompagné de Milady de Glenn. Les soldats s’étaient arrêtés, immobilisés par l’obstacle constitué par les lourdes portes de métal. De longues minutes durant, ils essayèrent de manipuler les serrures compliquées ou encore d’entamer ce qu’ils prenaient pour du fer.

D’une voix qui perdait patience, Pamela leur lança:

- Ôtez-vous de mon passage! Cette porte n’existe pas pour moi! Hop!

En un millième de seconde, la jeune femme se retrouva de l’autre côté, ses troupes ne réagissant pas à ce tour de magie, toujours plongées dans un état second. L’ex-lieutenant Johnson se contenta d’examiner le mécanisme quelques instants avant d’en trouver le fonctionnement. Puis, dans une succession de grincements inquiétants, la porte s’ouvrit, laissant ainsi le passage libre aux soldats du roi. Le capitaine gascon s’étonna:

- Sangrediou! Mais il n’y a rien d’intéressant ici! Une paillasse infecte, un moine sénile en haillons, une bougie, un missel qui tombe en poussière… Holà, le vieux!

Sans ménagement, il secoua le vieillard, lui projetant ses postillons à la figure.

- Où sont donc tes frères?

Le vieil homme ouvrit alors une bouche édentée, rit sottement, puis psalmodia.

- Gloire à Dieu au plus haut des cieux! Et paix sur la Terre aux hommes qui L’aiment!

- Mordedious! As-tu compris ce que je t’ai demandé?

Un sergent répliqua.

- Laissez-le, mon capitaine. Visiblement, il est gâteux.

- Dans ce cas, ne nous attardons pas. Essayons plutôt de trouver une porte dérobée.

- Déodat, très cher, fit alors Milady de Glenn. Vous vous laissez abuser par les talents de cette jeune personne. Voyez comme je dis juste! Contemplez maintenant la réalité!

Mais Pamela, dans son orgueil, avait oublié la rapidité des réflexes de la métamorphe. Violetta avait anticipé les paroles perfides de Winka. Au lieu d’apparaître sous l’aspect d’une adolescent innocente brune ou rousse selon son humeur, elle revêtit la forme effrayante de l’Améranthropoïde, l’atèle géant imaginaire d’Amazonie. Tous crocs dehors, la bête hurla comme si elle protégeait ses petits.

- Un démon! S’écrièrent les soldats royaux en reculant, en proie à une terreur justifiée.

L’hypnose de Pamela semblait s’atténuer.

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Pendant ce temps, les moines en fuite avaient atteint une grotte illuminée par des torches suspendues aux parois par des crochets. Uriel, qui les avait rejoints, leur commanda de l’aider à placer les tonneaux de poudre emmagasinés aux endroits névralgiques de la roche. Cette tâche accomplie, il leur dit, serein:

- Allez, mes frères! Montez maintenant sur la plate-forme du fond et souvenez-vous de moi. Frère Huang, vous prendrez la tête de la communauté et transcrirez pour les siècles des siècles les secrets conduisant à la Lumière et à la Vérité. Que la Sagesse soit toujours avec vous!

Résignés, un à un, les moines baisèrent la main de leur révérend en guise d’adieu puis se placèrent sur ladite plate-forme. Ensuite, nimbés par un halo venu de nulle part, ils se dématérialisèrent avec leurs précieux bagages.

Ce fut alors qu’un rire sardonique retentit dans la grotte.

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